Israël confronté à son passé

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L'auteur retrace et analyse la réception en Israël du courant d'historiens qualifiés de post-sionistes, apparu en 1988, et rapidement élargi à bien d'autres domaines culturels. D'abord tolérée, cette remise en cause de la version officielle de l'histoire de la création de l'Etat d'Israël et du sionisme fut progressivement censurée après que la seconde Intifada eut commencé.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296187672
Nombre de pages : 389
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ISRAËL

CONFRONTÉ

À SON PASSÉ
Essai sur l'influence de la « nouvelle histoire»

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Ariel FRANÇAIS, Islam radical et nouvel ordre impérial, 2007. Khalil AL-JAMMAL, L'Administration de l'Enseignement Public au Liban, 2007. Dr. Moustapha AL FEQI, Les Coptes en politique égyptienne. Le rôle de Makram Ebeid dans le Mouvement National, 2007. Mohamed Anouar MOGHIRA, Moustapha KAMEL l'égyptien. L 'homme et l'œuvre, 2007. Jean-Paul Chagnollaud, Palestine, la dépossession d'un territoire, 2007. Benjamin MORIAMÉ, La Palestine dans l'étau israélien, 2006. Réseau Multidisciplinaire d'Études Stratégiques, Analyse politique, stratégique et économique de la troisième guerre du Golfe. Iraqi Freedom, 2006. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et la bombe atomique, 2006. Hichem KAROUI, Où va l'Arabie Saoudite ?, 2006. J.-J. LUTHI, M. A. MOGHIRA, L'Égypte en république. La vie quotidienne. 1952 - 2005, 2006. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie-Liban 1918-1939,2006. Bassem KAMAR, Politiques de change et globalisation, le cas de l'Egypte, 2005. Liesl GRAZ, Mon dîner chez Saddam, 2005. Ephraïm DOWEK, Vingt ans de relations égypto-israéliennes, 2005. Elise GANEM, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale? 2005. Michel GUELDRY, Les États-Unis et l'Europeface à la guerre d'Irak,2005. Khalil AL-JAMMAL, Les liens de la bureaucratie libanaise avec le monde communautaire, 2005. Véronique BESNARD, Mise en images du conflit afghan, Rôles et utilisations de la photographie dans la presse internationale, 2005.

Moafaq Mohamed YOUSSEF et Marie Joseph CHALVIN, Un

Sébastien Boussois

ISRAËL

CONFRONTÉ

À SON PASSÉ
Essai sur l'influence de la « nouvelle histoire »

Préface de Dominique Vidal Postface de Charles Enderlin

L' Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo.fr

fr

ISBN: 978-2-296-04614-6 EAN : 9782296046146

A mon grand-père Marcel Thiriot

Remerciements
Ce livre se veut une version accessible à tous d'un sujet plus d'actualité que jamais, alors que nous allons fêter les 60 ans d'Israël l'année prochaine. Il est une version allégée de ma thèse de Sciences politiques, soutenue en juillet 2007 sous la direction de Jean-Paul Chagnollaud, professeur de droit à l'Université de Cergy-Pontoise, et intitulée:« Quand Israël se confronte à son passé: la présence de la nouvelle histoire dans la société israélienne ». Il ne prend donc pas en compte les derniers évènements de l'actualité. Je tiens à remercier les membres du jury: mon directeur, qui m'a aidé à mener à bien cette recherche de plusieurs années; Shlomo Sand, le président et rapporteur; Joseph Maila, second rapporteur, et Dominique Vidal. Ce travail n'aurait jamais pu exister sans la présence à mes côtés, ou plus loin, de quelques journalistes et spécialistes du conflit israélo-palestinien. Un conflit qui leur a malheureusement permis à la fois par sa durée exceptionnelle et son intensité de devenir les meilleurs référents. Je pense tout particulièrement à Paris, à Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, pour son soutien, sa relecture du présent ouvrage, sa préface et son amitié indéfectible; à Philippe Rekacewicz, cartographe au Monde diplomatique pour ses cartes généreusement offertes; à Aix-en-Provence le temps d'un livre et Tel-Aviv où il enseigne, à Shlomo Sand qui a apporté tout son soutien à mon travail; à Rome et Paris, à Gérard Grizbec et Claudie SaintPatrice pour leur relecture de mon travail et leur amitié; à Jérusalem, à Charles Enderlin, pour sa post-face, ses conseils pour cet ouvrage, mais aussi pour son travail, son courage et la confiance qu'il m'a accordée depuis notre rencontre lors du Rêve brisé en 2002 ; enfin à Bruxelles, à Marie-Claire Bourdoux pour sa dernière relecture générale du tapuscrit. Enfin, un merci à mes parents, ma sœur, Michel et à tous mes amis qui me soutiennent et croient en moi depuis le début. Et qui ont compris avant tous où je voulais aller. Et me poussent à aller encore plus loin. Au-delà d'un sujet comme celui des nouveaux historiens israéliens. Pour la compréhension d'un pays et d'une région tout entière. 7

Préface

Rien n'est plus stimulant que de voir une école de pensée importante, que l'on s'est efforcé de faire connaître, longtemps à contre-courant, prendre progressivement sa place dans le paysage intellectuel. C'est le cas de ceux qu'on regroupe, non sans quelque schématisation, sous l'étiquette de « nouveaux historiens» israéliens. A l'origine, seule une poignée de spécialistes, mesurait l'exceptionnelle contribution de ces chercheurs à l'écriture de l'histoire de leur pays. Vingt ans après la parution de l'œuvre pionnière de l'historien et professeur Benny Morris, de l'Université Ben Gourion, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, que son auteur n'a jamais reniée malgré une évolution politique souvent choquante, un plus large public commence à connaître - plus ou moins - l'existence et les thèses de ces historiens. Quelques-uns de leurs livres, hélas trop rares encore, sont traduits en francais. Et voilà que des étudiants, comme Sébastien Boussois dans ce livre issu de sa thèse, tentent de cerner leur influence sur la sociéte israélienne. Car les acquis des chercheurs dépassent la seule science historique. Leur révision du passé de l'Etat juif influe aussi sur le présent de ce dernier. Sébastien Boussois en propose ici une description et une analyse engagées, mais fines et détaillées. Il montre bien que la normalisation progressive de la société israélienne dans les années 1980 et 1990 est inséparable - même si le lien n'est pas mécanique - des travaux de Morris et consorts. A contrario, l'enterrement du processus de paix suite au sommet avorté de Camp David II a fait régresser brutalement la reconnaissance de l'Autre et de ses droits, que les « nouveaux historiens» avaient contribué à faire émerger et maturer. Lorsque nous avons, en 1998, publié pour la première fois Le Pêché originel d'Israël, L'expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens» israéliens ( Editions de L'Atelier), certaines voix critiques, parfois hystériques, se sont élevées. Ces réactions 9

allaient au-delà du réflexe de certains qui hurlent à l'antisionisme, voire à l'antisémitisme dès lors que l'on critique la politique de l'Etat d'Israël. Il s'agissait en fait d'un véritable contre-sens. Les « nouveaux historiens », c'est vrai, taillent en pièces la propagande israélienne traditionnelle. Oui, les rapports de forces militaires et stratégiques étaient favorables aux Juifs, et non aux Arabes, en 1948. Oui, les Palestiniens ont été en majorité expulsés, y compris au terme de nombreux massacres. Non, le gouvernement de David Ben Gourion n'a pas voulu d'un accord de paix avec ses voisins, au lendemain de la première guerre israélo-arabe. Mais comment oublier que ces vérités ont été mises à nu par des Israéliens? Benny Morris, Avi Shlaïm, Ilan Pappé, Tom Seguev et les autres sont l'honneur d'Israël. Leur courage, en l'occurrence, est d'autant plus remarquable qu'ils traitent, avec 1948, des origines mêmes de leur Etat comme du problème des refugiés palestiniens. Sébastien Boussois montre à juste titre, dans son premier chapitre, que d'autres n'ont plongé ni aussi vite ni aussi profondément dans les blessures de l'histoire de leur pays. Bref, les « nouveaux historiens» apportent ainsi la preuve que, malgré les conséquences de la détestable politique d'occupation et de colonisation, la démocratie israélienne peut encore servir de terreau à la critique de sa propre histoire. Mais jusqu'à quand le pourra-t-elle encore, si un parti fascisant s'impose au gouvernement du pays avec la complicité de toutes les formations politiques, gauche comprise?

Dominique Vidal Historien et journaliste au Monde diplomatique

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Préambule

LA MÉMOIRE ENTRE HISTOIRE ET POLITIQUE

« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été: désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d'avoir été est son viatique pour l'éternité ». Vladimir Jankélévitch dans La mémoire I 'histoire et l'oubli, de Paul Ricoeur

« Shla ïm, Pappé, tant d'autres et moi-même avons progressivement pénétré le système. Nos livres sont cités à l'université, et ils sont entrés dans un processus graduel, dans les programmes scolaires depuis les années 1990. Nous avons influencé la manière dont I 'histoire israélienne est écrite de nos jours. C'est un processus cumulatif et, au moment où Barak était Premier ministre, de plus en plus de gens acceptaient notre manière d'écrire et de percevoir le passé. Qui devint un corpus de vérités historiques en Israël. Un manuel comme celui d'Eyal Naveh a été influencé par nos travaux. Aujourd 'hui, quand à l'université on parle du problème des réfugiés, de mon livre: est-ce que cela a affecté la société israélienne et notamment le public? Les milieux académiques, c'est certain. Pour le public, je ne le sais pas véritablement. » Entretien avec Benny Morris, 27 janvier 2001, Jérusalem

Il

Ils sont cinq. Cinq chercheurs au départ à avoir en moins de vingt ans bouleversé les certitudes historiques qui étaient figées depuis cinquante ans dans la mémoire collective israélienne. Essayistes, journalistes ou historiens, Simha Flapan, Benny Morris, Tom Seguev, Ilan Pappé et Avi Shlaïm ne sont pas des révisionnistes au sens négatif du terme. Bien au contraire, ils apportent une relecture du conflit israélo-arabe objective, qui ne pourrait en aucun cas servir la cause de l'antisémitisme, ni même raviver un feu qui se nourrit suffisamment de lui-même. Il y a neuf ans, Israël pensait fêter dans la liesse les cinquante ans du retour à la «terre promise ». Toutefois, pour de multiples raisons, l'engouement n'a pas été total, preuve s'il en fallait que les mythes sionistes avaient bien vieilli. Il y a fort à parier que l'ambiance l'année prochaine, pour les 60 ans de l'Etat sera du même ordre. En 1948 donc, l'Occident concrétisa les intentions de bonne volonté à l'égard des Juifs inspirées par la déclaration Balfour de 19171. En effet, dans le fameux texte, les Britanniques promettaient de contribuer à la création d'un Foyer national juif. Après le départ des Anglais le 14 mai 1948, l'Etat d'Israël naquit sur un territoire qui sera après la première guerre israélo-arabe, de 30% supérieur à celui prévu par l'ONU. Toutefois, l'histoire officielle n'a retenu qu'une vision

édulcorée de l'appropriement des lieux par le Yichouv - le creuset
israélien déjà sur place avant la guerre. Le peuple palestinien présent depuis des siècles sur cette terre arabisée se serait... volontairement exilé selon l'histoire officielle israélienne. Sur la terre d'Israël, une politique de judaïsation de la société israélienne et par conséquent de marginalisation des gentils - non-juifs - a conduit cinq décennies plus tard à une profonde crise de société. L'histoire a été en partie manipulée. Contrairement à la version officielle, on apprend que les forces juives ont chassé les Palestiniens de leurs terres, puis pillé et détruit leurs villages. Jeune, l'Etat israélien à la veille du premier conflit israélo-arabe en 1948 renforce son capital de sympathie occidentale déjà acquis depuis la guerre. Or, Israël est suréquipé militairement « alors qu'au regard des standards mondiaux, l'organisation militaire qui livra et gagna la guerre d'indépendance était encore faible et déstructurée» pour Martin Van Creveld dans Tsahal, histoire critique de la force

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Voir cartes en annexes. 12

israélienne de défense} . Le conflit, nous disent les nouveaux historiens, ne peut donc plus se présenter comme un simple combat de David (Israël, petit Etat frêle) contre Goliath (les pays arabes s'ils étaient véritablement coalisés). Il n'y aurait donc rien d'étonnant à la défaite arabe. Il faut bien le dire, le monde est envahi depuis les années 1990, la chute du bloc soviétique et l'effondrement du Mur en Allemagne, par un réinvestissement de la mémoire collective par les nations. L'individu en tant qu'acteur social et agent de l'histoire « doit» se souvenir. Il doit dirons-nous effectuer un «travail de mémoire », comme une injonction à fouiller dans les tréfonds de sa mémoire pour détrôner l'histoire totémique. Il est difficile de saisir tout l'enjeu de la nouvelle histoire en Israël si l'on ne garde pas en tête ce phénomène. L'homme n'a de cesse de revisiter son passé au nom de toutes les vérités et l'on envisage la dimension tragique que prend cette tâche pour le « peuple juif », pour qui le passé compte plus que tout. Nous n'avons jamais autant parlé du travail de mémoire, de mémoire collective, jamais autant réfléchi sur la notion de responsabilité historique, d'amnistie, de pardon, d'oubli, dans un monde multipolaire éclaté depuis la fin de la guerre froide. Parce qu'il n'y a jamais eu autant de zones de tension et de conflits interétatiques et nationaux. A vouloir par trop sacraliser la mémoire, on pourrait bien en faire un nouvel instrument politique, sujet à toutes les révisions. Le XXe siècle a connu de grands événements tragiques qui ont marqué et marqueront encore la conscience collective, c'est à souhaiter, pour plusieurs siècles. Le Ille Reich est de sinistre mémoire avec les 50 millions de victimes de la guerre mondiale qu'il a faites dont 6 millions de Juifs exterminés. Pourtant, on le verra par la suite, la focalisation mémorielle sur l'unicité de l'expérience juive a occulté pendant des décennies au monde les autres victimes du régime nazi. L'enrichissement de la mémoire a un prix, tout comme celui de l'écriture de l'histoire. L'importance de la Seconde Guerre mondiale, comme clé du siècle dernier, a posé la question des outils mis à la disposition de l'historien pour tenter d'écrire à tête reposée une histoire dépassionnée. La phase initiale de l'historiographie commence avant tout par le « geste d'archivation »2. L'homme se doit de laisser une trace de ses actes. Le second élément est le témoignage.
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Editions du Rocher, 1998, Paris. Histoire et Vérité, Le Seuil, Paris, 1955. 13

La discontinuité liée aux effets de distanciation ne doit pas être aggravée par la subjectivation extrême du témoignage. Ce dernier perd toute force dès l'instant que le récit verse dans «l'obsession de 1'horreur », selon 1'historien Paul Ricœur1. Il peut y avoir « crise du témoignage », dès lors qu'il contribue simplement au travail de deuil ou d'exultation des souffrances vécues. Et l'historien fait ici référence à l'éclosion légitimante de l'outil-témoignage lors de la sortie des camps de concentration. Parce qu'à ce moment précis, l'histoire paraît impossible à écrire tant la souffrance, la douleur, la compassion aussi humaines soient-elles, font perdre au chercheur toute froideur d'esprit. Il faut donc se préserver de ce que Paul Ricœur appelait « l'obsession de I 'horreur », qui ferait perdre toute crédibilité au témoignage et au travail historique. Sans établir de lien ou de parallèle direct avec le courant des nouveaux historiens israéliens, il est intéressant de s'arrêter un instant sur l'Ecole des Annales, courant historique fondé par Marc Bloch et Lucien Febvre notamment. Ce mouvement s'est confronté longtemps à cette question puisqu'elle a fait de la « psychologie historique» et de « l'histoire des mentalités» une de ses spécialités. Le travail de l'histoire s'effectue depuis quelques années à nouveau par la « crête» avec le retour de l'événement. L'Ecole des Annales est revenue sur de grandes dates qui ont jalonné l'histoire de France et marqué durablement le cours de celle-ci. Le problème majeur de l'immédiateté historique, traduite par l'analyse instantanée d'un événement historique (une guerre, un attentat), c'est que « les petits se taisent », comme le souligne Paul Veyne2. Une crise de cet ordre est tout à la gloire de l'ordre en place et c'est pour lui le moyen de fédérer la nation tout entière. Car précise Ricoeur: « un petit a presque toujours à perdre» à parler. Aujourd'hui, les «lieux de mémoire» fleurissent pour tenter de réhabiliter la mémoire de ces petits. Titre de l'une des grandes œuvres collectives de Pierre Nora3, le concept gagne sur le terrain une importance croissante dans le monde. C'est ainsi le cas de certains mouvements pacifistes israéliens qui marquent d'une pierre la place des villages palestiniens détruits en 1948. La question du post-sionisme s'inscrit en plein cœur du débat sur l'avenir de l'Etat israélien. Qui plus est après la guerre ratée du
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3

Ibid. Comment on écrit ['histoire? Le Seuil, Paris, 1971.
Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, « Bibliothèque des

Histoires », Gallimard, Paris, 1984. 14

Liban en 2006, les scandales politiques en cascade, l'émergence d'une nouvelle classe politique des moins socialistes que jamais, l'approche des 60 ans d'Israël et l'évolution en dents de scie de ses rapports avec le Fatah après la prise du pouvoir à Gaza par le Hamas. Shlomo Sand, professeur d'histoire à l'Université de Tel-Aviv recadre le débat en une définition simple du sionisme, de l'antisionisme, et surtout... du post-sionisme: « Les nouveaux historiens ouvrent une brêche majeure. Ils ne se considèrent pas comme antisionistes, car, de nos jours, cela signifierait s'opposer à l'existence même de l'Etat d'Israël. Mais la plupart d'entre eux ne se considèrent pas non plus comme sionistes, dans la mesure où l'Etat, à leurs yeux, ne pourra demeurer durablement un Etat juif: il faudra qu'il devienne un Etat de tous ses citoyens, juifs comme arabes, juifs comme musulmans et chrétiens. Voilà très exactement, ce que signifie post-sioniste' : normalisations extérieure et intérieure vont de pair ». Est-ce un danger pour Israël que d'entamer ce processus critique? Pour les plus fervents défenseurs du sionisme « originel» comme Anita Shapira, professeur d'histoire à l'Université de TelAviv, oui: «Le post-sionisme vit sa vie ici, en Israël. Il publie ses propres collections d'ouvrages, organise ses colloques, gangrène des journaux comme Haaretz par exemple. Il ressemble beaucoup à une secte, et on pourrait croire que la moitié du pays a viré postsioniste ». Et les questions se multiplient alors d'elles-mêmes, en soulevant d'autres. «Si l'on croit qu'ilfaut 'rendre' à un peuple une terre parce qu'il assure l'avoir détenue il y a 3 000 ans, le monde va devenir un asile de fous [...] Eretz Israël est né dans le Talmud. Le sionisme en a eu besoin comme d'un élément justificateur» (Shlomo Sand). « Jamais personne n'avait osé dire ce qu'a dit Benny Morris» (Avi Shlaïm). «Je pense que les nouveaux historiens ont eu une influence limitée» (Ilan Pappé). «Je regarde souvent ma classe avec une grande tristesse: bien que d'allures physiques très différentes, ils se croient tous descendants d'Abraham. A Tel-Aviv il y a même des chercheurs qui cherchent l'ADN juif» (Shlomo Sand). «Beaucoup d 'historiens ont, les uns opté pour la "nouvelle histoire ", les autres choisi l'extrême droite alors qu'ils se côtoyaient dans les mêmes bataillons, les mêmes guerres» (Michel Warschawski, pacifiste et fondateur du Centre d'information alternative - AIC - à Jérusalem). «Être sioniste, cela doit signifier deux choses: le soutien à la création de l'État d'Israël et la mise en œuvre de tous les moyens nécessaire pour le préserver» (Benny Morris). « Le débat entre des 15

sionistes brandissant le mot IShoah' et des post-sionistes scandant IExpulsion' est sans fin» (David TaI, historien à l'Université de Syracuse)... Les plus convaincus de la nécessité de maintenir l'idée d'un Etat «juif et démocratique », comme Elhanan Yakira, professeur de philosophie à l'Université hébraïque de Jérusalem, soutiennent inlassablement: «Le sionisme, c'est la seule réponse possible à la question de l'autodétermination des Juifs. Oui ou non, les Juifs ont-ils droit à un État? » Shlomo Swirsky, sociologue et directeur du Centre Adva est loin de tout cela: « Le sionisme a pris fin le 15 mai 1948, dès l'instant où un État ethniquement juif a vu le jour. Il n'a plus aucune légitimité, ni politique, ni sociologique, ni culturelle. Nous nous trouvons désormais dans une ère de post-sionisme. » Ces quelques citations illustrent bien que s'intéresser aux nouveaux historiens, est plus que d'actualité, et qu'eux comme les forces critiques du sionisme ne sont «pas une honte pour l'Etat d'Israël », selon les termes de Dominique Vidal, historien et journaliste au Monde diplomatique, mais au contraire une formidable chance pour lui de s'assurer un avenir plus serein, pour lui-même et la région tout entière.

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Partie I

LES « NOUVEAUX HISTORIENS » DANS LES MOTS

Chapitre 1
UNE RELECTURE DU PASSÉ DE L'ÉTAT JUIF

« On n'en finira jamais de critiquer ceux qui déforment le passé, le réécrivent, le falsifient, qui amplifient l'importance d'un événement, en taisent un autre,. ces critiques sont justes (elles ne peuvent pas ne pas l'être) mais elles n'ont pas grande importance si une critique plus élémentaire ne les précède: la critique de la mémoire humaine en tant que telle ». Milan Kundera, L'ignorance

Les vingt années de recherche d'une poignée d'historiens israéliens ont entre autres contribué à l'effondrement du consensus autour de la construction de l'Etat moderne d'Israël. Ce courant des nouveaux historiens a conquis sa notoriété, et une partie du paysage scientifique et politique de l'Etat israélien. Une étape au service de la normalisation du pays, où l'accélération du mouvement s'est opérée depuis le cinquantenaire de la fondation de l'Etat en 1998, jusqu'en 2000 et le début de la seconde Intifada. Longtemps, cette minorité n'a suscité que l'indifférence et l'incompréhension. Courant minoritaire, la nouvelle histoire a fait son chernin: en publiant The Birth of the Palestinian Refugee Problem 1947-1949, Benny Morris précipite en 1987 le mouvement sur le devant de la scène et rend publique et officielle son existence. Renvoyant historiens palestiniens et précurseurs israéliens devant leurs responsabilités et leur incapacité à communiquer auparavant.

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1. La « nouvelle histoire », un courant récent et hétérogène Les nouveaux historiens les plus connus sont finalement peu nombreux, pas tous traduits en langue étrangère, ni même à ce jour en hébreu1. Le système de publication en Israël est bien spécifique: lorsque l'on est professeur d'université ou chercheur affilié, il est toujours préférable de publier le résultat de ses travaux d'abord en anglais, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C'est ainsi qu'une poignée de chercheurs a conquis ses lettres de noblesse en se faisant connaître du public étranger européen notamment, avant même d'être connu en Israël. Qui sont les nouveaux historiens? « Dans la plupart des pays, les historiens traditionalistes précèdent les historiens révisionnistes.
Ce n'est pas le cas ici. Sur 1948, il n y avait rien », explique David

TaI. Tous juifs, ils vivent presque tous en Israël, mais se déplacent régulièrement en Europe et aux Etats-Unis. Il n'existe pas d'unité du courant et les origines sociales, les orientations professionnelles et politiques diffèrent. Tous ne sont d'ailleurs pas historiens de formation; certains sont journalistes ou encore engagés dans le combat politique. Il convient de préciser, avant toute poursuite du parcours biographique de ces hommes, que selon les propres termes de Dominique Vidal, auteur du premier livre en français qui leur soit consacré, «il n y a pas d'école de la nouvelle histoire»2. Ces historiens ont mené leurs recherches indépendamment de toute structure, selon des méthodes différentes mais qui peuvent rappeller de loin celles de l'Ecole des Annales sur un aspect majeur: les archives comme moteur d'analyse. Commençons par Simha Flapan. Décédé en 1987, il est le premier vrai «nouvel historien », alors qu'il n'était qu'essayiste de talent. Né en Pologne en 1911, il émigre en Palestine en 1930. Il s'est inscrit toute sa vie durant dans le militantisme... Homme pluriel, auteur, éditeur, il devient secrétaire national du parti Mapam. Fondateur de la revue New Outlook, consacrée au Moyen-Orient, il a aussi créé l'Institut pour la recherche sur la paix en Israël. Benny Morris, né en 1948 au kibboutz d'Ein Koresh près de Haïfa, est le pionnier du mouvement des nouveaux historiens. Parce que véritable historien d'abord formé à Jérusalem, et titulaire d'un doctorat obtenu à Cambridge ensuite. Il inaugure, alors qu'il est journaliste au Jerusalem Post, le contre-courant à l'histoire officielle en publiant le premier ouvrage de remise en cause profonde des idées 20

reçues en Israël: The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 19471949, en 19873. Précurseur du courant, même s'il nie être l'inventeur de l'étiquette «nouvelle histoire », Benny Morris en est le chef de file incontesté. Le plus rigoureux de tous et le premier dont les ouvrages aient été publiés en hébreu. Dans un article du périodique juif américain Tikkun en 1988, il qualifie pour la première fois les travaux de ses collègues (Avi Shlaïm et Ilan Pappé) d'« historiographie nouvelle ». Il oppose de façon inédite ancienne histoire et nouvelle histoire. Le parcours de Benny Morris est caractéristique des embûches posées à la diffusion de la nouvelle histoire en Israël. Remercié de son poste à la sortie de son ouvrage en 1987, il se concentre exclusivement par la suite à l'histoire académique. A sa droite politique, il a suscité les attaques des fervents défenseurs de Ben Gourion et des fondateurs de l'Etat, tous issus des rangs de la gauche israélienne. Titulaire d'un poste honoraire de professeur des universités, il s'est vu refuser l'accès à une chaire pendant plus de douze années. En 1998, le président de l'Université de Beer-Sheeba dans le Neguev cèdera et l'incorporera finalement au sein de son établissement. Ilan Pappé, né en 1954 à Haïfa, y est professeur à l'université de la troisième ville du pays. Il se revendique ouvertement du parti communiste Hadash et se dit aujourd'hui résolument antisioniste. Il a fait ses études à l'Université hébraïque de Jérusalem. Contrairement à Benny Morris, c'est un historien très engagé et largement investi encore aujourd'hui dans la lutte politique. Ilan Pappé soutient depuis longtemps les positions palestiniennes. Il déclarait même lors d'un colloque à Paris, en février 2005, qu'au risque d'aller à contre-courant

une nouvelle fois, il ne croyait pas en la solution « deux peuples deux Etats ». Il soutient la vieille alternative binationale, un Etat pour deux peuples, pour une résolution profonde du conflit: il serait même devenu «arabe» selon les propos mêmes de Benny Morris. En septembre 2007, il quitte Israël pour aller enseigner au Royaume-Uni et fonder un centre de recherche pour la paix. Comme il nous le confiait: « Il est impossible d'être à l'université en Israël et critique de l'Etat d'Israël et du sionisme. J'espère poursuivre aussi plus sereinement ma carrière, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. » Michel Warschawski nous confiait être du même avis: «Pappé a vraiment été persécuté pour son travail et pour ses idées, et cela l'a marqué. Trop sans doute. C'est sans doute pourquoi il a décidé de miser sur sa popularité à l'étranger plutôt que sur une inscription dans les combats que nous menons ici, parmi les Juifs et avec les 21

Palestiniens, Je ne crois pas que la posture du bouc-émissaire mène très loin.» Aujourd'hui, même si Pappé a quitté Israël pour le Royaume-Uni, il préside encore l'Institut d'études palestiniennes Emil Tourna, après avoir aussi dirigé l'Institut de recherches pour la paix de Givat Haviva. Avraham - « Avi » - Shlaïm, est né en 1945 en Irak. Oriental et sioniste, il est professeur de relations internationales au fameux St Antony's College et à l'Université d'Oxford. Il a grandi en Israël où il a fait son service militaire. En rendant compte de ses recherches dans le quotidien The Guardian, depuis la Grande-Bretagne, il donne un point de vue d'exilé intéressant. Shlaïm, qui fait partie comme beaucoup des décus du sionisme, affirme que le désenchantement a également gagné les libéraux. Dans le quotidien Haaretz, il n'hésita pas à dénoncer à de multiples occasions les massacres orchestrés par le gouvernement et la Hagana elle-même. L'extrême-droite est minoritaire et ne peux être accusée de tous les maux des Palestiniens. Elle est déjà responsable du massacre de Deir Yassin perpétré les 9 et 10 avril 1948 par les troupes de l'Irgoun de Menahem Begin et du Lehi d'Itzhak Shamir, futurs Premiers ministres. Tom Segev, comme Benny Morris, pratique à la fois le journalisme et l'histoire. Fils de Juifs allemands, né en 1945, ce pilier du quotidien Haaretz a écrit de nombreux livres, mais aucun à proprement parler sur la guerre d'indépendance de 1948 en tant que telle. Son premier ouvrage, 1949- The First Israelis, portait sur les débuts de l'État juif; son second The Seventh Million sur l'attitude d'Israël à l'égard du génocide; puis il s'intéressera ensuite au mandat britannique avant de publier, cette année: 1967: Six jours qui ont changé le monde. Au-delà de la diversité des époques qu'il aborde, Segev bouscule depuis longtemps les tabous et en cela s'apparente aux nouveaux historiens. Boaz Evron, spécialiste de l'Holocauste, publie Jewish State or Israeli Nation? en 1995. Pour le professeur d'histoire de Tel-Aviv, Shlomo Sand: « La lecture de ce livre a été un choc ». Préconisant tout signe extérieur de judaïsme pour l'Etat d'Israël, le journaliste Evron inaugure le dossier postsioniste d'une partie de l'intelligentsia israélienne, non issue de l'université. Baruch Kimmerling, né en 1939 en Roumanie et qui vient de mourir en mai 2007, est le principal représentant de la sociologie postsioniste et réfléchit à son tour sur l'histoire. Professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem, ainsi qu'à Cambridge et Seattle, il ne se présentait pas par définition comme un nouvel historien mais plutôt 22

comme un diffuseur de leur idéologie. Par conviction, il a dénoncé le consensus sur l'unicité de l'expérience juive comme seule susceptible de rendre compte de l'installation d'Israël et de l'appropriation des terres des Palestiniens par le Yichouv. Dans la démocratie israélienne, les nouveaux historiens favorisent le pluralisme et se posent en porte-à-faux par rapport à la vieille rhétorique sioniste. En cela, le mouvement récent amorce une nouvelle phase de déconstruction historique. La nouvelle histoire s'est déjà répandue sur le territoire et le consensus autour de l'histoire officielle d'Israël est certes déjà ébranlé. Mais les héritiers de Ben Gourion menacent d'attaquer en justice le président de l'université qui porte son nom, s'il ne se sépare immédiatement de Benny Morris. Soit le président écarte l'historienjournaliste, soit il ôte l'appellation « Ben Gourion» de l'université... Finalement, chacun a retiré ses plaintes et Benny Morris poursuit toujours ses enseignements à l'université du Neguev. Si les précurseurs de la nouvelle histoire, sociologues ou romanciers contestataires de l'histoire officielle, étaient largement communistes ou sionistes de gauche dans les années 1950, le mouvement actuel n'est plus tout à fait orienté ou ciblé politiquement. Il faut comprendre qu'il existe une grande diversité d'opinions et, en cela, la nouvelle histoire ne constitue pas un courant de pensée uni. Deux exemples prouvent la divergence entre certains des historiens, dont Ilan Pappé et Benny Morris. Si le second se refuse à employer l'historiographie à des fins politiques, il en va autrement pour Ilan Pappé qui, de par son implication, entend bien utiliser les résultats de ses recherches sur le terrain. Outre sur les questions pratiques, il leur arrive de s'opposer sur la nature d'accords bien particuliers. Par exemple, Benny Morris soutient avec fermeté qu'il n'y a pas eu de plan central d'expulsion des Palestiniens émanant du gouvernement israélien en 1948, ce que réfute complètement Ilan Pappé encore aujourd'hui. Concluons en citant l'intellectuel américain Edward Said dans Israël-Palestine: l'égalité ou rien4 : « Ce qui est intéressant, c'est la contradiction - frisant la schizophrénie par moments - dans le discours des nouveaux historiens: ils recherchent tous la vérité, mais celle-ci se heurte aux querelles d'historiens et aux divergences d'interprétation. En cela, la nouvelle histoire a cet avantage de ne pas paraître comme unfront uni à l'attaque d'un vieux courant de pensée, mais bien un courant de réflexion qui s'alimente et s'enrichit de confrontations et de débats d'idées ». 23

2. Les « nouveaux historiens » dans l'espace public
« Il sera fondé sur le principe de liberté, de justice, de paix, ainsi que cela avait été conçu par les Prophètes d 'Israêl, il assurera une complète égalité sociale et politique à tous ses citoyens, sans distinction de religion, de race ou de sexe ». Déclaration d'Indépendance de l'Etat d'Israël, extrait de l'article Il

Comment la nouvelle histoire, vision réaliste et marginale du passé israélien en 1978, s'extirpe-t-elle en partie du champ intellectuel et universitaire pour contribuer à la vague d'ouverture que connaîssent l'opinion et les médias deux décennies plus tard? Quels mécanismes ont facilité la vulgarisation et brisé le consensus? Nous présentons là un bref aperçu de ce que nous ne manquerons pas de développer largement dans la seconde partie de notre exposé. Il faut dire avant tout que la «nouvelle histoire» n'est pas révolutionnaire. Ce qui est remarquable c'est qu'elle acquiert une certaine reconnaissance, bien au-delà de méthodes employées, finalement classiques, par le bouleversement des mentalités de la société israélienne. Jusqu'aux années 1980, ces historiens n'ont eu aucune résonance, d'une part parce que leurs travaux n'étaient pas achevés, mais surtout parce que personne n'aurait été prêt à en entendre le contenu. L'invasion en 1982 du Liban par Israël, dont les impacts sur la diffusion du courant seront analysés dans le second chapitre, marque une nouvelle étape dans la propagation de la « nouvelle histoire ». Elle y prend un caractère public avec la parution du livre de Benny Morriss, et se propage dans les cercles universitaires et journalistiques. Elle entre officiellement dans l'espace public en 1987 au moment où Benny Morris publie un article dans les colonnes du Journal of Palestine. Longtemps cantonnées à la presse spécialisée, les thèses gagnent les colonnes de débat du Haaretz et sont relayées par la publication croissante d'ouvrages en anglais sur le sujet. La guerre du Golfe en 1990, période de tous les bouleversements au Moyen-Orient, fait véritablement basculer le travail universitaire dans le champ politique. 24

L'année 1998 marque une nouvelle étape décisive. La commémoration et le repli d'une société sur son passé constituent la meilleure période de remise en cause, d'interrogation d'une société. Que commémore-t-on et y a-t-il légitimité à le faire? Après la presse spécialisée, puis les quotidiens généralistes, le débat gagne les médias de masse comme la télévision. Même la très sérieuse et conformiste série télévisée Tekuma, en célébrant le cinquantenaire de l'Etat israélien, a consacré quelques minutes aux grandes thèses de la nouvelle histoire. L'impact psychologique sur les spectateurs est fort. Un reportage centré sur l'année 1948 fait état des conditions d'expulsion des Palestiniens par Israël. Surtout de la clandestinité, les analyses percutantes des nouveaux historiens se voient enfin enrichies dans l'espace public d'images, de vidéos, de preuves des faits qui accusent ouvertement le pouvoir de Ben Gourion. Encore système de représentations minoritaire, le courant attire l'attention parce qu'il a au moins le mérite d'exister. Mais c'est aussi parce qu'il existe désormais aux yeux de l'extérieur qu'il attire le regard du public néophyte. Un public qui se refusait à remettre en cause des schèmes de pensée qu'il avait intériorisés dès son plus jeune âge. La nouvelle histoire a travaillé en quelque sorte sur son terrain de prédilection: les mentalités. Avant 1978, toutes les thèses ditesnouvelles avaient été défendues par certains, soutenues par d'autres, mais la nouvelle histoire qui apporte sa légitimité par la preuve. Restait un terrain sensible: celui de l'éducation de la jeunesse, creuset de la nation israélienne future. En 1999, un nouveau manuel d'histoire6, « révisionniste» pour certains extrémistes, est adopté par le gouvernement Barak. Un nouveau pas puisque l'auteur, Eyal Naveh, soulève les questions fondamentales de la nouvelle histoire, tels la responsabilité du problème des réfugiés palestiniens, ou le véritable rapport de forces lors du premier conflit israélo-arabe en 1948. L'auteur y souligne ainsi qu'à l'orée de la guerre, il était plutôt favorable propice aux forces juives. Un des premiers actes du gouvernement Sharon en 2000 fut de retirer cet ouvrage des salles de classe des jeunes élèves israéliens. La droite espère maintenir encore les tabous en reculant devant la vérité. Encore doit-elle pouvoir compter sur les acteurs qui ont mené à l'indépendance du pays. Or, l'armée elle-même abat le mythe: un groupe de chercheurs issus des services de renseignement de Tsahal a publié un ouvrage intitulé La lutte pour la sécurité d 'IsraëI7. S'ils légitiment, par le choix judicieux du titre, les interventions de Tsahal, 25

ils restent prudents sur la supposée infériorité militaire israélienne en 1948 face aux Arabes. Par un accès privilégié aux archives de l'armée, ces chercheurs amènent la preuve irréfutable qu'Israël a falsifié son histoire: 32 000 combattants en 1948 étaient alignés du côté israélien contre 32 500 soldats côté arabe. Israël n'était donc plus cet Etat faible confronté au Goliath arabe. Bien sûr, Ben Gourion entretient en personne l'idée. Simha Flapan relève dans son ouvrage The Birth of Israël. Myths and Realities, un extrait du discours du dirigeant du 16

juin 1948 : « 700 000 Juifs se mesurent à 27 millions d'Arabes - un
contre 40 ». Enfin, l'ouvrage militaire cité plus haut analyse au regard des grandes décisions de Tsahal et Ben Gourion la manière dont les Palestiniens ont été expulsés de leur propre territoire.

3. Précurseurs

palestiniens et marxisants des nouveaux historiens

Bien entendu, les historiens palestiniens ont soutenu pendant 50 ans tout ce que les nouveaux historiens israéliens vont « révéler ». Globalement, les précurseurs des nouveaux historiens israéliens rejoignent les thèses défendues par ces historiens palestiniens, mis à l'écart dans le champ scientifique et historique sur la question. Il y a pourtant beaucoup de scientifiques palestiniens qui se sont attachés à

montrer - sans réellement démontrer - la puissance d'Israël en 1948,
l'expulsion et la destruction de villages entiers de Palestiniens. L'histoire a toujours constitué une arme intellectuelle chez les Palestiniens afin de lutter contre le sionisme. Pourtant, peu de noms viennent à l'esprit si ce n'est ceux de Walid Khalidi, historien ayant enseigné notamment à l'Université d'Harvard, ou Elias Sanbar, historien palestinien vivant en France et directeur de la Revue d'études palestiniennes. Ce dernier nous précisait, lors d'un entretien en 2002, que les plus grands historiens du monde arabe sont issus... de Palestine. Gadi Algazi, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Tel-Aviv, explique: «Pendant plus de vingt ans, des historiens palestiniens ont défendu en vain une vision proche de celle que Morris développera, mais plus radicale. Dès 1961, par exemple, Walid Khalidi analysait lucidement la politique d'expulsion des forces israéliennes, dans son étude' 'Plan Dalet : the Zionist Masterplan for the Conquest of Palestine" . Si des journalistes comme Edward Saïd se 26

sont initiés depuis l'étranger à la recherche historique, notamment dans Israël, Palestine; l'égalité ou rien8 au travers d'articles parus dans la presse internationale, les vrais historiens sont de fOffi1ation universitaire aujourd'hui. Parce que la rigueur scientifique doit être à la hauteur de l'enjeu, une jeune génération commence à faire pression afin d'accéder aux archives arabes. De grands noms dans le monde arabe prouvent le foisonnement intellectuel de la Palestine, même si tout le monde s'est essayé à faire de l'histoire sans nécessairement toutes les compétences requises. Retenons cependant de grands noms tels l'historien KhalidiUniversité de Chicago -, Habbas - spécialiste de l'Andalousie - ou même au XIVe siècle, Ibn Battatu. La jeune génération provient en partie de l'Université de Californie, où exilée elle a pu profiter à la fois de la distance de réflexion, et de l'opportunité de raisonner loin des sources: ce sont des historiens comme Saliquali, Boumani ou Nur Masalha9. Tous ces auteurs puisent cependant dans les archives de l'Institut d'Etudes Palestiniennes à Beyrouth, mais également à Londres où beaucoup de documents sont consultables. Sur l'époque du mandat britannique, Elias Sanbar précise toutefois qu'il ne peut être fait de parallèle entre histoire palestinienne et nouvelle histoire israélienne. Si leurs thèses se recoupent souvent

sur des idées des historiens palestiniens - sûrement les premiers à
dénoncer l'expulsion, mais méprisés dans les années 1950 -, leurs fondements sont largement différents. Il n'y a pas de nouvelle histoire en Palestine puisque les Palestiniens « n'occupent pas et n'ont mis aucun peuple à la porte », explique l'historien. D'autant que, pour le directeur de la revue, il n'y a nouvelle histoire que s'il est question de remise en cause du discours dominant. Jusqu'en 1948, les écrits historiques se révélaient scientifiquement peu fondés, mais l'évolution de la conjoncture au Proche-Orient a poussé premièrement les historiens de Palestine à consolider leurs analyses, puis des historiens d'Israël à faire de même. D'où l'apparition de la nouvelle histoire en pleine période de doute existentiel en Israël. Ces écrits d'avant guerre sont des chroniques qui tentent de faire remonter le temps jusqu'il y a... 2 000 ans. Analyse naïve et peu pertinente qui consisterait à savoir qui des Germains, des Romains ou des Francs notamment occupaient en tout premier notre futur hexagone afin de restituer au premier arrivé son dû... C'est un type d'analyse irrationnel et stérile qui bouleverserait l'équilibre du monde et remettrait en cause l'ensemble des nations sur terre. 27

Les analyses des Palestiniens comme celles des Israéliens d'avant guerre s'inscrivent en faux par rapport à la réalité: pour Sanbar,« elles tentent d'illustrer la défense des droits palestiniens dès l'Antiquité.»lO La nouvelle histoire cherche à évacuer ces retours en arrière, à incorporer la réalité d'aujourd'hui afin d'analyser les événements du passé (mais aussi les discontinuités et les silences de l'ancienne histoire) et appréhender l'avenir du jeune Etat israélien. Dans leur chapitre «La terre impossible », Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, les chercheurs et auteurs du livre Israël imaginaire, soulignent la décadence imminente du sionisme comme force mobilisatrice de la nation israélienne. Pourtant, rien ne l'a remplacé officiellement, si ce n'est pour certains la nouvelle histoire qu'ils qualifient, malgré les pressions contraires de « post-sionisme », dans la mesure où le courant présente une relecture du sionisme éclairé par ses travers et ses déviances. Le sionisme n'a pas disparu, mais Israël serait entré dans une ère nouvelle de son histoire qui commence inévitablement par un inventaire de son passé récent. Si le courant perce dans les années 1980, notons que la réalité de la construction de l'Etat actuel d'Israël présentée par ses dirigeants sionistes a fait l'objet de vives critiques dès les années 1950. La thèse d'Israël-société coloniale a été soulevée dès 1948 par les opposants à la formation d'un Etat « de tous les Juifs ». Les premiers à s'en indigner sont les mouvements marxisants ainsi que quelques personnalités du mouvement communiste qui vouent bien sûr à la culture impérialiste une haine farouche et se présentent comme des précurseurs. Le clivage histoire/nouvelle histoire d'Israël aurait pu constituer une séquelle ou un reliquat de la Guerre froide. Or, la majorité de ces nouveaux historiens n'est pas marxisante et la légitimité n'est conférée qu'à celui qui dispose de preuves. Tout ce qu'affirment les nouveaux historiens était connu, dénoncé et condamné, mais il manquait aux penseurs marxisants, pionniers de la remise en cause... la preuve. Aujourd'hui, les marxistes attachés à la question palestinienne ne peuvent que renforcer leur rôle de supporters de la classe dominée. Des sociologues marxisants comme Gershon Shafir11, professeur à l'Université de Californie de San Diego, soulignent dans leurs analyses le caractère répété de l'acquisition plutôt forcée des sols en Palestine par les Juifs d'avant 1948. Comparant la spécificité commune, pionnière et coloniale, des migrants juifs dans les années 1880 à ceux d'Afrique du Sud (les Boers), des Etats-Unis (les White Anglo-Saxon Protestants) et de là, où tous les blancs se sont installés 28

au détriment des populations indigènes, l'auteur dénonce les abus de ceux que les marxistes nomment impérialistes. Sous l'influence du baron Rotschild et pour des motifs économiques, les Juifs de Palestine éprouvent le besoin de s'approprier une partie des terres afin d'assurer leur propre sécurité et assurer leurs propres récoltes. Les implantations passent rapidement sous contrôle de la Jewish Colonization Association et la lutte pour la modernisation et l'autosuffisance s'engage dès le début du xxe siècle entre Juifs et Arabes. L'auteur souligne pertinemment le caractère précoce du processus de colonisation qui agite encore la région et fait l'objet de vives critiques de la part des défenseurs de la paix. Comment en quelques années faire abandonner à un peuple une politique qu'il mène de manière récurrente depuis plus d'un siècle? D'autant que les premiers kibboutzim datent du début du xxe siècle et ont imprégné irrémédiablement le pays d'une culture de défense, d'isolement à l'égard de l'extérieur et d'exclusion des non-membres du système. Une manoeuvre qui exclut également la population autochtone du marché du travail dès lors à l'écart du progrès, de l'exploitation agricole et de la survie. Puisque l'appropriation juive réduit les surfaces de culture des Palestiniens, plus nombreux et plus éloignés, des systèmes d'irrigation moderne. De nombreuses personnalités et mouvements du paysage politique ont dénoncé la politique des dirigeants d'Israël dès la formation de l'Etat. S'il est intéressant d'étudier leur vision, elle l'est principalement parce qu'elle est juste au regard des nouveaux historiens. Mais également parce qu'elle reporte sur le terrain du Moyen-Orient les affres idéologiques de la Guerre froide. La position diplomatique du bloc soviétique est ambiguë: d'un côté, il espère que le retour à la terre de milliers de Juifs russes puisse imprégner le creuset israélien des idéaux communistes. Pourtant, il craint de l'autre le soutien des Etats-Unis envers le jeune Etat et le renforcement d'un leadership américain dans la région. C'est pour cela qu' Andrei Gromiko, représentant des intérêts soviétiques aux Nations Unies de 1946 à 1949, lors d'une Assemblée générale en mai 1947, se prononce pour un Etat judéo-arabe unique avec des droits égaux pour les Juifs et les Arabes, au cas où la solution des deux Etats se révélerait irréalisable. Les sionistes ne cachent pas leur surprise lors de cette annonce, car longtemps les Soviétiques ont été des adversaires acharnés du sionisme. L'URSS joue les contrepoids à l'implantation américaine au Proche-Orient, et au-delà d'une forte présence russe, espère une 29

collaboration des Juifs expatriés, messagers souhaités du communisme. Ainsi, les marxistes ont une situation paradoxale et difficile, puisque d'un côté ils s'attirent la sympathie du lobby juif américain et, de l'autre, ils souhaitent en luttant contre le RoyaumeUni, libérer les pays arabes du joug occidental. Finalement, l'URSS équipe lourdement l'Etat juif afin d'assurer sa défense. Paradoxalement les marxistes orientaux restent les plus sceptiques à l'égard de la création de l'Etat certes, mais surtout des conditions d'installation en Palestine: « Lors des combats de 1948, le Parti communiste israélien (PCI) n 'hésita pas à révéler les méthodes mises en oeuvre par la Hagana et, plus tard, par Tsahal pour expulser des dizaines et des dizaines de milliers de Palestiniens », précise Dominique Vidal dans Le Péché originel. Les communistes protestent bruyamment dans la presse et à la Knesset puis font reposer dès le début des années 1950 la responsabilité du problème palestinien sur le gouvernement d'Israël, les régimes arabes réactionnaires et l'impérialisme britannique. De là à franchir le pas et affirmer avec certitude que les nouveaux historiens représentent les dignes héritiers de la critique marxiste-communiste serait chose facile. Pourtant, si les précurseurs de la remise en cause de l'histoire moderne d'Israël sont plutôt d'inspiration marxiste, les nouveaux historiens ne le sont guère. Quelques-uns s'en revendiquent clairement, comme Ilan Pappé, mais la majorité, certes à gauche, n'en fait pas partie.

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Chapitre 2
DES MYTHES POUR L'IDSTOIRE

« L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes lesformations politiques.»
Ernest Renan, Qu'est ce qu'une nation? , 1882

Croire que l'histoire manipulée soit le fait d'un Etat unique en un temps donné ne serait qu'illusion. Le passé a toujours représenté un enjeu majeur dans la constitution d'une identité, sur le plan individuel comme social, et dans le devenir d'un groupement humain. Particulièrement lorsque, dans une société, il sert à légitimer ou à infirmer une conjoncture présente en période de crise ou de monopole du pouvoir. L'histoire comme retranscription du discours dominant est un très vieux procédé qui emprunte à la tradition, à la mythologie, quitte à en recréer les bases à tout instant. Selon le mythe, le «peuple juif », supposé-descendant des Israéliens et désireux de revenir à Jérusalem. Il aurait su préserver par la dispersion une partie de son identité. Afin de créer un ciment commun à tous les Juifs, le peuple a ainsi développé une mythologie qui a fini par se confondre jusqu'à récemment... avec la véritable histoire du« peuple juif» et de l'Etat moderne d'Israël. L'histoire officielle des cinquante premières années d'Israël est en perpétuel chevauchement entre religion, mythologie, science et politique. Ainsi l'on verra l'importance nouvelle ou plus ancienne de certains mythes comme ceux de Massada, du Juif errant, du peuple élu, de la victime maximale et de Tsahal, véritable fierté nationale jusqu'il y a peu. La manipulation de l'histoire à des fins politiques va souvent de pair avec le nationalisme. Toutefois, fréquemment, les 31

générations nouvelles ont pris, ici et là, à des degrés divers, leurs distances avec la falsification idéologique du passé. C'est pour cela que la vieille historiographie, telle que nous l'avons définie et telle que nous allons la décrire dans ce chapitre, fait de moins en moins l'unanimité dans le monde scientifique et l'opinion publique, et que la nouvelle histoire peut, même si elle dérange, tenir toute sa place en Israël.

1. Les mythes historiques:

une course politique à la réalisation

La société israélienne traverse une profonde crise depuis vingt ans. Elle a notamment vécu un brusque désenchantement historique et traverse une forte crise de valeurs. Les Israéliens sont confrontés au courant de la nouvelle histoire et voient successivement s'effondrer les grands mythes auxquels l'ancienne histoire se rattachait pour refonder son identité il y a presque soixante ans. Parfois, les autorités tentent même d'accentuer l'importance de certains mythes. Prenons l'un des mythes les plus récemment repris par 1'histoire officielle. Le mythe de Massada est un symptôme récent. Il se rapporte à l'un des événements les plus méconnus de l'Antiquité et monté par l'histoire en symbole national de résistance du peuple juif. On comprend aisément le détournement qui en est fait par l'armée, confrontée à la situation contemporaine au Proche-Orient. Rapportons les faits de cette résistance face à l'envahisseur, qui se révèlent pourtant historiquement inexploitables. Massada, après la mort d'Hérode, fut le dernier rebondissement de la grande révolte religieuse juive contre l'envahisseur romain. Certains parleront plus tard d'une révolte nationaliste. Quoi qu'il en soit, celle-ci débuta en l'an 66. Les Romains gagnèrent la guerre en l'an 70 par la conquête de Jérusalem et la destruction de son temple. La forteresse de Massada restait encore insoumise, deux ans après. Une armée de légionnaires romains, destinée à en finir avec les Zélotes, mit encore plus d'une année à déloger les assiégés. Mais les 967 Juifs en difficulté, plutôt que de se rendre, tirèrent au sort dix d'entre eux chargés de tuer l'ensemble de la communauté avant de se suicider. Les Romains ne trouvèrent que des cadavres. 32

Cet esprit de sacrifice permit ainsi aux Zélotes de mourir en hommes libres. Récupérer et ériger ce fait tragique en symbole historique de la résistance juive jusqu'à aujourd'hui était chose facile, sur le thème: « Massada ne tombera plus jamais ». Depuis longtemps, les jeunes appelés des corps blindés prêtent serment à Massada. C'est ainsi que l'on a transformé un événement vieux de près de 2 000 ans en un instrument de propagande sioniste. Pourtant, il n'est pas tout à fait transposable à la situation actuelle au Proche-Orient et au rapport de forces présent. En effet, les Romains occupaient la Palestine, alors qu'aujourd'hui ce sont les Israéliens qui se retrouvent en position de supériorité face aux Palestiniens. Israël, par un processus récurrent plus ou moins légitime selon les époques de victimisation depuis 1948, se pose en nation assiégée face aux Arabes. L'historiographie classique israélienne, exploitant le mythe de Massada, présente le pays comme une terre enfin récupérée, mais en danger permanent. Toutefois, si les zélotes juifs étaient d'une part réellement en danger, soumis à un véritable envahisseur - l'Empire romain qui plus est -, l'idéologie historique a transposé aux yeux du peuple la situation exceptionnelle de Massada à la conjoncture d'Israël aujourd'hui. Elle provoque quelques excès d'autodéfense, une liberté d'ingérence unique de Tsahal dans les affaires de l'Autorité palestinienne et sur les bribes du territoire concédé à celle-ci. Le réalisateur Avi Mograbi a tenté de contribuer à la démythification de Massada. Dans Pour un seul de mes yeux, le cinéaste revient sur l'enseignement donné aux jeunes Israéliens autour des thèmes de la mort et de la soumission, et analyse leur impact dans le processus historique: «Il faut bien voir qu'on nous a toujours appris, à nous Juifs, à considérer les Zélotes comme des héros et des combattants de la liberté et à les prendre comme modèles. (...) Mais l'historien Flavius Josèphe, dans son livre La Guerre des Juifs, en a révélé une toute autre version: les Zélotes de Massada y sont décrits comme des assassins et des nationalistes extrémistes. C'est alors que je me suis dit qu'il était important de raconter l'histoire de Massada dans une perspective nouvelle. D'ailleurs, lefait même que les Zélotes se soient suicidés renvoie également aux auteurs d'attentats suicides palestiniens d'aujourd'hui», précise le réalisateur dans une interview donnée lors du Festival de Cannes en 2005. L'histoire de Massada avait quasiment disparu. Elle a ressurgi dans les années 1940, lorsque la communauté juive de Palestine s'est inquiétée du sort réservé aux Ashkénazes en Europe. Paniquée par 33

l'avancée du général Rommel et de l' Afrika Korps, la communauté s'est mise à réécrire le mythe de Massada. Il fallait que la crainte de la mort ne s'apparente qu'à une fonne de libération: Massada était le meilleur exemple de l'histoire. Aujourd'hui, il est resté dans le corpus. Mograbi revient aussi sur le mythe de Samson. Le héros devient un martyr en se suicidant, et provoque la mort de ses ennemis. Ce que l'on peut rapprocher actuellement des attentats suicides, qui fonctionnent sur le même registre intellectuel. Ainsi, la culture du sacrifice, ou son instrumentalisation, n'est pas propre aux Palestiniens, mais elle fait également partie intégrante de la culture israélienne. Mograbi résume sa démarche: «Je me suis alors dit que Samson avait été le tout premier kamikaze de l'histoire! J'ai pensé que je pouvais relier l'histoire de Samson à celle de Massada et

rapprocher ces deux mythes de la situation actuelle, en Israël et dans
les territoires occupés »12.

Un autre mythe de l'imaginaire populaire et nationaliste est celui du Juif errant. La littérature hébraïque a fait de lui un personnage récurrent de la tradition populaire au sein des membres de la diaspora, et ce tout au long de l'exil. Mais c'est un moyen d'autant plus judicieux de mobiliser la population désireuse de mettre un terme à cet exil forcé et, surtout, de réaliser miraculeusement la prophétie sioniste du retour à la terre. Cet arsenal de symboles fait la gloire du sionisme et lui confère sa légitimité, puisque ses défenseurs ont mis un tenne au pénible voyage du Juif errant depuis deux millénaires. A grand renfort d'images à forte connotation symbolique, mais aussi de points d'ancrage dans l'imaginaire collectif, l'historiographie classique n'a été qu'un instrument au service de la « nouvelle religion civile », comme l'affirme Ilan Greilsammer dans La Nouvelle Histoire d'Israël, essai sur une identité nationaleJ3. Avec pour but de faire adhérer les Juifs à ce mouvement nationaliste nouveau. Le mythe du Juif errant y aura contribué, pénétrant la sphère scientifique, et connaîtra une fin glorieuse en même temps que l'avènement du sionisme en Terre Sainte. La retranscription officielle de la création d'Israël repose sur un autre de ces mythes qui ont encombré l'histoire: le droit légitime et historique du «peuple juif» à disposer d'une terre qu'il a quittée en masse il y a deux millénaires. Or, et cela beaucoup de fondamentalistes religieux ne peuvent l'admettre, il n'existe aucun droit historique acquis, de quelque peuple que ce soit sur la planète. Nulle question de révisionnisme ici, mais plutôt un souci profond de s'interroger sur le poids de la croyance dans la politique et la 34

perturbation entre ces deux univers de représentations et d'actions. S'il est entièrement légitime d'avoir voulu sauvegarder le «peuple juif» après le génocide, la manière dont 1'histoire officielle s'est emparée de cette prophétie auto-réalisatrice qu'a été la croyance en l'évidence quasi-naturelle de la création d'un Etat, relève de la malhonnêteté intellectuelle. Tout comme le mythe du peuple élu, même fondé même sur l'Ancien Testament, ne peut sérieusement valoir d'argument inattaquable pour la politique d'Israël, et ne devrait en tout cas pas l'autoriser plus qu'un autre peuple à réagir par la violence contre un autre peuple. Il ne peut y avoir de substrat pour un peuple en particulier, parce qu'il y a évolution et non permanence d'une société spécifique. Ajoutons enfin que le mythe de la terre promise a servi à la propagande sioniste, afin que la création de l'Etat passe pour un juste retour des choses. Rapidement, le sionisme, modèle théorique exporté d'Occident et érigé au rang de mythe national et nationaliste chez les Juifs, a intégré le corpus mythologique, noyant l'historiographie classique. Tout doit être mythifié, la doctrine comme la guerre, la lutte pour la survie comme les moyens d'y parvenir à l'aide de l'armée. Les historiens classiques devaient faire croire en leur histoire, en une vision complaisante du jeune Etat sioniste pour le peuple. Un des instruments privilégiés demeure la fabrication de symboles, d'images fortes, de légendes, déformés et amplifiés par l'imagination collective - mais dont on ne doit surtout pas retrouver les origines afin qu'intériorisés ils paraissent naturels et indiscutables. L'armée Tsahal a été élevée par l'historiographie traditionnelle au rang de mythe

national. Elle représentait - jusqu'à la première Intifada - le symbole
de la résistance juive face aux Arabes: elle a mené, via la Hagana avant 1948, la lutte contre les forces des Etats-voisins, présentée d'ailleurs par l'histoire officielle comme un combat pour l'indépendance. Les nouveaux historiens récusent ce terme et préfèrent parler plus justement de premier conflit israélo-arabe. En effet, il n'était nullement question d'indépendance stricto sensu pour Israël, mais de guerre défensive face à l'attaque arabe du 15 mai 1948, au lendemain de la proclamation de l'Etat. Il s'agissait surtout pour Israël d'extension au delà des frontières définies par l'ONU, dans son plan de partage de la Palestine. Avi Shlaïm précise d'ailleurs: «La vieille historiographie n'est pas plus éclairante s'agissant de la seconde moitié de la guerre, des batailles conventionnelles entre le 15 mai 1948 etjanvier 1949 ». 35

Enfin, le mythe du peuple éternellement persécuté a peut-être ses raisons d'être, mais il ne peut légitimer la souffrance infligée à d'autres. Ce processus de victimisation, acquis il est vrai au fil des siècles et surtout après 1945, est légitime. Mais la manière dont l'histoire classique a de nouveau manipulé et valorisé un mythe afin de justifier l'action politique est flagrante. Ainsi, le fameux orientaliste et islamologue Maxime Rodinson, dans Peuple juif ou problème juif4, dénonce cette surexploitation de la thèse de la victime maximale, qui pousse selon lui la communauté juive au repli sur elle. Prenons la conjoncture de 1948, où Israël s'est posé en Etat inférieur, faible, persécuté, et a finalement vaincu les Arabes. Régulièrement, on observe qu'Israël invoque la menace existentielle, car se dit incapable de répondre politiquement aux attentats-kamikazes. L'histoire officielle a su perpétuer ce climat afin d'éveiller en permanence les sentiments nationalistes et patriotiques. Alors qu'il est peu probable que l'Etat d'Israël, le seul à disposer de l'arme nucléaire dans la région, disparaisse aujourd'hui. Il n'est évidemment pas question de remettre en cause l'existence d'Israël. Mais, comme l'ajoute Maxime Rodinson, toujours dans ce même ouvrage, on ne peut être séduit par l'argument des droits historiques invoqués par les historiens classiques. Le mythe idéologique et nationaliste du «petit peuple' juif haï: contre qui tous s'acharnent» repose sur la fibre passionnelle, et, au risque de se faire houspiller « dire que les Juifs sont des hommes comme les autres est à lafois indispensable et dangereux ».

2. L'histoire d'Israël:

turbulences entre science et politique

« Mobilisée au service de la cause », l'histoire d'Israël s'est révélée selon les termes d'Ilan Greilsammer, être le simple reflet de la puissance de l'historiographie sioniste. Tout comme l'histoire de la France des Républiques est une histoire... républicaine. Alors qu'en France justement, le débat se porte sur les troubles en Algérie en 1954, le rôle de la colonisation en Afrique et en Asie, le travail historique depuis cinquante ans s'est vu remis en cause également en Israël. On parlera de percée de la métahistoire. Au crédit de de la communauté juive, elle est un exemple significatif de la perturbation qui peut régner partout entre politique et 36

histoire, entre présent et passé. Ce travail de construction d'une légitimation du passé a été réalisé et rendu possible au prix de nombreux efforts, bien loin de l'idéal positiviste de la science historique. Comment a-t-on construit l'histoire officielle de l'Etat d'Israël? Dans les années 1920, l'Université hébraïque de Jérusalem est confrontée à un lourd dilemme: de manière camouflée, il lui est demandé de produire une histoire mobilisée au service de la cause sioniste et du projet de construction de la nation juive. Alors qu'il faut remonter à loin pour déceler une preuve de l'existence d'un nationalisme juif antérieur au projet sioniste, les historiens de l'Ecole de Jérusalem sont donc tenus de produire de l'histoire dans l'urgence. Ils ont ainsi gommé tous les temps de rupture, l'isolement des communautés juives disséminées sur la planète et la fusion des cultures nationales, pour souligner et renforcer la solidarité et la cohésion sociale entre les Juifs. Dans son ouvrage, Ilan Greilsammer date à 1948, l'appropriation de l'histoire par le ministère de la Défense et les officiers de Tsahal. De la naissance de l'Etat mais également de la soumission ou de la complaisance des chercheurs naquit une histoire désormais héroïque qu'il était possible d'enjoliver en remontant progressivement dans le passé pour opérer non plus de cause à effet, mais d'effet à cause de l'événement. Trouver les causes d'un événement consistait à déceler la raison la plus adaptée à la justification du sionisme. Ce système entretenu a reçu l'appui, le concours et le relais de nombreux professeurs, écrivains, poètes et journalistes d'Israël ou de la diaspora. Comment écrire une histoire officielle telle que celle d'Israël, Etat contesté en perpétuelle quête de légitimité, depuis 1948 ? Prétendument reflet de la réalité passée, I'histoire en Israël s'est attachée à positionner tout événement, voire tout non-événement, sur la base d'une échelle de succès du sionisme, ceci notamment par le moyen d'un vocabulaire idéologiquement puissant. Un des termes les plus employés est celui d'Eretz-Israël. A quoi se rapporte-t-il ? Israël semble apparaître pour la première fois en 1224 avant J.C sur une stèle antique en Egypte, durant le règne du pharaon Méneptah. Eretz-Israël désigne en hébreu la promesse d'Abraham: la terre entre les deux fleuves, Nil et Euphrate. L'histoire récente est centrée sur l'Etat juif alors que la religion, la philosophie et l'éthique juives occupent pourtant aussi une place fondamentale dans

la conscience juive contemporaine - les membres de la diaspora sont
plus nombreux à l'extérieur que dans la nation matérialisée au Proche37

Orient. L'histoire a ainsi cherché à effacer les ruptures de l'histoire pour mettre en avant la continuité des revendications juives dans le retour à la terre promise. Ne comptaient plus désormais, pour ces historiens, que les Juifs d'Israël. C'est au nom d'Eretz-Israël que le projet politique sioniste s'est affirmé, bien qu'Israël se soit imposé au-delà des limites religieuses du vieux royaume: en effet, il s'articulait autour de la Galilée et de la Judée mais, pour des raisons d'expansionnisme, il a poussé jusqu'au Neguev au Sud et dans le Golan au Nord. Tel-Aviv et l'ensemble de la bande côtière méditerranéenne n'appartenaient pas à Eretz puisqu'il n'était fait mention d'aucune ouverture sur la mer. Encore une fois, pour des raisons stratégiques, politiques et militaires, le pouvoir sioniste s'est approprié l'histoire, moteur de l'imaginaire collectif: faire admettre comme naturelles les frontières actuelles du jeune Etat et susciter des sentiments de crainte en cas de retrait ou repli en deçà. Les dernières recherches historiques vont même plus

loin: Shlomo Sand, dans un ouvrage à paraître chez Fayard en 2008 Comment le peuple juif fut inventé, de la Bible au sionisme -, essaie de relier les Juifs de l'Antiquité aux Juifs d'aujourd'hui, dont la plupart sont issus de conversions (anciennes) et non pas d'une diaspora au 1er siècle. Ce qui lui fera dire que la plupart des Palestiniens ont bien plus de chances d'être juifs d'origine que les Israéliens d'aujourd'hui. Pareillement, l'expression guerre de libération est orientée pour les motifs invoqués plus haut. Ajoutons une série de termes idéologiques que l'histoire s'est appropriée au service du projet de développement sioniste - rédemption de la terre, conquête du travail, etc. - et qui, de façon agressive, légitiment la stabilité de l'ordre politique et social, et enracinent l'Etat. Si l'histoire officielle a aussi bien joué son rôle et maintenu son aura depuis cinquante ans, elle le doit à l'articulation de l'histoire juive autour de l'année centrale de 1948. Il y a un avant et un après 1948, que l'histoire a construits autour des grandes vagues de migration du jeune Etat. Notons également l'invention d'un vocabulaire approprié à l'intégration du sionisme pour chacun par les historiens classiques. Ces derniers ont ainsi évacué l'intégralité de l'histoire des minorités: groupes ultra-orthodoxes, Arabes israéliens, Yéménites, et leur absence des manuels scolaires et des universités a contribué au

renom de l'état d'âme sioniste, de« l'ethos sioniste» - selon les
termes d'Ilan Greilsammer. Rappelons enfin que les récits« perdus» 38

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