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Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie colombienne

De
194 pages
Ingrid Bétancourt, femme politique colombienne, combat au péril de sa vie la corruption, le trafic de drogue et les scandales politiques qui rongent son pays. Le 23 février 2002, elle a été enlevée par la guérilla marxiste des FARC. La Colombie est un pays de stéréotypes qui a acquis depuis une quarantaine d'années, une réputation détestable faite de violence, de drogue et de guérilla. Cet ouvrage se propose de développer autour du cas particulier de la carrière politique, de la lutte et de l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt, la problématique de son pays et plus généralement de l'Amérique Latine.
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INGRID BÉTANCOURT OU LA MÉDIATISA TION DE LA TRAGÉDIE COLOMBIENNE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Eléonore MOUNOUD (coord.), La stratégie et son double, 2004. Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes? (d'hier à aujourd'hui), 2004. Emile JALLEY La crise de la psychologie. A l'université en France. 1. Origine et déterminisme, 2004 Emile JALLEY ; La crise de la psychologie. A l'université en France. 2. Etat des lieux depuis 1990, 2004. Norbert SILLAMY (sous la dir.), Jeunes-Ville-Violence, Comprendre-Prévenir- Traiter, 2004. Nicole PÉRUISSET -FACHE, École en débat: le baroud d'honneur ?, 2004. Gilbert ANDRIEU, Les jeux Olympiques: un mythe moderne, 2004. Paul SIMELON, Hitler: comprendre une exception historique?, 2004. Jean-Pierre LEFEBVRE, Quel altermonde ?, 2004. Laurie BOUSSAGUET, La marche blanche: des parents face à l'État belge, 2004. Jean-Marc BAILLEUX, L'engrenage de la violence, 2004. Léon COLY, Vérité de I 'histoire et destin de la personne humaine, 2004.

@L'harmatlan,2004 ISBN: 2-7475-6742-7 EAN: 9782747567428

Delphine CAROFF

INGRID BÉTANCOURT OU LA MÉDIATISATION DE LA TRAGÉDIE COLOMBIENNE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Je tiens à remercier Jean-William Dereymez pour ses conseils, mes parents, ma famille, mes amiee)s, Delphine et Pascal.

Je souhaite également remercier Delphine Astier de l'Ecole de la paix de Grenoble et Olivier Bourgeois du comité de soutien de l' Albenc pour les informations qu'ils m'ont apportées.

Enfin, je tiens à remercier Odile et Elisabeth pour leur aide précieuse.

INTRODUCTION

Avant-propos: Légende colombienne "Quand Dieu créa la Colombie, il la combla de dons et de bienfaits: plaines chaudes et fertiles, montagnes acérées, rivages éblouissants. Puis il enfouit dans son sous-sol des métaux précieux. Alors, pris de scrupules d'avoir trop favorisé cette terre, il voulut corriger son œuvre et la peupla de Colombiens" . "Pasionaria des Andes", "Jeanne d'Arc colombienne", "La guerrière des Andesl" , "L'héroïne", "La femme à abattre" ou encore "Le cauchemar des narcos", les termes ne manquent pas pour tenter de qualifier le "phénomène" Ingrid Bétancourt. Cette femme politique colombienne de 41 ans, livre depuis plusieurs années un combat sans merci contre la corruption, le trafic de drogue et les scandales politiques qui rongent son pays depuis maintenant des décennies. Elue députée en 1994, puis sénatrice en 1998 avec le score le plus élevé du pays, elle démissionne de son poste comme le veut la Constitution, pour s'engager dans la bataille présidentielle en 2001 sous la bannière de son parti Oxigeno Verde. Sa cause: c'est son pays. Elle se bat contre la corruption généralisée, les cartels de la drogue, les infamies politiques dans le but de ramener la démocratie en Colombie en dénonçant les scandales, criant la vérité, en se servant des médias au péril de sa vie. Elle a essuyé des insultes, des menaces sur ses enfants et des tentatives de meurtre. Figure dynamique et ambiguë, contestataire et contestée de la scène
1 RIGHINI M., "La guerrières des Andes", Le Nouvel Observateur, 01 mars 2001, n° 1895.

politique colombienne, elle est devenue en dix ans aussi gênante que populaire. Le 23 février 2002, elle a été enlevée par la guérilla marxiste des FARC(Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) alors qu'elle se rendait à San Vicente deI Caguan, une région tenue par la guérilla. Depuis le mois de juillet 2002, sa famille n'a plus de nouvelles. Sa vie semble être de plus en plus menacée par les représailles de la guérilla en réponse aux offensives de l'armée colombienne. Voisine du Panama, du Venezuela, du Brésil, du Pérou et de l'Equateur, partagée en deux par la Cordillère des Andes, la Colombie commande l'accès terrestre de l'Amérique du Sud. Avec 1,14 million de km2 et environ 44 millions d'habitants, c'est un Etat de taille moyenne par sa population. La Colombie se compose d'une mosaïque de peuples avec 2 % d'Indiens, 6 % de Noirs, 20 % de Blancs et 72 % de Métis. Sa capitale, Bogota, une des plus hautes du monde (2600 m) rassemble 4,4 millions d'habitants. Fait unique en Amérique Latine, ce pays est biocéanique, c'est-à-dire qu'il possède deux façades oc~aniques, l'une sur l'Océan Pacifique et l'autre sur la mer des Caraïbes qui s'ouvre sur l'Océan Atlantique. La Colombie a la singularité de rassembler toutes les caractéristiques géographiques dispersées sur le continent sud-américain. Sur son territoire s'étendent à la fois jungles amazoniennes, sommets andins, vallées tropicales, savanes et plages caraïbes. La Colombie peut se diviser en trois régions bien distinctes: à l'Est la côte Caraïbe et ses marais où la densité de population est inférieure à 3 habitants au km2, le bassin amazonien et la Cordillère à l'Ouest qui abritent près de 90 % de la population. Ce pays constitue un "tèrritoire puzzle"2 qui s'articule difficilement, compte tenu de forts particularismes régionaux et du développement de villes qui n'avaient pas à subir l'ombre de la capitale. La Colombie actuelle est l'héritière de la vice-Royauté de Grenade fondée au XIVe siècle, puis de la République de
2 l.P DELER, Géographie Universelle, Paris: Hachette, p.19. 8

Grande Colombie de Bolivar de 1819 qui regroupait les territoires actuels du Venezuela, de l'Equateur, de Panama et de la Colombie. A la mort de Bolivar, en 1830, la Grande Colombie éclata et la Colombie durant un siècle dut résoudre des problèmes de frontières récurrents. Ce n'est que dans la première moitié du XXe siècle qu'elle trouva ses frontières actuelles. L'histoire politique de ce pays se' caractérise par l'oscillation entre fédéralisme et centralisme: Etat Unitaire de Nouvelle Grenade (1832-1858), Confédération grenadine (1858-1863), Etats-Unis de Colombie (1863-1886) et depuis un peu plus d'un siècle, République de Colombie (1886). Par conséquent, la Colombie fournit un bon modèle de constitution progressive d'une nation à partir de régions très diverses, mal reliées entre elles et souvent antagonistes. La Colombie est un pays de stéréotypes. Pourtant, c'est un pays mal connu et complexe. Elle a acquis depuis une quarantaine d'années une réputation détestable faite de misère, de violence, d'atteintes aux droits de l'homme, de drogue et de guérilla. La misère, c'est les bidonvilles de Bogota, les 33 % des habitants des grandes villes qui ne disposent pas de logement, les 53 % de la population qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et les 150 000 familles de paysans qui n'ont pas de terre. La violence se caractérise par les 15 000 assassinats recensés par an, ainsi que par de grandes périodes de violence politique ,et de quasi-guerre civile comme la "Violencia" de 1947 à 1967 qui fit près de 200 000 victimes et dont l'origine se trouve dans l'affrontement entre les deux partis, libéral et conservateur. A cette violence s'ajoutent les règlements de compte, le fanatisme religieux et les. répressions militaires et policières. La violence en Colombie est multi-factorielle, multiforme et concerne différents protagonistes ce qui brouille les cartes de sa compréhension. Les atteintes aux droits de I'homme se sont la corruption du système judiciaire, l'impunité, "l'industrie du rapt", mais également les déplacements de population, les exécutions sommaires, les disparitions et les actes de torture perpétrés sur les civils par différents groupes armés. Toutes ces 9

exactions génèrent un climat de terreur et font de la Colombie l'un des pays les plus violents au monde. La drogue représente entre 300 et 700 tonnes de cocaïne produite par an, ce qui place la Colombie au rang des premiers pays producteurs du monde, 7 milliards de dollars "sales" lavés chaque année et la mise en place du Plan Colombie en collaboration avec les Etats-Unis déclarant ainsi une véritable guerre à la drogue. Enfm, la guérilla, composée de trois groupes, les FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia), l'ELN (Ejército de Liberaci6n Nacional) et l'EPL (Ejercito Popular de Liberaci6n), contrôle près d'un quart du territoire et transforme ce pays en une mosaïque de "zones grises"3 sur lesquelles l'Etat ne parvient pas à exercer son pouvoir. La Colombie se débat dans une crise politique et morale sans précédent. Elle est déchirée entre les deux partis traditionnels, sans doctrine ni programme, rongés par le clientélisme et la corruption, qui se révèlent incapables d'offrir une alternative satisfaisante à une société en pleine transformation perdant ainsi toute légitimité. Dans ce pays, fier de ses institutions démocratiques, les électeurs se détournent des urnes et aucune force nouvelle n'annonce une recomposition prochaine du paysage politique. A tel point qu'il est possible de douter du caractère réellement démocratique de ce régime. La population demeure sous l'emprise de la terreur perpétrée par des protagonistes armés, que se soient les guérilleros, les militaires ou les paramilitaires. Finalement, l'Etat doit se battre depuis une cinquantaine d'années contre le trafic de drogue et la guérilla ce qui ne lui permet pas de maîtriser l'ensemble de son territoire. Cependant, exception notable en Amérique Latine, la Colombie qui n'a connu "que" cinq coups d'Etat depuis son accession à l'indépendance et est restée aux mains des civils au cours des trente dernières années, apparaît, au moins formellement, comme un modèle très démocratique inspiré de la démocratie libérale nord-américaine et mis en place dès la
3 RUFFIN J.C., L'Empire et les nouveaux barbares, Paris: Hachette, 1992, p.31-32. 10

deuxième moitié du XIXe siècle. Ce pays a bénéficié pendant longtemps d'une image plutôt positive, celle d'une des rares contrées d'Amérique à avoir résisté aux dictatures militaires et aux crises économiques dévastatrices de la "decada perdida"4 qui balaya l'ensemble de l'Amérique Latine. De plus, il a conservé la même Constitution de 1886 à 1991 et son système politique est impressionnant de continuité et de pérennité: les deux principaux partis datent de 1840. Enfin, la Colombie affiche un taux de croissance annuel de 3 % et possède de nombreux atouts économiques. Son agriculture prospère avec le café (2e rang mondial), les fleurs, la banane, le cacao, la canne à sucre et le bois. Son sous-sol est mondial).

riche en pétrole, gaz, charbon, or et émeraudes (1er rang
Cet ouvrage se propose de développer autour du cas particulier de la carrière politique, de la lutte et de l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt, femme politique atypique, la problématique de son pays et plus généralement de l'Amérique Latine. Comment peut-on analyser à travers son parcours, la représentation des femmes en Amérique Latine et le système politique colombien? Car, si la Colombie constitue l'un des rares Etats du continent où les organes d'une vie démocratique n'ont jamais disparu depuis cinquante ans, la démocratie colombienne reste comme celles de tout le continent sud-américain une "démocratie à adjectif'. On parle de démocratie "restreinte" ou "dégradée"5 tant la vie politique n'intéresse plus les citoyens (47 % de taux d'abstention de vote en moyenne) et où toute force politique nouvelle a du mal à se faire entendre si elle ne s'exprime pas à l'intérieur des deux principaux partis. Puisque, même s'ils dominent la vie politique depuis l'indépendance, libéraux et conservateurs n'ont de cesse de se déchirer. Les caractères idéologiques se sont peu à peu estompés, à tel point que l'on oublie souvent que les conservateurs regroupaient
4 Décennie perdue. 5 DABENE O., Amérique Latine: La démocratiedégradée,Bruxelles Complexe, 1997,152 p. Il :

plutôt les anticléricaux et les propriétaires fonciers alors que les libéraux rassemblaient, à l'origine, les laïcs citadins. La seule différence entre ces deux partis consistait selon les bons mots de Garcia Marquez, que les premiers allaient à la messe de huit heures alors que les seconds allaient à celle de cinq heures. Sans réels programmes, les partis colombiens constituent d'étranges machines dominées par l'oligarchie et rongées par le clientélisme et la corruption, si bien que l'on peut se demander si la Colombie ne s'est pas transformée en "narco-démocratie" ces dernières années. Le bilan de la décennie de démocratisation en Amérique latine est également décevant. Les inégalités et la violence délitent le tissu social, empêchant l'exercice serein de la citoyenneté. L'inefficacité des .politiques publiques et le comportement de la classe politique discréditent le jeu politique. Mais peut-on affirmer que l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt est le reflet des fléaux tels que la guérilla, la drogue et la violence qui rongent la Colombie depuis des décennies? En effet, le pouvoir politique est confronté depuis les années 1960-70 à une guérilla d'extrême gauche qui réclame actuellement l'ouverture d'un espace démocratique ainsi qu'au développement du trafic de drogue dans les années 1980 consécutif à la baisse ininterrompue du prix des matières premières. Ces deux phénomènes transforment le territoire en "zones grises" sur lesquelles l'Etat n'a plus aucun contrôle. A tel point que la dialectique nation/contrôle du territoire semble fortement remise en cause en Colombie. Bien que les Colombiens soient "ethniquement moins désunis" que d'autres peuples sur le continent, les Indiens étant en effet peu nombreux et les Noirs surtout concentrés sur les côtes, et que le métissage assure une certaine cohésion sociale, existe-t-il pour autant une cohésion nationale? La Colombie est-elle une véritable nation? A ces questions, on répond souvent que l'Etat n'a jamais joué son rôle intégrateur et qu'il demeure, sur une grande partie du territoire, singulièrement absent. On ajoute souvent que si identité il y a, elle est plutôt régionale en raison du développement autonome des régions. Il existe en effet un fort patriotisme provincial apparemment 12

contradictoire avec le sentiment national. Cependant, l'existence de villes puissantes qui contrebalancent le poids de la capitale peut être considérée également comme un facteur d'articulation de l'espace plutôt que de désintégration. D'autre part, les guérillas, le narco-trafic, l~ rôle ambigu de l'armée~ des groupes paramilitaires et l'impuissance de l'Etat face à ces fléaux, génèrent un climat de quasi-guerre civile permanente. Si bien que la violence apparaît comme le mode de règlement de tous les conflits en Colombie: "la violence est partout, l'Etat nulle part" souligne Daniel Pécaut 6. Enfin, nous nous demanderons si Ingrid Bétancourt est vraiment la nouvelle "Jeanne d'Arc colombienne"? En effet, si elle apparaît en Occident et notamment en France, pays de Jeanne d'Arc, comme une femme courageuse engagée dans une lutte véhémente contre la corruption, l'engouement des Français à son égard fait sourire certains de ses compatriotes. Dans une première partie, nous présenterons le parcours politique d'Ingrid Bétancourt ainsi que ses revendications et ses méthodes d'action plus ou moins originales. Nous analyserons le système politique colombien, c'est-à-dire la permanence d'institutions démocratiques stables, la réforme constitutionnelle de 1991 qui a suscité bien des espoirs et la tradition du bipartisme comme caractéristique de la Colombie et de l'Amérique Latine post-coloniale. Nous nous interrogerons également sur la notion de démocratie à l'échelle de la Colombie et du continent en se demandant si la "démocratie hors d'Occident" est envisageable et quelles en sont les caractéristiques qui ont souvent conduit les auteurs à qualifier la démocratie latino-américaine de "démocratie dégradée" . Dans une seconde partie, nous présenterons l'enlèvement d'Ingrid Bétancourt comme étant le reflet des problèmes récurrents de la Colombie que sont les guérillas, la drogue et la violence. Nous présenterons la plus vieille guérilla
6 PECAUT D., "La Colombie dans la tempête", trimestre 1990, p.3. d'Amérique Latine, 4ème
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Problèmes

du monde et sa pratique des enlèvements qui violent les droits de l'homme; le trafic de drogue au travers d'une analyse des acteurs et des conséquences tant internes qu'externes au pays et enfin la violence en revenant sur les causes historiques, géographiques et les différents protagonistes (l'armée et les paramilitaires notamment) qui contribuent à faire de la Colombie l'un des Etats les plus violents au monde.

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Première partie:

INGRID BETANCOURT ET LE SYSTEME POLITIQUE COLOMBIEN

Ingrid Bétancourt : une femme en politique

INGRID BETANCOURT:

FEMME POLITIQUE QUI DERANGE

Ingrid Bétancourt est une femme politique atypique qui, pour se faire entendre, utilise des méthodes percutantes qui forcent l'admiration, particulièrement celle des Français, mais agacent certains de ses compatriotes.

Biographie et carrière politique d'Ingrid Bétancourt

Ingrid Bétancourt Pulecio est une franco-colombienne née en 1961 à Bogota. Peu après sa naissance, son père étant appelé auprès du président Kennedy pour lancer l'Alliance pour le progrès en faveur du développement de l'Amérique Latine, ses parents partent s'installer à Washington. Mais l'assassinat du président mettra un terme à cette initiative. Ingrid a tout juste un an quand elle arrive en France pour la première fois. Elle passe son enfance avec sa sœur Astrid, entre la Colombie et la France son pays d'adoption au gré de la carrière politique de leur père. Elle est en effet issue d'une famille de' tradition politique. Son père Gabriel Bétancourt fut ministre de l'Education nationale dans le gouvernement libéral du président Carlos LIeras au milieu des années 1960, puis ambassadeur de l'Unesco à Paris et enfin directeur adjoint de l'Unesco. Il est décédé le 23 mars 2002, un mois jour pour jour après l'enlèvement de sa fille. Sa mère,

Yolanda Pulecio, ex-reine de beauté, fut sénatrice, adjointe au maire de Bogota aux affaires sociales et fondatrice de "l'Albergue", un centre d'hébergement pour les enfants des rues. Elle grandit entre Neuilly et l'avenue Foch à Paris, dans un appartement où ses parents reçoivent leurs amis célèbres tels que Pablo Neruda, Gabriel Garcia Marquez, Misael Pastrana, père de l'ancien président, Andres Pastrana, et le peintre Botero, père du ministre de la défense, Fernando Botero. 'Elle intègre Sciences Po Paris en 1980. Elle se marie avec un diplomate français, Fabrice Delloye, avec qui elle aura deux enfants: Lorenzo et Mélanie. Elle suivra son mari en poste à Quito en 1983, puis aux Seychelles et aux Etats-Unis. En 1989, sa mère devient conseillère de campagne de Luis Carlos Galan, un membre du parti libéral candidat aux élections présidentielles. Ce dernier, réputé pour son intégrité, militait pour l'extradition des narcotrafiquants réclamée par les Etats-Unis afin d'éviter qu'ils ne payent leur libération en pot de vin. Son assassinat en plein meeting électoral par les "extradables" constitue le déclic pour Ingrid Bétancourt. Estimant être en dette envers son pays du fait de son aisance sociale, elle décide de rentrer en Colombie dans le but de "servir les Colombiens, travailler pour un pays dont (elle) rêve, pour une Colombie prospère et en paix"7. Elle travaille comme conseillère auprès de sa mère qui, tout en menant sa propre campagne au poste de sénatrice, s'occupe de la campagne présidentielle de Cesare Gaviria, le candidat du parti libéral. Puis le Ministère des Finances l'embauche comme assistante pour lancer un projet de développement de la côte pacifique. C'est à ce moment-là qu'elle prend conscience de l'ampleur de la corruption qui ronge son pays escroqueries des élus et détournements systématiques des fonds. Elle est ensuite appelée par le ministre du commerce extérieur pour mettre en place une législation sur le respect de la pràpriété industrielle. Deux ans plus tard, se rapprochant du président Gaviria, elle découvre les rouages du Congrès. C'est après une session au Congrès durant laquelle
7 BETANCOURT Ingrid, La rage au cœur, XO, 2001, 252 p. 18

Gaviria dut se résoudre à un compromis pour satisfaire les intérêts personnels des parlementaires qu'elle décide avec son amie Clara Rojas, alors directrice d'un département du ministère, "d'entrer en politique". En 1993-1994, Ingrid Bétancourt se "lance à l'assaut" de la Chambre des représentants sous la bannière du parti libéral. Elue députée avec le meilleur score du parti, elle quitte pourtant les libéraux qu'elle considère comme mafieux et corrompus. Elle crée alors son propre parti "Oxigeno Verde"8 composé d'une coalition d'indépendants liés par le dégoût du jeu politique. En 1998, elle se présente aux élections sénatoriales comme candidate indépendante. Son thème de campagne, la lutte contre la corruption, lui vaut d'être élue avec le meilleur score du pays. Elle s'allie alors avec les députés libéraux pour soutenir le futur président Pastrana moyennant sa promesse de réformer en profondeur les coutumes politiques de son pays. Mais s'apercevant très vite qu'il ne tiendra pas ses engagements, elle lui retire son soutien. En 2001-2002, après avoir démissionné de son poste de sénatrice comme l'exige la Constitution colombienne de 1991, elle se lance dans la bataille présidentielle avec so~ parti Oxigeno Verde. Parmi ses thèmes de campagne figure la promesse d'organiser un référendum populaire afin d'assainir les us politiques colombiens. Elle souhaite dépolitiser la justice, révoquer le Congrès qu'elle considère comme "un nid de rats" corrompu, et refondre les institutions. Elle voudrait consolider le processus de paix en ouvrant des tables de négociations nationales et réadapter les forces armées pour qu'elles soient au service du pays et de l'Etat de droit. Enfin, son but consiste à "dénarcotiser" le pays et à diminuer les impôts. Tout ceci "por una Colombia nueva"9. Malgré une campagne menée avec brio, elle recueille moins de 0,2 % d'intentions de vote au mois de janvier 200210, très loin derrière le futur président, Alvaro Uribe, qui obtenait
8 Oxygène Vert. 9 Pour une Colombie nouvelle. 10 "Gran encuesta" enero de 2002, El Tiempo, 5 février 2002. 19

alors 39 %. En deuxième position figure Horacio Serpa avec 30,1 % puis, une femme, Noemi Salin, avec 16,9 %. Malheureusement, elle ne pourra pas se présenter physiquement aux élections du fait de son enlèvement par les FARC le 23 février 2002, c'est-à-dire trois mois avant le premier tour. Cependant, Ingrid Bétancourt resta candidate, car une loi colombienne adoptée le Il décembre 2001 par le Congrès, permet aux otages d'être élus. Cette loi originale autorise le maintien de toute candidature à une fonction élective, même si le postulant est pris en otage, et permet d'entériner son élection si tel est le résultat du scrutin. L'accord écrit ou verbal du candidat pour le maintien de sa candidature en son absence n'est pas exigé en "cas de force majeure", comme par exemple l'enlèvement du candidat. Les militants du parti Oxigeno Verde ont donc assumé la campagne en son absence.

Des méthodes originales et percutantes N'appartenant à aucun des deux principaux partis du pays et femme de surcroît, Ingrid Bétancourt est obligée, pour se faire entendre, d'utiliser des méthodes percutantes et des slogans évocateurs. En 1994, lors des élections législatives elle se fait connaître en distribuant des préservatifs aux carrefours de Bogota avec pour slogan: "la corruption est le Sida des Colombiens, avec moi vous serez bien protégés". Elle choque les Colombiens, fait honte à son père, mais d'anonyme elle devient en quelques semaines un phénomène. En 1998, sa liste arrive en tête des sénatoriales mais avec seulement 130000 voix, soit 1,2 % du total des suffrages suite à une campagne anti-corruption véhémente. En 2002, pour les présidentielles elle se sert cette fois du "V"iagra comme symbole pour redresser son pays avant de se faire rappeler à l'ordre par le ministère de la santé et le laboratoire Pfizer. Elle utilise

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également le symbole de Bolivar "El Libertador"ll qui donna la parole aux Colombiens. Elle se présente comme étant l'oxygène de la Colombie. Cette femme politique a le verbe haut. Ainsi, en démissionnant de son poste de sénateur pour se présenter aux élections présidentielles, elle assène à l'intention de ses excollègues avec le style théâtral qui la caractérise "quand je serai présidente je vous renverrai tous, le Sénat n'est qu'un nid de rats" . Son autre activité préférée consiste à dénoncer les scandales politiques. Dans un premier temps, à la suite de l'affaire des préservatifs, invitée au journal télévisé de 20 heures, elle en profite pour citer cinq noms d'élus financés par le cartel de Cali. En 1994, elle rédige le code d'éthique du parti libéral à la demande du président Ernesto Samper fraîchement élu. Le point d'orgue de ce code est la réglementation stricte du financement des partis. Il impose la transparence des comptes des candidats et prévoit des sanctions pour les fraudeurs, comme l'exclusion du parti. Ce code bientôt rebaptisé "le Code d'Ingrid" par la presse inquiète le microcosme. Elle est alors loin de se douter que le commanditaire de ce code sera le premier à le violer! En 1994, avec trois autres parlementaires, Guillermo Martinez Guerra, Maria Paulina Espinosa et Carlos Alonso Lucio, elle crée le "groupe des mousquetaires". Leur premier coup médiatique sera de dénoncer le scandale dit "des fusils Galil". Un monumental contrat que le gouvernement colombien était en passe de conclure avec l'Etat d'Israël pour des fusils désuets moyennant de confortables pots-de-vin. Un débat parlementaire s'engage, une enquête est ouverte mais l'affaire sera classée. Le candidat Andres Pastrana battu aux élections présidentielles est à l'origine en juin 1994 du plus grand scandale des années 1990, celui du financement de la campagne présidentielle d'Ernesto Samper par le cartel de Cali plus connu sous le nom de narcoescandalo"12. En 1995, le trésorier de la
Il Simon Bolivar, héros de l'indépendance de l'Amérique Latine. 12Narco-scandale. 21