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Jeunes en Europe politique et citoyenneté

176 pages
Le dossier de ce numéro porte sur les jeunes et la politique, avec de nombreux articles :
- Les jeunes et la politique en France et en Europe - Les jeunes et la politique après la réunification de l'Allemagne - Aperçus sur la situation en Italie - Pour une anthropologie de la citoyenneté, une approche comparative France/Grande-Bretagne - Identités sociales, identités citoyennes en Espagne et en Catalogne - Jeunesse nordique jeunesse méditerrancenne. Viennent ensuite d'autres articles, sur le lycée vu par les lycéens, et les animateurs en Aquitaine, ainsi que les rubriques habituelles.
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2f!

trimestre

1998

,-

4 Editorial
Tournés vers les jeunes... plus que jamais, Olivier Douard

Dossier "Les débats" : - Les jeunes en Europe: politique et citoyenneté.
Bernard Bier, Bernard Roudet Lire page 7

7

- Les jeunes et la politique en Europe et en France. Pierre Bréchon Dépolitisation de la jeunesse et nouvelles formes de participations civiques... L'auteur fait le point à partir des enquêtes sur les valeurs des Européens et des enquêtes électorales françaises Lire page 11

- Les jeunes et la politique après la réunification de l'Allemagne: un progrès vers la normalité ou une avancée vers une crise? Contribution d'Helmut Willems, Hans de Ri;ke, Winfried Krüger, Martina Gille La réunification de l'Allemagne s'accompagne chez l'ensemble des jeunes d'une tendance à l'homogénéisation des représentations et valeurs avec une montée générale des valeurs post-mastérialistes qui n'excluent pas chez les jeunes de l'ex-RDA un attachement à des valeurs plus traditionnelles. Lirepage 23 - Aperçus sur la situation en Italie à partir de quelques données des enquêtes « lARD ». Luca Ricolji, Roberto Albano, Antonio de Lillo Apartir des enquêtes de l'Institut national italien de recherche « lARD », (de 1983, 1987, 1992 et 1996) sont dégagées les principales tendances et évolutions concernant les jeunes italiens: leurs attitudes politiques, leur appartenance aux associations, leur confiance dans les institutions et l'évolution de leurs valeurs. Lirepage 35 - Pour une anthropologie de la citoyenneté, une approche comparative France/Grande-Bretagne Entretien avec Catherine Neveu propos recueillis par Bernard Bier et Bernard Roudet Par une approche anthropologique essayer de penser la citoyenneté tant dans la relation à l'État que dans les relations entre les citoyens, mais aussi envisager ses rapports avec les sociabilités, les territoires, les modes de légitimation,... cet article étudie sous cet angle la question de la citoyenneté en France et en Grande-Bretagne. Lirepage43 - Identités sociales, identités citoyennes en Espagne et en Catalogne: du franquisme à nos jours. CarIes Feixa Pampols Cet article donne des éléments de réflexion sur la citoyenneté des jeunes espagnols et catalans depuis le franquisme. La citoyenneté y est entendue comme une formule de construction politique de l'identité. Lirepage 53

~

2

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6624-9

SOmmair~
À propos des représentations ordinaires de la citoyenneté en France. Sophie Duchesne Dans l'analyse des représentations ordinaires de la citoyenneté l'auteur distingue une citoyenneté « par héritage» et « une citoyenneté par scrupules ». Le premier modèle pose l'Europe comme une extension inéluctable de la nation, le second pense davantage en terme d'universalisme. Lirepage 69 Changement culturel et orientations politiques chez les jeunes européens. Roberto Biorcio, Alessandro Cavallz;Paolo Segatti - Traduction Nathalie Lescure Dans les comportements des jeunes européens, l'individualisme, en tant que valeur centrale du post-matérialisme peut être au service d'orientations politiques diverses, à gauche mais aussi à droite. Lirepage 81 - Jeunesse nordique. jeunesse méditerranéenne, les jeunes européens et l'Europe. Jean-Charles Lagrée L'auteur s'interroge sur les différences importantes et significatives entre les jeunes des pays nordiques et les jeunes des pays méditerranéens, différences qui concernent aussi bien leurs modes de participation à la vie sociale, que leur confiance dans le processus d'européanisation ou leur conception de la citoyenneté. Lirepage 99

.

Dossier "Points de vue" :
- Les attentes des lycéens sur l'ouverture du lycée et sur l'éducation à la citoyenneté. Yves Lambert Alors que sont diffusés les résultats de la consultation auprès des lycéens lancée par Claude Allègre l'auteur fait état d'un travail sociologique mené en 1993 et 1994 auprès de collégiens (de 4e) et de lycéens (de l'e) interrogés sur le rôle du lycée, son ouverture, sur l'éducation civique et sur la laïcité et la place de la culture religieuse à l'école. Lirepage 117 Les animateurs professionnels en formation en Aquitaine.

3

Jean-Claude Gillet Afin de contribuer au développement de la connaissance du champ de l'animation, sont présentées ici les principales conclusions d'une recherche
conduite auprès d'animateurs professionnels en Aquitaine. Lire page 133

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Carnet Veille de champs informative

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Offrir un outil de réflexion aux élus associatifs et à ceux des collectivités territoriales, aux professionnels, aux chercheurs qui s'intéressent à la jeunesse, tel est depuis le début le projet de notre revue. Nous espérons même qu'elle puisse constituer parfois, et de plus en plus au fil du temps, une véritable aide à la décision. C'est une banalité de dire que les jeunes portent en eux la société de demain, l'avenir de notre monde, mais cela nous renvoie tout de même de manière salutaire la dimension de l'enjeu. Et puisque décidément parler des jeunes, c'est plus ou moins directement parler de la société toute entière, chacun pourra mesurer l'étendue et la variété des problématiques que nous avons la prétention d'aborder, un jour ou l'autre. Au-delà de toute considération théorique, cela correspond aussi à la (souvent dure) réalité quotidienne et les professionnels des questions de jeunesse, les élus, savent bien que l'actualité nous aborde souvent brutalement, dans des formes inattendues et parfois insoupçonnées. Chacun réagit alors en fonction de ce qu'il sait et de ce qu'il est; nous ne choisissons pas vraiment les problématiques à travailler, elles nous interpellent sans ménagement. Cela suffirait à justifier notre projet éditorial, mais la tâche est ambitieuse et nous nous sommes engagés sur ce chemin difficile, en toute lucidité, voilà maintenant trois ans. Exposer des

faits, proposer des analyses, parfois contradictoires, mais sans chercher à imposer une vision dogmatique. Encourager le lecteur à participer à la nécessaire et urgente réflexion collective sur les questions de jeunesse, sans essayer de glisser du " prêt à penser" entre les pages. Essayer de faire quelques pas de plus dans la compréhension des problèmes qui concernent les jeunes aujourd'hui, pour commencer à penser l'avenir. Trois ans, notre publication est déjà sortie de sa prime enfance et s'il ne s'agit pas de fêter quelque anniversaire factice, je saisis cette occasion comme une autre pour poser un regard sur ces 12 premiers numéros et pouvoir dire aux lecteurs la manière dont nous avons envisagé la suite. Sans montrer une autosatisfaction déplacée, disons quand même que notre pari est en voie d'être gagné. Faute de pouvoir viser une vente en kiosque - que nous ne recherchions pas

4

d'ailleurs - certains avaient prédit la durée de
vie d'Agora à quelques numéros. Or, bien au contraire, nous vendons chaque numéro à plus de 900 exemplaires et les ventes augmentent lentement mais régulièrement, nous poussant à envisager d'augmenter le tirage dès le numéro 13. C'est un bilan qui nous place dans le peloton de tête des revues de sciences humaines comparables. Bien entendu les ventes ne sauraient constituer le seul indicateur de satisfaction, mais les commentaires des lecteurs, comme

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éditoria l
la reconnaissance que nous sommes en train d'acquérir auprès de la presse généraliste, écrite ou radiophonique, viennent conforter notre analyse. Agora débats jeunesses, revue initiée par l'Institut National de la Jeunesse et de l'Éducation Populaire, est en train de devenir une référence sur les questions de jeunesse. Notre rédaction est régulièrement interpellée par des élus ou des animateurs qui programment une manifestation avec des jeunes, par des associations qui souhaitent organiser avec nous une table ronde ou un débat public, des services de l'État qui mettent sur pied un colloque ou envisage une formation, des grands médias qui travaillent un article ou une émission sur les jeunes (comme récemment Le Monde, France-Culture, le Mouv' Radio-France, Le Figaro,La Croix...). Des sollicitations pour lesquelles nous essayons toujours d'être disponibles, en fonction de nos modestes moyens, mais auxquelles nous attachons aussi une valeur defeed-back. Toutefois, et nous tenons aussi à rester transparent sur ce qui est moins positif, nous nous faisons à nous-même quelques critiques. Nous savons qu'il nous reste des améliorations à apporter à notre publication. Nous y travaillons sans relâche, parfois en regrettant de ne pas pouvoir y investir les mêmes moyens que certains confrères de la " grande presse spécialisée", mais nous ne jouons pas dans la même catégorie, à tous points de vue, et nous savons en apprécier les avantages par ailleurs. Nous mesurons bien, par exemple, qu'une dimension essentielle de notre projet éditorial demeure difficile à atteindre: équilibrer dans la revue les différents types d'écritures, celle des chercheurs et celle des professionnels du secteur de la jeunesse, de l'éducation et du travail social. Les premiers sont aujourd'hui encore surreprésentés par rapport aux seconds, tout comme la sociologie reste l'approche disciplinaire de fait privilégiée. Nous recherchons donc des moyens qui fassent que les acteurs" de terrain" occupent l'espace que d'entrée nous avons décidé de leur laisser, de même que nous cherchons progressivement à atteindre une plus grande variété disciplinaire dans le traitement des questions dont nous nous saisissons. Autre point que nous essayons d'améliorer, c'est l'instauration du débat, en général. Nous pensons qu'il est une modalité indispensable à la construction de l'opinion de chacun et que la confrontation d'arguments contradictoires est un élément important de la production de connaissances. S'il apparaît que certains axes de débat s'instaurent effectivement au long cours, de numéro en numéro, il s'avère bien plus difficile de le faire apparaître au sein de chaque " dossier débats" . Sur ce plan une de nos dernières innovations pourrait y contribuer, dans la mesure où elle permet d'engager la réflexion sur un sujet très largement et en amont de la publication. Il s'agit de la mise en place sur Internet d'un" forum de discussion". Certains savent déjà consulter notre site (http/www.injep.fr/agora) et y trouver les sommaires et résumés en quatre langues, les coordonnées des auteurs, et bientôt des articles in extenso. Le même service sera bientôt augmenté de cette possibilité d'engager le débat sur des questions qui seront proposées par la rédaction de la revue. Le prochain thème proposé concernera les nouvelles modalités d'accès à l'emploi des jeunes; un court texte de la rédaction permettra à chacun de rentrer dans la problématique et cristallisera les réactions. À chacun alors de proposer ses analyses, ses expériences, ses lectures, ses propres questions. Quand les débats le justifieront nous avons

')

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même imaginé d'en élargir l'horizon en passant sur d'autres réseaux nationaux ou internationaux. Il ne s'agit pas là, bien sûr, de céder en quoi que ce soit à la mode, et nous espérons que la richesse des contributions s'avérant suffisante, nous pourrons introduire dans les prochains " dossiers débats" un article de synthèse émanant directement du forum de discussion. Si la sophistication de ce média peut encore rebuter quelques lecteurs, n'oublions pas que chacune et chacun est un auteur potentiel et que les colonnes de la revue vous sont largement ouvertes, le nombre de propositions d'articles le prouve. Là on nous retourne souvent (et cela doit expliquer en partie le déséquilibre dans les écritures que je signalais ci-dessus) que la volonté d'écrire ne suffit pas, que la pratique de l'écrit n'est pas aussi intensive dans tous les secteurs d'activité professionnelle et que souvent les professionnels" de terrain" manque de temps pour finaliser un article. C'est une dimension que nous avons prise en compte depuis quelque
:J....,.

par quelques remerciements.

Nous avons la

chance d'avoir un véritable Comité de rédaction, qui fonctionne bien et se réunit régulièrement pour travailler à l'élaboration des numéros à venir. Tous bénévoles ils prennent sur leur temps pour faire Agora, c'est une collaboration précieuse que beaucoup nous envient et que chacun appréciera. Quant à l'équipe technique: secrétaire de rédaction, secrétaires, correcteur, correctrice, maquettiste, photographe, bien que réduite - seule la secrétaire de rédaction est à plein temps -, elle fait le maximum pour que chaque livraison tombe à la date prévue. En 3 ans nous avons tenu nos engagements en publiant 12 numéros; pour un trimestriel cela peut paraître banal, mais c'est à chaque fois presque un exploit. Ce professionnalisme contribue sans nul doute à la crédibilité de la revue. Tous ont indiscutablement leur part dans cette réussite, et nous savons compter sur eux pour la suite. Une des conséquences c'est que le lectorat est au rendezvous et nous espérons qu'il le restera, toujours un peu plus nombreux. C'est vers lui - donc vers vous - que je me tourne pour finir. Parce que nous n'avons pas de gros budget de promotion et parce qu'un des aspects originaux de la revue c'est aussi le réseau qu'elle a su progressivement construire autour d'elle, nous pouvons sans doute nous permettre de dire à nos lectrices et lecteurs que toutes leurs initiatives pour faire connaître Agora seront les bienvenues et pour rappeler sans démagogie que cette revue est aussi et peut-être avant tout leur revue. Quant à nous l'actualité nous confirme la pertinence de notre démarche. Tournés vers les jeunes, plus que jamais, c'est avec résolution que nous poursuivrons notre travail, puisque les moyens nous en sont donnés. Olivier Douard

temps et nous sommes en train d'essayer de pallier cette difficulté en orientant la tâche d'un rédacteur plus particulièrement vers une relation d'aide auprès des auteurs, dans l'intérêt de tous. Ce travail plus journalistique - mais il n'y a pas

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de journaliste dans notre équipe pour le moment - devrait ainsi permettre de travailler tous les écrits dont certains, nous en sommes parfois conscients devraient être plus accessibles à un public non spécialisé, en évitant l'emploi d'un jargon qui trop souvent dessert l'auteur et les idées qu'il expose, même si nous tenons beaucoup à ce que le mot juste soit toujours privilégié. Cette disposition suppose un renforcement de l'équipe qui travaille à la conception et la réalisation d'Agora. Je voudrais à ce propos terminer

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Les jeunes en Europe: politique et citoyenneté
par Bernard BIER et Bernard ROUDET
Le présent En outre les représentations communes,

numéro s'inscrit dans une double filiation: d'une part une réflexion déjà engagée dans cette revue sur" les jeunes acteurs du politique" (n° 2) et sur " les rapports entre générations en Europe" (nO5), et d'autre part un séminaire de chercheurs sur " Citoyenneté des jeunes en Europe", organisé par la mission Évaluation Recherche (Ministère de la J eunesse et des Sports) et l'Institut National de la Jeunesse et de l'Éducation Populaire (qui s'est tenu à l'INJEP du 30 janvier au 1er février 1997 et dont trois des contributions rep rises) . sont ici

manifestement partagées par-delà les frontières, insistent sur la dépolitisation de la jeunesse, son déficit croissant de citoyenneté. C'est pourquoi ce dossier a été conçu comme une interrogation de la citoyenneté des jeunes en Europe, ou plus précisément dans un certain nombre de pays de l'Europe occidentale, du Nord et du Sud. Il s'agit de dégager les spécificités des situations nationales et des pratiques et représentations juvéniles, de faire apparaître les possibles lignes de forces, les convergences, bref de repérer ce qui pourraient être les prémices d'une possible citoyenneté des jeunes européens. Notre choix a été d'interroger représentations et pratiques, en multipliant les approches disciplinaires : politiques, anthropologiques, sociologiques, et en laissant délibérément ouvertes les définitions de cette notion complexe, historique, polémique qu'est la citoyenneté. Les méthodes des chercheurs sont diverses: approches politiques et institutionnelles ou approches anthropologiques, regards sur les sociabilités, sur les pratiques ou sur les représentations, analyses statistiques ou analyses qualitatives. Leurs conceptions même de la citoyenneté diffèrent, soit du fait de choix 7

Les prochaines années seront marquées par des avancées dans la construction européenne. Pourtant des débats traversent les opinions publiques des différentes nations, tant sur la pertinence de cette construction que sur les formes qu'elle prend ou pourrait prendre. Comme l'écrit Catherine Wihtol de Wenden, " une des affaires sérieuses pour l'Europe, c'est la citoyenneté... une fois construite l'Union européenne, il faut inventer des Européens. La citoyenneté européenne n'a pas encore accouché d'un peuple européen" .

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théoriques a priori; soit à la suite de l'étude des représentations et comportements juvéniles. Les méthodes et les conceptions de la citoyenneté retenues ne sauraient d'ailleurs être sans effets sur les résultats obtenus. Quant aux données, aux cadres temporels, aux situations présentées dans les articles, elles sont propres à chaque pays étudié. Cette hétérogénéité pose d'emblée les limites de l'approche engagée ici et nous conduit à éviter des comparaisons trop rapides entre des enquêtes européennes différentes (Eurobaromètres, Valeurs des Européens) ou entre les présentations de différents pays. Cependant, au-delà de leurs divergences, ces analyses interrogent toutes in fine les valeurs juvéniles. Si nous abordons la citoyenneté dans sa dimension politique la plus institutionnelle, force est de constater une désaffection des jeunes (et plus généralement de l'ensemble des âges) à l'égard de la classe politique, des partis, des syndicats. Mais ce soupçon généralisé ne s'accompagne pas d'un rejet du modèle de la démocratie représentative. Comme le soulignent certains auteurs, le niveau des connaissances juvéniles à ce sujet s'est plutôt accru, mais l'intérêt se porte davantage sur d'autres formes de participation, comme les manifestations, les regroupements citoyens, ou sur des thèmes comme l'humanitaire, l'écologie, l'antiracisme... Cela ne se traduit d'ailleurs pas nécessairement par un engagement réel. Et si les jeunes européens posent cette citoyenneté en termes de droits, il s'agit plus du droit à la mobilité, du droit au travail ou aux études que de la revendication de droits politiques. Nous sommes bien dans la fin des passions politiques, qui ne s'accompagne guère de formes politiques alternatives ou renouvelées.

Néanmoins, effet de conjoncture aidant, un regain de participation politique peut se manifester. Ainsi, en Espagne ou dans l'exRDA, le passage d'une société autoritaire à une société démocratique entraîna un temps de politisation plus active, vite retombé. Avec en Allemagne orientale, conséquence de la déception et des difficultés rencontrées par les populations y compris juvéniles, un repli vers les valeurs plus traditionnelles de l'effort et de la sécurité. Ce faible investissement participatif, cette entrée différée dans les modalités de la politique institutionnelle (le " moratoire politique de la jeunesse" dont parle Anne ) justifient donc la prise en compte Muxel des représentations et valeurs juvéniles comme indicateurs pertinents des rapports entre les jeunes et la res publica. Ceci conduit aussi certains chercheurs à aller chercher du côté des pratiques sociales ou culturelles, ce qui pourrait avoir à faire avec la citoyenneté. Peut-être même a-t-on ici, face à un certain épuisement du politique institutionnel, l'explication citoyenneté? du succès de la notion de

8

Et c'est dans ce contexte de crise économique, sociale, politique, culturelle que connaissent l'ensemble des pays européens que la citoyenneté va être repensée autour de la double question des identités et du " vivre ensemble" . Les identités politiques traditionnelles, les identités construites dans et autour d'une société fondée sur la division sociale du travail et sur le système de protection sociale afférent, vont laisser place à une zone d'indétermination, à une quête identitaire qui s'ancreront dans d'autres champs ou réfé-

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rents. La culture apparaît comme un vecteur important de ce phénomène: pratiques culturelles éclatées et visibilisées dans l'espace public, qui peuvent devenir les véritables supports d'une identité citoyenne pour certains jeunes; repli sur des valeurs nationales, voire ethniques ou xénophobes pour d'autres. Nous assistons bien ici à une dilution des frontières traditionnelles de la citoyenneté.

Et c'est aussi la question de l'altérité

qui
-

est posée: rapport à l'autre venu d'ailleurs

et donc à soi -, et rapport aux différentes minorités infra-nationales. Un modèle plus horizontal de la citoyenneté apparaît, la citoyenneté comme" vivre ensemble". Mais dans les deux cas, les textes présentés ne nous permettent pas de parler de mouvements univoques d'accueil ou de rejet. L'Europe, comme chacun des pays, est tra-

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versée d'un certain nombre de tensions. Celles-ci divisent d'abord l'Europe entre pays du Nord et pays du Sud, divisions qui renvoient autant sinon plus à des données anthropologiques qu'à des stades de développement socio-économiques, et se traduisent dans le rapport à la famille, au religieux, à l'État, et bien sûr à l'Europe. Ces tensions sont aussi internes à chaque nation. Elles peuvent être lues comme partition des jeunes autour de modèles de comportements ou de valeurs, et/ou comme évolutions des sociétés. Ainsi les auteurs parlent-ils de tendances libérales, individualistes, et de tendances plus autoritaires, sécuritaires, voire nationalistes ou xénophobes. Dans une certaine proximité, on repère une deuxième tension, entre matérialistes et postmatérialistes - débat engagé à la suite et en réaction aux travaux d'lnglehart. Et enfin entre des approches holistes ou individualistes de la citoyenneté. À noter que la question du multiculturalisme est peu évoquée par les auteurs, sinon en creux. Au terme de ce parcours, la prudence s'impose dans le constat d'évolutions et les conclusions qui pourraient en être tirées,

ou représentations vraiment nouvelles dans ce champ; certains indicateurs pourraient même être interprétés comme témoignant d'un retour à des comportements plus traditionnels voire régressifs. Mais peut-être faut-il chercher hors du champ du politique, dans les nouvelles formes de sociabilités juvéniles, les signes avant-coureurs d'autres modes d'inscription politique - une société civile se constituant en espace public? Si le succès récent de la notion est corrélé à l'incapacité du social à tenir ses promesses en termes de lien et de promotion individuelle et collective, paradoxalement c'est encore dans la société civile, au travers d'activités sociales et culturelles, que s'inventeraient les nouvelles formes de la citoyenneté. Avec le risque d'une dilution du politique? Ou la chance d'un enrichissement, d'un renouvellement des formes d'action et de représentations politiques? La question est posée. Quant à la citoyenneté européenne, elle apparaît bien encore comme une promesse. Si les jeunes dans leur diversité et pour des raisons variées, comme le montre ce dossier, sont massivement plus ouverts que leurs aînés à la réalité européenne, ils ne se pensent pas pour autant comme citoyens européens. Contrairement aux citoyennetés nationales qui se légitiment dans des événements et des mythes fondateurs, la citoyenneté européenne ne peut être aujourd'hui qu'une utopie. " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament" selon les mots de René Char. Mais ce que nous disent les jeunes, c'est que, au-delà des incertitudes politiques et économiques, la citoyenneté européenne devra prendre en compte les dimensions sociales et culturelles du " vivre ensemble" .

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d'autant que fait défaut une approche comparative sur plusieurs décennies: les données présentées ici ne sont guère antérieures à 1980. Une tendance lourde, propre à l'ensemble des pays étudiés, est le glissement vers une pratique plus individualiste et moins institutionnelle du collectif. Dès lors, dans les évolutions perceptibles, les tensions observées, qu'est-ce qui est le plus important des effets d'âge, de génération et d'époque? Le désenchantement du politique ne semble pas s'accompagner de l'émergence de pratiques

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Les jeunes et la politique en Europe et en France
par Pierre BRÉCHON
Pierre Bréchon professeur de à

science politique l'Institut politiques de Grenoble, chercheur d'études

Les jugements pessimistes sur la dépolitisation des jeunes ne sont pas rares. Ils ne seraient plus aussi militants que leurs aînés, ils perdraient toute conscience politique. On incrimine parfois la " crise" économique et sociale, qui constitue une explication" passepartout" : la prise de conscience par les jeunes de la difficulté de trouver un emploi ferait qu'ils se concentreraient sur leurs études et laisseraient la politique au placard. On évoque parfois des explications plus sociologiques: la montée de l'individualisme conduirait les jeunes à ne penser qu'à leur épanouissement personnel. Il faut bien reconnaître qu'il est très difficile d'évaluer l'évolution du rapport des jeunes à la politique. La tentation d'idéaliser le passé est permanente et existe à chaque époque. Au début des années soixante, certains parlaient déjà de la dépolitisation en cours de la société française. À quoi certains politistes répondaient qu'il n'y avait pas dépolitisation, mais que simplement l'expression politique des citoyens changeait de formes, passant
et

au Centre

d'informatisation lEP de Grenoble

des données

socio-politiques

-BP

45 - 38402 Saint-Martin-

d'Hères cedex
Tél.: 33 4 76 82 60 76 Fax: 33 4 76 82 60 50 email: brechon@cidsp.upmf-grenoble.fr

Beaucoup jeunesse. enquêtes

d'observateurs

(idéalisant leur propre sur des

passé ?) dénoncent

la dépolitisation de la

Cet article, s'appuyant

résultats d'enquêtes

internationales (surtout

sur les valeurs, mais aussi

Eurobaromètre et enquêtes

électorales

françaises), montre au contraire que sur ces dernières années on n'observe aucune dépolitisation des jeunes. Certes les hommes politiques n'ont pas bonne presse et la participation électorale est plut6t à la baisse chez les jeunes et même chez les jeunes adultes. Par contre émergent et se développent nouvelles formes d'expression, mobilisations sur des problèmes lentement des formes diverses de participation civique.. manisfestations spécifiques.

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moins par les partis classiques

et

davantage par les regroupements associatifs. Si l'on veut éviter les jugements hâtifs et l'idéalisation du passé, il est indispensable d'analyser les enquêtes par sondage. Même si

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Ne:! 2 l

leurs résultats sont rébarbatifs, même si les indicateurs pris en compte sont simples, elles ont l'immense avantage de nous obliger à penser sur la base de données représentatives et non sur des faits parcellaires ou des impressions ethnocentristes. Le rapport des jeunes à la politique comporte plusieurs dimensions. Il convient de distinguer:
-

jeunes Européens sur 10 accordent beaucoup d'importance à la famille, au travail, aux loisirs et aux amis. Par contre il n'yen a qu'un sur trois pour valoriser autant la politique (cf. haut du tableau 1) et la religion. Dans l'enquête de 1990, le degré de politisation peut être mesuré de trois manières, par l'importance accordée à la politique, par la fréquence des discussions politiques entre amis, par l'intérêt pour la politique. Alors que 33 % des jeunes Européens estiment que la politique est très ou assez importante dans leur vie, près des deux tiers discutent au moins de temps en temps politique avec leurs amis et 40 % se disent très ou assez intéressés par la politique. Ces questions, fortement corrélées entre elles, permettent de construire un indice synthétique de politisation2 (bas du tableau 1). Le niveau de politisation des jeunes est en fait très différent d'un pays à l'autre, passant de 25 % en Espagne à 61 % en Allemagne de l'Ouest. Les jeunes des pays d'origine protestante sont beaucoup plus politisés que les jeunes issus de pays à tradition catholique. Ce phénomène s'observe d'ailleurs sur plusieurs types d'enquêtes et pour toutes les classes d'âge}. La valorisation

leur politisation qui traduit une capacité

de juger et de s'exprimer sur les sujets politiques, un intérêt pour les débats de société, une valorisation de ce domaine de la vie collective, - leur participation politique qui se manifeste par des actes (par exemple voter ou soutenir de différentes manières un parti, un mouvement, une cause),
-

leur orientation politique: avoir des idées

politiques auxquelles on tient, des idées qui forment plus ou moins système, de telle sorte qu'on peut par exemple être identifié comme quelqu'un de gauche ou quelqu'un de droite. Nous ne traiterons ici que des deux premières dimensions à l'aide de différentes enquêtes qui ont été répétées dans le temps. En effet seules les enquêtes répétitives, sur des questions identiques, permettent de saisir les évolutions temporelles. La politisation des jeunes Pour traiter de la politisation des jeunes Européens, nous utiliserons les enquêtes sur les valeurs (European Value Surveys), réalisées en 1981 et 19901. Nous isolons dans ces enquêtes la population des 18-29 ans. Il est clair que les Européens n'ont jamais été de grands animaux politiques, pas plus hier qu'aujourd'hui. La politique ne constitue pas un domaine de la vie très valorisé par les jeunes et les adultes. En 1990, environ 9

12

1 Les données de ces enquêtes, comme toutes celles qui sont utilisées dans cet article, sont disponibles au Centre d'informatisation des données socio-politiques, lEP de Grenoble, SP 45, 38402 Saint-Martin-d'Hêres cedex. Dans les enquêtes Valeurs, je retiens 10 pays européens qui apparaîtront dans les tableaux, soit un échantillon de 4 550 jeunes en 1981 et 4 350 en 1990.
2

Cet indice est constitué en prenant pour chaque question les

deux réponses exprimant le haut niveau de politisation. Chaque individu est ainsi affecté d'une note allant de 0 à 3 selon qu'il est positif" sur aucun, un, deux ou trois indicateurs. "
3

" L'évolution des valeurs des Européens, n° spécial 200, p. 63-84 ; Les valeurs politiques en Europe: effet du contexte national et " des attitudes religieuses ", Archives de sciences sociales des religions, janvier-mars 1996, p. 99-128.

Pierre Sréchon,

Les Européens et la politique ", Futuribles,

AGORA

DÉBATS JEUNESSES

NQ12

Tableau 3 - Ne jamais discuter politique par cohorte (source Eurobaromètres,

vague du printemps)1'

1975 Moyenne Année de naissance Entre 1975 et 1978 Entre Entre Entre Entre 1965 1955 1945 1935 et et et et 1974 1964 1954 1944 33 35 (1956-59) 27 27 32 34 39 51 46

1983 30,5 42 (1965-67) 26 25 26 30 34 42 51 -

1994 26 36 (1975-78) 25 20 20 23 31 36 42
-

Entre 1925 et 1934 Entre 1915 et 1924 Entre 1905 et 1914 Entre 1895 et 1904 Entre 1885 et 1894
1,

-

pour l'Europe des Neuf (Allemagne, Belgique, Danemark, France, Grande Bretagne, Grèce, Irlande, Italie, Pays-Bas)

plus ou moins grande de la politique est en fait une caractéristique très résistante des cultures politiques nationales. Peut-on déceler une évolution dans le temps de la politisation des jeunes? Un seul des trois indicateurs précédents figurait déjà dans l'enquête de 1981, la mesure des discussions politiques entre amis (tableau 2).

sur ce point les enquêtes Eurobaromètres qui comportent la même question sur une période plus longue (ces enquêtes sont réalisées tous les six mois par la Commission européenne depuis 1973 )5. Toutes classes d'âge confondues, on observe une stabilité des pourcentages de discussions fréquentes, une montée des discussions occasionnelles et une baisse de la dépolitisation totale. Pour expliquer cette évolution, la ventilation des résultats par cohorte est très instructive (tableau 3)6. Pour chaque vague, nous isolons
13

A

neuf ans d'écart, le degré de politisation des jeunes est très semblable, du moins au niveau global. Cette stabilité des réponses se retrouve dans au moins la moitié des pays considérés (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Irlande, Danemark). En Belgique et en Italie, on observe une croissance des discussions politiques occasionnelles. Enfin, un déclin très net des discussions politiques apparaît chez les jeunes Espagnols4 et, à un degré moindre, chez les jeunes Néerlandais. L'écart de seulement neuf ans entre les deux enquêtes est court pour juger d'une évolution. Il est donc nécessaire de regarder

Les chiffres espagnols s'expliquent par un effet de période. L'Espagne, de tradition catholique, est un pays à faible niveau de politisation, mais le contexte de la transition démocratique de la fin des années soixante-dix y a généré une valorisation forte, mais temporaire, de la poiitique. 5 J'ai déjà présenté un tableau de la ventilation par âge des réponses à cette question dans Pierre Bréchon, Politisation et " 2, 3e trimestre vote des jeunes ", Agora débats-jeunesses n° 1995, p. 9-21.
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Pierre Bréchon et Grégory Derviile, Politisation et exposition à " l'information ", in Analyse comparative des données soc/opolitiques. Les enquêtes Eurobaromètres (sous la direction de Pierre Bréchon et Bruno Cautrès), L'Harmattan, 1998, à paraître.

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Le niveau de politisation des jeunes est en fait trÈ>sdifférent d'un pays à l'autre, passant de 25 % en Espagne à 61 % en Allemagne de l'Ouest.
une première cohorte (jeunes de 15-18 ans). Ceux-ci sont encore socialisation politique Par contre les 19-28 plus. On enregistre là peu politisés car leur est loin d'être achevée. ans le sont beaucoup un effet d'âge. Pour les

Mais on peut aussi s'intéresser à la politique sans souhaiter voter ou manifester ses orientations par

des actions au sein d'organisations civiques, sociales ou politiques. La participation électorale n'est certainement pas à la hausse, mais elle n'est pas non plus systématiquement à la baisse dans tous les pays. Il n'y a en fait pas de tendance générale décelable ces dernières années7. Pour la France, l'augmentation de l'abstention est en fait relativement limitée8. L'étude des taux de participation fournis par les données électorales officielles ne permet pas de comparer l'abstentionnisme des jeunes à celui des autres classes d'âge. Il faut pour cela considérer des résultats d'enquêtes. Hélas, peu d'enquêtes internationales retiennent cet indicateur. D'autre part, l'abstention est souvent minorée par les enquêtes, mais cela n'empêche pas d'analyser (avec prudence) les résultats par classes d'âge. Considérons les enquêtes post-électorales françaises9. Nous isolons dans le tableau 4 ceux qui reconnaissent s'être abstenus à au moins un tour à quatre élections majeures.

autres cohortes, on observe essentiellement des effets de génération. Les cohortes nées au début du siècle étaient en fait plus dépolitisées que celles nées ultérieurement. Le vieillissement ne semble pas provoquer de dépolitisation. La baisse de la part de population européenne étrangère à la politique s'explique donc par un phénomène de renouvellement des générations. Les générations âgées, peu politisées, sont remplacées par des cohortes de jeunes qui, après l'âge de la socialisation, sont sensiblement plus politisées. La socialisation politique est peut-être plus lente qu'autrefois, du fait d'une entrée très progressive dans la vie active. Mais le niveau culturel élevé des jeunes générations, leur système de valeurs plus ouvert sur le monde, plus séculier, moins polarisé par les nécessités de la vie quotidienne (à l'exception des couches sociales exclues) explique probablement la régression de la dépolitisation. Reste à savoir si ce phénomène s'accompagne ou non d'une montée de la participation politique. La participation électorale en France La politisation et la participation politique sont deux dimensions fortement corrélées mais pas redondantes. L'attitude la plus fréquente consiste à participer fortement lorsqu'on est très politisé et réciproquement.

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7 Richard Topf, Electoral Participation ", Citizens and the State " (sous la direction de Hans-Dieter Klingemann et Dieter Fuchs), p, 27-51, L'auteur explique qu'en Oxford University Press, 1995, général, la participation électorale globale ne baisse pas, Certes les jeunes votent un peu moins, mais ils sont moins nombreux qu'avant Par ailleurs, les personnes âgées votent encore assez massivement jusqu'à un âge avancé, Or l'âge de la population continue de croître, S Pierre Bréchon, La France aux urnes, Cinquante ans d'histoire électorale, La Documentation française, Les Etudes, 3e édition, 1998, chapitre 1 : Non inscription, abstention, votes blancs et " nuls ", 9 Toutes ces enquêtes ont été réalisées par la SOFRES, Celles de 1978, 1988 et 1995 ont été réalisées pour le compte du CEVIPOF, Celle de 1997 pour le CEVIPOF, le CIDSP et le CRAPS, avec le soutien de Libération.

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Tableau 4 - Taux d'abstention aux élections françaises selon l'âge Âge 18-19 ans 20-24 ans 25-29 ans 30-34 35-39 40-44 45-49 ans ans ans ans Législatives 1995 18 16 17 11 13 11 14 13 11 12 14 13 13 13 Présidentielles 1978 36 26 22 18 14 13 12 13 11 8 9 13 10 16 Présidentielles 1988 26 35 34 28 28 20 19 20 16 17 16 16 24 24 Législatives 1997 26 38 38 30 28 24 17 16 13 11 18 16 14 23

50-54 ans 55-59 ans 60-64 ans 65-69 ans 70-74 ans 75 ans et plus Moyenne Abstention réelle premier tour

16.8

18.6

21.6

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Les 18-19 ans semblent en 1995 et 1997 plutôt moins abstentionnistes que leurs aînés, mais ce n'est qu'apparence. Ces deux enquêtes n'ont en effet été réalisées que sur des échantillons de personnes inscrites sur les listes électorales (respectivement 4 078 et 3 010 individus). Les jeunes qui font l'effort de s'inscrire dès leur majorité sont plutôt impatients d'exercer un droit électoral qui manifeste leur passage à l'âge adulte. On sait qu'au moins un quart des 18-19 ans ne sont pas inscrits. Si l'on ajoute la non inscription à l'abstention, c'est bien l'ensemble de la jeunesse qui participe désormais peu aux processus électoraux. La comparaison dans le temps est assez saisissante. En 1978, les écarts de participation selon les âges étaient faibles. les jeunes étaient un peu plus abstentionnistes, mais dans des proportions limitées. Ceci peut

s'expliquer en partie par le contexte de cette élection, correspondant à un sommet de mobilisation, avec opposition de deux programmes de société extrêmement différents entre la droite et la gauche. Il n'empêche que l'on observe aujourd'hui des écarts d'âge très forts. Ce n'est que dans la deuxième partie de la vie active (après 45 ans) que les taux d'abstention sont faibles. Les élections, même importantes, ne semblent mobiliser fortement que les personnes d'âge mûr, alors que jeunes et jeunes adultes restent en retrait. L'explication pourrait résider dans une déception des jeunes générations à l'égard des gouvernants. Quelle que soit la coalition de partis au pouvoir, les jeunes générations peuvent avoir le sentiment que leurs problèmes, et notamment ceux de l'emploi, ne seront pas mieux résolus.

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La participation sociale et politique Si la participation électorale des jeunes semble en baisse, qu'en est-il de leur participation sociale et politique? Les enquêtes Valeurs de 1981 et 1990 mesurent le fait d'être membre de différentes catégories d'associations. Le tableau 5 présente les résultats pour les jeunes de 18 à 29 ans. La participation à ce genre de groupes a toujours été faible. Si la participation à des organisations charitables et religieuses semble stable, la fréquentation des mouvements de jeunesse, des associations politiques et syndicales est plutôt à la baisse. Seule semble progresser la participation aux associations culturelles. Mais peut-être de nouvelles formes de participation associative, non prises en compte ici, touchent-elles les jeunes? En tout cas, par rapport à la faible participation électorale française soulignée préalablement et à une participation associative ou organisée au mieux stable, le comportement des jeunes en matière d'actions de protestation sociale est plutôt en hausse. Il s'agit de formes d'actions par lesquelles le citoyen manifeste directement son opposition à une mesure politique: au lieu de simplement s'en remettre à l'action de ses représentants politiques, il exprime son opinion par une action sur un sujet particulier, par exemple en signant une pétition ou en manifestant. En 1981 et en 1990, on a dénombré le nombre d'Européens ayant déjà accompli, au cours de leur vie, ce type d'acte protestataire (tableau 6). Il est clair que les formes les moins coûteuses, les plus institutionnalisées et les plus ritualisées d'action directe (signer une pétition ou participer à une

manifestation autorisée) sont plus développées que les types d'action à contenu protestataire plus fort (participer à un boycott, à une grève sauvage ou à l'occupation de locaux professionnels). Cette hiérarchie dans les formes d'action directe - de la plus pratiquée à la moins pratiquée, c'est-à-dire

aussi de la plus légitime à la moins légitime est pratiquement pays. Simplement respectée dans tous les la pétition semble une

forme d'action relativement moins pratiquée que la manifestation chez les jeunes Espagnols, tandis qu'en Grande-Bretagne et en Irlande, les jeunes ont beaucoup plus d'attrait pour la pétition que pour la manifestation de rue. Au niveau européen, les formes institutionnalisées de participation directe (la pétition et la manifestation autorisée) se développent lentement tandis que régressent un peu les formes les moins légitimes d'action. Malgré les différences existant entre ces types d'action, les résultats sont fortement corrélés entre eux. Quelqu'un qui a déjà signé une pétition a beaucoup plus de chances d'avoir aussi manifesté ou participé à un boycott qu'un jeune n'ayant jamais accompli aucune action protestataire. Ceci autorise la construction d'un indice de participation directe, qui figure au bas du tableau 6 (avoir déjà accompli au moins deux des 5 actes pris en compte). À neuf ans d'écart, la tendance est assez nette: la participation est en légère hausse globale, ce mouvement s'observe dans presque tous les pays (avec des augmentations très sensibles en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et en Allemagne). Les jeunes Espagnols constituent la seule exception forte, mais on en a

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déjà donné l'explication

à propos du niveau

de politisation. On observe aussi une légère régression chez les jeunes Français, plus étonnante au vu des fortes mobilisations lycéennes des années quatre-vingt. Ce mouvement de hausse dans le temps de la participation directe se voit encore mieux sur l'ensemble de la population (l'indice passe de 17 à 24 % d'Européens ayant au moins deux expériences différentes d'actes protestataires) et le phénomène peut s'expliquer en regardant le comportement des différentes générations (tableau 7). Les générations nées avant la seconde guerre mondiale étaient en fait moins protestataires, alors que les générations postérieures le sont nettement plus. La montée de 1981 à 1990 s'explique largement par un phénomène de renouvellement de générations. La génération faiblement protestataire qui disparaît est remplacée par une cohorte qui l'est beaucoup plus dès l'âge de 18 ans. Bien sûr, par un effet quasi mécanique, les pourcentages de personnes ayant une expérience de participation directe augmentent encore Tableau 7 - Indice de participation directe, selon les générations Année de naissance 1964-1972 1955-1963 1946-1954 1937-1945 1928-1936 1919-1927 1910-1918 1901-1909 Ensemble 1981 23 26 17 14 13 8 5 17 politique 1990 26 31 32 24 18 14 10 24

après la jeunesse (certains vont avoir leur première expérience de participation active autour de la trentaine). Cette plus forte .volonté participative jeunes se manifeste aussi à travers réponses à une question des les

sur les objectifs maintenir

prioritaires qu'ils poursuiventlO. Par rapport à une série de quatre objectifs, l'ordre dans le pays, augmenter la participation des citoyens aux décisions du gouvernement, combattre la hausse des prix ou garantir la liberté d'expression, chaque enquêté était invité, en 1981 et en 1990, à en choisir deux (tableau 8). Les mêmes tendances sont observables chez les adultes et chez les jeunes: la préoccupation de l'ordre est en baisse très sensible (à l'exception du Danemark où elle progresse), de même que la lutte contre l'inflation. Bien sûr, en 1981, la plupart des pays européens connaissaient une hausse des prix importante, ce qui contribuait à faire de cet objectif une priorité politique très ressentie. Mais il est clair qu'aujourd'hui davantage de jeunes considèrent comme prioritaires la participation des citoyens ou la liberté d'expression. Les deux d~rnières lignes du tableau 8 consistent à isoler le pourcentage de jeunes qui font des choix" purs", soit des deux objectifs dits matérialistes (maintenir l'ordre et combattre la hausse des prix), soit des deux objectifs dits post-matérialistes (augmenter la participation et garantir la liberté d'expression).
10 Cet indicateur, dit de matériali$me et de post-matériali$me, a été beaucoup utili$é par Ronald Inglehart, The Silent Revolution: Changing Values and Political Styles in Advanced Industrial Societies, Princeton University Press, 1977,482 p. ; Culture Schilt in Advanced Industrial Societies, Princeton University Press, 1990, 484 p. Ce dernier ouvrage a été traduit en français sous le titre: La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Economica, 1993, 576 p.

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