INVESTISSEMENT PRIVÉ ET AJUSTEMENT EN AFRIQUE SUB-SAHARIENNE

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La formulation et la mise en œuvre des politiques économiques susceptibles d'influencer le niveau et l'allocation de l'investissement privé requièrent une meilleure compréhension des fondements microéconomiques des comportements d'investissements. Mettant en exergue le rôle de l'incertitude de l'environnement dans les décisions d'investissement des firmes, l'ouvrage d'Albert Zeufack en fait une brillante démonstration et apporte un éclairage analytique et technique à cette question qui se trouve au cœur du débat actuel sur les nouvelles stratégies de développement.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296250147
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INVESTISSEMENT PRIVÉ
ET AJUSTEMENT EN AFRIQUE
SUB-SAHARIENNE
Modélisations et estimations économétriques
sur données de panel des secteurs manufacturiers
du Cameroun et de la Côte d'Ivoire Collection Études Africaines
Dernières parutions
Jacques COLAS, Une case à Molimé, 2001.
Abdou HAMANI, Les femmes et la politique au Niger, 2001.
Barnabé Georges GBAGO, Le Bénin et les Droits de l'Homme, 2001.
Cuisine et nourriture chez les Gbaya de Paulette ROULON-DOKO,
Centrafrique, 2001.
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Tidiane DIAKITE, Appel à la jeunesse africaine, 2001.
François OSSAMA, Les nouvelles technologies de l'information — Enjeux
pour l'Afrique subsaharienne, 2001.
Gabriel GOSSELIN, L'Afrique désenchantée, vol.I, 2001.
Jean-Marc ELA, Guide pédagogique de formation à la recherche pour le
développement en Afrique, 2001.
Albert G. ZEUFACK, Investissement privé et ajustement en Afrique
subsaharienne, 2001.
Silvère Ngoundos IDOURAH, Colonisation et confiscation de la justice
en Afrique, 2001. Albert G. ZEUFACK
INVESTISSEMENT PRIVÉ
ET AJUSTEMENT EN AFRIQUE
SUB-SAHARIENNE
Modélisations et estimations économétriques
sur données de panel des secteurs manufacturiers
du Cameroun et de la Côte d'Ivoire
Préface de Jean-Yves LESUEUR
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan 'talla
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37 75005 Pans Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE © L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1129-4 A la jeunesse d'Afrique,
Afin que son rêve d'un avenir meilleur
ne soit pas une utopie Avant-Propos
Cet ouvrage est une publication en l'état d'une thèse de Doctorat
Nouveau Régime soutenue au Centre D'Etudes et de Recherches sur
le Développement International (CERDI) de l'Université d'Auvergne
Clermont-Ferrand I, thèse honorée d'une subvention de publication du
Ministère français de l'Education Nationale. L'auteur tient à exprimer
ses sincères remerciements à Messieurs les Professeurs Jean-Paul
Azam, Jaime De Melo, Riccardo Faini, Patrick Guillaumont, Jean-
Yves Lesueur, Claude Njomgang, Patrick Plane, Patrick Sevestre,
pour leurs remarques et conseils tout au long de ce travail. Sa
gratitude va également à ses collègues du CERDI pour
l'environnement de travail stimulant créé ainsi qu'à Mesdames et
Messieurs Ndiame Diop, Claudine Essomba, Hippolyte Fofack,
Mohamadou Gamdji, Hugues Kamewe, David Kouekam, Joseph
Tedou, Fely Zeufack, pour leurs encouragements et leur aide pendant
la collecte des données et la confection de l'ouvrage. Les opinions
émises dans cet ouvrage n'engagent que leur auteur et ne doivent en
aucun cas être imputées à l'Université d'Auvergne ou à la Banque
Mondiale.
5 Préface
Longtemps à l'abri de la concurrence extérieure, le secteur
industriel des pays en voie de développement s'est accommodé d'un
mode de production caractérisé par une faible innovation, des
gaspillages de ressources notoires et des comportements de captures
de rente. Dans les années quatre-vingt, sous l'égide des institutions
internationales, des programmes de réformes structurelles ont été
engagés dans ces économies dans un but de libéralisation porteur de
croissance. Elimination des restrictions quantitatives, harmonisation
des taux de protection effective, restructuration des entreprises
publiques voire modification de la parité de la monnaie ont été les
instruments de politiques économiques privilégiés pour restaurer une
meilleure allocation des ressources.
Avec maintenant plus d'une décennie de recul, force est de
constater que l'analyse du processus d'industrialisation des pays en
voie de développement offre des résultats très contrastés si l'on
compare les performances enregistrées dans ce domaine par les pays
africains d'une part et les pays asiatiques d'autre part. Pour ces
derniers, c'est à l'existence d'une politique industrielle sélective et
incitative qu'on doit l'accélération du processus d'industrialisation, la
diffusion de la connaissance à travers les accords de joint-ventures et
des performances de croissance soutenue du produit par tête au
rythme annuel moyen de près de 6% sur la période 1960-1990.
L'absence d'une telle politique stratégique dans les pays d'Afrique
sub-saharienne a rendu la configuration industrielle directement
dépendante de l'intensité avec laquelle les autorités publiques se sont
engagées dans la politique de déréglementation. De manière générale,
en dépit des politiques incitatives, la décennie quatre-vingt se
caractérise pour ces pays, par un recul de l'investissement privé et de
faibles performances macroéconomiques. Dans un contexte de
libéralisation, le secteur manufacturier des pays d'Afrique sub-
saharienne, semble avoir manqué le sentier de croissance vertueux des
nouveaux pays industrialisés pour adopter une trajectoire souvent plus
proche des modèles de type syndrome hollandais.
7 L'ouvrage d'Albert Zeufack a le mérite d'apporter une
contribution à l'explication de ce paradoxe en centrant l'éclairage sur
la réaction des comportements d'investissement à l'environnement
macroéconomique de la période d'ajustement en Afrique sub-
saharienne. Il serait difficile de résumer dans une préface tous les
apports de la réflexion d'Albert Zeufack. Je limiterai mon propos en
situant l'originalité de sa démarche à trois niveaux.
Le premier est le champ d'application de sa réflexion. Pour
analyser les facteurs explicatifs de la relative atonie du comportement
d'investissement du secteur manufacturier Albert Zeufack centre
l'éclairage sur deux pays d'Afrique sub-saharienne, le Cameroun et la
Côte d'Ivoire. Le champ statistique couvert pour ces deux économies
présente l'originalité de saisir l'information statistique au niveau
comportemental à partir de l'exploitation des données d'entreprises de
la centrale de bilan de Côte d'Ivoire d'une part et des déclarations
statistiques et fiscales du Cameroun d'autre part. Deux panels
d'entreprises ont ainsi été constitués qui, au-à d'une bonne
représentativité des secteurs industriels sur la période 1983 à 1991
pour la Côte d'Ivoire et 1988 à 1992 pour le Cameroun, offrent une
richesse tant quantitative que qualitative de l'information statistique
qui permet de dépasser les contraintes et les limites de la
macroéconométrie de l'investissement.
Du point de vue du point d'ancrage méthodologique retenu
ensuite, le programme de recherche d'Albert Zeufack s'inscrit dans
une conception moderne de l'économie du développement en ce sens
qu'il mobilise des outils contemporains de la théorie économique et de
l'économétrie des données individuelles pour traiter de faits stylisés du
sous-développement. L'ouvrage d'Albert Zeufack est à ce titre un
remarquable témoignage de ce que peut apporter la microéconométrie
au traitement des problèmes de sous-développement. L'expérience de
terrain et les compétences de l'économiste professionnel se conjuguent
tout au long de l'ouvrage pour nourrir et argumenter la rigueur
scientifique des hypothèses comportementales qu'il soumet à
réfutation. Albert Zeufack montre que les réformes entreprises dans le
cadre des programmes d'ajustement structurel au Cameroun comme
en Côte d'Ivoire ont particulièrement affecté la volonté comme la
capacité d'investissement des entreprises du secteur manufacturier. Le
8 repli de l'investissement enregistré dans les années quatre-vingt est
ainsi imputable pour une grande part à l'incertitude sur les débouchés
qui a accompagné l'instabilité de l'environnement macroéconomique
des investisseurs. Les perspectives de profits futurs, bien plus que
d'assouplir la contrainte de financement semblent avoir affecté en
priorité leur décision d'investir en favorisant l'option d'attente. La
prise en compte du degré de contestabilité auquel sont soumis les
entreprises sur le marché des produits fait également apparaître un
effet discriminant de l'incertitude sur l'investissement. Les firmes du
secteur protégé sont plus sensibles à l'incertitude que celles plus
exposées à la concurrence internationale. Albert Zeufack argumente
ce résultat de deux manières. D'une part, la contestabilité des marchés
semble inciter les firmes du secteur exposé à adopter une stratégie de
diversification de leurs débouchés qui les rend moins sensibles à
l'incertitude. Une telle incitation n'est en revanche pas présente pour
les entreprises qui opèrent sur un segment protégé. D'autre part, la
politique protectionniste " temporaire " mise en place par les autorités
publiques a pu poser un problème de crédibilité de la menace de
libéralisation qui a amené les entreprises protégées à s'abstenir
d'investir face à un environnement incertain. Ces résultats offrent des
pistes de réflexion en faveur d'une politique de relance de
l'investissement privé au Cameroun et en Côte d'Ivoire.
Cette dimension prospective constitue sans nul doute une
troisième raison qui milite en faveur de l'intérêt de l'ouvrage d'Albert
Zeufack. Comment rétablir une profitabilité suffisamment stimulante
aux yeux des investisseurs pour les inciter à abandonner l'option
d'attente et s'engager dans une dépense d'investissement non
redéployable ? Parmi les pistes de réflexions suggérées par Albert
Zeufack deux propositions militent en faveur d'une poursuite de la
réforme des institutions sur le long terme.
La première met en exergue le rôle incitatif que le
secteur public pourrait, à l'instar des pays asiatiques,
exercer sur les entrepreneurs. Crédibilité des politiques
économiques, allégement de la fiscalité des entreprises,
installation plus qu'instillation de la libéralisation
commerciale sont autant de facteurs susceptibles
9 d'assainir l'environnement des affaires et réduire
l'incertitude.
La deuxième proposition permet de renouer avec
certaines thèses développementalistes qui soulignent le
rôle des institutions sociales dans le sous-
développement. Dans des économies où le secteur
public a longtemps constitué le principal débouché des
diplômés, la pyramide sociale reste dominée par le
fonctionnariat, condition d'accès privilégiée au statut.
Les institutions sociales ont donc progressivement
conduit à rejeter l'esprit d'entreprise au seul secteur
informel de l'économie. Pour qu'une réhabilitation de
l'image de l'entrepreneur s'inscrive progressivement
dans les sociétés africaines un nouveau contrat social
doit être établit. Albert Zeufack souligne qu'une
réforme du système éducatif peut nourrir cet enjeu pour
la prochaine décennie.
Au delà de son objectif principal, l'ouvrage d'Albert Zeufack
est également porteur d'un message. Il montre que bien plus qu'une
discipline à part entière, l'économie du développement est avant tout
un terrain d'investigation qui offre à l'économiste des faits stylisés
"dérangeants" face auxquels l'adaptation des outils méthodologiques
délivrés par la théorie économique contemporaine d'une part et
l'exploitation des outils modernes de l'inférence statistique d'autre part
peuvent répondre.
Jean-Yves LESUEUR
Professeur à l'Université Lumière Lyon 2
10 Introduction générale
« Tout porte à croire que les
déterminants de l'investissement sont
multiples et que leurs rôles respectifs
varient en fonction du contexte de
référence. »
Edmond Malinvaud
Comparée à la deuxième moitié des années 70 qui leur fut favorable
en raison de la flambée des prix de leurs produits de base (cacao, café,
thé), la décennie 80 a été particulièrement négative pour les pays
d'Afrique Sub-Saharienne au point où il est désormais courant de la
qualifier de « décennie perdue ». En effet, sur le plan international, ces
années se sont caractérisées par la hausse des taux d'intérêt réels, la crise
de l'endettement, l'effondrement des cours des matières premières
couplé à une chute du Dollar américain, monnaie dans laquelle était
libellée la majorité des exportations des pays en développement (PVD).
Ces chocs exogènes ont eu des conséquences dramatiques pour les
« petites économies » africaines, extraverties et « preneuses de prix ». La
chute des revenus publics et privés s'est accompagnée d'une baisse des
investissements, entraînant un grave ralentissement de la croissance
économique ) et un chômage massif.
Confrontés à ces difficultés économiques, les pays africains' se sont,
sans enthousiasme, engagés dans des « Programmes d'Ajustement
Structurel » (PAS) sous l'égide du Fonds Monétaire International (FMI)
et de la Banque mondiales. L'expression « ajustement structurel »,
1. Entre 1977 et 1985, le PIB par tête de l'Afrique a diminué de 15 % (Banque
mondiale, 1994).
2. Dans cette étude le terme Afrique désigne l'Afrique-Subsarienne, c'est-à-dire
l'ensemble des 46 pays africains situés en dessous du désert du Sahara (hors mis
l'Afrique du Sud).
3. Le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale ont été crées en juillet
1944 à l'issue de la réunion des puissances victorieuses de la deuxième guerre couramment utilisée dans la littérature du développement depuis le
rapport BERG (1980), peut se définir comme l'action de modifier la
capacité de production et les habitudes de consommation d'un pays pour
les rendre compatibles avec ses ressources actuelles et potentielles.
L'ajustement structurel regroupe deux catégories de politiques : les
politiques de stabilisation et les politiques de restructuration. Les
politiques de stabilisation sont un ensemble de mesures visant à limiter
l'absorption domestique. Par une réduction de la demande globale, elles
ont pour objectif de lutter contre l'inflation afin de restaurer à court
terme l'équilibre de la balance des paiements courants. Les politiques de
restructuration quant à elles désignent l'ensemble des dispositions visant à
maintenir, à terme, un certain rythme de croissance en remplaçant les
importations par la production nationale et en augmentant les
exportations. L'ajustement structurel implique « un changement de la
structure de production en faveur des biens importables et exportables,
essentiellement agricoles et industriels, biens souvent appelés
« échangeables » ou « internationaux » par opposition aux biens ne
faisant pas l'objet du commerce international et d'usage purement local
(biens non échangeables ou domestiques) » (Guillaumont, 1991). Il vise
alors à réduire les déséquilibres d'un pays vis-à-vis de l'extérieur sans
pour autant sacrifier la croissance.
Si l'on définit le début de l'ajustement structurel dans un pays par la
date de réception de son premier prêt des institutions internationales alors,
on peut affirmer que ce processus a débuté en Afrique Sub-Saharienne
dès le début de la décennie 80. Alors que 14 pays seulement s'étaient
engagés dans un programme avec le FMI et la Banque mondiale en 1984,
ce nombre est passé à 27 en 1987 puis à 36 en 1992, signe d'une
dégradation continue de la situation économique en Afrique. En effet,
l'Afrique est comparativement aux autres continents, celui ayant le plus
grand nombre de pays sous programme d'ajustement structurel. C'est
également le continent où ces politiques rencontrent le plus de difficultés
d'application et où les résultats sont les plus controversés. Il n'est pas rare
en effet que ceux-ci soient contraires aux prévisions théoriques, la
réaction de l'investissement privé constituant de ce point de vue un
exemple éloquent.
mondiale à Bretton Woods dans l'État du New Hampshire aux États-Unis d'Amérique.
Ces deux organismes sont donc souvent désignées par l'expression « Institutions de
Bretton Woods ».
12 1. L'effondrement de l'investissement privé en Afrique Sub-
Saharienne : à la recherche d'une explication
Confortées par les expériences malheureuses des « Eléphants Blancs »
dans divers pays africains, les politiques de stabilisation ont d'emblée
adopté l'hypothèse d'une moindre efficacité de l'investissement public et
d'un effet d'éviction du secteur privé par l'Etat (Balassa, 1988 ; Khan &
Reinhart, 1990). Les politiques d'ajustement devaient donc
progressivement rectifier ces erreurs de politique économique et conduire
à un regain de l'investissement privé.
1-A) L'action attendue de l'ajustement
La théorie qui sous-tend l'effet d'éviction suggère que plus les
dépenses de l'Etat sont importantes, plus il en résultera des déficits dans
ses finances avec pour conséquence une substitution de l'Etat au secteur
privé dans divers domaines de l'activité. En effet, tous les canaux de
financement du déficit budgétaire sont porteurs d'un mécanisme
d'éviction. Si les déficits publics sont financés par la création monétaire,
la conséquence sera de causer l'inflation qui agit comme une taxe sur les
profits futurs des investisseurs privés et accroît l'instabilité de
l'environnement. De même, si l'Etat choisit la voie de l'endettement
interne, il s'en suivra une réduction du volume de crédit disponible (effet
quantité) et une augmentation du coût du capital (effet prix), engendrant
un effet d'éviction financier. Enfin, si le déficit public est financé par
l'endettement extérieur, la résultante sera de faire peser le fardeau de la
dette sur les éventuels investisseurs. Ils anticiperaient alors une
augmentation des impôts, nécessaire au remboursement de la dette
(Borensztein, 1990). La réduction du déficit budgétaire, conséquence
directe des politiques de stabilisation, devrait donc être favorable à
l'investissement privé.
Par la modification des structures incitatives dans les pays concernés,
les politiques de restructuration devraient encourager les investissements
nouveaux surtout dans le secteur des biens échangeables. Puisqu'elles
s'accompagnent de la suppression de diverses barrières administratives et
institutionnelles, elles accroîtraient également l'efficacité du capital
investi. L'augmentation du niveau d'investissement privé faisant suite aux
politiques de stabilisation serait alors accompagné d'un gain d'efficience
dû à un environnement plus libéralisé et à la rationalisation de la gestion
de nombreux projets. Ainsi, en théorie, l'ajustement aurait dû entraîner
un plus grand dynamisme du secteur privé. Etant donné la taille de
l'enjeu, les institutions de Bretton-Woods encouragent les gouvernements
13 à prendre des mesures spécifiquement destinées à favoriser le secteur
privé.
Ainsi, à partir du milieu des années 80, un ensemble de mesures, visant
à faire passer les économies nationales d'une situation de prépondérance
du secteur public à celle d'une domination du secteur privé, est mise en
oeuvre dans les pays africains. Entre autres mesures adoptées, des codes
d'investissement sont élaborés ou remis à jour en vue d'adapter la
fiscalité au goût des investisseurs privés. Pour attirer plus
d'investissements privés étrangers, des zones franches exonérant les
entreprises de tout impôt sont créées dans certains pays. Des politiques de
privatisation sont également initiées pour accélérer le désengagement de
l'Etat au profit du secteur privé. Toutefois, ces politiques incitatives
souvent menées dans le cadre des PAS n'ont pas provoqué la réaction
attendue. Bien au contraire, l'ajustement s'est accompagné en Afrique
d'une tendance à la baisse de l'investissement privé.
1-B) La réaction inattendue de l'investissement privé
Les analyses des déterminants de l'investissement privé en Afrique
s'accordent toutes pour souligner que l'investissement privé n'a cessé de
baisser pendant la décennie de l'ajustement 4. Cette tendance est
confirmée par les publications de la Société Financière Internationale
(IFC), filiale du groupe Banque mondiale, qui s'intéresse particulièrement
au secteur privé. Dans la cinquième édition des « tendances de
l'investissement privé », on peut lire en effet : « Alors que
l'investissement privé entame sa cinquième année de reprise consécutive
dans certains pays en développement, il continue de baisser en Afrique. »5
L'investissement privé qui représentait en moyenne 10,7 % du PIB
entre 1981 et 1986 dans les pays d'Afrique Sub-Saharienne a chuté à
8 % entre 1986 et 1991. Cette tendance à la baisse se vérifie en particulier
au Cameroun et en Côte d'Ivoire, les deux pays privilégiés par cette
étude. En Côte d'Ivoire, le taux d'investissement privé moyen est passé
de 16 % du PIB en 1978-80 à 7.1 % sur la période 1987-91 (Demery,
6. Les deux 1994). Par rapport au Cameroun il existe un léger décalage
4. Matin & Waso (1992) ; Oshikoya (1992, 1994) ; Agrawal & al. (1993) ; Fielding
(1993).
5. Miller & Sumlinski (1994) « Trends in Private Investment in Developing
Countries », Fifth edition. Discussion Paper (20), IFC, Washington D.C. Cette
série fait désormais autorité dans le domaine, bien qu'elle ne couvre pas tous les PVD
et que les données soient souvent incomplètes.
Pour mieux comprendre ce décalage temporel, il est utile de noter que la Côte d'Ivoire 6.
a initié des politiques d'ajustement dès le début des années 80. En effet, ce pays a
signé son premier accord de confirmation avec le FMI en février 1981 alors que le
Cameroun ne l'a fait qu'en septembre 1988. Le Ghana, le Kenya, le Malawi et la
14 pays ont réalisé leur meilleure performance en termes de taux
d'investissement privé entre 1976 et 1980. D'un taux d'investissement
privé réel annuel moyen de 11 et 9 % respectivement pendant la période
1970-75, le Cameroun et la Côte d'Ivoire sont passés à des taux de 13 et
11 % en termes réels entre 1975 et 1980. Alors que ce taux se maintient à
ce niveau au Cameroun pendant la période 1981-86 et ne commence à
baisser qu'à partir de 1987, il amorce sa chute en Côte d'Ivoire dès le
début des années 80.
Cette réaction décevante de l'investissement privé dans les pays
africains constitue ce que Demery (1994) qualifie de « résultat troublant
de l'ajustement dont l'explication est complexe ». Il s'agit donc d'une
question embarrassante pour les institutions de Bretton Woods car,
l'investissement privé est au coeur de la problématique des politiques
d'ajustement. Plus que tout autre objectif intermédiaire de politique
économique, sa reprise conditionne le passage de la stabilisation, dont les
effets récessionnistes sont établis, à la croissance économique (Dornbusch,
1990). Par conséquent, en l'absence d'une reprise de l'investissement
privé, l'ajustement ne pourrait, à long terme, réduire la pauvreté 7. La
chute de l'investissement serait donc l'une des raisons pour lesquelles
l'ajustement a échoué en Afrique (Elbadawi ; Ghura & Uwujaren, 1992).
Une question devient alors incontournable ; quelles politiques doit-on
initier afin de provoquer une réaction positive du secteur privé dans les
pays africains ?
La réponse à cette question n'est pas simple car, comme le soulignent
(Corbo & Webb, 1991), pour formuler des politiques susceptibles de
relancer l'investissement privé, il faut au préalable comprendre pourquoi
il a baissé de façon continue pendant la décennie de l'ajustement. Le
deuxième rapport sur l'Ajustement (RAL 2) 8 réalise alors que l'on n' a
pas pu éviter le travers que T. Haavelmo reprochait déjà en 1960 aux
théoriciens de l'investissement, à savoir la tendance à procéder comme
« le dactylographe qui serait tellement pressé de taper qu'il oublierait
d'apprendre d'abord le clavier. » La question des déterminants du
comportement d'investissement qui a préoccupé les économistes
« pionniers du développement »9 mais qui a bien souvent été escamotée,
Zambie font également partie des pays ayant débuté très tôt le processus
d'ajustement.
7. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur l'ajustement en Afrique (1994) étonne
par la brièveté avec laquelle il aborde la réaction du secteur privé. Alors qu'il
reconnaît le rôle central de l'investissement dans le processus d'ajustement et note
que sa réaction se fait attendre, ce rapport ne lui consacre guère que quelques
paragraphes (pp. 174-179). Dans le volume complémentaire consacré aux études de
cas (Husain & Faruqee, 1994), la question demeure sous-étudiée eu égard à son
importance. Peut-être est-ce le signe d'un embarras sur une question extrêmement
délicate.
The World Bank (1990), Second Report on Adjustment Lending. 8.
Plus précisément Nurkse (1953) et Hirschman (1958). 9.
15 sans doute à cause de sa complexité et de la difficulté à disposer des séries
statistiques fiables, resurgit donc à la fin des années 80.
1-C) Une explication insuffisante : « le cycle de l'investissement
privé »
Au début des années 90, la nouvelle vague des études des déterminants
de l'investissement privé dans les PVD aboutit paradoxalement à la
possibilité d'un effet pervers des politiques d'ajustement sur
l'investissement privé. En effet, les politiques de stabilisation, en réduisant
l'absorption domestique, pourraient affecter négativement
l'investissement privé qui est l'une de ses composantes (Greene &
Villanueva, 1991 ; Fontaine, 1993). De même, sous certaines conditions,
la dévaluation pourrait être nocive à l'investissement privé. En effet,
Lizondo & Montiel (1987) puis Chhibber & Shafik (1992) attirent
l'attention sur l'éventualité d'une « dévaluation contractionniste ». Ces
auteurs réexaminent les idées de l'école structuraliste développées par
Diaz-Alejandro (1965) en s'inspirant des travaux de Krugman & Taylor
(1978) et de la pertinente analyse de Khan & Knight (1982). De même,
la libéralisation financière peut affecter négativement l'investissement (De
Melo & Tybout, 1986 ; Morisset, 1993) tout comme la libéralisation
commerciale (Rodrik, 1992).
Parallèlement, un corps de littérature de plus en plus important établit
des corrélations positives entre la taille de l'Etat et la croissance 10
économique (Scully, 1988 ; Bairam & Ward, 1993). Ces résultats sont
également renforcés par les travaux sur la croissance endogène, qui
établissent un lien entre l'infrastructure économique et sociale et la
croissance économique (barro, 1990 ; Barro & Sala-Y-Martin, 1990).
Aussi, l'idée d'une relation de complémentarité entre l'investissement
public en infrastructure et l'investissement privé testée initialement par
Blejer & Khan (1984) fait école (Zeufack, 1991 ; Faini & De Melo,
1993 ; Erenburg, 1993 ; Faini, 1994). Ces résultats corroborent
l'intuition de R. Nurkse qui écrivait en 1953 :
« S'il y a une place pour l'activité gouvernementale en matière
d'investissement, c'est bien d'un consentement presque général, dans le
domaine des travaux et services publics essentiels, allant des routes et
chemins de fer aux télégraphes et téléphones et - ce qui n'est pas des
moindres - les écoles et les hôpitaux. (...) Alors que l'économie
américaine d'aujourd'hui impressionne le monde surtout par ses
méthodes de production de masse, elle se distinguait surtout, au début du
10. La taille de l'État est mesurée par le rapport entre les dépenses publiques et le PIB.
16 19ème siècle par sa façon de constituer son « capital social
d'infrastructure ».
Toutefois, ces résultats ne font pas l'unanimité et dans la littérature se
développe l'idée qu'il y aurait un « cycle » variant entre trois et cinq
années, selon les conditions initiales, au bout duquel l'investissement
privé amorcerait sa reprise (World Bank, 1992 11 ; Solimano, 1992a).
Prenant appui sur la réaction de l'investissement privé dans certains pays
d'Amérique Latine et d'Asie, la thèse du « cycle de l'investissement
privé » soutient que cette variable baisse effectivement au début du
processus d'ajustement mais pendant un temps assez bref. Ensuite, sous
l'effet des politiques d'ajustement, le mouvement se stabilise et la reprise
s'amorce dans une troisième phase. Si elle est intellectuellement
séduisante, cette théorisation des faits singuliers ne semble en tout cas pas
être corroborée en Afrique 12 laissant la question entière.
Si « le cycle de l'investissement privé » a été effectivement observé
dans d'autres PVD, alors son non-respect dans les pays africains
interpelle. Cette réaction signifie-t-elle remise en cause de l'hypothèse de
rationalité" de l'investisseur dans le contexte africain ou ne traduit-elle
pas simplement l'incapacité des modèles usuels à saisir son
comportement ? Si l'on ne peut rejeter complètement la conception
hédonistique du comportement humain, on ne peut non plus ignorer que,
comme l'écrit J.-M. Keynes (1936), le comportement de l'investisseur est
bien souvent dicté par son « instinct animal ». La décision
d'investissement dépend alors fondamentalement du tempérament de
l'investisseur, c'est-à-dire de son degré d'optimisme ou de pessimisme
lui même déterminé par l'environnement des affaires 14 .
Cette idée implique que la rationalité économique n'est pas figée et
reflète la dynamique de l'environnement social et culturel de l'agent
économique. Ainsi, selon les conditions qui caractérisent son
environnement, l'investisseur peut ne pas être sensible à certaines
politiques économiques, même si celles-ci ont montré la preuve de leur
efficacité ailleurs. Il est donc plutôt logique de penser comme Malinvaud
(1987) que les déterminants de l'investissement varient en fonction des
structures économiques.
(RAL 3). 11. The World Bank (1992), Third Report on Adjustment Lending,
12. Des sept économies africaines étudiées dans Husain & Faruqee (1994), il n'y a aucune
reprise notoire de l'investissement privé. L'échantillon est constitué du Burundi, de
la Côte d'Ivoire, du Ghana, du Kenya, du Nigeria, du Sénégal et de la Tanzanie.
13. Tveblen (1898) et les membres du courant institutionnaliste se sont particulièrement
employés à ré-interroger les hypothèses sur la rationalité des agents économiques.
14. Keynes J.-M. (1936), p. 149.
17 2. Les fondements de l'investissement privé en Afrique Sub-
Saharienne : le poids des structures économiques
« Une structure économique est un rapport entre des hommes à propos
de la lutte contre la rareté, rapport qui n'existe que par leur
comportement mais qui s'impose aussi à eux. » 15 Ainsi, puisqu'elle
résulte des comportements humains, la structure économique n'est ni
fatale ni figée. Toutefois, du fait qu'elle s'impose par elle-même, elle
apparaît à courte échéance comme invariable et forme un contraste avec
les variations du type du cycle économique (Akerman, 1955). Si les
structures économiques affectent le comportement d'investissement, alors
les modèles traditionnels, en général macro-économétriques, peuvent-ils
fournir une explication plausible à la réaction de l'investissement privé à
l'ajustement dans les pays africains ? (première partie). Il est permis d'en
douter car l'approche traditionnelle de la fonction d'investissement
présente deux limites importantes. La première est que l'incertitude y est
soit absente soit mal prise en compte. Cette lacune est particulièrement
grave dans le contexte africain où l'instabilité macroéconomique semble
avoir été la caractéristique la plus partagée pendant les années 80. La
deuxième limite vient de ce que le caractère peu performant des appareils
statistiques dans ces pays complique davantage les problèmes
économétriques liés à l'hypothèse d'agrégation. Il est donc indispensable
de recourir aux modèles stochastiques et à la micro-économétrie
(deuxième partie).
Sous l'hypothèse de rationalité économique et si les politiques
appliquées étaient appropriées -du moins en théorie- (chapitre I), alors
l'ajustement se serait accompagné d'une reprise de l'investissement en
Afrique, au Cameroun et en Côte d'Ivoire en particulier. Or,
l'investissement n'a cessé de baisser dans ces pays (chapitre II). Si, à
l'image des activités informelles financières et réelles, les structures
économiques africaines sont particulières, alors le cadre théorique sous-
jacent à l'évaluation de la réaction du secteur privé peut avoir été
inapproprié et ne permet pas de saisir le phénomène étudie (chapitre
III). En effet, l'omission du rôle des structures économiques africaines
peut entraîner une inadéquation des hypothèses des modèles traditionnels
et engendrer des erreurs de mesure sur les variables. Il s'impose donc que
soient pris en considération des déterminants spécifiques, telle que
l'instabilité macroéconomique. Toutefois, les modèles macro-
La structure sociale, quant à elle, se définit comme « des rapports réels et objectifs 15.
qui lient les individus en groupes dans l'exercice d'activités où une division des rôles
intervient » (Nicholai, 1960, p. 38).
16. En effet, la frontière entre les secteurs formel et informel étant particulièrement
perméable, une baisse de l'investissement dans le secteur formel compensée par un
redéploiement plus que proportionnel dans le secteur informel ne saurait être captée
par les modèles explicatifs du comportement du secteur privé.
18 économétriques d'investissement, essentiellement déterministes 17, ne
peuvent prendre en compte efficacement cette remarque puisqu'ils font
l'hypothèse, implicite ou explicite, suivant laquelle la maîtrise des
conditions d'activité passées et présentes assure systématiquement à
l'investisseur un avenir certain 18 .
2-A) L'incertitude : la « variable pertinente manquante »
L'incertitude est en général absente des modèles macro-
économétriques du comportement d'investissement. Ce vide théorique est
d'autant plus préoccupant que les modèles d'investissement irréversible
récemment développés établissent que la modification fréquente du
niveau des variables de décision des firmes (demande, taux de change,
taux d'intérêt, législation fiscale, etc.) peut engendrer chez les
entrepreneurs dont les investissements sont irréversibles, une incapacité à
prévoir le niveau futur de leurs cibles. Ils développent alors des
comportements d'attentisme dont la conséquence est de diminuer leur
investissement (McDonald & Siegel, 1986 ; Pindyck, 1991) et des
comportements d'hystérésis (Dixit, 1992 ; Dixit & Pindyck, 1994).
Toutefois, les analyses stochastiques de demande d'investissement
dans les PVD sont en majorité focalisées sur l'incertitude relative au
niveau des prix futurs. Il s'agit en général des prix des produits et des
intrants qui déterminent directement le cash-flow de la firme, ou de
l'incertitude sur les taux de change (George & Morisset, 1993 ; Serven &
Solimano, 1993). Les études appliquées traitant de l'incertitude de la
demande sont plutôt rares. Pourtant, dans les pays africains de la zone
Franc 19, l'incertitude de la demande aurait plus préoccupé les
investisseurs que celle relative aux variations de prix. En effet, les travaux
17. Le déterminisme est ici entendu au sens de Laplace (déterminisme universel). Selon
cette doctrine philosophique, la connaissance des lois de l'évolution de l'univers et
de son état actuel permet de prévoir rigoureusement ses états futurs.
18. Les modèles déterministes s'opposent ainsi aux modèles stochastiques qui
considèrent que l'environnement futur de l'investisseur est incertain et
s'accommodent donc de la présence des variables aléatoires. Dans ces modèles,
l'investisseur, malgré la maîtrise de son environnement, ne peut prévoir
rigoureusement le futur, les événements étant tous ou en partie, le fruit du hasard.
19. La zone franc se compose de treize pays d'Afrique continentale, des Comores et de la
France. Les sept pays d'Afrique de l'Ouest (Bénin, Burkina-Faso, Côte d'Ivoire,
Mali, Niger, Sénégal, Togo), sont réunis au sein de l'Union Monétaire Ouest
Africaine (UMOA), avec pour institut d'émission la Banque Centrale des États de
l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), qui émet le Franc de la Communauté Financière
Africaine (FCFA). Les six pays d'Afrique centrale (Cameroun, Centrafrique, Congo,
Gabon, Guinée Équatoriale, Tchad) quant à eux, sont regroupés autour de la Banque
des États de l'Afrique Centrale (BEAC), qui émet le franc de la Coopération Financière
Africaine (FCFA).
19 de Guillaumont, P. & S. (1984, 1988), Devarajan & De Melo (1987), ont
montré que la stabilité des prix en zone Franc, conséquence de la fixité de
la parité de sa monnaie avec le Franc Français constituait l'un des atouts
majeurs de ses pays membres 20. De plus, Fielding (1994) montre que
cette stabilité des prix a contribué à réduire l'instabilité de
l'environnement des investisseurs. Aussi, travaillant sur la période allant
de 1983 à 1992, nous focaliserons notre attention sur les modèles de
demande incertaine. Nous étudierons alors les implications de
l'incertitude de la demande sur le comportement d'investissement privé
dans deux pays de la zone Franc : le Cameroun et la Côte d'Ivoire
(chapitre IV).
Le Cameroun et la Côte d'Ivoire sont les deux plus importantes
économies africaines de la zone Franc et celles où le niveau
d'investissements public et privé a été le plus élevé. En effet, la présence
d'un nombre significatif d'entrepreneurs opérant dans le secteur
manufacturier fait de ces deux pays les exemples les plus indiqués pour
étudier le comportement du secteur privé. En outre, l'existence de fortes
similitudes physiques, structurelles et économiques en fait un cas d'étude
comparative intéressant. Enfin, le Cameroun et la Côte d'Ivoire sont
parmi les rares pays africains où les appareils statistiques offrent la
possibilité de collecter des données d'entreprises. En effet, des équations
d'investissement du Cameroun et de la Côte d'Ivoire prenant en compte
l'incertitude de l'environnement sont estimées sur des données
d'entreprises privées des secteurs manufacturiers de ces deux pays
(chapitre V). Pour ce faire, deux échantillons représentant les secteurs
manufacturiers respectifs des deux pays ont été constitués sur la base des
données de la Banque de Données Financières (BDF) pour la Côte
d'Ivoire et par un sondage que nous avons effectué sur les entreprises
répertoriées par la Direction de la Statistique et de la Comptabilité
Nationale à Yaoundé pour l'échantillon camerounais. Les échantillons
ont ensuite été stratifiés de façon à apprécier une réaction différenciée
selon que les entreprises privées soient locales ou étrangères, protégées ou
exposées à la concurrence internationale. L'analyse économique des
résultats des différentes estimations permet de nous inscrire dans une
approche prospective, en proposant des mesures susceptibles de relancer
l'investissement privé dans ces deux pays (chapitre VI).
Cette approche pourrait apporter un éclairage nouveau sur la question
des déterminants de la demande d'investissement privé dans les pays
africains. En effet, l'exploitation de la dynamique inter-temporelle et de
la diversité individuelle, que confèrent les données de panel, permet une
meilleure analyse du comportement de la firme.
20. Cette situation a néanmoins changé depuis le 11 janvier 1994, date à laquelle, pour
la première fois depuis 1948, les francs CFA ont été dévalués de 50 % par rapport au
Franc Français (la nouvelle parité est de 1 FF = 100 F CFA). Il s'en est suivi des
taux d'inflation annuels voisins de 40 %.
20 2-B) Vers une appréciation de la réaction de l'investissement
au niveau comportemental
L'hypothèse d'agrégation parfaite, implicite dans les analyses macro-
économétriques, présuppose l'homogénéité des comportements des
entrepreneurs qui peuvent alors être résumés par ceux d'une firme
représentative. Or, selon les secteurs (ou les sous-secteurs) dans lesquels
ils opèrent, ou selon la relative aisance avec laquelle ils trouvent leur
financement, les investisseurs peuvent réagir différemment aux mesures
de politique économique et à l'environnement des affaires. Les analyses
macro-économétriques transversales, qui ignorent cette hétérogénéité des
firmes, et qui ne peuvent saisir une multitude de mouvements tels que le
renouvellement des équipements, la mobilité de l'emploi, etc., sont donc
limitées. Les analyses longitudinales quant à elles, du fait de leur seule
dimension temporelle, ne peuvent non plus permettre d'apprécier la
diversité des comportements.
Le recours aux données individuelles-temporelles (données de panel),
données d'un grand nombre d'entreprises ou d'individus suivis pendant
plusieurs années, peut apporter de nombreuses améliorations dans
l'analyse économétrique des comportements économiques 21 .
L'exploitation de leur double dimension (transversale et longitudinale)
peut par exemple permettre de mieux analyser les vitesses de réaction des
investisseurs aux comportements divers, aux changements de politiques
économiques. L'économétrie des données de panel contribue donc à une
meilleure compréhension des dynamiques de court terme (Baltagi, 1995).
Le comportement des investisseurs privés pendant l'ajustement en
Afrique étant un phénomène à la fois marqué par la dynamique et la
diversité22, le recours à la micro-économétrie se justifie amplement.
En outre, l'analyse micro-économétrique présente de nombreux
avantages qui constituent en eux des réponses aux problèmes
économétriques souvent rencontrés dans l'estimation des fonctions
d' investissement.
Le caractère microéconomique des données permet de minimiser les
risques d'erreur de mesure et surtout d'éviter le biais d'agrégation
(Klevmarken, 1989), l'information étant saisie au niveau
comportemental.
Les données de panel résultent le plus souvent d'enquêtes, du dépouillement des 21.
déclarations statistiques et fiscales ou des centrales de bilans. Elles constituent alors
une source d'information désagrégée, d'une richesse rare, dont l'exploitation peut
apporter de nombreuses améliorations à l'économétrie de l'investissement.
22. L'ajustement ayant commencé au plus tôt au début des années 80, la période
d'analyse est trop courte pour permettre une analyse longitudinale, mais
suffisamment longue pour un panel. En outre, les réactions des investisseurs sont
sensées être différentes selon leur secteur d'appartenance ou leur origine
21 Puisqu'elles combinent les dimensions longitudinale et transversale, les
données de panel fournissent un nombre plus important d'observations,
permettant ainsi d'obtenir plus de degrés de liberté et une plus grande
précision des estimateurs (Dormont, 1989b). De même, les données étant
plus variées, plus précisément les différences individuelles (par firmes)
des variables explicatives étant importantes, il s'en suit une moindre
colinéarité entre les variables explicatives du modèle (Hsiao, 1986).
Enfin, la prise en compte des effets spécifiques aux firmes et aux
périodes permet d'identifier et de mieux cerner l'impact de ces variables
pertinentes mais non-observables, et donc non-incluses, dans les analyses
longitudinales et transversales. Il devient ainsi possible d'éviter les biais
de spécification et d'améliorer l'efficacité des estimateurs par le contrôle
de l'hétérogénéité individuelle (Blundell & al., 1992).
22 PREMIÈRE PARTIE
Ajustement et investissement en Afrique :
les limites de l'analyse macro-économétrique L'investissement est le vecteur principal de la croissance économique.
La problématique des politiques d'ajustement structurel (PAS) est alors
indissociable de l'analyse du comportement d'investissement en général
et de l'investissement privé en particulier. Il convient alors de présenter
les instruments de l'ajustement structurel en Afrique (chapitre I), afin de
mieux cerner les relations théoriques et observées entre l'ajustement et
l'investissement privé (chapitre II). L'analyse de la réaction de
l'investissement privé dans un échantillon de pays africains à ajustement
intensif puis de façon plus spécifique au Cameroun et en Côte d'Ivoire
révèle une baisse soutenue pendant la période d'ajustement.
Si les comportements d'investissement privés sont influencés par les
structures économiques, alors la particularité des structures économiques
africaines peut avoir engendré des réactions atypiques. Dans ce cas, les
modèles traditionnels d'investissement peuvent-ils permettre d'expliquer
le comportement d'investissement privé en Afrique pendant
l'ajustement ? Le caractère déterministe et macro-économétriques des
modèles traditionnels peut amener à émettre des réserves (chapitre III).
25 CHAPITRE I :
L'ajustement : réponse à la crise économique
africaine des années 80
Introduction
Les politiques d'ajustement mises en oeuvre dans les pays africains
depuis le début de la décennie 80 visent le retour aux grands équilibres et
la reprise de la croissance. Toutefois, bien qu'étant centrale, la relation
entre l'ajustement et l'investissement privé est d'une complexité
caractéristique. Pour être en mesure de bien apprécier la réaction de
l'investissement privé pendant l'ajustement, il est nécessaire d'avoir une
idée précise des objectifs, du contenu mais aussi des difficultés souvent
rencontrées dans la mise sur pied de cet ensemble de réformes.
Ce chapitre répond à cette préoccupation en présentant d'abord les
instruments des politiques d'ajustement en Afrique et les problèmes
relatifs à leur mise en oeuvre (section 1) puis, en procédant à une analyse
comparée des processus d'ajustement au Cameroun et en Côte d'Ivoire,
deux des plus importantes économies africaines de la zone Franc (Section
2).
Section 1 : L'ajustement en Afrique : objectifs et problèmes
La gestion de l'ajustement macro-économique en Afrique se fait
conjointement par la Banque mondiale et le FMI. L'enchevêtrement des
interventions de ces deux organismes dans la mise en oeuvre des
programmes d'ajustement prête souvent à confusion, alors même que
leurs attributions respectives étaient clairement définies à leur création.
Statutairement, le FMI devait aider à résoudre les déséquilibres
temporaires de balance de paiements, alors que la Banque mondiale, à travers l'octroi de prêts à moyen et long terme à des taux bonifiés, devrait
favoriser le développement et réduire la pauvreté dans ses pays
membres 23. Autrement dit, le FMI ne devait intervenir que de façon
ponctuelle et brève.
Toutefois, au vu des interférences entre les programmes des
« institutions jumelles » de Bretton Woods, on serait tenté de se demander
si Keynes et White ne s'étaient pas trompés en créant deux institutions
plutôt qu'une. Le cinquantenaire des institutions jumelles de Bretton
Woods célébré en Octobre 1994 à Madrid en Espagne, fut placé sous le
signe du recentrage. Ce retour aux fonctions originelles est non
seulement souhaitable mais indispensable car il donnerait plus de clarté
au contenu des PAS. Nous présenterons successivement le contenu de ces
programmes, qui combinent à la fois des politiques de réduction de la
demande et des politiques d'offre (§ 1), et les problèmes rencontrés dans
leur mise en oeuvre (§ 2).
§1-) Les instruments de l'ajustement en Afrique
Une vue d'ensemble de la décennie de l'ajustement révèle que les
politiques appliquées dans le cadre des PAS ont peu varié, même si leur
ordre d'importance a changé. Huit mesures principales constituent le
socle des réformes entreprises dans le cadre de l'ajustement. Il s'agit de
deux mesures de contraction de l'absorption domestique (la réduction
des dépenses publiques et de la circulation monétaire) et six mesures
structurelles (la réhabilitation des entreprises publiques, les réformes du
système bancaire, de la fiscalité, de la politique industrielle, la
libéralisation du commerce extérieur et la dévaluation).
§1-A) La réduction des dépenses publiques : Parmi les politiques
souvent initiées, la réduction des dépenses publiques occupe une place
centrale. En général, son objectif premier est de ramener la masse
salariale qui constitue le poste le plus important des emplois en dessous
d'un seuil fixé d'un commun accord avec le FMI et la Banque mondiale.
Elle inclut les programmes de départs volontaires de la fonction publique,
la retraite à trente ans de service, la réduction du parc automobile de
l'Etat, etc. Lorsque l'objectif n'est pas atteint, on procède alors à des
baisses de salaires ou à des licenciements dans la fonction publique.
Cependant, les gouvernements préfèrent en général baisser les dépenses
d'investissement. L'évolution et la structure de la dépense de l'Etat sont,
23. D'après une formule célèbre de John Maynard Keynes, le Fonds Monétaire
International devait fonctionner comme une banque, et la Banque mondiale, comme
un fonds. Il est utile de rappeler que le sommet de Bretton Woods (juillet 1944)
dirigé par l'Anglais Keynes et l'Américain White avait pour but de poser les bases
d'un bon fonctionnement de l'économie mondiale d'après guerre.
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