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Israéliens - palestiniens

De
249 pages
En Israël et Palestine, l'auteur a rencontré des femmes et des hommes de tous âges qui refusent les stéréotypes et le "prêt-à-penser" diffusés par certains leaders des deux côtés. Sans nier la complexité de la situation, ils affirment qu'avant tout il est nécessaire que les deux peuples apprennent à se connaître. Revisitant l'histoire contemporaine de la région, ils donnent des clefs pour construire un espace de paix.
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Israéliens – Palestiniens
Libres paroles au-dessus du mur

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Mohamed EL BATTIUI, La Gestion de l'eau au Moyen-Orient, 2010. François SARINDAR, Lawrence d'Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, 2010. Marie-Thérèse OLIVER-SAIDI, Le Liban et la Syrie au miroir français (1946-1991), 2010. André POUPART, Adaptation et immutabilité en droit musulman, 2010. Mohammed GUENAD, Sayyid Qutb. Itinéraire d’un théoricien de l’islamisme politique, 2010. Alireza MANAFZADEH, La construction identitaire en Iran, 2009. Firouzeh NAHAVANDI (dir.), Mouvements islamistes et Politique, 2009. Kazem Khalifé, Le Liban, phœnix à l’épreuve de l’échiquier géopolitique international (1950-2008), 2009. Barah Mikaïl, La Syrie en cinquante mots clés, 2009. Jean-Jacques LUTHI, Lire la presse d’expression française en Égypte, 1798-2008, 2009. Aurélien TURC, Islamisme et Jeunesse palestinienne, 2009. Christine MILLIMONO, La Secte des Assassins, XIe - XIIIe siècles, 2009. Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982), 2009. Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d’influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L’action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008.

Aline BALDINGER

Israéliens – Palestiniens
Libres paroles au-dessus du mur

Préface de Denis Charbit

Du même auteur

Petit guide des grandes religions en France, Liana Levi, 1998 Histoires de commencement du monde, Noviny 44, 2010

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13557-4 EAN : 9782296135574

PRÉFACE

Ce livre ne prétend pas retracer l'histoire touffue des mouvements israéliens et palestiniens pour la paix, pas plus qu'il ne vise à décrire le profil idéologique et social des militants qui participent des deux côtés de cette tendance. Il ne tente pas non plus d'établir une comparaison systématique entre les deux mouvements, leur nombre, leur discours, leur structuration et leur impact au sein de la société au sein de laquelle ils agissent. Ni recherche historique, ni entreprise sociologique, Libres paroles au-dessus du Mur est un recueil de témoignages réalisé à partir des entretiens qu'a effectués Aline Baldinger durant l'année 2009, au lendemain de l'opération israélienne à Gaza pour convaincre le lecteur et se convaincre elle-même qu'entre les nervis du Grand Israël et de la Grande Palestine d'une part, les timides, les cyniques et les indifférents d'autre part, il existe une sève féconde et active qui nourrit l'espoir de la coexistence et de la réconciliation entre les deux peuples. Aline Baldinger n'a pas souhaité interviewer les professionnels du dialogue israélo-palestinien – Avraham Burg, Yossi Beilin, Yasser Abed Rabbo ou Sari Nusseibeh, aussi 7

généreuse et riche que soit leur détermination et leur personnalité ou encore des écrivains engagés rompus également au dialogue. Elle a délibérément choisi de rapporter les expériences des petits, des obscurs, des sansgrade de cette cause lumineuse. Elle a tendu son micro et prêté sa plume à ceux qui, après leur travail, ont choisi non de vaquer aux besoins de leur famille et à leurs propres loisirs, mais de prendre part à une activité vouée au rapprochement entre Juifs et Palestiniens. Son propos est d'une très grande simplicité: Les bâtisseurs de paix, « les tisseurs de paix » existent, je les ai rencontrés. Ecoutonsles. Ce sont des pionniers de la paix, des militants de la réconciliation israélo-palestinienne, les hussards noirs d'une cause qui ne peut que faire l'unanimité en Europe mais qui rencontre sur le terrain tant de réticences et tant de résistances, et pas seulement dans les sphères politiques ou armées. La grande vertu de l'auteur est de ne pas diriger la conversation mais de les laisser s'exprimer librement sur leur démarche. Elle les prend comme ils sont, les priant seulement de raconter leur histoire individuelle et collective, et surtout, le moment de leur prise de conscience, l'expérience clé qui a déclenché leur engagement au quotidien, l'instant décisif où, pour chacun d'entre eux, un jour tout a basculé. C'est à l'école ou bien durant le service militaire ou encore lors d'une période de réserve, en lisant Hirbet Hizeh une nouvelle de S. Yizhar ou en observant le visage d'un enfant ou d'un vieillard palestinien qu'ils ont éprouvé que quelque chose n'allait pas dans leur façon de voir les choses, que l'ordre cachait du désordre, que la vérité officielle recélait bien des tabous, que l'idéal avait ses ratés, et le soleil sa part d'ombre. Le cas le plus saisissant est sans doute celui de Bouma: après avoir perdu son fils, puis, quelques jours plus tard, le meilleur ami de son fils 8

qui s'est suicidé de chagrin, il est passé, comme il dit, "de l'autre côté". Ce jour-là, Bouma, Claire, Nelly, Illiana, Amos ont vu Israël, leur pays, leur Etat, leur armée et leurs concitoyens autrement. Ils ont surtout vu et perçu autrement l'ennemi palestinien dont ils ont entendu le malheur passé et la souffrance présente au point qu'ils ne voulaient plus et pouvaient plus le considérer comme tel, apparaissant, dès lors et avant tout, comme une victime. Pour cette réelle empathie, pour l'accueil qu'ils font en eux à cette douleur dont ils assument la responsabilité sinon la culpabilité, ces militants de la paix méritent notre respect préalable. Ensuite, on pourra toujours discuter leur attitude, juger leur vision du conflit, critiquer leur aveuglement ou leur complaisance. Ils sont d'abord des pionniers qui s'aventurent là où la majorité de leurs concitoyens juifs préfèrent ne pas s'engager par méfiance, prudence ou inertie, ceux-là estimant, dans le meilleur des cas, que l'ennemi reste l'ennemi tant qu'un traité de paix dûment signé et respecté ne renverse pas officiellement la perspective. Rabin excepté, il n'y a pas en Israël de martyr de la paix, et on ne croupit guère dans une geôle parce que l'on revendique deux États pour deux peuples. La paix n'est pas une idée subversive, quoiqu'on en dise. Elle souffre cependant d'apparaître aux yeux du grand nombre comme une utopie naïve et inadaptée à cet environnement où règnent la violence et la force et où ne survivent que ceux qui savent l'employer. Tout au plus jouiront de la paix nos arrière-petits enfants si toutefois oncle Sam et tante Europe daignent prendre les choses en main et l'imposent aux parties récalcitrantes.

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S'ils ne sont donc pas pourchassés pour leurs idées, s'ils ne sont pas licenciés pour leur engagement militant, leur cause n'est pas sans prix personnel. Rompant avec la bonne conscience de leur famille, de leur entourage professionnel, de leur classe sociale, ils sont devenus des militants dans une société qui cultive le désinvestissement politique et public. On est frappé cependant par l'absence de culture politique et idéologique de nombre d'entre eux: ils n'ont été à l'école d'aucun parti, ils ne connaissent guère les classiques du radicalisme d'hier et d'aujourd'hui et ne pratiquent pas le jargon conceptuel des intellectuels post-sionistes pas plus qu'ils n'ont leur sens de la provocation. Aucun d'eux ne parle de révolution permanente, de lutte des classes ou de libération nationale. Nombre d'entre eux caressent l'idée, somme toute, réformiste que tout est affaire d'éducation et de changement de mentalités. Substituant aux délices empoisonnés du consensus le charme discret du dissensus, qui peut être tout aussi grisant, leur engagement s'accompagne d'une certaine mais réelle solitude - ce dont témoigne une des interlocutrices lorsqu'elle éprouve le malaise qui échoit à quiconque prétend "sortir du chemin de tout le monde". Il est vrai que cette solitude que leur imposent ceux qui s'indignent de leur audace, ils la recherchent et la cultivent également pour marquer leur différence, leur dissidence intérieure avec leurs voisins immédiats qu'ils ne comprennent plus. Ce vide autour d'eux est largement compensé, du reste, par les visages et les voix de leurs nouveaux compagnons palestiniens, sans compter leurs alliés dans le monde. Cependant, ils peuvent bien trouver leurs concitoyens juifs racistes, fascistes, ethnocentriques et colonialistes, ils ne peuvent pas se passer de leur pays et de leur société et se 10

sentent à la fois chez eux et étrangers dans leur pays luimême. Ils ne peuvent s'imaginer vivre ailleurs même s'ils admettent volontiers, comme le dit la chanson, que désespérer au bord de la Tamise ou de la Seine est tout de même plus confortable. La situation actuelle les inquiète, les déprime. Par réflexe militant, ils perçoivent, toujours plus, la répression continue et la régression rampante que les changements positifs qu'ils tiennent pour des illusions et des apparences. Même si Israël procède à une décolonisation par étapes dont elle entend contrôler le rythme, ils ne sont guère convaincus que les précédents auront de l'effet sur la Cisjordanie compte tenu du maillage du territoire par les colonies. Bref, parce qu'elle dure depuis plus de quarante ans, l'occupation paraît, à certains, irréversible. Ils font ce qu'ils font parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, parce qu'ils ne se supporteraient plus si au lieu de garder le poing levé, ils décidaient de se tourner les pouces. La constance est leur signe distinctif: inébranlables, les femmes en noir se tiennent aux carrefours des grandes villes et manifestent silencieusement leur réprobation et leur indignation. Avant la seconde Intifada, le mouvement de la paix en Israël, c'était un slogan frappé au coin de l'évidence: "mieux vaut la paix que le Grand Israël", une affaire intérieure entre Juifs - le "camp de la paix" affrontant le "camp national" -, enfin, de grands rassemblements sur la place principale de Tel-Aviv, parmi lesquels la fameuse manifestation mythique de septembre 1982 après le massacre de Sabra et Chatila, réunissant près de 400000 personnes, un Israélien sur dix, sur la "place des Rois d'Israël" avant qu'elle ne prenne depuis 1995 le nom d'Yitzhak Rabin abattu au même endroit. Depuis 2000, les foules se sont dispersées, les rangs se sont clairsemés: les 11

militants de la paix ne forment plus maintenant la grande armée de naguère. C'est sur la Toile qu'on proteste aujourd'hui. Même si l'on revenait aux temps d'antan et que l'on renouait avec ces rassemblements de masse, cela ne suffirait plus. Les associations pour la paix ne se contentent plus de lutter pour que les Palestiniens aient demain leur pays, leur drapeau, leur indépendance, leur liberté. A la fois parce que ce mot d'ordre est trop consensuel, mais aussi parce qu'elles ne savent plus trop bien si elles verront ce jour advenir. De plus, le raisonnement antérieur disait: « la paix d'abord », d'où découlera nécessairement la fin de l'occupation. Les priorités sont désormais inversées: avant de se battre pour la paix, c'est contester l'occupation qui est le combat préalable. La paix viendra de surcroît. Or, ce combat a deux faces: l'un est militant, dirigé contre le gouvernement et l'armée; l'autre se manifeste par le souci d'aller à la rencontre de l'Autre, de rompre l'autre mur, la barrière des préjugés et les checkpoint de la méfiance pour mieux se rendre à l'évidence heureuse et élémentaire que le Palestinien a un visage, une voix, une humanité qu'il faut découvrir. A ceux qui par réalisme politique et par intelligence morale revendiquent le partage au sens de division et de partition entre deux peuples et deux États, ils plaident pour une autre signification: vivre ensemble, coopérer, réparer. Contre la peur et l'ignorance, ils clament la confiance et l'amitié et ouvrent les fenêtres (Windows est le nom justement d'une des associations les plus remarquables que l'auteur nous présente car elle consiste à rassembler jeunes Juifs et jeunes Palestiniens). Ce qui distingue également ces nouvelles associations, c'est un autre rapport à la guerre d'Indépendance: là où préconiser le retrait des territoires conquis lors de la guerre des Six-jours permettait d'évacuer le problème de 1948, 12

désormais les deux événements sont conçus comme indissociables. Le mal n'a pas commencé le septième jour, il n'a fait que s'aggraver car il a ajouté à la catastrophe de la dispersion celle de l'occupation. Quand bien même la solution est, pour la plupart d'entre eux, celle de deux États, ils estiment devoir rendre des comptes sur les actes qu'Israël a commis en 1948. On ne saurait les blâmer d'avoir la sensibilité aussi aiguisée, d'avoir le cœur qui saigne et d'intérioriser ce que peu de leurs concitoyens comprennent, c'est que 1948 n'est pas seulement une défaite politique et militaire pour les Arabes de Palestine, qui a rendu vain leur objectif d'empêcher la création de l'État d'Israël (défaite qu'aucun Juif en Israël, cela va de soi, ne regrette comme telle); 1948, c'est aussi et plus que la défaite, l'expérience humiliante du déracinement et la condition de réfugié et d'apatride qui fut leur lot, ouvrant ainsi une plaie vive qui, pour une partie des Palestiniens, justifie encore et toujours l'effacement du péché originel, c'est-à-dire la disparition d'Israël alors que, pour l'autre partie, elle n'exclue pas la réconciliation et la coexistence. Nonobstant cette compréhension du malheur palestinien, aucun de ces militants, dont Aline Baldinger présente les convictions et les engagements avec une sympathie communicative, n'est devenu porteur de valises. En ce sens, même s'ils ne le reconnaissent pas toujours, ils admettent, implicitement, que pour analogues qu'elles soient, les situations ne sont pas identiques. En attendant la paix, quelle est leur fonction? Nos héros ordinaires préfèrent ne pas s'interroger sur leur efficacité immédiate ou leur utilité future. Ils sont conscients du fait que leur action peut même être récupérée par les autorités d'occupation. C'est le grand dilemme des femmes de Mahsom Watch qui, par leur présence muette aux checkpoints, incitent les soldats à ne pas commettre d'abus 13

et à s'en tenir à leur tâche de vérification - ce qui explique pourquoi l'armée autorise leur présence. Sont-ils donc la "goutte d'huile pour faire marcher la machine à faire la paix" comme le dit l'un d'entre eux? Et s'ils étaient plutôt un grain de sable qui enraye les maux de l'occupation et l'occupation elle-même? La grande épreuve, c'est d'essayer de tenir ensemble les deux bouts: affirmer son soutien politique et humanitaire aux opprimés d'en face sans se retrancher de sa communauté nationale, sans rompre avec elle. Certains s'y tiennent, d'autres non. L'un d'eux qui a surmonté la peur du Palestinien n'en reste pas moins sensible à ceux qui, habités par la peur, craignent par un excès de confiance "de faire une erreur d'appréciation qui serait une erreur de trop". Ce dilemme n'existe pas de la même manière pour les Palestiniens des territoires que pour les Palestiniens d'Israël qui ont eux aussi bravé les interdits de leur communauté et participent non seulement à des actions contre l'occupation mais à des rencontres judéopalestiniennes auxquelles l'auteur a pu assister. Ces réunions sont mal vues, côté palestinien jugées prématurées et susceptibles même d'être récupérées par Israël tant que l'occupation n'a pas cessé. Là où l'asymétrie demeure, c'est que pour valeureuse qu'elle soit, la reconnaissance d'Israël n'implique nullement une mise en cause de la cause palestinienne, mais une révision des moyens (la violence) et des fins (la Grande Palestine de la Méditerranée au Jourdain). Cette révision n'allant pas de soi, il importe de l'apprécier au plus haut.

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Côté juif, en revanche, la contestation de l'occupation, la reconnaissance du problème des réfugiés ou encore la discrimination des Palestiniens d'Israël peuvent conduire et conduisent bien souvent à une remise en cause de la justification idéologique qui a présidé à la création de l'Etat juif, estimant dès lors que ce ne sont pas là des accidents de l'histoire, ni même des déviations mais le produit intrinsèque du nationalisme juif en tant que tel. Israël n'est sans doute pas une "démocratie exemplaire", comme l'avance Aline Baldinger dans sa conclusion, mais il est vrai qu'en dépit d'une pression à s'aligner sur le consensus, ce qui est le cas de toute société, et à plus forte raison d'une société en guerre, le contrepoids aux exigences nationales (service militaire et périodes de réserve obligatoires) et aux contraintes sociales et économiques, c'est ce flot de paroles sans complexes qui surprend toujours, même l'observateur hostile à Israël s'il est de bonne foi. Cette liberté d'action et d'expression explique pourquoi on ne peut pas non plus tenir les combattants de la paix pour des dissidents de la trempe des Vaclav Havel ou des André Siniavski et leurs compagnons anonymes. De cette liberté d'expression, tous font usage pour dire d'Israël pis que pendre, le pire et le moins pire, le juste et l'injuste. Ils alignent clichés et préjugés et font preuve parfois d'un raisonnement simpliste : les Palestiniens étant les faibles et les victimes - ceux qui pâtissent de l'occupation - on ne saurait les soupçonner de vouloir pérenniser le statu quo. C'est donc a priori la faute d'Israël si les négociations échouent. Mais ces faux-pas, ces dérives qu'Aline Baldinger n'a pas censurés ne donnent que plus de valeur et d'éclat à certains de leurs propos qu'il faut méditer de toute urgence, et pas seulement en Israël: ainsi, Joseph Algazy a mille fois raison de proclamer le "devoir de non-indifférence". De même, il faut entendre 15

l'appel à s'abstenir de tout monolithisme concernant Israël et la Palestine: "On met les gens dans des tiroirs et on oublie de penser." Ou encore: "On ne peut être 100% proIsraélien ou 100% pro-Palestinien". Certes, nul parmi eux ne se hasarde à nous livrer le bon dosage: 50%-50%, 60%40%, 40%-60%. Ils disent seulement – et c'est déjà bien assez - que quiconque prétend avoir toute la raison et toute la justice de son côté laisse à son alter ego le monopole de l'injustice et de la déraison. Les hommes politiques ont pour mission de faire la paix par le haut tandis que les protagonistes du livre estiment devoir la faire en commençant par le bas. C'est peu de dire que ces derniers doutent fort de la sincérité et de la bonne volonté des premiers. Et cependant, en dernière instance, cette double action ne prendra son sens ultime que lorsque les efforts des deux côtés se complèteront et finiront par converger. L'activité associative ne peut se substituer à l'instance politique. Or, celle-ci n'aura rien signé de plus qu'un morceau de papier si la paix des braves ne débouche pas sur une réconciliation. Cependant, on peut d'ores et déjà affirmer avec certitude que lorsque le traité sera conclu, les leaders qui auront eu le mérite d'y parvenir n'auront pas pour ces militants de l'ombre la moindre parole de reconnaissance, soucieux de s'en attribuer le mérite exclusif. De cette ingratitude, nos militants s'accommodent volontiers. Ils ne demandent rien d'autre comme récompense ultime à leur dévouement bénévole que d'atteindre le but pour éprouver enfin le bonheur du devoir accompli. Il n'est pas sûr non plus que le jour venu, les sociétés israélienne et palestinienne leur seront gré d'avoir vu ce qu'elles refusaient de voir: ils ne bénéficieront jamais de l'aura du soldat de Tsahal ou du shahid morts pour la patrie. Peu ou prou, ils feront encore figure de collabo (en Palestine) ou de traître (en Israël). Ils auront eu 16

tort d'avoir eu raison trop tôt. Et cependant, plus tard sans doute, leurs petits-enfants seront fiers de leurs aïeux. Denis Charbit (Hod Hasharon, Israël) PS : Qu'on me permette d'exprimer quelque réserve sur le titre. Ces Libres paroles ne doivent rien à Edouard Drumont en dépit de l'emprunt involontaire du titre de son infâme journal.

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Préambule

En décembre 2009 alors que les bombardements à Gaza provoquaient un déferlement de discours haineux contre Israël un film de deux minutes sur Facebook, montrait, à Tel Aviv, une manifestation de près de 6000 personnes protestant contre ces bombardements. A côté de ceux qui applaudissaient et justifiaient ces attaques massives, il existerait donc un « autre Israël1 » qui ne veut ni la guerre, ni l’occupation, ni le Mur. S’agitil seulement de quelques utopistes ? Ont-ils des interlocuteurs de l’autre côté ? Généralement, de cette région du monde, on ne connaît que, le Mur, les occupations, les camps de réfugiés, on n’entend que le bruit des bombardements ou des bombes terroristes. On voit surtout des deux côtés des morts civils. Au moindre mot de compassion pour les morts Palestiniens, les « pro » israéliens vous taxent d’antisémitisme ou dénoncent votre « haine de soi » si vous êtes Juif. « Sioniste » devient une injure majeure
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J’utilise ici le nom du journal en ligne publié par Uri Avneri.

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quand les « pro » palestiniens vous en accusent à la moindre parole de sympathie pour les morts israéliens dus aux attentats. Entre les deux, les professionnels de la politique font des plans de paix, qui n’aboutissent pas, des personnalités parlent pour la paix, des politologues analysent. Tous semblent d’accord. Il faut faire la paix, mais la paix est impossible. J’ai voulu refuser la désespérance qui s’exprime régulièrement face à cette situation. Je suis allée d’un côté et de l’autre du Mur de séparation et j’ai rencontré des militants israéliens anti-guerre et antioccupation et des Palestiniens non violents, défenseurs de l’idéologie des droits de l’homme. En les rencontrant, en les écoutant raconter leurs histoires il me semble que je comprends mieux l'Histoire. La somme de leurs expériences et de leurs réflexions permet de découvrir autrement l’histoire de ces deux pays et de ces deux peuples. A les écouter, apparaît petit à petit un espace, dans lequel peut se construire un dialogue qui rend la paix possible. Un voyage en Israël et en Palestine ne constitue jamais un voyage comme les autres. L’histoire ancienne, mais surtout l’histoire contemporaine sont chargées de passion. Moi-même, étant partie en 1965 en kibboutz2 j’avais été fascinée par ce pays tout neuf où se construisait une utopie socialiste. Un psychanalyste parlera plus tard des « enfants du rêve ». J’y suis retournée en 1967 juste après la guerre et j’ai dû constater que mon rêve n’existait plus. Je n’y suis jamais retournée ensuite. Ce voyage me fait prendre
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Voir Amos et article sur le kibboutz.

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contact avec l'Israël d'aujourd'hui, que je ne peux m'empêcher de confronter avec mes souvenirs. Je suis, néanmoins, non pas une « enfant de la Shoah », mais une enfant des films « SHOAH » et « POURQUOI ISRAËL » mais également du film « LE CHAGRIN ET LA PITIÉ ». L’existence d’Israël me semble incontournable. Mais le passé n’excuse pas tout. Depuis 40 ans je ne peux adhérer ni aux manifestations « pro-israéliennes » qui dénient les droits des Palestiniens ni aux manifestations « pro-palestiniennes » « anti sionistes » qui ne laissent aucune place à Israël. Suis-je seule ? Délaissant les références au passé j’ai choisi de me plonger au cœur du monde contemporain, avec ses contradictions, ses générosités et ses faces sombres. Tous les hommes et les femmes que j’ai rencontrés, qui agissent « pour » la paix d’un côté ou de l’autre du Mur ont délaissé les modes d’action classiques. Bien qu’en Israël l’éventail des partis soit large les « militants pour la paix» sont sortis des organisations et des hiérarchies : ils inventent au quotidien des chemins pour dépasser les schémas de la politique traditionnelle qui s’est avérée inopérante. Chaque Israélien dénonce et démonte une partie des mécanismes qui alimentent la peur et la méfiance. Chaque Palestinien dit son aspiration à vivre en paix. Petit à petit se construit une Histoire où le dialogue est possible. Face au mur de séparation entre Israël et la Palestine je me souviens que ce n’est pas le premier mur que je rencontre :

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j’ai connu le Mur de Berlin, la ségrégation aux États Unis et l’Apartheid en Afrique du sud. Quelques utopistes rêvaient alors d’un autre monde, mais la majorité, réaliste, s’appuyant sur les informations officielles et les sondages, démontrait l’impossibilité du changement. Chaque fois, ces murs sont tombés, sans bain de sang en Afrique du Sud, sans guerre en Europe, sans guerre civile aux États-Unis : comme si des forces longtemps invisibles avaient grignoté ces séparations de haine. Les apocalypses annoncées n’ont pas eu lieu. Chaque fois les images de changement qui nous sont parvenues ont montré des foules qui avançaient, sans arme, fortes de leur nombre et de leur détermination. Chaque fois la mobilisation de la société civile a fait changer les lignes. Les utopistes ont fait tomber les murs et les politiques ont ensuite fait fonctionner les nouveaux mondes. Ici aussi de chaque côté du mur, face aux « réalistes » qui se font entendre et que l’on connaît, j’ai rencontré des « utopistes » moins bruyants qui croient au changement. Allant au-delà de leurs actions, j’ai aussi voulu comprendre ce qui les a fait basculer en dehors de la pensée officielle et comment ils cherchent à convaincre que leur voie est réaliste. Les Juifs avaient depuis toujours l’utopie d’un ailleurs. Aujourd’hui, mettant en avant la Shoah, et les attentats pour justifier le Mur, l’occupation et les bombardements ils tentent de construire leur nation par la force. Les militants pour la paix proposent une autre grille d’analyse de l’histoire : Ils refusent de ne voir dans l’état d’Israël que le refuge d’un peuple martyr. Tous les Israéliens que j’ai rencontrés se sont battus pour leur 22

patrie : Pourtant, la plupart se disent « anti-sionistes ». Ce qu’ils expliquent permet de revoir les définitions du sionisme et de l’anti-sionisme. Le gouvernement israélien et la presse ne leur donnent aucun écho. Certains Palestiniens évoquent le démembrement de la Palestine historique, l’occupation et les réfugiés pour justifier les guerres et les attentats. Les Palestiniens qui m’ont accueillie, veulent construire, par la non violence, un État Palestinien démocratique. L’occupation israélienne veut les réduire à l’impuissance et au silence. Des deux côtés ces militants continuent à chercher les moyens de se faire entendre et reconnaître. Chacun de ceux que j’ai rencontrés m’a conseillée : « il faut absolument que vous rencontriez…». J’ai saisi le fil et je l’ai dévidé. Ce fil m’a menée d’Israël en Cisjordanie, de Tel Aviv à Sderot à Jérusalem ou à Ramallah. Ces forces de paix sont portées par des individus qui ne sont pas des « grands hommes ». Ils n’attirent pas les caméras et nos sociétés hyper médiatisées ne les voient pas. Pourtant ces gens, issus de la vie civile, tissent la paix jour après jour. Nous tendons sans cesse des portes voix aux va-t-en guerres et aux poseurs de bombes. Je souhaite dans ce livre, inverser la tendance et porter la parole des tisseurs de paix qui admettent que cette terre est condamnée à accueillir les deux peuples.

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