Justice à Arusha

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Lorsqu'en 1994 les autorités occidentales ainsi que l'ONU mettent sur pied le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, ils songent bien à lui interdire d'examiner leurs responsabilités dans le génocide rwandais. Le TPIR doit aussi affronter les foudres du nouveau pouvoir de Kigali, décidé à lui interdire certains terrains d'enquête. Il s'agit ici de faire la chronique des impasses auxquelles fait face la justice internationale qui s'exerce à Arusha. Plus d'une décennie après sa création, le tribunal n'a que très laborieusement accompli une mince partie de sa mission.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336269641
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Justice à Arusha

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

Alexandre GERBI, Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, 2006. Nicolas METEGUE N'NAH, Histoire du Gabon, 2006. P.-C. BAKUNDA ISAHU CYICARO, Rwanda. L'enfer des règles implicites, 2006. J. TAGUM FOMBENO, L'action des syndicats professionnels en Afrique noire francophone, 2006. J. F. MAKOSSO KIBAYA, L'information stratégique agricole en Afrique, 2006. M. ELOUGA, V. NGA NDONGO et L. MEBENGA TAMBA (eds), Dynamiques urbaines en Afrique noire, 2006. Djibril DIOP, Décentralisation et gouvernance locale au Sénégal, 2006. Camille KUYU, Les Haïtiens au Congo, 2006. Adama GAYE, Chine - Afrique: le dragon et l'autruche, 2006. Ali CISSÉ, Mali, une démocratie à refonder, 2006. Jerry M'PERENG DJERI, Presse et histoire au CongoKinshasa, 2006. Fériel BELCADHI, L'image de la Côte d'Ivoire dans le quotidien Le Monde, 2006. Théo DOH-DJANHOUNDY, Autopsie de la crise ivoirienne. La nation au cœur du conflit, 2006. Georges Niamkey KODJO, Le royaume de Kong), 2006. France MANGHARDT, Les enfants pêcheurs au Ghana, travail traditionnel ou exploitation, 2006. Viviane GNAKALÉ, Laurent Gbagbo, pour l'avenir de la Côte d'Ivoire, 2006. Daniel Franck IDIATA, L'Afrique dans le système LMD, 2006. Enoch DJONDANG, Les droits de l'homme: un pari difficile pour la renaissance du Tchad et de l'Afrique, 2006. Abderrahmane N'GAÏDE, La Mauritanie à l'épreuve du millénaire. Ma foi de « citoyen », 2006. Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent Gbagbo, 2006.

André- Michel Essoungou

Justice à Arusha
Un tribunal international politiquement encadré face au génocide rwandais

Préface de Patrick de Saint-Exupéry

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan 1@wanadoo.ft @L'Harmatlan,2006 ISBN: 2-296-01134-9 EAN : 9782296011342

Préface

Enfin!. . . Il aura fallu douze ans. Douze longues années avant qu'un journaliste écrive un livre de journaliste sur le tribunal international pour le Rwanda. Dans Justice à Arusha, André-Michel Essoungou ne biaise ni ne triche. Avec distance et précaution, il raconte la longue et laborieuse histoire de ce tribunal qui restera le premier à avoir jamais tenté de juger un génocide. Ni à Nuremberg, ni au tribunal international pour l'ex-Yougoslavie, ce ne fut le cas. A Nuremberg, l'accusation se fit au nom du « crime contre l'humanité». Au tribunal international pour l' ex-Yougoslavie, la notion de génocide intervint, mais en incidente et de manière discutable puisqu'elle fut appliquée à la seule tragédie de Srebrenica, théâtre d'un atroce massacre durant lequel femmes et enfants furent, toutefois, épargnés. Le tribunal d'Arusha est une exception. Ou plutôt une innovation. Historique d'abord, puisqu'il s'est agi de juger ce qui n'a encore jamais été jugé. Juridique ensuite, car pour y parvenir il fallut bâtir des pans entiers de droit. A cette trame fondamentale se sont ajoutées en surimpression les caractéristiques de tout tribunal, théâtre de l'affrontement des passions et folies humaines. C'est cette histoire que nous raconte André-Michel Essoungou. Il n'y met ni fards, ni excès. Il décrit, esquisse. Et cela suffit amplement. De Richard Goldstone à Louise Arbour en passant par Carla DeI Ponte, les portraits 7

successifs des procureurs de ce tribunal sont autant de traits mêlés: on y trouve arrogance, prétention, fatuité et, parfois aussi, scrupules et attention. Aucune des polémiques qui enflamma Arusha n'est ignorée, mais celles-ci sont remises à leur juste place. Qu'il s'agisse des prévarications découvertes ou des rudes rapports entretenus avec Kigali, tout est dit. Sans fioritures. Et le simple fait de le fonnuler ainsi pennet de ramener bien des débats à leurs dimensions. Reste le fond. Et le fond, lui, est terrible. A la question: comment juger ce génocide? on se rend compte que le tribunal d'Arusha risque, au fmal, de n'avoir pas vraiment répondu. Douze ans après sa création, les résultats sont en effet bien maigr~s: de l'ordre d'une vingtaine de condamnations. A aucun moment, et à la différence de Nuremberg, ce tribunal ne sera vraiment parvenu à désigner les dignitaires du « crime des crimes» commis en 1994 au Rwanda. Il y en eut pourtant. Nécessairement. Témoignant à la barre du tribunal d' Arusha, le général canadien Roméo Dallaire, en charge des forces de l'Onu présentes au Rwanda en 1994, eut ces mots: « tuer un million de gens et être capable d'en déplacer trois à quatre millions en l'espace de trois mois et demi sans toute la technologie que l'on a vue dans d'autres pays, c'est tout de même une mission significative. Cela prend des données, des ordres ou au moins une coordination. Il fallait qu'il y ait une méthodologie ». Au Rwanda en 1994, il y eut une intention, une « méthodologie ». Il n'y eut pas forcément, tout comme pour la Shoah, de planification. Le «crime des crimes» a ceci de commun avec le crime tout court: tant qu'il n'est pas accompli, rien ne permet d'affmner qu'il sera commis.

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Le «crime des crimes» a également ceci de spécifique: tant qu'il n'est pas accompli et face à son énonnité, nul ne peut l'envisager; une fois accompli et toujours face à son énonnité, il entraîne dans son sillage le déni. Ce déni a longtemps été à l' œuvre à Arusha. En 1998, quatre ans après le génocide des Tutsis du Rwanda, il n'était pas rare d'entendre des accusés rire dans le prétoire. Oui, rire... Aujourd'hui, douze ans après les faits, il n'est plus d'accusés qui rient. Au fil des audiences, la négation forcenée s'est peu à peu éteinte. Po~r laisser place à un discours tout en ambiguïtés. A la manière de celui tenu par Théoneste Bagosora, cet ancien colonel de l'armée rwandaise présenté par l'accusation comme le « cerveau du génocide », qui reconnaissait récemment des « massacres excessifs ». Le Rwanda de 1994 fut donc un pays « d'excès ». Il appartient au tribunal d'Arusha de mettre un nom sur ces « excès» qui, «quelque part, là-bas, il y a longtemps », permirent de considérer que des hommes étaient - pour reprendre le mot d'Hannah Arendt - «devenus superflus ».

Paris, le 27 mars 2006, Patrick de Saint-Exupéry

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Introduction
La justice est aussi un théâtre

« La justice est une chose; la réconciliation en est une autre. La justice s'occupe des criminels, qu'ils comprennent ou non qu'ils se sont fourvoyés. Mais la réconciliation est bien plus compliquée, et elle est impossible tant que les criminels n'auront pas manifesté de repentir. Alors seulement ils pourront supplier leurs victimes de leur pardonner; alors seulement la réconciliation sera possible ». Karel Kovanda, ancien ambassadeur l'ONU de la République tchèque à

Lundi 24 octobre 2005. La petite silhouette de Théoneste Bagosora est cette fois installée en face de ses juges. Pour la première fois depuis son arrestation en 1996 et l'ouverture de son procès en avril 2002, celui que l'on présente comme le cerveau du génocide des Tutsis du Rwanda va parler. Enfm! Et il est bien décidé à tout nier. Il explique qu'en 1994 au Rwanda il n'y eût point de génocide, mais des « massacres excessifs»; qu'il n'a donc été le cerveau de rien du tout. L'homme parle avec aplomb. En ces premiers jours lors desquels il semble avoir le vent en poupe, il a plusieurs cibles: Paul Kagamé, le président rwandais, mais également certaines grandes puissances. Comme lancé, Bagosora interroge: «pourquoi donc les américains notamment qui l'accusent d'avoir été au centre du pouvoir rwandais ne sont pas venus Il

témoigner contre lui? Pourquoi n'examine-t-on pas leur soutien à la rébellion du Front Patriotique Rwandais (FPR) ? ». Devant les juges, ces questions restent sans réponse. Elles alimentent le théâtre du colonel rwandais, trop heureux de contre attaquer sur des terrains, il est vrai, propices aux questionnements. Car si Bagosora dénonce l'attitude des grandes puissances, avant et tout au long du drame de 1994, celle des Etats-Unis en particulier - car la France est ostensiblement épargnée pour des raisons évidentesI c'est aussi parce qu'elle prête le flanc à la critique. Entre cynisme calculateur et soutien aveugle à une des parties en présence, les pays les plus puissants (les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et la Belgique) se sont non seulement refusés à agir, mais ils ont de plus nui aux efforts de quelques-uns, au sein du Conseil de Sécurité de l'ONU, en vue d'une action. Pourtant, dès le soir du 6 avril 1994, lorsque l'avion du président Juvénal Habyarimana est abattu, alors qu'il est en phase d'approche au-dessus de l'aéroport international de Kigali, tout se déroule comme dans un diabolique engrenage. Dans les heures qui suivent l'attentat contre l'avion du président rwandais en effet, des hommes et femmes politiques, favorables à une transition incluant notamment la rébellion année du Front patriotique Rwandais, sont systématiquement assassinés. Dès le 7 avril et jusqu'à la mi-juillet, alors que la guerre a repris entre le FPR et les forces années rwandaises, à l'échelle du pays, des centaines de milliers de civils tutsis, mais également des Hutus dits modérés sont massacrés. Un gouvernement en place, composé d'extrémistes hutus, a décidé d'éliminer la minorité tutsie. Cela s'appelle un génocide. Des signes avant-coureurs l'ont annoncé.
I Lire Chap. II.

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Quelques témoins ont en vain appelé à la mobilisation. Peu importe. De 800 000 personnes à 1 million, vont être massacrées entre avril et juillet. Mais il faut attendre juin 1994 pour qu'enfm la communauté internationale emploie officiellement le terme génocide pour qualifier les massacres du Rwanda. Pourtant les plus hautes autorités américaines, françaises, anglaises et belges ainsi que le Secrétaire général des Nations unies, sont informés au jour le jour de l'exécution du crime, de son caractère singulier et de son extrême gravité. Tous ces acteurs ont même été informés de sa préparation au plus haut niveau de t'État 1Wandais. Tous pourtant se refusent à l'action. Et lorsqu'en novembre 1994, cette communauté internationale met sur pieds le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), elle songe bien à lui interdire d'examiner ses responsabilités dans le drame 1Wandais, avant de l'abandonner ensuite, au point qu'il ne fait la une des médias que pour les scandales qui marquent ses premières années d'existence. Bientôt doté du minimum, le TPIR doit affronter les foudres du nouveau pouvoir de Kigali, décidé à lui interdire certains terrains d'enquête; ceux en l'occurrence, relatif aux crimes qu'auraient commis l'ancienne rébellion du Front Patriotique 1Wandais (FPR) en 1994. De sorte que, plus d'une décennie après sa création et à deux ans de sa fermeture annoncée, le TPIR - qui aura coûté pas loin d'un milliard de dollars de budget à la communauté internationale - n'a que très laborieusement accompli une mince partie de sa mission. À peine une vingtaine de responsables du génocide 1Wandais ont été jugés, souvent des acteurs de second plan. Faute de visibilité au Rwanda - il siège loin; de ce pays, dans la ville tanzanienne d'Arusha - il n'a presque pas d'impact parmi les populations dont il est censé aider la 13

réconciliation. Sa couverture médiatique, globalement médiocre, en fait un « cousin pauvre »2, du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), basé à la Haye. Ce dernier s'est d'ailleurs accaparé l'attention de la plupart de ceux que la justice internationale intéresse, à un point tel qu'il est d'un commun usage de parler du Tribunal pénal international (TPI) comme synonyme du TPIY. Il est indéniable pourtant qu'à Arusha, loin des regards de tous et de l'intérêt général, c'est bien une page importante de la justice internationale en construction qui est en train de s'écrire. Tant dans ses aspects proprement juridiques que dans ses rapports avec l'environnement politique au sein duquel cette justice voit le jour. De fait, l'interaction entre les aspects politiques et la dimension judiciaire d'une institution comme le TPIR influence largement le type de justice qu'elle peut rendre. Et depuis une décennie, c'est bien une justice internationale politiquement très encadrée qui s'exerce à Arusha. Une justice dont les succès sont en défmitive moins nombreux que les impasses auxquels elle fait face. Au moment où le TPIR s'apprête à fenner ses portes, il convenait de faire la chronique de la décennie d'existence d'une juridiction dont l'existence même est déjà une victoire, sur ceux notamment qui tentent de nier le génocide des Tutsis de 1994. Mais cette chronique aurait été partielle si elle était réquisitoire contre ou plaidoyer pour un tribunal qui al' étrange singularité de ne pas satisfaire grand monde: ni ceux qu'ils jugent, ni même ceux pour qui il juge en premier; c'est-à-dire les survivants rwandais du drame de 1994.
2 Carol Off, The Lion, the Fox and the Eagle. A story of generals and justice in Rwanda and Yugoslavia, Vintage Canada Edition, 2001, P 313.

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Ce destin complexe n'est fmalement compréhensible que lorsqu'on remonte l'histoire du TPIR, au moins depuis sa création fm 1994. Il convient même, au préalable, de considérer les attitudes des principales puissances avant et pendant le génocide des Tutsis. C'est en remontant ainsi le cours de ces évènements et des douze années d'existence de ce tribunal qu'il est possible de cerner les logiques qui jusqu'ici orientent son fonctionnement, expliquent ses manquements et rendent lisibles ses accomplissements, au fil des défis qu'il a affronté et des combats qui lui ont été imposés. Une large partie des informations qui ont alimenté cette enquête sont dans le domaine public. Les réactions internationales face au génocide rwandais sont à ce jour suffisamment bien analysées, notamment par des auteurs anglais et américains. L'attitude des Nations unies a fait l'objet d'un rapport de l'organisation elle-même. Les débats au sein du Conseil de sécurité de l'ONU relatifs à la création du TPIR sont en parti~ consignés dans les procès verbaux des réunions de cet organe. De même, il existe une mémoire des procès du TPIR, particulièrement couverts par une poignée de médias spécialisés dont l'Agence de Presse suisse Hirondelle. À longueurs d'interviews, de déclarations et de prises de positions, ainsi que dans des rapports du tribunal lui-même ainsi que de ceux de diverses ONG, une masse précieuse d'informations sur le fonctionnement de cette juridiction a été produite. Il a fallu les consulter, les analyser, les confronter le cas échéant à diverses sources. En couvrant l'institution pendant deux ans - mais aussi les Nations unies elle-même auparavant - l'auteur de ces lignes s'est entretenu avec divers acteurs ainsi qu'avec des observateurs extérieurs de l'institution.

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Ce livre est donc aussi le produit de précieux entretiens réalisés en trois ans d~ présence dans les couloirs du TPIR à Arusha et dans ceux du siège de l'ONU à New York. Il n'est point une dénonciation tout azimut d'une institution souvent fort justement décriée. Il n'est pas davantage une tentative d'en sauver l'image. Il offre plus modestement des clés pour en comprendre les orientations, les réussites et les échecs, à travers ses contraintes et ses combats. C'est le processus par lequel cette justice s'est retrouvée prise au piège qu'il s'est agit ici de raconter et de faire comprendre. Parce que l'existence même, à travers le TPIR notamment, d'une justice pénale internationale est une avancée, il convient d'en tirer le meilleur, en dévoilant les intérêts et les enjeux qui la tienne sous contrôle, tentent de la museler. Justice à Arusha est donc une enquête sur la vie d'une institution fort peu connue au demeurant. Une enquête qui ramène l'institution judiciaire à ce qu'elle est: un théâtre avec sa mise en scène et ses rituels, ses acteurs et son scénario. Mais un théâtre des plus sérieux, ainsi que le démontre le jeu jamais anodin des acteurs qui, derrière la scène, tentent d'orienter les débats ou de les limiter.

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I Un génocide si prévisible

« Il Y a vraisemblablement des milliers de cadavres dans la capitale et d'autres villes du Rwanda où Hutus et Tutsis se sont massacrés)} Agence France Presse, le 10 avril1994

La nuit est tombée sur les collines de Kigali.

L'avion - un Mystère Falcon de fabrication française

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vole sur la capitale rwandaise, en provenance de Dar Es Salaam en Tanzanie. A son bord, les chefs d'Etats rwandais et burundais, Juvénal Habyarimana et Cyprien Ntaryamira; trois membres d'équipages français (le major Jacky Héraud, le commandant Jean-Pierre Minaberry, et l'adjudant-chef Jean-Marie Perrinne), trois militaires rwandais (le Colonel Elie Sagatwa, le Major-General Déogratias Nsabimana, chef d'Etat nlajor de l'armée et le Major Thaddée Bagaragaza). Il y a également un conseiller politique du président rwandais (Juvénal Renzaho), ainsi que le médecin du président (Emmanuel Akingeneye). Deux ministres burundais - Bernard Ciza et Cyriaque Simbizi - comptent enfin parmi les passagers. Douze personnes au total, qui effectuent leur dernier voyage, celui par qui le drame, manifestement en gestation depuis longtemps, va commencer...

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Les passagers de ce vol n'étaient pas censés voyager ensemble. Partis pour une réunion programmée au dernier moment en Tanzanie, les présidents rwandais et burundais ont décidé de rentrer à bord du même avion, accompagnés de leur proche entourage. Plus exactement, le Rwandais l'a proposé au Burundais, qui a accepté la proposition d'autant plus que l'avion de Cyprien Ntaryamira, un vieux et inconfortable Fokker 28 de fabrication russe, a régulièrement des soucis techniques. Et ce soir, dans la moiteur humide de Dar Es Salaam, Cyprien Ntaryamira se dit peut-être qu'un voyage à bord du Falcon français de son homologue sera plus agréable. D'autant qu'il n'a pas d'autre choix que de ne rentrer chez lui à Bujumbura, la capitale du Burundi voisin, qu'après l'escale de Kigali au Rwanda où l'attend son épousel. Quant à Juvénal Habyarimana, il ne sait que trop qu'en ces mois incertains que traverse son pays, entre la rébellion du Front patriotique rwandais et les durs de son entourage, ceux qui ont intérêt à le voir mort sont nombreux. Il porte pour cette raison, en bon dictateur conscient des risques du métier, une attention particulière à sa sécurité. Pour preuve, c'est sur un coup de tête, à la surprise de tous, qu'il décide de rentrer à Kigali, en cette soirée du 6 avril. La réunion de Dar Es Salaam devait à l'origine se prolonger jusqu'au jeudi 7. Et s'il propose à Cyprien Ntaryamira de voyager en sa compagnie, c'est sans doute parce que la présence de ce dernier peut avoir des vertus dissuasives sur ceux qui voudraient attenter à sa vie, en plein vol. Juvénal Habyarimana le sait, après dix-neuf ans d'un pouvoir conquis par un coup d'Etat, il est un homme de plus en plus seul et acculé. Son pays le Rwanda,
1 Colette Braeckman, Rwanda Histoire d'un génocide, Paris, Fayard, 1994, p. 169-175.

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attaqué sur sa frontière nord - qu'il partage avec l'Ouganda - depuis octobre 1990, fait face à une rébellion armée majoritairement constituée de Tutsis chassés du Rwanda par vagues successives à partir de 1959. Conséquence de cette invasion, lui « l'invincible », craint et respecté sur les collines du Rwanda, a été contraint à la négociation avec ceux que la propagande de son régime nomme les «Inyenzi », les cancrelats. Une tournure que n'apprécient guère les durs de son entourage, qui le soupçonnent de céder.

Des accords sans la paix

Fin 1993, des accords de paix ont même été signés. Des accords qui le privent de la quasi totalité de ses pouvoirs, désormais entre les mains d'un gouvernement dit de transition à base élargie. A l'image du roi Christophe d'Aimé Césaire, Habyarimana est un chef avec les seuls oripeaux du pouvoir. La réalité de ce pouvoir ne lui appartient plus. Heureusement pour lui, ledit gouvernement n'a toujours pas pris ses fonctions. Sa composition, décidée à Arusha en Tanzanie, s'avère difficile à réaliser. Des personnalités au profil jugé extrémiste - des membres de la Coalition pour la défense de la République (CDR), un parti farouchement anti-tutsis - sont au dernier moment associés à un exercice dont ils n'ont pas voulu pourtant et en sont par conséquent restés éloignés lors des négociations de paix des mois précédents2. Cette manœuvre, qu'on doit aux partisans du président provoque une grande colère parmi divers acteurs
2 Roméo Dallaire, J'ai serré la main cJ.u diable, la faillite l'humanité au Rwanda, Montréal, Libre Expression, 2003, p. 274. de

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de cette transition qui n'en fmi pas de connaître des soubresauts. L'opposition politique du Mouvement Démocratique Républicain (MDR) - dont est issu le Premier ministre de la transition - mais aussi l'opposition militaire du FPR, s'opposent à l'entrée de membres de la CDR. Au cours des derniers mois, par deux fois, la prestation de serment des membres du gouvernement a été programmée puis annulée, dans une grande confusion. Seul Juvénal Habyarimana, a été installé dans ses fonctions «nouvelles» et amoindries de chef de l'Etat d'une transition en panne. C'était en janvier. Et c'est justement pourquoi, en ce 6 avril, pour faire avancer une situation potentiellement explosive, le président tanzanien Ali Hassan Mwinyi, «facilitateur» d'un dialogue inter rwandais - dont le zaïrois Mobutu se veut le « médiateur» - a convoqué chez lui une réunion d'urgence. Réunion de dernière minute à laquelle sont également conviés le président kenyan Daniel Arap Moi et le Zaïrois Mobutu Sesse Seko. L'un et l'autre se désistent au dernier moment, et sont représentés par de proches collaborateurs. De ces quelques heures de tête a tête rien n'a officiellement filtré. De manière tout aussi officielle, il n'était d'ailleurs prévu de discuter que de la situation au Burundi. Après l'assassinat, quelques mois auparavant, de Melchior Ndadaye, le premier président hutu de l'histoire du Burundi, la situation de ce pays voisin du Rwanda a des raisons d'inquiéter. Une guerre civile est en gestation. Face à une oligarchie issue de la minorité tutsie, qui domine l'armée et le pouvoir, des groupes armés hutus préparent une guerre devenue à leurs yeux inéluctable, après l'assassinat du premier chef de l'Etat issue de leur rang, en trois décennies d'indépendance. Mais les acteurs du mini sommet de Dar Es Salaam n'ont fmalement parlé que du Rwanda. De ces accords de 20

paix toujours en attente d'application ,et des risques qu'une telle situation fait courir à tout le processus laborieusement mis en marche depuis des mois. Sous la pression de ses pairs, Habyarimana, dont les proches bloquent l'application des accords, aurait décidé de céder. Il s'engagerait à peser de tout son poids en faveur de la poursuite de la transition. Les institutions de cette transition vont pouvoir être mises en marche. A commencer par le gouvernement formé par Faustin Twagiramungu, le premier ministre désigné à l'issue des négociations d' Arusha. Cet accord présidentiel signifie l'entrée au sein du gouvernement de l'opposition armée du FPR qui depuis quatre ans, déstabilise gravement son régime. Le pouvoir ne sera désormais plus entre les mains des seuls Hutus, ceux du nord en particulier, qui autour de Agathe Habyarimana, l'épouse du président, ont formé un cercle redouté, et dont les diplomates en poste a Kigali parlent en privé, autant que le petit peuple des collines. Ce cercle est connu sous le nom d'Akazu... Le président s'est donc rendu. C'est du moins la nouvelle qui se répand, au Rwanda ~otamm.ent, en ce soir du 6 avril 1994, alors que le Falcon présidentiel est en phase d'approche au-dessus de l'aéroport de Kigali3.

3 Colette Braeckman, Rwanda Histoire d'un génocide, op. cit. 21

20h23 à Kigali

Dans le cadre des accords de paix d' Arusha, six cents soldats du Front patriotique rwandais sont présents à Kigali depuis quelques mois. Ils sont sensés, une fois les institutions de la transition mises ~n place, assurer la protection des membres du gouvernement issus de leurs rangs. Ce n'est là qu'une étape en vue de leur intégration au sein de l'armée rwandaise. Mais pour l'heure, ils campent dans l'enceinte du Centre National de Développement (CND), appellation officielle du siège du parlement rwandais. Accueillis en héros par une partie de la population à leur arrivée dans la capitale, en provenance du nord du Rwanda où le FPR tient ses positions, ils sont littéralement tenus en joue par l'armée rwandaise. Ils ne peuvent sortir du CND que sous escorte des casques bleus de l'ONU. Autant dire qu'entre les deux armées comme entre les deux camps opposés de la crise rwandaise, l'heure est loin d'être à la confiance. Peu après 20h20, l'avion du président rwandais qui en est à sa phase d'approche, évite donc de survoler le CND, justement à cause de la présence des troupes du FPR. On n'est jamais trop prudent par les temps qui courent. . . Pourtant si le danger vient du sol, c'est sur la piste de l'aéroport qu'il se manifeste. Brusquement, comme dans un cauchemar, les lumières de la piste s'éteignent. Jean Minaberry, un des trois membres d'équipage français, tente de communiquer avec la tour de contrôle. L'avion est maintenant à 600 mètres d'altitude. Impossible d'atterrir, explique-t-il. L'avion n'atterrira jamais. Un premier tir de missile manque sa cible, mais un deuxième, parti quelques secondes après le premier heurte le Falcon 50. C'est une véritable torche qui tombe dans le 22

jardin de la résidence présidentielle, à proximité de l'aéroport, diront les témoins de la scène. Des douze passagers de l'avion, il ne reste aucun survivant. En ce mercredi 6 avril 1994, il est 20h23 à Kigali. Le Rwanda vient d'ouvrir la page la plus sombre de son histoire, qui sera marquée par une guerre comme elle n'en a jamais connu et par un génocide dont la préparation est loin d'être un secret pour qui veut savoir. Car il Y a un de longs mois déjà que beaucoup savent, ou du moins se doutent de ce que le pire se trame. Et notamment ceux qui, le 4 août 1993 célèbrent une journée lors de laquelle pourtant, tout est mensonge et hypocrisie. Ouvertes début juillet 2002 - sous la pesante pression des Nations unies, de l'Organisation de l'Unité Africaine, des Etats-Unis et de la Belgique notamment les négociations dites d'Arusha qui s'achèvent treize mois plus tard, en ce mercredi 4 août, par la signature d'un accord de paix, marquent, en dépit des apparences, le point culminant de l'échec d'un règlement politique de la crise rwandaise. Un échec dont les acteurs les plus concernés par l'évènements sont aussi les premiers conscients. « Je rentre préparer l'apocalypse» aurait déclaré le colonel Théoneste Bagosora à l'issue des négociations. Bagosora dont on dit déjà qu'il l'homme fort du camp présidentiel et un des principaux opposant à l'entrée au gouvernement du Front patriotique rwandais4. Accusation reprise devant le TPIR par un témoin de l'accusation lors du procès du colonel rwandais. Les propos auraient été tenus fm décembre 1993, dans les couloirs du Novotel Mount Meru à Arusha, au plus fort des négociations inter
4

Le procureur

contre
p 20.

Théoneste

Bagosora,

Acte d'accusation

amendé,

ICTR-96-7-I,

23

rwandaises. Ce que conteste Théoneste Bagosora, dont la défense argue qu'il était alors loin de la ville tanzanienne, ainsi que le prouverait son passeport. Le fait est qu'à l'issue de ces pourparlers, si les diplomates étrangers, l'opposition politique rwandaise et la rébellion du Front patriotique rwandais pensent avoir des raisons de célébrer, il en va différemment des délégués du pouvoir de Kigali. Et ce détail à lui tout seul devrait les inquiéter. Outre que le président Habyarimana perd, à la faveur de ces accords, toute emprise sur l'exercice réel du pouvoir, le départ des forces militaires françaises dont le soutien lui est décisif pour se maintenir est conclu, l'arrivée d'une force internationale neutre est imposée. Il est prévu d'intégrer, au sein de l'armée rwandaise, des soldats du FPR, lesquels constitueront à hauteur de 40 pour cent l'effectif de la future affilée rwandaise. Cette proportion sera de 50 pour cent pour ce qui est de l'intégration des officiers. De plus, le droit au retour des milliers de réfugiés tutsis est consacré. Et comme si la pilule n'était pas assez amère, les accords officialisent la mise en place d'un gouvernement d'union nationale dont le camp du pouvoir n'est qu'une des trois principales composantes, avec les partis de l'opposition politique et la rébellion du FPR. Il doit hériter par conséquent du tiers des portefeuilles au gouvernement. Ce gouvernement d'union doit, au cours des 20 mois suivant l'accord, préparer et organiser des élections libres, dernière étape de la sortie de crise pour le Rwanda. Ambitieux programme mais ses termes sonnent comme un funeste présage, tant une des parties aux débats peut avoir le sentiment - fondé de son point de vue d'avoir cédé sans rien recevoir en retour. Hier toutpuissants, détenteurs exclusifs du pouvoir et de tous ses 24

avantages, les partisans du président Habyarimana sont

pour ainsi dire dépouillés à Arusha. : Et si ces accords ne
leur promettent pas un passage devant la justice pour les actes délictueux dont plusieurs se sont rendus coupables, ils savent bien qu'il n'en faut pas tant pour marquer la fm des privilègess. Au soir donc de la signature des accords de paix, c'est fort logiquement qu'ils vont préparer la Guerre. Attitude d'autant plus justifiée à leurs yeux qu'en face, le FPR renforce lui aussi ses capacités militaires.

Préparer

la guerre pour gagner la paix

Des deux côtés donc, la préparation en vue de la guerre va en vérité s'accélérer plus qu'elle ne va commencer. Car si au début des années 1990, l'armée rwandaise ne compte que quelques 5000 hommes, au fil du temps, ce nombre va croître au point d'atteindre 30 000 hommes en avril 1994. Ce qui fait passer le budget de l'armée rwandaise de 15 à 70 pour cent des dépenses de l'Etat en l'espace de trois ans, entre 1990 et 1993. Il y a certes pour justifier ce gonflement des effectifs et du budget de l'armée une explication inattaquable: depuis octobre 1990, sur sa frontière nord, le pouvoir de Kigali est en guerre contre la rébellion du FPR dont les bases arrière sont en Ouganda. Plusieurs cessezle-feu ont été signés depuis le début de la guerre, à chaque fois le FPR les a ostensiblement violés, gagnant davantage de terrain en territoire rwandais. Alors même que l'encre des accords d'Arusha n'a pas encore eu le temps de sécher, le réarmement va donc reprendre de plus belle. Le 26 octobre 1993, soit plus de
5 Colette Braeckman, Rwanda Histoire d'un génocide, op. cit., p 137. 25

deux mois après les accords, un chargement de 25 665 kilogrammes de machettes est livré au port de Mombasa, sur la côte kenyane. Sa destination finale est le Rwanda. Le destinataire, Félicien Kabuga, est un riche homme d'affaire proche du régime Habyarimana. Ce n'est là qu'une infnne partie des plus de 3 millions de kilogrammes de machettes, de marteaux et d'autres armes blanches importés par le Rwanda entre janvier 1993 et mars 19946. Lors des massacres, elles serviront aux tueurs. Pendant ce temps, l'armée rwandaise elle aussi se réapprovisionne, avec l'aide décisive de partenaires de plus ou moins longue date. Dès octobre 1990, suite à la première attaque du FPR, l'ambass~deur du Rwanda au Caire obtient de l'Egypte un accord pour une vente d'armes d'un montant de 5 millions 889 dollars. Accord secret d'autant que pendant de longues années, Kigali a tenté, en vain, de convaincre le Caire d'accéder à cette demande. Le contexte nouveau - l'agression dont est victime le Rwanda - justifie sans doute le changement d'option de la diplomatie égyptienne. Un changement d'option que l'on doit en particulier à une personnalité alors encore relativement inconnue. Boutros Boutros-Ghali, ministre égyptien des affaires étrangères et bientôt Secrétaire général de l'ONU, aura été le facteur déterminant grâce auquel cette transaction a été rendue possible; c'est du moins le sentiment de ses interlocuteurs rwandais, fort heureux de ce nouveau développement7. Peu importe manifestement, qu'au moment même où a lieu cet achat d'armes, des efforts diplomatiques soient en cours, grâce notamment à
6Alison Des Forges, Leave none to tell the story. Genocide in Rwanda, Human Rights Watch / Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme, 1999, p 243. 7 Linda Melvern, A people betrayed. The role of the West in the Rwanda 's Genocide, London, Zed Books, 2000, p 32 26

la Belgique, afm de trouver une solution politique au face à face entre le FPR et le pouvoir rwandais. Un premier cessez-le-feu est signé le 28 octobre 1990 entre la rébellion et le pouvoir rwandais. Il ne sera pas longtemps respecté, par le FPR. De quoi alimenter l'appétit en armes des autorités de Kigali. Entre 1991 et 1992, c'est la France qui va livrer à Kigali l'équivalent de 6 millions de dollars en armements. En mars 1992, l'Egypte livre l'équivalent de 6 millions de dollars en armes au Rwanda. Six semaines avant le début du génocide, l'Egypte livre encore pour 1 million de dollars cette fois. L'Afrique du Sud aussi est mise à contribution. . . Au total, d'Octobre 1990 à avril 1994, soit jusqu'au début du génocide, le Rwanda, un des Etats les plus minuscule d'Afrique, aura dépensé en achat d'armes autour de 100 millions de dollars américains, se positionnant au troisième rang des pays africains importateurs d'armes, derrière le ~igeria et l'Angola, grands producteurs de pétrole. Le plus étonnant est encore cependant que la gestion de l'économie rwandaise est entre temps passée entre les mains des grandes institutions fmancières internationales, la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International. Peut-on seulement envisager que ces dépenses colossales en armement effectuées par Kigali soient passées inaperçues aux yeux des gestionnaires de Bretton Woods? Tout le laisse penser pourtant. Cinq missions d'experts ont séjoumé au Rwanda entre 1990 et 1993, sans jamais s'inquiéter de la grande et nouvelle propension du pays à s'acheter d'impressionnantes quantités d'armes. Certes il est vrai, fm 1992, Lewis Preston, le président de la Banque Mondiale écrit au président rwandais Juvénal Habyarimana, et se plaint de ce que les 27

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