Kosovo

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Ce numéro de Confluences porte sur le Kosovo, dossier préparé par Christophe Chiclet. De nombreux articles, cartes, biographies, bibliographies et documents expliquent et analysent la situation actuelle du Kosovo : La débalkanisation des Balkans - Le fait minoritaire en Europe danubienne et dans les Balkans - La tragédie des Albanais du Kosovo - La barbarie au cœur de l'Europe - Nationalisme ethnique… quelques exemples d'articles parmi de nombreuses contributions.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296381674
Nombre de pages : 208
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CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
N° 30 Eté 1999
la Revue CONFLUENCES est publiée avec le concours
du Fonds d'Action Sociale (FAS)
et du Centre national du Livre (CNL)
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
N° 30 Eté 1999
25 bis, rue Jasmin 75016 Paris
Site internet : www. iFrance. corn/Confluences
Fondateur
Hamadi Essid (1939-1991)
Directeur de la rédaction
Jean-Paul Chagnollaud
Comité de rédaction
Robert Bistolfi, Christophe Chiclet, Anne Deleau, Régine Dhoquois-Cohen,
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Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin,
Bernard Ravenel, Martine Timsit, Faouzia Zouari
Attachée de Presse
Clémentine Lesage
Comité de réflexion
Lahouari Addi, Adonis, Paul Balta, Elie Barnavi, Jean-Michel Belorgey
Christian Bruschi, Mahmoud Darwish, Shlomo Elbaz, Alain Gresh
Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd
Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani
Correspondants
Anna Bozzo (Rome), Carole Dagher (Beyrouth), Sarnia el Machat (Tunis)
Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat), Leïla Dabdoub (Jérusalem)
Gema Martin Mu1'1oz (Madrid), Podromos Podromou (Nicosie) -
Rabeh Sebaa (Alger)
Directeur de la Publication
Denis Pryen
© L'Harmattan, 1999 - ISSN : 1148-2664
ISBN : 2-7384-7532-9 SOMMAIRE
N° 30 Eté 1999
Kosovo
Dossier préparé par
Christophe Chiclet
Un formidable gâchis P. 9
Jean-Paul Chagnollaud
La débalkanisation des Balkans p. 15
Jean-Arnault Dérens
Le fait minoritaire en Europe danubienne
et dans les Balkans p. 29
Henry Bogdan
Trafic de drogue dans les Balkans p. 43
Philippe Chassagne
Les médias indépendants en RFY p. 47
Nadine Madelain
La question du Kosovo :
instrumentalisation et lutte interne p. 59
Kolë Gjeloshaj
L'Otan et le Kosovo p. 69
Paul-Marie de La Gorce
La barbarie au coeur de l'Europe p. 77
Abderrahim Lamchichi
La tragédie des Albanais du Kosovo p. 101
Etrange Monténégro p. 113
Bernard Ravenel
Fragile et exemplaire Monténégro p. 119
Entretien avec Nicolas Petrovitch
Nationalisme ethnique p. 125
Bernard Ravenel Quel avenir pour le Kosovo avec l'UCK ? p. 133
Entretien avec Bardhyl Mahmuti
Les enjeux d'une guerre p. 141
Entretien avec Lucio Carraciolo
La responsabilité des intellectuels p. 147
Entretien avec Ante Popovski
L'inextricable mélange des populations p. 155
Entretien avec Léonidas Embirikos
Communauté de Sant'Egidio et Rugova :
une stratégie parallèle p. 161
Entretien avec Mario Giro
Témoignage : huit ans de guerre p. 169
Rada Ivekovic
Annexes p. 175
Biographies p. 177
Bibliographie p. 181
Les points du G8 p. 183
Le plan «fer à cheval» p. 185
L'inculpation de Milosevic par le TPI p. 187
Les Balkans sur Internet p. 195
Notes de lecture p. 197
la Revue CONFLUENCES est publiée avec le concours
du Fonds d'Action Sociale (FAS)
et du Centre national du Livre (CNL)
Pour vous procurer Confluences, voir en fin de volume
Le Kosovo
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0 0 Marin-Rekacewicz,Paris,1939.
INTRODUCTION
Un formidable gâchis
Jean-Paul Chagnollaud
u moment où ces lignes sont écrites Slobodan Milosevic et le
parlement serbe viennent d'accepter le plan de paix des
Occidentaux et des Russes. La guerre va donc probablement
s'achever si celui qui fut « l'homme fort » de Belgrade tient enfin et pour
la première fois ses engagements. Ce qui est loin d'être acquis à en juger
déjà par les difficultés qui ont commencé aussitôt, dès le 7 juin au poste
frontière macédonien de Blace, au moment des discussions entre les res-
ponsables militaires serbes et occidentaux sur les modalités du retrait des
forces serbes du Kosovo. En tout cas, ce plan prévoit 1) l'arrêt immédiat
et vérifiable de la violence au Kosovo, 2) le retrait vérifiable des forces
militaires, policières et paramilitaires serbes stationnées au Kosovo, 3) le
déploiement sous l'égide de l'ONU de présences internationales civiles
et de sécurité, 4) cette présence de sécurité, avec une participation sub-
stantielle de l'Otan, doit être déployée sous un commandement unifié
pour l'ensemble de la population du Kosovo afin d'éviter tout risque de
partition de fait avec un secteur qui échapperait au contrôle de l'Otan au
profit des Russes, 5) l'instauration d'une administration provisoire sous
laquelle le peuple du Kosovo pourra jouir d'une autonomie substantielle
à l'intérieur de la RFY, 6) le retour libre et en sécurité de tous les réfugiés
et personnes déplacées sous la supervision du Haut Commissariat aux
Réfugiés, 7) l'ouverture d'un processus politique tendant à la conclusion
d'un accord-cadre intérimaire assurant une auto-administration substan-
tielle de la province en prenant en considération l'accord de Rambouillet
et en respectant l'intégrité territoriale de la République fédérale de
Yougoslavie, 8) une approche globale du développement économique et
de la stabilisation de la région.
Il est évident que la mise en oeuvre de ces principes — dont certains
CONFLUENCES Méditenanée - N° 30 El É 1999
9 sont en discussion depuis des mois — se heurtera à d'innombrables que-
relles d'interprétation notamment sur le rôle de l'Onu, le statut de la Kfor
et l'autonomie de commandement des troupes russes au sein de cette
force internationale; plus fondamentalement encore il faut s'attendre à
de nouvelles exigences russes puisqu'ils se savent indispensables et à de
multiples manoeuvres serbes pour retarder le processus afin d'essayer de
sauver la face et tenter de camoufler leurs crimes au Kosovo.
La fin, annoncée mais encore très incertaine, de cette guerre ne peut
évidemment pas effacer le sentiment, sans doute largement partagé, qu'il
y a eu pendant ces derniers mois un formidable gâchis .
Un formidable gâchis d'abord pour les Kosovars : ils vont peut-être
obtenir — si l'accord est pleinement appliqué l'autonomie substan-
tielle qu'ils revendiquaient depuis plus de dix ans mais au prix d'une véri-
table tragédie qu'ils n'ont sans doute jamais envisagée sauf peut-être
dans leurs pires cauchemars : assassinats, massacres, déportations en
masse, destructions sytématiques de leurs maisons et de tous leurs lieux
de vie... Après ce terrible bond en arrière, il faut donc d'abord tout
reconstruire. Mais l'essentiel n'est pas d'ordre matériel, ce qui est en
cause est évidemment beaucoup plus grave. On pourra rebâtir ce qui a
été détruit mais la difficulté — immense — qui attend toute cette popu-
lation sera de réapprendre à vivre dans un univers mental et psycholo-
gique complètement broyé par la folie d'un homme et l'obsession natio-
naliste d'un système.Personne ne peut sortir indemne d'une telle expé-
rience qui restera sans doute pour longtemps un profond traumatisme
marquant des hommes et des femmes de toutes les générations. Plus rien
évidemment ne pourra être comme avant, quelles qu'aient été les souf-
frances endurées depuis 1989. Les enfants et les adolescents kosovars qui
ont subi ces terribles épreuves en resteront marqués à jamais et donc ne
pourront plus jamais voir les Serbes de la même manière. Autant dire que
la coexistence avec un minimum de confiance même dans l'autonomie,
la différence et la séparation n'est pas prête de se réinstaller avant long-
temps, d'autant qu'elle avait été déjà sapée par des années de répression
sournoise et systématique.
Malgré cette chance de pouvoir revenir que tant d'autres réfugiés à tra-
vers le monde — et en particulier les centaines de milliers de Bosniaques
chassés par les Serbes et les Serbes chassés par les Croates n'ont pas
connue, la première épreuve que les réfugiés kosovars vont devoir affron-
ter est paradoxalement celle de leur retour. En ce début du mois de juin
1999, personne ne sait vraiment ce qui les attend. Que vont-ils découvrir
en rentrant? Que sont devenus leurs proches dont ils sont sans nouvelles
Méditerranée - CONFLUENCES N° 30 ETÉ 1999
10 depuis des semaines? Que sont devenus les centaines de milliers de per-
sonnes déplacées à l'intérieur du Kosovo par les forces de répression de
Milosevic? Les informations éparses, incertaines, incomplètes dont on
peut disposer à leur sujet font craindre le pire. Il est probable que les
découvertes à venir soient moralement insupportables.
Pour la Serbie, d'une autre manière, c'est aussi un formidable gâchis.
absurde et criminelle obstination de Milosevic a conduit ce pays à un
véritable désastre. Le dictateur de Belgrade est désormais obligé d'accep-
ter un accord politique sur des bases qu'il a toujours refusées jusqu'ici.
Nul doute qu'il va chercher encore tous les moyens possibles pour en
retarder et en infléchir l'application mais, quoi qu'il fasse, il est clair que
sa marge de manoeuvre apparaît aujourd'hui fort réduite. Pour en arriver
là, il a dû faire subir à son pays une campagne de bombardements qui a
tué des milliers de personnes et détruit une grande partie de l'infrastruc-
ture et du potentiel économique. Pour le moment il n'existe encore aucu-
ne évaluation globale de ces destructions mais, quand ce bilan sera fait,
on peut s'attendre à ce qu'il soit terrible. Pour le peuple serbe, il s'agit là
d'une situation accablante dont il n'est pas responsable, sauf à considé-
rer que les réactions nationalistes de soutien à son leader ont encore
aggravé les choses puisque Milosevic s'est senti ainsi conforté dans sa
politique d'épuration ethnique. Là aussi on doit s'attendre à ce que les
traumatismes subis au cours de ces semaines de bombardements laissent
des traces profondes dans la population qui a eu le sentiment d'une
énorme injustice même si elle finit un jour par comprendre que son régi-
me en porte l'écrasante responsabilité. De ce point de vue, des clarifica-
tions politiques majeures devraient s'imposer en Serbie dans les
semaines qui viennent.
L'inculpation de Milosevic par le TPY va faire de lui un paria sur le plan
international. Il fait certainement peu de cas du TPY qu'il ne reconnaît
pas mais, quoi qu'il fasse, un processus est en marche auquel il ne pour-
ra donc pas complètement se soustraire à moins que la communauté
internationale ne renie les principes pour lesquels elle s'est battue. Il ne
faut sans doute pas s'attendre à une comparution prochaine de Mil osevic
devant le TPY (Karadjic et Mladic ne sont toujours pas arrêtés) mais déjà
il ne pourra plus sortir de son pays. A terme cela aura donc de graves
conséquences pour lui-même et pour les quelques autres décideurs civils
et militaires qui partagent la très lourde responsabilité de cette épuration
ethnique. Même si on peut s'interroger sur l'opportunité du moment de
son inculpation, il faut comprendre l'importance pour l'avenir de cette
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETÉ 1999
11 irruption de la justice dans les relations internationales : désormais, un
criminel reste un criminel : même s'il est chef d'Etat, il doit rendre des
comptes. C'est vrai en ex-Yougoslavie grâce à la création du TPY, et cela
le sera bientôt de manière beaucoup plus large quand la Cour pénale
internationale, créée en juillet 1998, entrera en fonction. L'arrestation de
Pinochet à Londres s'inscrit dans ce mouvement qui reste encore
embryonnaire et bien imparfait puisqu'un certain nombre de respon-
sables politiques, qui pourtant ont du sang sur les mains, n'ont guère de
souci à se faire tant qu'ils servent les intérêts des grandes puissances
occidentales.
Pour l'Otan, cette quasi-capitulation de Milosevic est certes une victoi-
re mais une victoire amère et sans gloire Les multiples polémiques qui
ces dernières semaines ont fait rage en Europe et aux Etats-Unis ont bien
montré que l'Otan n'avait guère de stratégie adaptée à ce conflit en
dehors de celle de frapper et de frapper encore au mépris des vies
humaines de civils innocents. De nombreux militaires de haut rang se
sont exprimés sur ce sujet pour regretter voire critiquer cette stratégie du
pilonnage systématique. Aux Etats-Unis en particulier beaucoup ont
dénoncé l'abandon de la doctrine Powell (l'ancien chef d'état major amé-
ricain) qui reposait sur un certain nombre de principes dont les actuels
responsables ont pris l'exact contrepied. Cette improvisation a sans doute
permis à Milosevic d'accélérer l'exécution de son plan d'épuration eth-
nique mis au point et déjà entamé bien avant les premiers bombarde-
ments.
Quoi qu'on puisse penser de cette stratégie défaillante qui a sous-esti-
mé les capacités de résistance de l'adversaire et négligé les implications
concrètes de sa mise en oeuvre tant pour les Kosovars que pour le peuple
serbe, les Alliés ont fini par obtenir le résultat qu'ils voulaient:
contraindre Milosevic à arrêter l'épuration ethnique, cette politique de
l'innommable pour reprendre le terme juste et fort du président français.
L'essentiel demeure que les démocraties occidentales ne soient pas res-
tées pétrifiées, immobiles, et impuissantes dans cette frileuse lâcheté qui
leur était devenue si familière notamment à tant de moments décisifs de
la guerre en Bosnie. Cette fois, malgré de multiples contradictions, mal-
gré des divergences d'intérêts, malgré de vives tensions les démocraties
occidentales avec l'aide de la Russie qui a ainsi été réintégrée dans les
sphères de puissance au niveau international, ont montré que les actes
pouvaient suivre les déclarations d'intention.On peut regretter que cette
fermeté ne se soit pas manifestée plus tôt c'est-à-dire avant la l'implosion
de l'ex-Yougoslavie en 1990 et 1991, car cela aurait sans doute évité ce
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ErÉ 1999
12 déferlement de barbarie, mais elle s'est manifestée et c'est cela qui comp-
te aujourd'hui dans ce conflit et surtout pour demain dans d'autres cir-
constances.
Beaucoup ont critiqué le poids des Etats-Unis qui une fois de plus ont
démontré leur puissance tant sur le plan politique que militaire; mais
même s'ils ont raison de se méfier de leur volonté hégémonique, ils ne
doivent pas oubier que leur rôle a été maintes fois décisif pour la défen-
se de valeurs fondamentales. Et sur ce plan, essentiel, les Européens ont
été bien souvent, ici et ailleurs, heureux et soulagés de les voir à leurs
côtés...
C'est en fait d'abord aux Européens de se donner les moyens d'une
plus grande autonomie politique et militaire. Dans cette perspective,
l'Union aura finalement assumé son rôle au moins sur le plan politique
sinon sur le plan militaire où ses moyens demeurent limités si on les
compare à ceux des Etats-Unis. L'issue de cette crise est ainsi largement
due aux efforts des Européens, à leur volonté de faire entrer la Russie
dans le jeu à sa juste place et à leur détermination de voir l'ONU retrou-
ver le rôle central qui doit être le sien. C'est la première fois que l'Union
européenne s'engage avec une telle fermeté et une telle cohésion dans
une crise de cette ampleur.Dans l'ensemble, il faut donc reconnaître
qu'elle a su malgré tout s'imposer et prendre d'utiles initiatives diploma-
tiques. Les Etats-Unis ont dû en tenir compte. Cette grande première
aura certainement des conséquences sur la prise de conscience de l'ab-
solue nécessité pour l'UE de se doter d'une défense crédible et forte au
service d'une véritable politique étrangère. La PESC qui jusque-là n'était
qu'un sigle sans envergure et sans consistance va peut-être commencer
à exister. Ce ne serait pas le moindre des acquis de cette guerre absurde.
Et pour les tâches immenses qui s'annoncent, l'action de l'Union euro-
péenne devrait être décisive : que ce soit pour le retour des réfugiés dans
leurs foyers, l'installation sans doute pour des années d'une force inter-
nationale, la reconstruction du Kosovo et de la Serbie et plus globalement
la recherche de formules politiques susceptibles de garantir la stabilité, la
sécurité et le developpement pour tous les peuples de la région.
Jean-Paul Chagnollaud
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETC 1999
13 La débalkanisation
des Balkans
Jean-Arnault Dérens
Les deux derniers siècles de l'histoire des Balkans ont été
marqués par la progressive affirmation des États-nations
qui, revendiquant chacun un territoire spécifique et
exclusif, ont réussi peu à peu à détruire l'ancienne réalité
multi-religieuse, multi-culturelle et polyglotte de la
région. Le nettoyage ethnique n'est pas une réalité nou-
velle mais un élément constitutif de ces États.
vaut même l'accaparement exclusif d'un territoire et son «net-
toyage» des éléments allogènes, les nationalismes contempo-
ains ont d'abord entrepris de «nationaliser» des réalités hétéro- Ar
doxes, c'est-à-dire de faire entrer la complexité des sentiments identi-
taires des populations dans le moule de quelques «grandes» nations, en
assimilant peu à peu ce que certains appellent les «ethnies intermé-
diaires». Les guerres yougoslaves de 1991-1999, celle de Croatie, celle de
Bosnie et celle du Kosovo, peuvent apparaître comme une des dernières
étapes de cette formation d'Etats-nations homogènes dans la région. Au
prix d'une extrême violence et de la réduction d'une riche complexité
humaine et historique à quelques uns de ses plus petits dénominateurs
communs, l'idée nationale s'est peut-être définitivement imposée dans
les Balkans. Lors d'une conférence de presse tenue durant les frappes de
l'OTAN, le ministre des Affaires étrangères britannique Robin Cook
avançait l'objectif de «débalkaniser les Balkans». Les animateurs du fes-
tival de théâtre alternatif de Podgorica FIAT ont repris cette formule lors
de la dernière édition de cette manifestation, en mai 1999. Le terme de"
balkanisation "est bien sûr fort négativement connoté, mais au final, ce
qui disparaît aujourd'hui, c'est beaucoup de la spécificité des Balkans,
une spécificité nullement vouée à engendrer des guerres, mais qui, issue
de l'héritage ottoman, s'est révélée inadaptée à l'heure des Etats
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETÊ 1999
15 modernes. Comment donc peut-on être Pomak, Shestan ou Goranac ?
Ces petits peuples ne seront sûrement pas invités à prendre part aux
négociations balkaniques, et seul un souci évident de manipulation à
amener le gouvernement serbe à inclure des représentants des Roms, des
Egyptiens et des Goranci du Kosovo dans sa délégation aux négociations
de Rambouillet. Avant d'être une lutte pour des territoire, les conflits
«ethniques» dans les Balkans sont une bataille pour savoir à qui revient
le privilège de constituer un «peuple». Deux stratégies sont possibles
pour les «grands» peuples reconnus comme tels : assimiler de force les
petits groupes réfractaires, ou bien au contraire les mettre en avant pour
tenter d'affaiblir le peuple concurrent.
Machinerie ethnique au Kosovo
Au Kosovo, vivaient en 1945 deux «peuples» et des «minorités natio-
nales». Le constitutionnalisme yougoslave distinguait soigneusement ces
deux catégories. Les «peuples» étaient «peuples constitutifs» de la
Fédération socialiste, et disposait d'une République fédérée comme
«foyer national». Le nombre n'était en aucun cas un argument. Slovènes,
Croates, Serbes, Monténégrins et Macédoniens, disposant d'une
République éponyme, étaient des peuples, et furent bientôt rejoints par
les Musulmans de Bosnie, auxquels la qualité nationale fut reconnue
dans les années 1960 . Par contre, les Hongrois de Voïvodine, les Italiens
d'Istrie ou les Albanais n'étaient que des minorités nationales, car chacun
de ces groupes pouvaient revendiquer un Etat de référence en-dehors de
la Fédération. La constitution de 1963, qui valorisait les compétences des
républiques fédérées au détriment du centre fédéral, passa de fait d'un
système binaire peuples/minorités nationales à un système trinaire
peuples/nationalités/minorités. Les «grandes» minorités, comme les
Albanais, étaient ainsi promus à la catégorie intermédiaire, mais sans
accéder au statut de peuple. La revendication albanaise de voir le Kosovo
devenir une République fédérée de Yougoslavie aurait entraîné l'acces-
sion au statut de peuple, de même que reconnaissance de ce statut de
peuple aux Albanais aurait nécessairement impliqué l'octroi d'une
République... Des centaines d'Albanais du Kosovo sont morts durant les
manifestations de 1981 pour cette reconnaissance symbolique.
En 1945, au Kosovo, vivaient les ressortissants des peuples serbe et
monténégrin, ceux de la minorité albanaise, auxquels s'ajoutaient encore
des Turcs, des Roms, des Slaves musulmans... Les années 1950 furent
marqués par une grande campagne de «turcisation». L'on poussait, sou-
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETÉ 1999
16 Débalkanisation des Balkans
vent par contrainte directe, des Albanais à se déclarer Turcs, dans le but
de faire baisser la part relative des Albanais dans la population totale du
Kosovo, et même d'amener ces nouveaux «Turcs» à émigrer vers la
Turquie . La stratégie du régime consistait donc à valoriser un petit grou-
pe de «troisième catégorie» pour minimiser le poids de la plus grande des
«minorités». Il y avait certes quelques Anatoliens au Kosovo, mais bien
peu nombreux. Par contre, beaucoup de familles, souvent issues des
anciens patriarcats urbains, pratiquaient traditionnellement le bilinguis-
me turco-albanais, et avaient conservé des liens culturels forts avec le
monde turc. Après 1918, les premières vagues de colonisation serbe au
Kosovo avaient déterminé un premier exil vers la Turquie, et beaucoup de
familles avaient des parents installés dans ce pays. Autant de " Turcs "
tout désignés. Par contre, aux heures fastes de l'autonomie albanaise du
Kosovo, de 1974 à 1981, les autorités albanaises multiplièrent les pres-
sions pour que des Turcs des recensements des années 1950 et 1960 se
déclarent à nouveau comme Albanais. Dans le premier cas de figure, le
régime serbe «turcise» de force pour réduire le poids des Albanais, dans
le second cas, les autorités désormais albanaises du Kosovo «albanisent»
de force pour augmenter l'importance de leur communauté. Les Roms
furent victimes du même mouvement, la situation se compliquant par
l'émergence, au Kosovo et surtout en Macédoine, dans les années 1980,
d'une communauté «égyptienne». La déclaration de nationalité étant
libre lors des recensements yougoslaves, une partie de la communauté
rom, pour des raisons de stratégies de pouvoir de quelques leaders, s'était
scindée en deux branches, l'une se disant toujours rom, et l'autre «égyp-
tienne». D'après le recensement de 1994, l'on compte à peu près autant
d'Egyptiens en Macédoine que de Roms.
Les Goranci forment un petit groupe ethnique, au départ étroitement
localisé dans la commune de Dragas, au sud du Kosovo, mais qui assu-
me, à l'échelle yougoslave, beaucoup de caractéristiques d'une «ethnie
professionnelle». En Croatie, en Bosnie comme en Serbie, encore aujour-
d'hui, beaucoup de pâtissiers et de boulangers sont goranci. Les Goranci
sont musulmans, et parlent une langue slave, plus proche de la norme
bulgare que de la norme serbe, encore qu'elle soit truffée d'emprunts
albanais. Les Goranci pratiquent généralement le trilinguisme langue
goranska - serbe - albanais. Ils s'apparentent largement aux Pomaks de
Bulgarie et de Grèce ou aux Torbes de Macédoine, c'est-à-dire des Slaves
bulgaro-macédoniens convertis à l'islam. Serbes et Albanais du Kosovo
ont une même tendance à s'assimiler les Goranci, qui seraient soit des
Serbes convertis, soit des Albanais ayant oublié une part de leur héritage
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETÉ 1999
17 national, et notamment leur langue. Les régimes yougoslaves successifs
préférèrent plutôt reconnaître la spécificité goranska, élément important
de la stratégie de «diversion ethnique» au Kosovo.
La reconnaissance d'un peuple musulman a constitué l'un des choix du
Maréchal Tito sur lesquels on a le plus glosé. Avant cette reconnaissance,
les slaves musulmans de Bosnie et de toute la Yougoslavie ne pouvaient
se définir nationalement que comme Serbes ou Croates, à moins qu'ils ne
préfèrent indiquer, lors des recensements, une appartenance nationale
«indéterminée» ou «yougoslave». En 1969, un plénum du Comité central
du Parti communiste bosniaque reconnaît pleinement le caractère «natio-
nal» de ce groupe. Les Musulmans de Yougoslavie disposent d'un «foyer
national», la République de Bosnie-Herzégovine, mais vivent également
dans de nombreuses autres parties du pays, notamment dans la région
historique du Sandjak de Novi Pazar, partagée entre les républiques de
Serbie et du Monténégro, et au Kosovo. Locuteurs souvent exclusifs du
serbo-croate, les Musulmans du Kosovo partagent néanmoins l'identité
confessionnelle de la grande majorité des Albanais, et à ce titre, ils jouent
par exemple le rôle d'une communauté intermédiaire. Avec le durcisse-
ment de l'antagonisme serbo-albanais dans les années 1980 et 1990, les
Musulmans du Kosovo furent ballottés d'un nationalisme à l'autre. Ils
participent par exemple aux élections clandestines albanaises de 1992 et
1998, mais envoient leurs enfants dans les écoles d'Etat serbes. Les slaves
musulmans de Macédoine, les Torbes, se sont trouvés également dans
une situation délicate. A l'époque communiste, tout était fait pour les dis-
suader de se reconnaître comme tels, et surtout, on les empêcha de se
définir «Musulmans», lorsque cette catégorie nationale fut reconnue. La
politique officielle voulait en effet les pousser à s'assimiler aux
Macédoniens, afin de gonfler les effectifs de ce peuple dont la reconnais-
sance avait été l'une des fiertés du ré gime titiste. La pression se relâcha
dans les années 1970, et les effectifs des Torbes bondirent de 1248 indivi-
dus à 39555 entre les recensements de 1971 et de 1981. Après l'éclate-
ment de la Yougoslavie, les Torbes furent soumis à la pression des partis
politiques albanais de Macédoine, qui les poussèrent à l'assimilation, l'is-
lam se révélant ici encore facteur homogénéisant.
Alors que des raisons tactiques peuvent inciter ponctuellement les
autorités serbes à valoriser la spécificité de petits groupes nationaux, les
deux nationalismes dominants du Kosovo, ainsi que le nationalisme
albanais de Macédoine, simple défalque de son «grand-frère» kosovar,
ont sommé les petites communautés intermédiaires de s'assimiler. Les
intellectuels de tous les camps assument et justifient l'opération, en
CONFLUENCES Méditerranée - N° 30 ETE 1999
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