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Intellectuels et politique

258 pages
Au Brésil, aujourd'hui, il n'est pas difficile de déceler certains signes d'influence culturelle et politique de l'Europe. Paris et Londres ont servi dès le XIX sicècle, plus que Lisbonne ou Coïmbra, de référence aux élites cosmopolites brésiliennes. Au XX sicèle, même progressivement amoindris, les liens culturels et politiques entre les deux rives atlantiques demeurent fortement préhensibles : qu'on pense à l'exil des intellectuels brésiliens en Europe à l'époque des gouvernements militaires et aux filiations en sciences sociales et humaines.
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Denis

Rugai Bastos & Marcelo Ridenti organisateurs, avec Daniel Aarao Reis, Andrée Bachoud, Ângela de Castro Gomes, Marie-Jo Ferreira, Rubem Murilo Leao Rêgo, Walquiria D. Leao Rêgo, Michael Lowy, Wilma Peres Costa et Jean-François Sirinelli

Rolland,

Elide

Intellectuels et politique Brésil-Europe
XIXe-XXe siècles

L'Harmattan
Recherches

Amériques latines 5 érie Brésil

Institut d'études Politiques Strasbourg

Institut Universitaire de France

Cet ouvrage est le fruit d'un séminaire de travail organisé par Denis Rolland (URS-IUF) et Marcelo Ridenti (Unicamp) à l'université de Campinas (Unicamp) en septembre 2002 dans le cadre d'un projet de coopération franco-brésilien (accord Capes-Cofecub). Nos remerciements chaleureux
-

à Andrée Bachoud et Michaël Lôwy qui ont parrainé le projet,

- à Marcelo Ridenti, sans l'énergie et l'efficacité duquel le séminaire n'aurait pas eu lieu, - au Comité français d'évaluation de la coopération universitaire avec le Brésil (COFECUB), à ses responsables et à Marie-Madeleine Nehlil qui nous ont permis de mener ce projet à une première étape, - au Pôle Brésil de l'université de Paris-X Nanterre (1. Muzart dir.), - à la CAPES brésilienne, à l'UNI CAMP et la FAPESP qui ont assuré la logistique de notre travail,
-

à Françoise Vallière, directrice de l'Alliance française de Campinas, qui a

aidé à la réalisation du projet, - à Olivier Dabène, professeur à l'lEP d'Aix-en-Provence, attaché culturel à Sào Paulo, qui a soutenu le projet et à ses collaborateurs du service culturel.

Ouvrage publié avec l'appui de : de l'Institut Universitaire de France, Paris, du Comité français d'évaluation de la coopération universitaire avec le Brésil (COFECUB), Aix-en-Provence, de l'Institut d'Etudes Politiques, Strasbourg, Université Robert Schuman, des Services Culturels du consulat de France à Sào Paulo, des éditions L'Harmattan, de l'Alliance Française, Campinas, de la CAPES brésilienne, de la FAEP de l'Université de Campinas (UNICAMP), de !'IFCH de l'Université de Campinas (UNICAMP).

Révision Denis Rolland avec Joëlle Chassin. Mise en page: Denis Rolland.

Sommaire
In troduction Première partie
L'APOGEE DU TROPISME EUROPEEN DU BRESIL: INTELLECTUELS ET RELATIONS CULTURELLES, XIXe S. 11

7

- Conjonctures communes et limites des comparaisons entre l'Europe et les Amériques lusophone et hispanophone 13 Voyages et pèlerinages, trajectoires d'intellectuels dans les deux mondes 27 - Le fédéralisme et la fondation d'une nation 50 - La présence intellectuelle brésilienne en France 66
Deuxième partie LE DEFI DES ANNEES 1930 ET 1940 : ESTADO Novo, CULTURE ET POLITIQUE

75 77 103 132 133 160

-« Gegê », le dictateur « cordial» et la culture - Propagande politique et construction du mythe José Ortega Gasset, républicainmodéré y - Le Brésil des années 1930 et l'influence d'Ortega

Vargas y Gasset

-Intellectuels

et Franquisme,

une comparaison

Troisième partie I NTELLECTUELS ET GAUCHES

169 une réception critique 171 181 198

-L'Althussérianisme
- Culture

au Brésil:

et politique brésiliennes:

faut-il enterrer 199
au Brési1. 212

-Caio Prado Junior,

les années 60 ? Caio PradoJunior, itinéraired'un intellectuelengagé

- L'Europe comme recours?

-A Vera, la génération

interprète du Brésil
des soixante-huitards

225

Conclusion: La société intellectuelle française à l'orée d'un nouveau siècle. 239
&s auteurs Table détaillée 251 257

Introduction

Au début du XIXe siècle, le Brésil sort du giron colonial européen. Il n'échappe cependant pas à la temporalité européenne: parce que la couronne portugaise s'est transplantée dans son ancienne colonie et qu'il y a maintien ou transfert institutionnel (et non rupture politique radicale comme dans l'espace colonial espagnol) ; parce que l'économie du nouveau pays demeure très largement liée à l'Europe; parce qu'une société mise en place par des Européens ne se dissout ou ne se « nationalise» pas par la grâce du coup de la baguette magique de l'Indépendance; parce qu'une culture profondément enracinée dans une culture européenne ne se décrète pas «brésilienne », surtout quand les élites continuent à regarder très durablement l'Europe, même si c'est moins le Portugal, l'ancienne métropole coloniale, que d'autres pays, France et Grande-Bretagne en particulier, pourvoyeurs de modèles contribuant à forger l'Etat brésilien puis la nation.. . Certes, si on laisse le regard de l'historien pour celui de l'observateur contemporain, l'Europe appartient aujourd'hui à un «premier monde» occidental qui développe beaucoup de certitudes quant à ses cultures; et la France est sans doute au premier rang de cette auto-promotion culturellel, tandis que, politiquement, elle n'a connu au XXe siècle que quatre années d'éclipse démocratique. Pour sa part, le Brésil, culturellement, peut être considéré, au mieux et sans généraliser, comme un « Extrême Occident» en quête d'une identité propre; et, politiquement, le
1. Ce volontarisme est «associable à un mouvement de réaction au surclassement par le Royaume-Uni et à la défaite devant l'Allemagne» en 1870 ; le mythe fonctionne également « comme une sorte de propédeutique au patriotisme par le moyen d'un jacobinisme que n'ébranle aucune incertitude ». «Même au temps de sa moins contestable splendeur », la France a traditionnellement accordé «une considérable importance aux facteurs culturels dans la structuration de la nation comme dans l'affichage de sa grandeur », reléguant au second rang ses archaïsmes économiques et sociaux (cf. Pascal Dry, « Le mythe de Paris, Ville-Lumière, dans les années 1900 », in Pierre Milza, Raymond Poidevin (éd.), La puissance française à la ((BelleEpoque)), Mythe ou réalité?,Bruxelles, Complexe, 1992, pp. 134-135).

pays a connu, au XXe siècle, de 1930 à 1945 et de 1964 à 1985 deux longues phases de suspension des libertés démocratiques. Alors, dans la relation contemporaine entre intellectuels et politiques, quel est encore le répertoire culturel et politique commun entre les deux rives atlantiques? A ce stade de la comparaison, les dissemblances deviennent un mode de questionnement. En outre, nul ne peut faire l'économie du constat d'importantes influences culturelles et politiques entre Europe et Amérique latine; et, dans ce cadre, entre France et Brésil. Un récent colloque sur ce thème « Europe-Amérique latine» organisé sous les auspices du ministère français des Affaires étrangères revint sans cesse (faute de contenu « neuf» significatif à débattre ?) sur les «valeurs communes ». Et nul ne peut nier ou ignorer le fait que le champ de la médiation culturelle transatlantique demeure, de part et d'autre, profondément sillonné. A la fm du XIXe siècle, Paris et Londres servent, plus que Lisbonne ou Coïmbra, de Nord pour les boussoles identitaires. Dans la seconde moitié du XXe siècle encore, les liens culturels et politiques entre les deux rives atlantiques, même considérablement amoindris, demeurent fortement préhensibles: qu'on songe aux exils de la période des gouvernements militaires voire, plus récemment, à d'importantes filiations en sciences sociales et humaines. Mais, sur le sujet, l'on baigne en plein stéréotype; et, au-delà du constat du maintien d'îlots de fidélité aux héritages, le danger est grand de perdre pied dans le marais des certitudes répétées et rarement démontrées. Il existe certes des travaux susceptibles d'encadrer un début de recherche, de Pierre Rivas, Mario Carelli et nous-même2; mais, au-delà des lieux communs d'une rhétorique incontournable d'amitié réciproque et de «valeurs partagées », la connaissance sérieuse de cet espace commun entre culture et politique qui lie Europe, France et Brésil
2. Pierre Rivas, "Le Brésil dans l'imaginaire français: tentations idéologiques et récurrences mythiques (1880-1980)" in Images réciproquesdu Brésil et de la France, Paris, IHEAL, 1991, tome 1, p. 119. Mario Carelli, Brasil-França, cinco séculos de seduçào, Rio, Espaço e Tempo, 1989 ; Mario Carelli, «Interactions culturelles franco-brésiliennes», France-Brésil,Bilan pour une relance,Paris, Entente, 1987 ; Mario Carelli, Cultures croisées,histoire des échangesculturels entre la France et le Brésil de la Découverte aux temps modernes, Paris, Nathan, 1993. Denis Rolland, La crise du modèle Français, Maianne et l'Amérique latine, Rennes, PUR, 2000 ; Denis Rolland (avec F. Martinez, G. Lomné et A. Lempérière), Les modèles de l'Europe en Amérique latine, Paris, L'Harmattan, 1998; Denis Rolland (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart), Les modèlesde l'Europe au Brésil, Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2003.

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est encore fort mal étayée: si le navigateur en ces eaux scientifiques dispose de balises et de phares pour le XIXe siècle et le début du XXe siècle, plus l'on se rapproche du temps présent, plus la visibilité fait défaut et plus le sentiment est celui d'un navigateur en haute mer sans instruments de navigation. De là l'idée de cette équipe de recherche transatlantique sur «Intellectuels et politique, Europe-Brésil» travaillant sur un relativement long terme, les XIXe et XXe siècles. Après plusieurs rencontres est apparu qu'existaient d'une part une certaine faiblesse des outils méthodologiques publiés sur le thème « Intellectuels et politique Europe-Brésil », d'autre part une réelle complémentarité entre les enseignants-chercheurs et les disciplines sur le thème proposé. Certes, les collègues brésiliens avaient une approche plus sociale des XIXe et XXe siècles brésiliens et, dans une moindre mesure, européens; et les participants français, une approche plus culturelle et intellectuelle et plus européocentrée3. Mais les thèmes et passeurs culturels étudiés par chacun se croisaient et le souhait de travailler ensemble sur un thème commun était manifeste4. Cet ouvrage, qui est un bilan à mi-parcours de cette recherche, est organisé sur deux bases, thématique et chronologique. Trois thèmes essentiels de la relation culturelle et politique du Brésil et de l'Europe sont examinés: la genèse d'abord du tropisme européen du Brésil indépendant; puis le lien entre culture et politique dans ce rapport national aux cultures étrangères; et, enfin, les traversées atlantiques des idées et des hommes des milieux intellectuels de gauche. Ces trois thèmes ont une épaisseur historique; ils recouvrent trois temps très fortement individualisés de cette relation entre nouveau et ancien mondes, lesquels organisent ce livre:

3. Michaël L6wy, La Guerre des Dieux, &Iigion et Politique en Amérique Latine; Denis Rolland La crisedu modèlefrançais en Amérique latine ou L'Amérique latine et /es modèleseuroPéens,.Andrée Bachoud, Franco ou /es intellectuelset l'Europe. . . 4. Parmi les thèmes envisagés d'emblée 1. Définitions du concept d'intellectuel au Brésil et en Europe; héritages historiographiques. 2. Intellectuels et politique au Brésil: attitudes face à (ou au sein de) l'Etat, depuis l'Estado Novo de Vargas jusqu'au retour à la démocratie. 3. Intellectuels et nationalisme. 4. Comparaison Europe-Brésil; rapport entre l'attitude publique des intellectuels, la conjoncture et le régÎme politiques. 5. Intellectuels et question sociale: la figure du paria, la représentation du mouvement ouvrier et de l'exclusion sociale. 6. Intellectuels et question religieuse dans l'espace politique. 7. Relations culturelles entre l'Europe et le Brésil: agents, vecteurs et récepteurs.

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X/Xe siècle, ce siècle où l'Europe rythme la vie des élites et où bien peu parmi les intellectuels contestent ce dominium; le Baron de Rio Branco, ministre brésilien des Affaires étrangères, confie en 1905 à un diplomate étranger: « On se conduit avec le Brésil comme avec une peuplade de sauvages »5. A-t-il tort? De fait «passeur culturel» du Brésil en France, Abel Bonnard, dans un chapitre d'un livre sur le Brésil intitulé «l'âme d'un monde », n'hésite pas à écrire, deux décennies après le début du siècle nouveau: «On est touché de voir avec quel empressement les Brésiliens accueillent les Français qui leur paraissent capables de répondre à l'avidité de leurs intelligences. Ils nous montrent les trésors de leur sol et nous demandent ceux de notre culture. Cela rappelle la franchise et la naïveté des anciens échanges: ils nous offrent des papillons et nous demandent des idées »6. - puis cette période marquée par des évolutions rapides, l'Estado Novo, alors qu'en Europe on reste persuadé de la supériorité des cultures du vieux monde: André Siegfried, professeur de l'Ecole libre des Sciences Politiques écrit dans un ouvrage sur l'Amérique latine que «c'est à la France que les élites ont, du moinsJusqu'ici, demandé leur culture intellectuelle »7. En 1946 encore, et bien qu'en formulant certaines inquiétudes, Emile Henriot assène sans hésiter que « le Brésil chrétien, latin, et positiviste, a fait sienne la culture française, au double fond chrétien et cartésien »8; - et, enfm, l'essentiel de ce «Temps présent» de l'historiographie française, commencé après la Seconde Guerre mondiale, peu avant que Charles Morazé n'écrive, fort de son expérience et de ses amitiés brésiliennes, percevant les déplacements de repères identitaires : «A en gratter le vernis, on sent la fragilité de nos certitudes d'Europe »9.
5. Propos rapportés in AMAE, NS, Brésil, 21, Min au Brésil à MAE, 12-12-1905). 6. Abel Bonnard, Océan et Brésil, Paris, Flammarion, 1929, p. 74. 7. Souligné par nous. André Siegfried, Amérique latine, Paris, Armand Colin, p. 143. 8. Emile I-Ienriot, Beautés du Brésil, Paris, Tallandier, 1946, p. 195. Certes, il y a encore le plan directeur de Rio (Agache, 1927-1930) et le christ du Corcovado (Landowski, 1931)... 9. Charles Morazé, Les trois âges du Brésil, Essai depolitique, Paris, Armand Colin, 1954, p. 9.

- le

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Pre111ière partie

L'apogée du tropisme européen du Brésil: intellectuels et relations culturelles XIXe S.

Conjonctures

communes et limites des comparaisons entre l'Europe et l'Amérique lusophone et hispanophone

Denis Rolland Institut universitairede France UniversitéRobert Schuman, CHEVS-FNSP

Le constat d'une influence

transatlantique

Dès avant la fin de la première moitié du dix-neuvième siècle et jusqu'au début du siècle suivant, l'Europe et la France en particulier sont omniprésentes en Amérique latine dans le discours et l'ensemble de la sphère publiquel. Pour le cas particulier de la France, la seconde moitié du dixneuvième siècle marque l'apogée du regard des élites latinoaméricaines. Dans l'Amérique latine indépendante, la sphère publique est largement structurée par cette perception. Ces élites regardent alors avec une intensité exceptionnelle vers la France, et vers l'Europe plus généralement. Elles regardent à travers des stéréotypes formulés surtout dans cette deuxième moitié du siècle. Elles regardent les régimes politiques, la législation, la façon de vivre la religion ou la laïcité, l'art, la mode, les manières... les sociabilités, la franc-maçonnerie, même les modalités d'organisation ouvrière, plus tard les mouvements de jeunesse, les actions catholiques... A ce stade d'une éventuelle mimétique qui n'est pas un simple copiage, l'existence d'un éventuel paradigme peut être constatée. A l'inverse, ce regard ne conduit pas nécessairement au XIXe ou au début du XXe siècle à une utilisation pour soi, à une imitation. Il peut aussi engendrer un rejet, lui-même parfois inclus dans une temporalité européenne: ainsi, un temps, les élites conservatrices d'Amérique latine

1. Ce texte doit beaucoup à une réflexion menée en commun avec Georges Lomné (université de Marne-la-Vallée) et Frédéric Martinez (qu'ils en soient chaleureusement remerciés ici), sous l'œil attentif et bienveillant de François-Xavier Guerra décédé il y a peu. Il fait écho à l'ouvrage collectif L'Amérique latine et /es modèles européens, Paris, L'Harmattan, 1998 et a déjà été partiellement publié dans l'ouvrage La crisedu modèlefrançais, Marianne et l'Amérique latine, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2000.

rejettent catégoriquement la laïcité; mais l'ultramontanisme qu'elles adoptent suggère de possibles références européennes. Quoi qu'il en soit, au début du vingtième siècle il existe un faisceau de représentations dominantes de la France en Amérique latine. Pour la France en Amérique latine, le faisceau est construit, tardivement au dix-neuvième siècle, autour d'un héritage très retravaillé des Lumières 2 et des valeurs universalistes de la Révolution française. Les temps de cette inOuence

En France, au Brésil et ailleurs en Amérique latine, même avec des exceptions ou particularismes ponctuels, la concordance des chronologies au dix -neuvième siècle (ou concordance des moments culturels et politiques) s'enracine dans de très vastes mouvements d'opinion d'une époque déterminée. Schématiquement, quatre phases peuvent être distinguées3. U ne première phase, lors des indépendances hispanoaméricaines, correspond assez bien à la Révolution française. De 1808 à 1810, «on passe d'un régime absolutiste [...J à la proclamation par tous les pays hispaniques de la souveraineté nationale comme principe de légitimité» ; et, vers 1812-1813, les références politiques modernes se sont imposées dans le monde hispanique, avec «partout, des Constitutions écrites, entièrement nouvelles, de coupe française »4. Le cas du Brésil est évidemment singulier, la modernité politique n'accompagnant pas dans la même mesure l'Indépendance: cette dernière est en effet proclamée par le propre ftIs du monarque portugais. .. car, avec la famille royale portugaise, ce sont les institutions monarchiques qui s'installent à Rio en 1808 ; et, lorsque Dom Pedro 1er est proclamé en 1822 empereur constitutionnel d'un Brésil uni, le modèle, s'il y a - parce que l'Etat portugais n'a jamais cessé de fonctionner -, est bien plus anglo-saxon que français, même si le « pouvoir royal» de Benjamin ConstantS inspire la conception d'un empereur «modérateur »6. Ce qui n'empêche pas la Cour et les restreintes
2. Cf. pour le Venezuela, les travaux de Nikita Harwich Vallenilla. 3. Cf. pour plus de détails François-Xavier Guerra, «Les avatars de la représentation au XIXe siècle », in Georges Couffignal, Riinventer la démocratie, e défi latino-américain, aris, L P FNSP, 1992, pp. 49-84. Cette introduction lui doit beaucoup et souhaite en cela être un hommage d'autant plus fervent à celui qui a été indiscutablement l'un de mes « maîtres» les plus attentifs. 4. François-Xavier Guerra, art. cité, pp. 54 et 62. 5. D'origine suisse. 6. Au Foreign Office, Canning voudrait préserver la monarchie au Brésil comme antidote contre «les démons de la démocratie universelle» (cité par Leslie Bethell, Historia de

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élites politiques et culturelles de parler volontiers français ou, à tout le moins, d'insérer nombre de mots ou d'expressions françaises dans la langue nationale, de souvent lire en français et d'avoir le regard tourné vers Paris. - Puis vient une phase doctrinaire en Amérique, laquelle concorde avec la Monarchie de Juillet, avec la prédominance de Guizot, de Thiers, et une restriction du suffrage. Importée de France et, secondairement, d'Espagne, «dans le Chili, l'Argentine, et le Mexique des années 1830, la théorie de la souveraineté rationnelle, la distinction entre souveraineté du peuple et souveraineté nationale et le suffrage capacitaire» semblent fournir un modèle largement utilisé par les élites hispano-américaines 7. Au Brésil, l'indépendance est, selon certains auteurs, complète lorsqu'en 1831 dom Pedro abdique en faveur de son flls mineur né au Brésil; la concordance des chronologies entre Brésil et France, deux monarchies constitutionnelles, est alors un peu plus visible: «la monarchie bragantine est liée aux Orléans », a-t-on écrit8. Certes, il est possible d'identifier des institutions alors inspirées de modèles français, comme la Garde nationale: la loi qui l'institue reprend ainsi la loi française de la même année, avec la même idée de confier la défense du pays aux citoyens propriétaires, notamment face aux «classes dangereuses ». Mais le libéralisme qui en tre en scène au Brésil demeure bien plus nettement influencé par le domaine anglo-saxon9. Une vague d'aspiration au suffrage universel et à la démocratisation des institutions déferle ensuite: la vague touche, avec les révolutions de 1848, aussi bien la France que l'Allemagne, l'Autriche ou l'Amérique latine. A quelques exceptions près (Bolivie, Equateur, Pérou en raison de la forte présence indienne,
América Latina, 5, Barcelona, Cntica, p. 199). L'assemblée constituante de juin 1822 est dissoute en novembre 1823, et un conseil d'Etat nommé rédige la Constitution (système bicaméral, sénateurs élus à vie, députés élus au suffrage indirect et restreint). La maçonnerie, importée d'Angleterre et dans une moindre mesure des métropoles coloniales, joue un rôle important dans les processus d'Indépendance. 7. François-Xavier Guerra, art. cité, p. 70. 8. Mario Carelli, « Les Brésiliens à Paris de la naissance du romantisme aux avant-gardes », in André Kaspi et Antoine Marès (dir.), Le Paris des étrangers, aris, Imprimerie nationale, P 1989, p. 287. 9. Quant à savoir d'où provient le système bicaméral mis en place dans la plupart des pays latina-américains, la réponse n'est pas simple: si c'est encore un modèle anglais Oe modèle est assurément d'inspiration britannique et sa stabilité est assez exemplaire pour avoir été imitée), c'est peut-être transmis par les Etats-Unis qu'il arrive au sud du Continent. Mais, selon certains auteurs, cela peut aussi être considéré comme une réminiscence des institutions coloniales qui avaient mis en place deux échelons d'assemblées. Quant à la référence française, elle n'est pas impossible, sauf qu'il faut considérer que la France issue de la Révolution a compté entre 1 et 3 assemblées et que cette instabilité institutionnelle n'a pas favorisé les transferts. Chaque cas national mérite donc une réponse spécifique.

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et Colombie qui, après avoir adopté le suffrage universel en 1853, le supprime dans la Constitution de 1886), il devient presque impossible de restreindre le suffrage sur le continent: en Argentine, la Constitution de 1853 doit accepter le suffrage universel, au Mexique, le Congrès constituant de 1856-1857 supprime toutes les restrictions de l'ancien suffrage largelo, au Venezuela, toutes les restrictions disparaissent en 1858, au Chili, le processus engagé en 1849 aboutit en 1887. Point d'évolution comparable cependant au Brésil: le pays conserve des élections indirectes et un suffrage restreint. - La dernière phase, majeure sans doutell, correspond au positivisme. Quoique ce terme recouvre en Amérique latine des idées diverses, parfois fort différentes de celles d'Auguste Comte12, après les vagues de l'utilitarisme et du libéralisme, quoiqu'il paraisse aussi nécessaire de remettre sur le métier une évaluation souvent donnée comme évidente à partir d'échantillonnages restreints, le positivisme parvient à dominer dans beaucoup de pays 13 la pensée de l'élite latino-américaine dans les dernières décennies du dix-neuvième siècle14. De diffusion quasi continentale, même si cette doctrine du progrès et de la science est plus combative au Brésil, au Mexique, au Chili et au Pérou, cette nouvelle manifestation de la mimétique « européisante »15du dix-neuvième siècle latino-américain est très liée au modèle proposé par la France. Mais de quel modèle s'agit-

10. François-Xavier Guerra emploie le terme de «modèle français» pour la constitution mexicaine de 1857: [...] «Malgré des emprunts aux institutions nord-américaines», inévitables, dès lors que le particularisme régional rendait impérative la forme fédérale, l'influence des Lumières et de la pensée libérale européenne était dominante dans le congrès constituant (1856-1857). Si l'on y cite Jefferson, on cite plus souvent encore V oltaire, Rousseau, Bentham, Locke, Montesquieu, Constant et Lamartine. Mais surtout l'esprit et l'exemple de la Révolution française - la première révolution et celle, plus récente, de 1848 - restaient l'inspiration essentielle ». Le Mexique, de l'Ancien régimeà la Révolution, Paris, Publications de la Sorbonne-L'Harmattan, t. 1, 1985, pp. 29-30. 11. A moins qu'on ne considère le nationalisme comme un mouvement issu de l'Europe. 12. Cf. pour une introduction très synthétique en français François Chevalier, L'Amérique latine, de l'indépendance nosjours, ouvr.cité,2e éd., p. 434 sq. à 13. La pensée de Spencer et de Darwin paraît l'emporter sur celle de Comte en Uruguay et en Argentine. Mais, même au Brésil, le principal théoricien pauliste de la République, Alberto Sales, idéologue de la république libérale, est un héritier du darwinisme social par l'intermédiaire de Spencer: et, dans ce cas, le modèle de la République idéale est sans doute fourni par les Etats-Unis (cf. José Murilo de Carvalho, LaformacÙinde las aImas,El imaginario de la Republicaen el Brasil, Buenos Aires, Universidad nacional de Quilmes, 1997, pp.38-39; lu en version argentine). 14. John Lynch, «La Iglesia catolica en América Latina 1830-1930», in Leslie Bethell ed., Historia deAmérica latina, vol. 8, Ed Cntica, Barcelone, 1991, p.91. 15. Anton Pazos, La Iglesiaen la América del IT/ Centenario,Madrid, MAFPRE, 1992, p. 209.

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il ? La question n'admet pas ici de réponse univoque, parce que cette dernière diffère selon les modes de transmission et leur date. Dès l'origine, le comtisme politique est extrêmement ambigu par rapport aux valeurs qui sous-tendent le modèle français dominant. Pour Comte, la Révolution a détruit les fondements du lien social et, dès lors, la société est menacée de désordre; l'appel aux principes de la science fonde la légitimité d'un pouvoir qui assure la cohérence de la société en respectant les principes nouveaux. En France, l'ancien collaborateur de Saint-Simon est mort depuis plus d'une décennie lorsque la Troisième République s'installe. En Amérique latine, les positivistes républicains trouvent dans la pensée d'Auguste Comte un idéal de « scientificité» ; dans l'ensemble cependant, ils se gardent de prendre à la lettre l'idée d'un gouvernement des savants. Ils retiennent l'inquiétude de Comte face à la dissolution des solidarités sociales engendrées par l'individualisme, mais ils agissent « de manière pragmatique sans vouloir à tout prix restaurer l'unité perdue de la société »16. Donnons-en trois exemples au fll du continent, dans le domaine hispano-américain d'abord, au Mexique et au Venezuela, puis au Brésil. Au Mexique, Gabino Barreda, ministre de l'Education tente de réorganiser l'enseignement supérieur à partir des propositions sur la hiérarchie des sciences de Comte. Ille cite longuement et en français lors d'un discours pour la fête nationale, l'année même (1867) où la chute de Maximilien met fm à l'expédition française et alors que les relations diplomatiques avec la France sont rompues 17. Au Venezuela, à l'époque de l'autoritaire et cultivé Président Guzman Blanco (1870-1888), francophile et gendre du duc de Morny18, la jeune élite accueille les nouvelles idées venues d'Europe19: Ernst, Villavicencio, Lisandro Alvarado, Gil Fortoul,

16. Pierre Bouretz, « D'Auguste Comte au positivisme républicain », in Pascal Ory (dir.), Nouvelle histoiredesidées politiques,Paris, Hachette, 1987, p. 301. 17. François Chevalier, ouvrecité,2e éd., p. 435. 18. Morny paraît avoir largement bénéficié de monopoles octroyés par son gendre (qui ne gouverne personnellement que jusqu'en 1888 avant de partir pour Paris où il meurt en 1889). 19. Guzman Blanco décrète le 27 juin 1870 l'éducation primaire publique et obligatoire. A partir de 1863, la pensée comtiste se diffuse à travers l'enseignement d'Adolfo Ernst et celui de Rafael de Villa-Vicencio, titulaire d'une chaire de philosophie positive. L'université est elle-même réformée sous l'influence du positivisme. Cf. en français J. Yepez, Origineset dzjfusiondupositivismeintellectuel tpolitique au Venezuela, 1866-1890, thèse, Paris 1, F. Chevalier e dir., 1984.

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Lopez Méndez, Manuel Revenga, Alejandro Urbaneja, Romulo Gallegos20.. . L'influence du positivisme a donc été forte au nord, au Mexique ou au Venezuela, au sud aussi, sur les bords du Rio de la Plata. Mais, pour le non-spécialiste, elle a été moins visible qu'au Brésil qui l'affiche - mais assez tardivement, en 1889 - sur son drapeau. Là, «la poussée des intellectuels s'effectue, dans une large mesure, sous le signe de la science »21. Là, tandis que les sentiments anti-portugais et anti-britanniques contribuent à favoriser le développement à la fois de l'identité nationale et de la référence française, le positivisme, avec notamment Francisco Brandào Junior, Luis Pereira Barreto et Benjamin Constant Botelho de Magalhàes, nourrit un fort courant de contestation politique. On a pu écrire qu'il avait «donné les instruments conceptuels à l'instauration de la République »22. En 1889, la devise Ordem e Progresso est inscrite sur le drapeau national du Brésil républicain et un « positivisme intégral» est mis en œuvre. L'historien cerne là le caractère spontané, non étatique, de cette diffusion, et donc du modèle: car toute la correspondance atteste que les diplomates français en poste à Rio de Janeiro avant la proclamation de la république au Brésil, même ceux de la Troisième république, apprécient très peu cette image « subversive» de la France au Brésil; de sorte que l'adaptation du gouvernement français à la nouvelle république n'est pas aisée23. Le cas brésilien est néanmoins singulier. Dans les premières décennies du vingtième siècle, le positivisme, mâtiné d'autres théories en vogue en Europe, renvoie désormais surtout à l'idée que la politique et la science ont partie liée: on distingue bien qu'il y a alors au Brésil des représentations non totalement assimilables de la France, jacobine 24 d'une part, positiviste de l'autre; mais il

20. On peut consulter, entre autres travaux ceux déjà cités de Marisa Vannini de Gerulewicz et ceux de Nikita Harwich. 21. Daniel Pécaut, Entre lepeuple et la nation, Les intellectuels t lapolitiqueau Brésil,Paris, MSH, e 1989, p. 25. 22. Mario Carelli, ouvr.cité,p. 84. 23. La diplomatie française est d'emblée méfiante face au coup d'Etat républicain qu'elle n'avait pas su prévoir. En dépit de certaines réactions positives (<<Apparemment il n'y a pas lieu de changer les relations amicales qui existaient avec le Brésil. Le principe Ordre et Progrès plaît» AMAE, CP, Brésil, 53, Spuller, 23-11-1889 cité par Ph.-H. Adant, mémoirecité, p. 42), les excellentes relations politiques entre la France et l'Empire se dégradent avec le passage à la République. 24. Au Brésil, l'opposition jacobine à l'Empire, au premier rang de laquelle Silva Jardim, utilise volontiers les critiques traditionnelles contre l'Ancien Rigime français, quelles que soient les réalités respectives, peu comparables (cf. José Murilo de Carvalho, ouvr. cité, pp.40-41).

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faut ajouter celle, générale, aussi idéale qu'indécise et qui recouvre plus ou moins les deux précédentes, d'une France rêvée qui participe fortement à la formation de l'imaginaire populaire républicain brésilien. Appuyé souvent sur un libéralisme politique 25auquel la France de la Troisième République fournit des références mais dont elle n'a pas le monopole d'inspiration (au Brésil, il est largement d'origine nord-américaine), le positivisme irrigue les élites latinoaméricaines de la fin du dix-neuvième siècle (et de plusieurs décennies encore par l'enseignement et la formation des enseignants alors mis en place26). Cela à tel point qu'il constitue, ultérieurement et a contrario, au Mexique par exemple, l'un des arguments fédérateurs d'une opposition qui dénonce le « caractère anti-national, afrancesado,cosmopolite du régime en place »27. L'amplification tardive de l'inOuence française

Cette synchronie, ces conjonctures politiques et culturelles communes ont été maintes fois constatées entre France et Amérique latine depuis l'indépendance; elles ont ensuite été instrumentalisées et répétées, à tel point que l'historien peut établir une véritable généalogie de ce type de discours28. Ce fait peut être illustré par deux seuls exemples. Le premier est donné par un Latino-Américain dans un amphithéâtre de la Sorbonne avant la Première Guerre mondiale et publié sans modification en 1921 : «Notre histoire se développe parallèlement à la vôtre. Nous avons aussi nos Girondins, votre Déclaration des Droits est traduite à l'heure tragique de notre Indépendance. Bolivar médite le Contrat Social dans les premières années de sa mission libératrice. Bilbao demande des inspirations à Edgar Quinet,

25. La Colombie est, à cet égard, un cas particulier: si, au début du gouvernement Nunez, le positivisme se ressent un peu dans le discours politique, à la fm des années 1880 il est balayé par le conservatisme politique. 26. Cf. C. A. Hale, «Ideas politicas y sociales en América Latina, 1870-1930», in Leslie Bethel ed., ouvr.cité,vol. 8 et F.B. Pike, <<Laglesia en Latinoamérica de la Independencia a I nuestros dias», in L. J. Rogier, R. Aubert, M.D. Knowles (dir.), Nueva Historia de la Iglesia,t. V, Madrid, Cristiandad, 1977, pp. 316-370. 27. Afrancesado: «francisé », avec un fort sens d'acculturation. Annick Lempérière, Intellectuels, tat et société Mexique, Les clercs la nation,Paris, L'Harmattan, 1992, p. 38. E au de 28. Certains auteurs la notent pour l'Espagne et le Portugal. François Chevalier souligne par exemple que «les bases lusa-hispaniques sont évidentes en certains domaines. Elles naissent d'une présence de trois siècles dans le Nouveau Monde: les structures restent en partie semblables après l'indépendance. Ainsi n'est-il pas rare aux dix-neuvième et vingtième siècles que les réactions à la conjoncture soient parallèles de part et d'autre de l'Atlantique». Ce que l'on a pu qualifier de «backgroundibéro-latim) représentait ainsi il y a peu un vaste champ encore modestement travaillé (François Chevalier, L'Amérique latine..., ouvr. cité, p.29).

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Montalvo exalte la démocratie chrétienne de Lamartine. Quand la dissolution nous menace, Guizot sera le maître de nos conservateurs angoissés. Auguste Comte donne une religion aux hommes d'Etat du Brésil qui avaient abandonné leurs vieux dogmes »29. A la fin de la période étudiée, le second exemple de cette permanence du constat de semblables synchronies30 est donné par le politologue français Charles Morazé : «[...]au Brésil les vicissitudes politiques sont exactement les nôtres, à l'échelle près, à leur position près dans le temps et dans l'espace »31.

En fait, le vingtième siècle latino-américain pose de nombreux problèmes: sans nier l'autonomie globale des pays de l'Amérique latine par rapport à l'Europe, les concordances de chronologie contribuent peut-être à fournir des éléments d'explication pour des phénomènes complexes. Ainsi, la question juive telle qu'elle est développée en Argentine ou au Brésil dans les années trente et quarante est-elle exclusivement liée à des problèmes nationaux, en particulier à la défmition d'une identité par certaines élites? Doiton seulement relier le singulier antisémitisme brésilien d'alors, impulsé par certains responsables politiques et intellectuels, à des considérations intérieures, notamment à un nativisme qui fait la part entre un juif réel, intérieur, « nlio-negro», sans problème, et un juif extérieur, imaginé, « nlio-branco», seul dangereux32? L'instrumentaJisation et J'ampJification tardives de J'inOuence

Ainsi, plutôt qu'examiner d'emblée, sous forme d'une exégèse difficile, l'influence variable de la Révolution française dans les processus d'indépendance du nouveau monde, nous avons souhaité d'abord montrer certains phénomènes de synchronies:

29. Francisco Garda Calderon, cité par Mateo Pérez-Pacheco, « La culture française en Amérique latine », Bulletin de l'Amérique latine,06/07-1921, p. 272. 30. Sur le détail de ces synchronies, il existe toutefois de nombreuses distinctions d'un auteur à l'autre, d'un pays à l'autre et des explications divergentes, selon que l'on donne plus ou moins d'importance à la permanence des structures d'origine européenne dans le monde indépendant latino-américain, à l'ère des Lumières et à une conduite du Progrès sous direction européenne... Pour Charles Morazé et le cas du Brésil, jusqu'en 1848 « ce n'est, de fait, qu'une seule histoire et que les avatars d'une seule et même doctrine juridique, l'histoire des ambitions nées du progrès de l'ère des Encyclopédies », mais, en 1848, « nos destinées se séparent »; l'auteur renoue la comparaison, en dissociant les chronologies, entre 1930 au Brésil « qui brûle le vieux Brésil» et 1848 en France (Charles Morazé, Les trois âgesdu Brésil,Essai depolitique, Paris, Armand Colin, 1954, pp. 26-27, 42 et 53). 31. Charles Morazé, ouvr.cité,p. 24. 32. Littéralement « non noir» et « non blanc ». Le remarquable ouvrage de Jeffrey Lesser (0 Brasil e a Questào Judaica, Rio de Janeiro, Imago, 1995) nous paraît ainsi omettre cette perspective.

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car, chez nombre d'historiens de la fin du dix-neuvième siècle, ils contribuent à enraciner l'idée que la France, depuis la Révolution, a grandement contribué à la naissance des jeunes nations américaines. Il ne s'agit donc pas de remettre une fois de plus sur le métier la question de l'influence française dans ces processus des indépendances. Mais il convient de tenir compte des apports récents de la recherche. - L'influence française est d'abord un discours sur un passé reconstitué. Elle participe du processus d'invention d'une tradition afin de satisfaire aux besoins du présent: elle a été puissamment renforcée par une instrumentalisation tardive; et, bien que nécessitant quelques acrobaties méthodologiques, le procédé n'a pas tout à fait cessé d'être répété. Nous donnerons deux exemples de cette difficulté à ne pas reprendre les pas tracés par les maîtres des dernières décennies du dix-neuvième siècle. En 1968, un essai documenté sur l'influence française au Venezuela 33est primé par l'université, édité, rapidement épuisé et réédité. Tout en soulignant l'importance de la culture française dans «l'éloignement spirituel et culturel entre les colonies et la Mère patrie », il prévient bien que «les idées révolutionnaires ne sont plus considérées comme une des causes qui produisent l'Emancipation ». Mais les principales citations du chapitre sur «L'influence française dans la pensée politique », celles qui font foi dans l'esprit du lecteur, sont (sauf une, de 1943) extraites d'ouvrages ou de revues publiés entre 1895 et 1904 - c'est-à-dire à l'apogée de l'instrumentalisation du modèle français34. Plus récemment, en introduction à l'une des manifestations du Bicentenaire de la Révolution française consacrée aux révolutions dans le monde ibérique, un historien nord-américain écrit en première phrase d'un article «en 1789, le monde entier avait les yeux fixés sur Paris» ; il poursuit, à propos des premiers Etatsnations créés hors de l'Europe occidentale après 1789, en afftrmant que « c'est à la Révolution qu'ils devaient, en partie, leur naissance et l'essentiel des idéaux qu'ils professaient»; puis il conclut de manière significative et sans qu'il y ait à redire: «Les pays ibériques et l'Amérique latine rejetèrent les actes, mais flirtèrent avec les idées ». Mais il termine en citant un historien

33. Marisa Vannini de Gerulewicz, La itifluentia franeesa en Venezuela, Maracaibo, Universidad de Zulia, 1968, 2a ed. 34. Rafael Maria Baralt, Cardeter National, Primer Libro Venezolano de Literatura, Cieneia y Bellas Artes, Caracas, 1895, p. CIX. Pedro Emilio Call, « Notas sobre la evolucian literaria en Venezuela », El Cqjo IIustrado, 1-02-1901. Jacinto Lapez, El Cojo IIustrado, 1-01-1904 (avec Cosmopolis, cette revue marque le triomphe de l'influence française au Venezuela).

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uruguayen de la fin du dix-neuvième siècle35,insistant sur « la contribution de la France à la culture universelle »36. En dépit de ces quelques errements contemporains que l'on pourrait aussi étendre au domaine lusophone, comme avec l'lnconfidéncia Mineira (1789)37, l'influence directe de la France a, durant ces dernières décennies, été sensiblement revue à la baisse. Le rôle postérieur des historiens latino-américains a été souligné, en particulier ceux de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. On sait en outre que, dans la construction des histoires nationales américaines, l'influence des historiens français a contribué à accentuer le rôle supposé des idées venues de France: ils fournirent une grille d'interprétation historique jugée comme étant la seule à pouvoir fonder la légitimité des régimes politiques libéraux38. L'on sait en Europe, au moins depuis la publication (1816-1831) du V~age aux régionséquinoxiales du Nouveau Continent d'Alexandre de Humboldt39, que l'insurrection des populations noires de la colonie française de Saint-Domingue en août 1791 a vivement et durablement inquiété des élites créoles américaines nullement soucieuses de révolution sociale40. De même, l'expérience de la Terreur, la « dérive jacobine» de la Révolution et, dans certains
-

35. Luis Alberto de Herrera, La RevolucionFrancesa Sud América, F. Sempere, Valencia, y 1910. 36. E. Bradford Burns, «Introductiolli>, Les Rivolutionsdans le mondeibérique(1766-1834), II. L'Amérique, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1991, pp. 7 et 13. 37. Les participants de ce mouvement lisaient certes des auteurs français interdits, ce qu'a confirmé l'analyse des documents liés aux séquestres de certaines de leurs bibliothèques. Il en est de même quelques années plus tard pour la Sociedadeliterariade Rio. Mais seul le mouvement bahianais Co,!juraçàodosAlfaiates a divulgué les idées révolutionnaires au-delà d'un cercle très restreint (K. de Queiros Mattoso, Presença francesa no movimentodemocratico bahiano de 1798, Salvador, Ed. !tapôa, 1969). Saluée par des acclamations à la religion, au prince et à l'union luso-brésilienne, l'indépendance du Brésil, s'est effectuée suigenerispour des raisons moins idéologiques que pragmatiques. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, le Parti conservateur et l'Eglise condamnent 1'« athéisme» des révolutionnaires français et la « démocratie cahotique » 0osé Bonifacio) des jacobins. 38. Cf. pour le cas mexicain, F.-X. Guerra, Le Mexique, de l'Ancien Rigime à la Rivolution,t. 1, Paris, L'Harmattan, 1985, p. 390 sq. 39. Les «agitations politiques auraient été plus fréquentes depuis l'indépendance des EtatsUnis, et surtout depuis 1789, si la haine mutuelle des castes et la crainte qu'inspire aux blancs et à tous les hommes libres le grand nombre de noirs et d'indiens, n'avaient arrêté les effets du mécontentement populaire. Ces motifs sont devenus plus puissants encore depuis les événements qui ont eu lieu à Saint-Domingue, et l'on ne saurait révoquer en doute qu'ils ont plus contribué à maintenir le calme dans les colonies espagnoles que les mesures de rigueur et la formation des milices », Alexandre de Humboldt, vI" age aux régions ~ équino>..iales Nouveau Continentfait en 1799-1804, Paris, 1816-1831. Cf. aussi du même du auteur dans la rééd., V ~ages dans l'Amérique équinoxialeII, Paris, Maspero, 1980, pp. 63-66. 40. Au Brésil, à Recife en 1824, noirs et mulâtres manifestent en chantant dans les rues: «Comme moi j'imite Christophe / Cet immortel Haïtien / Allons imite son peuple / Ô, mon peuple souverain! » Cité par Gilbert Freyre, Terresdu sucre,Paris, Gallimard, 1956, p. 158. 22

cas, le «despotisme» napoléonien « dragon corse» au «dictateur

Oes épithètes ont fleuri, du gaulois» en passant par

« l'Antéchrist

»41)

eurent des conséquences appréciables:

cela

conduisit nombre de Latino-Américains à penser que les principes politiques de la Révolution française avaient été mal appliqués et, parfois, à rechercher, avec d'autres références (anglaises notamment, comme au Brésil)42, une forme de gouvernement « où le respect des lois rende compatibles l'ordre et la liberté »43; la chose a été depuis longtemps analysée pour Francisco de Miranda comme pour d'autres figures héroïques des Indépendances. Des travaux récents ont, de surcroît, souligné en Amérique andine, tant «la greffe absolutiste» à partir de 1770, «forme politique la plus radicale» de la modernité européenne puis du sentiment des Quiténiens à la veille de l'indépendance, que la perception d'une Révolution française satanique44. Certes, discrètement, par le biais par exemple du clergé français ou formé en France dans le courant du dix-neuvième siècle, demeure la perception d'une France « fille aînée de l'Eglise»; c'est dans ce registre que les polémiques touchant le catholicisme français sont immédiatement répercutées en Amérique latine, relayées par le clivage conservateurs-libéraux. Certaines grandes revues françaises nourrissent presque autant de polémiques de chaque côté de l'Atlantique. Tel est le cas, par exemple, de la Revue des Deux Monde. Les articles de Ferdinand Brunetière y critiquant violemment le positivisme traversent en quelques semaines l'Océan: ainsi, lorsqu'en 1886 il écrit qu'il « se pourrait bien que Schopenhauer fût, un jour, avec Darwin, l'homme dont les idées auront exercé sur cette fin de siècle la plus profonde influence»; ainsi encore lorsqu'au début des années 1890 paraît «Sciences et religion»: cette dénonciation du positivisme et du matérialisme ambiant est immédiatement «traduite et discutée» en Amérique latine; au Chili, l'article est «reproduit aussitôt par un des grands journaux », et, là, il « n'y soulève guère moins de polémique qu'en France ». D'ailleurs,

41. Cités par Maria Beatriz Nizza da Silva, Cultura e sociedade no Rio de Janeiro, 1808-1821, Sao Paulo, Cia Editora N acional, 1977. 42. Au Brésil, après 1811, l'anglophilie domine largement tandis que l'influence française y est volontiers n'est pas reçue simplement par les Luso-Brésiliens. Là aussi, Napoléon désigné comme le « dragon corse », le « dictateur gaulois ». 43. François-Xavier Guerra, « préface» à C. Parra Pérez, Miranda et la Révolution franfaise, Caracas, Banco del Caribe, 1989, p. IV. 44. Cf. Marie-Danièle Demélas, L'invention politique, Bolivie, Equateur, Pérou au XIXe siècle, ERC, Paris, 1992, pp. 73 sq. et 189-190.

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écrit-on « Taine, Renan sont à chaque instant cités dans les feuilles chiliennes »45. Ces constats ont contribué à décaper le modèle hérité d'une historiographie libérale latino-américaine aux liens étroits, à la fin du dix-neuvième siècle, avec la production scientifique de la Troisième République. Ils n'ont toutefois pas remis en cause le phénomène dominant. Etablies récemment, ces modulations de la réalité de l'influence au moment des indépendances américaines, ne sont en effet pas déterminantes pour cette étude des représentations au vingtième siècle. Ce qui importe ici es t, plus que la résultan te, la représentation au vingtième siècle des deux étapes principales de construction de cette influence: lors des Indépendances et, plus tard, lors de la construction des Etats-nations et de leur histoire; une image construite durant le dix-neuvième siècle, en partie donc élaborée et diffusée par ces historiens latino-américains et durablement présente des deux côtés de l'Atlantique. Renan l'écrivait: «L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation »46. Car, avec plus ou moins d'enthousiasme, le constat dominant fut en Amérique latine très homogène: « Le sens de la Révolution française avait pénétré au plus profond les hommes de la Révolution américaine, et ils se le communiquaient les uns aux autres comme un évangile de salut. Les pages les plus fameuses qui s'écrivaient en Europe sur la liberté, l'égalité et les droits de l'homme, parvenaient jusqu'à nos rivages et nous apportaient la formule de la future existence que nous devions réaliser. Et c'est après les avoir longuement mûries et s'en être imprégnés, que les hommes du Nouveau Monde, confiants en leur foi révolutionnaire, se lancèrent dans la lutte et
obtinrent la victoire »47. Et d'illustres Français de passage en Amérique latine le constatèrent avec satisfaction, jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale: « On continue à enseigner que c'est la France qui a déclenché le mouvement de son indépendance. Sans doute, c'est la forme de constitution des Etats-Unis qu'ont adoptée plus ou moins [...] les Républiques issues des grandes colonies de l'Espagne et du Portugal; mais elles ne se sont émues d'abord qu'au souffle de
45. André Bellesort in Pierre Foncin (dir.), La langue franfaise dans le monde, Paris, Alliance française, 1900, p. 245. 46. Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation?, in Œuvres mmplètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, p. 891. 47. Eugène Garzon (ancien sénateur uruguayen), in Comité d'action parlementaire à l'étranger, Première Semaine de l'Amérique Latine, Paris, s.é., 1916, p. 14.

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nos idées révolutionnaires. En cette phase histoire, la France ne leur a pas seulement intellectuelle et morale... »48.

décisive de leur fourni une aide

Ainsi, lorsque s'ouvre l'étude, les représentations sont devenues «créatrices de réalité »49 et l'élaboration imaginaire est désormais prépondérante. La «double action », pour reprendre l'expression de Marc Bloch, de l'instrumentalisation et de l'adhésion révèle l'espace de l'imaginaire: les faits sont avérés du moment qu'un groupe y croit; «l'imaginaire, ce n'est pas l'irréel, mais l'indiscernabilité du réel et de l'irréel »50. A partir du milieu du dix -neuvième siècle, les élémen ts réfractés ou représentations composant l'image dominante de la France se sont progressivement mêlés à la latinité. Ce concept nouveau est très vite plus proche, dans sa définition originelle française, de la légitimation d'expansion que du seul constat linguistique51. Mais l'invention donne au sous-continent indépendant une première interprétation d'ensemble, avec un nom collectif, Amérique latine, bientôt communément admis. Elle donne aussi un repère d'identité lié encore à l'Europe, avec la France comme tête de pont cette fois: à côté des nationalismes, une nouvelle communauté est imaginée. Le concept a l'avantage de donner au pouvoir français, circonstanciellement oublieux de sa laïcité, de «légitimes devoirs envers ses sœurs américaines catholiques et romanes ». L'idée d'une communauté latine œuvre de plus dans le sens de l'amenuisement d'une perception d'une singularité culturelle latino-américaine, «en gommant les liens particuliers de l'Espagne avec une partie du Nouveau monde »52. La latinité, enfm, contribue à séparer l'Amérique anglo-saxonne et l'Amérique latine: l'héritage latin est vite reconnu par ceux des Américains cultivant un anti-nord-américanisme appelé à de vifs développements. L'écrivain argentin Manuel Ugarte identifie ainsi la principale dette latino-américaine envers une France ayant «contribué dans les différentes républiques américaines à raffermir les qualités latines» devant « souligner les différences qui

48. Ernest Martinenche, «L'Amérique latine et la guerre », in Bulletin de l'Amérique latine, Paris, 03/04-1918, p. 164. 49. Pierre Laborie, ouvrecité,p. 47. 50. Gilles Deleuze, Pourparlers,1972-1990, Paris, Minuit, 1990, p. 93. 51. Voir la mise au point récente sur l'apparition de l'expression «Amérique latine» en France par Paul Estrade, «Observaciones a Don Manuel Alvar y demas académie os sobre el usa legitimo del concepto de América latina», message de remerciements pour la remise de la médaille «Marc Bloem>,texte inédit communiqué par l'auteur, Caracas, 29/31 juillet 1993. 52. Alain Rouquié, L'Amérique latine,Paris, Seuil, 1987, p. 17.

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séparent les deux Amériques »53. Et, à l'orée du vingtième siècle, l'écrivain brésilien Machado de Assis est célébré à la Sorbonne en tant que génie de la latinité. Depuis la fin du dix-huitième siècle, placée de ce côté-ci de l'A tlan tique comme «chevalière du droit et de la Liberté »54, comme «préparée par toute son histoire à confondre sa vie nationale avec la vie du monde »55 et admise bientôt de l'autre comme «dissonance éclairante sur le continent », la France a de très nombreux échos outre-Atlantique. L'afrancesamiento plus ou moins poussé ou durable d'une frange urbaine, aisée et minoritaire des sociétés latino-américaines de la fin du dix-neuvième siècle n'est alors qu'un reflet visible d'un phénomène plus ample: car « une imagination constituante» très référencée à la France joue dans beaucoup de pays «un rôle central dans la formation de l'Etat, et plus généralement dans la production du politique »56.Le Brésil ne fait pas exception, et cela en dépit de deux très importantes spécificités: territoriale, la colonie qui ne se morcèle pas; politique, l'instauration d'une monarchie alors que l'Amérique espagnole suit le modèle républicain.

53. Manuel Ugarte, El poroenir de la América Latina, Valencia, Sempere, 1911. Traduction de Francisco Garcia Calderon in Bulletin de la bibliothèque américaine, 9, 15-04-1911, p. 283. Souligné par nous. 54. Emile Zola (1900-1901) cité par Claude Digeon, in La crise allemande de la pensée française, Paris, PUF, 1958, p. 285.
55. Jean Jaurès (1890) cité par Marchesi, France as La nation-guide in the Thought

0/ Pégl!)'

and

Jaurès, thèse de PhD, Melbourne University 56. Jean-François Bayart, ouvr. cité, p. 231.

Press, 1968 (5-3), p. 110.

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trajectoires

Voyages et pèlerinages: d'intellectuels dans les deux mondes

Wilma Peres Costa Départementde Politiqueet d'Histoire Economique Centred'Etudes Brésiliennes,Unicamp.

En définissant la Nation comme un « plébiscite de tous les jours », Renan met l'accent sur la dimension politique du phénomène national mais aussi sur sa dimension culturelle. Ces deux dimensions ont en commun un patrimoine mental fait de souvenirs et d'oublis 1. « Or l'essence d'une nation estque tous lesindividus aient beaucoupde chosesen commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses [...] Tout citoyenfrançais doit avoir oublié la Saint Barthélemy, les massacresdu midi au XIIIe siècle.Il nj a pas en France dix familles qui
puissent fournir la preuve d'une origine franque )/2

Héritière de cette définition, Benedict Anderson qualifie les Nations de "communautés imaginées"3 ou de produit d'une construction sociale collective, résultat d'un travail de fabrication et de création. Les inteUectuels et l'identité nationale

Cette déf111ition souligne le rôle prépondérant que les intellectuels - maîtrisant l'expression écrite, manipulant la langue et sa transmission - ont eu en tant qu'artisans de cette construction d'imaginaires collectifs pleins de grandiloquence et d'omissions. Pour Anderson, la tâche de l'intellectuel est associée à la géographie politique de la nation, à la mise en forme du territoire et à la création de centres politiques. Cette idée s'exprime par la
1. Ce travail est le premier résultat de recherches menées en France, comme boursière de post-doctorat, dans le cadre de l'accord CAPES-COFECUB piloté par Marcelo Ridenti (Unicamp) et Denis Rolland (université Robert Schuman). 2. Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ?, Paris, p.6. 3. Benedict Anderson, Imagined Communities, reflectionson the origins and spread rf nationalism, Londres, Verso, 1993. p.lS.

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