//img.uscri.be/pth/1e0af17c0b8203f3e967091a4af3a3431f83f55f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Jeunesses et politique

564 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 137
EAN13 : 9782296284906
Signaler un abus

Jeunesses
et politique

a

conceptions de la politique en Amérique du Nord et en Europe

COLLECTION « Logiques politiques» Dirigée par PIERRE MULLER

1. SPANOU Calliope, Fonctionnaires et militants, tration et les nouveaux mouvements sociaux, 1991. 2. GILBERT Claude, Le pouvoir en situation trophes et politique, 1992.

l'adminiscatas-

extrême,

3. FAURE Alain, Le village et la politique, essai sur les maires ruraux en action, 1992. 4. MULLER Pierre (sous la dir.), L'administration française est-elle en crise?, 1992. 5. FRIEDBERG Erhard et MUSSELIN Christine (sous la dir.), Le gouvernement des universités, 1992. 6. SIWEK-POUYDESSEAU Jeanne, Les syndicats des grands services publics et l'Europe, 1993. 7. LE GALÈS Patrick, Politique urbaine et développement local. Une comparaison franco-britannique, 1993. 8. WARIN Philippe, Les usagers dans l'évaluation des politiques publiques, Étude des relations de service, 1993. 9. FILLIEULE Olivier, PÉCHU Cécile, Lutter ensemble, les théories de l'action collective, 1993. 10. ROY Jean-Philippe, Le Front national en région centre, 1984-1992, 1993. Il. MABILEAU Albert, À la recherche du local, 1993. 12. CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat, 1993. 13. BERGERON Gérard, L'État en fonctionnement, 1993. 14. MENY Yves (éd.), Les politiques du mimétisme institutionnel. La greffe et le rejet, 1993. 15. DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'océan Indien, 1993. 16. HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la dir.), Jeunesses et politique, 1. 1 : Conceptions de la politique en Amérique du Nord et en Europe, 1993. 17. HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la dir.), Jeunesses et politique, 1. 2: Mouvements et engagements depuis les années trente, 1993.

Jeunesses et politique a Conceptions
de en du et
Sous la direction

la politique AITlérique Nord en Europe

de
RAYMONDHUDON

et

BERNARD FOURNIER

LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL Sainte-Foy 1994

L'HARMATTAN Paris

Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des arts du Canada une subvention pour l'ensemble de leur programme de publication.

Conception Norman

graphique Dupuis

@ Les Presses de l'Université Laval 1994 Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal (Québec et Ottawa), 1er trimestre ISBN 2-7637-7345-1 (PUL) ISBN 2-7384-2284-5 (L'Harmattan) Les Presses de l'Université Cité universitaire Sainte-FoYiQuébec) Canada G 1K 7P4 Laval

1994

Éditions L'Harmattan 5, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Avant-propos

Au moment où le projet de cette publication était lancé, il y a déjà quelques années, son ampleur était nettement plus restreinte. L'intention d'origine était d'améliorer l'accès aux résultats de quelques recherches dont la diffusion limitée ne correspondait pas du tout à l'intérêt qu'ils nous semblaient mériter. D'une collaboration à l'autre, les liens se sont étendus pour donner forme à une réalisation qui aurait fait paraître ambitieux tout projet initialement conçu à cette échelle. En fin de compte, deux recueils imposants sont offerts à la curiosité du lecteur. Nous ne pouvons que souhaiter à ce dernier une satisfaction à la mesure du plaisir connu à coordonner le travail d'un aussi grand nombre d'auteurs dont la réputation n'est généralement plus à bâtir. En pratique, malgré la complexité de l'ensemble de l'entreprise, la préparation de cet ouvrage fut grandement facilitée par la remarquable collaboration des signataires des textes ici rassemblés. Leur extrême patience ne saurait non plus être minimisée: révisions répétées des calendriers annoncés pour tenir compte des engagements respectifs des participants au projet; demandes nombreuses de précisions et de vérifications à propos de tel passage, tel tableau ou telle figure; etc. Finalement, seule une passion commune pour leur objet de recherche explique l'aboutissement d'un travail rejoignant autant de personnes aussi dispersées géographiquement. Il faut admettre que la relation des jeunes à l'univers politique est en soi un sujet passionnant. De fait, au cours des dernières années, on fut enclin à s'inquiéter du relâchement apparent de cette relation. Quelques-uns des chapitres qui suivent mesurent la signification et l'ampleur de ce relâchement, provoquant parfois une remise en cause globale de cette perception. D'autres textes font plutôt ressortir le mince écart

VIII

JEUNESSES ET POLITIQUE

entre les positions et attitudes politiques des jeunes et des adultes. L'espoir de voir les jeunes manifester un plus grand intérêt pour la politique ne traduirait -il pas le malaise qu' éprouvent plusieurs adultes face à la désaffection de leurs propres pairs pour la politique? La jeunesse aurait assez curieusement pour principal tort de donner, selon l'expression de Carmel Carmilleri et Claude Tapia, « un relief plus spectaculaire» à des attitudes pourtant largement partagées au sein des divers groupes d'âge. Ou encore, peut-être cette jeunesse inquiète-t-elle

spécialement par l'effet de « miroir grossissant de la société»
que lui attribue Annick Percheron. Des études regroupées ici font aussi comprendre que les attitudes politiques des jeunes et leurs échelles de valeurs sont principalement le résultat d'un héritage. Les analyses récentes de l'équipe réunie autour de Jacques Grand'Maison rappellent l'importance des processus de transmission intergénérationnelle, désignés plus globalement dans cet ouvrage comme processus de socialisation. Bien sûr, les normes et les valeurs ne sont pas que transmises, elles sont aussi apprises en contexte. Ainsi, les analyses ci-après présentées ne pourraient pas être transférées indifféremment d'un contexte national à l'autre; les marquages historiques et culturels n'échappent pas encore à la spécificité en dépit des fortes pressions à l'universalité des schèmes et des codes qui accompagnent l'évolution fulgurante des communications dans un système engagé sur la voie de la mondialisation. Des convergences n'en sont pas moins repérables. D'un autre point de vue, il n'est pas abusif d'attribuer une certaine durabilité aux attitudes d'un grand nombre de jeunes. Au-delà des influences certaines de la conjoncture, qui peuvent conduire à des actions ponctuelles parfois même spectaculaires, exception faite de quelques rares moments de grandes ruptures officielles, les attitudes politiques des individus s'inscrivent généralement dans des processus de lente évolution. Dans ces conditions, il se révélerait inexact de soutenir l'absolue nouveauté de l'apolitisme supposément caractéristique des sociétés actuelles. Historiquement fondée sur les gains successifs de forces politiques montantes, la démocratie ne peut plus se concevoir ni idéologiquement ni pratiquement sans la participation du plus grand nombre de citoyens et de citoyennes. Même inachevée institutionnellement, l'idée de démocratie a suffisamment progressé pour que l'engagement

AVANT-PROPOS

IX

civique et politique soit assimilé à l'ordre de la normalité et de l'attendu. Plusieurs des textes ci-après ramènent à l'avant-plan une vérité simple: parler d'engagement politique ne doit pas mener à l'enfermer dans une logique autonome. La politique est une activité qu'il est impossible d'isoler des autres dimensions de l'activité humaine en société. Aussi n'est-il pas tout à fait renversant, par exemple, que le rapport à la politique soit, pour plusieurs, fonction du rapport au marché de l'emploi. Non pas tant l'emploi précaire, à temps partiel et temporaire, qui fournit des revenus instables et qui ne permet pas de désigner sa place dans la société et, surtout, ne signifie pas une intégration réelle. Mais bien plutôt, comme le conçoivent plusieurs jeunes, l'emploi, la profession qu'on exerce dans la «vraie» vie. L'engagement politique ne saurait donc se concevoir isolément. Néanmoins, un engagement moins enthousiaste ne constitue qu'un indice bien imparfait de l'intérêt à l'égard de la vie politique. En réalité, l'engagement politique proprement dit demeure un fait nettement minoritaire. Si la vie en société ne dépend pas fondamentalement de décisions politiques, l'engagement dans la vie politique n'a plausiblement d'attrait qu'en autant que les principaux animateurs de cette dernière manifestent une réelle détermination à intégrer les individus, citoyennes et citoyens de diverses conditions, aux différents aspects de la vie en société. À tout le moins sont-ils plusieurs à souhaiter ne pas compter qu'aux seuls moments où ils sont appelés à faire les frais de dramatiques projets de restructuration de la définition desquels ils se sentent régulièrement écartés. Ces quelques considérations n'épuisent évidemment pas la richesse de travaux qui, encadrés par une grande diversité de démarches méthodologiques, sont tous centrés sur une préoccupation commune: se tenir à distance des discours simplificateurs qui présentent la jeunesse sous les traits d'une homogénéité effaçant sa pluralité concrète ou sous ceux d'une spécificité l'isolant des courants qui traversent les sociétés et qui, dans une bonne mesure, la « forment». De cette façon, les chapitres qui suivent s'articulent bien tout en apportant des éclairages diversifiés sur des aspects de la relation des jeunes avec l'univers politique propre à divers pays. Leur enchaînement aurait pu emprunter des séquences autres, sans doute aussi justifiables et sûrement tout aussi logiques. L'ordre finalement

x

JEUNESSES ET POLmQUE

retenu fut dans la plus grande mesure déterminé par des rapprochements thématiques plutôt que par des découpages définis par le temps, l'espace ou le niveau - théorique ou empirique - de l'analyse. Un livre est tout d'abord le fruit de celles et ceux qui en fournissent le contenu. D'autres personnes, souvent tenues à des tâches beaucoup plus discrètes et corrélativement parfois ingrates, n'en sont pas moins importantes pour en assurer la réalisation. Ainsi, nous ne saurions passer sous silence le très précieux apport de madame Colette Audet-Bernier qui a, comme toujours, affiché un indéfectible attachement au travail consciencieusement accompli et a apporté un soin méticuleux à la dactylographie de certains chapitres. Les mêmes attitudes décrivent tout aussi justement la très grande attention apportée par madame Marie Métayer à la préparation, entre autres, d'un très grand nombre des tableaux contenus dans plusieurs chapitres. De son côté, madame Marie-Pierre Ashbya une fois de plus confirmé sa compétence, plus spécialement par sa contribution à la reproduction des figures graphiques qui illustrent quelques-uns des textes. Les services documentaires de la Bibliothèque générale de l'Université Laval, nous ont grandement aidé à préciser certaines références. Nous sommes également reconnaissants à Claude Frappier, réviseur, et à Ginette Trudel, correctrice d'épreuves, qui, par leur travail minutieux ont contribué à rehausser la qualité de cet ouvrage collectif. Enfin, la réputation de collaboration experte et attentionnée reconnue à madame Carole Noël, des Presses de l'Université Laval, a rendu tout bonnement agréable la relation professionnelle qu'appelait sa responsabilité de coordonner le délicat travail d'édition et de préparation de la version imprimée de ce livre. Nous voulons aussi souligner l'aide financière du Département de science politique et de la Faculté des sciences sociales de l'Université Laval, qui s'est révélée extrêmement précieuse pour la traduction de quelques chapitres déposés dans leur version anglaise. De plus, nous nous estimons honorés de voir ce livre publié dans la collection « Sociétés et mutations» qui, outre qu'elle constitue un hommage au fondateur de la Faculté, comporte une aide à la publication fournie par le Fonds Georges-Henri-Lévesque. Nous disons également notre gratitude à Pierre Muller, directeur de la collection « Logiques

AVANT. PROPOS

XI

politiques» chez L'Harmattan, pour l'accueil qu'il a réservé à ce projet et la fidélité de son soutien tout au long de l'entreprise. Finalement, par des contributions plus lointaines et moins directes, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada n'est pas étranger à la réalisation de notre projet. Jeunesses et politique est en effet un des prolongements d'une subvention de recherche accordée au premier responsable et de bourses de doctorat et de postdoctorat décernées au second. Il est courant, mais toujours important, de souligner l'inestimable apport des proches dans le succès d'entreprises comme celle qui est maintenant achevée. En dehors de toute convention, nous apprécierions que ces nombreuses personnes acceptent l'expression de notre plus profonde gratitude. Ultimement, la parution de l'ouvrage Jeunesses et politique ne peut que raviver le souvenir de madame Annick Percheron qui a guidé et inspiré les travaux de si nombreux auteurs et chercheurs. Même assujettie à l'extrême échéance, elle n'a aucunement abandonné sa détermination de mener à leur terme les nombreux projets qui étaient les siens. Ainsi, nous estimons doublement justifié de lui réserver une pensée spéciale. Aoûtl993 Raymond Hudon Bernard Fournier

Introduction

Apolitisme et «politisation» des jeunes

Raymond

Hudon

et Bernard

Fournier

Citant une étude réalisée en 1983 auprès de jeunes du Canada par Goldfarb Consultants1, un comité du Sénat canadien notait, dans un rapport déposé en 1986, que « seulement 9 p. 100 des répondants considéraient l'engagement politique comme important2». Au cours des récentes années, des données de ce type sont régulièrement interprétées comme indices indiscutables d'un désengagement politique. Dans certains cas, on n'hésite pas à concevoir ce désengagement comme une tendance à la dépolitisation ou, encore plus radicalement, comme une confirmation de l'apolitisme qui caractériserait les jeunes, d'ailleurs trop souvent présentés comme une masse indistincte.

l. La Goldfarb Youth Study s'appuyait sur un sondage aléatoire subventionné par le gouvernement du Canada (Secrétariat d'État) et réalisé par téléphone auprès de 1209 jeunes âgés de 15 à 24 ans. 2. Canada - Comité sénatorial spécial sur la jeunesse, Jeunesse. Un plan d'action, Ottawa, Approvisionnements et Services Canada, 1986, p. 3.

2

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

À première vue, ces diagnostics semblent fondés. Les membres des jeunes générations n'occupent pas la place politique qu'ont occupée leurs prédécesseurs des années soixante et des années soixante-dix. Qui plus est, ils ne semblent pas tellement portés à la revendiquer. Manifestement, l'année 1968 est devenue un référentiel dont on a abusivement fait la clé d'interprétation universelle de l'ensemble du mouvement historique de la jeunesse. Les dérogations à ce modèle militant sont pratiquement considérées comme des anomalies: « La fonction contestataire de la jeunesse est une idée tellement reçue qu'une jeunesse qui se tait [...] est considérée infidèle à sa vocation3 .» Répandues au point d'être assimilées au sens commun, ces observations méritent un examen un petit peu plus poussé, ce que nous allons très brièvement faire avant de présenter sommairement les analyses rassemblées ici, toutes plus ou moins exclusivement axées sur le rapport des jeunes à la politique au cours des trois dernières décennies. En réalité, ces analyses incitent à ajuster la perspective: observer et décrire le rapport des jeunes à la politique ne peut prendre pleinement son sens que dans l'analyse complémentaire des processus et des situations qui conditionnent la perception de la politique par les jeunes. En ce sens, parler d'apolitisme ou de dépolitisation des jeunes amène quasi inévitablement et assez logiquement à parler de leur « politisation» en termes de socialisation, d'information et de situation concrète. DÉSENGAGEMENT, VALORISATIONS Contrasté sur fond gement politique actuel Cependant ce n'est pas dence pour caractériser attribuées à la jeunesse. DÉSINTÉRÊT ET

soixante-huitard, le portrait de l'engades jeunes ne s'impose pas d'emblée. le refus qui ressort avec le plus d'éviessentiellement les attitudes politiques Il ne faut pas s'y tromper: des exem-

3. Antoine Maurice, Le surfeur et le militant. Valeurs et sensibilités politiques des jeunes, en France et en Allemagne, des années 60 aux années 90, Paris, Autrement, « Enjeux et stratégies », 1987, p. 8.

APOLITISME

ET «POLITISATION»

3

pIes peuvent être fournis de participation enthousiaste4. Ces épisodes sont d'ailleurs l'occasion de révéler l'adhésion à des valeurs, adhésion qu'on n'a pas hésité à réduire à l'image d'une « génération morale5 ». Visiblement, le recul prononcé qui s'affiche par rapport au politique ne découle pas d'une adhésion à des valeurs inspirant la contestation: « Les jeunes [...] semblent aspirer à un mode de vie conforme aux modèles stéréotypés de la société dans laquelle ils vivent, et qui répond aux valeurs qu'ils privilégient6.» Cette constatation suscite parfois des discours auto-accusateurs chez certains adultes: Ce que les jeunes refusent, ce ne sont pas nos valeurs mais bien notre incohérence, les structures qui servent d'abord nos intérêts alors qu'elles sont censées être à leur service, et notre désintéressement grandissant à leur égard: il y a bien du monde qui s'occupent autour d'eux mais pas grand monde qui s'occupent d'eux... Il ne va pas de soi que les valeurs prônées par les adultes sont importantes pour les jeunes, et vice- versa. La sécurité d'emploi, par exemple, n'est plus une valeur pour un bon nombre de jeunes alors que l'accomplissement personnel dans le travaille devient de plus en plus. Même lorsqu'ils s'identifient aux mêmes valeurs que celles des adultes, nous oublions trop souvent de considérer la question de l'intégration. Si les jeunes arrivent mal à intégrer certaines valeurs, c'est que nous leur imposons des voies uniques. Ils se coupent alors du monde adulte et nous interprétons cette conduite comme étant de la mauvaise foi. Elle n'est en fait que le résultat, souvent inconscient, d'un rejet de notre part'. Cette intégration des valeurs sociales n'empêche pas les jeunes d'aujourd'hui de ne pas aimer la « société adulte», tout comme c'était le cas pour la génération des jeunes d'après

4. Voir, par exemple, le récit du mouvement étudiant de novembredécembre 1986, en France: Julien Dray, SOS Racisme. Histoire de l'intérieur du mouvement des jeunes de novembre-décembre 1986, Paris, Ramsay, 1987. 5. Laurent Joffrin, Un coup de jeune. Portrait d'une génération morale, Paris, Arléa, 1987. 6. Québec - Ministère de l'Éducation, Les valeurs des jeunes de 16 à 20 ans. Synthèse d'une étude conduite par Sorecom, Québec, 1980,p. 5. 7. Fernand Fournier et Michel BIais, Styles et valeurs des jeunes. Essai sur les modèles culturels des jeunes au Québec, Montréal, Bureau de consultation jeunesse, 1984, pp. 87-88.

4

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

19688. Une différence vaut cependant d'être signalée: il serait discutable de suggérer encore un rapprochement entre cette révolte tranquille contre la société et la révolte contre le père, « nécessaire à l'émancipation des jeunes pris individuellement9 ». On croit même pouvoir noter que « le problème [générationnel] a très largement perdu de son acuité, s'il ne s'est pas effacélo». En pratique, la contestation semble avoir fait place à la déception, mais l'inquiétude de voir une société,

un système social fabriquer « des hommes et des femmes déçus avant d'avoir trop vécu II » ne vient pas tout juste d'apparaître!
La conjoncture fournissant toutefois de nouvelles possibilités d'explications, il paraît parfois approprié de poser la nouveauté des attitudes retracées chez les jeunes: « La conjoncture économique, spécialement désastreuse, pour les jeunes générations, n'est sans doute pas pour peu dans la brutale réduction de cette foi qui affectait volontiers la forme d'un triomphalisme juvénile12 .» Indéniablement, la situation économique difficile des dernières années a favorisé l'éclosion d'un narcissisme dont les effets politiques sont trop souvent interprétés sans beaucoup de réserves. Cependant, malgré les interprétations les plus

8. Jean Duvignaud, La planète des jeunes, Paris, Stock, « Les Grands Sujets », 1975, p. 342. 9. Jacques Lazure, La jeunesse du Québec en révolution. Essai d'interprétation, Montréal, Les Presses de l'Université du Québec, 1971. p. 35. la. Carmel Camilleri et Claude Tapia, Les « nouveaux jeunes ». La politique ou le bonheur. Jeunesse de France, d'Europe et du Tiers-monde, Toulouse, Privat, « Époque », 1983, p. 176. La sympathie apparemment témoignée à l'égard du mouvement étudiant de l'automne 1986 par le public français tend à valider cette observation qui trouve encore appui dans les orientations de l'opinion repérables au cœur des données de sondage depuis quelques années. Pour une brève discussion de ces questions, on peut consulter Raymond Hudon et Patrick Lecomte, « Crise de la représentation et représentation de la crise. Quelques dimensions politiques du mouvement étudiant de l'automne 1986 en France », dans Jean Tournon (dir.), Alternance et changements politiques. Les expériences canadienne, québécoise et française, Grenoble, Centre de recherche sur le politique, l'administration et le territoire, Institut d'études politiques, cahier na 4, 1988, pp. 227-271. Il. Jean Georgin, p.162. Les jeunes et la crise des valeurs, Paris, Centurion, 1975,

12. Carmel Camilleri et Claude Tapia, op. cit., p. 177.

APOLITISME

ET «POLITISATION

Il

5

courantes, il n'est pas assuré que l'on détienne ainsi l'explication la plus féconde du désengagement politique par lequel on caractérise nos sociétés. Toutes les apparences incitent à présumer que « les jeunes sont à peu près totalement dépourvus de conscience politique et sociale et qu'ils véhiculent souvent les préjugés entendus dans leur miIieuI3». Ces apparences appellent quand même quelques remarques ayant pour objet l'état de cette (in)conscience et sa spécificité juvénile. Le doute s'est fait jour quant à la portée du repli sur soi: « Peut-être les jeunes sont-ils au fond plus disponibles que jamais pour de nouvelles aventures collectivesl4. » Les manifestations étudiantes et lycéennes qui eurent lieu à la fin des années quatre-vingt dans plusieurs pays, les succès de masse obtenus par des organisations comme SOS Racisme en France, l'attrait généralement exercé par le pacifisme et l'écologisme représentent en effet autant d'éléments qui fondent l'énoncé inspiré par le mouvement étudiant de l'automne 1986 en France, mais tout aussi pertinemment applicable au mouvement de mai 1968: «on avait cru trop vite que tout se dissolvait dans le consensusI5». Pourtant, des résultats d'enquêtes avaient déjà permis de noter que l'évacuation du champ politique par les jeunes n'était peut-être pas aussi totale ni probablement pas aussi définitive que les impressions les plus répandues le faisaient croire. Au lieu de parler de dépolitisation, nous serions plutôt d'avis de limiter la désaffection à la politique classique qui résulte de l'action des partis et des groupes de pression. Les franges mobilisées ou mobilisables de la jeunesse ne s'enthousiasment guère pour les problèmes techniques de la gestion économique et sociale ou pour les stratégies de partage de pouvoirl6. En somme, les attitudes et comportements politiques qui seraient observés chez les jeunes ou qui leur seraient spontanément attribués correspondent assez bien à une prise de distance puisant sa légitimité aux faiblesses mêmes de la politi-

13. 14. 15. 16.

Québec - Ministère de l'Éducation, op. cit., p. Il. Carmel Camilleri et Claude Tapia, op. cit., p. 184. Laurent Joffrin, op. cit., p. 148. Rudolf Rezsohazy, Lesjeunes. Unprofilsocial,politique et religieux,Louvainla-Neuve, Université catholique de Louvain, Service de diagnostic social, 1983, p. 97.

6

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

que. L'examen plus ou moins poussé de certains mouvements récents nous replace quasi invariablement face à cette réalité17. Non pas tant que la participation se trouve réellement bloquée. Non pas non plus que la possibilité de s'exprimer se limite à l'insignifiance complète. Non pas, enfin, que la politique se confine à la marge des préoccupations des citoyennes et citoyens. Bien plutôt, on sent un appel plus ou moins confus à un dépassement du politique, un besoin de renouvellement de la politique. En travestissant quelque peu l'hypothèse «vertigineuse » de Jean Baudrillard, il est permis de se demander si « [l]es masses dépolitisées ne seraient pas [non pas] en deçà mais [bien] au-delà du politique18». Pour des masses supposément dépolitisées, elles ne se privent pas tellement de juger la politique et les politiciens! Alors que l'on est le plus souvent, peut-être hâtivement, porté à conclure à la

dépolitisation, on serait pratiquement

en train d'assister

((

à un

mouvement de politisation négative19 ». Les possibilités de comparaisons leur faisant immédiatement défaut, du moins par rapport aux expériences passées, on en déduit couramment que « les jeunes ne comprennent plus la politique. Ils n'ont plus ni dé ni code20. » Il semble bien difficile, par contre, de parler d'une absence totale de connais-

17. Ainsi. le mouvement étudiant de l'automne 1986 en France inspirait bien les considérations analytiques qui suivent: «Symptôme révélateur d'une crise de légitimité qui paraît aujourd'hui affecter l'ensemble des instances de médiation sodo-politique établies et traverser l'ensemble des rapports de régulation politique institués, le mouvement a précipité et cristallisé sous des formes éphémères non seulement les soupçons diffus d'un épuisement progressif du système représentatif traditionnel. mais aussi les attentes confuses d'un éventuel renouveau de l'action sociale et de la participation politique démocratique... Raymond Hudon et Patrick Lecomte, L'engagement sans médiations. Autoanalyse du mouvement étudiant de l'automne 1986 en France, Québec, Université Laval. Laboratoire d'études politiques et administratives, 1987, p. 43. 18. Jean Baudrillard, À l'ombre des majorités silencieuses ou La fin du social, Paris, Denoël/Gonthier, «Bibliothèque Médiations », 1982 (1978), p.44. 19. Jean-Louis Missika, «Les faux-semblants de la «dépolitisation ». Notes sur l'évolution de l'opinion française », Le Débat, na 68, janvier-février 1992, p. 19. 20. ibid., p. 18.

APOLITISME

ET « POLITISATION

((

7

sance et d'une position tout à fait unique, comme le signale Annick Percheron: [...] les jeunes connaissent bien, mieux parfois que les adultes ou leurs prédécesseurs, les institutions politiques; ils possèdent des identités et des références politiques claires. Mais la conjoncture politique actuelle et surtout leur situation d'exclusion socio-économique ne leur permettent pas de mobiliser [leurs] ressources [politiques] à travers les canaux habituels de la participation politique. [Outre qu'ils se sont révélés hier prémonitoires de certains événements], leurs attitudes et leurs comportements d'aujourd'hui apparaissent comme un grossissement, une exacerbation de ceux que l'on observe dans certains groupes d'adultes. Bref, les jeunes constituent un baromètre sensible de l'état de l'opinion et de la société21.

En réalité, avec la raréfaction

des projets stimulés par des

perspectives « d'ascension sociale dans des secteurs porteurs »,
il convient de noter que « [l]e désenchantement est général, y compris chez les cadres, chez les industriels, dans les professions intellectuelles »22. Les très nombreuses consultations menées auprès de la population canadienne à l'occasion des plus récentes discussions constitutionnelles ont fait surgir une image tout à fait ressemblante: « Le désenchantement des Canadiens à l'égard de leurs dirigeants actuels est très net d'un bout à l'autre du pays, tout comme leur profond désir d'être gouvernés en conformité avec leurs valeurs fondamentales par des gens responsables et réceptifs qui ont le sens de l'honneur23. » En fin de compte, ces citoyens pourraient vraisemblablement se sentir à l'aise en compagnie des jeunes dont Percheron trace le portrait suivant: « Ni anarchistes, ni révolutionnaires, ils sont à la recherche de nouvelles formes de participation politique, moins codifiées, moins hiérarchisées, qui se démarquent de la

21. Annick Percheron, « Au miroir grossissant de la jeunesse », dans M. Abeles (dir.), Faire la politique. Le chantier français, Paris, Autrement, 1991, p. 42. 22. Jean-Louis Missika, op. cit., pp. 18-19. 23. Canada - Le Forum des citoyens sur l'avenir du Canada, Rapport à la population et au gouvernement du Canada (rapport Spicer), Ottawa, Approvisionnements et Services Canada, 1991, p. 113.

8

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

classification traditionnelle droite-gauche24. » Dans ces conditions, toute conclusion qui poserait que l'ensemble de la jeunesse a complètement décroché de l'action politique et ne projette plus d'exercer les fonctions liées au statut de citoyen s'avérerait pour le moins fragile. L'avertissement est pourtant bien direct: « On pourrait penser que l'attitude de retrait ou de dissidence correspond à un effacement de la société dans l'imaginaire collectif des jeunes. Rien ne serait plus faux25. » L'habitude est tellement ancrée de parler de la dépolitisation ou de l'apolitisme des jeunes des dernières années qu'on en vient à oublier que ce sont d'abord dans des processus de « politisation» que ces jeunes se trouvent inscrits. Essentiellement traduite dans des relations qui sont généralement encadrées par des règles et très fortement orientées par des systèmes de valeurs, la politique est en effet « apprise». Quand cette dimension cruciale est retenue, il y a toutefois une très forte tendance à réserver assez étroitement son attention pour les résultats de cet apprentissage jamais complètement achevé qu'est la socialisation politique. En tant qu' « une des dimensions de la construction de l'identité sociale du sujet26», la socialisation politique met d'abord en scène « un socialisé, sujet pensant et agissant27», mais elle s'actualise à travers un ensemble de « déterminations du milieu de socialisation [.. .qui] prennent d'autant plus d'importance qu'elles se combinent et interfèrent entre elles28 ». Malgré toute son importance dans l'interprétation des attitudes et des comportements politiques, la socialisation politique ne fournit évidemment « pas, dans la plupart des cas, de

24. Annick Percheron, "Les jeunes et la politique ou la recherche d'un nouveau civisme », dans Jeunes d'aujourd'hui: Regards sur les 13-25 ans en France, Paris, La Documentation française, 1987, p. 118. 25. Claude Tapia, Jeunesse 86. Au-delà du sexe. Psychosociologie de la vie affective de lajeunesse, Paris, L'Harmattan, « Jeunesses et sociétés », 1987, p. 149. 26. Annick Percheron, "La socialisation politique. Défense et illustration », dans Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique, vol. 1lI: L'action politique, Paris, Presses universitaires de France, 1985, p.179. 27. Ibid., p. 178. 28. Ibid., p. 181.

APOLITISME ET "POLITISATION»

9

comportements tout faits, prêts à fonctionner tels quels29»; elle ne peut pas non plus être « simple répétition d'une génération à l'autre d'opinions et de comportements30». Par ailleurs, elle porte forcément « la marque du moment pendant lequel elle se réalise3l », et elle est quasi inévitablement « enjeu de conflit» du fait même qu'elle représente « un moyen d'imposer [d]es valeurs particulières à côté ou contre celles de l'ordre établi32». Mais c'est de l'échange qu'elle entraîne entre le sujet et le milieu que la socialisation politique tire tout son sens. La socialisation politique ne résulte pas d'une simple accumulation de connaissances. Seule compte leur intériorisation, c'est-à-dire leur mise en relation avec l'ensemble de celles qui ont été antérieurement acquises et leur valorisation en fonction de la personnalité sociale du sujet. [...] Seule compte la qualité d'intégration et d'organisation des connaissances33. Pour comprendre et interpréter les processus politiques, il convient donc de s'arrêter à la socialisation politique, qui participe de l'apprentissage de ces processus politiques. Par ailleurs, il importe de concevoir la socialisation elle-même comme processus politique. Le plus souvent, l'étude de la socialisation politique postule implicitement que ces processus s'agencent à une volonté, plus ou moins délibérée, de durée des systèmes politiques. En toute honnêteté, pareille position a des implications qui ne peuvent être indéfiniment négligées: En effet, force est d'admettre qu'étudier la socialisation politique équivaut souvent à étudier les modes de reproduction du statu quo; en conséquence, en certaines occasions, la socialisation emprunte à la manipulation. Il faut reconnaître que l'étude de la socialisation politique ne peut pas se faire en dehors de tout contexte culturel et historique; le contenu de la socialisation est impossible à définir avec une pleine précision sans renvoyer aux gouvernants, aux institutions, aux idéologies dominantes et aux élites politiques qui constituent l'État. Enfin, on doit réserver toute son attention au fait que la socialisation est un processus politique régi par les gouvernants et tributaire des conflits qui les opposent aux gouvernés. Dans ces conditions, il se révèle de la plus haute
29. 30. 31. 32. 33. Ibid., p. 183. Ibid., p. 184. Ibid., p. 182. Ibid. Ibid., pp. 182-183.

10

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

importance de rendre sa dimension politique à l'étude de la socialisation politique34. Ces mises au point signalent très opportunément l'importance du contexte, dont l'influence « est décisive35». La politisation est, bien sûr, en très grande partie liée à des processus de transmission de valeurs par les canaux de la famille, de l'école et de tout un ensemble d'institutions, et les échelles de valorisations qui guident en grande partie l'action dépendent finalement du degré et des modes d'intériorisation de ces valeurs. Mais c'est en situation, en contexte que l'action prend forme, que le rapport à la politique s'actualise. Or, ce contexte est multidimensionnel: comme l'ensemble des citoyens et citoyennes, les jeunes sont placés devant des univers diversifiés qui suscitent des réponses diverses aux questions que posent les réalités politiques. Autrement dit, les modèles homogénéisants de la jeunesse et les conceptions unifiées des rapports des jeunes à l'univers politique ne peuvent qu'être contredits, tôt ou tard: non seulement la réalité jeunesse ne peut-elle être adéquatement décrite qu'au moyen d'un « portrait» pluriel, mais la validité des analyses ne peut se dessiner qu'en tenant compte de la complexité et de la diversité des situations dans lesquelles cette réalité jeunesse s'incarne. Les chapitres qui suivent rendent compte de cette diversité, tant par les réalités qui inspirent les auteurs que par les perspectives d'analyse retenues par ceux-ci. Puisées à plusieurs réalités nationales différentes, les analyses rassemblées abordent ces réalités de divers points de vue théoriques et méthodologiques. Le courant de la socialisation politique marque le plus grand nombre de textes, mais ce choix théorique n'est en rien exclusif: l'attention est aussi portée sur les offres faites aux jeunes et véhiculées dans les programmes des partis politiques, le contenu des magazines destinés aux jeunes, les articulations par les jeunes d'éléments spécifiés de discours particuliers, les comportements électoraux des jeunes, etc. De la sorte, on est amené à prendre note que les jeunes sont

34. Pamela Johnston Conover, « Political Socialization. Where's the Politics? », dans William Crotty (dir.), Political Science. Looking to the Future, vol. III: Political Behavior, Evanston (IL), Northwestern University Press, 1991, p. 146. Traduction de Raymond Hudon. 35. Annick Percheron, « La socialisation politique », p. 218.

APOLITISME ET «POLmSATION»

Il

diversement «soumis» à des réalités plus ou moins contraignantes - encadrement scolaire, insertion en emploi, intégration sociale, appartenance nationale, participation électorale, etc. ou à des influences qui orientent leur lecture propre de la réalité - idéologies, médias, etc. Par la diversité de leur contenu même, les études qu'on va lire illustrent à quel point la «jeunesse» renvoie à une série de réalités sociologiques régies en partie selon leurs propres contraintes, mais construites aussi par les «jeunes» qui composent cette jeunesse. Mais tout d'abord, un premier survol de ces études définit sommairement leur relation aux questions qui précèdent et les situe brièvement les unes par rapport aux autres. LA POLITIQUE: DU CONCEPT AUX CLIENTS

Les interrogations portant sur le rapport des jeunes à la politique aboutissent communément à juger le civisme de ces jeunes et à disserter sur la qualité de leur culture politique. Bon nombre de ces évaluations reposent sur le postulat, plus souvent implicite qu'explicite, d'un intérêt inné pour la politique chez les humains normalement constitués. Tout examen de l'intérêt des groupes ou des individus pour la politique gagnerait sans doute de la perspective si l'on se demandait d'abord en quoi la politique pourrait se révéler attrayante. Les réponses ne peuvent qu'emprunter à la complexité et se formuler avec prudence. Raymond Hudon le signale d'entrée: la politique représente une des dimensions de l'activité humaine, et cette activité est elle-même multidimensionnelle. Il n'est donc pas difficile d'imaginer que plusieurs conceptions de la politique se fassent effectivement concurrence, quelques-unes affectant parfois d'englober toute la réalité. Tout en écartant la lubie de la description généralisable, il demeure souhaitable de retracer quelques éléments fondamentaux qui permettent de concevoir simplement la politique, étant alors bien entendu que toute référence à la réalité entraîne une substitution de la complication à la simplification. Malgré la large diffusion d'éthiques en tous genres depuis peu, le critère dominant pour juger l'acceptabilité des décisions et des actions en société demeure la rationalité. Dans un contexte où on a tendu à ramener cette rationalité aux notions

12

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

d'efficacité et de rentabilité, la politique est devenue l'objet d'une offensive dévastatrice. Les intérêts des membres d'une société, est-il ainsi présumé, sont le plus adéquatement satisfaits dans l'activité économique libérée de toutes les entraves idéologiques et de tous les obstacles déviateurs qui proviennent du monde politique. Ces attaques idéologiques contre l'idéologie masquent cependant l'apport important de la politique dans la réalisation des intérêts des membres d'une société. Bien plus, l'activité politique tire précisément sa dynamique propre de la poursuite concurrente des intérêts différents et divergents qui composent une société et qui donnent lieu à des relations conflictuelles. Le conflit représente le point d'origine de l'action politique. Il constitue d'ailleurs la matière première des divers programmes de pacification et la Calliope des concepteurs d'ordre libérateur et, le plus souvent, rationalisé. De fait, la pratique politique vise la réduction du conflit en l'institutionnalisant et en l'encadrant par voie de constitutionnalisation et au moyen de règles. Ainsi, la gestion rationnelle des sociétés ne passe pas par la négation des situations conflictuelles mais bien par leur intégration et leur reconnaissance. À l'image même des organisations qui donnent forme et force aux acteurs déterminés à faire reconnaître leurs intérêts mais aussi contraints de reconnaître ceux des autres, l'action politique est à la fois libération, moyen de réalisation d'objectifs, et contrôle, voie de réduction des ambitions. L'activité politique donne prise et place au calcul des acteurs, que l'analyste se gardera de faire à leur place et qu'il prendra soin de ne pas concevoir sous l'angle économique seulement. Ainsi pensée, la politique n'est plus le repaire de l'irrationalité qui inquiète tant dans nos sociétés. Cette reconstitution de la logique du phénomène politique fonde en effet un intérêt pour la politique, au nom même de la rationalité, mais dans le contexte de rationalités concurrentes dont la plus négligeable n'est pas forcément celle qui tiendrait compte des effets bénéfiques de la solidarité et du compromis. Par contre, en recherchant une meilleure maîtrise de son environnement pour mieux satisfaire ses intérêts, l'acteur politique peut très difficilement échapper à une logique du contrôle. Cependant, le contrôle ne se comprend bien que face à une résistance, qui ne peut pratiquement jamais être annihilée. L'action politique

APOUTISME ET "POLITISATION»

13

concrète se charge d'ailleurs très heureusement de contredire celles et ceux qui rêveraient d'une physique sociale où le contrôle parviendrait à réduire sensiblement la qualité de sujet agissant chez les acteurs. Ce sujet agissant, et pensant, est toutefois soumis non seulement à des règles, mais aussi à des logiques de situation, il est en outre conditionné par des systèmes de valeurs qu'il a plus ou moins intégrés à travers les processus de socialisation et qui le portent à l'acceptation plus ou moins complète des règles. Cette dynamique de la conversion aux valeurs caractéristiques de certains systèmes sociaux et politiques spécifiés se retrouve au cœur même des développements présentés par Sven M0rch. La «jeunesse » est un phénomène à la fois individuel et social: étape cruciale dans la formation de la personnalité, dans la construction de l'identité des sujets individuels, elle est l'objet d'une très grande attention et constitue proprement un enjeu dans nos sociétés. Les processus d'individualisation sociétale qui caractérisent fondamentalement la jeunesse deviennent ainsi les cibles d'interventions politiques qui, pour être pertinentes, devraient absolument s'appuyer sur des conceptions adéquates de la jeunesse. Selon M0rch, les études inspirées des théories de la socialisation souffrent de faiblesses importantes du fait que ces théories ramènent trop souvent les problèmes de la jeunesse aux dimensions de l'individu: la jeunesse ne serait que le prolongement de l'enfance, à l'intérieur d'un processus cumulatif de formation de l'identité. On fait alors trop aisément abstraction du cadre social de cette formation et des développements historiques qui en ont marqué l'institutionnalisation. En fin de compte, la jeunesse est une production historique récente, qui se greffe au renouvellement de la relation de l'individu à la société: pour se situer dans la société et y agir, l'individu doit développer ses potentialités propres. À partir du XVIIIesiècle, la jeunesse en est venue à incarner une étape marquante de ce développement pour répondre au développement de la production bourgeoise et pour assurer la transition vers le monde adulte, à partir du monde de l'enfance développé à la faveur d'une valorisation de l'institution familiale. Prenant sens principalement à l'école, la réalité jeunesse fut d'abord réservée aux garçons de la bourgeoisie. En s'étendant graduellement aux fils d'ouvriers et, depuis la Deuxième

14

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

Guerre mondiale, à l'ensemble des filles, le système scolaire s'est organisé progressivement autour d'objectifs d'adaptation. De la sorte, la construction de l'identité individuelle et l'épanouissement des capacités de l'individu se pensent en fonction d'attentes définies à l'échelle de la société. Il faut par ailleurs considérer que la tension liée à cette contradiction entre la socialisation et l'émancipation ne va pas s'amenuisant avec la prolongation de la durée de la jeunesse. En pratique, l'école poursuit des objectifs contradictoires de formation de tous et toutes et de différenciation des élèves entre eux en conformité avec les besoins d'une société structurellement inégalitaire. Dans cette perspective, elle amène les jeunes à réaménager leurs relations et à les concevoir non seulement comme sociales - interindividuelles - mais comme sociétales - inscrites dans une société organisée. Aussi les relations sociales des jeunes ne peuvent-elles plus être restreintes aux rapports avec les pairs, malgré l'importance que leur accordent les jeunes eux-mêmes. Le cas danois l'illustre bien, l'évolution générale des modalités de la dimension formationdifférenciation révèle les modèles du rapport prenant place entre l'école et la société. Au début du siècle, c'était l'école qui attestait la formation reçue; la qualité des écoles était fonction des origines sociales des élèves. Ce modèle fut remplacé par un système où c'était l'élève, par l'épanouissement de ses propres capacités, qui se trouvait premier responsable de sa formation; ne se prêtant plus comme auparavant à la simple reproduction de la structure sociale, l'école ne parvenait pas tout de même à aplanir totalement les disparités découlant des origines sociales et des antécédents familiaux des élèves. En s'inspirant de programmes sociaux-démocrates, on chercha dès lors à mettre en place un système d'enseignement axé sur l'accès à l'égalité au moyen de la scolarisation et par le développement des activités extrascolaires destinées à favoriser une meilleure intégration du plus grand nombre à la société. Cet égalitarisme semble avoir paradoxalement pour effet de ramener à la surface le modèle de la « différenciation par l'école»: menacés dans leur position et pleinement conscients que leurs enfants ne se développeront pas seulement sur la base de leurs antécédents familiaux et de leurs origines sociales mais aussi à partir de la formation offerte par l'école, les groupes privilégiés mon-

APOLITISME

ET « POLITISATION»

15

trent une sensibilité particulière aux conflits ainsi engendrés entre l'école et la famille et ils se mettent à la recherche d'écoles répondant mieux à leurs aspirations. Les jeunes, pris individuellement, éprouvent le besoin de maîtriser cet enjeu-jeunesse qui offre les assises de leurs attitudes, valeurs et opinions et dont la constante mutation semble soumise aux changements qui surviennent dans la société. Dans ces conditions, il s'impose d'étudier la jeunesse en tant que jeunesse. Résultat d'une construction sociohistorique et conditionnée par des contextes sociopolitiques, la jeunesse doit être vue comme une forme d'organisation supra-individuelle, mais appliquée et actualisée par des personnes qui, elles, la vivent en tant qu'individus. Et toutes ces dimensions, insiste M0rch, doivent être intégrées à une théorie de la jeunesse qui se voudrait pertinente et qui, sans être normative, éclairerait différemment les responsables politiques appelés à régler les problèmes qui gravitent autour de la jeunesse, devenue enjeu politique. Les considérations plus générales et théoriques présentées par Hudon et M0rch trouvent en bonne partie écho dans des études d'allure plus empirique qui viennent à leur suite. Ainsi, dans le texte d'Annick Percheron, un double paradoxe est d'abord soulevé: l'abondance probablement inégalée des ressources politiques dont disposent les jeunes n'empêche pas leur désertion des scènes électorales et leur rejet des acteurs, les partis et les hommes politiques; par ailleurs, le niveau presque sans précédent de l'acceptation de l'ordre social semble tout simplement contredit par la succession des explosions de violence et par la régularité des vastes mobilisations étudiantes et lycéennes. De ces observations, plusieurs questions surgissent. L'analyse des données d'une série de sondages réalisés en France entre 1987 et 1990 permet une description plus précise de la situation tout en fournissant quelques éléments d'explication et d'interprétation. Concernant l'ordre social, la violence des actes étonne du fait que les attitudes mesurées chez les jeunes Français tendent au conformisme, à la confiance dans les figures d'autorité, au rejet de la violence même, etc. L'écart entre les attitudes et les comportements tient premièrement aux conditions d'existence des jeunes: le chômage, le délabrement des banlieues et des lycées, l'intégration inachevée des jeunes issus de l'immigra-

16

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

tion dont les aspirations se sont par ailleurs développées. Ces facteurs ne fournissent qu'une partie de l'explication, mais ils provoquent chez les jeunes un sentiment d'infériorisation et de privation d'autonomie où des attitudes fortement indulgentes face à divers manquements aux lois et règlements puisent vraisemblablement leur justification. Ces mêmes facteurs aident aussi à comprendre que, dans l'esprit des jeunes, les droits liés à l'affirmation de son identité et à l'affranchissement - droit au travail, droit à l'éducation notamment - priment les libertés politiques et civiques. Plus généralement, les expériences et les conduites «jeunes» fondent des attitudes et des comportements contestataires; par contre, elles n'effacent pas les traces laissées par une socialisation dont les attitudes d'acceptation demeurent un précieux révélateur. En ce qui touche le jeu politique, les jeunes du tournant des années quatre-vingt-dix font preuve d'une meilleure connaissance de la réalité politique, du fait qu'ils sont mieux informés. La politique ne les intéresse pas plus pour autant. Au contraire, le désintérêt croît visiblement en fonction des degrés de connaissance et d'information et du refus des hommes et partis politiques, refus qui ne s'accompagne pas tout de même d'une perte de légitimité des institutions, d'une absence d'identification partisane ni d'un affaiblissement des références idéologiques. En dépit de nombreux atouts, la mobilisation politique s'avère faible chez les jeunes, au point qu'ils sont perçus comme de médiocres citoyens. Pourtant, ils se déclarent et se montrent disponibles pour des causes bien définies et portées par des organisations qui se distinguent des structures traditionnelles. Percheron signale toutefois le poids de l'inexpérience et la crainte de l'incompétence qui s'estomperont en partie avec les effets de la socialisation professionnelle. Pour l'instant, l'incivisme n'est pas une exclusivité des jeunes. Ils ont des parents qui sont bien de la génération de 1968, mais leur incivisme a pour cause principale leur non-existence sociale. En fin de compte, soutient Percheron dans sa conclusion, les conditions ne sont pas rassemblées pour transformer les explosions jeunes et lycéennes en mouvement social durable. S'intéressant à la formation des attitudes politiques, à la spécificité des langages politiques et des formes d'engagement et de participation des jeunes, et au lien entre les attitudes et les comportements dans les différents domaines de la vie so-

APOUTISME ET «POLITISATION»

17

ciale, Claude Tapia et Catherine Lange examinent la cohérence, l'interdépendance et l'interstructuration des éléments de la psychologie collective de la jeunesse au moyen de quatre enquêtes menées auprès de jeunes Français entre 1969 et 1989. Les résultats de ces enquêtes permettent de suivre l'évolution des tendances idéologiques au sein de la jeunesse durant ces deux décennies. Au-delà de la proximité de positions progressistes qui semble constamment plus accentuée chez les jeunes que chez les adultes, on réalise à la fin des années soixante-dix que, comparativement aux observations de la fin des années soixante, le concept de génération renvoie à un pôle identitaire affaibli, la critique se fait plus morale, le discours tout comme les pratiques militantes collent de plus près à la quotidienneté, etc. Au milieu des années quatre-vingt, la troisième enquête fait ressortir la poursuite de l'effritement idéologique, un désengagement tel des conflits sociaux que l'existence collective de la jeunesse s'en trouve oblitérée, et l'abandon des références, symboles et images qui soudaient les générations précédentes de jeunes. À un autre niveau, on note enfin que ces conditions rendent la construction de l'identité individuelle problématique et colorent de façon particulière le rapport des jeunes à la société. Sur ce fond déjà chargé, Tapia et Lange réalisent une quatrième enquête en 1988-1989 pour montrer, tout d'abord, l'interconnexion de la sphère des attitudes politiques et de celle des attitudes à l'égard du travail et, ensuite, la relation entre les attitudes politiques, les attitudes à l'égard du travail et les modes d'anticipation de l'avenir. De cette façon, on visait à insérer dans un système d'attitudes plus global les attitudes politiques des jeunes - près de 800 - rejoints par l'enquête et regroupés selon leur proximité de l'insertion professionnelle: lycéens, étudiants, jeunes en stage de formation, et jeunes salariés. L'analyse des données permet tout d'abord de voir que, chez les étudiants, des tendances idéologiques se dessinent plus ou moins distinctement selon les filières de formation universitaire et que ces tendances s'avèrent relativement cohérentes avec les attitudes à l'égard du travail. Cependant, en comparaison des jeunes stagiaires et salariés, les lycéens et étudiants affichent une symétrie frappante entre leur inconsistance idéologique et l'absence de cristallisation de leurs

18

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

aspirations professionnelles. Par contraste, les jeunes stagiaires et salariés témoignent d'attitudes relativement homogènes du fait de leur proximité commune de l'univers du travail, mais aussi parce qu'ils partagent un même mode d'anticipation de l'avenir. La présentation de Tapia et Lange rattache bien les attitudes politiques actuelles des jeunes à leur évolution des 20 dernières années. Les auteurs éclairent utilement les attitudes politiques des jeunes en montrant leur interstructuration et leur interdépendance avec les attitudes à l'égard du travail. Finalement, ils contribuent à confirmer l'influence décisive des conditions contextuelles et de la proximité de l'insertion professionnelle dans la détermination des attitudes politiques des jeunes. Reste la question de savoir si certains problèmes identitaires de la jeunesse actuelle ne viendraient pas justement de la difficulté à se projeter dans un futur proche ou lointain. Pour les jeunes étudiés par Anne Muxel, le futur est pratiquement déjà là; du moins se profile-t-il avec assez de netteté. En effet, ces jeunes, comparés à divers groupes de jeunes inscrits à des programmes scolaires plus traditionnels ou chômeurs, se retrouvent dans des écoles de métiers - ou d'entreprise - dont la spécificité est d'offrir à leurs élèves un emploi stable et une intégration au sein d'une entreprise après une période de formation habituellement assez courte. L'intérêt de l'enquête longitudinale que mène Muxel et dont sont présentés les résultats de la première vague réalisée en 19861987 est bien mis en relief par le rappel du décalage couramment observable entre l'acquisition des droits politiques et leur exercice. Expliquée par l'indétermination des facteurs d'insertion sociale, l'imprécision des signes de l'insertion politique tiendrait aussi pour ce qui est de la compétence culturelIe, liée pour sa part à l'insertion sociale favorable, à l'origine sociale et à la scolarisation. Dans cette perspective, il se révèle pertinent de saisir les caractéristiques propres des élèves des écoles de métiers EDF-GDF et de marquer leur spécificité par rapport à d'autres groupes de garçons du même âge. Le repérage effectué par Muxel fait ressortir, chez les jeunes qui fréquentent les écoles de métiers étudiées, une filiation assez nette des projets comme des statuts socioprofessionnels de père en fils, une socialisation familiale parti-

APOLITISME ET "POLITISATION»

19

culière du fait d'un taux d'activité moins élevé du côté des mères, une obédience catholique plus importante sans doute liée à la plus grande proportion de jeunes ruraux, un ancrage très nettement à gauche de l'univers politique familial, et une vision plus autoritaire et plus normative de la société assez caractéristique du monde des ouvriers et des employés qui s'explique par leur plus faible niveau d'instruction. En contrepartie de l'influence de l'origine sociale et du contexte familial, l'analyse des résultats de l'enquête laisse clairement voir des comportements caractéristiques d'une autonomie adulte, qu'il s'agisse de leurs comportements économiques, de leur affirmation d'un projet professionnel, ou de l'inscription sur les listes électorales. Ces observations peuvent être interprétées à la lumière d'une intégration partielle à la vie professionnelle et à certains réseaux institutionnels -les syndicats, en l'occurrence - qu'ils semblent moins portés à critiquer. Le poids de la filiation politique demeure marqué cependant. Plus légalistes, les jeunes des écoles de métiers EDF-GDF ne se montrent pas pour autant plus intéressés par la politique. En fin de compte, malgré une allégeance forte au monde du travail et l'acquisition précoce d'attributs caractéristiques d'une meilleure insertion politique, ces jeunes montrent aussi une volonté de distance à l'égard du jeu politicien et partisan, tout en adhérant à un certain traditionalisme empreint d'autoritarisme. On a l'impression d'avoir affaire à des jeunes dont l'engagement politique est d'abord hérité; sans s'appuyer sur un intérêt manifeste pour la politique, cet engagement marque tout de même un déplacement des luttes politiques vers la défense d'intérêts de plus en plus sectoriels. De son étude du rapport des jeunes Canadiens à la politique, Jean Crête tire une conclusion de portée plus générale: les jeunes ne diffèrent pas tellement des autres groupes; ils agissent en fonction de leurs intérêts. Ils ont bien assimilé les valeurs de leurs aînés; le futur politique n'en est pas pour autant prévisible parce que le contexte a changé. Ces énoncés trouvent appui dans des études électorales antérieures à 1988, mais ils découlent surtout d'une vaste enquête menée au cours de la campagne électorale fédérale de 1988 auprès d'un échantillon de 3610 Canadiens et Canadiennes, dont 2941 furent réinterviewés dans les semaines qui ont suivi le jour du scrutin.

20

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

Plus précisément, sous l'angle de la participation politique mesurée par le vote et les activités au cours de la campagne électorale, les jeunes apparaissent somme toute bien intégrés socialement en discutant de politique à l'occasion de la campagne. Comme par le passé, ils sont relativement moins nombreux à voter, mais il serait inexact d'y voir un élargissement du fossé entre les générations. En ce qui touche l'attachement partisan, la différence n'apparaît pas vraiment notable entre les jeunes de moins de 30 ans et leurs aînés. L'évaluation des principaux partis politiques et de leurs chefs montre même une ressemblance frappante. Vu à la lumière du degré de satisfaction déclaré concernant le système politique, l'ordre établi ne paraît pas vraiment mis en cause. La différence souvent affirmée entre les jeunes et leurs aînés ne tiendrait-elle donc qu'aux opinions exprimées par rapport à certains enjeux? Certaines positions ne manquent pas alors de provoquer l'étonnement: les 18-29 ans portent un jugement quelque peu moins sévère sur les politiques gouvernementales concernant l'environnement; ils sont un peu plus nombreux, comparés aux 30 ans et plus, à souhaiter un resserrement de la politique d'immigration; ils ne se distinguent pas de leurs aînés en ce qui touche l'appartenance du Canada à l'OTAN. Un peu plus libéraux que ceux-ci sur la question de l'avortement, ils sont par ailleurs significativement plus nombreux à réclamer l'aide des gouvernements pour la garde des enfants. En somme, le conservatisme présumé ment plus accentué de la jeunesse actuelle ne les distingue pas de leurs aînés; tout comme ces derniers, les jeunes Canadiens de moins de 30 ans semblent tendre à avoir un rapport « intéressé» à la politique. Si les jeunes d'aujourd'hui semblent ne pas avoir une culture politique si différente de celle de leurs aînés, leurs attitudes politiques marquent-elles un changement important par rapport à celles de leurs prédécesseurs? Cette question guide la démarche de Jean-H. Guay et Richard Nadeau qui suggèrent que l'apparent affaiblissement de la politisation chez les jeunes tient à un projet de société moins éloigné du système politique, social et culturel déjà établi. Au-delà des idées reçues et peu contestées sur le sujet, les hypothèses sont plutôt formulées que la préoccupation des jeunes concernant le fait politique n'a pas beaucoup changé et que l'orientation donnée

APOLITISME ET "POLmSATION»

21

à cette préoccupation a, quant à elle, subi des modifications. La démonstration s'inspire d'abord de plusieurs enquêtes réalisées depuis 1965, mais elle s'appuie principalement sur celles réalisées dans deux collèges dont la renommée tient, entre autres, au fait que plusieurs membres de l'élite québécoise y reçurent leur formation. À partir de l'ensemble des enquêtes disponibles, il est possible de voir que la politique semblait ne présenter que peu d'attraits aux yeux des jeunes des années soixante. Les problèmes de justice sociale et la question nationale qui marquèrent cette époque auraient toutefois cédé les premières places à des thèmes comme l'environnement, la guerre, le sida, dans l'échelle des préoccupations des jeunes Québécois. L'enquête menée au Collège Jean-de Brébeuf - deux questionnaires identiques soumis en 1969 et 1988 - indiquerait une modification substantielle dans la hiérarchie des préoccupations, le recul notable des valeurs esthétiques s'accompagnant d'un progrès important des valeurs économiques; on ne trouve toutefois pas une désaffection marquée envers les thèmes politiques. Si la participation effective à des activités politiques ou humanitaires semble en nette régression, les jeunes sont quand même plus nombreux à affirmer l'importance d'une participation à la vie politique et aussi nombreux en 1988 qu'en 1969 à faire la même affirmation touchant la participation à des mouvements non politiques. Comme cette enquête rejoint des jeunes issus des classes favorisées, il est intéressant de voir que les changements d'orientations empruntent des tendances comparables à ceux déjà notés pour l'ensemble des jeunes. Les valeurs économiques, notamment l'argent, ont gagné en importance; en fin de compte, les questions matérielles sont beaucoup plus présentes. En seraitce une conséquence? Force est de noter qu'en ce qui regarde la question nationale, les positions souverainistes perdent énormément d'appuis. De son côté, l'enquête réalisée au Collège André-Grasset - à l'aide de questions posées chaque année de 1971 à 1989 aux personnes inscrites au cours d'introduction à la politique -, en mesurant les orientations politiques sur l'axe gauchedroite, fait apparaître une adhésion moindre aux positions de gauche de même qu'une polarisation beaucoup moins accentuée entre ces positions de gauche et celles de droite. Plus

22

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

pragmatiques, les jeunes de 1988-1989 ne sont plus automatiquement gagnés à la cause indépendantiste; ils désertent les rangs des partisans des discours globalisants, le réalisme ayant supplanté les projets utopistes. Ils ne sont pas néanmoins devenus apolitiques, même si leurs moyens de combat ont changé et même s'ils prennent conscience des efforts de rationalisation qui entourent les activités de l'État. Déplorant la rareté des études empiriques sur le changement social, Rudolf Rezsohazy a mené une enquête qui comprend quatre cycles d'observations. Les données présentées proviennent des enquêtes menées en 1977, 1982 et 1987 auprès de 700 jeunes Belges francophones âgés de 16 à 18 ans, le même questionnaire étant utilisé d'une fois à l'autre. L'objectif est de saisir les systèmes de valeurs et de comportements de ces jeunes, de les comparer à ceux de leurs parents et de leurs professeurs -l'enquête étant poursuivie auprès d'un échantillon de ces derniers - pour cerner la transmission de ces valeurs d'une génération à l'autre, ou découvrir leur opposition. Tout d'abord, rappelle Rezsohazy, il convient actuellement de parler de désaffection vis-à-vis de la politique classique telle qu'elle est animée par les partis et les groupes de pression. Cependant, à ceux qui posent le diagnostic d'une dépolitisation, il faut signaler que, même aux périodes de plus grande effervescence, la proportion des jeunes engagés dans l'action n'a jamais dépassé 10 %! En ce qui touche un certain nombre d'orientations politiques et sociales, quelques différences générationnelles se manifestent, mais les réponses données par les jeunes et par leurs parents montrent l'apport important de la socialisation politique: la plupart des valeurs des parents sont transmises à leurs enfants, souvent même les orientations respectives des pères aux fils et des mères aux filles! Grâce à la longue durée de l'enquête, des variations résultant pratiquement d'effets de conjoncture sont par ailleurs observables. Par contre, ces effets ne semblent pas devoir remettre en cause la cohérence des systèmes de valeurs des jeunes Belges francophones, les intentions de vote exprimées se trouvant intégrées à ces systèmes en dépit de la constatation que la plupart des jeunes ont tendance à voter comme leurs parents. La profession et les revenus de même que les valeurs

APOLITISME ET «POLITISATION»

23

et attitudes religieuses constituent des variables qui contribuent à expliquer les fondements des orientations politiques recensées. Chose importante à retenir, des valeurs nouvelles traduites dans l'écologisme et le pacifisme ont maintenant trouvé leur expression politique, mais en même temps les clivages idéologiques ont perdu de leur vigueur, particulièrement chez les jeunes. Rezsohazy note que les jeunes Belges francophones sont moins préoccupés que leurs parents par la question de l'union des Belges. Dans le contexte de la fédéralisation de la Belgique et de la construction de l'Europe, Lucy Baugnet juge quand même pertinent de définir plus précisément les identifications géopolitiques des jeunes Wallons. L'enquête, réalisée en 1989, rejoint 1018 de ces jeunes qui fréquentent l'école secondaire. La mesure porte sur le sentiment d'appartenance (wallonne, francophone, belge, européenne) : sa fréquence, son intensité, la fierté qui le marque et l'adhésion qu'il suscite. Ces catégories géopolitiques sont aussi analysées sur quatre axes polarisés: la cohésion (désunion) du groupe, son pouvoir (sa faiblesse), son activité (sa passivité), son influence (sa condition de dominé). L'enquête visait à mesurer et qualifier les identifications géopolitiques, mais les sujets de l'enquête furent aussi invités à désigner librement leurs appartenances. Les réponses spontanément fournies se sont révélées extrêmement variées: 145 réponses différentes sur 938 répondants. La cote de l'institution familiale (famille et parents: 32 %) et des groupes de pairs (jeunes, copains, amis, étudiants, adolescents: 24 %) apparaît spécialement importante dans cet exercice d'auto-désignation. Par contre, le faible taux (2 %) d'identification spontanée aux catégories géopolitiques (wallon, belge, européen, commune) doit, lui aussi, retenir l'attention! Dans ces conditions, il n'est pas surprenant de constater que ces groupes auto-désignés, avec toute leur diversité, viennent toujours au premier rang dans les échelles de fréquence, d'intensité, de fierté et d'adhésion qui qualifient le sentiment d'appartenance. Une autre constatation se révèle tout aussi intéressante: au vu des résultats de l'enquête de Baugnet, il semble bien que le nationalisme tend à s'appliquer à une entité autre que l'État-nation. En effet, si l'appartenance belge recueille la plus haute fréquence après les groupes auto-désignés, c'est l'appartenance européenne qui occupe cette

24

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

deuxième position quand on fait référence à l'intensité, à la fierté et à l'adhésion relatives au sentiment d'appartenance. Cette observation reçoit une certaine confirmation du fait que le sentiment européen paraît le moins sensible aux différentes variables sociologiques: selon toute apparence, l'Europe fait consensus chez les jeunes Wallons. Cette prédominance du sentiment européen paraît encore plus évidente dès que l'on prend note que les catégories « Européens Il et « groupes autodésignés" se situent au même niveau en suscitant des représentations très nettes quant à la spécificité de leur contenu et leur perception positive. Le plébiscite que les jeunes Wallons semblent réserver à l'appartenance européenne tend à infirmer l'allégation d'une indifférence et d'un apolitisme chez ces jeunes; leur intérêt pour la politique apparaît tout de même sélectif. Au fait, la vigueur de l'appartenance européenne ne tiendrait-elle pas en partie au caractère non valorisant des « appartenances vécues", particulièrement les appartenances belge et wallonne? Peut-être aurait-il été intéressant de mesurer ces mêmes sentiments d'appartenance chez les jeunes de la fin des années quatre-vingt en Grèce, eux qui ont connu des conditions de socialisation politique marquées par la démocratisation du régime et la libéralisation de la vie sociale. N'ayant connu que la période postdictatoriale, ces jeunes se distinguent nettement de leurs aînés. Mais alors qu'ils s'interrogent sur l'effet globalisant de cette référence commune aux jeunes et qu'ils se demandent si les éventuelles spécificités du profil politique des jeunes ne découlent pas davantage de mutations survenues dans d'autres variables sociologiques que l'âge, Maria Pantelidou-Maloutas et Ilias Nicolacopoulos examinent la culture politique des jeunes en Grèce en tenant compte des entraves à leur participation politique et en évoquant la possibilité que leur présumée dépolitisation constitue le signe d'une conception différente de la politique. Les données tirées d'une enquête réalisée en 1988 auprès d'un échantillon de 2000 femmes et 1000 hommes - respectivement 500 et 250 pour les personnes âgées de 18 à 29 ansmènent à un certain nombre d'observations: les jeunes sont moins nombreux que leurs aînés à se déclarer intéressés par la politique, à participer aux discussions politiques, à discuter des enjeux électoraux avec leur famille, à participer aux réunions

APOLmSME

ET « POLITISATION»

25

électorales. Ils sont aussi sensiblement moins nombreux que les 30-44 ans à se déclarer membres d'organisations professionnelles - ou syndicales - et de partis politiques. Cet intérêt et cette activité moindres ne s'expliquent pas cependant par des attitudes plus cyniques ni par un sentiment plus profond d'incompétence. Il y a même lieu de signaler des tendances contraires. Toutefois, ils sont moins portés que leurs aînés à estimer que les décisions politiques ont une très grande influence sur leur vie. D'un élément à l'autre, il ressort que les attitudes et comportements qui caractérisent les jeunes Grecs se différencient très visiblement selon le sexe. Toutefois, les écarts entre les niveaux de participation et d'intérêt se trouvent beaucoup moins prononcés chez les jeunes que chez leurs aînés, particulièrement les cohortes plus âgées. Ces observations se greffent à l'évolution du statut et du rôle des femmes, évolution qui entraîne même une attraction apparemment plus forte de la gauche auprès des jeunes femmes. Quelques stéréotypes dominants s'en trouvent ébranlés! De même convient-il de nuancer quelque peu l'effet présumé de la scolarisation sur les attitudes et comportements politiques. A partir de leurs observations, Pantelidou-Maloutas et Nicolacopoulos retiennent l'influence du niveau d'instruction sur le degré de l'intérêt pour la politique, de l'acceptation du système et de l'importance accordée au vote et aux élections, mais ils soulignent que ce facteur fait surtout sentir son poids chez les jeunes socialement intégrés par le biais d'un emploi. Enfin, il est pertinent de noter que la corrélation linéaire habituellement posée entre niveau d'instruction et attraction pour la gauche tend à s'effacer; en réalité, les clivages idéologiques voient leur effet structurant réduit chez les jeunes, qui se montrent ainsi plus sensibles au contexte dans lequel ils sont collectivement plongés. Une précision s'impose: les bas taux d'intérêt et de participation politiques décrits pour les 18-29 ans s'appliquent de façon plus prononcée aux 18-24 ans, ce qui tend bien à confirmer l'influence d'un contexte au sein duquel les thèmes mobilisateurs se font moins nombreux, alors même que la précarité des conditions économiques n'incite pas à recourir aux organisations sociales et politiques dont la légitimité est déjà en déclin. Blasés politiquement, plus à gauche que leurs

26

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

aînés mais plus réfractaires à se laisser emporter dans des oppositions définies par les clivages idéologiques, les jeunes Grecs de la fin des années quatre-vingt expriment en réalité un désaveu partiel du jeu politique actuel et des enjeux proposés plutôt que de la politique en général. Dans son analyse des attitudes politiques de la jeunesse espagnole, José Romay Martinez insiste sur l'importance du contexte social et politique de l'Espagne. Les jeunes étudiés en 1989, qui étaient alors âgés de 15 à 24 ans, jouissent de la force du nombre conséquemment à la forte croissance démographique qui eut cours à compter du milieu des années cinquante et ils bénéficient de la meilleure situation politique, économique et sociale jamais connue en Espagne consécutivement à l'adoption de la Constitution de 1978 et à l'adhésion à la Communauté économique européenne. Les jeunes ne vivent pas forcément dans le meilleur des mondes: les pressions se révèlent énormes et l'intégration se réalise difficilement. Se définissant de moins en moins par des frontières biologiques, la jeunesse tend en fait à se présenter de plus en plus comme un style de vie. Comme toutes les jeunesses, les jeunes Espagnols constituent un univers multiple et divers. Ils ont cependant vécu d'importants changements sociaux et politiques qui représentent un bagage d'expériences communes: bouleversements de l'organisation familiale, un des plus importants agents de socialisation; augmentation très forte de l'espérance de vie, qui a accru le phénomène de la cohabitation de plusieurs générations sous un même toit; rétrécissement des écarts culturels entre la ville et la campagne par l'expansion des médias; réduction des différences entre filles et garçons par la généralisation de la scolarisation des filles; prolongement de la jeunesse avec les avancées de la modernisation; etc. Il est admis que l'identité politique commence à se former dès la venue au monde, spécialement dans le milieu familial, mais dans les sociétés complexes, l'entreprise et l'école comptent parmi d'autres agents de socialisation importants. Il est aussi reconnu que la linéarité et la continuité ne constituent pas non plus des caractéristiques nécessaires de la socialisation. En conséquence, il convient de noter que les processus de socialisation sont eux aussi multiples et divers.

APOLITISME ET «POLITISATION..

27

C'est inspiré de ces considérations générales et informé du contexte dont les sujets de l'enquête ont fait l'expérience que Martinez analyse les attitudes politiques des jeunes Espagnols. Le désintérêt pour la vie politique est extrêmement répandu à travers l'Europe. En Espagne, l'apathie générale des jeunes vis-à-vis de la politique traduit toutefois un désenchantement devant le défaut de réalisation de nombreuses promesses de la nouvelle démocratie. Le désintérêt s'avère quand même plus prononcé chez les plus jeunes, les moins instruits et les tenants de positions de droite. En dépit de leur scepticisme touchant l'efficacité de l'État et de la démocratie, les jeunes Espagnols font très largement consensus pour reconnaître dans la démocratie le meilleur système politique. Leurs réserves, parfois critiques, concernant diverses institutions et les partis politiques constitueraient de fait l'indice de plus fortes exigences à leur endroit. La mesure de quelques grandes orientations politiques fait finalement apparaître la jeunesse espagnole sous les traits de jeunes maintenant plus épris de liberté que partisans d'égalité, nettement réformistes, résolument antimilitaristes et visiblement sensibles aux préoccupations écologiques. En cette période de doute radical et systématique, alimenté par les changements rapides et profonds qui bouleversent le monde actuel, le scepticisme politique des jeunes Espagnols ne prend pas figure d'exception. Quoi qu'il en soit, leurs attitudes générales, même fortement teintées d'utilitarisme, demeurent solidement ancrées aux principes démocratiques. Les traits jusqu'ici présentés d'une nouvelle culture politique «jeune» donnent prise à une interrogation qui vient pratiquement à contre-courant des analyses les plus usuelles: pourquoi les jeunes s'intéresseraient-ils à la politique? Admettant la tendance utilitariste qui appuie cette question, Raymond Hudon et Benoît-Paul Hébert s'efforcent d'y répondre en puisant au contenu d'entretiens réalisés en 1988-1989 auprès de 75 étudiants et étudiantes universitaires âgés de moins de 24 ans. Comme le signalent déjà les analyses de Martinez, le penchant utilitariste a manifestement rejoint les jeunes. Le groupe étudié par Hudon et Hébert en offre une illustration additionnelle dès l'énoncé même des conceptions de la politique. Inspirés par un idéalisme régulièrement subordonné au réalisme, les jeunes de l'enquête jugent sévèrement la politi-

28

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

que; renonçant à des visions utopiques, ils montrent une forte adhésion à des logiques gestionnaires articulées à l'utile. Leur sympathie va à un certain nombre de nouvelles organisations, mais les critiques les plus acerbes sont réservées à celles de type plus traditionnel, spécialement les partis politiques dont la réputation souffre de leur fonction de représentation des intérêts. On croit ainsi retrouver, comme il est souvent présumé, les causes de l'éloignement observé de la politique. Cependant, même quand on a le sentiment d'être mal représenté, on n'en tient pas forcément rigueur aux organisations, même partisanes: les intérêts des jeunes ne seraient peut-être pas très bien définis ou, encore, seraient trop diversifiés. Bien plus, quand on envisage un engagement politique dans l'avenir, c'est en estimant qu'on aura justement des intérêts à défendre alors! Derrière les dénonciations dont les politiciens sont la cible et les reproches adressés aux organisations, on peut voir la source du désintéressement dans le fait que la politique n'est pas intéressante, mais peut-être serait-il opportun de commencer à chercher aussi la cause dans le sentiment qu'on n'y trouve pas son intérêt. Conscients des limites de la politique qu'ils ne se privent d'ailleurs pas de mettre en évidence, les sujets de l'enquête ne peuvent s'empêcher de souligner son importance, leur attention à l'actualité constituant probablement l'indice le plus probant d'une sensibilité et d'un éveil à la vie politique. Que les jeunes jugent le monde adulte ne relève pas de l'inattendu. Il est cependant un peu plus étonnant de constater l'apparente incompatibilité de deux discours tenus par le jeune: un discours sur soi et un autre sur les jeunes de son âge. Il y a peu de place pour l'équivoque: on refuse très souvent de s'identifier avec ce que l'on perçoit comme les traits dominants de sa génération. Si les intérêts réels n'apparaissent que virtuels, c'est en bonne partie parce que l'on se représente la jeunesse comme préparatoire à la « vraie» vie (adulte); la jeunesse est associée à une plus grande liberté et à des responsabilités moins lourdes, mais elle est essentiellement conçue sur le mode du provisoire. Dès lors, serait-il pleinement rationnel d'investir énormément dans une activité consacrée à la défense d'intérêts passagers?

APOLITISME

ET « POLITISATION»

29

Un dernier point important ressort, spécialement en Amérique du Nord: la présence massive des jeunes étudiants sur le marché de l'emploi, concurremment aux activités scolaires, exerce vraisemblablement un effet non négligeable dans la représentation et la détermination des intérêts des jeunes. En réalité, des intérêts fluctuants, diffus, dilués, incitent bien faiblement à s'engager dans l'action politique, surtout que s'esquisse, au-delà de quelques pétitions de principe, l'abandon de l'idée de renouveler la politique en profondeur! Dans le vocabulaire politique, des expressions ou des mots sont spontanément associés à cette idée de renouveau politique. Le marxisme faisait incontestablement partie de cet univers, avant que ses incarnations politiques ne soient énergiquement renversées au nom précisément d'un renouveau politique. C'est tout juste avant que ne se produisent les chutes en accéléré de la majorité des régimes communistes que Geneviève Coudin mène en 1987 une recherche traitant de l'image du marxisme chez 420 étudiants parisiens, répartis également dans sept filières d'études différentes. À l'occasion d'un questionnaire explorant leurs opinions et attitudes, ils furent soumis à une épreuve dite d'association de mots, provoquée par l'évocation du terme « marxisme» ainsi que des termes « capitalisme», « socialisme» et « communisme ». De cette démarche a résulté un recueil de plus de 10 000 mots. Des différentes analyses des dictionnaires constitués, il ressort tout d'abord que dans l'esprit des étudiants le capitalisme et le communisme s'appliquent prioritairement à des sociétés réelles - bien qu'à un degré moindre pour le communisme -, que le socialisme renvoie pour la majorité des références à la sphère des idées aussi bien qu'au niveau de la société réelle, alors que le marxisme est pour sa part perçu en termes essentiellement abstraits. Ne prenant plus en considération par la suite les références au capitalisme, l'analyse des champs sémantiques fait par ailleurs surgir un commun dénominateur dans l'univers sémantique de « socialisme», « marxisme» et « communisme», commun dénominateur dont la première caractéristique est sa pauvreté et qui décolle peu du stéréotype de la gauche. Par la suite, les recouvrements deux à deux de ces mêmes champs sémantiques permettent de voir respectivement l'apport conceptuel du marxisme et l'apport instrumental du communisme pour le socialisme; de son

30

RAYMOND HUDON ET BERNARD FOURNIER

côté, le marxisme fait l'objet d'un jugement négatif du fait de sa « contamination» par le communisme. Finalement, la composition particulière des dictionnaires donne lieu à un jugement globalement positif sur le socialisme, à une image relativement neutre du marxisme et à un bilan franchement négatif du communisme. En tenant compte de toutes les évocations pour chaque stimulus qui appartient au noyau commun de la gauche communisme, socialisme, marxisme - et en les distribuant selon les différents groupes d'étudiants, on constate que connaissance et attitudes sont intimement mêlées dans le rapport entretenu par ceux-ci avec la gauche politique. Par exemple, pour les médecins et les littéraires, la non-connaissance semble découler de l'indifférence alors que, pour les étudiants des sciences politiques, la neutralité semble produite par la distanciation intellectuelle. L'exercice réalisé par Coudin fait bien voir comment le langage peut être constitutif de la relation de connaissance. Les dictionnaires constitués spontanément au moyen d'associations de mots présentent une image très conjoncturelle. De plus, l'analyse des usages des lexiques de la gauche met en évidence la sensibilité politique qui les entoure. En somme, est-on amené à se demander, la connaissance résultant d'un enseignement systématique serait-elle la condition nécessaire au développement d'un intérêt pour la politique? C'est précisément cette relation de connaissance qui se retrouve au centre de l'étude de Jean Laponce. Par l'examen du paysage historique constitué par des étudiants de science politique américains, français, québécois et canadiens-anglais qui avaient été invités par questionnaire, entre 1984 et 1987, à indiquer cinq événements historiques majeurs depuis JésusChrist et Jules César, on veut mesurer la place de la violence dans ces évocations. Au total, 177 événements distincts sont mentionnés par les 240 sujets de l'enquête. D'un groupe « national)} - composé d'étudiants fréquentant deux universités différentes - à l'autre, il n'y a que de faibles écarts dans le taux de concentration - en pratique, la quantité - des événements évoqués. Cependant, après avoir éliminé les événements dont le score n'atteint pas 10 %, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas été mentionnés par 10 % des étudiants de chaque groupe national, on

APOLITISME

ET «POLITISATION»

31

voit se dessiner différents types d'images du passé, que ce soit sous l'angle de la profondeur historique, de l'étendue géographique de l'univers historique constitué, et surtout du caractère violent des événements évoqués. Laponce s'arrête plus spécialement à la place des événements violents dans les univers ainsi constitués. Ainsi, la Première et la Deuxième Guerre mondiale sont les deux seuls événements, pour le moins violents, retenus par chacun des groupes nationaux. Parmi ces groupes nationaux, les étudiants français et américains se distinguent en trahissant l'influence de leurs cultures respectives fortement imprégnées de traditions militaires. La comparaison des paysages nationaux «impose» des différences d'une ampleur inattendue; ainsi, en classant les événements cités par au moins 10 % des sujets de l'enquête selon qu'ils sont violents ou non violents, les taux de violence se présentent comme suit: quatre contre quatre au Canada anglais; six contre quatre au Québec; six contre un aux États-Unis; et quatre contre un en France. Généralement, il est donc possible de parler d'une prédominance de la violence, encore plus nette dès que la règle s'applique qu'un événement est retenu seulement s'il est mentionné par 40 % des sujets: tous les événements non violents disparaissent dès lors! Un seul surnage - la découverte de l'Amérique, chez les Canadiens - quand la barre est abaissée à 30 %. En somme, à travers la marque de violence fortement imprimée sur le paysage historique dessiné par l'ensemble des sujets de l'enquête, des différences nationales importantes doivent bien être notées, encore plus évidentes lorsque l'univers est réduit aux seuls «événements-phares» désignés par le grand nombre. Cette observation rappelle en quelque sorte l'importante influence du contexte et de la socialisation dans toute démarche d'appréhension du réel- politique ou historique. Au point que, dans l'étude de Laponce, les distinctions hypothétiques entre la droite et la gauche ne se sont jamais pointées. En dernière analyse, toutefois, cette étude, tout comme celle de Coudin, indique l'influence profonde de l'activité d'enseignement dans la constitution des univers mentaux des sujets sociaux et politiques. Évidemment, la socialisation passe par une multitude de canaux autres que l'école et l'enseignement. Ainsi, des messages sont transmis aux jeunes au moyen de revues et de maga-

32

RAYMOND

HUDON

ET BERNARD

FOURNIER

zines qui s'adressent à eux particulièrement. L'intérêt d'analyser le contenu de périodiques destinés aux jeunes ne tient pas exclusivement à la définition des messages eux-mêmes. Les responsables des médias sont en principe maîtres du matériel publié, mais la nature commerciale de leurs entreprises les contraint à penser le contenu effectivement livré en fonction des attentes de leurs clients ou abonnés. Dans ces conditions, étudier la place du politique dans des revues pour jeunes enrichit notre connaissance du rapport des jeunes à la politique, directement comme clients et indirectement comme sujets. Pour faire leurs analyses, Simon Laflamme et François Boudreau ont retenu deux publications françaises, Okapi et Triolo, une publication québécoise, Vidéo-Presse, et une américaine, Rolling Stone; une dernière, L'Actualité, plutôt destinée à une clientèle adulte francophone au Canada, fut soumise au même examen dans le but de contrôler les résultats obtenus à partir des magazines pour jeunes. Pour mesurer la place espace, nombre de textes, thématiques - réservée au politique dans ces publications, 322 numéros furent en fin de compte analysés: deux blocs de deux mois pour chacune des années de six ensembles de trois années déterminés depuis le début
des années soixante

-

ou depuis

les débuts

du magazine-

jusqu'à la fin des années quatre-vingt. Les résultats obtenus sont inévitablement teintés d'arbitraire, ne serait-ce que par la distinction nécessaire entre ce qui est politique et ce qui ne l'est pas et la reconnaissance de ce qui correspond ou non à cette distinction. Mais comme cet arbitraire est rigoureusement et précisément encadré par la méthodologie définie par Laflamme et Boudreau, les résultats présentent une fiabilité qui ne fait que rehausser l'intérêt des conclusions. Avec l'exception notable de Rolling Stone dans lequel transparaît une nette tendance à la dépolitisation, considérant l'espace occupé par les sujets politiques et le nombre de textes qui sont consacrés à ces sujets, les magazines destinés aux jeunes affichent un très faible degré de politisation et cela, sans variations importantes d'une époque à l'autre; cette stabilité s'applique aussi à L'Actualité dont le contenu politique est ordinairement beaucoup plus important. Les mêmes observations s'appliquent globalement aux pages couvertures des magazines, Rolling Stone se distinguant une fois de plus par l'im-

APOUTISME ET « POLmSATION»

33

portante place qui y est accordée aux vedettes. Par ailleurs, l'analyse des sujets traités montre qu'à l'exclusion du domaine artistique qui place encore Rolling Stone dans un groupe à part, aucune publication ne se caractérise par un champ doxique particulier; on ne s'attarde pas moins qu'auparavant aux questions politiques et les thèmes abordés demeurent à peu près les mêmes, y compris les préoccupations écologiques qui sont loin d'appartenir en propre aux années quatre-vingt.
Jugées une matière importante, les lettres à la rédaction

-

seul Triolo n'offre pas de tribune aux lecteurs - confirment que les jeunes ne sont pas plus ni moins politisés à un moment qu'à un autre de la période étudiée. La substance du discours n'est pas radicalement modifiée d'un moment à l'autre; il y a toutefois des variations qu'il faut attribuer à des facteurs contingents. Provenant plus spécialement de militants, les lettres à la rédaction sont d'un intérêt manifeste, parce qu'elles n'ont pas à s'appuyer sur une analyse systématique des faits et parce qu'elles supposent une position dont l'objectif est de persuader. Le discours ainsi formulé offre à la fois constance et variations: constance de la cause et variations des conditions de sa poursuite. En conséquence, on peut parler du même sujet, mais en parler de façon bien différente, comme c'est le cas de l'écologie. Finalement, l'analyse de la bande dessinée se révèle pertinente à partir du moment où l'on admet sa fonction de socialisation, aisément occultée par sa fonction ludique. En somme, l'analyse complexe menée par Laflamme et Boudreau révèle une stabilité des niveaux politiques retrouvés dans les magazines étudiés. En d'autres termes, il est impossible, à partir du matériel présenté, de conclure à une dépolitisation. Si des distinctions doivent être apportées, elles relèvent plus de l'ordre de la contingence et sont difficilement attribuables à l'évolution de la conscience des jeunes. Les variations les plus notables, de toute façon, tiennent principalement aux périodiques eux-mêmes. qui, pris un à un, font preuve d'une constance frappante. Prenant note de cette constance et du calme relatif qui prédomine dans les processus politiques, Françoise Ouellet se demande à quels facteurs - structurels, contextuels ou conjoncturels - sont dus les rares bouleversements dans la structure des partis, qui seraient pour leur part provoqués par le phénomène générationnel. Concrètement, Ouellet cherche à établir

34

RAYMOND

HUDON

ET BERNARD

FOURNIER

une relation entre les facteurs contextuels et conjoncturels et le comportement politique des jeunes Québécois lors des huit élections provinciales auxquelles ils furent convoqués entre 1960 et 1985. L'analyse est alors centrée sur les facteurs historiques qui pourraient donner lieu à des conflits générationnels, eux-mêmes essentiels à la mobilisation générationnelle. Empiriquement, chaque campagne électorale est examinée selon la démarche suivante: rétrospective sommaire des principaux événements de la campagne; mesure du degré de satisfaction des électeurs à l'égard de l'action du gouvernement; quand il y a plus d'insatisfaction que de satisfaction chez les électeurs, détermination des enjeux dominants dans le débat électoral et, subséquemment, présentation de la position des électeurs par rapport à ces enjeux pour repérer toute possibilité de conflit générationnel. De la première opération, il ressort que les électeurs ont été particulièrement insatisfaits des gouvernants en deux occasions, en 1970 et en 1976 quand le parti au pouvoir fut défait. On remarque aussi que le niveau d'insatisfaction est toujours plus élevé chez les moins de 25 ans jusqu'en 1976; après quoi, c'est l'inverse! Ces dernières tendances mériteraient sûrement plus d'attention, mais là n'est pas l'objet de l'analyse menée par Ouellet. À la lumière de ce qui précède, le conflit générationnel nécessaire à la mobilisation générationnelle ne paraît possible, de fait, qu'en 1970 et 1976. De l'analyse des enjeux dominants des deux campagnes et, surtout, des positions des groupes d'électeurs par rapport à ces enjeux, il faut conclure que seule la campagne de 1970 fut l'occasion d'une polarisation générationnelle autour d'un enjeu critique, la question nationale. Consécutivement à l'activisme dont le milieu étudiant avait fait montre dans les années précédentes et qui avait provoqué l'émergence d'un sentiment d'appartenance à la « jeunesse» et à un groupe social soudé par des intérêts communs, il y eut effectivement une mobilisation des jeunes en faveur du Parti québécois, porteur de l'enjeu national. Les conclusions auxquelles arrive Ouellet montrent bien l'influence déterminante des facteurs contextuels et des facteurs conjoncturels sur le rapport des jeunes à la politique au moment des élections. Paule Duchesneau, Réjean Landry et Jean Crête postulent, eux aussi, l'importance des campagnes

APOLITISME ET "POLITISATION»

35

électorales pour comprendre les rapports des citoyens à la politique et leur participation à certains mécanismes institutionnels. Néanmoins, l'angle d'observation est sensiblement modifié; ce sont les promesses d'action des partis politiques à l'endroit des jeunes qui se trouvent retenues pour saisir dans quelle mesure et comment on tente de se gagner l'appui de cette fraction de l'électorat. Par leur activisme passé, les étudiants ont apparemment réussi à s'imposer comme force politique. Mais les partis consacrent-ils une attention spéciale à cet électorat? Que lui offrent-ils pour atteindre leurs objectifs de construction d'allégeance? Les promesses des partis se définissent à partir des attentes présumées des électeurs, de sorte que le statut de « client» de ces derniers ne peut que s'articuler à la qualité de «sujet ». Inspirés par la théorie des choix collectifs, Duchesneau, Landry et Crête ont cherché les réponses à leurs interrogations dans l'analyse des programmes électoraux que les partis politiques se sont donnés juste avant chacune des huit élections provinciales tenues au Québec entre 1960 et 1985. Ils y ont recensé 6424 promesses d'interventions gouvernementales, dont 5186 étaient destinées à des individus cibles; de celles-ci 153 visaient explicitement les jeunes. L'analyse des bénéfices promis aux jeunes fait ressortir, entre autres, les tendances qui suivent: c'est principalement à titre de consommateurs, et moins à titre de producteurs, que les jeunes se méritent l'attention des partis; le domaine de l'éducation et le problème du chômage canalisent la partie de loin la plus importante des promesses d'action que les partis formulent au bénéfice des jeunes; les partis ne font pratiquement pas état, du moins pas explicitement, des coûts attachés aux promesses faites aux jeunes; comparativement au reste de la population, les jeunes se voient offrir une plus forte proportion de biens tangibles; etc. Un dernier point, qui ne manque pas d'intérêt: l'examen de ce que les partis politiques ont respectivement promis laisse voir une fluctuation au fil des ans de la portion des bénéfices destinés aux jeunes, mais il fait surtout apparaître des écarts sensibles entre les partis, ceux considérés comme les moins proches des jeunes leur témoignant une plus grande sympathie. En somme, il convient surtout de noter que les jeunes paraissent à bien des égards négligés par les partis politiques.

36

RAYMOND

HUDON

ET BERNARD

FOURNIER

Convoité, leur vote ne semble pas susciter une concurrence féroce. Il est vrai qu'il s'agit d'une catégorie d'électeurs dont le statut est perçu comme temporaire. De plus, non seulement leur situation s'est-elle détériorée au cours des dernières décennies, mais le discours a dans le même temps glissé d'un optimisme axé sur l'avenir à un réalisme tiré du problème social que représente maintenant la jeunesse. En dernière analyse, et au-delà des effets de rhétorique, les partis politiques ne semblent pas trouver chez les jeunes les meilleurs atouts pour réaliser leurs objectifs de «conquête du pouvoir». Cet intérêt mitigé des partis pour les jeunes ne justifie-t-il pas le désintérêt que les jeunes semblent portés à leur manifester? UN PARCOURS TOUT EN MÉANDRES

À vol d'oiseau, tel qu'il vient d'être parcouru, le monde «jeune» offre peu de prise aux interprétations linéaires et aux explications simples. Avant d'entreprendre l'exploration plus poussée de l'univers complexe présenté dans les analyses qui suivent, il convient sans doute de signaler que la fascination des découvertes particulières qu'offre le parcours ainsi tracé ne peut pleinement s'apprécier qu'en tenant compte des principaux méandres empruntés dans l'ensemble de ce parcours. Ils valent d'être très sommairement rappelés, pour éviter que le paradoxe ne soit perçu que comme réfutation. Pour reprendre où nous venons de laisser, si les partis semblent accorder peu de place aux jeunes dans leurs projets de distribution des bénéfices disponibles dans une société, plusieurs des façons d'agir de ces mêmes partis incitent à croire par contre que la présence des jeunes dans leurs structures et dans leur fonctionnement appartient à l'ordre des priorités. Pourtant, la satisfaction des intérêts ne paraît pas progresser de façon équivalente; au fond, et selon toute apparence, on ferait plus de place aux jeunes pour entendre leur point de vue sur des problèmes d'adultes. Et les jeunes semblent se prêter d'assez bonne grâce à cette délibération sur un monde auquel ils s'intégreront dès le prochain grand tournant de la vie. Le passage se fait probablement non sans ambivalence: d'un côté, la jeunesse est un moment de liberté, de frivolité tolérée; de l'autre, c'est aussi un état pas toujours enviable, du moins

APOLITISME

ET « POLITISATION»

37

détérioré36. Pour la plus grande majorité, toutefois, la vie est pensée comme avenir. Sortis de l'éphémère et du passager, ils auront alors des intérêts à défendre! Il est vrai que les intérêts se définissent en société, et s'y actualisent. Frappés plus ou moins radicalement d'exclusion sociale, les jeunes ne se sentiraient pas vraiment intégrés aux processus politiques. D'ailleurs, la participation à la vie politique, sans constituer un indice exact de l'intérêt pour la politique, s'accroîtrait non pas tant avec l'âge, mais plutôt en fonction de l'intégration aux mécanismes sociaux par le biais, entre autres, d'une intégration au marché de l'emploi. Tout en évoquant une vision idéalisée de la politique, les jeunes épousent peut-être plus profondément une conception utilitariste de la politique. Pour une génération présumée appartenir à l'ère du postmatérialisme et supposée incarner des valeurs propres à cette nouvelle culture, le matériel n'a pas été visiblement l'objet d'un rejet intégriste! Les espoirs de solidarité et les vœux d'un monde amélioré échappent nettement à la tentation illusoire; on critique les gouvernements et les politiciens, par exemple, mais on déclare son insatisfaction à leur égard dans des proportions moins importantes que les adultes ne le font depuis quelque temps. En réalité, la distance critique qui marque le rapport actuel des jeunes à la politique s'interprète difficilement comme du désintérêt; on constate même que la préoccupation pour la chose politique semble toujours fortement présente, par delà les objets changeants de ralliement. Il est au moins clair que les points de rencontre - parfois les occasions de convivialité initiatique - ne surgissent pas de l'activation de clivages idéologiques jugés d'une autre époque. Cette génération, qu'on n'a pas résisté à qualifier de morale, peut par contre témoigner d'un certain incivisme. Mais, au fond, le malaise signale avec vraisemblance une recherche inquiète d'appartenances valorisantes que ne semble plus garantir le statut de jeune:

36. «Les inégalités économiques ont placé les jeunes Canadiens dans une situation pire que celle occupée par leurs parents au même âge et ont réduit les espoirs que leur avenir puisse être un jour aussi reluisant. Parallèlement à ce développement, les aînés du pays jouissent d'une aisance sans précédent.» Greg Ip, «Income Shifts Pose New Problems », The Financial Post, 10 août 1992, p. 7. Traduction de Raymond Hudon.

38

RAYMOND

HUDON

ET BERNARD

FOURNIER

intégration sociale nettement inachevée; intégration économique très souvent périlleuse; intégration politique sous certains aspects douteuse. Cependant, le traumatisme, dans la mesure où il affecte réellement l'état d'esprit des jeunes, vient peut-être du constant étirement de la jeunesse. Cela a peu à voir avec l'aspiration individuelle de l'éternelle jouvence, mais on est socialement jeune de plus en plus vieux! Ainsi, le passage dure de plus en plus longtemps. Finalement, peut-être a-t-on là un des principaux facteurs d'explication des attitudes des jeunes à l'égard de la société et de l'activité politique. Serait-il rationnel de s'investir à fond dans des mécanismes fonctionnels alors que l'intégration aux réseaux institutionnels est à peine enclenchée, cette éventualité semblant même devoir être reportée dans un avenir encore plus lointain? Ce serait trop aisément faire abstraction du contexte dans lequel sont actuellement plongés les jeunes, contexte dont la majorité des études qui suivent rappellent toute l'importance. Il est parfois présumé que les éléments de conjoncture peuvent être placés entre parenthèses quand l'objectif privilégié est la recherche d'explications générales, mais l'examen de la réalité concrète souffre difficilement la mise à l'écart des effets de ces éléments conjoncturels. Enfin, les analyses de la situation qui fondent les attitudes des jeunes et conditionnent leurs conduites ne peuvent pratiquement pas s'actualiser en dehors de la multiplicité des dimensions de l'activité humaine ni s'échapper de la complexité des systèmes de valeurs qui les inspirent; l'interconnexion des valeurs est bien signalée à quelques reprises dans le présent ouvrage.

En somme, à force

de se représenter les jeunes comme

socialement et politiquement hors jeu, on évacue peut-être avec un empressement suspect l'hypothèse qu'ils jouent le jeu qui s'accorde à la position qui leur est assignée sur le terrain social et politique. Il ne faut pas s'y tromper; les jeunes sont des acteurs sociaux et politiques capables d'autonomie et aptes à faire des calculs rationnels, mais ces sujets agissants se trouvent soumis à des conditions et à des situations qui définissent les marges de cette autonomie et entravent la liberté de ces calculs. De façon tout à fait pertinente, quelques études indiquent d'ailleurs explicitement l'originalité limitée de leurs attitudes et conduites: la distance n'est pas toujours aussi grande qu'on le suppose couramment entre le monde adulte et celui

APOLITISME ET «POLITISATION»

39

des jeunes en ce qui touche les perceptions de la politique et les jugements qu'elles inspirent. Quant aux écarts décelables par rapport à la participation effective, ils n'apparaissent en rien propres aux jeunes du début des années quatre-vingt-dix. Finalement, ce serait peut-être trop commode de se cacher que l'apolitisme présumé des jeunes résulte en bonne partie de leur « politisation» à travers des processus de socialisation dont ils ne sont pas les premiers responsables.

La politique, les intérêts et l'intérêt pour la politiquel

Raymond

Hudon

En dépit d'une impression que « [l]a méconnaissance de ce qu'est la politique est entretenue pour mieux la critiquer2», l'intérêt pour la politique, tout comme sa critique, ne peut que s'appuyer sur des (pré)conceptions. Ne tenons-nous pas régulièrement pour acquise notre juste compréhension de cette dimension de l'activité humaine, jusqu'à ce que de très longs débats amènent à réaliser les écarts entre les univers de référence qui alimentent les opinions les plus diverses sur le

1. Ce texte fut lu par quelques personnes qui ont contribué à limiter les égarements. Les commentaires de Pierre-Gerlier Forest et de Vincent Lemieux, ainsi que ceux de Nathalie Bolduc, ont particulièrement aidé à produire une version améliorée. 2. Nicolas Tenzer, La société dépolitisée. Essai sur les fondements de la politique, Paris, Presses universitaires de France, « Politique d'aujourd'hui », 1990, p.30S.

42

RAYMOND

HUDON

sujet3? La plupart des études présentées ci-après partent de la question de l'intérêt des jeunes pour la politique. Ce questionnement ne peut que s'inscrire dans le sillage d'un autre, celui de la place et du rôle des intérêts en politique. À la question communément formulée « Qu'est-ce que la politique?» se surimposent celles traitant du pourquoi et du comment de la politique. Il serait illusoire de parvenir à des perceptions homogènes du phénomène politique. Rechercher cet unanimisme moins réaliste que rationaliste a pour effet net d'occulter la diversité et les différences qui caractérisent fondamentalement toute société et les divergences qui s'y greffent et qui insufflent sa dynamique à la vie politique. Par contre, il n'est pas abusif de formuler quelques énoncés généraux pour saisir l'essentiel de la politique, à la condition de n'isoler celle-ci des autres aspects de l'activité humaine qu'à seule fin analytique: « L'application est complication4 », convient-il de rappeler. Au-delà du caractère «mystificateur» qui lui fut parfois attribué5, il faut noter que « [l]e concept de politique est pourtant plus précis qu'il n'y paraît6 ». Le concept simplifie le phénomène, que l'on sait ne pas être simple. Les attitudes et opinions sur la politique témoignent couramment d'un chevauchement, d'une confusion des deux niveaux, ou plutôt d'une projection mécanique et mal ajustée du concept sur le phénomène. Dans l'exposé qués, tout d'abord, qui suit, quelques points de vue sont évoqui inspirent des représentations couram-

3. «Parler de la politique aujourd'hui comme d'un concept unifié paraît une tâche impossible. Le mot revêt, en apparence, tant d'acceptions différentes que l'objet ainsi désigné semble irréel.» Nicolas Tenzer, La politique, Paris, Presses universitaires de France, «Que sais-je? », 1991, p.3. 4. Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, Presses universitaires de France, 14< édition, 1978 (1934), p. 152. 5. Voir, par exemple, André J. Bélanger, «Le politique, concept mystificateur », Revue canadienne de science politique, vol. XVII, n° 1, mars 1984, pp. 49-64. 6. Nicolas Tenzer, La politique, p. 1.

L'INTÉRêT POUR LA POLITIQUE

43

ment diffusées de la politique; la notion d'intérêt? est proposée pour fonder notre propre conception. Le conflit étant retenu comme premier facteur pour expliquer la dynamique sociale et politique, la possibilité et la portée de comportements rationnels des acteurs sont ensuite discutées. Dans son prolongement politique, la poursuite rationnelle de l'intérêt s'actualise dans des démarches d'organisation couplées à des processus d'institutionnalisation axés, eux, sur une volonté de réduction du conflit. Une fois entérinés les compromis « institutionnels» produits dans l'action politique, des pressions à la constitutionnalisation8 se manifestent en vue de l'instauration ou du maintien de l'ordre, tout en cherchant appui dans des activités de socialisation visant généralement à prédisposer aux compromis qu'implique cette action politique. C'est en tenant compte de ces éléments que l'on peut saisir les raisons et le sens d'un intérêt pour la politique. Par ailleurs, il faut bien le noter, cet intérêt pour la politique est pratiquement dépendant des perceptions et représentations que les acteurs se font de ces éléments et il est concrètement conditionné par le contexte des interventions des acteurs. L'intérêt pour la politique n'est pas donné; toutefois, l'action politique le suppose, surtout à partir du moment où l'on accepte de ne pas dissocier le phénomène du domaine de l'activité rationnelle. Autrement dit, l'intérêt pour la politique se comprend et s'interprète à la lumière de l'apport particulier de cette dimension de l'activité humaine au devenir des êtres humains eux-mêmes, qui demeurent par ailleurs des êtres passionnés.

7. Polysémique, la notion d'intérêt peut prendre au moins le sens de bénéfice ou celui d'attrait. Ainsi, dans la mesure même où on trouve son intérêt dans la politique, on aura tendance à porter intérêt à la politique. Par ailleurs, pour susciter l'attrait, le bénéfice n'est pas obligatoirement économique. 8. Pour l'instant, qu'il suffise de poser que les notions d'institutionnalisation et de constitutionnalisation ont toutes deux rapport aux règles et normes qui encadrent l'action, leur signification plus précise ayant trait respectivement à leur élaboration ou émergence et à leur application ou imposition.

44

RAYMOND

HUDON

DIVERS POINTS DE VUE POUR UNE CONCEPTION Le phénomène politique est multidimensionnel. Pour le concevoir, il s'avère cependant inévitable de ne retenir que deux ou trois éléments constitutifs pour retracer sa substance, plusieurs autres devant par contre s'accoler à ce premier noyau dans l'actualisation du phénomène. Cette démarche exige du recul par rapport aux formes immédiatement observables de l'action politique, tout en n'entraînant pas un repli sur des concepts sans prise aucune sur la réalité. En pratique, on a le choix entre divers points de vue pour observer la politique et en tenter une définition. Il est traditionnel et encore courant, par exemple, de privilégier l'analyse des décisions, spécialement les décisions gouvernementales, pour rendre compte de l'activité politique et mesurer le pouvoir des acteurs qui y participent9; les politiques publiques (policy analysis) représentent la matière première et principale des chercheurs qui empruntent cette orientation. Par ailleurs, les interventions critiques de Peter Bachrach et Morton Baratz10 et de Steven LukesJl ont amené à restreindre moins fréquemment la réalité des politiques publiques aux seules décisions gouvernementalesl2, et à tenir compte de facteurs comme le conditionnement culturel, l'accessibilité des moyens de pouvoir, etc. Les non-spécialistes de la science politique, en accord avec le sens commun, se représentent au moins tout aussi souvent les pratiques électorales et partisanes comme l'objet premier de cette discipline. C'est le cas pour bien d'autres

9. Pour retracer les éléments fondamentaux de ce type d'analyses, il est toujours pertinent de consulter deux livres importants de Robert Dahl: L'analyse politique contemporaine, Paris, Robert Laffont, « Science nouvelIn, 2e édition, 1973 (1963); Qui gouverne?, Paris, Armand Colin, 1971 (1961). 10. Peter Bachrach et Morton Baratz, « Two Faces of Power», American Political Science Review, vol. LVI, n° 4, 1962, pp. 947-952. Il. Steven Lukes, Power. A Radical View, Londres, Macmillan, 1974. 12. Pour une analyse quasi exemplaire, inspirée spécialement des critiques de Bachrach et Baratz, voir Matthew A. Crenson, The Un-Politics of Air Pollution. A Study of Non-Decisionmaking in the Cities, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1971.