Industries de guerre et innovation

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Hier comme aujourd'hui, les industriels de l'armement se soucient autant de la recherche et de l'expérimentation que de leurs relations avec les militaires et les politiques. Les Etats des grands pays du monde soignent ces industriels qui créent des emplois, mais qui contribuent surtout à la "puissance des nations". Mais les industries de guerre sont-elles bénéfiques à l'économie civile et concurrentielle ? Les auteurs discutent le "pour" et le "contre". Ce numéro s'ouvre aussi sur les réseaux d'innovation dans les pays industriels et en développement.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
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EAN13 : 9782296378049
Nombre de pages : 316
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«;JL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7346-X EJ\N:9782747573467

INNOVATIONS
Cahiers d'économie de l'innovation
N°2l

INDUSTRIES DE GUERRE ET INNOVATION
Revue fondée en 1995

Ce numéro a bénéficié du concours du

Ministère de la Défense (République Française)

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Kilnyvesbolt 1053 Budapest
Kossuth L. IL ] 4-] 6

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, ] 5 10]24 Torino ITALIE

Comité Scientifique et Éditorial p, ARESTIS J.L. GAFFARD Université de Cambridge Université de Nice
(Royaume"U.!1i)

e. PALLOIX
Université de Picardie

J.K GALBRAITH
Université du Texas (Etats"Unis) J. GHARBI Université du Littoral

D. AK'\GUL Université de Lille I R. BORRELLY Université de Grenoble II

J. PETRASde Binghamton l(niversité
(Etats" Unis)

M.RICHEVAUX

S.BOUTILLIER
Université du Littoral L.e. BRESSER PEREIRA Getulio Vargas Foundation

A GUICHAOUA
Université de Lille I G. HARCOURT Université de Cambridge (Royaume"Uni)

y. RIZOPOULOS
Univen..ité Université CNAM Université de Picardie de Lille I (Paris) de Lille II

Université

du Littoral

P. ROLLET
J.J. SALOMON

(Brésil) S. DE BRUNHOFF CNRS(pARIS) G. CAIRE Universitéde ParisX E CHESNAIS Universitéde ParisXIII AL. COT

B. LAPERCHE Universitédu Littoral J.E LEMETTRE Universitéde Versailles G. LIODAKIS Université Technologique de Crète (Grèce)

D. SCHOR
e. SERFA TI Université de Versailles

N. SIGOT
Université du Littoral

Université de Lille 1 G. DE BERNIS Université de Grenoble II R. DI RUZZA Université de Provence A DJEFlAT Université de Lille I J. FONTANEL Université de Grenoble II D. FORA Y Université de Paris IX J. GADREY Université de Lille I

J. LO]KINE

e. TREYER
Institut de Gestion Sociale D. UZUNIDIS
Université du Littoral

J. MOLAS GALL\RT
Université du Sussex (Royaume-Uru)

EHESS-CNRS B.A. LUNDV ALL Université d'Aalborg (Danemark) B. MADEUF Université de Paris X F.R. MAHIEU Université de Versailles B. MARIS Université Paris VIII

C. VAÏTSOS Université d'Athènes (Grèce) M. VERRET Université de Nantes P. VRAIN Centre d'Études de l'Emploi (Paris)

Administration Sophie BOUTIUlER (publication),Blandine LAPERCHE(relations),Dimitri UZUNIDIS (rédaction),Anne-Marie GORlSSE et Jean-Claude RAIBAUT(international) Laboratoire deRecherche sur l'Industrie et l'Innovation Université du Littoral-Côte d'Opale 21, quai de la Citadelle 59140 DUNKERQUE

téléphone: 03.28.23.71.34/47

~

email: labrii@univ-littoral.fr

URL:. <http://www.editions-harmattan.fr/lnnova.html> <http://www-heb.univ"littoral.fr/rii > Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au responsable de la publication: Sophie BOUTJU~IER 17,me Camille Dramart 93350 LE BOURGET
Prochains numéros: nQ22, Travail recomposé nQ23,J.K Galbraith nQ24, Développement

LABORATOIRE

U..h"".té do Littoral

.

RU

SOMMAIRE

ÉDITORIAL

7
Notes

J. K. GALBRAITH:
sur l'économie et de l'empire

de la guerre 9

C. SERFATI: Défense et politique technologique, Quelques questions en débat D. UZUNIDIS, M. A BAILLY: Politiques de recherche et innovation militaire: Schumpeter versus Smith aux Etats-Unis et en Europe J. FONTANEL, A. KARLIK: l'industrie d'armement de la Russie, Effondrement ou renouveau? B. LAPERCHE : les inventions, la science et la guerre: la place du secret

B. MADEUF, D. CARRE, G. LEFEBVRE, Ch. MILELLI : TIC et économie de la rcroximité : organisation et ocalisation de la Recherche & Développement au sein des entreprises globales A PROPOS...

243 273

21

John

43

Kenneth GALBRAITH: The Economics of Innocent Fraud, Hou~hton Mifflin Company, oston, NewYork, 2004. Par B. laperche Rodrigue TREMBLAY: Le nouvel empire américain. Causes et conséquences pour les Etats-Unis et le monde, colI. Mouvements économiques et sociaux, l'Harmattan, Paris, 2004. Par M. Richevaux François CHESNAIS (éd.) : La finance mondialisée. Racines sociales et poliüques, configuraüon, conséquences, colI. Textes à l'appui, série Economie, la découverte, Paris, 2004. Par D. Uzunidis

81

109 et 145

R. BELLAlS :
défense, partenariat?

Recherche vers un nouveau

S. BOUTILLIER : l'industriel et le militaire, éléments de réflexion à eartir du capital social. e cas des Schneider R.HALLOUL: le réseau stratégi~ue et la concurrence illustr s par le cas MIN (Microsoft versus Netscape) B. MAKOSSO : Analyse du processus concurrentiel dans les services des télécommunications au Congo: l'incidence des externalités de réseau et de la réglementation sur la d"namiqUe du secteur de la

167

Dimitri UZUNIDIS (éd.) : L'innovation et l'économie contemporaine. Espaces cognitifs et territoriaux, colI. Économie, société, ré~ion, De Boeck, Bruxelles,
004.

197

Par C. Mouloungui Andrea REA, Maryse TRIPIER: Sociol0f({e de l'immigration, colI. epères, la découverte, Paris, 2003. Par M. Verret laurent

DROZ (éd.): Côté jardin,
217 côté cour: anthropologie la maison africaine, de

MONNIER,

Yvan

t léphonie

Nouveaux cahiers colI. Enjeux, PUF, 2004.

de l'UED, Paris, Par M. Ali

Michel GROSSETTI, Philippe LOSEGO (éd.) : La territorialisation de l'enseignement supérieur et de la recherche, France, Espagne et Portugal, colI. Géographies en liberté, L'Harmattan, Paris, 2003. Par S. Boutillier Stéphanie BONVICINI : Louis Vuitton, Une saga française, Fayard, Paris, 2004. Par S. Boutillier Nathalie MOUREAU, Dorothèe RIVAUDDANSET: L'incertitude dans les théories économiques, colI. Repères, La découverte, Paris, 2004. Par S. Boutillier Renelle GUICHARD: Recherche militaire.. vers un nouveau modèle de gestion ?, colI. Recherche en Qestion, Economica, Pans, 2004. Par B. Laperche Alain FAYOLLE: Entrepreneuriat. Apprendre à entreprendre, Dunod, Paris, 2004. Par S. Boutillier Sélection Collection « L'Esprit économique» Benoît TONGLET, Pour un nouvel esprit syndical, du feu et de l'esprit Renaud
Leçon

Méthodologie et application aux technologies de l'information Évelyne DOURILLE-FEER, Jun NISHIKAWA (éd.), La finance et la monnaie à l'âge de la mondialisation. Examen comparatif de l'Asie et de l'Europe Evguénia DRAGANOVAMADELAINE, La Bulgarie face à l'Europe. De la transition à l'intégration Emmanuel DJUATIO, Management de projets. Techniques d'évaluation, analyse, choix et planification Fattany TALONTO, Union africaine et développement, entre espoirs et illusions David LAWSON, Le Club de Paris, sortir de l'engrenage de la dette Danièle ATTIASBONNIVARD, Crise et désorganisation de l'entreprise. L'organisation comme espace

Claude BIENVENU,
avez dit: Economie?

Vous

RÉSUMÉSI ABSTRACTS
293 295

303 313 AUX

BULLETIN D'ABONNEMENT
RECOMMANDATIONS AUTEURS

314

DOGIMONT,
de ténèbres

- intrigue

Clotaire MOULOUNGUI, La solidarité familiale Peter BÂCHTOLD, Pour une économie durable de l'espace et du temps Christian Analyse GENTHON, sectorielle,

6

,

Editorial
L'innovation d'envergure est mise en branle par un double processus: par les échanges denses et à flux continus entre science, technologie et industrie; par l'action conjointe de l'Etat et des entreJ;>rises. Les aboutissements commerciaux de la recherche militatre sont fortement corrélés avec la puissance et la diversité des réseaux qui se déploient comme forme achevée de l'application de la science à l'industrie. Dans la phase actuelle du capitalisme « hypertechnicisé », le processus d'innovation est réalisé par l'action conjointe de l'Etat et des entreprises. Aujourd'hui, comme hier (à partir de la seconde moitié du XIXème siècle et l'apogée du capitalisme industriel), l'innovation militaire émane des rapports résiliaires de coopération entre entreprises et institutions. L'activité entrepreneuriale de Schneider dans l'artillerie (1870-1914) avait une double entrée: assurer des travaux de R&D constants et soutenus tout en faisant les cent pas devant les bureaux ministériels et militaires dans l'attente de convaincre, d'ouvrir des marchés, d'accéder à des nouvelles sources de capitaux... Le « capital social» dudit entrepreneur, composé de connaissances, de relations, de capitaux, lui a servi pour produire et vendre des canons. C'est le cas aujourd'hui où le militaire et le civil ont atteint un tel degré d'intégration que les théories d'éviction à la Keynes ou de dualité (technologies conjointes civiles et militaires) doivent être sérieusement dépoussiérées. Les théories de l'offre (croissance endogène, alliances, etc.), d'autre part, ne nous sont pas, quant à elles, d'un grand secours. Dans une économie où les opportunités de valorisation des capitaux se raréfient (considérant aussi le coût croissant, et le risque qui s'y associe, d'un investissement... anticipé positivement), l'Etat militaire s'affirme (voir la politique actuelle des Etats-Unis, structurée par l'argument sécuritaire), non seulement comme un amortisseur de crise, mais surtout et avant tout comme défricheur d'espaces économiques et financiers. La «valorisation de la recherche militaire» est le terme générique qui désigne l'absorption de surplus pour le transformer en capitaux accumulés et, à terme, en besoins solvables et en demande effective. Cette valorisation dépend de la systémique des relations qui s'établissent entre la réglementation (statuts adéquats des chercheurs, garantie de la propriété intellectuelle, contractualisation satisfaisante, partenariats...), le financement de la R&D et l'allocation des capitaux publics, la stratégie de système appliquée

aux armements (projets et normes de fonctionnement), le milieu économique et le comportement des producteurs et des utilisateurs (incitations diverses de transfert de connaissances, entreprises doubles, commandes). La recherche militaire est conditionnée par le temps et l'administration des processus d'innovation: la réglementation s'applique au choix et à la protection des programmes, des connaissances et des technologies valorisab1es; le financement du progrès technique est d'autant plus efficace que la R&D est d'emblée définie par ses applications concurrentielles potentielles (voir matériaux ou biotechnologies). Les exemples de Dassault dans les années 1950 et 1960 (.Mirage IV) ou plus récemment de Lockheed soulignent l'importance de la réalisation et du commandement programmés et administrés des « réseaux discriminatoires ». La confusion de la raison d'Etat avec celle des industriels fait que le «marché» est un principe politique de sanction des outsiders (entreprises et salariés). A qui profite, en effet, cette « marchéisation » de la recherche militaire? Les innovations en provenance des grands programmes d'armement (spatiaux, balistiques, optiques ou microélectroniques) se font désespérément attendre. La stratégie de système d'armements est fondée sur la formulation d'un dispositif de coopération et de co-traitance qui assure l'intégration des connaissances et des technologies civiles dans ledit système par deux canaux principaux: par l'application du principe de 1'« acheteur intelligent» à l'Etat (politique d'acquisition et de gestion de connaissances du monopsoneur face aux réseaux monopoleurs) et par la protection de la propriété industrielle. Les nouvelles méthodes du management des connaissances mises en oeuvre par les institutions de la Défense assurent le fonctionnement du réseau qui nourrit la production de technologies d'armement nouvelles; la classification de nombreuses inventions «secret Défense» permet aux industriels de l'armement de se servir les premiers dans la grande marmite du « savoir universel» constitué par le travail cumulé et incessant des collectifs de chercheurs de par le monde. Ainsi, toute la recherche nationale devient potentiellement une «recherche de guerre », selon l'expression de J.D. Bernal. D'un autre côté, si les retombées civiles des programmes militaires ne sont pas minimes ni calculables, la mise en place d'un système composé de plusieurs systèmes donne à 1'« économie de l'offre» des perspectives nouvelles...

8

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Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation n021, 2005-1, pp.9-20.

Notes sur l'économie de la guerre et de l' empire I
James K. GALBRAITH2 Université du Texas, Austin, Etats-Unis

La guerre, ou l'empire, présentent-ils des problèmes spécifiques pour les sciences sociales? Les économistes connaissent-ils bien ces sujets? Avons-nous des obligations professionnelles particulières lorsque nous sommes confrontés aux menaces et aux faits de guerre ou à la montée des impérialismes? L'empire est réellement un thème négligé par l'économie moderne, ne serait-ce que parce que la tradition néoclassique met l'accent sur un marché sans frontières et sans limites alors que l'analyse keynésienne est axée sur les comptabilités nationales et les institutions internationales. On pourrait déduire de l'absence généralisée d'exposé explicite de la guerre dans les livres de cours (si ce n'est quelques références anodines à la défense nationale considérée comme un bien public) que ce sujet a également été négligé. Cela n'est cependant pas exact. La tradition philosophique de notre discipline est g[obalement opposée à la guerre. Ce n'est pas, comme certains le supposent, parce que le commerce est, de manière inhérente, une activité de gens pacifiques. Bien au contraire. Comme le montre Kunibert Raffer, le commerce entre le fort et le faible a généralement, au cours de l'histoire, été imposé par le premier au second, typiquement lorsque l'option du pillage s'avérait, pour une raison ou une autre, impossible. Le mercantilisme était une doctrine considérant le commerce comme une guerre, mais par d'autres moyens. Pour les mercantilistes, l'accumulation d'excédents servait les mêmes objectifs que l'utilisation de corsaires. Mais l'opposition au mercantilisme fut la marque des premiers économistes modernes. Vu sous cet angle, La Richesse des
I Préparées pour la session sur le Militarisme à la Convention Sociological Association, Atlanta, 17 Août 2003. 2 galbraith@mail.utexas.edu de l'American

Nations d'Adam Smith constitue un traité en faveur de la paix. Smith identifiait le travail comme source de la richesse, ceci afin de saper la théorie en faveur de la recherche effrénée d'excédents commerciaux. De plus, en distinguant entre emploi productif et improductif, les militaires étant inclus dans ce dernier type, Smith plaçait les dépenses militaires au nombre de celles qui devaient absolument etre maintenues au strict minimum possible. Il aurait fait un bon membre de l'Association Economists Allied for Arms Reduction (ECAAR). Au vingtième siècle, Thorstein Veblen donnait une vision anthropologique des activités guerrières. Par des voies totalement différentes, il avait atteint une taxinomie comparable à celle de Smith. La guerre, de même que le sport, la religion et le gouvernement, reflétait, pour Veblen, les préoccupations compétitivistes des classes non industrieuses. La guerre était une sorte de loisir éminent dont les objectifs sociaux étaient déterminés par la recherche d'un statut qui correspond aux «degrés supérieurs de la culture barbare ». V eblen, qui fut un féministe de la première heure, nous a donné une analyse sexuée du conflit: un jeu masculin dont sont exclus les classes productives, les femmes et également les ingénieurs. L'analyse de Veblen portait cependant davantage sur les structures sociales entourant la guerre que sur les conséquences économiques de celle-ci. Et le caractère de la guerre changeait à mesure que « progressait» le siècle. John Maynard Keynes fut impliqué opérationnellement dans la guerre; peut-être fut-il le premier grand économiste à se distinguer de la sorte, si l'on ne tient pas compte des services rendus par David Ricardo comme consultant financier de la Couronne Britannique contre Napoléon. En 1919, Keynes accusa la Grande Guerre d'avoir détruit le tissu psychologique fragile de l'accumulation du XIXème siècle: «La guerre a dévoilé à tous la possibilité de consommation et à beaucoup l'inanité de l'abstinence. Ainsi apparaît le mensonge; les classes laborieuses peuvent ne plus vouloir pratiquer un si large renoncement et la classe capitaliste, ayant perdu confiance dans l'avenir, peut chercher à jouir plus largement de ses possibilités de consommation tant qu'elles dureront, et hâter ainsi l'heure de leur confiscation» (Keynes, 1920, p.22). Il est intéressant de noter que Keynes n'était pas antimercantiliste ; il voyait les avantages nationaux de ce type de politique même dans le monde moderne, et, dans un passage du Traité de la Monnaie, il établit qu'il est possible de remonter la trace des actifs extérieurs nets de l'Empire Britannique en 1914

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jusqu'à Drake et au travail des intérêts composés depuis le retour de son navire, la Golden Hind. Mais Keynes avait des raisons économiques d'être contre la guerre, fondées sur la croissance. En termes plus simples, le grand objectif économique était que le taux d'accumulation dépasse la croissance démographique, et la guerre était le «fossoyeur de tels espoirs ». Ainsi que l'écrit Robert Skidelsky dans le troisième volume de son autobiographie, Keynes était donc « pacifiste à 90% ». Même en 1939 il ne fut persuadé que la guerre était nécessaire que lorsque l'opinion publique britannique eût basculé de manière décisive en faveur de celle-ci à l'occasion de la crise polonaise. La guerre posait à Keynes un problème, celui de l'équilibre macro-économique. En tant que partisan du libéralisme économique, il croyait en 1940 que si seulement on pouvait absorber les excédents de revenus par l'épargne forcée, les marchés assureraient une répartition optimale de ce qui pourrait être produit, à des prix stables. Cette vision, pour noble qu'elle fût, n'en était pas moins irréalisable, car elle exigeait une bien plus grande capacité de prévision de la demande totale en temps de guerre qu'en d'autres temps. Heureusement, peut-être, Keynes fut bientôt absorbé par les problèmes de gestion monétaire de l'après-guerre qui correspondaient mieux à ses talents d'architecte du long terme; des personnages plus durs s'occupèrent en fait de l'économie de guerre. Les figures de premier plan de la politique économique américaine de la Deuxième Guerre Mondiale furent Simon Kuznets et Robert Nathan, pour la planification et la production, et J.K. Galbraith (suivi de son collègue Chester Bowles, père de l'économiste Sam Bowles) pour le contrôle opérationnel des prix. La contribution de Kuznets et Nathan réside dans le fait qu'ils trouvèrent comment parvenir à une capacité de production suffisante pour mettre en route la machine de guerre américaine, en partie en doublant et en triplant les équipes sur les équipements existants, et en partie en arrêtant les productions civiles qui consommaient des ressources vitales. La contribution de l'OP A, qui, même à l'heure actuelle n'est toujours pas pleinement appréciée, fut non seulement de stabiliser les prix, mais également de créer les conditions pour que la constitution d'une épargne, sous forme d'obligations d'Etat, devienne crédible et pour pouvoir ainsi atteindre l'équilibre macro-économique. Toutes ces réalisations eurent pour résultat de doubler le PIB en cinq ans, ce qui, avec des compressions de salaires radicales, transforma complètement la

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situation financière de l'ensemble de la population américaine d'après-guerre. Ils ne furent pas les seuls. Comme l'écrivait Michael Bernstein, toute une génération d'économistes américains fut détournée vers l'expérience américaine de planification centralisée. Parmi les figures importantes de l'économie de cette période, il y eut Tjalling Koopmans (la programmation linéaire), Wassily Leontief (input-output / flux d'entrée-flux de sortie), ainsi que Richard Ruggles (l'évaluation économétrique de la production de guerre allemande) et feu Charles Kindleberger (Office for Strategic Services). La réussite qui couronna leurs efforts empêcha longtemps de prendre au sérieux les idéologies prônant la libéralisation des marchés qui dominèrent l'économie au cours des années suivantes, et ceci, naturellement, compromit la position de nombre d'entre eux dans notre profession. Galbraith apporta une deuxième contribution à l'économie de guerre dans les derniers mois de la Deuxième Guerre Mondiale ainsi que dans l'immédiat après-guerre. A la tête du United States Strategic Bombing Survey, un groupe qui comprenait Nicholas Kaldor, E.F. Schumacher, E.F. Denison, Paul Baran, Piero Sraffa et quelques autres, il développa ce qui s'avéra être non seulement une critique de la campagne aérienne contre l'Allemagne, mais également une économie durable du bombardement stratégique. Ceci implique deux principes de base. Le premier est celui de la substitution. Même en situation de guerre totale, l'utilisation militaire d'infrastructures civiles sous les attaques aériennes représente une faible fraction de ce qui est disponible alors que les demandes militaires prennent la priorité absolue sur les demandes civiles. Par conséquent, quelle que soit la proportion du parc ferroviaire bombardée, les trains militaires passent et les bombes tombent sur l'économie civile à la marge. Le second principe se rapporte aux innovations induites. Il existe souvent, sinon toujours, un autre moyen d'organiser la production industrielle si sa priorité est suffisamment élevée.l La validité de ces principes se trouva de nouveau confirmée au Vietnam, au Kosovo, et deux fois en Irak au cours des dernières années. En corollaire, le rôle des bombardements stra-

1 Dans un article tiré de l'USSES (United States Strategic Bombing Survey), Kaldor (1945-6) éclaire l'économie de la blitzkrieg (la guerre éclair) : une stratégie rendue nécessaire par la grande faiblesse de l'effort industriel de l'Allemagne.

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tégiquesl est devenu presque exclusivement un rôle d'intimidation politique des populations civiles par la destruction d'objectifs symboliques: « le choc et la terreur ». La Deuxième Guerre Mondiale a inauguré l'ère atomique, et immédiatement s'ensuivit un engagement des économistes par rapport au danger nucléaire. La théorie des jeux (et notamment le dilemme du prisonnier non itératif) illustrait les dangers d'un face-à-face bilatéral avec des armes nucléaires, et soulignait combien il était important d'établir une confiance mutuelle. On peut dire que ceci a joué un rôle dans la mise en place du Téléphone Rouge après la crise des missiles de Cuba, bien que le simple bon sens eût sans doute également permis de parvenir aux mêmes recommandations. Mais en réalité les économistes les plus impliqués dans la planification stratégique de la guerre furent confrontés à un problème différent. Les Etats-Unis avaient un avantage énorme en matière d'armes stratégiques balistiques ainsi qu'un plan d'attaque terrible en un seul coup (Galbraith et Purcell 1994). Le véritable problème était d'empêcher leur utilisation jusqu'à ce que les Soviétiques puissent nous en dissuader, ce qui ne se produisit pas tant que les Soviétiques n'eurent pas développé et déployé un arsenal de fusées basées à terre en 1967. Entretemps, Carl Kaysen, Thomas Schelling, Walt Rostow et Francis Bator aidèrent Kennedy, Johnson et McNamara à contenir «les jusqu'au-boutistes de Curtis LeMay». Schelling (1960) apporta sa contribution à la littérature sur le conflit principalement en créant dans l'esprit du public instruit l'impression très prématurée que la possibilité de destruction mutuelle existait réellement, mais que malgré la peur et la répulsion qu'inspirait cette idée, il ne fallait pas nécessairement la redouter. Par rapport à la situation réelle, c'était certainement vrai. A ce moment, l'attention des économistes se détourna largement des questions stratégiques. Ils pensaient, par exemple, que la Guerre Froide impliquait aussi, pour une part importante, un problème d'équilibre macro-économique à l'échelle planétaire. Les Etats-Unis prirent la responsabilité d'apporter la sécurité, principalement aux Etats limitrophes du Japon et de l'Allemagne, ainsi que de sécuriser leurs approvisionnements pétroliers, aux frais du contribuable américain. En retour, le monde cédait aux Etats-Unis le droit de seigneuriage sur la monnaie mondiale. Le Japon, en particulier, accumula des
1 Ce commentaire ne s'applique pas au soutien tactique ou au soutien des troupes au sol par l'aviation qui se sont souvent révélés efficaces dans le combat moderne.

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avoirs en dollars et permit à l'Amérique de recourir en permanence à de forts déficits de son compte courant. La perception de la menace justifiait les objectifs macro-économiques keynésiens aux Etats-Unis, et la capacité du système à financer les déficits du compte courant qui en résultaient rendit possible un niveau élevé de consommation aux Etats-Unis, nonobstant une érosion régulière du capital national et de la base technologique du pays, sauf dans les domaines fortement liés au secteur militaire (tels que l'industrie aérospatiale et l'électronique, ainsi que la médecine du domaine de la traumatologie).l Cependant, même si ces points ont été traités de temps à autre, il n'existe pas jusqu'à présent, à ma connaissance, d'étude couvrant l'ensemble de l'économie politique de la Guerre Froide.2 Les événements de 1989 et 1991 mirent fin à la nécessité d'un échange implicite sécurité contre biens de consommation, sans mettre fin au système lui-même, ce qui créa un environnement économique de l'après-guerre froide dont le caractère précis reste également très peu analysé du point de vue économique. La première réaction de ceux qm étaient habitués à l'ancien système fut de faire semblant que rien n'avait changé. Les budgets militaires des Etats-Unis ne furent pas réduits de manière drastique; au lieu de cela, les menaces émanant de la Corée du Nord et de l'Irak furent amplifiées pour combler le vide laissé par la fin de la menace soviétique. Exemple caractéristique, la menace d'états voyous fut agitée pour justifier un programme de défense par missiles balistiques ; elle pourrait coûter trois mille milliards de dollars sur trois décennies (ECAAR, 2002). Et cette menace n'a pas été réévaluée lorsque les attaques du 11 septembre 2001 eurent démontré que les menaces les plus dangereuses ne proviendraient pas de missiles balistiques. Pendant ce temps, les efforts pour remplacer le communisme mondial par l'islamisme mondial en tant que menace dont l'Amérique protège le monde ne s'avèrent pas persuasifs, et le prestige des Etats-Unis en tant que gardiens de la paix mondiale s'est fortement effrité.
1 Lorsque ce système connut des problèmes (en partie à cause de la mauvaise gestion de la guerre du Vietnam), il fut rétabli sur une base non durable par les taux d'intérêt élevés qui furent instaurés en 1980. Il en résulta un système de combine à la Ponzi à l'échelle cosmique, qui connut son apogée avec les afflux de capitaux qui supportèrent la bulle technologique des années 1998-2000. 2 Des universitaires tels que Seymour Melman (par ex. en 1974) qui ont consacré leur carrière à l'étude des relations entre économie militaire et économie civile se sont généralement axés sur les dimensions techniques et technologiques de la question plutôt que sur ses dimensions macro-économiques.

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Il est donc clair, alors que le marchandage économique qui sous-tendait le système de la Guerre Froide ne s'est pas encore complètement désagrégé, qu'une transition est probablement en vue. L'Europe, en particulier, s'est fortement désengagée du processus et pourrait le faire complètement si elle possédait des leaders énergiques et un système approprié de gouvernance économique, mais elle n'a ni l'un ni l'autre. On pourrait concevoir que le déclin du dollar face à l'euro présage de la réduction de la puissance américaine dans le monde à une zone « pétrole contre dollars» qui ne serait pas très différente de la zone sterling dans les années de l'entre-deux guerres. Pendant ce temps, les guerres continuent à éclater, et elles ne sont suivies que par un petit nombre d'économistes principalement motivés par les effets directs de la guerre sur les populations civiles et le processus de développement.! La Corée fut le dernier théâtre de guerre ouverte entre Grandes Puissances. Depuis lors, les conflits ouverts impliquant les Etats-Unis et l'Europe de l'Ouest ont tous été du type centrepériphérie. Les premiers d'entre eux furent les guerres anticolonialistes, notamment au Vietnam, en Malaisie, en Algérie, à Cuba, et dans une foule d'autres endroits. Plus récemment, cependant, ces guerres ont pris une physionomie différente: les guerres préventives dans des Etats censés être souverains, guerres justifiées par notre propre sécurité, par la préservation de la stabilité régionale ou même par les droits de l'homme. Ainsi en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan et en Iraq. De nombreuses autres guerres (dans toute l'Afrique, en Colombie, en Indonésie et ailleurs) se produisent avec seulement une faible implication des grandes puissances, bien que peu de ces guerres soient absolument libres de leur influence. Alors que l'impact économique général de la forme maintenant répandue de la guerre au développement économique ne fait que peu de doute, une économie politique complète du système émergent reste à écrire. Dans chaque cas (et dans le cas d'attaques secrètes comme au Venezuela), l'effet est de détruire (ou de saper) un régime étatique faible et de le remplacer par des marchés libres. Ceci doit inévitablement l'entraîner à rejoindre la course aux exportations, qu'il s'agisse de pétrole, de minerais ou de bananes, avec la pression des prix vers le bas qui s'ensuit. L'engagement des Etats-Unis dans le Tiers Monde ressemble de plus en plus à celui de la Grande! Le Rapport sur la Sécurité Humaine des Nations Unies (2003) représente un effort nouveau et potentiellement important pour souligner l'importance de la réduction des conflits dans le processus de développement.

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Bretagne coloniale, bien qu'avec un moindre engagement dans l'administration civile et l'investissement direct. La France coloniale, sinon la Belgique coloniale, vient aussi à l'esprit. Le recours à la guerre dans le but prétendu de libéraliser de force une nation arabe précédemment socialiste ou islamique éclaire la relation entre la guerre et le programme néo-libéral, sujet très prometteur pour l'analyse économique (Murshed 2003). Les caractéristiques communes sont l'acquisition au meilleur coût par le privé de biens publics qui appartenaient précédemment à des Etats souverains, la levée des obstacles à la pénétration des marchés nationaux par les entreprises étrangères, et l'exportation de produits vers les pays occidentaux à des conditions favorables. La privatisation sape les systèmes existants de subventions publiques aux produits alimentaires et à l'énergie, ce qui améliore la balance commerciale; pendant ce temps, les excédents gagnés en compte courant peuvent être librement exportés, transformant les élites nationales en citoyens des zones les plus glauques du Monde Riche. Dans ces conditions, il est inévitable que les inégalités augmentent et alimentent un sentiment de désillusion et de dépossession chez les perdants. La meilleure comparaison que l'on puisse faire est peut-être celle des Guerres de l'Opium. La faille économique des colonies, ainsi que les Français l'ont appris en Algérie, réside dans l'efficacité relative de la résistance, même à une échelle militaire assez faible. Les fusils automatiques et les lance-grenades sont bon marché et efficaces. Les populations métropolitaines n'aiment pas devoir subir des pertes continues dans les rangs des défenseurs des frontières et des garnisons de l'empire. Elles n'apprécient pas non plus qu'on utilise la terreur pour réprimer l'opposition. Si on raisonne inversement, réussir à implanter et à maintenir un empire exige que l'on soit capable d'utiliser une violence extrême pour dissuader toute résistance dans la colonie, et également d'arriver à faire accepter les pertes inévitables parmi les forces envoyées en maintien de l'ordre. Ceci, nous sommes en train de l'apprendre une fois de plus en Irak. Au début, le culte du guerrier (drapeaux, fanfares et cérémonies dans les cimetières) peut suffire à masquer ce coût et à maintenir le calme au sein de la population métropolitaine. C'est tout à fait ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis, et cela est renforcé même par le fait que la victoire américaine en Irak a, pendant un temps, fait baisser le prix du pétrole pour les Américains. Le prix de l'essence a, en fait, été subventionné par le contribuable américain qui paie la facture militaire et, en

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particulier, par les soldats eux-mêmes (quelques soldats chaque jour pour vingt cents au galion d'essence). Mais ceci ne dure pas; très vite l'usure s'insinue. Les coûts psychologiques subis pour maintenir l'effort impérialiste représentent encore un autre aspect vers lequel les économistes pourraient maintenant utilement se tourner. La guerre et l'empire ont encore un coût supplémentaire qui est le coût du non traitement des besoins domestiques, particulièrement par rapport à la concurrence avec les autres pays ou régions non impliqués. Ce sont les coûts d'opportunité. La subvention croisée des contribuables américains, par l'intermédiaire des militaires, aux consommateurs d'essence et de fuel domestique diminue la rentabilité des substituts du pétrole, les autres sources d'énergie, et va à l'encontre de la préservation et de la réorganisation des systèmes de transport ainsi que de la construction de logements. L'effet est d'élever le niveau de vie actuellement, mais d'accentuer la baisse ultérieure du niveau de vie am.éricain lorsque le pétrole conventionnel deviendra relativement rare. Un nombre croissant de scientifiques pense que c'est ce qui va se produire d'ici quelques décennies, même si le projet impérialiste ne s'effondre pas auparavant. Pendant ce temps, les pays qui n'ont pas à supporter les coûts d'envoi de troupes ni le mirage d'une énergie bon marché échangent quelques unes de leurs possibilités actuelles de consommation contre une bien meilleure chance de traverser dans de bonnes conditions la période de transition énergétique à venir. Les coûts de maintien de l'empire ne sont pas récupérables une fois que l'empire se réduit, alors que les capitaux investis et les infrastructures construites sur le territoire métropolitain continuent à rapporter pendant des siècles. C'est peut-être pour cette raison que, lorsqu'ils s'effondrent, les empires ne peuvent que difficilement rejoindre le premier rang des nations, mais tendent plutôt à se retrouver au deuxième. Rien de tout cela n'est particulièrement nouveau, mais un élément nouveau s'est propulsé au premier plan de l'économie de l'empire au cours de la dernière décennie. Il s'agit de la présence d'armes nucléaires dans les mains de pays pauvres. L'arme nucléaire était autrefois le privilège des superpuissances industrielles. Ce n'est plus le cas. Il nous faut donc ajouter à notre ensemble ce que nous pouvons appeler les coûts apoca!Jptiques : le risque de voir arriver des armes nucléaires dans les mains des pays qui nous considèrent - peut-être pas tout à fait à tort - comme une menace mortelle pour leur existence.

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Il n'est pas complètement évident que la prolifération des explosifs nucléaires dans les mains de petits Etats pauvres doive être considérée comme une menace intolérable en soi. La Chine (une puissance secondaire à l'époque) avait des dirigeants beaucoup plus aventureux que la Corée du Nord d'aujourd'hui lorsqu'elle fit exploser sa première bombe nucléaire en 1964, et pourtant aucune attaque contre Taiwan ne s'est jamais matérialisée. Israël possède de telles armes depuis des dizaines d'années sans les utiliser; leur présence peut avoir été un facteur de stabilisation du comportement des grands Etats arabes. Le Pakistan et l'Inde semblent avoir réussi - jusqu'à présent - à ne pas céder à la tentation de la guerre préventive. Il n'existe pas de cas, dans le monde actuel, de chantage nucléaire actif, ou même seulement de menace de ce type, à une grande exception près: il s'agit des avertissements faits par les EtatsUnis à l'Irak à la veille de la seconde Guerre du Golfe, affirmant que toute utilisation d'armes chimiques ou biologiques (qui se sont révélées ne pas exister) conduirait à une riposte nucléaire de la part des Etats-Unis. Le plus grand danger que pose la possession de l'arme nucléaire par de petits pays réside dans la possibilité que de tels pays surestiment leur pouvoir de dissuasion à l'encontre d'une grande puissance conventionnelle. Ou, à l'inverse, qu'une telle puissance (les Etats-Unis) sous-estime la volonté d'un pays par ailleurs dépassé en matière d'armement à déployer et utiliser une telle arme pour sa défense. On peut trouver un précédent à cette crainte dans l'histoire secrète de la crise des missiles à Cuba. Les stratèges militaires américains de l'époque ignoraient que les forces soviétiques à Cuba possédaient des dizaines d'armes nucléaires tactiques et avaient toute autorité pour les utiliser dans la défense de l'île.l Une frappe conventionnelle contre les sites de missiles aurait pu ou non déclencher leur utilisation. Une invasion aurait certainement eu cet effet. Ce n'est que grâce à la prudence de l'autorité civile américaine de l'époque (surtout Kennedy et McNamara) que la catastrophe fut évitée. Les armes nucléaires sont le moyen de défense apocalyptique des pays condamnés; tôt ou tard le projet impérialiste devra compter avec leur présence réelle dans un Etat cible. Il n'est pas évident que les
1 Lors d'un dîner de l'ECAAR à Washington, DC, le 4 Janvier 2003, Robert McNamara a fait un récit saisissant des discussions qu'il avait eues à La Havane en Octobre 2002 avec des officiers supérieurs soviétiques présents à Cuba à l'époque.

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économistes aient une contribution quelconque à apporter ici, bien qu'il soit peut être utile de réexaminer leur rôle dans la préservation du monde au début des années soixante pour nous en inspirer.1 En résumé, l'économie de la guerre et de l'empire semble à l'examen être un très riche domaine d'étude qui possède sans aucun doute un potentiel académique renouvelé. Elle touche de nombreux grands thèmes de la discipline: les conditions dans lesquelles les échanges commerciaux procurent des gains, la théorie de la croissance, l'équilibre macro-économique, les coûts et les bénéfices, les avantages et les risques, et (pas du tout incidemment) la structure des jeux en un seul coup, spécialement lorsque les gains ou les pertes sont de type asymétrique. Et elle peut conduire à une analyse aussi stimulante de l'ensemble inverse de problèmes, débouchant sur la difficile construction d'un système nécessaire au développement stable, à la convergence des revenus et à la paix durable. Dans ce domaine, en particulier, beaucoup reste à faire. REFERENCES Michael A. BERNS1EIN, A Perilous Progress:Economist and Public Putpose in Twentieth-century merica, Princeton, Princeton University A Press, 2001. ECONOMISTS ALLIED FOR ARMS REDUCTION (ECAAR), The Full Costs ofMissile Defense,New York, ECAAR, 2002. James K. GALBRAITH and Heather A. PURCELL, Did the U.S. Military Plan a Nuclear First-Strike for 1963 ? The American Prospect, No. 19, Fall1994, 88-96. Nicholas KALDOR, The Gennan War Economy, The Review of EconomicStudies,Vol. 13, nOl (1945 -1946), pp.33-52. John Maynard KEYNES, The EconomicConsequences f the Peace,New o York, Harcourt Brace, 1920. John Maynard KEYNES, A Treatiseon Monry. New York, Harcourt, Brace, 1930. Seymour MELMAN, The PermanentWar Economy:American Capitalism in Decline[1974] (rev. ed. New York, Simon & Schuster, 1985). S. Mansoob MURSHED, Globalisation and Islam: An Economist's Perspecûve,Mimeo,2003.

1 Il s'agissait, ainsi que le fit remarquer William Safire à propos de la fourniture de missiles Patriot à Israël lors de la première Guerre du Golfe, d'apporter un très nécessaire faux sentiment de sécurité.

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Kunibert RAFFER, Unequal exchange and the evolution oj the world {)Istem: reconsidering the impaa oj trade on North-South relations, New York, St. Martin's Press, 1987. Thomas C. SCHELLING, The strategy oj conflict, Cambridge, Harvard University Press, 1960. Adam SMITH, An Inquiry in the Nature and Causes oj the Wealth oj Nations, 1776. Robert SKIDELSKY, John Mqynard K£ynes: Fightingfor Freedom, 19371946, New York, Viking, 2001. United Nations, Human Securi!y R£port, New York, 2003. Thorstein VEBLEN, The Theory ojthe Leisure Class: An Economic Stu4J ojInstitutions, 1899.

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Innol'ations, Cahiers d'économie de l'innol'ation n021, 2005-1, pp.21-4L

Défense et politique technologique, Quelques questions en débat
Claude SERFATIl pour l'Environnement et le Développement Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et d'Ethique

Centre d'Economie

Dans cet article, l'analyse de la relation entre les technologies militaires et civiles qui est proposée est essentiellement fondée sur le cas des Etats-Unis. Ce n'est pas tant en raison de la dimension sans égale de son système militaro-industriel que de l'existence d'une littérature académique qui est adossée à des études de cas documentées. Sur ce dernier point, le retard demeure important en France. Un rapport du Commissariat général du plan de 1992 a qualifié les industries de défense d'« entraîneur technologique» [CGP, 1992], et la R&D de défense représente 30% des financements budgétaires de R&D en 2001 (Ministère de la recherche, 2004]. Pourtant, les recherches sur le rôle de la défense dans la politique technologique, de même que les études de cas qui font le bilan des relations entres technologies militaires et civiles en France demeurent rares, elles sont peu diffusées, elles sont essentiellement menées à l'initiative ou sous la direction du Ministère de la défense. Quatre questions sont abordées dans cet article: la défense est-elle indispensable à une politique technologique? Le modèle américain est-il imitable? Quels enseignements tirer du «cas Internet»? Les droits de propriété intellectuelle (DPI) sont-ils la solution? LA DEFENSE EST-EILE INDISPENSABLE A UNE POLITIQUE TECHNOLOGIQUE? Lorsque l'on dépasse les affirmations guerre a toujours stimulé le progrès
1 Claude.Serfati@c3ed.uvsq.fr

générales du genre « la technique », on peut

observer qu'une véritable rupture dans l'histoire des relations entre la science, la technologie et la défense s'est produite après la seconde guerre mondiale. Il s'agit bien d'un triptYque. La technologie et la science ont développé des rapports de plus en plus serrés et donné une place centrale aux sciences de l'ingénieur, et les ministères de la Défense ont joué dans les pays « vainqueurs» de la seconde guerre mondiale (on y inclura la France) un rôle central dans le financement de l'activité scientifique et technique. La mégascience, fondée sur des projets pluriannuels, des financements considérables, une alliance des institutions scientifiques, des agences technologiques et de l'industrie, dont les prémices avaient été posées dans les décennies d'avant guerre, a reçu une formidable impulsion au cours du second conflit mondial avec le programme Manhattan. Le « Projet Manhattan» (lancé le 13 août 1942), a inauguré une ère où cette interdépendance est devenue toujours plus forte. Ce programme, destiné à mettre au point la bombe atomique, mobilisa plus de 150 000 personnes pour un coût estimé à 26 milliards de dollars (dollars 2002). Ces nouvelles relations procèdent d'un double mouvement. D'une part, les activités scientifiques et techniques ont pris une place de plus en plus centrale dans l'activité des firmes. En fait, la technologie a toujours été étroitement associée à l'expansion du capitalisme, et la formation de laboratoires qui prennent en charge l'activité de recherche dans les grandes entreprises est nettement perceptible dès le début du siècle. Schumpeter en a perçu toute l'importance et affirme que les grandes entreprises sont devenues le moteur principal de l'innovation, au prix de sa « routinisation » au sein de bureaux d'études, qui dit-il élimine l'entrepreneur et la « raison d'être de la bourgeoisie» [1984, p.184]. En 1925, le laboratoire de recherche du Département chimie de Dupont de Nemours employait 1200 chimistes. En 1938, 13 entreprises américaines (soit 1% de l'ensemble des entreprises conduisant une activité de recherche) employaient plus du tiers des chercheurs de l'industrie. Il faut d'ailleurs noter que le développement des brevets permet aux grands groupes industriels, qui opèrent dans des industries basées sur la science (chimie, électricité), mais ont des liens étroits avec la finance, d'intégrer les inventeurs indépendants dans leurs laboratoires et de renforcer ainsi leur contrôle sur les activités de recherche. Les inventeurs ne pouvaient en effet faire face aux coûts liés aux dépôts de brevets et aux procès qu'ils intentaient contre les

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grandes firmes pour lutter contre les violations [sur ces aspects, voir le travail majeur de D.F. Noble, 1977]1. La concentration et la centralisation des activités de R&D menées par les entreprises se sont considérablement accélérées dans les décennies d'après-guerre. La part du chiffre d'affaires qui leur est consacrée atteint des proportions considérables dans certaines industries (pharmaceutique, aéronautique et spatiale, des communications et électronique, etc.). D'autre part, les Etats ont compris, à partir des leçons du programme Manhattan, le rôle essentiel tenu par la technologie dans la suprématie militaire. Les gouvernements des pays vainqueurs (EtatsUnis, Grande Bretagne, France et dans une autre configuration, l'URSS) ont mis en place de grands programmes technologiques à finalité militaire et stratégique. Ceux-ci ont souvent croisé les objectifs de profit assignés à l'innovation technologique par les entreprises. Logique de profit et logique de pouvoir ont ainsi produit au cours des cinq décennies d'aprèsguerre une relation complexe entre les trajectoires d'innovation militaire et civile. Constater ce processus de collusion entre objectifs de profit et objectifs de pouvoir ne permet pas d'en tirer la conclusion de l'inévitabilité ou de la nécessité d'un « modèle» dans lequel la défense est le vecteur du progrès scientifique et de la politique technologique et le foyer principal de l'innovation qui se situe à la frontière technologique. De même, le fait que, contrairement aux analyses orthodoxes, l'Etat joue un rôle essentiel dans les activités économiques, y compris bien sûr dans les pays dont les gouvernements affichent des programmes néo-libéraux, ne permet pas d'inférer que le financement public de la R&D doive passer forcément par le truchement du ministère de la Défense. Ainsi, le National Health Service (NHS) a calculé qu'aux Etats-Unis, les chercheurs qui sont financés par l'argent public ont participé à 55% des projets qui ont conduit à la découverte et au développement des cinq médicaments les plus vendus en 1995. Une étude du MIT va dans le même sens: la recherche financée sur fonds publics a contribué à la découverte et au développement de 14 des 21 médicaments les plus vendus entre 1965 et 1997 [public Citizen, 2001].

1 Les difficultés des Petites et moyennes entreprises à défendre leurs brevets face aux grands groupes ont probablement augmenté dans la vague d'extension actuelle des DPI. Voir B. Sherwood, Small and Medium Companies: Wary of the high costs of patents, Special Report Intellectual Property, Financial Times, 30 avril 2004.

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De plus, de nombreux pays - et pas seulement les pays qui ont perdu la guerre Gapon et Allemagne) - consacrent d'importantes ressources publiques à la R&D, et celles-ci passent essentiellement par le truchement des institutions civiles [DE, 2003]. Enfin, pour paraphraser un avertissement bien connu, un « grand programme peut en cacher un autre ». On identifie souvent les programmes orientés vers les missions et les programmes qui comportent des objectifs militaires et stratégiques. Or, les « nouveaux programmes» qui sont mis en œuvre dans de nombreux pays, par exemple ceux destinés à mettre en œuvre des objectifs de développement soutenable sur le plan environnemental diffèrent sur de nombreux points essentiels des « vieux programmes» orientés vers les besoins militaires [Freeman, Soete, 1997, pp.414-415]. Ces deux catégories de programmes, militaires et civils orientés « vers les missions », mobilisent massivement les ressources publiques et les chercheurs et autres personnels de R&D des institutions publiques, ils requièrent le développement de l'arsenal réglementaire de la part de la puissance publique. Leurs effets n'en sont pas moins foncièrement différents. En somme, il convient de se garder d'un déterminisme techno-économiquequi considère que la domination de la mégascience, la place centrale des ministères de la Défense dans le financement de l'activité de R&D après la seconde guerre mondiale et corollairement celle tenue par les grands projets militaires dans les politiques technologiques sont inéVltables. Un ensemble de facteurs historiquement déterminés doit être pris en compte, ils sont de nature économique, géopolitique (domination écrasante des Etats-Unis du côté occidental, « guerre froide », volonté des gouvernements de la France de prendre appui sur l'institution militaire, etc.) mais également socio-institutionnelle, en particulier la dynamique propre des systèmes militaro-industriels. La revendication d'un « nécessaire rapprochemententre scienceet défense» au motif que « certainesactivités
sont peu compatibles avec la logique de l'économie de marché, en particulier

lorsqu'elles relèvent des missions régaliennescomme la défense» [Bellais, 2004, p.5] propose en fait de préserver en la renouvelant la configuration singulière des relations entre science et défense qui a connu son épanouissement dans les décennies d'aprèsguerre. Nos remarques sur la nécessité de « contextualiser» l'analyse ne visent évidemment pas à suggérer que le rôle central que tient la défense dans la politique technologique et l'innovation depuis la seconde guerre mondiale est le fruit d'un

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hasard. On peut en effet expliquer le poids du financement et des objectifs militaires dans l'innovation technologique par l'association conventionnellement faite entre la puissance économique et la puissance militaire. Les relations économiques internationales ne sont pas fondées sur la seule existence de flux marchands, elles constituent un ensemble polarisé et hiérarchisé au sein desquelles la puissance militaire et la capacité d'influence des nations jouent un rôle important. En sorte que dès lors qu'on sort du mythe d'un libre-échange qui égalise les conditions de la concurrence internationale (affirmation d'autant plus curieuse que 2/3 des flux commerciaux mondiaux sont réalisés par les groupes multinationaux et que la moitié de ceux-ci consistent en flux intra-groupes), on peut sans trop de difficultés adhérer à l'observation faite pat Hirschmann dans son étude sur la structure du commerce international, que les nations ne sont pas ces « blocs de dotations factorielles », mais qu'elles sont organisées en Etats « qui possèdent un pouvoir de coercitionqu'elles peuvent exercer sur d'autres nations, les méthodes de coercition étant militaires ou 'pacifiques'» (Hirschman, notre traduction, les guillemets sont dans le texte original, 1945, p.13]. Toutefois, l'interaction entre la puissance économique et le « pouvoir de coercition », militaire ou pacifique, laisse totalement ouverte la question de son contenu. Au plan externe, facilite-t-elle la prédation (par exemple la prise de possession de territoires pour contrôler des ressources naturelles) et le pouvoir asymétrique dont dispose dans les négociations commerciales et les échanges économiques le pays qui possède la puissance de feu maximale? Comment prendre en compte la fonction de réaction des autres pays et ses conséquences qui risquent d'être cumulatives sur le niveau des dépenses militaires de l'ensemble des pays? L'existence d'une interaction entre puissance économique et le « pouvoir de coercition », ne fournit pas plus une réponse toute faite à la question de ses effets économiques sur le plan interne au pays. Quel type de balance faut-il tenir entre la puissance économique et la puissance militaire « qftn de maintenir un équilibre harmonieux entre les différents éléments de nature militaire, économique, sociale et politique du ~stème» [Aujac, 1971, p.582] ? L'interaction provoque-t-elle sur le plan domestique des effets de stimulation macroéconomiques qualifiés de keynésiens (sur la demande, l'investissement), des retombéestechnologiques (spin-offs), ou encore améliore-t-elle le sentiment de sécurité que ressent l'individu, ce qui l'incite à consacrer ainsi une patt accrue à l'épargne [Barro, 1991] ?

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Le constat qu'il existe des interactions entre puissance économique et pouvoir de coercition des nations, que l'usage de la violence est une constante de l'histoire, en particulier celle du capitalisme, constitue donc - ou devrait constituer - un point de départ analytique, et non pas un point d'arrivée. Ces interactions ont rendu possible le changement de nature entre la science, la technologie et la défense qui s'est effectivement produit depuis la seconde guerre mondiale. Elles n'expliquent pas pourquoi il a eu lieu, et moins encore les configurations organisationnelles qui se sont développées et consolidées depuis la seconde guerre mondiale.
LE MODELE AMERICAIN EST-IL IMITABLE?

La période qui s'est ouverte dans les années 1980-1990 exige plus que jamais de partir de la « mondialisation» comme une totalité systémique [Chesnais, 1994]. Ceci ne signifie nullement - grâce à une fin de l'histoire annoncée à la suite de la disparition de l'URSS ou par un processus de convergence chaotique mais inévitable des taux de croissance des économies nationales - la marche vers l'uniformisation ou l'existence d'une voie royale (best wqy) en matière de politique technologique. La « mondialisation» comporte une logique d'universalisation - la «victoire du marché» - qui produit au contraire hiérarchisation et différenciation [Serfati, 2004]. C'est dans ce cadre, et dans ce cadre seulement, qu'on peut appréhender les avantages - qui apparaissent de plus en plus comme des privilèges - que tirent les Etats-Unis de leur position hégémonique et la singularité de la croissance macroéconomique qu'ils ont connue au cours des années 1990 (qui devait être d'un type tellement nouveau qu'on l'appela la nouvelle économie). On donnera deux exemples qui éclairent ces effets d'attraction/préemption exercés par les Etats-Unis. Nul autre pays ne peut se permettre sans s'en préoccuper outre mesure ni encourir des menaces ou sanctions d'afficher un triple déficit: de la balance des opérations courantes (dont la progression est exponentielle), des Administrations publiques (en 2003, le ratio déficit/PIB s'élevait à 4,6% contre 3,6% pour la France, cette année-là «mauvaise élève» de l'UE), et de l'épargne des ménages (négative), ce qui conduit au total à des besoins de financement des comptes extérieurs des Etats-Unis d'un montant de plus de 1,5 milliard de dollars par jour. Ou encore, quel autre pays que les Etats-Unis dispose de facteurs d'attractivité qui lui permettent d'organiser un « drai-

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nage des cerveaux» qui aboutit à ce que 20% des ingénieurs qui travaillent aux Etats-Unis ont été formés à l'étranger, en majorité dans les pays asiatiques! (tableau 1) ? Tableau 1 Proportion de diplômés étrangers formés dans les universités américaines par type de disciplines en 1997
Domaines disciplinaires en proportion des salariés 12,7 19,8 12,4 21,4 10,7 Diplômés étrangers en proportion des titulaires d'un doctorat 26,1 44 37,2 40,1 24,7

Tous diplômes Ingénieurs (toutes disciplines) dont: Aéronautique dont: Chimie Sciences de la vie (toutes disciplines) Mathématiques 11,8 30,7 Informatique 20,4 49,7 Sciences sociales 7 12,7 Source: Adapté de National Science Board, Scienceand EngineeringIndicators,2002.

La place des programmes de R&D dans l'économie américaine est tout aussi singulière, compte tenu des effets de seuils infranchissables en matière de montant de financement (les dépenses de R&D militaire sont à peu près 15 fois supérieures aux dépenses de la France, tableau 2). Il n'est guère pensable que les dépenses de R&D des pays Européens atteignent les mêmes niveaux, non pas en valeur absolue bien sût, mais même en proportion de leur PIB. Ainsi, si on prend l'exemple de la France, dont le rapport de crédits de R&D militaire au PIB est le plus élevé en Europe [ministère de la Recherche, 2004], un doublement du ratio R&D militaire/PIB (qui s'élevait à 0,23% en 2001) serait nécessaire pour atteindre le niveau de R&D/PIB des Etats-Unis (0,46% en 2001). Ce doublement représenterait une augmentation de plus de 3 milliards d'euros, soit un montant équivalent à l'ensemble des dépenses publiques destinées à la recherche fondamentale en 2002. Tableau 2 Dépenses de R&D et R&T de défense en France et aux Etats-Unis en 2003 milliards d'euros et ro ortion % Pays R&D R&T R&T R&D (en %) France (1) 3,7 1,24 33,5 Etats-Unis (2) 56,8 10,8 19 Rapport (2)/(1) 15,3 8,7 Note: les dépenses de R&T regroupent les dépenses qui se situent en amont du
développement expérimental.

Source: F. D'Aubert, Projetde loi definancespour 2004, Rapport spécial, nOlll0
annexe 40, 9 octobre 2003. ! L'Union Europénne fournit 14% de l'ensemble des effectifs étrangers en science et technologie qui travaillent aux Etats-Unis (source: Commission Européenne).

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Cette différence de dimension entre l'effort militaire des Etats-Unis et les pays européens a toujours existé. C'est une des limites de la classification des Etats-Unis et de la France et de la Grande Bretagne dans un groupe de pays qui conduisent tous une politique technologique, orientée vers des missions militaires et stratégiques (opposées à celles orientées vers la diffusion, comme en Allemagne et au Japon) [Ergas, 1987]. L'insertion dans un même groupe des trois pays mentionnés tend à émousser la diversité des situations nationales et des politiques technologiques qui sont fortement influencées, et plus encore lorsqu'elles sont adossés à des objectifs militaires, par la place ~a puissance) des pays dans l'économie et la géopolitique mondiale [Serfati, 2001]. C'était déjà vrai dans les années 1960 et 1970, alors que l'ouverture des économies nationales, leur degré de dépendance vis-à-vis du marché mondial étaient encore relativement sous contrôle par des politiques gouvernementales relativement autonomes. Cette classification perd de son intérêt aujourd'hui, alors que toutes les politiques gouvernementales acceptent sous des formes adaptées, la subordination à la mondialisation du capital dominée par la finance. Le « terrain de jeu» qui se constitue à l'échelle mondiale renforce le poids des pays qui peuvent fixer les règles, et parfois même s'arrogent le rôle d'arbitres. Pour se limiter aux relations intra-Nord, il est clair que les Etats-Unis sont dans une position avantageuse vis-à-vis de l'UE et de ses pays membres. De plus, on a signalé que cette taxonomie qui distingue les pays selon les objectifs de mission ou de diffusion de l'innovation ne rend pas compte de l'existence de grands programmes orientés vers les missions civiles, qui bien qu'étant à l'initiative de la puissance publique sont foncièrement différents des programmes militaires (voir plus haut). il est de fait illusoire de chercher à mettre en place en Europe un « modèle» de politique technologique, au sein duquel la R&D de défense tiendrait la même place qu'aux Etats-Unis et aurait les mêmes effets, comme certains le proposentl. Affirmer la« contribution crucialede cespolitiques [de technologies duales et de droits de propriété systématiques dans les programmes de R&D de défense] à l'émergencede l'Europe comme l'économiefOndée sur la connaissancela plus cfynamique et la plus compétitivedans le monde» [Guichard, 2003, p.18], c'est croire d'une part qu'une politique de grands programmes technologiques fondés sur la
1 Ainsi M.A. Bailly et D. Dzunidis estiment que l'DE devrait s'inspirer du modèle américain qui donne la « priorité aux innovations radicales et à une politique d'inspiration schumpétérienne fondée sur l'armement» [2004, p.2].

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défense sera efficace dans la compétition mondiale et d'autre part que ce modèle - qui a formé l'armature du système français d'innovation [Chesnais, 1993, Serfati, 1995] - est reproductible à l'échelle européenne. QUELS ENSEIGNEMENTS TIRER DU « CAS INTERNET» ?

Jusqu'au milieu des années 1990, la tonalité des études qui étaient consacrées à un bilan des relations entre technologies militaires et civiles au cours des décennies d'après-guerre était pour le moins dubitative [voir par exemple Mowery, Rosenberg, 1993]. Aucune ne contestait évidemment l'importance du financement militaire dans l'activité de R&D, dont le montant a représenté en moyenne plus de la moitié des dépenses de R&D publiques (mais 70% en 1985-1986) et dans certaines disciplines scientifiques étudiées dans les universités. Aucune ne contestait l'existence de « retombées technologiques» quoique celles-ci diffèrent grandement selon les secteurs industriels (par exemple l'aéronautique, les composants électroniques, les écrans plats, la machine-outil). Mais sans même parler du coût d'opportunité des dépenses de R&D militaire, un certain nombre d'études soulignaient l'impact négatif sur la compétitivité de l'économie américaine dans le contexte de concurrence internationale des années 1970 et 1980 [pour une synthèse du débat mené aux Etats-Unis, voir Chesnais, 1990]. Le rebond de l'économie américaine au cours des années 1990, les innovations dans le domaine des technologies de l'information et de la communication (TIC) ont redonné vigueur aux thèses des «retombées» (spin-o.Jft)des technologies militaires sur l'innovation civile. Il est juste de dire qu'elles ont également provoqué un certain effet d'amnésie sur les études menées auparavant. Le succès d'Internet est systématiquement pris comme un exemple spectaculaire de retombées. Pourtant, les études sur la place des institutions et du financement militaire dans son développement invitent à une certaine circonspection et remettent à leur juste place les affirmations du genre «Internet n'existerait pas aujourd'hui sans les militaires »1. Les responsables du projet Internet à la DARPA avaient d'ailleurs un objectif très prosaïque (éviter les achats inutiles d'ordinateurs), loin de la mythologie largement véhiculée aujourd'hui, savoir la
1 Ce qui suit s'appuie sur Stowsky [2003,2004] et Simcoe, Mowery [2002].

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mise en place d'un système de communications suffisamment robuste pour résister aux attaques nucléaires [Stowky, 2003]. Le rôle des militaires dans l'histoire d'Internet est assez ambivalent. Ils ont parfois financé massivement le développement de recherches, mais à d'autres périodes, ils ont cherché à les freiner. Ils ont facilité l'usage d'Internet par la communauté académique, mais ils ont également parfois dressé des barrières à son extension. En 1969, la DARPA a créé et financé un réseau d'utilisateurs-développeurs fondé sur des institutions privées. Cependant, la Defense Communication Agency (DCA), l'agence du DoD en charge du réseau qui reçut cette responsabilité de la DARPA en 1975, adopta une toute attitude et tenta de contrôler et de limiter l'usage du réseau aux communications militaires. Ces tentatives échouèrent parce que les utilisateurs civils étaient déjà trop nombreux et trop puissants. La DCA décida en 1983, après des échecs dans la collaboration avec les universités, de séparer totalement le réseau militaire (MILNET) et le réseau orienté vers la recherche et adossé aux universités (ARP ANET), ce qui était une attitude qui ne favorisait pas vraiment la dualité militaire-civil. Le jugement que Mowery et Simcoe portent sur le rôle tenu par le régime des droits de propriété, sur lequel la section suivante de ce chapitre revient, est également instructif. Les très faibles droits de propriété intellectuelle (DPI) que supportaient de nombreuses avancées techniques au sein d'Internet, en particulier la mise dans le domaine public des protocoles TCP /IP et HTPP/HTML, constituèrent un facteur très favorable de diffusion de l'innovation car ils contribuèrent à baisser les barrières à l'entrée pour les fIrmes. Un renforcement du régime de droits de propriété se produisit au cours des années 1980, mais comme il ne concernait pas les architectures-logiciels et les protocoles qui sont au cœur d'Internet, il ne fut pas un obstacle à son essor. Il a en revanche incité les f1rmes à développer des business methods et à les breveter. Finalement les auteurs, qui portent pourtant un regard élogieux sur le modèle Américain, ont un jugement plus sévère sur les effets à venir de la frénésie de DPI des années 1990 sur l'innovation technologique dans ce secteur. En fait, le succès d'Internet doit être replacé dans le cadre plus large du système national d'innovation des Etats-Unis. Mowery et Simcoe rappellent que la politique de réglementation anti-trust joua un rôle important (mesures prises en 1956 sur l'obligation de concessions de licences de la part d'IBM, puis déréglementation du marché des télécommunications qui

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conduisit au démantèlement d'ATf). Un marché du capitalrisque important et un système de financement de l'innovation par la Bourse sont évidemment crédités pour leur rôle dans les premières étapes de la diffusion vers les usages civils à partir de la fin des années 1980. Mais une fois encore, le bilan est ambivalent, puisque les auteurs estiment que le développement excessif du financement par les marchés a contribué à la formation de la bulle Internet à la fin des années 1990.
LES DROITS DE PROPRIETE SOLUTION? INTELLECTUELLE SONT-ILS L'\

La littérature considère depuis longtemps que la R&D possède plusieurs attributs qui définissent traditionnellement un bien public [Arrow, 1962]. Il est donc légitime, même pour la théorie néoclassique, que le financement public vienne au secours d'une activité qui risque d'être «sous-produite» en raison des «défaillances du marché ». L'argument peut être renforcé en ce qui concerne le financement de la R&D destinée à la défense. Les programmes technologiques, d'une dimension colossale et marqués par des fortes indivisibilités, dépassent les capacités financières des firmes. La volonté d'éviter les dépendances technologiques dans le domaine de la sécurité nationale conduit les gouvernements à développer des programmes pour lesquels aucun marché commercial n'est perceptible. Enfin, la diversité des disciplines scientifiques, fondamentales et de l'ingénieur nécessaires à la conception des nouvelles générations de systèmes d'armes, contraint l'Etat à assurer la coordination entre les partenaires du programme. Cependant, le régime de droits de propriété intellectuelle (DPI) a connu de profondes modifications depuis quelques années. Cette question a d'abord figuré au cœur des nouvelles orientations des politiques publiques américaines, le Bayh-Dole Act1 (1980) ayant marqué un tournant [Orsi, 2002]. Sous la pression des Etats-Unis, la propriété intellectuelle est ensuite devenue une question centrale au sein de rOMe. La mise en place méthodique de DPI constitue une priorité dans l'accord qui créé l'organisation, elle est inscrite dans la rubrique des «Accords sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce» (ADPIC, TRIPs en anglais pour
1 L'objectif de la loi est de permettre aux firmes de déposer des brevets sur des inventions financées par des fonds de recherche fédéraux.

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