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Il était une fois la Légion d'honneur

De
273 pages
Fondée en 1802 par Bonaparte, la Légion d'honneur récompensait à l'origine les soldats. S'ouvrant peu à peu à la société civile, elle a accompagné le passage tumultueux d'une société militaire à une société industrielle. Elle a traversé des périodes agitées, tout en restant sur le plan national et international la plus convoitée des décorations. Elle distingue des individus qui ont contribué à tisser son histoire telle que développée ici.
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IL ETAIT UNE FOIS LA LEGION D'HONNEUR
De la croix des braves au ruban rouge

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06592-5 EAN:9782296065925

André BESSIERE

IL ETAIT UNE FOIS LA LEGION D'HONNEUR
De la croix des braves au ruban rouge

L'Harmattan

DU MEME AUTEUR

L'Engrenage, Editions Buchet-Chastel, 1991. D'un enfer à l'autre, Editions Buchet-Chastel, 1997 Le Convoi des Tatoués, Amicale des Déportés Tatoués du 27.4.44, 1999 Destination Auschwitz avec Robert Desnos, Editions L'Harmattan, 2001 Revivre après... l'impossible oubli de la déportation, Editions du Félin, 2006

« Honneur et Patrie» Telle était et demeure

leur devise.

AVANT-PROPOS

Sollicité en 2002 pour évoquer la Légion d'honneur à l'occasion du bicentenaire de sa création, j'ai souhaité sortir des sentiers battus et me suis interrogé sur les motifs qui, depuis deux siècles et malgré les vicissitudes qu'elle avait traversées, lui avait permis de rester la plus convoitée des décorations. J'ai finalement compris, au cours de mes recherches, que cette croix napoléonienne, bourbonienne, orléaniste, louis napoléonienne et quatre fois républicaine devait sa prestigieuse longévité, non seulement à la profondeur et à la puissance du raisonnement de son génial créateur, mais aussi à ses successeurs qui avaient su l'adapter aux exigences de leurs époques respectives. Distinguant à ses débuts presque exclusivement l'élite guerrière pour s'ouvrir peu à peu aux artistes, aux savants, aux fonctionnaires, aux médecins, aux avocats, aux qu'aux chefs d'entreprise et aux industriels, la Légion d'honneur avait accompagné, parfois même précédé, le passage tumultueux d'une société militaire à une société industrielle. Cette translation de pouvoir, occupant presque tout le XIXe siècle, a bouleversé les idées reçues et les historiens ne devaient plus s'intéresser seulement à des dates comme celles de Valmy, Austerlitz ou Iéna mais aussi évoquer celles de la création de la Caisse d'épargne, du percement du canal de Suez ou de la découverte du vaccin de la rage. Napoléon 1er a donné à la Légion d'honneur un incomparable éclat que n'a pu ternir, bien au contraire, le désastre de Waterloo. Napoléon III a su lui réinsuffler un prestige que n'a pas entamé la honte de Sedan. Grâce aux qualités humaines et morales de grands chanceliers tels les généraux Faidherbe, Février, Davout et Florentin, elle a traversé, reflet d'une Ille République naissante agitée, vingt années de perturbations tout en restant sur le plan national et international la décoration par excellence. Sous le Second Empire 21.600 civils pouvant arborer ce magnifique ruban rouge, il entrait lentement dans les mœurs que la Légion d'honneur n'était plus l'apanage exclusif de la gloire militaire et l'usage se prenait de porter des réductions d'insignes plutôt que le bijou pendant réglementaire. C'est ainsi qu'à partir de la fin du Second Empire, le terme de croix des braves commence à disparaître peu à peu du langage au profit de celui de ruban rouge, notamment à compter du décret du 10 mars 1891 qui réglementera le port de ce ruban à la boutonnière. J'espère qu'au fù de ces pages le lecteur éprouvera de la fierté pour cette Légion d'honneur parfois décriée, que portent avec fierté ces femmes et ces hommes fiers qui, depuis l'origine, ont contribué à tisser cette histoire prestigieuse telle que développée dans cet ouvrage.

Chapitre I
CREATION DE L'ORDRE DE LA LEGION D'HONNEUR

L'idée germe

Sorti 42èmesur 58 dans la promotion de 1784 de l'Ecole militaire de Brienne, le futur général Bonaparte et Premier consul avait été dépité de n'avoir pas obtenu la croix de Notre-Dame du Mont Carmel, réservée aux seuls trois premiers. En revanche, il aurait pu bénéficier de la Croix de Saint-Louis, attribuée depuis le règlement de 1781 aux lieutenants après dix ans de services, mais il n'en avait que huit d'ancienneté lors de sa suppression. Le Premier consul a donc le souvenir de ces décorations et insignes, qu'il n'a jamais eu, lorsque le 15 février 1802, à l'issue d'un diner intime à Malmaison 1 réunissant quelques convives dans la salle dite «du Conseil », il évoque la prestigieuse réception donnée la veille aux Tuileries où, saisissant contraste avec leurs homologues français interdits de distinctions d'honneur par la Révolution, les uniformes des ambassadeurs et militaires étrangers avaient brillé de tout l'éclat des parures de leurs divers ordres nationaux. Sans aucun doute avait-il saisi le moment le plus propice afin d'exposer ensuite à son auditoire restreint, mais choisi, son opinion sur les distinctions honorifiques. Véhément et prémonitoire, Bonaparte précise notamment que si « les hommes sont épris de distinctions, les Français plus que les autres en sont littéralement affamés: tel a été leur esprit dans tous les temps. Jamais Louis XIV n'aurait pu soutenir la guerre de Succession d'Espagne avec avantage s'il n'avait eu à sa disposition la monnaie de la Croix de Saint-Louis. Ce puissant auxiliaire enfanta des prodiges de valeur. L'argent n'était d'aucun prix auprès de cette distinction: bien des gens l'auraient préférée à des monceaux d'or. »
-

Eh bien! Il n'y a qu'à rétablir la Croix de Saint-Louis, réplique Monge.
le futur empereur pour qui le sujet est

S'ensuit un silence gêné qu'interrompt épuisé.
-

Si nous allions au salon retrouver ces dames?

L'idée s'affine Deux mois plus tard, le 15 avril 1802, toujours à Malmaison, le Premier consul récidive à l'issue d'une réunion du Conseil privé. Conscient qu'il fallait reconstituer le tissu social déchiré en instaurant une hiérarchie des mérites, et fermement convaincu que la nation ne pouvait prospérer sans la reconnaissance publique des meilleurs esprits qui l'animent, Bonaparte développe d'une manière claire et

1 Les cliners officiels et grandes Malmaison.

réceptions

avaient lieu aux Tuileries, les réceptions

intimes

à

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puissante l'institution d'un ordre honorifique s'appuyant sur la loi du 6 août 1791 qui, supprimant les Ordres de Chevalerie, se réservait de statuer s'il y aurait une décoration unique pouvant être accordée aux vertus, aux talents et aux services rendus à l'Etat. Et il affirme que « les soldats ne sachant ni lire ni écrire seront fiers de porter la même décoration que les hommes les plus illustres et ceux-ci attacheront d'autant plus de prix à cette récompense qu'elle sera la même pour tous. » Et sur la base des principes de la création d'une réunion d'hommes voués au culte de l'honneur et à la défense de certaines valeurs) Bonaparte charge le Conseiller Rcederer de rédiger un projet de décret dont l'exposé des motifs sera lu par ce dernier à la séance du Conseil d'Etat du 4 mai 1802. (14 floréal an X) La loi du 29 floréal an X (19 mai 1802) Après trois séances mouvementées au cours desquelles le Conseiller d'État Berlier lance, sentencieux, la phrase légendaire: « L'ordre proposé conduit à l'aristocratie, les croix et les rubans sont les hochets de la Monarchie! », le Conseil d'État approuve le projet par 14 voix contre 10 et l'envoie au Corps législatif où il sera présenté par le Premier consul le 25 floréal an X. Voté par 166 voix contre 110 et adopté le même jour au Tribunat par 50 voix contre 38, le projet devient la loi du 29 floréal an X.2 L'Ordre de la Légion d'honneur L'Institution de la Légion d'honneur n'est donc pas le résultat d'une création spontanée jaillie du cerveau génial du Premier consul, mais celui d'un long cheminement de ses pensées débouchant sur un élément de fusion de la Nation sortie victorieuse de treize années d'épreuves politiques, sociales, économiques et militaires qui l'avaient plus d'une fois amenée au bord de l'abîme. Cet élément de fusion impliquait d'accorder une place de choix à ceux dont les vertus civiques ou l'héroïsme guerrier avaient modelé le visage d'une France nouvelle, le Consul à vie ne voulant pas, selon ses propres termes, « que l'on distinguât les hommes en civils et en militaires. » En instituant un nouvel ordre, Bonaparte, véritable maître en psychologie, visait également à l'établissement d'une échelle de distinctions honorifiques susceptibles d'être conférées sous le même titre à tous les citoyens, en vue de faire surgir dans la nation une élite parmi les élites vouée au culte de l'honneur et à la défense des grands principes civiques. L'Institution allant à l'encontre des préceptes de la Révolution dont restaient toujours imprégnés bon nombre de représentants aux Assemblées du Consulat, l'idée ne recueille pas tous les suffrages et nous imaginons malle tumulte déchaîné par le projet de cette nouvelle institution: «Il n'est pas possible aujourd'hui, écrira trente ans plus tard la duchesse
2 Trois assemblées concourent à l'élaboration d'une loi sous le Consulat: le Conseil d'Etat, le Tribunat et le Corps législatif. Fruit de l'imagination débordante de l'abbé Sieyès, cette procédure est la plus complexe de l'histoire du droit constitutionnel français. 12

d'Abrantès, de s'en donner une juste idée. Cette création d'un ordre de Chevalerie dans un pays où l'on ne marche qu'au milieu d'institutions républicaines parut d'abord une sorte de monstruosité dans une République. » Critiques et railleries ne l'épargnent pas. Quand un important personnage entre dans le salon de Madame de Staël, celle-ci ne manque jamais de l'apostropher d'un air amusé: « Eh bien! Vous êtes sans doute des honorés? » Au terme d'un cliner où il avait convié quelques amis, le général Moreau décerne une « casserole d'honneur» à son cuisinier. Immédiatement après sa création, en pleine saison des fleurs, les jeunes gens de Paris s'amusent à décorer leur boutonnière d'un œillet rouge qui, de loin, illusionne quelque peu, les simples légionnaires portant en effet la décoration en argent, attachée à un ruban moiré rouge orné d'une sorte de nœud ou de rosette. Bonaparte informé prend très mal la chose, allant jusqu'à vouloir faire arrêter ceux qui tournent son Ordre en dérision. Plus lapidaire, Bourrienne, confie à ses mémoires: « D'abord mal accueillie, la Légion d'honneur devint promptement l'objet de tous les vœux, de toutes les ambitions. » Dès l'origine, combien sont significatives de la valeur incomparable de la glorieuse phalange les lettres de vaillants soldats qui réclament l'honneur d'y accéder! Entre autres celle du vainqueur de Fleurus, le général conseiller d'État Jourdan, sollicitant humblement du Premier consul le 30 fructidor an X, la faveur d'y être admis ou, en date du 16 vendémiaire an XII, la sollicitation de l'aide de camp du général Bernadotte, le chef de brigade Gérard, futur maréchal de France et grand chancelier. Rares ceux qui refuseront la distinction. Alors que le maréchal de Rochambeau, héros de la Guerre d'Indépendance américaine prétextera son âge, le marquis de Lafayette, l'homme des deux mondes, après avoir été en coquetterie avec le Premier consul boudera l'Empereur et déclinera sa proposition pour« éviter le ridicule. »
Étienne de Lacepède) premier grand chancelier de la Légion d'honneur

Pour bien marquer le caractère mixte, c'est-à-dire civil et militaire de l'Ordre, la dignité de premier grand chancelier échoit au fameux naturaliste Étienne de Lacepède, continuateur de l'œuvre de Buffon. Né le 26 décembre 1756 à Agen, Etienne de Lacepède avait pris très jeune Buffon pour maître et modèle, entretenant une correspondance avec l'illustre naturaliste qui, vieillissant, lui avait proposé en 1785 de continuer la partie de son Histoire Naturelle traitant des animaux. Dès 1788, Lacepède publiait le premier volume de son Histoire des reptiles,portant sur les quadrupèdes ovipares, et l'année suivante le second traitant des serpents. Sa popularité ne lui avait pas permis d'échapper à la tourmente révolutionnaire. Sorti plus d'une fois de situations délicates, il avait échappé de justesse à la guillotine de Robespierre. Après thermidor, à l'Ecole normale créée par la Convention, la chaire nouvelle

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affectée à l'histoire des reptiles et des poissons3 lui était confiée lui faisant prendre rang de véritable successeur de Buffon ce qui lui ouvrait les portes de l'Institut et de l'Académie des sciences. Le 18 brumaire consommé, le nouveau gouvernement du Premier consul veut l'appui de l'opinion et recherche un homme également aimé et estimé des gens de sciences, de lettres et du monde. Lacepède se trouve littéralement propulsé sénateur en 1799, président du Sénat en 1801 et grand chancelier de la Légion d'honneur en 1803. Cette Institution de la Légion d'honneur lui apparaît alors sous l'aspect le plus grand et le plus noble, destinée à affermir le culte du véritable honneur. Charge écrasante sous la direction omniprésente de l'Empereur. En 1815, il quittera la grande chancellerie pour céder la place au maréchal MacDonald, retrouvera ses travaux, l'Académie des sciences et sa chaire du Muséum. Victime de la petite vérole, Lacepède mourra le 6 octobre 1825.
Le grand Conseil de la Légion d'honneur

Formé en juillet 1803, le premier grand Conseil de l'Ordre est ainsi composé: Président:
-

Bonaparte, Premier consul Lacepède, savant naturaliste élu par le Corps législatif Général Dejean

Grand chancelier:
-

Grand trésorier:
-

Membres:

Cambacérès, Deuxième consul Lebrun, Troisième consul - Joseph Bonaparte, représentant le Conseil d'Etat - Lucien Bonaparte, désigné par le Tribunat - Kellermann, élu par le Sénat
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Pourront être reçus dans le nouvel Ordre, les militaires ayant rendu des services majeurs à l'Etat dans les guerres de la liberté, ainsi que les citoyens qui, par leur savoir, leur talent, leurs vertus, ont contribué à établir et à préserver la République ou fait aimer et respecter la justice et l'administration publique. Les divers ministères reçoivent les instructions nécessaires afin d'établir des listes de propositions, le nombre de candidats étant fixé à 4.932 pour cette première promotion, non compris les 2.318 titulaires d'armes d'honneur, membres de droit4.

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Le premier volume de son Histoire des Poissonsparaît en 1798, quatre volumes suivront jusqu'en 1803,

le cinquième en 1804 sera consacré aux cétacés. 4 Par le décret du 30 juillet 1791, l'Assemblée Constituante avait aboli les anciens ordres royaux de Saint-Louis et de Saint-Michel, distinctions qu'accordait le Roi à ses soldats, la valeur militaire ayant toujours bénéficié de certaines récompenses matérialisées par le port d'une décoration dont l'octroi relevait, à part les princes, d'un très sérieux examen du dossier des intéressés. Ce principe demeurait si fortement ancré dans les réflexes des législateurs de l'époque, que l'Assemblée Constituante s'était

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Les

légionnaires

de droit

Les nominations des « légionnaires de droit» sont ratifiées le 24 septembre 1803. Les hommes de troupe reçoivent l'étoile d'argent, les officiers subalternes celle d'or, les officiers supérieurs, peu nombreux, le grade de commandant. Cette promotion reste dans l'histoire de la Légion d'honneur celle des humbles mais vaillants serviteurs de la patrie, celle de ceux qui combattirent pour la République de 1792 à 1800, celle « des obscurs, des sans grades» peu ayant dépassé le grade de capitaine. L'idée du Premier consul, de décerner la nouvelle décoration aux soldats reconnus les plus dignes et les plus braves parmi les guerriers, fait monter immédiatement la Légion d'honneur à un niveau de prestige mais aussi de convoitise inégalée jusqu'alors. Par ce geste hautement symbolique, le Premier consul prouve que l'Ordre qu'il vient de créer relève d'une essence éminemment démocratique, ouvert à tous les citoyens qui, sans distinction de naissance, de classe sociale ou de titres, ont contribué puissamment à la grandeur du pays.
Les premières promotions

Du 24 septembre 1803 au 9 août 1804, 17 décrets de nominations sont publiés. Les listes diffèrent les unes des autres aussi bien par le nombre que par la composition exclusivement militaire ou civile ou à parts composées. Pour cette période qui précède les remises solennelles des insignes, 9.172 nominations seront prononcées, dont 620 civils. Dans ces dernières, quelques militaires nommés à titre civil et, la corporation de ces derniers existant encore en ce début du XIXe siècle, 13 corsaires parmi lesquels les Boulonnais Bucaille, Cary, Cornu, J.B. Pollet et Duchenne qui seront décorés par l'Empereur le 16 août 1804 à Boulogne. A titre d'exemple, la promotion du 14 juin 1804, uniquement militaire, dans laquelle, pour quelques célébrités, que d'inconnus dont le nom mériterait l'éclairage de la postérité!
-

Tel le chef de bataillon Aurèle Jean de Boisserolle, dont le brevet de

légionnaire porte le numéro 1439. Né le 3 septembre 1764, ancien des Gardes du corps de Louis XVI, volontaire de la Garde nationale, puis de l'armée du Midi, le Premier consul l'avait choisi afin d'assurer une liaison avec l'armée laissée en Égypte sous les ordres de I<Jéber. Ce dernier assassiné, de Boisserolle transmet les ordres le 14 juin 1799 à son successeur le général Menou et prend une part active à la vie des troupes d'occupation jusqu'au 25 janvier 1801 où, embarqué sur le Peausilipp, il échappe aux soixante-dix voiles anglaises qui bloquent les côtes

réservée « de statuer s'il doit y avoir une décoration unique qni pourrait être accordée aux vertus, au talent et aux services rendus à l'État. » S'inspirant de ces textes et snivant un usage renouvelé des Romains et des Gaulois, la distribution d'armes d'honneur fut décidée par un décret de la Convention, confirmée par l'arrêté consulaire du 25 décembre 1799, en faveur des militaires qui se seraient distingués par une action d'éclat. Cependant, ces trophées, devenus de plus en plus nombreux, constituaient un système de récompense insuffisant, coûteux, sans hiérarchie propre et qui disparaissait quand le militaire était rendu à la vie civile. 15

égyptiennes, débarque en Provence et parvient peu après aux Tuileries. Là, il rend compte de sa mission au Premier consul qui le nomme chef de bataillon et se souviendra de lui lors de cette promotion de la Légion d'honneur.
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Tel l'aide de camp du maréchal prince Murat, le capitaine Exelmans, futur Telle capitaine Berge qui parviendra à la fin de sa carrière aux plus hautes

maréchal et grand chancelier de la Légion d'honneur.
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dignités de la Légion d'honneur. Né en 1779 dans la petite place forte de Collioure, à l'âge de 14 ans au cours du siège de la ville il perd son père. Recueilli par l'ingénieur militaire Hachette, qu'il secondait au cours du siège, l'orphelin participe à 15 ans comme sergent aérostier à la bataille de Fleurus. Passionné de mathématiques et instruit par son père adoptif, l'enfant prodige entre à l'Ecole polytechnique dont il sort major de la première promotion à 16 ans. Monge le remarque, le présente à Bonaparte qui se l'attache. Dès lors, il participe à 19 ans à la campagne d'Egypte, s'illustre à Alexandrie, aux Pyramides et au Caire. Chargé d'une première mission de 2e bureau à Saint-Jean-d'Acre, il est l'espion et l'artilleur numéro 1 du siège. Il se signale également comme chargé d'une 2émemission à Alger (1801-1802) en doublure technique du général Hulin. Capitaine à 20 ans, titulaire de deux sabres d'honneur en Egypte, il est fait officier de la Légion d'honneur sans avoir été chevalier à 25 ans. Major à 27 ans pour sa conduite à Iéna, il est commandant de la Légion d'honneur à 32 ans en Espagne, général et baron de l'Empire à 34 ans en 1813. Sous la Restauration Charles X le confirmera dans ses titres, le nommera chef d'armée en Espagne et négociateur de l'Armistice de Barcelone. Il terminera sa carrière après avoir rédigé les plans de l'expédition d'Alger de 18305.
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Tel le général de brigade Henri Gatien Bertrand, de l'Ecole du génie de Telle général Olivier Macoux Rivaud, chevalier depuis décembre 1802, nommé

Mézières, légionnaire depuis le 11 décembre 1803, promu officier ce 14 juin 1804.
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directement commandant ce même 14 juin 1804. Après avoir gravi tous les échelons de la hiérarchie au cours des guerres de la Révolution, deux missions de confiance réussies après la campagne d'Italie auprès du Saint-Père à Rome et du Directoire à Paris, l'avaient signalé à l'attention de Bonaparte qui, empereur, s'en était souvenu. La promotion du 15 juillet 1804 présentera, selon l'équilibre imposé par les textes, un caractère civil ouvrant la voie à l'osmose sociale désirée par l'Empereur. On y remarque avec Fouché le régicide, l'ex-évêque Talleyrand, les cardinaux de Boisgelin et Cambacérès, l'explorateur Bougainville, le chimiste Chaptal, le juge Portalis et quelques généraux décorés en vertu de fonctions pacifiques tels Brune et Ségur, Conseillers d'Etat, ou Ney, ministre plénipotentiaire. Parmi les militaires se retrouvent les pères de la chirurgie moderne, Desgenettes, Larrey et Percy. Desgenettes servira en Pologne, en Espagne et en Russie, Larrey à la Garde impériale et Percy à la Grande Armée.
5 Comme tant de soldats de la Révolution sortis du peuple, Berge fera souche de généraux (18501870 et 1883-1900 Tonkin) et de quatre colonels, leurs flls, tous quatre commandeurs de la Légion d'honneur et de trois artières-petits-flls soldats d'Indochine et d'Algérie tous légionnaires. 16

Ce jour-là André Estienne, le « tambour d'Arcole », recevra l'étoile des mains de l'Empereur lui-même. Contrairement à la légende confortée par le tableau d'Antoine Jean Gros, le général Bonaparte n'avait pas enlevé le pont d'Arcole en chargeant drapeau au poing. Sa tentative ayant échoué, il avait donné l'ordre de passer la rivière Alpone à la nage. André Estienne s'était élancé parmi les premiers et continuait à battre la charge dans l'eau tout en hurlant « En avant, en avant! » Galvanisé par l'exemple du jeune tambour de 19 ans, voltigeurs, chasseurs et grenadiers français s'étaient précipités à sa suite, déboulant sur l'autre rive dont ils avaient chassé les Autrichiens. Désormais surnommé « le tambour d'Arcole », André Estienne avait reçu des baguettes d'honneur à manches et points d'argent gravées à son nom, puis en 1802 était entré comme tambour dans les chasseurs à pied de la Garde consulaire. Gloire ultime, lors de la cérémonie du sacre le 2 décembre 1804 à Notre-Dame de Paris, André Estienne sera le seul tambour désigné pour battre « aux champs », batterie prévue pour rendre les honneurs. Parmi les promotions de l'année 1805, notons la nomination au grade de chevalier de Jean Thurel, l'incontesté doyen de la Légion d'honneur. Né en 1699, le plus vieux soldat de l'Europe, avec un triple médaillon de vétérance récompensant soixante-douze ans de service, décèdera à 108 ans en 1807. Le serment Une lettre d'avis annonçant sa nomination au nouveau légionnaire, appelé chevalier à partir de 1808, lui est adressée par le grand chancelier. Elle tient lieu de brevet et enjoint le nouveau membre de prêter le serment prévu par le décret du 19 mai 18026, en respectant la formule établie par Rcederer. « Je jure, sur mon honneur, de me dévouer au service de la République, à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de son gouvernement, de ses lois et des propriétés qu'elles ont consacrées; de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal, à reproduire les titres et qualités qui en étaient l'attribut, enfin de concourir de tout mon pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité. » De 1804 à 1811, le mot Empire, remplacera celui de République, puis envers l'Empereur et sa cfynastie après la naissance du roi de Rome à partir de 1812.
Création et port des insignes

Entre-temps, le 18 mai 1804, un sénatus-consulte organique avait décidé de confier le gouvernement de la République à un empereur en la personne de Napoléon Bonaparte. Cent quarante-deux articles règlent l'organisation de la nouvelle monarchie, l'article 48 rétablissant le maréchalat. Dès le lendemain 19 mai, 18 maréchaux sont nommés, dont quatre sénateurs. D'autres promotions interviendront de 1807 à 1815 portant à 25 le nombre des
6 Bonaparte assurait que « ceux qui jurent fidélité ne se retournent crOIre. » Voir annexe 1 : Les serments. 17 pas si facilement qu'on pourrait le

maréchaux au cours du Premier Empire. À l'occasion de cette première promotion l'empereur des Français précisera aux nouveaux maréchaux d'Empire, également promus grands officiers de la Légion d'honneur, que «cette dignité que je vous confère, purement civile, ne vous donne aucun droit au commandement sur le champ de bataille. » Napoléon attendra d'être proclamé Empereur pour fixer, par décret impérial du 11 juillet 1804 (22 An XII), la forme de la décoration. Le 30 janvier 1805, il créera la « grande décoration» sous forme de « grand aigle », dignité supérieure qui complète la hiérarchie de l'Ordre et permettra, selon les mots de l'Empereur de «lier à nos institutions les institutions des différents Etats d'Europe. » Avec la réalisation d'un insigne, Napoléon aura rempli pleinement un des buts qu'il s'était fixés: rendre à la France une institution capable de rivaliser avec les ordres des autres pays européens. L'étoile de la Légion d'honneur se portera exclusivement à la boutonnière de l'habit, le métal seul, or ou argent, distinguant les grades des légionnaires. Des dotations sont attachées à chaque grade: Aux grands officiers il est alloué 5.000 F, 2.000 aux commandants, 1.000 aux officiers et 250 aux simples légionnairesJ Dans l'armée, les maréchaux obtiennent naturellement le plus haut grade, les officiers généraux, marine comprise, celui de commandant, les colonels et capitaines de vaisseaux celui d'officier, les divers autres celui de légionnaire.
La première remise des insignes

La première remise d'insignes, au Temple de Mars, 0a Chapelle Saint-Louis des Invalides) fixée au 15 juillet 1804, un dimanche pour y associer le peuple de Paris, donne à l'Empereur l'occasion d'inaugurer le déploiement des fastes du cortège impérial et, pour Joséphine, sa première sortie d'impératrice. Selon le protocole, le gouverneur des Invalides reçoit l'Empereur à la grille d'entrée. Détail piquant, c'est le maréchal Serrurier qui présente symboliquement à l'Empereur les clés de l'Hôtel. Le caractère partiellement religieux de la cérémonie déplaît souverainement à certains invités. Le général Augereau accompagne Napoléon jusqu'à la porte de l'église et reste délibérément dehors, suivi dans son geste par une soixantaine d'officiers parmi lesquels Fournier-Sarlovèze, futur brigadier et « plus mauvais sujet de l'armée» qui accédera quelques années plus tard à la dignité de grand-officier pour sa bravoure en Espagne. Dans son discours d'inauguration, l'éloquence du grand chancelier Lacepède atteint le niveau des proclamations militaires de l'Empereur pour insister sur le rôle fédérateur de la Légion d'honneur, image d'une France nouvelle. Napoléon remet lui-même les insignes de leur grade aux premiers décorés civils ainsi qu'aux militaires, en commençant par ceux choisis dans le rang. Une immense
7 Voir annexe 2 : Grades et dignités de l'Ordre.

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clameur: « Vive l'Empereur! », succède au serment prêté par l'ensemble des récipiendaires. Seul le général Augereau ne répondra pas à l'appel de son nom, mais ne refusera ni le maréchalat ni la dignité de grand aigle le 9 février 1805. Le capitaine Coignet relate, dans ses célèbres « Cahiers », la solennité avec laquelle eut lieu l'inauguration du nouvel Ordre National : «La cérémonie eut lieu au Dôme des Invalides. Voilà comment nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en haut, était la Garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des gradins pareils, et les invalides étaient au fond, jusqu'au plafond. Le corps des officiers occupait le parterre. Toute la chapelle était pleine. L'Empereur se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle; il traverse tout le corps d'officiers et va se placer à droite, dans le fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge; Eugène au pied du trône tenait une pelote garnie d'épingles et Murat avait une nacelle (c'était le casque de Bayard) remplie de croix. La cérémonie commence par les grands dignitaires qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à Joséphine, dans sa loge, sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent. Alors, on appela «Jean-Rach Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je passais devant mes camarades et j'arrivais au parterre et au pied du trône. Là, je fus arrêté par Beauharnais...« On ne passe pas... » Murat lui dit « Mon prince, tous les légionnaires sont égaux, il est appelé, il peut passer. » Je monte les degrés du trône, je me présente droit comme un piquet devant le Consul qui me dit que j'étais un brave défenseur de la patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots, « Accepte la croix de ton Consul », je retire ma main droite qui était accolée contre mon bonnet à poil et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en faire je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa à ma boutonnière et la fixa avec une épingle prise dans la pelote de Beauharnais, et je redescendis en traversant tout cet Etat-major qui occupait le parterre. Je rencontrais mon colonel, M. Lepreux, et mon commandant, Merle, qui attendaient leur décoration. Je ne pouvais avancer tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher pour toucher ma croix me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure où j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se trouvaient sur mon passage. J'arrivais au pont de la Révolution, où je retrouvais mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les compliments pleuvaient de tous côtés; enfin pressé de toutes parts, je finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près de moi, j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui

dis « C'est donc pour moi que vous portez les armes?
la consigne de porter les armes aux légionnaires. » Je lui pris la main et la serrai fortement.

-

Oui me dit-il, nous avons

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Mon lieutenant, qui m'avait vu décoré le premier, ne m'avait pas perdu de vue et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: « Vous ne me quitterez pas de la soirée, nous allons voir les illuminations et de là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse... » Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure. Il me mena au café Borel, au bout du Palais-Royal et me fit descendre dans un grand caveau8 où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant et lui dit « Je vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur se régalent gratis. » Que cette soirée fut belle pour moi qui n'avais rien vu de pareil! 9 »
La deuxième remise des insignes

La seconde cérémonie, destinée aux braves de l'armée, se déroule le 16 août 1804 au camp de Boulogne face à l'armée qui se prépare à l'invasion de l'Angleterre. Devant 100.000 hommes, presque tous vétérans des guerres de la République, quelque 2.000 officiers, sous-officiers et soldats des armées de terre et de mer, reçoivent l'insigne déjà fameux des mains de l'Empereur, lequel, assis sur le fauteuil de Dagobert, puise les décorations dans des pièces d'armures de Du Guesclin et de Bayard, affirmant ainsi sa volonté de relier le présent au passé et attendant des légionnaires les mêmes vertus et la même grandeur qui avaient rendu ces héros légendaires. Promu le 22 juin 1804, François Vaudeville, maréchal des logis chef au 1er régiment de dragons, soldat aux mérites exceptionnels et au courage si célèbre que Napoléon avait tenu à le décorer en premier au camp de Boulogne. Ayant terminé ses humanités à Saint-Nicolas-de-Port dans l'intention bien arrêtée de devenir prêtre, rien n'avait préparé François Vaudeville à la carrière des armes. La Révolution avait interrompu brutalement la carrière ecclésiastique du jeune clerc qui s'était engagé le 10 mars 1993 au 1er régiment de dragons tenant garnison à Nancy. Dès lors, il avait conquis ses galons à la pointe de son sabre pendant les campagnes de la Révolution et du Consulat, campagnes au cours desquelles son héroïsme était devenu légendaire. JO La narration de cette grandiose manifestation par l'historien Emile Marco de Saint-Hilaire prend, par sa vivacité et son sens du détail, une forme journalistique exceptionnelle avec plusieurs moments forts dont celui du serment: «Un roulement général de tous les tambours résonna au pied du trône, donna le
8 Connu plus tard sous le nom de Café des aveuglesà cause des musiciens aveugles qui composaient l'orchestre. 9 Jean Roch Coignet, né le 16 août 1776 à Druyes-les-Belles-Fontaines, mourra capitaine à Auxerre le 11 décembre 1865 à 89 ans. Vétéran de la Garde et ancien des batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Moscou et de Waterloo, il avait mérité un fusil d'honneur et fut le premier grenadier décoré de la Légion d'honneur à la prise d'armes des Invalides. Placé en demi-solde et tracassé par la police sous la Restauration, la monarchie de Juillet l'élèvera, en 1847, au grade d'officier de la Légion d'honneur. la François Vaudeville, un prêtre soldat 1770-1840, par le médecin colonel Jacques Délivré. La Cohorte n° 175, février 2004. 20

signal aux légionnaires qui s'avancèrent avec leurs drapeaux au milieu de l'arène pour préparer leur serment. Napoléon lui-même en prononça la formule.
-

Vous jurez de défendre, au péril de votre vie, l'honneur du nom français, votre Vous le jurez? Répéta encore Napoléon. Oui ! Oui! Oui!
Vive l'Empereur 1... Vive l'Empereur!

patrie, votre Empereur? Nous le jurons, disent-ils en allongeant le bras.
-

Et tous agitent l'air avec leur bonnet et leur chapeau en s'écriant:
-

Napoléon se retourne vers le groupe compact et doré qui l'entourait; adresse un signe, inspire une prise de tabac, et dit :
-

il leur

Allons, Messieurs, commençons!

La distribution des croix se fait aussitôt. Un aide de camp de l'Empereur appelle le titulaire décoré; celui-ci, en arrivant, s'arrête au pied du trône, salue, monte l'escalier de droite, est reçu par le grand chancelier qui lui remet son brevet. Le page, placé entre le trépied et l'Empereur, prend la décoration dans un des casques et la présente à Napoléon qui l'attache luimême sur la poitrine du brave. À cet instant, plus de 800 tambours battent un ban; lorsque le décoré descend du trône en passant devant le brillant Etat-major resté au bas, ce sont des poignées de main et des embrassades à n'en plus finir, au bruit des fanfares exécutées par 1.200 trompettes. Cette cérémonie est longue: commencée à 10 heures et demie du matin, elle se termine à plus de trois heures de l'après-midi parce que l'Empereur, en donnant la croix, accompagnait presque toujours cette action de quelques mots d'éloge. Il arrivait quelquefois que le légionnaire soit si ému, si troublé en approchant de l'Empereur, que la scène devenait burlesque. » Perdus dans cette masse d'épaulettes, douze civils reçoivent la croix dont trois magistrats: le Procureur général impérial Michel, de la Cour d'appel de Douai, le président Bonbers et le gouverneur général Hazot, tous deux de la Cour de justice criminelle du Pas-de-Calais, et le maire de Dunkerque, Jean- Marie Emmery, premier maire décoré de la Légion d'honneur. Cette journée, dont le retentissement sera universel, marque véritablement l'entrée de la Légion d'honneur dans la vie de la Nation.
Les civils dans la Légion d' honneur

L'Ordre de la Légion d'honneur est d'autant mieux accueilli par l'opinion publique, qui ne marchande pas son enthousiasme à l'égard de l'Empereur, que le premier grand chancelier nommé est un civil. Les civils cependant ne reçoivent la croix que dans de faibles proportions, les financiers y étant singulièrement honorés: Gaudin, ministre des Finances est un des premiers à être nommé. Avec son collègue Barbé-Marbois, ministre du Trésor, il est promu grand officier en juin 1804 et grand aigle en 1805. Dans la diversité des postes qu'ils avaient occupés, ils avaient l'un et l'autre, dans une période entre toutes difficiles, donné l'exemple de la

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continuité d'action des grands commis. Gaudin, sans cesse dénoncé pendant la Révolution, avait tenu tête obstinément dans l'intérêt du Trésor, même lorsque son bureau avait été envahi par la foule déchaînée. En fructidor an V, Barbé- Marbois avait été déporté en Guyane. Un peu moins pittoresque, Mollien, successeur de Barbé-Marbois au Trésor, reçoit lui aussi le grand cordon de la Légion d'honneur. Cet homme foncièrement honnête ne s'enrichira jamais. Napoléon ouvre essentiellement l'Ordre à ceux que leurs titres et le prestige qui s'y attache désignent à son attention, à l'exemple de Tronchet, le plus grand juriste de son temps. Il puisera donc ses légionnaires dans les Assemblées et d'abord au Conseil d'Etat avec plus de 50 membres décorés dont une dizaine deviennent dignitaires, parmi lesquels Cambacérès, Français de Nantes, Merlin de Douai, et, non oublié par l'Empereur reconnaissant, le sénateur futur comte d'Empire Roger Ducos, l'ancien consul qui avait contribué, avec Sieyès, à son accession au pouvoir les 18 et 19 brumaire an VIII. A noter la nomination au grade de chevalier et au titre de membre de la Convention et des Cinq-Cents, de Jean-Baptiste Drouet, fùs du maître de postes de Sainte-Ménéhould qui, le 22 juin 1791 à Varennes-en-Argonne, mit un terme à l'équipée de Louis XVI. Jean-Baptiste Drouet terminera sa carrière comme souspréfet d'Empire. Le corps des fonctionnaires, sur lequel reposent les assises de la nouvelle France, se trouve relativement favorisé. Fouché en tête bien sûr, puis à côté des préfets de police Pasquier et de la Seine Frochot, plus de 150 préfets deviennent chevaliers, officiers ou commandants, ainsi que 133 maires, dont presque tous ceux de Paris, des grandes villes de France et des territoires annexés. Les Relations extérieures, aujourd'hui les Affaires étrangères, sont également avantagées avec une soixantaine de légionnaires de tous grades dont Bourgoin, d'Ornano, Mercy d'Argenteau et Mathieu de Lesseps. Les directeurs des grandes administrations figurent dans ce palmarès avec Guillemot aux Manufactures, Marcel à l'Imprimerie Nationale, Lavallette aux Postes et Musées. La Légion d'honneur s'ouvre aussi aux talents: parmi les 620 civils reçus le 15 juillet 1804 certains noms brillent d'un éclat particulier: Ceux des écrivains:
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Bernardin de Saint-Pierre, célèbre pour son idylle de Paulet Virginie,vulgarisateur

des thèmes culturels et poétiques à la source du romantisme, qui conservait la faveur du public, - Fontane, président du Corps législatif rallié au conservatisme autoritaire, bénéficiaire de la faveur de Bonaparte, sera grand maître de l'Université Impériale à partir de 1808, - Ducis, ainsi que deux revenants de l'ancienne Académie française, le chevalier de Boufflers aujourd'hui bien oublié, qui en 1800, avait demandé à être rayé de la liste des émigrés « préférant mourir de faim en France que de vivre dans l'opulence en Prusse », et Delille, le faux abbé, qui règnera sans partage sur le Parnasse français

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jusqu'à sa mort; ses funérailles, événement panslenne. Ceux des mathématiciens:
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d'importance,

déplaceront

la foule

Monge, l'un des créateurs de l'Ecole normale et de l'Ecole polytechnique dont il Legendre, dont les éléments de géométrie seront imposés dans l'enseignement Lamarck, le naturaliste renommé pour ses travaux sur les animaux à sang blanc

devient le premier inspecteur,
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secondaire pendant plus d'un siècle. Ceux des savants:
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ou sans vertèbre dans lesquels il développe les théories de la génération spontanée et du transformisme, énonçant pour la première fois une théorie de l'évolution des espèces,
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Pinel, l'aliéniste auteur du premier traité français de psychiatrie inspiré par

l'expérience clinique et fondateur de la psychiatrie moderne. Ceux des chimistes Vauquelin, initiateur de travaux de chimie organique et minérale, Chaptal metteur au point de la chaptalisation des vins et futur ministre de l'intérieur qui fondera la première Ecole des Arts et Métiers, enfin Berthollet, le découvreur des hypochlorites. D'autres encore, renommés:
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L'astronome Laplace, un temps ministre de l'Intérieur, Le géographe Cassini, qui termine la carte topographique de la France Le zoologiste Cuvier, professeur au Collège de France et secrétaire perpétuel de Le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, créateur de la ménagerie du jardin des L'agronome et pharmacien militaire Parmentier, qui introduit la pomme de terre
de sa culture,

commencée par son père,
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l'Académie des sciences,
-

Plantes,
-

en France et contribue au développement
-

L'aéronaute Montgolfier, inventeur du ballon à air chaud et du bélier hydraulique.
Les artistes ne sont pas oubliés:

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Houdon de l'Académie de France, sculpteur admiré pour ses bustes et statues des David, grand admirateur et peintre de Napoléon, prix de Rome et chef de l'école Son élève le peintre Gérard, surtout portraitiste.
Au Panthéon de l'honneur la musique a également place avec les compositeurs:

célébrités de son temps,
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néoclassique, qui dominera la peinture française de 1785 à sa mort survenue en exil en 1825,
-

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Grétry, auteur à succès international d'opéras-comiques tel que RichardCœurde
-

Lion en 1784,

Monsigny, l'un des créateurs de l'opéra comique en France,
Méhul, organiste et compositeur d'opéras, d'opéras-comiques, d'œuvres
le

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patriotiques, auteur du Chant du départ en 1794 et d'un opéra Joseph qui recevra prix du meilleur ouvrage lyrique créé par Napoléon en 1807.

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Enfin l'inamovible Vivant Denon, directeur des Beaux-Arts, jouera un rôle capital dans la conception, la formation et l'enrichissement des musées impériaux. La religion, malgré les incessants différents de l'Empereur avec le Saint-Siège, devient l'une des assises de la souveraineté impériale. Le 15 juillet 1804, cinq cardinaux sont décorés dont monseigneur Belloy, cardinal archevêque de Paris et le cardinal Fesch, oncle de Napoléon. En 1807 et en 1814 suivront 134 ecclésiastiques parmi lesquels les 70 évêques français. Cinq pasteurs seulement recevront l'étoile alors qu'aucun représentant du culte israélite ne sera nommé. Quelques industriels seront distingués, dont les entreprises tenteront de pallier aux graves inconvénients du Blocus continental dirigé contre l'Angleterre :
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Oberkampf, créateur d'une fabrique de toiles peintes, Terneaux, promoteur de la fabrication des cachemires français, Delessert, qui tentera inlassablement d'empêcher les navires britanniques

d'intercepter les convois de sucre venant des colonies, au point que dans sa raffinerie de Passy, fondée en 1801, il mettra au point en 1811, pionnier en la matière, le procédé de fabrication du sucre avec de la betterave. Visitant son usine à ce titre, le 2 janvier 1812, Napoléon lui remettra sa propre Légion d'honneur.ll Là n'était pas le seul mérite du génial récipiendaire. Benjamin Delessert avait créé, en 1800, le premier fourneau économique Rumfort, ancêtre des soupes populaires; en 1802, il implantait la Société philanthropique en vue de promouvoir toute invention ou innovation sociale susceptible de venir en aide aux pauvres avec création de dispensaires, de sociétés de secours mutuel, enfin le 15 novembre 1818 la Caisse d'épargne, son œuvre principale, ouvrira ses portes au public à Paris; il en prendra la présidence en 1829 et ne la quittera plus jusqu'à sa mort en 1847. Dans son testament Benjamin Delessert demandera que ne figure sur sa tombe qu'une seule inscription: « Ci-gît l'un des principaux fondateurs des Caisses d'Epargne en France »12 Dans cet ordre impérial légionnaire, on constate l'absence totale de représentants de certaines activités comme celles des métiers manuels, de l'artisanat, du commerce, ainsi que des comédiens et des femmes. L'Empereur ne décorera qu'un seul ouvrier, le chef mineur Gouffin, qui sauvera au péril de sa vie soixante-neuf compagnons bloqués dans une galerie par une voie d'eau.
Les cohortes

Le Premier consul veut donner à cet ensemble d'élites que représente la Légion d'honneur une communauté de vue, une direction et un lien, celui de l'honneur, en dehors des questions de partis qui avaient si longtemps divisé et divisaient encore la France. Le pouvoir devant y puiser une véritable force avec la concentration, sans distinction d'origine, des meilleurs parmi les plus méritants, il a l'idée d'une
Il Aucune trace de cette décoration ne se trouve aux archives de la grande chancellerie mais cette nomination doit être considérée comme légitime puisque Delessert sera fait baron d'Empire par lettre patente du 19 septembre 1812. 12Banquiers et Philanthropes: lafamille Delessert.,Séverine de Couinck. Éditions Économica, 2000.

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organisation de caractère militaire, complètement indépendante du Trésor Public. Dans la pensée de Napoléon, la Légion d'honneur doit être présente sur tout le territoire afin d'établir dans les provinces des points de fixation constituant, d'une part un lieu de ralliement pour les légionnaires de la région, d'autre part un centre de rayonnement du nouvel Ordre et, à travers lui, du prestige du maître de la France. Conscient de l'impossibilité de présenter son projet sous la forme d'un nouvel Ordre, les plus sévères critiques ne lui ayant été épargnées ni au Corps législatif ni au Tribunat, il profite de l'engouement de l'époque pour la Rome antique afin de donner à sa création le nom et la structure d'une légion avec son effectif de 6.000 hommes groupés en cohortes et répartis sur l'ensemble du territoire. C'est au sein des cohortes que s'élaborera la grande fraternité voulue par le Premier consul. Ainsi constituée, la Légion d'honneur est pourvue, dès l'été 1803, de ses deux administrateurs généraux: le grand chancelier et le grand trésorier. Le territoire national se divisera en 16 cohortes, chacune devant avoir son cheflieu dans un palais, résidence du chef de cohorte et lieu de réunion, un Conseil d'administration dirigé par le chef de cohorte assisté d'un chancelier et d'un trésorier. Chacune abritera un hospice et une ferme modèle réunissant tous les procédés nouveaux de culture que le futur empereur tient à généraliser afin de relever l'agriculture. Chaque cohorte comprendra, outre le chef, 7 grands-officiers, 20 commandants, 30 officiers et 350 légionnaires. L'ensemble des dotations nécessaires sera prélevé sur les Biens nationaux, qui proviennent des propriétés foncières de l'Eglise et de la Noblesse émigrée, des biens de mainmorte du clergé tombés en déshérence dont les membres sont devenus de simples citoyens. De ce fait, les cohortes seront essentiellement formées d'exploitations agricoles réparties dans toute la France et les territoires annexés, dont la légion devra assumer la gestion et percevoir les revenus. Le fait que les membres de la Légion d'honneur se doivent d'être les artisans d'une rénovation nationale souligne, une fois de plus, la volonté de l'Empereur de reconstituer l'économie d'une nation ruinée par les excès de la Révolution.13 D'innombrables difficultés vont surgir qui ne permettront pas de constituer le patrimoine prévu, encore moins d'en financer les dotations:
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Impossibilité de trouver des propriétés de rapport à des emplacements
parcelles par système de

convenables, amenant à regrouper de très nombreuses vente ou d'échange.
-

Inventaires longs et difficiles faisant ressortir d'importantes moins-values sur Retour progressif des émigrés exigeant par-devant les Tribunaux la restitution

l'estimation primitive. Il en résulte de très grandes inégalités dans le montant des revenus de l'Ordre.
-

de leurs propriétés devenues Biens nationaux, tous ayant été vendus.
13Voir annexe 3: Les cohortes napoléoniennes.

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On avait cependant réussi à réunir des terres pour un capital de 76 millions de francs produisant un revenu de 3.500.000 F, juste suffisant pour les traitements importants des 6.512 premiers membres de la Légion d'honneur14, promus en 1804. Au 21 septembre 1805, ils sont 11.656 (dont 620 civils) près de 20.000 en 1808 et 34.825 en 1814. L'accroissement démesuré des effectifs précipite la ruine financière des cohortes de même que l'achat, en 1804, du palais de Salm et des travaux de réfection qu'il nécessite. Enfin, cause essentielle de l'échec des cohortes, le départ des chefs, tous maréchaux ou vice-amiraux, rappelés par la reprise de la guerre dès 1805. Le 28 février 1809, l'Empereur dissout l'administration des cohortes15 au profit de l'administration publique et, le 10 mars de la même année, monnaie les domaines de la Légion d'honneur contre l'octroi de rentes à 5 % sur l'État16. Avec l'effacement des cohortes, c'est une partie de l'esprit originel de l'Ordre qui disparaît, la Légion d'honneur se trouvant dès lors ramenée à n'être qu'une récompense individuelle, mais qui, entre les mains de son génial créateur, va connaître un prestige international à ce jour encore inégalé.
En forme de conclusion

À l'origine, l'Institution de la Légion d'honneur devait remplacer le corps aristocratique de l'Ancien Régime. Son autonomie financière la destinait à jouer un rôle d'encadrement et de stimulation de l'agriculture ainsi que de fer de lance d'un esprit public mêlant l'élite civile à l'élite militaire. La loi de floréal entendait aussi donner naissance à un brassage social qui ne s'opèrera véritablement que sur le plan de l'Armée. Comprenant son échec en la matière, Napoléon reviendra à une forme plus classique de décoration, les statuts de 1808 ressuscitant les anciens titres de noblesse avec le retour à la hiérarchie des ducs, comtes, barons et chevaliers, qu'auraient dû supplanter grands officiers, commandants, officiers et légionnaires.

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112 grands officiers à 5.000 F

320 commandants 480 officiers 5.600 légionnaires
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à 2.000 F = 640.000 F à 1.000 F = 48.000 F à 250 F =1.400.000 F
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=

560.000F

6.512 3.080.000 F 15 Voir annexe 4: La fin juridique des cohortes (archives de la grande chancellerie de la Légion d'honneur.) 16Après la fin des cohortes, une somme variable qui s'élèvera jusqu'à 300000 F, sera chaque année distribuée aux anciens légionnaires militaires amenés, par leurs blessures ou leurs infirmités, à quitter le service et, de ce fait, se trouveront dans le besoin. 26

Chapitre II
LA LÉGION D'HONNEUR SOUS LE PREMIER EMPIRE

De l'étoile à la croix des braves

L'idée de progresser par ses seules qualités est nouvelle en France et Napoléon professe sur ce principe des conceptions qui le portent à introduire dans la société nouvelle la notion de mérite. Mais, y ajoutant son trait de génie, il lui donne comme corollaire celle du dépassement de soi, de l'honneur et de la gloire, symbolisés par la Légion d'honneur, amenant des centaines de milliers d'hommes à mourir pour lui et pour la France. Ses terrains de prédilection seront la fonction militaire et la fonction publique. Dans l'armée, la promotion au mérite sera l'un des moteurs sur lequel il s'appuiera pour entraîner les hommes dans les combats. En prônant l'amour de l'égalité, l'exaltation du sentiment national et l'esprit de corps, l'Empereur va faire de l'armée le creuset de la société nouvelle. Dans la fonction publique, transformant la France en état administratif ayant besoin de fonctionnaires, il engage une véritable politique de recrutement, d'affectation et d'avancement, avec l'instauration de concours permettant de juger les hommes sur leur valeur. En conséquence, les employés voient leur traitement amélioré et leur statut social revalorisé, d'autant qu'ils se révèleront de brillants serviteurs de l'Etat. L'Empereur pense également que la France doit non seulement briller par l'éclat de ses victoires mais aussi et d'abord par celui de ses talents, de ses découvreurs, de ses inventeurs, de ses artistes. Si vif que soit ce désir de l'Empereur d'intégrer au nouvel Ordre les représentants les plus illustres de la société civile, la guerre étant l'une des constantes des premières années du règne impérial, c'est aux militaires qu'il donne par nécessité la préférence. Pourtant, en ses débuts, la Légion d'honneur avait ulcéré le corps des officiers parce que les soldats obtenaient la même décoration qu'eux et les militaires en général parce qu'ils la partageaient avec les civils. Il n'en reste pas moins que de 1804 à 1814, comparés aux 33.225 militaires nommés, seuls quelque 1.000 civils le sont. Un pareil déséquilibre ne pouvait manquer de provoquer un certain mécontentement chez ceux qui servaient l'Empereur autrement que sous les drapeaux. En témoigne une Épître sur le dangeret l'injusticede nepas assez honorerles emplois definances publiée en 1812, œuvre d'un poète mineur de la fin du XVIIIe siècle, Jean-Louis de Sarps, devenu sous l'Empire receveur principal des contributions directes à Melun. Quel que soit le nombre de ces libelles contre la faveur dont bénéficient les militaires dans l'attribution de la Légion d'honneur sous le Premier Empire, la vie 27