Itinéraire d'un touriste de guerre

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Chaque séquence de ce récit est un voyage au coeur de la guerre et de ses exactions, une aventure dont on ne connaît jamais à l'avance ni le déroulement ni l'issue. On y accompagne l'auteur, photoreporter indépendant avide de sensations fortes, couvrant des zones de conflit telles que l'ex-Yougoslavie, les territoires palestiniens, la frontière israélo-libanaise, l'Irak ou l'Afghanistan. Avec émotion, il nous fait partager ses peurs, ses joies, ses réflexions et ses rencontres.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296460782
Nombre de pages : 300
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Itinéraire d’untouristedeguerreHubertPICARD
Itinéraire
d’untouristedeguerrePhotographiesde l’auteurvisiblessur:
http://www.lorgane.com/hubertpicard/
© L’HARMATTAN,2011
5-7, ruedel’École-Polytechnique; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN :978-2-296-54702-5
EAN:9782296547025RemerciementsàOlivierGillissen
etaucafé L’Autobus.Uneguerre, c’esttoujoursbonàprendre.Dansmatêteetmoncœur,
il y a toujours une case pour le baroud, l’adrénaline, le guérillero et
la photo que je ne vendrai pas. Les histoires à raconter à la dernière
gonzesselevée,lagueulebronzéeenhiver,unplideplusaucoindemes
yeuxd’aventurier, le check-upducourageetde la valeur.
MichelHonorin
Ce qui me fait aimer la guerre, c’est qu’elle me permet de fuir le
mondeettoutceque j’ydéteste,àcommencerpar l’homme.
ColonelHankRearden1
AFGHANISTAN
1
Le private Harper poussa à plein volume la radio de bord du Hum-
mer dans lequel j’étais assis et me lança:Ce que les Beach boys sont
aux surfers, Jefferson Airplane l’est aux GI’s. A chaque guerre, on se
remet les mêmes succès. J’ai fermé les yeux et j’ai quitté l’Irak. Entre
deux crachements parasités, je me suis laissé engourdir par la musique
du groupe californien. Le cliquetis des armes, la guerre, le danger, la
2
route pourrie qui torturait les amortisseurs du Humvee et la chanson
Somebodytolovequicaracoleautop50duGoodMorningIrakextirpè-
rent àlatenailledemoncerveaulesouvenirdesprincipauxfilmssurla
guerredu Vietnam,Apocalypse Now, Platoon,Full metal Jacket.
PourHarperetceuxdesonrégiment,deuxansplustard,c’estl’Afgha-
nistan.Uneguerreapassé,unsimplecoupd’épongesurunetable.Ceux
qui affirment qu’un conflit ne ressemble à aucun autre n’y pigent rien.
3
Les GI’s qui ont connu Fallujah et se retrouvent chez les Pachtounes
4
peuventleconfirmer.IlsseretapentlesAK47 ,lesHimmlerbarbus,les
5
Humvees et MRAP à fond l’accélérateur, Jefferson Airplane dans les
1
Seconde classe.
2
JeepHummer.
3
Ville d’IraksituéeàquarantemilesdeBagdad.
4
Fusil d’assautrusseaussiconnusouslenomdeKalachnikov.
5
Véhicule blindédetransportdetroupe.MineResistantAmbushProtected.
116
oreilles,lapoussièredanslesnarinesetlesIED traînantsurleborddes
routes, qui pètent à la gueule et transforment les éléphantesques Hum-
mer en décapotables. Selon les soldats, orgasme ou petite mort, heures
supou pèlerinage !
Même les cérémonies funéraires sont identiques. Seuls les cadavres
changent. Ne comptezpassurHarperpouraffirmerlecontraire.Ils’est
faitdéquillerhier,le4novembre2009.SajeepHummerasautésurune
7
mine du côté de Zerok , une ville qui n’est plus seulement un mot sur
unecartefixéeau mur d’unQGmaisunshit hole,untrou demerde!
Près de l’Air Field de la base d’Orgun engourdie dans un épais si-
lence,lesGI’s s’alignentsurquatrerangs.Lacompagnieestrassemblée
danscettepartie ducampsituéausud-estde l’Afghanistan,nonloinde
la frontière pakistanaise. Je suis le seul civil à assister à la cérémonie
funéraire. Les hommes ont la têtedécouverte, l’arme au pied. Un ordre
claque. Tous se mettent au garde à vous dans la parfaite attitude régle-
mentaire du soldat. Ils ne bougent plus, tels des blocs de pierre. Le ca-
davredusoldat Harperpassedevant nous.Ilestallongé surunecivière
portéeparquatrehommes.Soncorpsestenroulédansundrapeauamé-
ricain. Je ne parviens pas à détacher mes yeuxde la forme étendue sur
le brancard. Heureusement qu’il fait nuit. A force de fixer un point, on
finit par ne plus le voir. Ce qui ne m’empêche pas d’imaginer que sous
ce bout de tissu gît untype dont je connais le nom, le visage, le son de
lavoix.Unbravegarsquin’estplusqu’unmorceaudecorpsdéchiqueté
par une mine russe qui datait encore de la présence soviétique dans ce
8
pays .
9
Harper est transporté dans un hélicoptère, destination Bagram . Le
cercueil sera ensuite convoyé vers Dubaï, New York, Anchorage en
Alaska. C’est dans cette ville qu’est basé le 509ème aéroporté, le régi-
mentauquelappartenaitleGI.Dixminutess’écoulent.Lesrangssedis-
persent. Surprisde voiruncivilàsescôtés,mon voisinme demande:
- Tu connaissaisHarper?
6
ImprovisedExplosivedDevice.Mécanismeexplosifimprovisé.
7
Villedusud-estde l’Afghanistan,danslaprovincede l’EastPaktika.
8
Ilenrestecinqcentsmilleenseveliesdansle solafghan.
9
Importantebasemilitairedes forcesdelacoalition.
12Comme si je pouvaisranimer le mort, je réponds:
- Je l’ai connu enIrak, il y a deux ans, dans les marécages des alen-
10
toursducampdeKalsu .
e
Je suis photo reporter. Je traîne derrière le 509 depuis 2007. En
Irak, huit mois durant, j’ai partagé le quotidien de ces hommes à Bag-
dad, Fallujahou Eskanderia,mais aussidansdestrouspauméstelsque
Karmah ou AlHassouah.Des bases sans douches nisanitaires où cent
vingt types déféquaient dans unmême fût de métal ciselé. Au sujet de
l’amour,ducaféoudelacigarette,dansunmondenormal,lesgensvous
demandent:
- T’esdumatinou dusoir?
A Hassouah, on se posait la question au sujet des selles. Plus on s’y
prenaittarddanslajournée,plusonrisquaitleséclaboussures.S’asseoir
sur le tonneau à neuf heures du matin était une véritable libération. A
vingt deux heures, la seule idée d’imaginer ce qui se trouvait sous nos
fessesnousconstipait.
Dans cette base, on se douchait avec des bouteilles d’eau derrière le
bâtiment, face aux dortoirs des policiers irakiens. Dès qu’ils ils nous
voyaientnus,ilss’installaientàcinqousixaurez-de-chaussée,derrière
lesfenêtres.Rivésàlavitre,ilssemasturbaient.Lemouvementdeleurs
avant-bras les trahissait. Le sergent Rumo fut le premier à me le faire
remarquer. C’était unnoird’unmètrequatrevingtcinq,baraqué.
-Ilsaiment moncul. Bigand Black!Avantque les GI’s sepointent,
ils ignoraient àquoi çaressemblait.
J’airépondu:
- Je suispetitet blond.
- Tu leurfaispeut-êtrede l’effet. Pourle savoir,t’asqu’à teretourner
etregarderlarapiditéaveclaquelleilsagitentleurpoignet,m’arétorqué
Rumo,en éclatantderire.
Jamaisje nemesuisretournéetjamaisje n’aibaissémonslip.Je me
contentais de vider une bouteille d’eau à l’intérieur telle une source de
montagne me cascadant sur lescouilles.
10
Basedel’USArmy,situéeenIrak,danslaprovincedeBabylone.Ellefutbaptisée
du nom d’un joueur de football américain, James Robert Kalsu. Il fut le premier
sportifprofessionneltuéauVietnam.
13Retour sur le camp d’Orgun. Les rangs se dispersent. La silhouette
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dufirst sergeant Zaglauersedresse devant moi,raidecommeunmur.
Blond,tondudeprès,lapeautannée,touteladéterminationdel’homme
deguerres’exprimedanssonregard.Ausujetdelacérémoniefunéraire
de Harper,ilme demande:
-T’asfilmé ?
Au tondesa voix,je comprendsqu’ilespèrequeje luirépondraipar
l’affirmative.
-J’aid’abordpenséphotographier.Finalement,jesuisrestéenretrait.
Personne n’était au courant de ma présence. Si j’avais dérangé cette cé-
rémoniepardeséclatsdeflashs,les hommes l’auraient malpris.
Zaglauer est déçu. Je m’en veux de ne pas être monté au créneau.
Le sergent ne m’en tient pourtant pas rigueur. Il me le prouve en me
12
proposant de chasser le Taliban sur le col du Manay Kandow . Show
13
Time, quatre heuresdumatin .D’uncoupde menton,ilme lance:
-Çatetente?
Cela signifie soixante-douze heures de crapahutage incessant et
crevant, traquer l’ennemi, chercher ses grottes, ses caches, son maté-
riel. Les montagnes afghanes, c’est la sueur le jour, le froid la nuit et la
crainte de l’embuscade vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le col du
Manay Kandow, c’est tout cela puissance dix. Le pire des parcours du
combattant avec une croix sur le dos. Les Russes s’y faisaient réguliè-
rementdessouderquandilsoccupaient l’Afghanistan.Maisonnepense
jamais faire partie du troupeau, des hécatombes et autres statistiques.
Alors, bien qu’ayant de bonnes raisons de refuser, j’accepte la proposi-
tion deZaglauer.
*
Je me réveille àtrois heures,une heure militaire. Je choisis mon ap-
pareil comme un flingue. Bien que disposant d’un uniforme prêté par
11
L’USArmycomprendcinqgradesdesergents:Sergeant,StaffSergeant,Sergeant
FirstClass,FirstSergeant,SergeantMajor.
12
Manay Kansow Pass. Montagne au sud-est de l’Afghanistan. Province de l’East
Paktika,frontièrepakistanaise.
13
Dansle jargonde l’armée US,zerofourhundred.
14l’USArmy,jesuislibred’endosserlesvêtementsdemonchoix.Parfois,
j’apprécie de me démarquer des GI’s par une tenue de barouf. Elle me
rend d’uncoupde l’assuranceet de l’ardeur.
Je traverse le camp plongé dans une totale obscurité. Je me guide
grâce à une lampe fixée à mon casque. Devant moi, des ombres de
soldats apparaissent et disparaissent comme si elles n’avaient jamais
existé. Une trentaine de GI’s attendent déjà sur l’aire d’envol de l’héli-
coptère. Cagoulés, ils ont coiffé leurcasque, tels des tueurs anonymes.
14
Ilssontentenuedecampagne,coudières,genouillères,gantsetle M4
en bandoulière. Mais surtout, ils ont enfilé leurgilet pare-balles qui se
compose de cinq plaques de céramique qui prolongent le dos, la poi-
trine, les hanches et le cou. Le duvet est roulé et fixé sur le sac grand
volume d’une capacité de cent vingt litres, rempli de provisions d’eau,
de nourriture et de vêtements de rechange pourtrois jours. Trente cinq
kilos sur le râble et vingt sur vingt au guide Michelin de la randonnée,
sauf quand il faut cavaler aprèsuninsurgé comme c’était parfois le cas
en Irak. Les GI’s n’essayaient même pas. Ils savaient qu’ils n’avaient
aucune chance de le rattraper et auraient abandonné la course au bout
dequelquesmètres.
15
Lemedic medemandesij’aibiencommuniquémongroupesanguin
aumomentoùjemesuisfaitenregistrerpourcettemission.Affirmatif!
O plus. Un autre moyen de différencier les civils des GI’s. Eux, leur
groupesanguin,ilsl’ontsurlaplaqueaccrochéeàleurcou.Cinqheures,
16
l’hélicoptère, un Chinok atterrit. Il devient effrayant à mesure qu’il
s’approche de nous, grossit de seconde en seconde. Au pas de course,
nousmontonsdansl’appareilparlatrappearrièregrandeouvertecomme
la gueule d’un monstre. Il nous avale et décolle. Nous nous asseyons
sur des banquettes basses et dures. Sur les deux côtés de l’appareil, les
portessont ouvertes.Destireurssont auxaguets, leursmainsnerveuse-
ment accrochées à unfusil mitrailleur M240. Ils sécurisent l’appareil et
surveillentlesvillagessurvolés.En l’air, lefroiddéjàmordantaugmente
avec l’altitude.Iltraverse mesvêtementspouratteindremapeau.
14
Versionraccourciedufusil d’assaut M16.
15
Soldatquiasuiviuneformation d’infirmier.
16
Hélicoptèredetransportdetroupesàdeuxrotors.
15Autour de moi, figés, serrés les uns contre les autres, la nuque ap-
puyée au dossier de la banquette, les soldats forment une section au
complet.LeGIassisàmescôtéss’approchecommes’ilallaitmeconfier
un secret. Il me hurle dans l’oreille. Le boucan de l’appareil qui nous
transporte et deux boules Quies m’empêchent de comprendre ce qu’il
medit.
Le vol ne dure pas plus de vingt minutes. En hélico, ça en fait de la
distance. Le sol se découvre. Nous atterrissons. Le Chinok nous lâche
dansunevalléeaupiedde l’imposantemontagne.Nousdescendonspar
la trappe et courons en nous baissant. Il fait encore nuit. Nous avan-
çons sans bruit, aussi silencieusement que des serpents glissant sur de
l’herbe.
Le lieutenant Ruthledge s’approche de moi. Il est mince, de taille
moyenne. Son front est bas, ses cheveux blonds et ras. Ses yeux clairs
sontcommedeuxbillesdeverre.Ilfaitungestedelatêtepourdésigner
cequinousentoure.
- Le sommet est à onze mille pieds. Aucun hélico ne peut s’y poser.
Aucun blindéne peut monter.Onaquatre heurespourgrimper.
Avec trente kilos dans la hotte, ça promet sueur et douleur. Un jour
pâle emplit maintenant le ciel. Il frôle la brume matinale qui le sépare
du sommet de la montagne. Ruthledge et ses hommes souhaitent le
contact avec l’adversaire. Aucun d’eux ne pense à la mort. Les explo-
sions, le bruit, la fumée, la terre qui tremble, ils semblent s’en moquer.
Ceschiensdeguerreontquittéleurcampd’OrgunEpourcasserdu Ta-
libanetilscomptentbienallerauboutdeleurbesogne.Silecommando
se compose d’une seule section, c’est dans l’unique but de rabattre le
gibier.Ruthledge medit:
-On devrait utiliser cette méthode plus souvent. Quand on est trop
nombreux, les Talibans évitent l’affrontement. Ils savent qu’ils ne fe-
raient pas le poids. Quand ils se trouvent face à trente GI’s armés de
leurs seuls fusils automatiques, ils supposent qu’il leur suffit d’être su-
périeursennombrepournousvaincre.
Si les évènements se passent comme prévu, des dizaines de M4, de
17
Kalachnikov ou de RPG cracheront la mort et je serai aux premières
17
Lance-grenadesportatif.
16loges. La riposte américaine s’organisera, la septième cavalerie clairon
auxlèvres,versiontechnologieauservicedelaguerre.Deshélicoptères
de combat Apache appuieront les troupes au sol. Ils nettoieront le ter-
rainaussirapidementqu’uncroupierbalaye satablederoulettedèsque
la boule cesse de tourner. Ce sera aussi efficace qu’une bombe insecti-
cide sur la gueule de deux moustiques, les pattes collées à unmûr. Pas
étonnantqueles Talibansdétestentlesfrappesaériennes.Ilsdisent que
ceshélicoptères ont l’apparence dudiable. Au Vietnam,ils pissaient du
napalm. En Afghanistan, ils chient les bombes avec un pet explosif en
modeinversé.
*
Les hommes attaquent l’escalade du Manay Kandow Pass, pire
qu’une montagne, une forteresse naturelle vaste comme le monde et
hostilecommeunTaliban.Despentesabruptes,rocailleusesetacciden-
tées,tailléesrudement en pleine roche. Je n’ai pas de gants. Mes mains
sont entaillées et ce n’est que la montée. La descente sera pire, moins
épuisantemaispluseffrayante.Ilfaudraslalomerentrelesrocherstran-
chants, dévaler avec les éboulis de terre, de gravier, de cailloux, éviter
l’entorse, la fracture. Au retour de mission, je totaliserai dix-huit cou-
pures sur mes deux mains. N’ayantnidésinfectant,nipansement, elles
cicatriseront avec le temps. Dire qu’à Paris, à la moindre entaille, c’est
la chasseà l’alcool à90°et au Tricostéril.
Devant moi ou dans mon dos, sous des treillis imbibés de sueur qui
collent à la peau, les hommes courbés, la tête baissée, peinent, jurent,
serrent les dents, résistent. Mon pouls monte à cent quatre-vingt pul-
sations. Mes poumons vont exploser. Je regarde mes pieds et tente de
les mettre dans lestraces de pas du soldat qui me devance.Ça évite de
penser,de chercherle meilleurendroit,cequi épuise.
Le type qui me précède s’arrête. Il se plie en deux et récupère. Au
momentoù je le dépasse,ilmedit:
- Ne regardepasenhaut.
Constater la distance qu’il reste à parcourir décourage. J’écoute son
conseil.Jeregardederrièremoi.Lacolonnes’étire,sedébat.Dansl’im-
mensité delamontagne,leshommessontdepetitestâchessombresqui
17avancent à unrythme différent. Subitement, j’ai l’impression de perdre
l’équilibre, de basculerdansuneirrésistible envie de me laisser tomber
dans le vide. Rien à voir avec le shit ou le crack. Je me récupère en
écartantlesbrastelunfunambule.Habib,l’interprèteafghanmerejoint
etmedemandesijeplane.Ilsaitqueje n’aipastouchéauHachisch.Ici,
pasbesoind’êtreraidedéfoncé,letripestbienréel.Lesyeuxéclatés,je
luiréponds:
- C’estuncoupde fatigue.
Habib arrache du sol unefleurdont le parfumse répand partout au-
tourde nous.
-Applique-la soustonnezetrenifle-la.
- C’estquoi ?
-La Jalrosa.Elle va teretaper.
A la manière dont il me regarde, je me demande si l’interprète est
sérieux. La réponse ne se fait pas attendre. En quelques instants, je me
sensaussi revigoré que si je m’étais réveillé à poildansuncongélateur.
Jerespirenormalement,àunrythmerégulier.Lamécaniqueestremon-
tée.Habibmesourit.Jeluifaisunsignedeconnivence.Cetancieninsti-
tuteur d’une quarantaine d’annéestravaille pourlesAméricains depuis
unan.IladebonnesraisonsdemépriserlesTalibans.Ceux-cineparve-
naientpasàl’empêcherd’exercersaprofession.Lorsqu’ilsbrûlaientson
école, l’enseignant changeait de village et d’établissement. Finalement,
ils ontkidnappé son gamin, lui ont coupé les quatre membres et la tête
en dernier. Ils ont dispersé les parties du corps, tels de vulgaires mor-
ceauxdeviande,dansle bazardelavilleoù sa femmeet lui résidaient.
Habib n’est plus instituteur. Désormais, il traque les Talibans. Seul le
désir de vengeance le maintient vivant. Il vit, mais il est aussi mort
qu’onpeut l’être.
Les haltes sont de plus en plus fréquentes. Poussiéreux, épuisés, les
hommes s’assoient sur tout ce qui peut soutenirleurs fesses. Ruthledge
se pose sur une pierre, à quelques pas de moi. Il retire son casque et
s’éponge le visage.
-Thisfucking placesucks!Saloperie d’endroit!fait-il avecdégoût.
Tout près de lui, le porteur du fusil mitrailleur M240 laisse lour-
dement tomber son arme. Ses yeux ont cette absence qui caractérise
les hommes à bout de force. Nous grimpons depuis trois heures. Nous
18sommes à neuf mille pieds. Le calme est impressionnant. Un silence
d’embuscade.Les Talibansdoiventmijoteruncanardagesanspréavis.
LesergentArrayo etmoipartageonslamêmeration.J’ytouchepeu.
Les tortellini noyés dans de la sauce béchamel, maintenus consom-
mables depuis six mois à l’aide de conservateurs me donnent l’impres-
sion d’expérimenterdescrisesde dysenterie. Je luidemande:
-Ilvient d’oùtonnom?
- Je suisportoricain.
Ilajoutefièrement :
- Dans l’armée américaine, on croise des gueules du monde entier,
desAfro-Américains,desMexicains,desPortoricains,desCoréens.On
lit également des patronymes d’origine italienne, juive, hollandaise, al-
lemandeetmêmefrançaise.Ducôtéennemi,onnerencontrequ’unseul
typedegueule,desgueulesde barbares!
- Pourquoi ne nousattaquent-ilspas?
- Ils nous observent des montagnes qui nous entourent. Mais, ils ne
sont pasassezbonstireurspournoussniper d’aussi loin.
Nousatteignonslesommet.Sileschosesdoiventsegâter, c’estmain-
tenant. Le décor et les acteurs sont en place. Il ne reste plus qu’à fixer
l’éclairage, une sacrée batterie de projecteurs. Je surveille le versant
qui nous fait face pour y traquer le moindre mouvement suspect. C’est
alorsquel’accrochageseproduit.Letirsemblepeunourri,telunsimple
avertissement ou une manière de se rappeler à notre bon souvenir. Les
Talibans se situent face à nous, à quatre cents mètres. Je ne les vois
pas.Lessoldatsripostent.LesfusilsautomatiquesM4 etlamitrailleuse
M240 se déchargent pargiclées aveugles. Je suis accroupi. Je n’ai nulle
part où aller, nulle part où me protéger. Chaque soldat est resté sur sa
position et tire au jugé. Qu’est ce que je fous là sans arme ? Pourquoi
n’ai-je pas le doigt sur une gâchette ? Je repense à mon appareil photo
aumomentoùmonregardseposesurmonboîtier, cequineproduitau-
cune impression sur moi. Je regrette juste de ne pas avoir la possibilité
demebattre.Je n’aiqu’unsouhait,qu’unGI soittouchéetqueje puisse
récupérersonflingue,commelesRusseslefaisaientàStalingrad,parce
qu’il n’y avaitqu’unseulfusilpourdeux.
J’aperçois Habib. Il ajuste son AK47 et tire sauvagement. Mes yeux
demeurentrivés sur lui. Je repense au malheur qui le frappa. J’imagine
19qu’en enseignant, il prônait la paix, le respect, les vertus morales. De-
puis l’assassinatdesonfils,ilachangédereligion,devisiondumonde.
Il a le goût du sang et l’âme d’un guerrier. Habib se battra jusqu’à sa
propre mort. Il ne peut pas finir autrement. Le suicide, ce serait une
victoire des Talibans. La mort au combat, sa libération. Le seul moyen
qu’il a de se soustraire au sentiment de culpabilité, au souvenir, à la
18
punitiondusurvivant .
Tout à coup, des hélicoptères Apache surgissent et dessinent des
cercles dans le ciel. Ils lâchent quelques tirs, puis en un claquement de
doigts,plusrien.Lesilences’installeànouveaucommesiriennes’était
passé. Sans assaut, corps à corps ni prisonniers. Je n’appelle pasça la
guerre, justeducampingavecunflingue,melanceRuthledge.Denotre
côté,aucunblesséetde l’autre?Unecertitude,lesfantômettesauraient
mieuxfait deprévoirautrechosede leurjournéequedeprovoquer l’af-
frontement.
Nous reprenons la patrouille d’unpas ferme et décidé. Nous marchons
une heureet tombonssur lescorpsdes six Talibansqui nousont attaqués,
les tripes et la tête éclatées. L’un d’eux est blessé.L ’Ayatollah a la jambe
arrachée, l’artèresectionnée. Soncompteestbon.Ilvacrever.Ilenapour
dixminutes.Sonvisage n’exprimeaucunesouffrance.Lahainebrûledans
ses yeux. Une haine qui l’empêche de sentir la douleur qui envahit son
corps. Il nous nargue, mais quand il voit Habib approcher, son expression
change brutalement. Une rafale de Kalachnikov suffirait pour l’achever,
maisl’institjugecetteoptiontroprapide,tropcharitable.IlposesonAK47
par terre, enjambe le corps du blessé, tire son Colt de son étui attaché à
sa ceinture de pantalon, se penche légèrement sur le Taliban et le vise à la
tête. Des mots incompréhensibles sortent de sa bouche. Il attend quelques
instants afin de laisser au blessé le temps de bien assimiler ses paroles et
son geste. Ruthledge s’avance alors vers moi. Comme s’il pensait que je
pouvaisréprouver le gestede l’interprète,ilme demandesimplement:
- Ce Taliban mérite-t-il de vivre les dix minutes qui lui restentsur
cetteterre?
Inutile de lui donner l’opportunité de nouscracher à la gueule avant
de claquer. Les soldats pensent en soldats. Les reporters en reporters.
18
Joseph Bialot. C’estenhiverquelesjoursrallongent.EditionsduSeuil.
20La plupart, tout au moins. Les autres savent qu’à la guerre, certaines
générositésressemblentàunsuicide. L’humanité, çanerapporterien.
*
- Aucun de ces Talibans n’était afghan,annonce Habib, qui parvient
àreconnaître l’origine d’unennemiàsonvisage ou àsesvêtements.
- D’où venaient-ils?
- La plupart d’entre eux sont des combattants pakistanais, ouzbeks,
turkmènesou tchétchènes,répond le sergentArrayo.
Habib l’écoute en regardant le Taliban étendu à ses pieds et inter-
rompt:
-Ilsviennent denullepart.Cestypessont desorduresetuneordure
n’a pas de sexe, n’a pas de corps, n’a pas de voix. Une ordure n’est ni
jeune,nivieux,nibeaunilaid. Uneordure n’estriennipersonne.
Pendantquelquessecondes,tout le mondesetait. Je relance:
-Ils n’étaient quesept ?
Arrayo me répond :
- S’il y en avait d’autres, ils se feraient repérer en cherchant à se re-
plier versle Pakistan.
- Et s’ils s’entirent ?
-Ilsypasserontl’hiver.Situveuxdesembuscades,reviensauprintemps.
En novembre, lesmontagnesafghanesconnaissentlatrêve hivernale.
ème
Danslemois écoulé,le 509 aéroportéalancéplusieursopérations
parjourdanslazonemontagneusedusud-estduterritoire.Lerégiment
n’a été confronté qu’à quatre ou cinq accrochages. Il s’agissait toujours
d’ungroupedequelquesTalibansquipassaientlafrontièrepakistanaise
à pied pourtenterunsale coup. Les affrontements se sont soldés par la
mortde la plupart d’entre eux. Demain, les bulletins d’information des
médias européens affirmeront qu’ils sont sur le point de reconquérir le
pays.Puredésinformation !
*
Nous marchons toute une journée et la moitié d’une nuit. Les GI’s
s’oriententgrâceàunsystèmedevisiondenuitaccrochésurleurcasque.
21Des lunettes dans lesquelles tout apparaît en vert. Si cela peut aider à
ne pas finir dans une boîte. Habib n’en dispose pas, comme personne
19 20
auseinde l’ANA oude l’ABP . L’arméeUS refusedeleurenfournir.
Ilscraignentqu’ilslesrevendentaux Talibans.Nousbivouaquonssurle
colduManayKandow. Jeretiremesvêtementstrempésetlesremplace
par d’autres que je tire de mon sac. Les hommes se couchent côte à
côte.Quandilfaitfroid,êtreallongéouassisestlapiredespositions.Il
vaut mieuxmarcher, faire circuler le sang. Je m’y suis fait. Finalement,
même par deux degrés, sur un sol caillouteux et raviné, on parvient à
s’endormir. Durant la nuit,rien d’anormal ne se passe mais le froid dé-
range mon sommeil. J’ai les pieds gelés. Je me réveille, me rendors. La
nuit défile plus vite que je ne l’aurais cru. Je me lève vers cinq heures.
Lejourselève.Mondosestenmiettes.Troissoldatsmontentlagardeet
allumentunfeupourseréchauffer.LesGI’s s’assoientsurlestalons,les
brascroisésautourdesgenoux,l’armeposéeàcôtéd’eux.Jelesrejoins.
Nous ne nous saluons pas, ne nous regardons pas, ne bougeons pas,
immobiles autour de ce feu où la température grimpe de dix à quinze
degrés. Nous demeurons absents, silencieux, dans le respect de l’isole-
ment de l’autre.
A la tempête a succédé le calme. La find’une mission est une vive
sensation de renaissance. On prend le temps de regarder autour de soi
et on se dit:Dieu que la vie est belle. C’est un moment où tout paraît
grisant, comme lorsqu’on se trouve au milieu du désert, un endroit en-
voûtant. Il faut juste avoir des réserves d’eau, éviter les vents de sable
et génociderlesscorpions.
Etre au sommet d’un éperon montagneux pousse à la méditation.
C’est systématique, aussi garanti que de se retrouver les pieds devant,
quand on envoie uneperruque à unchef mafieuxqui perd ses cheveux
etdont onsait àquel pointcesoucile rendsusceptible. Donc,je médite
pendantquemonregardseposesurlesGI’s quidormentàladure,dans
la poussière, sur les cailloux. Ils vivent en Afghanistan plus qu’ailleurs
adossés à la mort. Cent fois, je me suis hurlé aux oreilles : Tu vis la
même galère ! Cent fois, j’ai fait le sourd. Aujourd’hui, je me répète
19
AfghanNationalArmy.
20
AfghanBorderPolice.
22cette phrase et bizarrement, je m’écoute. J’essaye de comprendre com-
ment je me suis retrouvé dans ce monde de bombes, de sang, de ca-
davresetderuines.Comment s’estfaitelatransition d’uneviebanaleà
cet univers étrange ? Pourtrouver une réponse à ces questions, l’esprit
humain a imaginé le souvenir, le réveil matin des quadras. Tant qu’il
ne m’endommage pas trop l’encéphale et n’enflammepas mes nerfs. Je
débraye les idées, manœuvre en marche arrière. Ma tête est uncamion
qui prend une piste à grande vitesse et me transporte sans faille vingt
ans plustôt.Déjà,uneautre époque,uneautrevie.
232
VOYAGES
Au milieu des années quatre-vingt, je n’ai qu’une vingtaine d’an-
nées.Jesuisdescoursd’artdramatique.Jenemesensàl’aisequedans
des personnages de cinglé. Il faut croire que la folie humaine m’a tou-
joursattiré. L’undemesprofesseursm’appréciesuffisammentpourme
confier unrôle dansuneopérette jouée au TMP qu’il co-met en scène
avecJeanClaudeBrialy.Lespectacletientl’affichependantcinqmois.
Rien ne ressemble plus à une journée qu’une autre. Seuls repères, les
répétitions ou représentations à heure fixe. Puis les petits rôles s’en-
chaînent,dansdessitcomsoudessériestélévisées,enFranceetenAl-
lemagne. Des personnages ridicules, inconsistants. Je déprime. Jouer
ne me donne aucun plaisir. Je suis déçu et ne peux imaginer rien de
mieux au-delà de ces médiocres engagements. L’univers du spectacle
et les gens qui le composent me paraissent fades et ne me procurent
aucune émotion.
La patience et l’indulgence n’ayant jamais été mes deux principales
qualités, je décide de quitter ce métier que je connais pourtant à peine,
et qui déjà me permet de survivre. Guitrydisait : Si l’on n’y fait pas ce
qu’onaime,l’onymeurt.Je balancedoncàlapoubelle le si j’étaisavec
l’espoirde le changerpourle je suis.
Mevoilàdanslapeaud’unjusticier,mapropreexistenceàmamerci.
J’ai le doigt sur la gâchette. Concentré sur mon objectif, je me dis:
Vas-y, liquide ta vie!Je lève le canon du flingue et me rappelle la ré-
plique d’Eastwood dans Dirty Harry: Go ahead Punk, make my day!
25Je grogne un Yeah libérateurau moment où je tire et abats mavied’ar-
tiste. Aucunregret.
Devant un verre, au comptoir d’un troquet, un ami comédien me
demande:
-Quecomptes-tufaire?
Je luiréponds:
- Le théâtre t’apporte l’évasion. Pour moi, il n’y a pas assez d’im-
prévu. Je veuxchangerdevieetsentirl’aventurecoulerenmoicomme
unflot de bièrepression.
Mondésir d’évasionme jettedéjà àlatraîne d’exploitshéroïco-guer-
riers.Je m’imaginesurlestracesdepersonnagestelsqueDanielDravot
ou Peachy Carnehandans L’hommequivoulutêtreroide JohnHuston.
J’espère seulement ne pas finir commeune pauvre cloche, dans un bar
de Berlin, affalé sur le comptoir, simplement achevé par une bière de
trop. Elle m’auramené loin l’aventure!Résolu, je lance:
- Je parspourl’Allemagne. Je parle la langue.J’aidesamis.
Je tiens mon verre à la main, téméraire comme si j’expliquais de
quelle façon je me préparais à affronter le froid, la faim et des bandes
armées.Lepackagede l’enfer!
Monpotemeregardecommeunovni.Je lenavre. Un départpourla
Républiquefédéraled’Allemagne,tuparlesd’uneexpédition!Siencore
c’était l’Allemagne de l’Est. Prendre le train pour couvrir uniquement
cinq cents kilomètres n’est même pas un voyage, tout juste une prome-
nade.
Je me saoule à Stuttgart, m’écroule à Munich, sens la poubelle à
Salzburg. A Graz, en Autriche, après une bonne douche, je me nourris
de conquêtes féminines. Je séjourne quelque temps dans la ville, une
cité étudiante avec autant de bars, de caves à jazz et de soirées privées
qu’on peut en rêver. Au moins, sur le plan des aventures sexuelles sans
lendemain,c’estuneparfaiteréussite.Ainsi,j’oublietoutlereste,cequi
n’estqu’illusion.JesuisencoreloinduGraal,delagrandeévasion,celle
oùjem’écarteraidessentiersbattus,lesupervoyaged’Aliceaupaysdes
merveilles,àlavitesse d’EasyRider, dopéà l’adrénaline.
*
26Le plein été me pousse en direction de la Yougoslavie du feu ma-
réchal Tito. Après une nuit de train entre Graz et Pula via Ljubljana,
j’arrive surlacôteAdriatique.Noussommesenaoût 1987. Personnene
pense alors à la guerre. Le mur de Berlinsépare les deux Allemagnes.
Le bloc soviétique est toujours aussi puissant. L’Europe n’a pas encore
promis aux Croates qu’ilsintègreront l’union,à condition qu’ils procla-
ment leurindépendance.Onconnaîtla suite…
Dansla stationbalnéaireetportmilitairedePula,surla côtecroate,
laRivieradesBalkans,lesvacanciersaffluent.Enquêted’unechambre,
je me présente à l’office de tourisme. Lorsque mon tour arrive, nous
ne sommes plus que deux dans la file. Derrière moi se tient une jeune
femme,une Autrichienne.
-Jen’aiplusqu’unechambredelibre,annoncel’employéedel’agence,
dansunmauvaisallemand. Mais elle peutêtreséparée parunrideau et
transformée en deux petites pièces. Pour cette raison, elle est meublée
dedeuxlitssimples.
Partagerla chambre ne me pose aucun problème. J’imagine la jeune
femme plushésitantequemoi. Elle me demande:
- Tu vis le jourou la nuit ?
-Lejour, je sors.Lanuit, je dors.
Elletranche:
- Moi, c’est le contraire. On s’entendra.
L’employée de l’agence exige que je lui laisse mon passeport. Je le
récupérerai dans une heure. Je n’en comprends pas le motif. Je refuse.
Elle n’a pas le temps d’écrire mon patronyme sur son registre que je
reprends brusquement mon document de voyage et l’enfonce dans ma
pochedepantalon.Puis,jesorsdel’agenceetmedirigeversleBedand
Breakfast.
L’immeuble se situeau bout d’unelargeentrée voûtéequidonnesur
unecourettesilencieuse. Un paquetdelingeetdesbacspleinsdefleurs
sont accrochés aux balcons. L’appartement est au deuxième étage. Une
vieille femme m’accueille. Elle porte une robe noire, a des cheveux
blancsetdeslunettesd’écaille.Ontraverseuncouloirquisent l’encaus-
tique.J’yremarquedesétagèrespleinesdelivres,desphotosdefamille,
desbibelotsdetoutessortes.Lapièceoù elle m’installe estvaste,haute
de plafond,sommairement équipée, deuxarmoires, deux chaises, deux
27lits, ni table de nuit ni lampe de chevet. Pour seul éclairage, une am-
poule pend du plafond. Les rideaux de couleur orange qui encadrent la
fenêtreetletapisjaunesurle planchersont lesseulesnotesgaiesdecet
ensemble.
Je paie laproprio, sorsquelquesaffairesdemonsacet m’assiedssur
le lit. L’Autrichienne ne tarde pas à me rejoindre. Elle s’installe dans
l’autrepartiedelachambre,tirelerideauetnousimposed’êtreséparés.
C’estlemurdeBerlin.Ilestévidentqu’aveccettefille-là,je n’aiaucune
chance.
Je passe la journée à bronzer sur une plage de galets et visite les
arènes romaines. En début de soirée, je dîne dans un charmant restau-
rant quisent le soleiletla mer. Ilse situedansuneruepavée,tortueuse
commedanslesquartiersmédiévaux.Lanuittombée,jeflâneuneheure
ou deux, puis vais me coucher. Dans la chambre, le rideau est toujours
fermé. Tout est calme et silencieuxcomme si personne d’autre que moi
n’occupaitcettepièce.Parcuriosité, j’écartelégèrement lerideau. L’Au-
trichienneestallongéesursonlit,touthabillée.Elle s’estsûrementcou-
chéeuninstant avantde sortiret,fatiguée, s’estendormie. Ses velléités
de noctambule ontvite fondu.
Au milieu de la nuit, je suis pris d’unesortedemalaise. J’ai le senti-
ment qu’une étrange scène se déroule autour de moi, que brusquement
quelqu’un occupe mon intimité. Une lueur agresse mes yeux. L’éclai-
rage de l’ampoule me réveille. Accrochée dansuncorridor, elle illumi-
nerait à peine l’extrémité du couloir. En pleine nuit, elle est assez forte
pour me contraindre à ouvrir les yeux. Si ce n’était pas suffisant, les
hurlementsdesquatremiliciensquiviennentdesurgirdanslachambre
s’enchargeraient.
L’und’euxmebraquedesonfusil,lecanonàquelquescentimètres
demonvisage.Ilestpenchéau-dessusdemoi.Menaçant,ilmehurle:
Passeport!Ça me rappelle la fois où je prenais des photos au cours
d’unemanif.UnCRSm’ademandé:Qu’est-cequetufouslà?J’avais
mes appareils à la main. Naturellement, j’ai répondu:Je shoote. Il a
du comprendre : Je me shoote et il m’a prispouruncamé. Je me suis
retrouvé par terre sous le CRS, écrasé par son bouclier en plexiglas,
soncasqueanti-émeuteetsesgantssemblablesàceuxdeJamesCaan
dans Rollerball. Seulement, depuis ce jour-là, j’ai oublié les gestes,
28les regards et les insultes. Le Yugo me balance une volée de mots
qui éclatent dans ma tête. Je n’en comprends qu’un seul:Dokument.
Je me disais bien que je m’en étais tiré à trop bon compte avec l’em-
ployée de l’office de tourisme. Même si le système yougoslave n’est
pas aussi intransigeant que celui desSoviets, je suis tout de même
dans un pays communiste. Ici, on a les gens à l’œil. On apprécie le
mot calibrage. Il y a ceux qui contrôlent et les autres. L’affluence de
touristesallemands,autrichiens,hollandaisoufrançaisme l’afait ou-
blierunpeutropvite.
Le type relance:Passeport!comme si ce mot salissait ses lèvres.
Derrière ce fonctionnaire, les trois autres miliciens ne sont que des
masques silencieux. Je me redresse, m’assois sur le bord du lit. Sur ma
gauche,jedistinguelasilhouettedelavieillefemme,deboutàl’entréede
la chambre. Elle observe la scène, inquiète. Il n’est pas fréquent que des
policiers investissent son appartement. Je sens qu’elle aimerait s’avan-
cer. Hésitante, elle marque le paset s’arrêtecommedevantunefrontière.
Quarante ans de communisme et le pli est pris. La prudence est sa se-
condenature.
Jouant l’indifférence, je tends mon document de voyage au type qui
mebraque.Il l’attrapesèchement. L’undesescollèguesouvrelerideau
qui me sépare de l’Autrichienne. Elle est allongée sur son lit, désha-
billée, à demi nue, les seins découverts, seulement vêtue d’une culotte
blanche. Ses jambes sont allongées, ses cuisses nues légèrement écar-
tées, comme celles d’une femme peu farouche. Son corps est un ro-
man de Xaviera Hollander, pas le genre à s’intituler:Sale petite vierge
ignoble. Le type qui consulte mon passeport se laisse absorber par ce
spectacle. Il se voit sûrement en elle telle une perceuse visseuse dévis-
seuse ! Il me regarde, provocateur, méprisant, l’air de dire : T’es vrai-
ment qu’une couille molle. Si j’avais une bombe comme cette fille dans
machambre, je nedormiraispasdansle litd’àcôté.
La jeune femme se réveille. Bizarrement, les premiers hurlements
ne l’ont pas dérangée. Il lui faut quelques secondes pourréaliser qu’un
type armé se tient devant elle. Un universbestialement pasolinien. Pa-
niquée, elle bondit sur son lit et se redresse plus rapidement que moi.
Deuxsecondesluisuffisentpoursecouvrirdesondrap.J’ignorecequi
sepassedanssatête,cequ’ellecraint oucroitcomprendre. Monregard
29compassionnel cherche ses yeux. J’aimerais pouvoir lui expliquer que
c’estjusteunehistoirede passeport.
Le milicien embarque mon document de voyage. Il me dit que je
pourrai le récupérer dans la matinée, dans un commissariat dont il me
communique l’adresse. J’y régulariserai ma situation. Je proteste. Il n’a
pas le droit de confisquer mon passeport. C’est illégal!Je le lui dis en
allemand, en anglais. Il ne comprend rien ou fait semblant. Ses nerfs
s’agitent. Il n’attend qu’une occasion pourme coffrer. Danger detabas-
sage.Jerestestoïque.Lespoliciersquittentlachambreetl’appartement.
Sans m’adresser la parole, l’Autrichienne se lève pour éteindre l’inter-
rupteur. Puis elle ferme lerideau et serecouche.
A l’aube,je sorset me promènedanslesrues,seule âme quivive. Je
longe le bord de mer. Je retourne au bedandbreakfast. Je petitdéjeune
avant de prendre mon maillot pouraller me baigner. La propriétaire ne
meposeaucunequestion. Je neressensaucunbesoindeme justifier.
Au moment où j’entre dans la chambre, l’Autrichienne se réveille.
Elle ouvre le rideau. Elle a enfilé unmaillot de corps. L’occasion m’est
donnéedem’expliquerausujetdelanuitdernière.Ellemeposequelques
questions. Je luirépondsendisant leschosestellesqu’ellessont.Assise
sur le bord de sonlit,faceàmoi, la jeune femmeme regardeetrit. Elle
s’imagine que je lui mens. Mes explications lui semblent invraisem-
blables,mais elle s’enfout.Illui plaitdecroirequefaceàelle setrouve
un trafiquant, un espion ou un aventurier. Cela doit la faire fantasmer.
Nous allons à la plage ensemble, déjà main dans la main. Je lui de-
mande:
- Au fait,quel esttonprénom?
-Irmi.
*
De retour en Autriche, je m’installe chez elle, en Carinthie, dans le
suddupays.Ellehabiteunepetitevilledequelquesmilliersd’habitants
qui se nomme Völkermarkt, le marché du peuple. Dans ce patelin,tout
porte le nom du peuple. Die Volkschule, l’école du peuple, die Volks-
bank, la banque du peuple. Chaque mercredi,sur la principale place de
Völkermarkt,setient le Völkermarkt,le marchédupeuple.
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