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Journal d'un fantassin

De
417 pages
J.L. Beaufils est appelé dès le mois d'août 1914 à servir le pays. Il va successivement défendre la France sur tous les fronts, et s'engage en mai 1917 pour poursuivre la guerre en Orient, à Salonique et dans la dure montagne albanaise. Il terminera ces années de cauchemar en Ukraine, à Odessa. Ses "carnets de guerre" conservés par sa famille nous conduisent au jour le jour aux combats de la guerre et au plus profond du coeur du soldat, et donne un tableau poignant de la réalité de cette vie aux tranchées.
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Journal d'un fantassin

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de I'histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Jean-Paul MAHUAULT, Légionnaires et bâtisseurs, le grand « 5 »
(1883-2000),2006. Marc DÉFOURNEAUX, De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad, 2006. Hartmut PETRI, Journal de marche d'un fantassin allemand, 19411945, 2006. Raymond H.A. CARTER, Le tribunal pénal international pour l' exYougoslavie,2005. Vincent PORTERET, État-nation et professionnalisation des armées, 2005. Daniel RICHEZ, Mes camarades de barbelés, 2005. Fabrice SALIBA, Les Politiques de recrutement militaire britannique et française (1920-1939). Chronique d'un désastre annoncé, 2005. Jean-Philippe ROUX, L'Europe de la Défense. Il était une fois..., 2005. Marc DEFOURNEAUX, Force des armes, force des hommes, 2005. Olivier POTTIER, État-Nation: divorce et réconciliation? De la loi Debré à la réforme du service national, 1970-2004, 2005.

Jean-Louis BEAUFILS

Journal

d'un fantassin

Campagnes de France et d'Orient (1914-1919 )

Préface de Monseigneur

Hippolyte Simon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

www.librairieharmattan.COl11 diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02663-6 9782296026636

A VALERIE dont les premiers travaux ont initié la transcription des « Carnets de guerre» de son grand-père, ODILE, CLAIRE, ANNE, ALINE, MARIE, ses six petites filles qu'il aurait tant aimées, à ses vingt-cinq arrière-petits enfants.

Philippe BEAUFILS et ses sœurs remercient leur amie Françoise ROBIN pour le travail méticuleux réalisé sur les carnets de guerre de Ieur père.

Sur la couverture: Jean-Louis Beaufils à gauche avec deux camarades, probablement Jouteau et Bailly (1915).

PRÉFACE DE MONSEIGNEUR Comme une petite lumière dans la nuit..... ou Pour ne pas désespérer des hommes...

HIPPOLYTE SIMON

En devenant évêque de Clermont, en 1996, je n'ai pas seulement fait alliance avec un peuple et découvert une région superbe. J'ai aussi rencontré une histoire dont j'avais tout à apprendre. C'est la raison pour laquelle, très vite, j'ai pris l'habitude, chaque fois que j'arrive dans un village, d'aller me recueillir devant le monument aux Morts. Je lis les noms gravés dans la pierre. Je reconnais les patronymes d'Auvergne et j'essaie de me représenter ce village, sa place, son église, son école, à l'époque de la guerre de 1914-18. Puis je compte ces pauvres noms et je multiplie par 20, pour avoir approximativement le nombre des habitants de l'époque. Et c'est toujours un double déchirement intérieur. Toutes ces vies (pratiquement un homme sur dix !) fauchées au meilleur de leurs promesses, et tout autour, ce désert qui gagne aujourd'hui tant de paysages magnifiques... A l'heure où vont disparaître les ultimes survivants des carnages de la grande guerre, il est poignant d'observer tant de villages abandonnés, que n'anime plus aucun cri d'enfant. Je ne sais pas si il y a un lien de causalité entre le grand massacre d'hier et le silence d'aujourd'hui mais peu importe: ce n'est pas le moment de faire de la sociologie ou de la Philosophie politique. Je sais seulement que je ne peux pas, dans ma méditation, dissocier l'un de l'autre. Et quand je marche sur ces chemins où je ne croise pratiquement jamais personne, quand je longe ces murets de pierres sèches et ces terrasses en friche désertées par la vigne, j'essaie d'imaginer ces villages de paysans, - si semblables à ceux de mon enfance normande -, du temps où ils vivaient encore. J'imagine aussi la douleur ou, plutôt, la sidération, qui a dû s'abattre sur ces villages, chaque fois que le Maire, arrivant du Bourg, annonçait aux familles qu'un fils, un époux, un père, un frère ou un fiancé ne reviendrait pas de la grande tuerie.... J'ai bien connu dans mon enfance quelques uns de ces « poilus» qui avaient traversé la grande épreuve et qui se racontaient, pour la millième fois, la vie des tranchées. Je les revois encore, attablés à la grande table familiale, tantôt agités, tantôt sentencieux essayant de se persuader et de nous convaincre que leurs récits avaient valeur d'exorcisme et qu'ils nous éviteraient d'avoir à revivre les mêmes cauchemars. À la veille du 90e anniversaire de l'Armistice, on aurait pu penser que tous ces souvenirs auraient fini par s'éloigner. Mais il n'en est rien. L'intérêt pour cette histoire et la pitié envers ceux qui l'on faite ne se démentent pas. ( Et je me demande parfois si l'affluence aux rave parties, dans la boue, le froid, le

bruit, l'alcool et le reste, n'est pas, pour la génération qui n'a plus rencontré de survivants, une manière, sans doute inconsciente, d'en garder l'expérience. Mais ce serait une autre analyse...) Plus explicitement et plus directement, le succès rencontré par des films et des livres consacrés à cette période est bien la preuve que nous ne pouvons pas nous en détacher. C'est comme si toute cette douleur n'avait pas encore été exorcisée. Alors au milieu de ces publications, il est passionnant de rencontrer un journal comme celui du soldat Jean-Louis Beaufils. A travers lui, j'ai vraiment retrouvé les « poilus» de mon village natal. C'est le même ton, la même justesse d'analyse, la même humanité, la même détresse et, malgré tout, la même espérance. Jean-Louis Beaufjls n'est pas un intellectuel, il ne fait pas de théories sur ce qu'il traverse. Mais il sait observer et décrire. D'autres sauront dire ce que ses observations apportent à notre connaissance de la vie dans les tranchées. Pour ma part, je veux seulement noter ici la manière dont il nous donne à entrevoir sa vie intérieure. Comme la plupart de ses camarades de combat, il n'a sans doute pas fait beaucoup d'études, mais il a beaucoup lu. Il peut citer de mémoire Pascal, Psichari et Péguy. « Heureux les épis murs et les blés moissonnés. ..» C'est un chrétien, solide dans ses convictions, assidu à l'Eucharistie et fidèle à la prière personnelle. Il sait rendre compte de sa foi, mais sans ostentation. Militant discret et respectueux des convictions des autres, il a le souci de soutenir ses frères en animant un cercle de soldats chrétiens. Al' occasion, il se fait catéchiste pour instruire un de ses jeunes camarades, élevé hors de toute perspective religieuse. Même au milieu d'une sorte « de drôle de guerre », en Orient, il sait s'abstraire de la médiocrité des manoeuvres humaines pour s'ouvrir à la beauté de la création. Il se révèle sensible à la majesté de l'aube et au flamboiement du crépuscule. Alors, tout simplement, il déploie sa capacité d'admiration, car il n'est pas blasé, et il retrouve facilement le chemin de l'adoration, car sa foi en Dieu est intacte. Pour autant, ce n'est pas un naïf Il sait tout ce que l'on pourrait objecter à sa foi. Il n'a pas esquivé les débats avec ses camarades athées. Dans son cercle de soldats chrétiens, il n'a pas craint de se demander: « pourquoi Dieu permet-il la guerre? » Il sait aussi qu'en face de lui, des soldats ennemis adressent également des prières au même Dieu. Mais son bon sens l'aide à surmonter la contradiction apparente. Ainsi écrit-il au soir de Noël 1917 : « Beau jour. Paix aux hommes de bonne volonté. Paix de l'âme. Pour l'ennemi, pas avant qu'il soit hors de France.» Autrement dit, et c'est là sa force, il sait que la paix ne va pas sans la justice, et il ne rend pas Dieu responsable de nos tragédies historiques.

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C'est pourquoi il convient de ne pas se tromper non plus sur ce qu'il nomme « la nécessité de l'expiation ». A un moment, reprenant une citation du cardinal Mercier, il semble mettre cette nécessité au compte d'une sorte de vengeance divine: « Il ne faut pas en douter, le principal crime que le monde expie en ce moment, c'est l'apostasie officielle des Etats et de l'opinion publique». Mais à un autre moment, il montre bien que la guerre est à comprendre comme la conséquence logique des erreurs de ceux qui mènent les peuples: il comprend que l'on se révolte « contre les vieilles barbes qui ont tout fait pour que la guerre arrive et qui nous la font faire dans les plus mauvaises conditions» Et il ajoute ensuite cette note: » C'est des fautes de nos pères que nous mourrons! Notre destin, notre tombeau, ce sont les générations antérieures qui nous les ont préparées» . Spontanément méfiant à l'égard des beaux parleurs, fussent-ils prédicateurs, il note sa préférence pour les humbles exhortations des curés qui n'ont pas fui leurs villages détruits. Mais il n'est pas insensible, cependant, aux accents lyriques de son aumônier lorsque celui-ci exalte le courage de ses camarades morts au combat. Alors, la reconquête de la « cote 304 » est érigée au rang d'épopée, dans un sermon qu'il recopie intégralement. A la relecture d'un tel sermon, on hésite évidemment un peu: comment comprendre que l'on puisse exalter à ce point le courage et l'abnégation des combattants lorsque l'on mesure, avec la distance du temps et hors de l'intensité des combats, ce que peut avoir de dérisoire, pour nous aujourd'hui, la possession de cette fameuse « cote 304 » ? Mais justement, tout est là : il y eut un moment où, pour ces hommes, la conquête de cette ligne était une affaire « absolue ». Il en allait de leur liberté, de leur dignité, de leur honneur et du salut de la France. Dérisoire et pourtant essentielle, essentielle et pourtant dérisoire: comment sortir de cette contradiction? Le journal de Jean-Louis Beaufils ne permet pas de répondre. Mais, à sa lecture, on sait au moins que cet homme simple, solide, intelligent et discret nous rend fraternel envers une foule d'hommes qui lui ressemblent. Son récit nous touche, peut-être moins par ce qu'il nous apprend sur les horreurs de la guerre - on les a déjà tellement vues et entendues - que par ce qu'il nous apprend sur lui-même. Car lorsque l'on veut bien y réfléchir, à travers ce récit très ordinaire, nous assistons à quelque chose de véritablement extraordinaire: cet homme a su rester un homme! La guerre n'a pas abîmé son âme. Il est resté fraternel aux autres et heureux d'adorer son Dieu. Malgré les souffrances qu'il a dû traverser et qu'il nous décrit, il nous permet d'espérer encore. Comme une petite lumière dans la nuit nous fait comprendre que notre chemin va quelque part, le journal de Jean-Louis Beaufils nous dit que l'humanité au-delà de tout ce qu'elle peut faire, est bonne, que notre vie a du sens et qu'il est bon de pouvoir dire merci à notre Créateur.

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INTRODUCTION

Dans cette collection consacrée à 1'histoire de la défense, j'ai souvent choisi de privilégier les témoignages des combattants même s'ils sont parfois taxés d'être sujets à caution1. Jean-Louis Beaufils est revenu vivant, riche de son journal de fantassin écrit au jour le jour, tout au long de ses cinq ans de guerre. Mobilisé en août 1914, démobilisé en août 1919, il aura été sur tous les fronts: Verdun, la Somme, l'Orient pour finir par être envoyé dans une grande impréparation à Odessa2. De nombreux carnets, comme les siens ont été rapportés par ceux qui comme lui avaient survécu, d'autres ont été trouvés sur des cadavres français, anglais, allemands et transmis aux familles. Ce sont des lignes brèves ou de longs paragraphes selon le rythme imposé par les combats à ces hommes, mais leur littérature se révèle souvent plus riche, plus explicative que beaucoup de documents officiels. Georges Blond, officier de marine lors de la Seconde Guerre mondiale était âgé de huit ans en 1914. Il a été très marqué tant par les récits que par les silences des acteurs du premier conflit. Il écrit dans son ouvrage « La Marne »3 : « Il n'est à mon avis ni utile, ni intéressant, ni glorieux pour la mémoire de qui que ce soit, de vouloir entrer dans le détail de cette guérilla de dates contestées, de documents surchargés, réécrits ou ôtés des archives, ou dont la destruction avait été ordonnée. Déchets de l'Histoire, je n'ai retenu comme valables sur le déclenchement de la bataille,... que les faits simples, évidents, éclairants, colorés. ..par les sentiments avoués des acteurs». Critique lapidaire certes, mais qui contient une part de vérité. Dans sa remarquable thèse « La campagne d'orient 1915-1918 ; Dardanelles Macédoine d'après les témoignages des combattants», Francine Roussanne cite la profonde réflexion de Julien Arène4, combattant qui explique que le soldat écrit sous l'effet de pulsions et que son discours est alors bien différent de celui d'un civil: «Il est fait de notes prises au hasard de nos aventures de guerre; il n'a qu'un mérite celui d'être vrai. »

1

Le dernier paru est celui d'Hartmut Petri; Journal de marche d'un fantassin
R. Laffont ; 1968.

allemand; 1941-1945 ; C'était ainsi; L'Harmattan; juillet 2006. 2 Lire sur cette période, de Mikhaïl Boulgakov; La Garde blanche; 3 Georges Blond; La Marne; livre de poche; 1974. 4 Julien Arène; Pour finir; p.151.

Le capitaine allemand d'artillerie Richter du IV corps d'active de la 1ère Armée, écrit5 : «Le 7 au matin, nous étions en batterie au sud-est de Trocy. Cinq ou six cents de nos canons formaient comme un cercle d'airain autour de cette crête qui commande Paris. Nous avons commencé à tirer et le bruit de nos pièces nous donnait du cœur, nous faisait oublier notre fatigue. Mais un peu plus tard, nous avons commencé à recevoir des obus français, probablement du 120 long. On entendait des hurlements, puis la terre a été secouée, a explosé, et des éclats volaient. Beaucoup d'hommes tout en accomplissant leur tâche, priaient.6 » Jean-Louis Beaufils sera aussi animé du même sentiment religieux. Arturo Pérez-Reverte a été correspondant de guerre pendant plus de vingt ans. Il vient de publier « Le peintre des batailles7». Il imagine qu'un célèbre photographe de guerre d'âge mûr revenu de tout, s'enferme dans une tour solitaire pour y peindre une vaste fresque murale, dite «la bataille des batailles». Il veut y mettre tout ce qu'il a vu dont « l'indicible ». Un terme que le soldat Beaufils emploie quelques années après la guerre quand il se retourne sur les sacrifices de sa jeunesse: « Souvent, je me surprends, pensif, absent.. .affluent tous mes sentiments tout ce qui ne voudrait pas s'enfuir, disparaître, ça m'est parfois au milieu du calme de cette existence patriarcale, d'un déchirement indicible. » Jean-Louis Beaufils n'était pas pour moi un inconnu. «L'Association Nationale Pour Le Souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient» de laquelle je suis membre, (mon grand-père maternel a été sur ce théâtre d'opérations après beaucoup d'autres dont Verdun) a publié de longs extraits de ses carnets dans « Dardanelles, Orient, Levant 1915-1921 ; ce que les combattants ont écrit» en avril 2005 dans ma collection.8 Prendre connaissance de la totalité de son manuscrit a été un enrichissement. Le journal Libération9 a consacré cet été une page d'un de ses numéros à ce tragique épisode: « Paradoxalement, la modernité meurtrière des bombardements renforce par l'anéantissement du paysage et des lignes de front, le caractère primitif de l'affrontement ». Le livre de Jean Louis Beaufils atteste de cette résistance.
Sophie de Lastours
5 «Les Cahiers d'un survivant; un soldat dans l'Europe en guerre; 1914 -1918» ; p. 129-130. 6 Idem; p.311. 7 Arturo Pérez- Reverte ; El pintor de batallas ; qui sera publié en français en 2007. 8 Le livre compte une préface de madame Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense. Les extraits des carnets de Jean- Louis Beaufils couvrent de la page 179 à 183. 9 Libération; L'été 1916 ; « La pagaille de la Somme» ; vendredi 25 août 2006.

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AVANT-PROPOS

Jean-Louis Beaufils aura vingt ans à la fin de l'année 1914. Comme les jeunes de son âge, il est appelé dès la déclaration de guerre à défendre le pays, et après deux mois d'apprentissage du maniement des armes, à rallier la zone du front pour la défense d'Ypres en Belgique. Pluie et froid l'amènent très rapidement à l'ambulance puis à l'hôpital avec les pieds gelés. Premières douleurs, premières souffrances, crainte de l'amputation. D'ores et déjà, avec une régularité admirable, le soldat s'accroche à l'écriture et consigne les expériences vécues, les réflexions qu'elles lui inspirent, les rencontres importantes qu'il fait. L'habitude qu'il prend alors de décrire les événements de sa vie, va être conservée - et c'est là un point d'appui de sa résistance aux plus durs moments des épreuves et des combats - tout au long des cinq difficiles années de guerre qui vont suivre et qui le conduiront de la Belgique à l'Artois, de Verdun à la Somme et à la Champagne et enfin, après le découragement de 1917, en Orient et en Ukraine. Le texte du soldat J.L. Beaufils qui prend rang parmi les nombreux écrits de cette guerre, se distingue par la qualité et le pittoresque de son récit qui jamais ne sombre dans le marasme ou I'horreur - on y lit, on y vit pourtant de vibrants passages - et par la régularité tenace de ce discours qui devient quasi quotidien. Un langage simple, une écriture correcte, juste, parfois poétique et teintée de -romantisme, et dont J.-L. Beaufils doit sans doute la qualité à ses maîtres d'école de Dournazac1o, aux influences et fréquentations qui ont joué à Paris sur l'esprit du jeune garçon (il est parti de chez lui à quinze ans), mais aussi à des dispositions naturelles que malgré les conditions matérielles aléatoires de l'écriture, la fréquence des carnets qu'il crayonne et la rédaction d'un courrier abondant ont progressivement été mises en valeur.
10 Haute-Vienne.

Une langue qui nous semble intermédiaire entre le langage parlé et le langage écrit, et dont certains passages méritent souvent d'être lus à voix haute, pour en apprécier toute la densité, la précision, la saveur, même quand elle traduit d'abominables spectacles. Une écriture qui sans être pour autant recherché, est rapide, condensée, de notes prises parfois dans le calme, mais le plus souvent à la dérobée, souvent interrompues par l'arrivée d'un obus qui bouleverse l'abri ou la tranchée. Un style varié qui privilégie souvent l'énumération, des mots composés pour la rapidité de l'exposé, qui traduit poétiquement la nature, l'arrivée de l'aube et du soir, les effets du soleil, voire la beauté au cœur de I'horreur. En tout, on voit bien que pour J.-L. Beaufils, comme pour nombre de combattants, le besoin d'écrire, de consigner le présent, de ne rien laisser perdre d'émotions intenses, joue comme une nécessité de fixer la vie, «un refus de s'abandonner au vertige du vide », un moyen de laisser trace s'il ne revient pas de cette guerre, et, s'il en revient, de se ré-approprier ultérieurement cette atmosphère enveloppante de feu, de sang et de mort. Souci de mémoire, oui, conscience qu'il laisse œuvre pour ses proches? Ce n'est pas certain dans les carnets initiaux du soldat; il y a plus sûrement là l'irrépressible besoin de renouveler chaque jour son contrat avec la vie. Toutefois, le travail de copie qu'il fait dans la décennie qui suit la guerre, laisse bien supposer qu'il y a volonté de transmettre l'expérience insondable qu'est pour un si jeune homme, la marche constante «sur le bord de la tombe. » Dans le récit du jeune soldat, plein de candeur et d'appétit de vivre, se manifeste dès le début, à travers son discours sur la guerre, le goût de la vie, l'avidité de connaître, de découvrir les hommes et le monde. A son arrivée dans le nord de la France, région si différente des vertes prairies humides de son enfance, c'est l'univers de la mine, l'habitat des hommes qu'il appréhende. Ailleurs, il détaillera avec passion les dentelles sculptées de la cathédrale de Reims, les petites églises du Nord. En Orient où tout est découverte - il y aurait a fortiori mille exemples: les monuments de Salonique, les villages albanais, le popell aux longs cheveux noués, l'île aux vipères... «Que de langues, de races, de religions!» résume-t-il un jour après avoir observé et dépeint minutieusement habitants et paysages, costumes et coutumes, scènes anecdotiques. Et que dire de son vif appétit de connaissances, si ce n'est qu'il est constant. On lit avec admiration sa course vers Pise, ses regrets de ne pouvoir explorer

Il

Prêtre

orthodoxe.

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Rome et Constantinople, sa visite d'Odessa où il profite d'un spectacle dans le célèbre opéra de la ville, comme ill' a fait lors de sa halte à Marseille. Sa fringale de connaître l'incite aussi à se rapprocher de compagnons dont la culture paraît enrichissante pour lui. J.-L. Beaufils choisit souvent comme amis, par affinité religieuse certes, mais aussi parce que leur abord est plus accessible que celui des officiers, nombre d'étudiants, de professeurs ou d'ecclésiastiques susceptibles de lui apporter des connaissances qu'il n'a pu acquérir. Passaillui racontera I'histoire des premiers combats de son régiment, chez ses très chers compagnons, Injalbert sur le front français, Brat et Couhert en Orient, le jeune soldat appréciera de multiples apports intellectuels, et une grande amitié qui résistera à l'après. Par ailleurs, l'auteur fait mention de lectures, de livres qu'il transporte avec lui, de correspondances qu'il échange avec ses parents, ses amis, ses marraines de guerre, sa cousine, passe-temps favori dès qu'il a un petit répit. C'est dire qu'il manifeste une constante volonté d'éclectisme et un grand discernement dans ses choix. On mesure ainsi l'extrême maturité de ce garçon, qui, à vingt ans et dans sa grande inexpérience, voulant tout voir et tout comprendre, peut faire preuve de commentaires judicieux sur les êtres et les choses. D'instinct, il porte ses choix vers les hommes dont la morale, la fibre patriotique, le sens du devoir lui inspirent confiance; c'est le doux Babouard, c'est Bailly qui l'accompagnera longuement, ce seront plus tard Cadosh dont il pleurera la disparition, Coudert, Passail, Brat, qui resteront ses amis après la guerre. Mais aussi combien de camarades dont il a constamment le souci, le caporal Jouteau qu'il quitte avec tristesse, Hilaire Sapain, le scientiste, le rebelle à la foi, tous hommes avec lesquels il réfléchira, partagera une amitié fortifiante, commentera la guerre, et les opérations, parfois jugera les chefs ou en tout cas leurs décisions. Et le soldat ne manquera pas de traduire à sa manière dans son texte, les récriminations qu'il juge justes, les incompréhensions d'une stratégie et de mouvements tactiques sans efficacité et mangeurs d'hommes, les marches dans les montagnes avec le froid et la faim, le mauvais approvisionnement en vivres et munitions en France et plus encore en Orient. Critiques certes sur cette guerre interminable, toujours avec mesure, en tentant de comprendre d'où viennent les difficultés et en incitant les camarades à mieux saisir où se trouvent freins et obstacles (lieux, communications, etc.). Si la souffrance du soldat est souvent très forte, elle est toujours sublimée et traduite en fonction de l'objectif global qu'est le recul de l'ennemi, la Victoire, et à peu d'exceptions près, sans gémissements sur son propre sort. Il connaîtra comme tous, le découragement de 1917 devant l'immobilité des fronts, l'absence de résultats en dépit de tant de sacrifices et de pertes humaines. Il se

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reprendra après le grand saut vers l'Orient qu'il a su saisir comme un renouvellement d'enthousiasme. V olonté de résistance, ardeur et courage ne seront jamais éloignés dans les pires moments de I'horrible tragédie.

Quand il part au front, s'il va « à la bataille» pour défendre son pays envahi, avec exaltation, J.-L. Beaufils n'imagine guère ce que va être la réalité des combats. Le baptême du feu en Belgique est une brève étape. L'enthousiasme patriotique du soldat y est arrêté net par le froid et l'humidité de novembre qui l'envoient fêter ses vingt ans dans les services sanitaires. Atroces douleurs, puis ardente attente du retour au front pour se joindre à l'effort de ses camarades contre l'adversaire. Deux mois plus tard, il affronte à nouveau la réalité du terrain, et à partir de ce moment, se trouve complètement immergé dans la tourmente. Mais, alors qu'il envisageait, qu'il « rêvait », de combats héroïques à ciel ouvert, avec un ennemi proche qui fait face, d'une « vraie bataille », il découvre vite la pluie continue des obus de tous calibres des unités allemandes, le bombardement intense de la tranchée où il est enterré avec ses pairs, blotti dans la sape qu'il a creusée ou dans la marmite qui l'abrite un instant. Ainsi, malgré l'espoir toujours renouvelé de la montée des profondeurs de la tranchée vers un ennemi «vivant », le soldat découvre progressivement la guerre industrielle et tout en imaginant périodiquement le corps à corps avec un ennemi visible, il s'enfonce comme tous ses camarades dans cette guerre de « taupes» où vie et mort s'enchevêtrent dans la glaise et la boue. Et toujours l'illusion entretenue que demain..., dans quelques jours..., bientôt..., l'attaque décisive menée rondement, va permettre l'avancée définitive, alors que s'inscrit autour de lui une sphère de feu, de sang, de mort que percent à peine le courrier venu de la famille, le repos dans quelque zone moins agitée, des marches sans fin qui ne conduisent qu'à des lieux d'où l'on vient. Pourquoi ces rondes sans espoir et sans objet? En Orient, c'est à une guerre assez différente que le contingent français est confronté. La guerre certes, mais aussi la lutte contre le soleil brûlant, le froid hivernal et le rude relief macédono-albanais, âpre et montagneux, où le 176e R.I. est affecté. S'ajoutent à cela, et comme une conséquence, les redoutables maladies qu'entretient ce sol des Balkans - tantôt inaccessible et aride, tantôt marécageux - et ses excès climatiques, paludisme, dysenterie et autres fièvres, que les moyens locaux ne permettent pas de combattre, et pour finir la terrible grippe espagnole qui fera presque plus de morts que les combats. Dans cette région oubliée du monde (Beaufils nous rapporte les propos d'un soldat « un pays où le Bon Dieu n'est jamais passé »), ce sera là une guerre

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d'escarmouches, de combats pour un village ou un piton, petites avancées suivies d'abandons, de reculs commandés qui désespèrent le soldat, puis de longues périodes d'immobilisme sous la neige abondante de l'hiver à observer l'ennemi qui subit les mêmes affres. A l'heure décisive, saisi par la pernicieuse grippe comme une grande fraction de son régiment, immobilisé entre la vie et la mort à l'ambulance de Kitchevo12,le soldat ne connaîtra pas la remontée victorieuse vers le Danube, alors qu'un jour où les nouvelles étaient bonnes, il se voyait dans un rêve patriotique, « rentrer en France par le Rhin ». Et partout la mort rôde et remplit les cimetières de petites croix de bois sur lesquelles il se courbe fréquemment. Ce sont les tués par la mitraille et les obus ennemis, mais aussi les égarés des patrouilles, les porteurs malheureux de grenades explosives. Ce sont ceux, jeunes ou territoriaux, qui durement atteints par les fièvres ou la grippe, ne vont pas résister, usés qu'ils sont par les longues marches dans la montagne, les journées et les nuits éreintantes, «cheminant sur une piste à peine tracée, à la file indienne [entre] escarpement et précipice», épuisés par la soif et la famine. La soif qui taraude le soldat sous l'effet de la « chaleur torride », lequel se lance à la recherche d'eau, potable ou non; ce peut être un ruisseau glacial ou pire encore «une mare» où il va «boire à plat ventre... ». La faim qui le tenaille et le conduit avec quelques camarades à consommer les maigres produits de rapine « oignons, pastèques, concombres» ou même à « tenter de manger un foie bouilli de chèvre ». Voilà ce que rapporte, comme maints autres, le soldat Beaufils sur la guerre. Mais à travers ces années et sous ces menaces, il inscrit toujours un moral sans faille, une espérance en la protection du Ciel, une acceptation permanente de la mort, dans une heure..., ce soir..., demain... Si dans les premiers jours du front de Belgique où le jeune soldat goûte les premiers éclats des shrapnels avec «un petit frisson de danger presque agréable », il n'en est plus de même quand commence pour longtemps « l'existence de troglodytes» dans les tranchées du Nord. Là, nuit et jour, la mort cerne le soldat. La nuit, près des corps « mal ensevelis de camarades », une « sourde angoisse de la mort dans les ténèbres» est là, écrasante. Cependant l'étau ne cessera de se resserrer. En plein combat, voire à l'arrière, l'obsédant pilonnage de fusants, d'obus de tous calibres, parfois d'éclats venus de son propre camp, ne régressera que rarement et les parcours dans la tranchée seront toujours jalonnés de visions obsessionnelles de cadavres, de« corps ballonnés qui rebondissent sous [les] pas ... avec un bruit sourd », de membres épars, de bouillie humaine. Dans le désert « lunaire» de
12 Alors en Serbie.

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Verdun, le soldat «... voit, sent, devine des cadavres en putréfaction que le marmitage enterre et déterre... ». Alors le soldat passe avec ses compagnons « en remontant son cœur et son sac sur l'épaule». La traversée constante de ce champ de cadavres est accompagnée fréquemment pour le combattant, de la mort tout près, sous ses yeux, des camarades les plus proches, ceux de sa compagnie, ceux d'avec soi. Parfois cette mort est notée, sans plus: un tel « vient d'être tué d'une balle au front », « un aspirant est tué»; ce n'est pas insensibilité, ce n'est pas indifférence, c'est accoutumance et volonté sans doute de ne pas être submergé par l'horreur. Plus forte encore est l'émotion quand ce sont les amis, les êtres qu'il a choisis pour partager ses pensées, ses réflexions, ses lectures, dans l'immédiat et dans l'avenir, qui disparaissent. La perte de ses plus chers compagnons et la douleur dont elle l'emplit, ponctuent le récit. C'est très vite Merceron, l'ami de cœur, l'ami de toujours, dont Jean-Louis Beaufils pleure la disparition, l'absence pour l'après, s'il y a, pour lui-même, un après. «Cher, Cher ami, quelle peine est la mienne. Je ne recevrai plus tes lettres et je ne devrai plus songer à te revoir. C'est un nouveau et grand vide en moi...Mon Dieu, quel déchirement... » C'est plus tard les morts de Ridouard, de Babouard, de Bonnaud, de Bailly, l'effroi à propos d'Injalbert en danger et de beaucoup d'autres plus ou moins intimes, des disparitions toujours amèrement soulignées, pleurées. Toujours, lors de cérémonies commémoratives, la pensée de l'auteur est proche de ces chers disparus. Malgré l'espérance de les revoir dans l'autre monde, cela ne l'empêche pas de ressentir combien les vies de ses amis et de ses compagnons sont inutilement sacrifiées dans cette sanglante tuerie qui n'apporte aucune progression significative sur la ligne de front. Le soldat vit donc pendant ces années - les années de sa jeunesse! -« ...dans un colloque, yeux dans les yeux, avec sa vieille amie la mort ». « A-ton vraiment peur, écrit-il, quand autour de soi, les obus s'abattent en trombe. Franchement ce qui domine... c'est l'attente angoissante de l'inévitable, de cet inévitable qu'une minute, qu'une seconde peut accomplir et qui serre le cœur tandis que l'esprit reste libre. » La mort passe sans cesse. Elle passe si près parfois, que le soldat caresse du regard la terre où il croit reposer l'instant d'après. L'idée de la mort est même si prégnante que parfois elle engendre la tentation de s'y abandonner, que son frôlement devient acceptation. Ailleurs il anticipe sa propre disparition et s'efforce de consoler sa famille si l'inexorable arrive: « Si je tombe, je vous demande de n'avoir pas de larmes amères. Que mon sacrifice n'en soit pas diminué... »

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Cependant l'espoir sourd toujours pour encourager ses compagnons et il se rassure lui-même « ...Une rafale nourrie s'abat sur la route, à quelques mètres. Heureusement que tous les coups ne portent pas...» ; mais il y faut toute la force du soldat pénétré des mystiques entrecroisées de la patrie et de la religion, pour résister à toutes les atteintes psychologiques et morales qu'engendrent la vision permanente de ce champ de cadavres, ces serrements de cœur et ces larmes de deuil, ces affolements, ces commotions. Pour le soldat, la situation est simple, l'objectif est clair: le pays est envahi, la guerre est juste, le devoir patriotique s'impose. Ce n'est pas ici le patriotisme des phrases ronflantes des journaux. Avant le départ, à la basilique de Montmartre, au côté de son ami J.M. Merceron, il avait pris rang définitivement devant Dieu pour la défense du pays. Et il dit plus tard sa « fierté d'être de ceux-là », de ceux qui font face, de cette «jeunesse qui est ici », sur le front et que le « devoir, comme un besoin instinctif, [le] porte là où vit et meurt [sa] génération. » Le sacrifice pour la patrie est d'avance accepté, et sans cesse renouvelé. Le soldat note encore que « Mieux vaut mourir dans la beauté de la jeunesse et du sacrifice à Dieu, que vivre une longue vie grise et sans relief» Quand en 1917, il entend parler de «mutineries », et malgré son propre découragement, il s'élève non contre les hommes, si las, mais pour déclarer qu'il n'accepte pas la révolte, que «toutes les croix de bois de nos morts ne reprocheraient-elles rien aux révoltés? », qu'il « faut que l'armée reste unie et soudée à ses chefs! » Ainsi le soldat se consacre avec un dévouement sans défaut à la patrie, et il est prêt au sacrifice suprême qu'elle réclame, d'autant que l'issue est dans les mains de Dieu. La résistance du soldat réside aussi dans sa forte imprégnation chrétienne. Il décrit et comptabilise les cérémonies, messes, prières, saluts, où se rendent «jeunes soldats et vieux briscards ». La dureté de la vie à la guerre curieusement peut-être incite les soldats à se rapprocher de Dieu. Il nous communique aussi le contenu de ses réflexions et prières, la louange à Dieu pour la clarté du jour ou pour la beauté d'un soir lors d'une promenade solitaire: « Paysage de paix, d'abandon à la douceur de vivre et sous lequel on perçoit la grandeur de Dieu », sa confiance en l'au-delà. Plus intimement, il touche comme à Noël 1915, à Mazingarbe-les-Brebis13, «l'indigente pauvreté» du Dieu de la crèche alors qu'avec son camarade Bailly, couchés sur la paille, dénués de tout, ils «dorment avec la mort et
13 En Artois, non loin de Lens.

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[leurs] tombes ... béantes ». Ailleurs, Le soldat approche dans «l'heure douloureuse où la souffrance parle tellement fort que toute autre voix est couverte, I'heure où le Christ se taisait terrassé, anéanti par l'angoisse humaine. » Ainsi, dans les situations douloureuses ou effrayantes que rapporte le soldat au cours de toutes ces années, on retrouve facilement trace de sa foi et d'élans mystiques, qui, joints à sa ferveur pour la patrie, lui permettent de résister à l'univers de feu, de mort, de sang, de froid, de faim de cette guerre. Mais le conflit « qui, pour nous, dit-il, est d'abord défense du sol français, n'est-elle pas aussi, un rachat, une expiation ». Là, on mesure combien sa foi est imprégnée de l'esprit de l'époque, et ce n'est pas par hasard que l'auteur cite la phrase du cardinal Mercier: « Il n'en faut pas douter, le principal crime que le monde expie en ce moment, c'est l'apostasie officielle des états et de l'opinion publique ». Il faut restituer autour de cette parole, le climat de lutte acharnée qui avait opposé depuis 1860, les tenants des idées issues du positivisme de Littré, du courant darwinien, etc. et le mouvement conditionné par le Syllabus14qui avait coupé court dans l'Eglise de France aux tentatives des catholiques «libéraux », et renforcé l'anticléricalisme du camp adverse qui voyait disparaître les dernières expressions du gallicanisme15 au profit de l'ultramontanismeI6. C'est dans ce contexte qu'il faut situer et appréhender les réactions et les réflexions des soldats comme des clercs de ce début du vingtième siècle. Et c'est pourquoi nous retrouvons dans les pages de notre soldat, en plusieurs occurrences, le thème de l'expiation et du rachat. L'Eglise catholique considérait alors que la France notamment, avait abandonné la religion de ses pères, et ce péché de l'état contre Dieu, suggérait une pénitence majeure: la guerre avec son cortège de souffrances, de drames et de destructions apparaissait comme la punition qu'il fallait assumer en réparation. Jean-Louis Beaufils nous donne dans ses «carnets de guerre », un passionnant tableau de la réalité mouvementée, harassante, douloureuse de cette vie à la guerre dans cette période sans horizon. S'il croit au combat de son pays, il mesure au quotidien le bourbier sans espoir et sans issue dans lequel il
14 Bulle papale de 1864 par Pie IX condamnant les thèses contemporaines d'inspiration scientiste.
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Doctrineet attitudequi, dans la Francede l'ancien régime,visaientà limiterlajuridictiondu

Saint-Siège au profit des évêques et du clergé du pays. Des séquelles subsistent au XIXèmesiècle. 16Tendance favorable au renforcement de l'autorité et de la juridiction universelle du pape, à la validité de ses définitions théologiques et de ses condamnations.

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est enlisé avec ses compagnons. Malgré tout, il déploie sans relâche les ultimes ressources de son corps et de son âme pour donner un sens à la sanglante épopée, et, en dépit de tout, tendre son regard vers la victoire. Le découragement qui parfois l'envahit, est toujours vaincu par sa ferveur patriotique et sa foi catholique, ressorts essentiels que sa réflexion quotidienne enracine dans l'écriture, témoin matériel de sa volonté irrépressible de s'accrocher à la vie. Dans la longue période d'isolement du monde, dans l'insondable dureté du quotidien, la douleur des deuils, le voisinage perpétuel des tombes et la marche, jour après jour renouvelée, vers le sacrifice suprême, il témoigne de « l'investissement affectif immense pour la France »17que luimême et tous ces soldats de 1914-18 ont manifesté à profusion. Ils ont connu là l'expérience la plus importante de toute une vie, et les séquelles de toutes les afflictions additionnées n'ont pu qu'être indélébiles pour les survivants, les "miraculés" et pour le pays. On le sent d'ailleurs dans le texte du soldat et les quelques documents postérieurs possédés par la famille. Dans les mois qui suivent sa démobilisation, il baigne comme de nombreux combattants, dans un climat d'inquiétude pour l'avenir. Après cinq années de vacance civile, la réadaptation à la société ne semble pas se faire sans souffrance. Il a perdu de nombreux amis et le plus cher d'entre eux, JeanMichel Merceron. La guerre a transformé le soldat, parti presque enfant, il revient homme. Il a mûri et se sent d'autres responsabilités. Ses perspectives, sa vision de l'avenir sont bouleversées. Revenir auprès de sa famille lui paraît abandonner le bénéfice de la maturation intellectuelle et morale que la guerre a produite en lui, envisager une autre voie ne semble pas non plus évident. C'est dire ici les dégâts que tous les combattants ont subis de l'interruption brutale et longue de leur vie antérieure. Les conséquences du conflit ne s'arrêtent d'ailleurs pas là, car c'est non seulement dans leur vie mais dans leur chair même que les combattants étaient atteints. Et dans ce registre, le soldat a aussi connu des difficultés; ses correspondances d'après-guerre mettent en évidence l'anxiété de ses amis pour les souffrances de Jean-Louis Beaufils dont le paludisme notamment empoisonne la vie. Le soldat lui-même, lors de la copie de ses carnets, note tristement la disparition de deux de ses compagnons les plus chers quelques années après la guerre, preuve s'il en faut que la guerre a tué longtemps après l'armistice. Le témoignage des enfants du soldat conforte aussi cette vision: lors de la maladie de leur père en 1950, peu avant sa mort, lorsqu'ils ont entendu le brave abbé Passail, alors curé de Saint-Julien de Pau, l'infirmier qui avait soigné leur père en Albanie, prononcer cette phrase significative à l'endroit de
17 Pierre Chaunu : Histoire de France-chap1.

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son camarade: «Pauvre Reste de Zemlack! 18»dénonçant ainsi le poids des souffrances et des privations sur la santé du soldat. Ainsi s'est inscrite dans la chair des hommes, la prétentieuse volonté de l'expansionnisme et du militarisme d'Outre-Rhin. Ce riche et passionnant journal de guerre nous permet d'accompagner dans sa longue campagne, la vie au quotidien de Jean-Louis Beaufils qui apparaît parmi d'autres comme un singulier témoin de l'absurde massacre d'hommes qu'a été pour toutes les nations belligérantes, la première guerre mondiale. A sa lecture, le devoir d'admiration et de mémoire ne peut que s'imposer pour le combattant, et pour toutes les victimes immédiates ou postérieures de cette génération martyre et sacrifiée.
Novembre 2006 Françoise Robin Diplômée en histoire au Lycée Henri IV à Paris (1989-1999)

Proviseur-adjoint

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Lieu de l'infirmerie

sommaire où fut soigné le soldat en Macédoine par le père Passail.

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PRÉSENT

A TION DU DOCUMENT

Le manuscrit que rapporte le texte ici présenté de façon rigoureusement conforme19,est la propriété des trois enfants du soldat. Il a dormi dans un tiroir pendant des lustres, tout en faisant l'objet, de temps à autre, d'apparitions fugitives pour célébrer l'authenticité et la qualité de ce patrimoine. Il est enfin sorti de l'ombre et doit pouvoir être mis à la disposition de toute la famille et peut-être plus... C'est un ensemble de trois cahiers noirs de format 22/17 pour le premier, et 29/19,3 pour les deux suivants où sont consignés les découvertes, émotions et faits de guerre du soldat Jean-Louis Beaufils, en tout 780 pages écrites de sa main. La campagne de France qu'il a vécue d'août 1914 àjuin 1917 occupe les 240 pages du premier cahier et 235 pages du second. Le récit de la campagne d'Orient à laquelle il a participé de Juillet 1917 à Février 1919 (Grèce, Albanie et Russie) comporte les 156 pages restantes du second cahier auxquelles s'ajoute le troisième, un peu moins épais, avec ses 148 pages. Aux dires des enfants, ces cahiers ont fait l'objet, de la part de l'auteur, d'une longue copie dans les années 1928-30, pendant des périodes de repos ou de vacances. Il y avait transcription de petits carnets que le soldat avait écrits, comme il le raconte, dans la «cagna» et sous les obus et qu'il adressait périodiquement à sa famille pour les conserver. Ils ne pouvaient qu'être en très mauvais état. Ces carnets originaux que le soldat a remplis au quotidien ou presque pendant ses cinq années de guerre ont été par lui détruits après la rédaction des grands cahiers. Cependant, un carnet a échappé au désastre, et le contenu des pages qui racontent la période d'occupation à Odessa, est strictement conforme au contenu final correspondant du troisième cahier. De plus, par bonheur et par hasard, en consultant les cartes postales avec correspondance ou non, conservées par l'auteur du récit et sa descendance, on a découvert que certaines ont un texte au verso rédigé sur un support qui nous a intriguée. Il s'agit d'une feuille de carnet à petits carreaux, de format proche des cartes, collée soigneusement au verso de chacune. Après examen, il apparaît qu'un nombre significatif de cartes peuvent être réunies comme ayant appartenu à un même carnet, les feuilles sans carte ayant été éliminées. Il reste que le revers de ces
19

Al' exception de quelques mises au net exceptionnelles

de la langue.

documents comporte des fragments de texte que reprend mot pour mot l'écrit des cahiers, et permet une lecture lacunaire d'un carnet original de février/mars/avril 1917. A la lecture des cahiers, il n'est point besoin de ces preuves pour comprendre que les notes prises étaient très précises puisqu'il est impensable que des souvenirs seuls, même de moments très marquants, puissent faire resurgir de la mémoire après dix ans, tous les détails des lieux, émotions, souffrances, pensées et anecdotes, tels que nous les restitue JeanLouis Beaufils. A la consultation des J.M.O. du 125ème pour la France et du 176e R.I. R.I. pour l'Orient 20,on peut aussi comparer sans discordance lieux, faits et dates. Il semble donc, toutes précautions prises, que le journal quotidien du soldat apparaît d'une parfaite authenticité, réserve faite, bien entendu, de petits ajouts que peut naturellement suggérer la reprise des événements a posteriori, mais on verra bien à la lecture, qu'il n'y aurait là si c'était le cas, que de minimes additions se rapportant plus souvent à l'expression qu'au sens. On peut cependant remarquer des notes introduites clairement comme postérieures et distinctes du texte, pour mémoriser la mort ou les destinées ultérieures des amis de l'auteur. On a bien là un «journal de guerre» écrit au front, authentique, relatant au jour le jour la vie douloureuse de ce jeune homme précipité à l'aube de ses vingt ans dans un univers effroyable.
Françoise Robin

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Journal

des marches

et opérations

des 125 et 176èmes R.I.( Servo hist. de l'Armée

de Terre

Vincennes).

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BAPTÊME DU FEU ET PREMIÈRES SOUFFRANCES

Août 1914.

Je viens de recevoir ma feuille de route: un petit carton vert portant l'estampille de la Préfecture de la Haute-Vienne: «Le jeune conscrit, classe 1914, Jean-Louis Beaufils, demeurant 295 rue Lecourbe à Paris, devra rejoindre, à Châteauroux, le dépôt du 90e Régiment d'Infanterie, auquel il est affecté et, ce, en toute diligence ».
Depuis plusieurs jours j'aurais voulu aller au pays natal, dans ce petit coin de Limousin où se trouvent mes plus chères affections. Impossible. Pas de train pour faire partir cette cohue apeurée vers les provinces. J'avais fait plusieurs stations inutiles à la gare d' Orsay21. A chaque fois où j'allais toucher au guichet, une misère était là, femme ou vieillard, évacué du front de combat qui, des yeux et des lèvres, m'implorait de céder mon tour. Je revenais à mon domicile à travers cette foule des boulevards qui

regardait, curieuse ou indignée, le vol audacieux des Tauben

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sur la ville.

Maintenant grâce à ce petit carré de papier, il n'est plus nécessaire d'aller stationner aux portes des gares. Le premier train pour Châteauroux m'emmènera. Mes préparatifs de départ sont rapidement terminés. Je vais dire au revoir à quelques amis, entre autres à Jean Merceron qui, en apprenant mon départ, va sur le champ prendre un engagement pour la durée de la guerre que tout le monde croit courte. Avant de quitter Paris - le reverrai-je ? - j'ai voulu le parcourir en tous sens: les quais de la Seine, les grands boulevards; j'ai revu I'Hôtel de ville, le Louvre, les beaux jardins, Notre-Dame où, pour en garder un souvenir vivace, j'ai empli mes yeux des couleurs enflammées de ses verrières, me retournant souvent pour admirer une dernière fois, pour leur lancer un dernier adieu, comme à une princesse très belle que l'on ne doit plus revoir. Et puis, dernier pèlerinage, avec ce cher Jean Merceron, je suis monté, par les innombrables escaliers, au Sacré-Cœur de Montmartre. Là-haut, nous nous sommes tournés longuement vers les quatre coins de cette capitale que nous allions quitter. Il faisait nuit. Pas une lumière ne brillait. L'obscurité opaque.
21 Alors gare de départ au centre de Paris (actuel musée d'Orsay) pour Orléans et Limoges. 22 Le Rumpler Taube: avion allemand monoplan (de die Taube, le pigeon), conçu par Edmund Rumpler; le premier vol avait eu lieu en 1910.

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Le couvre-feu des heures tragiques observé rigoureusement. On percevait un bruit lointain et sourd qui s'éteignait peu à peu en montant de la cité au temple de la colline. Nous pénétrons, à notre tour, dans le sanctuaire, pour nous jeter aux pieds du Maître des nations. Nuit et jour, un foule nombreuse est là, agenouillée, implorante et priante pour ceux qui meurent inlassablement pour arrêter l'envahisseur. Je suis resté longuement prosterné. Quand je me suis relevé, je ne m'appartenais plus, j'étais à la Patrie. J'ai quitté Jean après une vigoureuse accolade, nous disant au revoir sur ce coin de terre ou, si la volonté de Dieu est telle, dans I'Eternité23.
5 septembre 1914 Me voici encaserné au 9üe R.I. de Châteauroux, petite ville provinciale, où, comme partout ailleurs, la guerre se répercute douloureusement. Nous sommes une troupe de jeunes bleus que de vieux sous-officiers et officiers de la territoriale poussent activement dans l'apprentissage du métier des armes. Nous sommes habillés dans de drôles d'uniformes: pour ma part, j'ai une culotte d'artilleur et mon veston de civil. Comme fusil, un vieux Gras24 d'il y a quarante ans, et au flanc, me pend un immense« coupe-choux» accroché par un ceinturon d'étoffe. Au bout de cinquante-cinq jours de ces instructions -exercices- manœuvres dans la région de Châteauroux et dans plusieurs petites villes du Berry, il est admis que les aspirants au front peuvent former un premier contingent. Je fais partie de celui-ci. Après un long voyage par Orléans, Paris-banlieue, Boulogne-sur-Mer, Dunkerque, voici que notre petit détachement pénètre en Belgique par la petite ville flamande de Bergues. Nous y logeons dans une vieille caserne vide de ses troupes. Dès que je peux tourner la consigne, je cours visiter cette vieille bourgade fortifiée. En y pénétrant sac au dos et à la file les uns derrière les autres, j'avais pu remarquer un large fossé circulaire rempli d'eau, et entouré25 d'antiques remparts. Un beffroi surmonte le toit des Halles, et l'église est convenablement restaurée. Les gens nous regardent curieusement. Sous nos airs d'enfants de troupe, nous sommes passablement effrontés. Et les belles que l'on croise, sont saluées galamment.

23 Nous ne devions pas nous revoir ici-bas. Après un an et demi de campagne, Jean-Michel Merceron tomba en héros à Verdun, le 3 juin 1916. Ses restes sont présumés être dans l'ossuaire de Douaumont (mars 1928, note de l'auteur). 24 Fusil mis au point par le capitaine Basile Gras, adopté en 1874 dans l'armée française. 25 Enceinte fortifiée du xvnème s.

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Quelques jours après, nous sommes à Poperinghe, grand quartier de l'étatmajor de notre corps d'armée. Notre régiment est aux environs d'Ypres. Lorsque l'ordre arrivera, nous irons le rejoindre dans les tranchées d'eau et de sable pour combler le vide des rangs. Nous sommes au 15 novembre 1914. Le canon tonne sans relâche. L'air est zébré par ces grands oiseaux, amis ou ennemis, qu'encadrent les éclatements floconneux des obus. De là, les AviatiJC-6âchent leurs bombes qui ne font pas l grand mal. La neige est épaisse, mais nous avons de chauds lainages, et la nuit, lorsque le froid me fait quitter le sac de houblon qui me sert de matelas, je vais battre la semelle au rythme des coups de canon. 20 novembre 1914 Hier, à Vlamertinghe, on nous a fait faire cercle, avec armes et bagages, et après la sonnerie des clairons, on nous a présenté le drapeau du régiment. Drapeau troué, brûlé, effiloché, une glorieuse guenille. Les vieux soldats du 90e avaient été relevés dans la nuit pour un repos de trois jours, et ils se tenaient droits et fiers en face de cet étendard qu'ils ont disputé à l'ennemi, dans un corps à corps fameux. Le commandant fait un discours vibrant, et tous, les vieilles barbes hirsutes comme les «Marie-Louise »27,sont empoignés de la même émotion sacrée.
On me place avec quelques amis, dans une section de vieux Poilus qui nous adoptent aussitôt. Demain, nous serons aux premières lignes; je suis prêt à affronter le baptême du feu, et à bien tenir le poste où on me mettra.

22 novembre 1914 Nous sommes dans les secondes lignes, près d'Ypres, dans un ancien bourg Saint-Jean d'Ypres. Les maisons sont éventrées, démolies, incendiées. Premiers contacts avec la guerre. Les obus tombent par-ci, par-là, et causent peu de frayeur. 23 novembre 1914 ...sous les obus et les balles qui font flic, floc, en frappant la terre ou les flaques d'eau autour de nous, nous voici parvenus aux premières lignes. Il fait un terrible froid humide. Je suis crotté et terreux pour avoir roulé sur le dos, sur le ventre dans les trous vaseux des obus. Il y avait un ruisseau à sauter;
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L'Aviatik

c: avion allemand de reconnaissance

mis en service en 1915. sur ordre de l'Impératrice Marie-Louise.

Très jeunes soldats comparés ici aux conscrits des classes 1804 et 1805 recrutés par

anticipation en 1813 dans l'armée napoléonienne,

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précipités par une rafale de shrapnels28sur nos nuques, nous l'avons franchi dans la bousculade. J'ai eu un petit frisson de danger, très agréable. On saute, on tombe, on se relève en portant son sac, heureusement lié aux épaules, et son fusil. Pourvu que l'on parvienne dans les boyaux avant l'aube! Les balles tout à I'heure, ne seront plus aveugles... Le ciel est éclairé par instant de l'éclatement des obus, quelques fusées éclairantes montent de la ligne ennemie, c'est le plus étonnant des feux d'artifice. Mais ce qui, dans cette nuit noire, attire plus que tout nos regards, c'est à quelques kilomètres vers la gauche, un grand feu rouge et sinistre, que l'on croirait être situé entre ciel et terre. Dans une courte halte pour reprendre haleine, je demande dans un souffle, à mon voisin qui est un vieux à barbe broussailleuse: - Là-bas, ce feu, comme une grosse boule, qu'est-ce? - Mon petit, c'est l'incendie du beffroi des halles d'Ypres; il flamboie ainsi chaque soir, rallumé par les obus incendiaires boches.
26 novembre 1914

Je commence à connaître l'existence des troglodytes. Dans notre partie de tranchée, je partage une niche avec « mon ancien »...Elle a pour murs, du sable étayé par des branches, des boîtes de singe29,et des boules de pain moisi. On n'y entre qu'à croupetons, et, dame, comme mon compagnon est de haute taille, je n'ai qu'un petit coin pour me recroqueviller sur moi-même. La toiture est constituée par de mauvais chiffons tendus et recouverts de sable. C'est làdedans que l'on mange, que l'on dort, que l'on fume, et là, que j'écris, couché en chien de fusil. Toutes les deux heures, nous sortons pour aller prendre la faction à quarante mètres du Boche. Le poste est placé au fond d'un boyau d'un mètre de profondeur. On veille à genoux, le fusil couché sur le parapet, prêt à faire feu. Pour répondre aux pétarades énervantes des «Fritz », on brûle quelques cartouches en visant l'endroit d'en face d'où l'on a vu sortir les flammes des coups de Mauser3o.Le son de leur coup de fusil est un miaulement de chat, d'un bref coup de fouet. Celui du nôtre, le bon Lebepl, est plus sourd, plus profond...Après ces nuits à prêter l'oreille, je distingue, à plusieurs kilomètres, de quel côté part la fusillade. Notre poste d'écoute est un coin repéré: toutes les trois ou quatre
280bus portant une charge de 2 à 300 balles qu'il projette en explosant. Du nom de son inventeur anglais. 29 Viande en boîte (en principe du bœuf), peu appréciée du soldat. 30 Fusil allemand en usage depuis 1871 ; de Wilhem Mauser (1834-1882), armurier allemand. 31 Fusil à répétition, de petit calibre, en usage dans l'armée française de 1886 à 1940. Du nom de l'inventeur Nicolas Lebel (1838-1891).

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minutes, plusieurs balles font voler le sable du parapet, ou passent en rasant le faîte de notre abri, telles de petites abeilles en colère. L'endroit est dangereux, comme le prouvent les corps mal ensevelis de deux camarades qui nous ont précédés dans ce cul de sac. La nuit s'écoule lentement. C'est une délivrance lorsque apparaissent les premières lueurs de l'aurore. L'esprit reprend confiance, et le cœur se desserre. Après la sourde angoisse de la mort dans les ténèbres, l'âme, d'elle-même, monte vers Dieu pour le remercier de la clarté du jour. Pourtant le danger n'est pas moindre, mais, dans la lumière, la mort peut tonner, siffler, gronder, elle n'a plus l'horreur invincible de la nuit. Au petit jour, nous arrive la corvée32chargée des provisions de vivres et de munitions. Ces pauvres camarades sont harassés de fatigue. Ils ont dû se coucher vingt fois, courir courbés en deux, s'appeler, se chercher dans l'obscurité. Mais ce sont des gars aguerris, de ceux qui sont en campagne depuis le début: ils ont fait Morhange, Pont-à-Mousson, le Grand Couronné33. Ils en ont vu d'autres. Le partage des provisions se fait équitablement; d'abord l'eau-de-vie ou « gnôle» que l'on avale aussitôt, chacun dans son quart, de crainte de renverser une chose si précieuse. Elle dissipe les hallucinations de la nuit et réchauffe les membres gelés. Au début, elle m'a fait faire la grimace. D'où peut-elle être tirée? Elle ne rappelle aucun alcool connu. Essence de bois ou comme nous disons en plaisantant « extrait de macchabée» ? Maintenant, je la prends avec délices, en aspirant les dernières gouttes au fond terreux du quart; elle brûle, elle vitriole le gosier, mais revigore tout le corps. C'est ensuite le tour de la distribution - quasi sacrée! - du pinard, ou vin « rouge» de couleur noire, qui ne conserve qu'un vague goût du fruit de la racine tortue. Nous sommes tous autour des bidons qui se vident et remplissent nos quarts de fer. Nous en recevons un et demi chacun, parfois deux. On conserve précieusement ce breuvage pour le repas du jour. Puis vient le « jus» ou café, tiède à peine, mais que je trouve supérieur à celui que je prenais chaque matin, il y a quelques mois à peine, dans un café du boulevard Haussmann. Ensuite se distribuent la demi-boule de pain, le morceau de bœuf qu'on nomme « barbaque» et enfin le ragoût graisseux de pommes de terre ou de fayots. Mon estomac s'est très bien fait à ces mets robustes, un bon appétit est bien le meilleur des assaisonnements. La pâle clarté du jour arrête l'énervement dû aux coups de fusils. Un veilleur est placé, de loin en loin, pour scruter le fossé adverse et pour crier « Aux armes» au cas où les vilains casques à pointes sortiraient de leurs
32 Travail que font tour à tour les soldats d'une unité; ici les soldats chargés de ladite corvée. 33 Batailles sanglantes de la 3èmeoffensive des armées françaises déclenchée le 19 août 1914.

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bauges. A part donc ces sentinelles, tous les Poilus rentrent dans leurs trous, à tout équipés, le flingot et « Rosalie »34 portée de la main. Je cherche à m'orienter un peu! Nous nous trouvons à quatre ou cinq kilomètres à l'est d'Ypres que l'on devine dans ce ciel floconneux de fusants35. Le terrain est plat, ensemencé par endroits de racines fourragères, de carrés de blé, de légumes; il Y a aussi des prairies, quelques arbres dont il ne reste que les troncs et des moignons de branches. Piquées dans ces champs labourés par la guerre, quatre ou cinq fermes éventrées ou incendiées. De place en place, de grosses meules de gerbes entassées prouvent que la moisson a été faite, puis laissée là, pour courir aux armes contre les hordes des ravageurs et pillards modernes.
27 novembre 1914

Tout à côté d'un de nos postes d'écoute se trouve une de ces meules de gerbes. Elle gêne notre observation et permettrait à une patrouille allemande de se faufiler derrière et de nous tomber dessus à vingt mètres. Le commandant de la compagnie s'est présenté hier dans la nuit et a demandé deux volontaires pour aller, avec des bidons d'essence, mettre le feu à ce tas de paille. Je me présente ainsi qu'un caporal, les autres de l'escouade sont tous mariés et pères de famille. Nous devions sauter par-dessus le parapet dans la plaine après deux heures du matin, lorsque vers minuit, une « dégelée» de 77 s'abat sur la meule et, dix minutes après, celle-ci flambe tel un énorme brandon. Cette nuit, tout le monde a été sur les dents; des coups de main, des combats à la grenade ont eu lieu vers notre droite. Nous nous attendions à voir les têtes de nos vis-à-vis se montrer, et la main sur la détente, la musette garnie de grenades, nous étions prêts à les abattre comme des chiens enragés. Au petit jour, tout rentra dans le calme ordinaire. 29 novembre 1914 L'agitation de tout le secteur nous met dans l'obligation de faire, la nuit, des patrouilles entre les lignes. On sort en se faufilant sous les réseaux de barbelés, et on avance en rampant dans l'obscurité. On entend des « Halte là! » brefs, des « Wer da ? » gutturaux, et de rapides coups de feu se répondent. Le temps est de plus en plus froid et humide. Une humidité glaciale qui gèle les os, nous transit. Toute la pauvre carcasse se secoue, mal à l'aise, sous la capote imprégnée de terre vaseuse. Les visages sont maculés de boue, de
34 Personnification
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de la baïonnette par les Poilus, cette épée ou lame qui se fixe au bout du fusil peut permettre de blesser ou tuer l'adversaire; en fait rarement employée dans les combats.

Objet fusant: qui explose en l'air par opposition à objet percutant qui explose au sol; il est
et de billes de plomb ou d'acier, les shrapnels.

composé d'explosifs

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fumée, méconnaissables, les barbes raides et hirsutes et les mains innommables. Quelle misère! Depuis plusieurs jours, mes pieds nagent dans mes brodequins. J'ai changé deux fois de chaussettes pour les retrouver dans le même état quelques heures après. Il faudrait du bois, des fagots dans le fond de notre tranchée.
30 novembre 1914

Nous tenons sans enthousiasme ce coin du front. Pas de bataille, rien que des escarmouches. Il ne faut pas espérer voir finir la guerre à la Noël. Chacun va passer 1'hiver terré dans son trou, et aux beaux jours, les nouvelles batailles décideront. A notre gauche, les Anglais pilonnent avec leur artillerie. Ils sont moins ménagers que nous de leur poudre, mais on dit que leurs obus tombent dans la lune. Même nuit d'alerte que les précédentes, avec en plus pour moi de cuisantes brûlures aux pieds. Je n'ai même pas la ressource de taper de la semelle, l'eau et la boue gèleraient partout. Il faut souffrir avec patience en attendant qu'un autre régiment nous relève. Nous plaçons de nouvelles rangées de fils de fer avant le lever de la lune. Pas d'accident. Les balles savent passer à côté de nous.

1er et 2 décembre 1914 Quelle nuit douloureuse je viens de passer! Après mes heures de garde, je me suis traîné jusqu'à mon gourbi en m'accrochant aux parois du boyau. Mes pieds enflés font craquer les lacets des souliers. Je n'ose me déchausser de peur de ne pouvoir rentrer dans mes chaussures. Mais, au jour, la souffrance est si intolérable que je n'y puis résister. Mes pieds sortis de leur compression sont violacés et démesurément enflés. Je les enveloppe d'une bande de laine, mes chaussettes étant devenues trop étroites. Me voici bien loti. Si les Boches font une sortie, je n'ai qu'une ressource: me défendre à genoux et me faire tuer sur place. A la nuit le sergent vient me voir et me dit de profiter de l'obscurité pour me rendre au petit poste de secours. C'est bien aisé à dire, mais comment faire avec les pattes en boule de neige? Je ramasse mes hardes, prends mon fusil et je sors de la tranchée en m'appuyant sur les genoux et sur le lebel. A me voir me traînant ainsi à la merci d'une balle égarée, mon brave homme de caporal bondit jusqu'à moi et me charge sur ses épaules malgré mon opposition. Je ne voulais pas lui faire risquer sa vie pour la mienne. Au bout de quelques minutes de course, il me dépose derrière l'abri du mur branlant d'une ferme. Bientôt, d'autres éclopés viennent m'y rejoindre pour reprendre leur élan. Me voyant dans

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l'impossibilité de marcher, ils me placent à plat ventre sur mon fusil et en route. Après deux kilomètres de cette marche épuisante, nous arrivons au poste de secours. Un thé bouillant nous est offert par les brancardiers qui me mettent dans une petite voiture à bras, et me conduisent ainsi jusqu'à un proche village où se tient le major du régiment et ses aides. Ah ! Mes aïeux! Quelle réception il nous fait, à un camarade dans ma situation et à moi-même. Il me tire brutalement de la charrette et déchire les chiffons de mes pieds. Mais, il se reprend tout de suite en voyant à la lumière de sa lampe électrique, la couleur et la grosseur de mes pattes. Il me fait porter dans une étable rembourrée de paille. Quel bienheureux somme j'eusse fait sur cette couche sèche et moelleuse sans les douleurs cuisantes qui me montaient des orteils aux genoux. Mais à peine suis-je détendu, qu'un brancardier vient me chercher pour me jucher sur une carriole pleine de blessés. Et en route, cahin-caha, avec à chaque heurt des gémissements étouffés. Au bout de cinq à six kilomètres, nous arrivons au gros bourg de Saint-Jean d'Ypres où est installée une ambulance. Là, nous sommes reçus avec humanité. Des blessés sont étendus à côté de moi, qui râlent ou gémissent en appelant leurs parents. Un infirmier s'avance et me demande si je veux me confesser. C'est un tout jeune prêtre. J'accepte avec reconnaissance mais en lui disant de penser d'abord au voisin qui paraît près de l'agonie.
3 décembre 1914

Une autre ambulance m'a amené à la gare de Poperinghe. En chemin j'ai aperçu les ruines fumantes de la ville d'Ypres. Dernière vision de la guerre avant que le train m'emmène en France, car le major chef a jugé mon cas trop grave pour rester à l'ambulance. Ce major est un parisien; avant le départ du train, il m'a gentiment parlé de la capitale, et de ce que j'y faisais avant ma venue à la guerre. J'apprends que le 90e a été enfin relevé des lignes et se trouve au repos dans Poperinghe. Je n'aurais jamais pensé être obligé de quitter si tôt mon régiment. J'espère bien le retrouver prochainement.
10 décembre 1914

Un voyage de deux jours me conduit en Normandie, à Vernon (Eure). Je suis transporté à l'hôpital 28, en même temps que toute une cargaison de blessés. Je souffre d'atroces douleurs cuisantes, et le major chef, monsieur Lecomte, m'a regardé les pieds avec un drôle d'air. Je lui ai demandé de m'en conserver un. Il a souri et m'a répondu: « Ils te feront besoin tous les deux pour revenir finir la guerre », et il m'a fait préparer des lotions, des bains, des

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onguents. Depuis mon arrivée à l'hôpital, je ne crois pas avoir dormi deux heures d'un calme sommeil. Je préférerais de beaucoup avoir une balle ou un éclat d'obus dans le corps. Mes voisins de lit sont de grands blessés. Il y en a un de ma classe qui vient de mourir d'une infection du tétanos. On lui a coupé une jambe la veille de sa mort. A côté de nous, se trouve la salle d'opérations. Chaque matin, ce sont des cris et des plaintes affreuses. Ses parents sont venus assister à ses derniers moments. Des dames, des jeunes filles de la ville viennent nous visiter. Elles apportent des fleurs, des friandises, des cigarettes. J'ai pu rassurer ma famille qui est restée de longs jours ignorant mon sort.
20 décembre 1914 Mes pieds ne sont plus enflés, mais toujours zébrés de taches violettes! On continue les pansements et frictions. Les brûlures sont moins sensibles, je peux dormir en paix, mais je suis débilité par l'inaction et le lit.
24 décembre 1914

Je viens d'essayer de marcher dans la salle. J'y réussis avec une béquille. Par la fenêtre j'ai aperçu dans la cour de l'hôpital le convoi d'un soldat. La chapelle funéraire n'est pas souvent vide, paraît-il.
25 décembre 1914

En ce beau jour de Noël, j'ai voulu faire quelques pas dans la rue de l'hôpital. Je suis rentré bien vite, tout tournait autour de moi. L'infirmière m'a fait de gros reproches, mais elle m'a promis de n'en pas parler au major.
14 janvier 1915

Première sortie en ville, en clopinant. Je suis accompagné par le zouave Davesnes qui n'a plus qu'une jambe. Vernon est une coquette petite ville sur la Seine en amont de Rouen. Elle possède une très belle église gothique, un hôtel de ville moderne. A quelques kilomètres, on rencontre le château de Bizy, d'un duc de Magenta. En 1870, des batailles se sont déroulées autour de Vernon. Heureusement qu'elles ne laissaient pas après elles, les destructions que laissent celles d'aujourd'hui.
30 janvier 1915 Je marche toujours avec une béquille, mais j'ai demandé tout de même à partir. Il me tarde de revoir le Limousin. Ma demande n'est acceptée que pour le deuxième tour des partants.

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Je me promène en ville chaque jour. Les braves gens s'arrêtent à ma vue, étonnés de voir, avec ma figure de dix-huit ans, que je sois allé à la guerre. Une brave femme de mercière m'appelle dans sa boutique, me dit qu'elle a un fils de mon âge au front et, en pleurant, me fait accepter un cache-nez pour me protéger du froid. Un autre jour, c'est un vieillard qui veut trinquer avec moi. Il me raconte qu'il avait fait la guerre de 70, et que ça avait été terrible. Une autre fois encore, passant devant un atelier de repasseuses, nous sommes hélés, le zouave amputé Davesnes et moi, par une de ses ouvrières. Un rapide colloque entre elles, et elles font une quête dont on nous tend gentiment le montant « pour boire à la Victoire ». En attendant mon tour pour partir, je suis employé au bureau de l'hôpital. Entre majors, aides-majors et les accortes infirmières, les flirts marchent bon train. La nièce de mon infirmière, qui m'a prodigué fleurs de mimosa et cigarettes alors que je gardais le lit, a l'air de trouver ma frimousse à son goût. Elle m'a demandé de lui offrir, en compagnie d'une de ses amies, ma première promenade. 5 février 1915 Enfin mon départ est pour demain. Je serai resté soixante-deux jours à Vernon. Malgré toutes les sympathies que j'y ai trouvées, je suis content de partir en convalescence de huit jours au pays, puis au dépôt de Châteauroux et enfin revenir auprès de ceux qui se battent. 6 février 1915 Me voici à Rouen. Ville qui semble immense. Au lieu d'aller à l'hôpital dont je ne serais plus sorti, j'ai pris la fille de l'air, et me voici après un bon déjeuner, à arpenter la cité. Je passe la Seine sur le transbordeur électrique: cinq centimes pour traverser le fleuve! A l'amarre, près des quais, plusieurs bateaux à vapeur ou à voiles. Les uns et les autres sont remplis de soldats anglais et regorgent de provisions et de munitions de guerre. Rouen est le centre de ravitaillement pour l'armée du général French36.Dans les rues, sur la rive gauche, car la partie la plus importante de la ville est située sur la rive gauche, on rencontre autant et même plus de soldats anglais à l'uniforme kaki que de soldats français. Ces derniers sont d'aspect minable: ce sont des rescapés des premières batailles.

36 Général anglais (1852-1925): après s'être distingué dans la guerre contre les Boërs, il commande les troupes britanniques en France en 1914-15; ultérieurement maréchal et «Duc d'Ypres ».

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Les Ecossais aux genoux nus et pileux que ne cache pas une drôle de jupe bariolée, sont beaucoup regardés, ainsi que les beaux hommes bronzés et graves de l'Inde, qui passent majestueux sous leur turban blanc ou gris. J'ai voulu aller voir la place du Marché où fut brûlée la Pucelle, et la grande cathédrale, et le bijou dentelé qu'est l'église Saint-Maclou. Au soir, je suis rentré harassé, boitant, mais content de ma promenade, à la caserne-hôpital où j'étais dirigé. C'est le centre de réforme par où passent les invalides de guerre. Toutes les armes y sont représentées: fantassins, cavaliers, turcos37, zouaves, etc. se coudoient et fraternisent. Il y a des boiteux, des manchots, des borgnes et des aveugles. 7 février 1915 J'ai passé la visite. Selon mon désir, le major m'envoie au dépôt de Châteauroux pour finir de me guérir. Aujourd'hui, dimanche, après la messe où nous sommes conduits par un sergent, je vais au concert donné au profit des soldats convalescents de Rouen. Nous y avons entendu, debout et la tête nue, les hymnes français, anglais et belge.

20 février 1915 J'ai réussi à modifier l'itinéraire qu'on m'avait fixé pour me rendre à Châteauroux. Au lieu de filer par Chartres, je me suis permis de revoir Paris où j'ai passé une soirée et une matinée. J'ai revu d'anciens amis qui m'ont pris pour un revenant, la sœur de mon ami Jean Merceron qui m'a donné des nouvelles de celui-ci, la vieille « bonne maman CIo» alias madame Clotilde Le Goff et madame A.Le Bœuf qui m'ont reçu comme un fils. J'ai revu les rues de Paris qui est grave et serein. Je me suis arrêté à Châteauroux pour aller demander la permissionconvalescence de sept jours. Je séjourne quelques jours dans un immense château appelé Touvent38,qui a été construit pour un général de Napoléon 1er,le général Bertrand. Ce château, entouré d'un immense parc rempli de beaux arbres, est affecté aux soins des blessés et malades convalescents de la région. Ma permission passée au sein de ma famille, je suis revenu dans ce château. La vie y est fort agréable malgré les ennuis inhérents à tout régime de caserne. J'ai repris mes relations dans la ville de Châteauroux, lesquelles pivotent autour de la famille Henri Geerts. J'ai connu Henri Geerts à la caserne, en septembre 1914. C'est un contremaître d'une usine fabriquant des obus. Il
37

38 Château aux portes de Châteauroux ayant appartenu au général Bertrand qui accompagna l'Empereur à Sainte-Hélène. Acquis par l'évêché avant 1905, il revint au département et fut utilisé comme hôpital pendant la grande guerre pour la convalescence des grands blessés.

Tirailleurs

algériens

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m'avait pris en amitié et m'amenait souvent dîner chez lui. Sa femme, madame Camille Geerts, sa fille Jeanne, âgée de douze ans, et son fils Roger âgé de neuf ans composent cette famille. Au front et à l'hôpital j'avais reçu régulièrement de leurs nouvelles et ils ne manquaient pas de m'adresser un colis de provisions par semaine. A mon retour à Châteauroux, ma première visite fut pour eux. Ils fêtèrent mon retour de tout leur cœur.
1er

marsau 28 avril 1915

Je viens de passer cette période au château de Touvent, malgré mes demandes réitérées de partir au front. Chacun à son tour, on nous a fait faire l'entraînement: à présent, les boiteux marchent, les membres ankylosés remuent, les malades sont guéris, les éclopés sont debout. Demain nous sommes douze cents qui partons vers le ge corps d'armée qui se bat dans l'Artois. Je viens de passer quelques jours auprès de mes parents en Limousin. Me voici à nouveau prêt à affronter la guerre dont rien n'indique qu'elle va cesser bientôt.

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RETOUR AU FRONT DÉBUTS D'UNE ANNÉE DE COMBATS EN ARTOIS

29 avril 1915 Nous voici en route une seconde fois vers les frontières. La majorité des douze cents soldats qu'emporte le train, a déjà vu la guerre. Parmi nous, quelques bleus de la classe 15 que ce voyage enthousiasme. Toute la population de Châteauroux nous a accompagnés à la gare avec des ovations. A mesure que nous avancions, la foule se pressait plus nombreuse. Des mères, des épouses, des sœurs se mêlaient aux soldats. Dans cette cohue, je cherchai à reconnaître cette gracieuse enfant que j'avais rencontrée plusieurs fois, Madeleine J. - quinze, seize ans - en ce moment en vacances, et qui m'avait demandé de vouloir l'agréer en qualité de marraine de guerre. Tout à coup, au tournant d'une rue, je l'aperçois, là, sur le pont du chemin de fer. Elle regarde de tous ses yeux pour découvrir, dans les rangs qui défilent, son futur correspondant de guerre. Je lui fais un signe amical qui peut être un au revoir ou un adieu. Un sourire plein de jeunesse et d'espérance me répond. Emue et rougissante, elle me jette un «bonne chance! », et me tend la rose qu'elle a à la main. Je la saisis et la place au canon de mon fusil, puis d'un bond, je retrouve ma place dans le rang. J'emporterai au front cette rose printanière comme le vivant souvenir de cette jeune lycéenne aux boucles châtain. Clarté d'aurore dans les jours sombres de la guerre. 30 avril 1915 Le voyage par le train continue. Nous avons contourné Paris d'assez près pour apercevoir, dans la lumière crémeuse du matin, la pointe de la Tour Eiffel. Dans les gares des villes que nous traversons, nous sommes salués par l'unanimité d'une foule émue. Lorsque les habitants apprennent qu'un train de soldats pour le front, va passer en gare, les mères prennent leurs enfants par la main et les conduisent voir les compagnons d'armes de leurs papas. Les fiancées aussi portent leur cœur à la gare; elles savent bien ne point voir ceux qu'elles aiment, mais un peu de leur reflet.
1 mai 1915 En ce matin de la fête du muguet et du travail, nous débarquons dans la ville de Frémeux-en-Artois. Bousculades, jurons, appels, rassemblement; une demier

heure plus tard tout le détachement marche par rangs de quatre sur la route de Saint-Pol. L'étape est longue, il fait chaud. Nos bleus classe 15 tombent sur le fossé comme des mouches; le sac est lourd pour leurs épaules qui ne sont pas encore endurcies. Le major ordonne quelques jours de repos à Ambricourt, terme de notre étape.
6 mai 1915

Départ pour Pernes. Etape des plus pénibles: vingt-deux kilomètres, ce qui ne serait rien sans ce bougre de sac qui brise les épaules, et cet équipement complet: fusil, douze paquets de cartouches, un bidon, deux musettes, outils et campement, tout le barda. Je n'ai jamais lâché la colonne comme beaucoup l'ont fait, mais en arrivant, j'étais harassé. Mes pieds se souviennent encore de l'hiver dernier. Nous cantonnons quelques jours dans cette ville. Nous sommes à trente kilomètres d'Arras; on entend depuis plusieurs jours une lointaine et sourde canonnade. On nous dit que sur un front de dix kilomètres, nous avons douze cents canons qui n'arrêtent pas de tonner (vingt bouches par kilomètre qui crachent feu et fer). Je ne reviendrai pas dans mon ancien régiment. Je viens d'être affecté, avec une partie du détachement, au 125e d'infanterie du IXe corps de Tours. La garnison du 125e est à Poitiers. Nous quittons Pernes pour aller au devant de notre nouveau régiment. On nous dit qu'il vient de subir de terribles pertes dans cette bataille de l'Artois qui bat son plein. Huit cents hommes sont hors de combat. De sections entières, n'ont été retrouvés que des lambeaux. Avec le concours du canon de 75, la division du 125e avait pris trois lignes de tranchées, Lens venait d'être dépassée; mais un régiment d'un autre corps, le 280e manqua à son devoir de solidarité et fit massacrer les 125e et 114e 39. Les
rescapés du 125e racontent des choses très pénibles à ce sujet que je ne peux transcrire ici. C'est à Vaudricourt que nous rencontrons le 125e . Je suis affecté à la 7e compagnie. Elle a pour commandant, un sous-lieutenant qui, dit-on, se fait adorer de ses hommes et n'a pas froid aux yeux. Dans le dernier combat, on dit qu'il a tué six boches avec son revolver et un septième avec son sabre. J'avais laissé le 90e d'infanterie donc le IXe corps en Belgique dans le secteur d'Ypres. Il en a été relevé fin mars 1915, et après quelques jours de repos, il fut jeté dans la fournaise de l'Artois.
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cf. JMO du 125ème(Archives du SHA T)

38

Je voudrais transcrire ici, le discours « mémorial» que prononça l'aumônier du IXe corps, M. l'abbé R. Morçay, chapelain de Saint-Martin (Tours ?), lors du service solennel pour les officiers et soldats tombés sur les champs de bataille de Belgique, qui fut célébré en l'église Saint-Bertin40à Poperinghe41:
« Messieurs,

Est-il téméraire de dire que s'achève une des phases de notre campagne, et qu'une autre va s'ouvrir? Est-il exact de penser que le IXe corps, après avoir apporté à la Belgique, un large tribut d'aide et de sympathie, peut être appelé à combattre sous d'autres cieux? Il ne m'appartient pas de le dire. Mais les cinq mois que notre corps d'armée a passé en Belgique, le rôle de premier ordre qu'il a joué, l'héroïsme qu'il a déployé, nous imposaient de nous réunir une fois sur le sol rougi de notre sang, pour rendre à nos chers morts un hommage collectif: et faire descendre sur les tertres où ils reposent une efficace et fervente prière. C'est pour cela que vous êtes ici ce matin, émus d'une même pitié, d'une même admiration et d'une même tendresse. D'autres groupes français, je ne l'ignore pas, se sont noblement distingués sur les bords de l'Yser et de la Lys: les fusiliers-marins de Dixmude, des régiments de territoriaux, le XVIe corps, le XXe et le XXllle, des coloniaux et des zouaves. Mais personne, j'en suis sûr, ne me taxera d'exagération si je constate que de tous, le IXe corps est celui qui a séjourné le plus longtemps en Belgique, ni surtout si j'affirme qu'il a été le pivot, ou mieux, l'âme de toutes les opérations qui se sont déroulées autour d'Ypres depuis la fin d'octobre. Quand le premier de nos régiments débarquait à Saint-Pol (Pas-de-Calais), dans la journée du 21 octobre 1914, une des plus formidables batailles de cette campagne allait s'engager. L'armée belge qui ne sait pas capituler, avait quitté à temps le camp retranché d'Anvers, et était descendue au bord de l'Yser, attendre le choc de l'ennemi. L'armée anglaise après s'être avancée progressivement vers le nord, avait atteint la ligne d'Ypres vers le sud, mais le nord de la ville était à peu près dégarni. Ce fut le premier théâtre des exploits
du IXe corps.

Vous n'attendez pas de moi, Messieurs, que je vous fasse le récit de ces journées mémorables, ni que je vous dise le merveilleux élan qui emportait nos troupes, le regard fixé dans la direction de Roulers42.L'empereur étranger qui
40 41

Eglise de type halle du Xyème siècle avec jubé du Xynème. A 3 km de Poperinghe, cimetière militaire Lyssenthoeh où reposent 10000 soldats de la guerre
britanniques.

1914-18 parmi lesquels de nombreux 42 Roeselare (en flamand).

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était venu lui-même au milieu de ses gens d'armes, convoitait alors comme la plus belle des proies et comme le symbole le plus expressif de ses succès, la gracieuse cité où tous les charmes du Moyen-Age s'alliaient harmonieusement aux finesses et aux délicatesses de la civilisation moderne. Ypres pour lui, c'était le dernier joyau, et l'un des plus riches, arraché à la fière nation qui n'avait pas voulu se livrer. C'était une oasis de repos avant de nouveaux élans; c'était surtout, dans l'esprit de ce barbare, le droit de dire avec arrogance, à un peuple conquis: « Voyez, désormais, il ne vous reste rien. Toutes vos villes sont à nous. A nous, vos champs et vos usines, à nous vos provinces, à nous vos merveilles d'art, à nous enfin le dernier signe de beauté que vous érigiez comme un défi à la lisière de votre sol.. Désormais la Belgique est à nous! » Et, c'est pourquoi ils étaient si nombreux, ces ennemis, pourquoi leur flot grossissait sans cesse, pourquoi ils se ruaient avec une telle furie contre la dernière cité des Flandres. Mais ils avaient compté, Messieurs, nous avons le droit de le dire avec orgueil, sans l'élan, l'intrépidité, l'endurance de nos frères d'armes. Dès le 21 octobre, nos régiments arrivent et les voilà aussitôt dans la mêlée. On n'attend pas pour les engager qu'ils soient tous là. Heure par heure, au fur et à mesure qu'ils débarquent, brigade par brigade, régiment par régiment, ils entrent dans la fournaise. Comme jadis à la Marne, ils avancent sous un feu meurtrier. Et que croyez-vous qu'ils prétendent? Arrêter l'ennemi? Défendre et sauver quelques kilomètres de terrain? Oh ! que non, leur ambition est plus haute. Ils savent que le succès est à ceux qui attaquent, et donc tous les ressorts de leur âme tendus vers le même objectif: ils vont crânement de l'avant. Ils ne sont pas encore tous débarqués et déjà, le 23 octobre, un des principaux postes avancés d'Ypres, Zonnebeke, est à nous. Le lendemain, émerveillé lui-même par le résultat du premier choc et confiant dans les destins qui secondent les troupes audacieuses, le général en chef leur demande de marcher toujours: « Ne vous inquiétez pas de savoir si vous êtes en flèche ou non» leur crie-t-il, au milieu de la bataille, tandis qu'ils s'avancent vers Langemarck et Poelcapelle. Le surlendemain, dans un ordre du jour mémorable, il énumère lui-même les succès obtenus, les progrès réalisés, les mitrailleuses conquises de haute lutte, les prisonniers faits à l'ennemi. Bientôt, incapable de choisir dans cette immense phalange de braves, il les distinguera tous - rare et suprême honneur - en citant le rxe corps à l'ordre de l'armée. Hélas! Plût au ciel qu'au seuil d'Ypres comme jadis aux marais de SaintGond et à Fère-Champenoise, le IXe corps n'eut eu à songer qu'aux nécessités de son offensive et qu'il eût eu le droit de se désintéresser de ce qui se passait à ses côtés.

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Mais que faire, quand des amis épuisés par de longues luttes, font des signes de détresse et appellent des renforts? Force est bien de se tourner vers les frères qui souffrent, de briser soi-même son propre élan, de l'arrêter net, et de convenir enfin que si l'infériorité du nombre n'empêche pas les victoires définitives, elle les retarde cependant, et quelquefois pour des mois. Du moins ce sera l'éternel honneur du IXe corps d'avoir en ces jours critiques de la fin d'Octobre, et plusieurs fois depuis, sauvé la dernière citadelle de l'Occident, et avec un courage que rien n'a pu briser, d'avoir dit au barbare: « Tu ne passeras pas, et il ne sera pas dit que tu auras souillé de ton pied tout le sol que tu convoitais. Le symbole que tu avais choisi et désigné à tes hordes, tu pourras le maudire, tu pourras lâchement le bombarder de loin, tu pourras le découronner et le détruire, mais tu n'y pénétreras pas, tu ne t'y installeras pas, tu n'y ceindras pas une nouvelle couronne usurpée et sanglante; cela c'est nous qui te l'interdisons, nous les enfants du Poitou, du Berry et de la Touraine, nous, les enfants de France dressés comme un rempart vivant autour de la merveille symbolique.» Voilà l' œuvre de nos morts! Belges qui m'entendez, de même que nous admirons l'héroïsme des vôtres à Liège et sur l'Yser, de même vous avez voulu rendre hommage à ceux des nôtres qui sont tombés chez vous. Nous vous remercions. Mais aussi, j'ose le dire, nous vous envions car, au jour où nous devrons quitter la Belgique, nous aurons la douleur de laisser dans tous vos cimetières de Langemarck à Poperinghe, les meilleurs d'entre nous, ceux qui vraiment ont arrêté l'envahisseur, et, à côté de vos fiers soldats, sauvé devant le monde, l'indépendance de la Belgique. Oh ! Ecoutez la prière que nous vous adressons avant de quitter votre sol aimé: nous vous confions nos frères qui dorment dans votre terre. Morts au pays, ils eussent senti chaque jour le contact et la caresse d'une main aimée. Laissez-nous penser qu'ils ne seront jamais des délaissés, des oubliés, des abandonnés. Vous visiterez, vous entretiendrez, vous fleurirez leurs tombes glorieuses! Et vous qui savez mieux que nous la force de la prière, vous prierez Dieu pour eux en même temps que pour les vôtres. Du reste, nous prierons avec vous, car nous savons aussi, nous qui parfois semblons l'oublier, que tout ne meurt pas avec le corps, que tout ne périt pas avec cette vie, et que l'âme survit, inviolable, intangible et immortelle. Nous savons que les hommes ont toujours cru à cette flamme mystérieuse qui, venue de Dieu, vit en nous. Et ce qui fait la grandeur et la noblesse des héros que nous saluons ce matin, c'est qu'ils ne sont pas allés à la mort comme un troupeau que l'on chasse devant soi, mais librement, consciemment, spontanément, de tout l'élan de leurs âmes françaises et chrétiennes.

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