Irak le Moyen-Orient sous le choc

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La guerre menée en Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne au printemps 2003 est un bouleversement majeur au Moyen-Orient. Cet ouvrage tente de dégager les lignes de force qui façonneront l'Irak de demain, notamment au sein des communautés chiites et kurdes, et du fait de la stratégie américaine. Il revient sur les luttes d'influence impliquant notamment l'Iran, la Turquie et la Syrie. Il souligne l'enjeu pétrolier et s'interroge sur le fossé qui a séparé les pacifistes occidentaux et l'opposition irakienne, avant la guerre.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296310919
Nombre de pages : 160
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Irak:
le Moyen-Orient sous le choc

Les Cahiers de Confluences
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Les Cahiers de Confluences constituent le prolongement de la revue
Confluences Méditerranée, revue trimestrielle, dont 1/ambition est de contri buer à la réflexion sur les grandes questions politiques et culturelles concer nant le bassin méditerranéen.
Déjà parus dans cette collection: - Méditerranée, l'impossible mur, de Bernard Ravenel (1995) - Algérie, les islamistes à l'assaut du pouvoir, d'Amine Touati (1995) - Israéliens-Palestiniens, la longue marche vers la paix, de Doris Bensimon (1995)
-

Lescultures du Maghreb,sous la direction de Maria-Angels Roque (1996)

- Le partenariat euro-méditerranéen après la Conférence de Barcelone, de Bichara Khader (1997) - Regarde, voici Tanger, de Boubkeur EI-Kouche (1997) - Jérusalem, Ville ouverte, sous la direction de Régine Dhoquois-Cohen, Shlomo Elbaz et Georges Hintlian - La République de Macédoine, nouvelle venue dans le concert européen, sous la direction de Christophe Chiclet et Bernard Lory (1998) - L'Europeet la Méditerranée,stratégies politiques et culturelles (XIXe et XXe siècles), sous la direction de Gilbert Meynier (1999) - Le guêpier kosovar, sous la direction de Christophe Chiclet et Bernard Ravenel (2000) - Méditerranée, d~fis et enjeux, de Paul Balta (2000)
-

Palestiniens et Israéliens, le moment de vérité, sous la direction de Jean-Paul

Chagnolaud, Régine Dhoquois-Cohen et Bernard Ravenel (2000) - La Tunisie de Ben Ali, sous la direction d'Olfa lamloum et de Bernard Ravenel (2002) - Chronique d'un pacifiste israélien pendant l'Intifada (octobre 2000 - septembre 2002), d'Uri Avnery (2002) - Les langues de la Méditerranée, sous la direction de Robert Bistolfi (2003)

Cou verture : Ramzi Haidar, AFP Bagdad, 9 avril 2003 @ Editions l'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3764-1

sous la direction de

Jean-Christophe

Ploquin

Ir ak :
le Moyen-Orient sous le choc

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - France

Introduction

Les Etats-Unis testent une nouvelle doctrine en Irak
Jean-Christophe Ploquin
Le renversement de Saddam Hussein en avril 2003 s'ex plique par le souci des Etats-Unis de lutter préventive ment contre la prolifération d'armes de destruction
massive et par la volonté d'instaurer un ordre régional au

Moyen-Orient conforme à aux intérêts géopolitiques
américains et susceptible d'y enraciner la démocratie. Mais si une union sacrée s'est constituée à Washington pour faire tomber le tyran de Bagdad, les difficultés de l'après-guerre pourraient susciter d'importantes failles.

e Moyen-Orient est entré dans une nouvelle époque. La guerre-éclair menée en Irak par les Etats-Unis d'Amérique et la Grande-Bretagne, du 20 mars au 14 avril 2003, date de la chute de Takrit, la ville d'origine du président irakien Saddam Hussein, est un événement d'une portée comparable à celle du renversement de la monarchie égyptienne par les Officiers libres en 1952, de la conquête de Jérusalem-Est par l'armée israélienne en juin 1967, de la révolution khomeiniste ,de 1979. Au-delà du renversement d'un dictateur qui aura précipité son pays dans la guerre à deux reprises - contre l'Iran en 1980 et en envahissant le Koweït en 1990-,l'invasion anglo-américaine marque une implication nouvelle des Etats-Unis dans la région. Le président américain George W. Bush ne cherche plus seulement, comme ses prédécesseurs, à sécuriser les approvisionnements pétroliers de son pays. Il entend résoudre préventivement, militairement, politiquement, voire cu1turellement, le problème que représente à ses yeux l'interaction entre l'islamisme radical et terroriste et la prolifération d'armes de destruction massive. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York et

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Washington attribués au réseau al-Qaïda d'Oussama ben Laden, qui ont fait plus de 3000 morts au cœur des capitales économique et politique des Etats-Unis, l'administration Bush jette un nouveau regard sur le Moyen-Orient. Le principal allié stratégique arabe d'hier, l'Arabie saoudite, est devenu suspect. Une majorité des 19 kamikazes ayant commis les attentats était de nationalité saoudienne. Oussama ben Laden, bien qu'ayant été déchu de cette même nationalité par le régime de Ryad, en apparaît toutefois comme le pur produit idéologique. Les Etats-Unis ont brutalement perçu le wahhabisme, l'idéologie musulmane ultra-rigoriste prêchée par les oulemas saoudiens, comme une menace, alors qu'ils s'étaient appuyés sur ce courant dans leur lutte contre l'Union soviétique en Afghanistan dans les années 80. Par extension, les mouvements islamistes ont perdu tout appui à Washington. En 1996, Graham Fuller, un expert de la Rand Corporation, bureau d'études fréquemment utilisé par le ministère de la Défense américain, pouvait encore écrire que le cas de figure de l'arrivée au pouvoir du Front islamique du salut en Algérie ne poserait pas de problèmes majeurs aux Etats-Unis. Mais après le 11 septembre 2001, les «arabisants» du Département d'Etat et du Pentagone, qui rangeaient souvent les mouvements islamistes au rang de soupapes de sécurité nécessaires pour la survie de régimes autoritaires et despotiques avec lesquels Washington devait composer dans la région, ont été désavoués. La vision du Moyen-Orient qui s'est depuis imposée dans la capitale fédérale américaine, et que l'issue de la guerre en Irak jusqu'ici conforte, est celle d'un petit groupe d'idéologues qui s'appellent eux-mêmes les «néo-conservateurs». Leur porte-parole le plus flamboyant est Richard Perle, un influent conseiller du président. Leur représentant le plus influent est Paul Wolfowitz, secrétaire (ministre) adjoint à la défense. Ils comptent aussi Doug Feith, le numéro trois du Pentagone, Scooter Libby, secrétaire général du viceprésident Dick Cheney, ou John Bolton, l'un des secrétaire d'Etat (ministre des Affaires étrangères) adjoint1. Les néo-conservateurs préexistaient au 11 septembre 2001 et c'est parce que les attentats ont paru accréditer leur thèse que le président George W. Bush s'est peu à peu rallié à eux. ils avaient auparavant reçu le soutien du vice-président Dick Cheney et du ministre de la défense Donald Rumsfeld, venus d'autres horizons, figures de proue des milieux pétroliers texans et des milieux d'affaires américains. Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz avaient notamment préparé durant l'été 2001, un rapport-programn1e sur la politique de défense
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américaine, la Quadriennal defense review, dont les postulats de base firent l'objet d'un consensus massif dans la classe politique américaine après les attentats. Présenté le 30 septembre 20012,le rapport insistait sur les nouvelles menaces ressenties aux Etats-Unis: la prolifération d'armes de destruction massive, chimiques, biologiques, radiologiques, nucléaires et explosives à haut rendement; le développement de programmes de missiles balistiques à moyenne et longue portée; la capacité des groupes terroristes à se doter de telles armes; la vulnérabilité des Etats-Unis, société ouverte. L'arc des pays menaçants est présenté comme partant du monde arabe pour aller jusqu'à l'Asie du nord-est, via le sous-continent indien et la Chine. Le Moyen-Orient, notamment, est perçu comme un foyer de prolifération d'armes de destruction massive et de capacités balistiques et comme une base pour les groupes terroristes. La Quadriennaldefensereview et un document consacré à l'arme nucléaire, la Nuclearposture review, présenté le 9 janvier 2002, donnent une impulsion à une remise en cause majeure de la stratégie de défense américaine. La protection du territoire national devient un impératif absolu; l'action préventive est légitimée, en vue de désarmer des organisations ou des régimes menaçants ; la dissuasion doit être accrue, notamment par un déploiement des troupes à l'extérieur; un effort financier considérable est consenti pour asseoir une supériorité incontestable des Etats-Unis dans tous les domaines militaires; ces mêmes Etats-Unis doivent pouvoir agir seuls et sur deux conflits simultanément, sans avoir besoin de coalition, ni de feu vert de l'oNU. En fin de compte, le Il septembre 2001 a démontré l'impossibilité du repli sur soi et de l'indifférence au monde extérieur. La tentation isolationniste un instant perçue dans les premiers mois de la présidence Bush s'est évanouie ce jour-là. Un an plus tard, le document qui scelle la nouvelle doctrine militaire américaine, la National security strategy of the USA, est on ne peut plus clair: «Depuis des siècles,la loi internationalea reconnu que les nations n'avaient
pas besoin de souffrir d'une attaque avant de pouvoir légalement agir pour se

défendre contre des forces qui présentent un danger imminent d'attaque.
Nous devons adapter ce concept de la menace imminente aux capacités et aux objectifs des adversaires d'aujourd'hui. (...) Les Etats-Unis ont conservé

depuis longtemps l'option d'actions préemptives pour contrer une menace notable à notre sécurité nationale. (...) L'Amérique agira contre de telles
menaces émergentes avant qu'elles ne soient totalement formées».

Les attentats du Il septembre scellent l'alliance entre les stratèges du Pentagone et les néo-conservateurs. Depuis plusieurs années, ceux-ci
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étaient notamment engagés dans un questionnement sur l'évolution historique du monde musulman et sur la politique américaine dans la région du Moyen-Orient. Le pivot de leur réflexion est notamment le sort d'Israël. Richard Perle et Douglas Feith, notamment, sont très proches du Likoud, le parti du Premier ministre israélien Ariel Sharon. En 1996, ils recommandaient au Premier ministre Likoud de l'époque, Benjamin Netanyahou, de renoncer au concept des «terri toires contre la paix» et d'adopter celui de «la paix contre la paix» ou «la paixfondée sur laforce»3.Leur théorie pour le Moyen-Orient est que la paix n'est possible que si la démocratie s'y répand. Ils pourfendent la prudence des diplomates du Département d'Etat et prônent un engagement volontariste. Après le Il septembre, leur posture gagne une nouvelle raison d'être: débarrasser la région des armes de destruction massive. Dès le lendemain des attentats, lors d'une réunion du Conseil de sécurité à la Maison blanche, Donald Rumsfeld soulève la question d'une attaque sur l'Irak et affirme que toute guerre sérieuse contre le terrorisme doit avoir, en fin de compte, Saddam Hussein pour cible4. Le lendemain, lors d'une conférence de presse, Paul Wolfowitz lance publiquement le débat, au grand dam du secrétaire d'Etat Colin Powell. Le président Bush mettra plusieurs mois pour incliner dans leur sens. En janvier 2002, il place l'Irak, la Corée du Nord et l'Iran sur l'axe du mal des pays où prolifèrent des armes de destruction massive. En février 2003, il prononce un discours à l'American Enterprise Institute, l'un des fiefs des néo-conservateurs, dans lequel il affirme la nécessité de bâtir la démocratie en Irak afin d'enclencher un remodelage politique au Moyen-Orient. L'Irak, il est vrai, était une proie toute désignée. Depuis mars 1991, son président Saddam Hussein avait multiplié les manœuvres visant à enliser le programme de démantèlement de ses armes de destruction massive, imposé par l'ONU.Cette dictature comptait peu de soutien parmi les régimes arabes. Et l'administration Bush gardait un sentiment d'échec de l'incapacité américaine à renverser Saddam Hussein en févriermars 1991, après l'expulsion des troupes irakiennes du Koweït. Pour beaucoup de haut responsables à Washington, il fallait <<finir boulot» le - alors que l'objectif de l'administration Clinton dans les années 19922000, selon le secrétaire d'Etat Madeleine Albright, avait été de maintenir Saddam Hussein «dans sa boîte». Depuis le 14 avril 2003, le renversement de Saddam Hussein est accompli et tout reste à faire pour les néo-conservateurs. Si la mise en
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place d'un nouveau régime démocratique échoue, si l'islamisme triomphe, si l'Irak plonge dans une instabilité incontrôlée qui se propage dans la région et donne une nouvelle liberté d'action aux pays voisins comme l'Iran, la Turquie, la Syrie, voire l'Arabie saoudite, leur posture subira un cinglant démenti et les pragmatiques du Département d'Etat retrouveront droit de cité à Washington. Dans les mois à venir, toutefois, le Pentagone cherchera à pousser son avantage. Deux Etats de la région vont se voir notamment soumis à de très fortes pressions, parce qu'ils poursuivent des programmes d'armes de destruction massive, qu'ils soutiennent des organisations qualifiées de terroristes par Washington et qu'ils sont les plus farouches opposants à Israël: la Syrie et l'Iran. Le régime de Damas, notamment, va être mis à rude épreuve. Voisin immédiat d'Israël, qui occupe une partie de son territoire, le plateau du Golan, depuis 1967,il permet à la milice du Hezbollah libanais de faire peser une menace latente sur la frontière nord de l'Etat hébreu et d'entraîner les activistes armés palestiniens aux pratiques de la guérilla et au maniement des explosifs. Le Hamas et le Jihad islamique, deux organisations palestiniennes recourant au terrorisme par la pratique des attentats-suicide, ont d'importantes représentations à Damas. La Syrie, en outre, a peu de moyens pour peser sur Washington. L'Iran, de son côté, finance le Hezbollah. il développe un programme nucléaire - officiellement civil et soumis au contrôle de l'Agence internationale à l'énergie atomique (AlEA) e d l'oNU.Bien que sa population ait une opinion très favorable des EtatsUnis, la République islamique ne déroge pas, en outre, à l'anti-américanisme en vigueur depuis le renversement du chah en 1979 et les relations entre les deux pays sont marquées par une virulente hostilité de façade - mais des contacts ont été noués en Afghanistan et via l'opposition chiite irakienne. Au contact d'Israël, l'Autorité palestinienne sera elle aussi soumise à une pression importante. George W. Bush n'a jamais rencontré Yasser Arafat et a entériné la politique des néoconservateurs visant à isoler, sinon à évincer, le leader historique de la résistance palestinienne. Au-delà de ces trois cibles de l'administration américaine, les perspectives sont rendues plus floues par les clivages qui pourraient rapidement apparaître et diviser le front commun constitué à Washington après les attentats du Il septembre. Les néo-conservateurs, qui ont pu être décrits comme «les impérialistes de la démocratie» tenteront de dessiner un Moyen-Orient à leur image. Selon Paul Wolfowitz, «si les gens sont réellementrendus libresde gérer leur pays comme ils l'entendent,
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nous aurons affaire à un monde très favorable aux intérêts américains». Pour

Robert Kagan et William Kristol, principaux animateurs du Weekly standard, l'influent hebdomadaire des néo-conservateurs : «Un coup
décisif porté à Saddam Hussein, suivi d'un effort conduit sous tutelle améri caine pour reconstruire l'Irak et le mettre sur la voie de la démocratie, repré -

senterait un séisme salutaire pour le monde arabe.Ce dernier mettra peutêtre longtemps à trouver un modus vivendi avec l'Occident, mais ce processus sera accélérépar la défaite du principal tyran arabe anti-occi dental»5.Selon le cycle vertueux imaginé dans ce scénario, un Irak désarmé, libéré et démocratique se transformerait en pôle de stabilité pour la région. Cette transformation renforcerait l'assise des régimes dans des pays pro-occidentaux et fragiles tels que la Jordanie, Qatar, Koweït, et surtout l'Egypte, voire le Maroc. La menace irakienne ayant disparu, les troupes américaines pourraient quitter l'Arabie saoudite, où leur présence enflamme les esprits, ce que les modernisateurs du royaume wahhabite pourraient utiliser pour pousser des réformes en matière politique, culturelle et scolaire. Israël serait conforté vis-à-vis de la Syrie et de l'Autorité palestinienne et mis en situation d'imposer une paix conforme à sa sécurité. Ce scénario parait à bien des égards utopiste et repose notamment sur l'idée, tout au moins telle qu' elle est affichée, que la démocratie peut s'enraciner aisément en Irak et dans la région. Au contraire, la guerre a sans doute accru le fort ressentiment contre l'Occident en terre d'islam, nourri par la nostalgie d'un âge d'or, le soutien à des régimes jugés corrompus, le cynisme ou la passivité dans le conflit israélo-palestinien, le refus d'une partie des valeurs occidentales. Au sein même de l'administration Bush, les conservateurs classiques, plus proches du réalisme d'un Henry Kissinger, pourraient rapidement tempérer les projets à leurs yeux utopiques des néoconservateurs. «Ici (auMoyen-Orient), lesprincipeswilsoniens ne peuvent guider les actions de l'Amérique»6,estime ainsi l'ancien secrétaire d'Etat de Richard Nixon. Autrement dit, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est un concept incongru dans la région du Golfe. Dick Cheney et Donald Rumsfeld, notamment, conçoivent les relations internationales comme un rapport de force et ne considèrent pas que la propagation de la démocratie soit une mission de l'Amérique. Soucieux des intérêts économiques des grandes sociétés américaines, ils ne pousseront sûrement pas à l'émergence de régimes qui, au nom du contrôle de la ressource pétrolière et financière par les citoyens ou «le peuple», se montreraient rétifs à l'influence des Etats-Unis. Le
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renversement de Saddam Hussein pourrait alors assez vite apparaître comme un acte d'impérialisme classique au profit d'une stratégie géopolitique évidente: l'Irak détenant les deuxièmes réserves pétrolières connues au monde, le changement de régime à Bagdad vise à permettre aux Etats-Unis de réduire leur dépendance énergétique et politique vis-à-vis de l'or noir saoudien, de prépositionner des bases voire des troupes susceptibles d'intervenir aussi bien dans la péninsule arabique que dans la région de la mer Caspienne et par extension l'Asie centrale, de parfaire l'encerclement de l'Iran. Une grande partie de la réponse réside dorénavant dans la société irakienne, appelée à s'organiser sous le contrôle américain. Les premières semaines de l'après-Saddam ont montré au nord la solidité des deux principaux partis politiques kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK)de Massoud Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) Jala! Talabani, qui ont mis entre parenthèses leurs de mortelles querelles pour défendre un Irak fédéral au sein duquel ils pourraient disposer d'une partie de la n1anne pétrolière. Dans le pays chiite, qui rassemble environ 60% de la population, la concurrence entre les différents pôles du pouvoir politico-religieux est manifeste, un des prétendants au leadership, l'ayatollah Abdul-Majid al-Khoï, étant même assassiné à Nadjaf à son retour d'exil de Londres. De nombreuses lignes de clivage opposent les mouvements constitués en exil et les pôles d'influence ayant survécu en Irak; les leaders liés à l'Iran, le cœur du chiisme depuis la Révolution iranienne, et ceux défendant une autonomie «irakiste», voire arabe; les partisans du velayat efaqih, le primat du religieux sur le politique, et les quiétistes, soucieux de séparer la chose publique de la doctrine religieuse; sans oublier les rivalités entre grandes familles. TIsera difficile à la puissance occupante américano-britannique d'arbitrer entre ces multiples factions puis de faire germer un consensus entre les Arabes - chiites et sunnites - et les Kurdes sur la notion d'Irak fédéral. A terme, il parait peu probable que les Etats-Unis acceptent à Bagdad un pouvoir majolitairement chiite, nécessairement soumis à l'influence iranienne. TIslui préfèreraient un Irak avec une autorité centrale sunnite mais affaiblie. L'un de leurs objectifs prioritaires sera la signature d'accords de défense et d'assistance qui permettront le stationnement durable de leurs forces dans la région. Un volontarisme trop peu soucieux de reconnaître et de prendre en compte le pluralisme de la société irakienne se révèlera vite incompatible avec une véritable implantation de la démocratie dans le pays,
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prévient7 un observateur averti, l'Aga Khan, chef de la communauté ismaélienne dans le monde: «La démocratie en Irak n'a pas été appliquée depuis très longtemps. Mettre en place un système crédible prendra du temps et sera difficile à organiser. L'Afghanistan le prouve. Et puis, il faut être prêt à accepter le verdict de la démocratie. Cette démocratie doit s'inscrire dans la durée et la stabilité. Dans beaucoup de pays, l'expérience démocratique a échoué. Si vous voulez mettre en place un processus démocratique dans un pays du tiers-monde, il faut bien réfléchir, non pas seulement au processus mais à ses effets, ses résultats. L'Irak est un pays éduqué, avec une grande tradition. Mais il n'est pas plus pluraliste dans sa façon de réfléchir que ne l'est l'Afghanistan. La démocratie, si elle est installée en Irak, doit légitimer
le pluralisme. Ce n'est pas facile à faire. La question de fond, c'est une démo -

cratie réussie. Et pour cela, il faut trouver des élites avec des compétences en

matière de gouvernance». En Irak, celles-ci ont été laminées en vingtquatre ans de dictature de Saddam Hussein. Les pillages qui ont immédiatement suivi les conquêtes des villes par les forces angloaméricaines en avril, y compris dans les universités, les hôpitaux, les musées, ont montré combien les notions de bien commun, de service public, avaient été vidées de leurs substance. L'Etat, au temps de Saddam Hussein, était un instrument à la solde d'une clique et d'un clan. La solidarité, dans une société considérablement appauvrie, relevait d'autres instances, principalement la famille et la tribu. La reconstruction de l'Irak devrait être bien autre chose que la remise en marche des infrastructures pétrolières. La reconstitution d'une nation exigerait de lourds investissements, de l'endurance et beaucoup d'humilité. Autant de vertus qui ne semblent pas le fort de l'administration Bush et qui ne coïncident pas avec sa vision impériale du monde.
Jean-Christophe Polquin

Notes: 1. The Economist, 26 avri12003. 2. Une analyse de la Quadriennal Defense review et du contexte dans lequel elle a été élaborée est notamment développée dans un document du Sénat français: «La politique de défense des Etats-Unis: une nation en quête d'invulnérabilité» : http://www.senatfr/rap/rOl313. 3. A clean break: A new strategy for securing the realm. Rapport pour l'Institute for advanced strategic ans political studies. Cité par Pierre Hassner et Justin Vaïsse dans «Washington et Je monde», CERI-Autrement, février 2003. 4. Cf Bush s'en va-t-en guerre, Bob Woodward, Denoël, 2003. 5. Cité par Pierre Hassner et Justin Vaïsse, op. cité. 6. La nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003. La citation, dans sa version originale américaine, a éte écrite en 2001. 7. La Croix, 8 avril 2003.

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Epuisés, les Irakiens aspirent à la normalité
International Crisis Group

Depuis plus de deux décennies, les Irakiens n'ont vécu qu'en situation de crise et de conflits. A la guerre IranIrak (1980-88) ont succédé la guerre du Koweït (1990-91puis le régime des sanctions de l'ONU. Exsangue, écrasée par une politique de terreur, la population aspirait au renversement de Saddam Hussein et jugera les vain queurs sur leur capacité à garantir la stabilité du pays et une vie «normale».

[Soucieuse de rendre compte de l'état de l'opinion
irakienne, Confluences Méditerranée a choisi de traduire et de publier une enquête réalisée avant la guerre par une chercheuse de International Crisis Group, une organisa tion privée internationale dont le but est d'aider à prévenir ou à résoudre les conflits. L'enquête dévoile les Irakiens avant que leur ressentiment et que leur fureur n'explosent dans la mise à sac, le pillage et la destruction des institutions liées au régime de Saddam Hussein, du 10 au 17 avril 2003. En montrant la population aux derniers temps de l'ère Saddam, elle révèle l'ampleur de ses attentes, y compris à l'égard des vainqueurs. La rédac tion.]

Vue d'ensemble

u moment où ce reportage est publié (4 décembre 2002), tous les yeux sont fixés sur les Etats-Unis et les Nations Unies, sur les inspecteurs de l'ONU,les préparatifs de guerre et la position du régime irakien. Cependant, depuis le début de la crise, la variable inconnue dans l'équation est la position de la population irakienne. Vivant sous un régime très répressif et très fermé, privés

A

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d'authentiques moyens d'expression, aux yeux du monde extérieur, les Irakiens apparaissent en général comme des spectateurs passifs d'une crise qui est cependant tenue de les affecter plus que quiconque. Les spéculations sur les positions des Irakiens varient largement selon le besoin des uns et des autres de renforcer leurs arguments politiques sur le bien-fondé d'une guerre menée par les Etats-Unis. Ceux qui souhaitent un changement de régime émettent la supposition qu'une invasion menant à son renversement aurait la faveur du peuple irakien, voire le réjouirait. Par exemple, présentant les arguments en faveur d'une opération militaire américaine et référant à la répression et à la violation des droits de l'homme records du régime irakien, le professeur Ajami affirme: «Jepense que nous allonsêtre reçus
à Bagdad et Basra avec des cerfs-volants et de la musique»l. Mais ceux qui

défendent l'opinion inverse se disent inquiets pour le peuple irakien et ses souffrances. Ils arguent que les Irakiens ordinaires s'opposeraient à une intervention militaire - en particulier menée par les EtatsUnis - par crainte des inévitables coûts humains et matériels, par rejet patriotique d'une ingérence étrangère et ressentiment de longue date pour les Américains et leur politique de sanctions2. Le but de ce reportage est d'aller au-delà de telles suppositions et d'offrir un instantané de ce que les Irakiens sur place disent sur la crise actuelle, de leurs inquiétudes immédiates et de leur vision de l'avenir. L'enquête sur le terrain est entravée par plusieurs facteurs, le principal étant la nature du régime. Les chercheurs venant de l'extérieur butent sur des obstacles significatifs et les inquiétudes concernant la sécurité sont cruciales - celle de l'enquêteur de même que celle des interviewés dont l'anonymat doit être préservé. De plus, les Irakiens interrogés pour cet article de fond ne constituent pas un échantillon représentatif ou scientifique. Le ICG(International Crisis Group)3 a cherché à s'entretenir avec des individus de milieux divers, appartenant à des groupes d'âge, de condition sociale et de religion différents4. Néanmoins, la majorité des dizaines d'Irakiens interviewés plus ou moins longuement et souvent à plusieurs reprises vient des régions urbaines, principalement Bagdad et Mossoul. Cet article et les affirmations des Irakiens doivent être lus ces limitations à l'esprit. Toujours est-il que durant les trois semaines passées à Bagdad, Mossoul et Nadjaf en septembre-octobre 2002,le ICGa constaté que les Irakiens avec lesquels il a parlé étaient beaucoup plus disposés que prévu - et étonnamment, plus qu'aux occasions précédentes5 - à s'exprimer ouvertement sur leur position par rapport au régime, à
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Les Irakiens

aspirent à la normalité

l'opposition, et à une possible guerre menée par les Etats-Unis. Ce simple fait indique, d'une part, qu'il est moins possible pour le régime d'instiller la peur et, d'autre part, que beaucoup d'Irakiens partagent le sentiment qu'un changement politique est maintenant inévitable. Le ICGa aussi rencontré une homogénéité d'opinions à laquelle il ne s'attendait pas. Les conclusions les plus notables que l'on peut tirer des interviews menées par le ICGsont les suivantes: - Mis à part ses efforts diplomatiques, le régime irakien fait tout son possible, à de multiples niveaux, pour coopter de larges segments de la population et resserrer son contrôle. - Pour beaucoup d'Irakiens, une frappe américaine semble maintenant inévitable, et ils se préparent à cette perspective. En effet, dans de nombreux cas, ils semblent faire des projets la prenant en compte. - Les attitudes envers la frappe américaine sont complexes. Il y a quelque inquiétude sur le potentiel de violence, d'anarchie et de règlements de compte qui pourrait accompagner un renversement de régime. Mais le sentiment dominant parmi les interviewés est un sentiment de frustration et d'impatience envers le statu quo. Plus répandu encore est le désir de revenir à la normalité et de mettre fin à la situation domestique et internationale anormale dans laquelle ils vivent. Avec une candeur surprenante, un grand nombre d'Irakiens interviewés disent que si un tel changement requiert une attaque américaine, alors ils la soutiendront 6. - Les projets concernant l'Irak post-Saddam restent extrêmement vagues et inarticulés. Les Irakiens d'Irak semblent franchement indifférents aux sujets qui consument actuellement à la fois les Irakiens de l'étranger et la communauté internationale, tels que la composition du futur régime et la question du fédéralisme vu comme un moyen de satisfaire les aspirations politiques antagoniques des différentes communautés irakiennes, en particulier les Kurdes. La répression a dévasté la société civile et toute forme autonome d'organisation politique. Il s'ensuit que la population est largement dépolitisée et apathique. Elle voit avec une suspicion considérable, sinon de la peur, l'opposition en exil, considérée par une partie de la communauté internationale comme la future base de l'Irak. Contrairement à ce que le ICGanticipait, les Irakiens auraient tendance à mettre la destinée de leur pays entre les mains d'un parti étranger puissant et à espérer une implication américaine de grande envergure. Mais le soutien en faveur d'une opération américaine n'est pas
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inconditionnel. Il est basé sur l'attente que cette action militaire soit rapide et propre et qu'elle soit suivie par un effort international énergique en vue d'une reconstitution. Si un de ces présupposés se vérifiait inexact - si la guerre s'avérait être sanglante et prolongée ou n'était pas suivie par une assistance internationale suffisante -, le soutien en question pourrait bien être de courte durée. Cela ne veut pas dire non plus qu'une autre guerre soit souhaitable ou inévitable. Même si une nouvelle «violation patente» était établie selon la résolution 1441 du Conseil de Sécurité de l'ONU,les coûts d'une intervention militaire - pertes en vies humaines, dommages matériels et économiques, retombées sur la région, attitudes plus hostiles des futures générations d'Arabes, sans oublier qu'une guerre pourrait détourner l'attention de la lutte contre le terrorisme ou même la compliquer, lutte qui, comme les récents événements le montrent,
reste inachevée

-

devraient

être soigneusement

mis en balance avec

les bénéfices potentiels ainsi qu'avec l'impact que l'intervention ou la non-intervention aurait sur la crédibilité de l'ONU. Ce que l'enquête sur le terrain du ICG met en évidence plutôt, et sans équivoque, c'est qu'un large gouffre sépare l'attitude des Irakiens de celle du reste du monde. Pour la communauté internationale, la question principale aujourd'hui est de savoir si une guerre doit ou ne doit pas avoir lieu. Pour le peuple irakien qui, depuis 1980, a vécu un conflit dévastateur avec l'Iran, l'opération Renard du désert, dix ans de sanctions économiques, l'isolement international et des attaques anglo-américaines périodiques, l'état de guerre existe depuis deux décennies. La question n'est donc pas de savoir si une guerre va avoir lieu, mais s'il va enfin en finir avec l'état de guerre.
Le régime

Durant les récents mois, le régime irakien a multiplié les initiatives internationales et domestiques dans l'espoir de prévenir une guerre ou de s'y préparer. Au niveau international, il a montré un activisme peu commun, répondant positivement (encore que de mauvaise grâce) aux propositions de l'ONU,invitant les visiteurs occidentaux, y compris une pléthore de journalistes qui s'étaient vu refuser précédemment l'entrée du pays, des députés français et américains et l'ancien inspecteur aux armements Scott Rider, et cherchant à mobiliser l'opinion publique arabe7. En mars 2002, l'Irak s'est exhibé à la Ligue Arabe à Beyrouth, utilisant cette occasion pour établir une normalisation
LES CAHIERS DE CONFLUENCES

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