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L'action Politique des Personnalités et l'idéologie Jacobine

De
352 pages
L'idéologie révolutionnaire du XVIIIe siècle s'est voulue guidée par une philosophie politique conforme au rationalisme des Lumières. L'idéologie jacobine occupe une place à part, en marge des Lumières, dans la mesure où elle se situe dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau. L'auteur s'est proposé d'étudier ses différents aspects, en retraçant les parcours politiques des acteurs qui l'ont incarné, et qui ont été aussi des théoriciens, tels Robespierre, Marat, Saint-Just.
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L'ACTION POLITIQUE DES PERSONNALITÉS ET L'IDÉOLOGIE JACOBINE
Rationalisme et passions révolutionnaires

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions

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@ L'Harmattan, 1998 ISBN 2-7384-6536-6

Michèle ANSART-DOURLEN

L'ACTION POLITIQUE DES PERSONNALITÉS ET L'IDÉOLOGIE JACOBINE
Rationalisme et passions révolutionnaires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Pour et en mémoire

Pieffe

de mes parents

Introduction

«Il y a longtemps que nos grands aînés, un Michelet, un Fustel de Coulanges, nous avaient appris à le reconnaître: l'objet de l'histoire est par nature l'homme, disons mieux... les hommes»1. Un des buts de cet ouvrage est d'aborder des problématiques historiques essentielles à travers l'action de personnalités particulièrement représentatives des crises révolutionnaires. Comment comprendre la notion de "personnalités représentatives" ? Elles ne sont pas l'expression passive d'une situation ou d'un mouvement collectif; elles peuvent aussi devenir des "sujets" qui concentrent et unifient un projet multidimensionnel, social et politique, économique ou éthique. On ne peut les définir seulement, comme Marx, à partir d'une vision déterministe de l'histoire, comme les plus conscientes des tâches historiques à accomplir. Elles désignent aussi, pendant les périodes de mutation, les acteurs qui ont su hâter le cours de l'histoire, cristalliser un projet latent, - tels Sieyès ou Robespierre, - et de même Charles de Gaulle, qui, après l'appel du 18 Juin 1940, devient comme le "symbole" de la Résistance. Les révolutionnaires français ont tous cru à une logique de l' histoire, les ruptures historiques étant légitimées par l'idéologie des Lumières et le progrès de la Raison. Le progrès était conçu par des "libéraux", tels Condorcet et les Girondins, comme un développement continu et nécessaire, - aussi ont-ils pu être débordés par l'irruption de mouvements populaires souvent violents et imprévisibles, qu'ils ont souvent interprétés comme des
1 Marc Bloch, Apologie pour l'histoire, A. Colin, 1974, pp. 34-35. I

symptômes d' "anarchie". Alors que le courant dit "jacobin", proche de la pensée politique et morale de Rousseau, a été amené à ré-interpréter les principes des Lumières, et à élaborer le sens de ruptures décisives, - telles la chute de la royauté et la condamnation du roi, l'action du peuple dit des "sans-culottes, - en voulant trouver un projet commun aux bourgeois révolutionnaires et au "peuple". Ce n'est pas affirmer pour autant que les bourgeois "progressistes", pour avoir redouté la violence populaire, furent hostiles à la République; Condorcet fut l'un des premiers, après la fuite du roi, en Juin 1791, à s'affirmer républicain, et malgré leurs hésitations après la chute de la royauté, on ne peut conclure que les Girondins auraient voulu le retour de la monarchie. Le courant jacobin désigne non seulement l'appartenance au club, qui s'est institué dès 1789, mais l'esprit qui l'a animé, surtout après la chute de la royauté, en Aoùt 1792. Le club a été alors le lieu de rencontres et de discussions des députés Montagnards qui s'opposaient aux Girondins, et ensuite une minorité agissante engagée dans la lutte contre les "factions"l. Robespierre en a été le principal animateur ; Saint-Just y fut affilié après son élection à la Convention; Marat n'y a appartenu qu'après le 10 Août 92 ; il avait été auparavant l'un des membres les plus actifs du club des Cordeliers, dont le recrutement était plus populaire. Mais le club des Jacobins, après la chute de la royauté, était devenu progressivement plus ouvert aux classes laborieuses. Michelet a voulu saisir le sens de la dynamique révolutionnaire à travers les interférences entre les acteurs politiques les plus actifs et influents, et d'autre part les individualités collectives s'exprimant dans les clubs, les sections, les sociétés populaires, ou au cours des mouvements insurrectionnels. Il faut «prendre l'histoire en bas, dans les profondes foules, dans les instincts du peuple»2. La notion "d'instinct" du peuple désigne les élans d'une foule inorganisée, qui est intervenue le 14 Juillet 89 et pendant les journées d'Octobre 89, sous l'impulsion des
1 L'influence du club était sensible dans toute la France; il comportait 2 000 filiales, et il avait 100 000 affiliés. 2 Histoire de la Révolution française, Pléiade, tome 2, p. 1007. II

femmes de Paris, également en Mars 93, lorsque la précarité des denrées a provoqué émeutes et pillages. Mais les mouvements populaires ont aussi pu prendre une forme organisée, et ont donné lieu à des actions concertées, menées par les sections parisiennes et par les Fédérés, en Juillet et en Août 92, avant et pendant la prise des Tuileries!. La notion d'individualité historique recoupe celle de mentalité collective, et selon Michelet elle caractérise des types humains. Ainsi dissocie-t-il un type "cordelier" où naissaient l'initiative et la passion révolutionnaires, (dont étaient des représentants notoires Danton, Desmoulins et Marat), et d'autre part un type "jacobin" dont Robespierre aurait été l'expression typique, et qui se distinguait par l'aptitude à agir en "politique", à canaliser et à organiser les mouvements populaires dans le sens du projet initié par la direction révolutionnaire. Mais l'étude de personnalités typiques (Robespierre, Marat, Saint-Just, Danton) montre que la distinction de Michelet ne rend pas compte de la complexité des attitudes, et met arbitrairement l'accent sur l'incapacité de Robespierre à participer aux émotions et passions populaires. Michelet a pourtant été l'un des initiateurs d'une méthode "compréhensive" voulant décrire les différentes dimensions du vécu historique, déceler les entrecroisements entre l'objectivité des événements et le rôle des "sujets" collectifs et individuels, en Histoire. Les personnalités les plus marquantes ne sont pas "seulement" l'expression des courants collectifs, de leurs aspirations et de leurs conflits, comme le croyait Marx. Michelet, Jaurès, Robert Palmer et les biographes des principaux dirigeants révolutionnaires, tels Jean Massin, Philippe Domecq, ont contribué à montrer comment des sensibilités différentes ont été des éléments souvent importants des décisions adoptées, des projets qui les inspiraient. Leur influence a été fonction de leurs actions, mais aussi du charisme créé par leur talent oratoire, leur art de la persuasion, l'autorité donnée par leur constance et leur
I C'est dans des buts précis que les sections les plus radicales ont préparé les journées de fin Mai et de début Juin 93, pour obtenir la destitution des Girondins. Et il paraît difficile de départager spontanéité et concertation dans les campagnes de déchristianisation, à l'automne 93. ill

intrépidité. Les quatre personnalités dont nous avons choisi de retracer le parcours pendant la Révolution, Robespierre, Marat, Saint-Just, Danton, (le parcours de Danton ayant été abordé plus succintement, car il n'a pas été un théoricien), ne sont pas les seuls dont l'influence et la popularité aient été évidentes. Le girondin Vergniaud, par son talent oratoire, Billaud- Varenne, pour la force et la constance de ses convictions radicales, Condorcet, pour avoir été l'expression typique du rationalisme des Lumières, ont été justement célèbres. Mais ce qui nous a retenus, chez les personnalités dont nous avons interrogé le parcours, les attitudes et traits de caractère qu'ils révèlent, c'est d'avoir été des hommes d'action en même temps que des théoriciens de la Révolution. Contrairement à ce que croyait Marx, leurs réactions personnelles, leurs décisions ou leurs hésitations, ne sont pas des phénomènes super-structurels. Elles montrent qu'ils ont été parfois en lutte constante non seulement contre les obstacles réels qui s'opposaient à leurs projets, mais aussi contre eux-mêmes, -et un exemple frappant en a été donné pendant la dernière phase de la vie politique de Robespierre. Une de leurs originalités, une des sources de leur charisme, c'est, contrairement à ce que pensait Marx, d'avoir voulu dépasser les limites de leur époque, d'avoir été jusqu'au bout de leur volonté et de leurs contradictions, d'avoir réagi en utopistes, d'avoir eu, comme l'écrit Mona Ozouf, «le projet fou, ou magnifique», de «produire et de maîtriser de bout en bout le social»l. Aussi la réflexion doit-elle s'ouvrir à une interprétation d'ordre anthropologique. Il faut tenir compte, dans leurs prises de positions politiques, dans leurs choix idéologiques et moraux, de leur passé, de l'image qu'ils avaient d'eux-mêmes et qu'ils voulaient communiquer, de leurs idéaux, qu'on ne peut réduire à n'être que l'écho de la philosophie des Lumières. Ainsi, l'ascétisme et la religiosité de Robespierre, la violence passionnelle de Marat, les convictions intransigeantes et l'autorité naturelle de Saint-Just, le contrôle d'eux-mêmes de Robespierre et de Saint-Just, ont-ils donné à leur action un style
1 Mona Ozouf, L'homme régénéré, Gallimard, 1989, p. 8. IV

personnel; d'où les attachements qu'ils suscitaient, et les hostilités qu'ils provoquaient. Une importance particulière a été accordée à Robespierre, en raison de ce que depuis 1789 jusqu'au 9 Thermidor, date de sa chute (et qui a été l'achèvement du processus révolutionnaire le plus novateur), il a incarné une forme de radicalité, il a été aussi la personnalité la plus influente du Comité de salut public, en 179~ et 1794. Longtemps resté le symbole de la "terreur d'Etat", pour avoir élaboré le thème des liens entre terreur et vertu, Mathiez et Jean Massin ont fait justice du procès que lui avait fait la postérité, portée à suivre ses détracteurs thermidoriens. Néanmoins, la réputation d'avoir été le principal défenseur de la Terreur est restée latente; or, malgré leur intransigeance, leur détermination à braver tous les dangers pour défendre leurs convictions, on peut constater la précarité du pouvoir de Robespierre, qui s'est effondré en 48 heures à la suite d'un coup de force parlementaire. Par ailleurs, on a tenté de donner consistance à un rapprochement entre l'action du Comité de salut public et la terreur totalitaire, analogie pour le moins contestable et anachronique, et qui, à plusieurs reprises, a provoqué nos réserves et critiques. Ce qui nous a retenus aussi et surtout, ce sont les ambiguïtés et même les contradictions d'une idéologie révolutionnaire se réclamant sans cesse de principes "rationalistes", et particulièrement dans la pensée de Robespierre. La philosophie des Lumières, pénétrée des évidences de la raison, récusait en principe l'appel aux affects et aux passions en politique, et la raison devait s'imposer par ellemême. Mais, chez les Jacobins, chez Saint-Just et Robespierre, la volonté d'atteindre le for intérieur des individus a rencontré l'exigence non seulement de convaincre par une argumentation logique, mais de provoquer la communion de tous dans des passions communes. Ainsi, quelques mois avant leur chute, les Robespierristes sont-ils amenés à faire appel à des croyances collectives et à une religion civile. S'agissait-il seulement d'une dérive vers l'orthodoxie, ou de problèmes qu'un révolutionnaire ne peut éluder? Aussi faut-il réfléchir à la fonction de l'idéologie et des mythes v

fondateurs de leur philosophie et leur action, à leurs visions respectives d'une "nature" humaine à régénérer. Il fallait

sanctionner une rupture radicale avec le passé, oser
désacraliser la royauté, comme en avaient pris conscience les premiers Saint-Just et Robespierre; d'où la décision du régicide, dont nous avons, avec les historiens et les politologues, tenté d'élaborer le sens politique et tragique. Pour faire acte de fondation, il fallait recourir à une utopie qui était anticipatrice de l'avenir, et comme le disait Lakanal, «c'est la Révolution qui nous a expliqué le Contrat Social». Pour comprendre le sens des différents courants de l'idéologie révolutionnaire, ce ne sont pas seulement les philosophes des Lumières qu'il faut invoquer, mais aussi des penseurs du 1ge siècle qui ont voulu, tel Hegel, repenser le cours de l'histoire occidentale à partir de la Révolution française. Et pour comprendre la théorie politique et les attitudes de Marat, sa remise en question du rationalisme politique, son exaltation de l'énergie révolutionnaire, ce sont aussi Machiavel et Nietszche qui peuvent éclairer la dimension anthropologique de sa réflexion politique. Marat a été pendant la Révolution, et il sera resté, pour la majorité des historiens, un "anti-héros" par ses excès verbaux, par ses appels à la violence, par sa personnalité excessive. Mais n' a-t-il pas été pour autant un centre de référence, par sa popularité parmi les sansculottes et par les questions qu'il formulait? Il a interpellé les dirigeants en décelant les apories d'une philosophie trop optimiste de l' homme, en posant sans détours des problèmes qu'ils éludaient: l'instinct de domination n'estil pas ancré dans la nature humaine? N'est-il pas nécessaire de convaincre autant en stimulant les émotions et les passions qu'en usant d'arguments accessibles à la seule raison? N'y a-t-il pas nécessairement antinomie entre la défense des classçs pauvres et les intérêts des possédants et des "hommes d'Etat", -entendant par là les détenteurs du pouvoir exécutif et la classe des administrateurs- ? Sa vision de l'histoire était centrée sur l'instant, et en tant que journaliste, il était à l'écoute des événements journaliers, et surtout des tensions populaires. Qu'est-ce que l'homme? Robespierre avait déjà pressenti le dualisme VI

présent dans la nature humaine, mais c'est Marat qui a mis l'accent sur le conflit entre un instinct de la fraternité présent dans une lutte commune, dans l'enthousiasme désintéressé, -et d'autre part la tendance à l'apathie, ou un désir de domination illimitée. Dans sa pensée et son apologie de l'énergie révolutionnaire apparaît une ambivalence: elle est origine de la passion de la liberté, mais aussi virtuellement passion destructrice. Aussi son action et sa réflexion peuvent annoncer les aspects nihilistes d'une passion non contrôlée. D'où l'effroi provoqué par ce personnage "maudit" chez beaucoup de révolutionnaires, (surtout chez les Girondins). Pour lui, la liberté n'est jamais acquise, et il perçoit une situation de conflit permanent entre "le peuple" et ses oppresseurs. La volonté était pour lui conçue comme une force pulsionnelle, proche de l'instinct populaire; alors que pour les Jacobins, la volonté était indissociable de la vertu collective. La pensée de Marat était pluridimensionnelle: symbole d'un individualisme libertaire, pendant la Révolution, (bien qu'il ait souhaité aussi que soit établie une dictature provisoire), il avait également décelé la force des pulsions de mort. Par ses accents nihilistes, par son observation lucide de la versatilité populaire, il pouvait laisser pressentir les alternances de l'apathie populaire et des irruptions brutales de désirs destructeurs, mouvements sur lesquels devaient s'appuyer les régimes totalitaires. La pensée de Saint-Just n'est pas non plus exempte de contradictions; ne sont-elles pas révélatrices de tensions objectives ,!:pparaissantdans les projets des révolutionnaires jacobins? A l'importance accordée à la question sociale, -à laquelle répondait une dimension anarchiste, dans un manuscrit retrouvé après sa mort: De l'état de nature, de l'état civil, de la cité faisait contrepoint l'utopie d'un état social organisé en fonction d'une morale rigoureuse, et de mœurs étroitement contrôlées par le Législateur, exposés dans un autre manuscrit: Les Fragments d'institutions républicaines. La personnalité et les attitudes de Saint-Just étaient elles-mêmes expressives de ces tensions. Il a été, avec Marat, celui qui a proposé les mesures sociales les plus audacieuses, et aussi l'un de ceux qui ont rempli ,avec dureté et détermination les fonctions d'un homme d'Etat: vu

désigné par le Comité de salut public pour remplir la mission périlleuse d'accusation de révolutionnaires devenus des adversaires, au printemps de 1794, il a été aussi l'un des organisateurs et des chefs de l'armée de l'an II, et un des porte-parole d'un nationalisme combatif. Mais son monolithisme apparent est à interroger: par sa capacité de dédoublement, sa personnalité a pu apparaître énigmatique. Ces personnalités les plus expressives des projets et des difficultés rencontrées par les révolutionnaires apparaissent soit comme des doubles, soit comme représentatives de choix existentiels et politiques opposés. Saint-Just est bien un "double" de Robespierre, par son moralisme, son désintéressement, son héroïsme, -bien qu'il soit apparu plus apte à prendre des décisions rapides, à se comporter comme un chef, ce dont témoigne son action aux armées. Sa personnalité s'opposait à celle de Danton, tribun populaire que son scepticisme a porté souvent à adopter des positions opportunistes. Les problèmes posés par les Jacobins dépassent le contexte historique. Peut-on concevoir une république démocratique sans vertu? Et comment concevoir le terme pluri-signifiant de "vertu" ? Nous avons examiné sa signification morale, la plus évidente; mais aussi essentielle nous est apparue la "vertu" telle que l'envisageaient Machiavel et Montesquieu, comme un esprit collectif qui, pendant la Révolution, s'est exprimé par une volonté indissociable d'une énergie vitale, et que nous avons analysée en nous référant aussi à Nietszche, à Hegel et à Hannah Arendt. Les projets révolutionnaires étaient mûs autant par un volontarisme que par la conviction d'être guidés par le mouvement rationnel de l'histoire; en ce sens, peut sembler non fondée la filiation entre le jacobinisme et la théorie marxiste. Mais on peut relever une homologie entre des attitudes caractéristiques des grands acteurs historiques: le sentiment personnel de fierté, de confiance en soi-même, et d'autre part la vertu patriotique, empreinte de fierté collective, de la volonté, comme le montrait Sieyès, dans Qu'est-ce que le Tiers état ?, de refuser l'humiliation, la soumission à l'arbitraire de la division en castes. Le sentiment national était fait de l'exigence de considération de la nouvelle nation qui devait, vrn

en principe, réunir toutes les couches actives de la société: agriculteurs, artisans, bourgeois éclairés, et d'où était issu le régime républicain; et les personnalités dirigeantes devaient être les porte-parole non pas d'un nationalisme agressif, mais d'une communauté fraternelle. Qu'est-ce qu'une communauté fraternelle? Et comment la légitimer? Ces questions ne peuvent être isolées des problématiques relatives aux notions de "nation" et de "patrie", à l'accord possible entre l'attachement à la nation et une vision démocratique de la société. Sur ce point, Saint-Just, représentant en mission aux armées, nous est apparu exemplaire de la volonté d'introduire des pratiques démocratiques destinées à faire des combattants de l'an II des "citoyens-soldats". Comme le montre l'ouvrage célèbre de Sieyès, Qu'est-ce que le Tiers état ?, dès les débuts de la Révolution, la nation était représentative d'une "unité", d'un rejet des discriminations arbitraires entre les citoyens, de la féodalité, du pouvoir des castes, au nom de l'universalité d'un ordre social qui serait fondé sur la "raison". Mais, comme nous le verrons, à une vision essentiellement intellectuelle de l'idée de nation, s'est progressivement jointe une adhésion d'ordre passionnel aux valeurs "patriotiques", supposant une volonté combative, un attachement charnel à la patrie. Et c'est à l'élaboration par Rousseau de la notion de "patrie" que l'on doit se référer pour saisir le sens d'un attachement affectif, d'autant plus intense, pendant la Révolution, que la nation était menacée par les armées des monarques étrangers, et par une guerre civile latente. La nation n'est plus conçue seulement comme une unité fondée sur des principes rationnels, mais comme une "patrie" unie par des façons de vivre, et par une foi révolutionnaire collective. En même temps, au centre de la pensée de Rousseau, comme chez les révolutionnaires, s'annonçait un débat entre un cosmopolitisme fondé sur les principes universels de la raison, et un patriotisme prenant en considération les caractères spécifique de chaque nation. Ce débat sera repris, et la passion patriotique sera l'une des origines de la Commune, en 1871, lorsque l'identité nationale se trouvera menacée et provoquera des mouvements populaires de défense nationale, enrayés par
IX

un gouvernement plus soucieux de neutraliser les passions populaires que de défendre la nation. Selon Rousseau et les révolutionnaires jacobins, évoquer le sentiment patriotique, c'était aussi supposer qu'il coexiste avec une passion de la liberté. Ce lien d'esprit jacobin entre liberté et patriotisme nous est apparu resurgir, contre les menaces d'asservissement par l'Allemagne nazie, dans la pensée et l'action de Charles de Gaulle, de 1940 à 1944. Ce rapprochement peut apparaître paradoxal, car de Gaulle était un chef militaire en principe opposé aux "désordres" populaires, et les contextes historiques montraient des situations apparemment inversées. En 1789, la vitalité et la détermination du peuple et des bourgeois acquis aux Lumières sont restées un objet d'étonnement et d'admiration; alors qu'en 1940, sont apparus une classe bourgeoise, majoritairement démissionnaire, et un peuple vaincu et encouragé à subir la défaite par le gouvernement de Vichy. D'autre part, l'ampleur des mouvements d'opinion en faveur de la Révolution, au 18esiècle, forme un contraste avec la résignation de la majorité de la population française, en 1940. Néanmoins, la force des convictions, la détermination des acteurs politiques et des mouvements populaires, les événements décisifs de la Révolution, furent guidés par des minorités, et Robespierre était fondé à dire que «la vertu fut toujours en minorité sur la terre»]. De même, malgré l'appel du 18 Juin 1940, c'est une minorité qui décida de s'engager dans le combat contre l'occupant; les mouvements de résistance prirent progressivement de l'ampleur en fonction de la capacité de de Gaulle à rallier une partie de l'armée à la «dissidence», des désillusions à l'égard de Vichy, et des répressions exercées par l'armée d'occupation. C'est sur des points déterminés, sur des attitudes et un style d'action comparables, que la confrontation entre les Jacobins et de Gaulle peut s'imposer; elle permet aussi de déceler des points aveugles dans la philosophie des révolutionnaires, notamment relativement au rôle des
I Cette affirmation fut formulée lorsque, pendant le procès du roi, les Girondins voulurent faire appel au jugement de tout le peuple, et que les Montagnards s'y opposèrent. x

"chefs", qu'ils avaient voulu occulter. De Gaulle avait analysé, dans Le fil de l'épée, avant la guerre, les traits marquants des personnalités aptes à se conduire en "chefs", -mais il a aussi montré, tout au long de son parcours politique, qu'il se refusait à jouer le rôle d'un dictateur. Dans les Discours et messages de 1940 à 1944, auxquels nous nous référons particulièrement, avec flamme, passion et lucidité, il exhortait les Français à la résistance, en évoquant à plusieurs reprises l'action des révolutionnaires et du Comité de salut public. Et en fait, la situation de la France combattante, pendant les années de guerre, pouvait rappeler les menaces auxquelles ont dû faire face les révolutionnaires, à partir de 1792, aux dangers de défaite et de guerre civile. Par ailleurs, de Gaulle, qui apparaissait comme "le Symbole" de la Résistance, pour avoir, dès Juin 40, dénoncé l'armistice, s'appuyait, dans son combat, sur la croyance en un "instinct" populaire, sur la force d'un "patriotisme" inné qu'il voulait raviver. Et sa foi en la Résistance était fondée sur une mémoire historique, rappelant une grandeur nationale incarnée par Jeanne d'Arc, les hommes de "la grande Révolution" (selon son expression), également par Bonaparte et Clémenceau, -alors que les révolutionnaires ont voulu innover radicalement, ce qui était en partie illusoire, comme le montrent leurs réminiscences répétées à la Rome républicaine, également à un rationalisme français dont l'origine remontait au 17e siècle, qui était devenu "militant" au siècle des Lumières. Aussi l'un des centres de notre étude porte-t-il sur les formes de rapports à l'Histoire. De Gaulle évoquait une mémoire historique qui affirmait la pérennité du patriotisme. Mais il avait aussi une conscience aiguë d'une autre dimension de l'histoire vécue: comme les Jacobins, il avait le pouvoir de vivre avec intensité et une lucidité réaliste des événements que l'acteur historique n'aurait pu prévoir, d'où l'obligation de décider sans pouvoir mesurer quelles en seraient les conséquences. Et reste frappant, dans le parcours de de Gaulle, le caractère exceptionnel de la décision prise après l'armistice de 40, choix qui~'aurait pu" ne pas être fait tant il pouvait alors apparaître XI

inopportun, voire insensé. De même, pendant la Révolution, sous la pression des événements et de mouvements populaires inattendus, les décisions pouvaient-elles apparaître comme des prises de position engageant les acteurs bien au-delà de leurs projets initiaux, vers un avenir incertain, qu'il s'agisse de la condamnation du roi, de la création d'un tribunal révolutionnaire, de l'institution du Comité de salut public, annonçant une dictature de fait. Et se trouvait élaborée, dans les écrits de de Gaulle, une philosophie politique de la rupture, du "négatif', selon Hegel, qui n'aurait pu qu'être récusée par l'idéologie rationaliste du I8e siècle: «La France fut faite à coups d'épée», écrivait-il dans La France et son armée1. Et pourtant pourrait s'appliquer à de Gaulle comme aux révolutionnaires du 18e siècle la phrase de Hegel selon laquelle «la liberté de l'homme est morte de la peur de mourif»2. Aussi nous est-il paru nécessaire, au cours de cette étude, de nous interroger sur l'importance des passions et de la violence dans les crises révolutionnaires, d'une lutte pour la reconnaissance toujours renaissante, ce qui conduit à marquer les limites de la raison en Histoire. C'est à partir de la constatation, dans les périodes de crise, de la contingence de l'histoire, qu'apparaît aussi l'action novatrice de personnalités, et de mouvements populaires mûs par une énergie collective, alors que les régimes totalitaires ne s'appuient que sur un pouvoir terroriste et sur des mouvements de masses suggestionnées. Nous nous sommes proposés de saisir le sens d'attitudes et de réactions fondamentales, chez les personnalités que l'on peut qualifier de "révolutionnaires". Apparaît typique leur réceptivité aux traumatismes consécutifs aux mutations historiques; aussi ne peuventelles être saisies qu'en mouvement, à travers les méandres de leurs parcours et de leur capacité à affronter les situations menaçantes. Leur refus du fatalisme et de la résignation était un trait marquant; mais, utopistes, ils étaient en même temps lucides. La capacité à entrevoir un autre avenir sollicitait l'imaginaire; aussi de Gaulle, qui
1 Le fil de l'épée et autres écrits, Plon, 1980, p. 331. 2 Philosophie du droit, Gallimard, 1940, p. 249. XII

voulait «mener les Français par les songes», s'est-il efforcé dans ses messages, pendant la guerre, d'éclairer et de démystifier, en analysant les enjeux du combat qu'il menait. De même, Robespierre a toujours voulu, au cours de son action politique, dans ses discours, expliquer et justifier ses positions. Les individualités devaient posséder le charisme nécessaire pour créer des identifications: identifications primaires, si c'étaient l'émotion et la passion qui, par empathie, étaient communiquées, -ainsi, dans le cas du journaliste Marat et du tribun Danton-, identifications secondaires, lorsqu'elles dépassaient le stade de la réaction instantanée, engageaient la réflexion, l'adhésion à un idéal et une foi vécus consciemment. Cette capacité d'entraînement supposait que les dirigeants révolutionnaires soient doués d'une forte capacité émotionnelle, et d'un tempérament d"'artiste", comme l'avait souligné Michelet, mais qu'ils possèdent aussi le sang-froid qui inspire confiance. Aussi y apparaissent divers types de modèles représentés soit par le fougueux Danton, par le révolté Marat, par des politiques assez contrôlés pour maîtriser leurs élans passionnels tels Robespierre et Saint-Just. Charles de Gaulle alliait à une volonté passionnée de défendre l'autonomie nationale une passion de l'ordre qui en dessinait une figure particulièrement complexe: révolutionnaire, il savait provoquer l'enthousiasme, homme d'Etat, il exerçait une autorité rassurante, aussi sa personnalité présente-t-elle des traits communs avec Robespierre et Saint-Just. Malgré leur complexité, on peut emprunter à Tocqueville la description d'un caractère commun aux différents types de personnalités. Ils manifestaient une étonnante foi en eux-mêmes: «Si les Français qui firent la Révolution étaient plus incrédules que nous en fait de religion, il leur restait au moins une croyance admirable qui nous manque: ils croyaient en eux-mêmes»!. Et il évoquait des représentants «d'une espèce inconnue, qui portèrent l'audace jusqu'à la folie, qu'aucune nouveauté ne put surprendre, aucun scrupule ralentir, et qui n'hésitèrent
1 Tocqueville, L'Ancien 1952, p. 207. Régime et la Révolution, Gallimard, tome 1,

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jamais devant l'exécution d'un dessein»!. Il soulignait leur héroïsme, leurs excès dans la pensée et l'action, pour admirer ces révolutionnaires chez qui on n'avait jamais vu «un patriotisme plus sincère, plus de désintéressement, plus de vraie grandeur»2. On peut retenir de cette analyse un double aspect des individualités révolutionnaires: ils s'identifiaient à leurs personnages, ils étaient engagés entièrement dans l'action, dominés par une idée-force: la souveraineté de la France, pour Charles de Gaulle, la passion d'une liberté toujours menacée par un pouvoir rusé et dominateur pour Marat, une République vertueuse selon les Jacobins Robespierre et Saint-Just. Mais ils manifestaient également des réactions parfois imprévisibles, par fidélité à eux-mêmes, à leur idéal révolutionnaire; aussi rencontraient-ils des antinomies insurmontables, et pouvaient-ils apparaître comme intérieurement divisés. Et leur grandeur et leur sincérité se manifestaient aussi par leur aptitude à s'interroger sur leur action, à vouloir remettre en question leur légitimité, à partir de leurs confrontations avec leurs pairs, et avec les forces populaires. Aussi avons-nous tenté d'analyser l'interrogation sur lui-même et les justifications de Robespierre, dans le discours du 8 Thermidor, avant sa chute; également significatifs sont les moments épisodiques où Charles de Gaulle était tenté de renoncer à la lutte3. Ce qui nous a retenus, au terme de cette étude, c'est une réflexion sur les divisions intérieures des personnalités, sur la dialectique entre tragique subjectif et tragique objectif. Ainsi, pendant la Révolution, les Jacobins s'étaient-ils trouvés face à un dilemme: leur volonté démocratique de fonder les relations inter-individuelles sur le sentiment de fraternité populaire, qu'ils concevaient comme inné, s'est heurtée à la nécessité d'exercer leur pouvoir contre les ennemis extérieurs et intérieurs, et cette situation objectivement tragique les a con<Juitsà utiliser la censure, et finalement un terrorisme d'Etat. Charles de
1 Idem, p. 208. 2 Idem, p. 208. 3 Attitudes qui furent effectivement 1946 puis finalement en 1969. XIV

suivies d'un retrait du pouvoir, en

Gaulle a dû affronter le tragique d'une situation où la nation était soumise à l'occupant nazi; il a opté pour la dissidence, décision tragique, pour un général qui représentait une forme d'autorité légale, et qui a pourtant voulu incarner la France, alors que la majorité des Français restait passive. Peut-il suffire d'expliquer l'obstination à récuser le fatalisme et la soumission par l'idéalisme de "belles âmes", préférant occulter la réalité plutôt que de sacrifier leurs convictions? Les personnalités révolutionnaires transcendaient un idéalisme éthique, par leur capacité à unir en elles des passions apparemment contradictoires: -l'amour et la haine, la lucidité et le désir de vérité, qui s'opposaient en principe à l'investissement passionnel des fins poursuivies. L'héroïsme combattant est aptitude à vivre les contradictions tragiques; les nécessités de l'action exigeaient que soit reconnue la force des pulsions agressives, -et, selon Charles de Gaulle, l'existence d'une lutte toujours renaissante en histoire. Les individualités dont nous avons retracé le parcours n'ont pas été, dans leur action, orientées seulement par un rationalisme humaniste, bien que les révolutionnaires du I8e siècle aient pu paraître adopter, plys que de Gaulle, des attitudes de "belles âmes". Etait-ce grandeur, méconnaissance, ou plutôt illusion de révolutionnaires qui innovaient, et qui ignoraient le potentiel de barbarie qui devait se révéler dans l'histoire du 20e siècle? En effet, ils voulaient dénier qu'ils exerçaient de fait le pouvoir de "chefs", déni qu'ils justifiaient par leur combat contre la ruse et l'arbitraire des gouvernements. Ils avaient aussi l'illusion de pouvoir faire coïncider leur image pour autrui avec la conscience qu'ils avaient d'eux-mêmes; voulant, tels les "héros" des tragédies grecques, coïncider avec leur "être" même, ils se présentaient comme des consciences douées d'une sincérité absolue. En même temps, ils s'éprouvaient comme les initiateurs d'une histoire radicalement nouvelle, d'un commencement absolu, se référant à une transcendance d'ordre religieux. Alors que Charles de Gaulle, au 20e siècle, incarnait une conscience "historique" qui, bien que pénétrée d'un sentiment mystique d'une communication immédiate entre lui-même et le peuple, avait pu mesurer le poids de la violence et xv

même de la barbarie en Histoire. Pour les Jacobins, la nation était l'avènement d'un peuple uni et libéré de toute domination arbitraire, modèle pour toutes les autres nations. Cette vision était d'ailleurs partagée par de Gaulle; mais selon lui il ne pouvait s'agir de renier le passé. La nation devait se concevoir dans le prolongement d'un passé glorieux, car fondateur d'une unité et de valeurs originales; mais il savait aussi que la nation, qui s'était construite à travers les luttes, restait menacée par une régression, sinon par la destruction des valeurs qu'elle avait incarnées.

XVI

PREMIÈRE

PARTIE

Le parcours

de Robespierre

Rationalisme et passions révolutionnaires

Morale

et politique: révolutionnaire

la "foi"

Chapitre

1

L'évolution de Robespierre De la démocratie à la violence révolutionnaire

1

- Robespierre

démocrate

à la Constituante

Jusqu'en juin 1792, Robespierre a été, selon l'expression de son biographe, Jean Massin, «le roc de la démocratie». Dans les années suivantes, il y aura transformation du démocrate, porteur d'idées libérales, qui étaient d'ailleurs révolutionnaires pour l'époque, en un homme politique entraîné par des ruptures brutales avec le passé, dont il voudra, en intellectuel autant qu'en acteur politique, élaborer le sens. Cette évolution passe par une étape décisive, marquée par ses attitudes adoptées avant et après le 10 Août 92, date de l'insurrection qui a provoqué la chute de la royauté. Nous nous proposons de retracer le parcours de Robespierre à partir de Juillet 1792, jusqu'au 9 Thermidor, de dégager les moments forts de son action, et les significations qu'il en a données, au cours du processus révolutionnaire, comme le montreront son action à la Commune du 10 Août, ses prises d~ position lors du procès du roi, ses conduites d'homme d'Etat. Nous nous limiterons à un rappel des principales revendications dont il a été le porte-parole à la Constituante. L'évolution de la pensée politique de Robespierre révèle des attitudes apparemment contradictoires: le démocrate de la Constituante deviendra l'une des personnalités les plus influentes de la période terroriste. «Que d'hommes en un 3

homme», écrivait Michelet dans son Histoire de la Révolutionl. À chaque acteur historique doit correspondre «toute une galerie d'esquisses, chacune à sa date, selon les modifications physiques et morales que subissait l' individu»2. Pourtant, des problématiques essentielles étaient posées dès 1789, témoignant d'attitudes psychologiques constantes, et de choix théoriques qui ne seront pas désavoués par les positions ultérieures de Robespierre. Dans les grands discours prononcés à la Constituante ou aux Jacobins, de 1789 à 1791, il défendait les droits naturels et civiques des citoyens à partir de principes empruntés à la philosophie des Lumières et à Rousseau. Au contraire, Marat, figure révolutionnaire en même temps complémentaire et antinomique, partait d'un point de vue empirique: en observateur aigu de la réalité sociale et politique, révélateur d'un esprit scientifique, il était devenu un agitateur populaire qui devait rapidement acquérir une notoriété, et inquiéter les autorités. Robespierre s'exprimait en tant que député à la Constituante et en intellectuel; ses opinions s'appuyaient sur les démonstrations d'un juriste qui répugnait à l'illégalité si les moyens constitutionnels lui apparaissatent capables de concrétiser ses projets politiques. A la Constituante, sans avoir été méjugé autant que le prétendent certains historiens, il n'était qu'un provincial obscur, dont les discours ne retenaient pas toujours l'attention, et qui ont suscité rapidement réticences et protestations d'une partie de l'Assemblée, à qui ses propositions apparaissaient choquantes et inopportunes. Il s'adressait en fait essentiellement au public populaire des tribunes, à la presse qui lui était favorable, et aux clubs. Son discours sur la liberté de la presse fut lu aux Jacobins, le 9 Mai 1791, et sa motion concernant le marc d'argent devant le club des Cordeliers, le 20 Avril 1790. C'est dans le discours sur la liberté de la presse que sont affirmés les principes guidant ses options
1 Tome 1, op. cit., p. 290. 2 Idem.

4

démocratiques, et aussi des évidences de nature morale que ne contrediront pas ses positions ultérieures. Il faut comprendre son évolution par rapport au contexte historique dans lequel ses discours ont été prononcés. La revendication de la liberté de la presse avait alors pour fin de défendre des journalistes attaqués pour avoir émis des opinions hostiles au pouvoir. Sa position sera modifiée, lorsque la République sera trop menacée pour que les révolutionnaires puissent laisser leurs ennemis royalistes utiliser l'arme de la presse. Les principes dont il partait répondaient à des évidences de la philosophie des Lumières: la loi naturelle, les "droits de l'humanité" imposent de parler au nom de l'homme "universel", et les persécutions dont les philosophes avaient été l'objet rappelaient les droits de chacun à dénoncer «les voiles du mystère» qui «enveloppent les projets ambitieux de ceux qui gouvernent»!. L'évocation des principes justifiait la lutte engagée par des journalistes (tel Marat) persécutés par un pouvoir que ménageaient des critiques trop radicales envers la monarchie et le modérantisme de l'Assemblée Constituante. Il soulignait que la vérité «ne peut sortir que du combat de toutes les idées vraies ou fausses, absurdes ou raisonnables»2. Une opinion doit être confrontée, dans un débat libre, à des opinions contraires; sans liberté d'expression, elle sera sanctionnée arbitrairement, en fonction des intérêts du pouvoir exécutif. Aussi «l'homme ardent et courageux» pourra être proscrit «comme incendiaire par l'homme froid et pusillanime»3. Et il est remarquable, -et prémonitoire, car nous renvoyant à des débats actuels- que si la liberté d'expression est censurée, il n'en est pas de même lorsqu'est permise «la publication de productions licencieuses, qui altèrent les principes de la morale, corrompent les mœurs»4. Comme les philosophes et les révolutionnaires du I8e siècle, Robespierre n'admettait de jugement qu'au nom de
1 Œuvres de Robespierre 2 Idem, p. 205. 3 Idem, p. 205. 4 Idem, p. 209. présentées par Laponneraye. 1840, tome 1, p. 217.

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la "vérité". Là est l'illusion, mais aussi le fondement rationaliste d'une politique qui récusera les manœuvres, les ruses, qui prétendra à la transparence des buts poursuivis, et qui voudra toujours justifier ses positions et affirmations. Comment légitimer cette "vérité" 7 Les démocrates croyaient la fonder à partir du tribunal de "l'opinion publique"l. C'était supposer que cette opinion était assez imprégnée des idées libérales et rationnelles de la philosophie des Lumières pour porter un jugement éclairé. «Pourquoi vous opposez-vous au progrès des Lumières 7 Comment osez-vous arrêter ce commerce de la pensée, que chaque homme a le droit d'entretenir avec tous les esprits, avec le genre humain tout entier 7»2. La référence à des droits imprescriptibles attribués à chaque citoyen était-elle compatible avec l'appel à l'opinion publique 7 Ici apparaît un dilemme entre une idéologie démocratique et individualiste, et d'autre part la notion de volonté générale. En invoquant l'opinion générale, Robespierre adoptait d'ailleurs une position qui à l'époque, était révolutionnaire. Il prenait à témoin le peuple, représentant cette volonté générale que chaque citoyen, par l'expression de ses opinions, peut contribuer à éclairer. «Ce sont les idées qui mènent le monde», rappellera Charles de Gaulle, pendant la guerre; et Robespierre soulignait que la nouveauté des conceptions formulées par «l'homme de génie... qui a devancé l'opinion de son siècle», (il se référait surtout à Rousseau), ne peut d'abord que provoquer envie et scandale3. Mais il ajoutait que «c'est par une action lente et progressive» que des écrits «pleins de raison et d'énergie» peuvent éveiller l'opinion publique; aussi fallait-il instaurer un échange entre l'idéologie révolutionnaire et des citoyens libres d'exprimer leurs opinions. Tout citoyen a le droit de tenter de convaincre l'opinion, mais, de façon apparemment surprenante chez un démocrate soucieux d'emporter la conviction par des
I «L'opinion publique, voilà le seul juge compétent des opinions privées, le seul censeur légitime des écrits», Idem, p. 210. 2 Idem, p. 210. 3 Idem, pp. 207-208. 6

arguments rationnels, Robespierre affirmait que, dans un combat inégal entre «un citoyen isolé» et «un adversaire armé des ressources immenses que donnent un grand crédit et une grande autorité»l, le journaliste ou l'homme politique peuvent critiquer et dé1)oncer sans avoir apporté toutes les preuves: «Dans tout Etat libre, chaque citoyen est une sentinelle de la liberté, qui doit crier au moindre bruit, à la moindre apparence de danger qui la menace»2. Tel était le rôle de Marat, et aussi de Robespierre. Le terrorisme peut sembler latent dans ces affirmations; mais il faut se souvenir de tous les moyens de soudoyer dont disposait la Cour, jusqu'en Août 1792, et de l'étendue de la corruption, dont Mirabeau et également Danton furent les bénéficiaires. Le moralisme de Robespierre s'affirmait déjà: il évoquait le pouvoir de la calomnie, dont il était la cible dans les journaux royalistes. Il choisissait de la traiter par le mépris, par une démarche qu'il reprendra dans différentes circonstances: l'appel à sa conscience. Si les représentants de la nation sont les victimes de la persécution et de la calomnie, elles représentent «le sceau de leur gloire et le témoignage éclatant de leur vertu... ils se reposent, avec une douce confiance sur le suffrage d'une conscience pure, et sur la force de la vérité»3. Seuls les hommes qui peuvent se laisser corrompre redoutent la liberté d'expression, et non «ces hommes incorruptibles... qui n'ont d'autre passion que celle de faire le bonheur et la gloire de leur patrie»4. L'orientation individualiste de l'idéologie révolutionnaire, dans le Discours sur la liberté de la presse, coexistait avec plus de netteté encore avec la volonté d'union patriotique, dans le discours sur les gardes nationales, les 27 et 28 Avril 1791. La discussion portait sur la distinction arbitraire entre citoyens actifs et passifs. Dans le Discours sur l'organisation des gardes nationales, Robespierre défendait les droits naturels; mais était plus novatrice l'image qu'il édifiait d'un peuple uni
1 Idem, p. 215. 2 Idem, p. 217 (c'est nous qui soulignons). 3 Idem, p. 218. 4 Idem, p. 218.

7

et en armes, qui ne devait se concrétiser qu'en 1792 et 1793, après la proclamation de la République. Les citoyens dits "passifs" ne peuvent-ils donc pas bénéficier des droits reconnus en principe à tous? Et comment peuton déclarer que l'on prive de certains droits une catégorie déterminante de citoyens? Ces questions renvoyaient à un problème central: qu'est-ce que "le peuple"? Le fondement du patriotisme était déjà posé. Robespierre dénonçait la menace d'une division de la nation: «On veut diviser la nation en deux classes, dont l'une semblerait armée pour contenir l'autre» 1. Cette ségrégation montrait que l'on se méfiait du peuple: «Cessez de calomnier le peuple, de blasphémer contre votre souverain, en le représentant sans cesse indigne de ses droits, méchant, barbare, corrompu. .. Notre révolution, les crimes de nos ennemis l'attestent, mille traits récents et héroïques qui ne sont chez lui que naturels l' attestent»2. Ce discours dépassait l'idéologie des droits de l'homme, et Robespierre annonçait déjà les conflits ultérieurs entre le peuple et les nouveaux privilégiés. En dissociant citoyens passifs et actifs, il y avait tentative d'ôter au peuple ses moyens de défense; or, il savait que les menaces de répression contre les mouvements populaires restaient bien présentes. Comme il le dira dans un des ses discours sur la guerre, «Coblentz est dans Paris», et non pas seulement au lieu de rassemblement des émigrés royalistes3. Aussi fallait-il armer toute la population acquise à la cause révolutionnaire. Il prenait pour exemple les cantons suisses, où «tout habitant est soldat»4. La situation était incertaine, et la répression par le pouvoir monarchique et les Constituants hostiles à une
I Les citoyens dits "passifs" devaient être exclus de la garde nationale: n'étaient admis que ceux qui payaient un impôt équivalent à plus de trois jounées de travail. Idem, p. 90. 2 Idem, p. 90. 3 Nous reprendrons l'examen de ses discours sur la guerre, au printemps 92, en abordant les problèmes relatifs au nationalisme et au patriotisme révolutionnaires. 4 Idem, p. 92. 8

radicalisation de la révolution devait se confirmer trois mois après, en Juillet 91 : il y avait alors eu massacre, au Champ de Mars, des citoyens qui, après la fuite du roi en Juin 1791, avaient signé une pétition demandant la déchéance du roi, - par la garde nationale, commandée par La Fayette. Robespierre ne pouvait être suivi par l'Assemblée Constituante; en défendant les droits des masses populaires, il dénonçait aussi la peur des députés qui avaient été témoins de la violence insurrectionnelle, et leur volonté d'arrêter le processus révolutionnaire!. Sans ménagement et avec lucidité, il s'écriait: «C'est en vain que vous prétendez diriger, par les petits manèges du charlatanisme et des intrigues de cour, une Révolution dont vous n'êtes pas dignes: vous serez entraînés, comme de faibles insectes, dans son cours irrésistible; vos succès seront passagers, comme le mensonge, et votre honte immortelle comme la vérité»2.
«Vos gardes nationales ne peuvent être que la nation entiè~e armée pour défendre au besoin ses droits... dans tout Etat où une partie de la nation est armée, et l'autre ne l'est pas, la première est maîtresse des destinées de la seconde... être armé pour sa défense personnelle est le droit de tout homme; être armé pour défendre la liberté et l'existence de la commune patrie, est le droit de tout citoyen. Ce droit est aussi sacré que celui de la défense naturelle et dont il est la conséquence, puisque l'intérêt et l'existence de la société sont composés des intérêts et des existences individuelles de ses membres»3.

C'est aussi au nom de «cette sainte égalité qui fait la base du pacte social»4, que Robespierre dénonçait la loi
1 Robespierre est J'un de ceux qui a pensé la Révolution dans les termes d'une évolution nécessaire. Le débat se poursuivra sur ce point, à différents moments cruciaux, comme nous le verrons: les Constituants, puis, de façon plus voilée, les Girondins et les Dantonistes, voudront considérer la Révolution comme "terminée". 2 Idem, p. 91. 3 Idem, p. 86. 4 Idem, p. 86. 9

voulant exclure du droit de vote et d'être élu les citoyens "passifs" dans son discours sur "le marc d'argent"!. La démonstration de Robespierre s'appuyait, avec rigueur, sur la déclaration des droits, notamment sur l'article prescrivant «l'admissibilité de tous à tous les emplois publics, sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents»2. On ne peut parler d'une nation souveraine «quand le plus grand nombre des individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui constituent la souveraineté»3 ; et il opposait l'héroïsme populaire aux bourgeois avides de richesses et aux politiciens intrigants4. Apparaît ici un autre thème central, qui sera repris dans l'action et l'idéologie jacobines, l'interrogation sur l'origine de l'inégalité des fortunes, «qui rassemble toutes les richesses en un petit nombre de mains» : «Ne sont-ce pas les mauvaises lois, les mauvais gouvernements, enfin tous les vices des sociétés corrompues 7»5.Ce discours devait renforcer sa popularité dans les districts parisiens, et aussi l'hostilité des députés de la Constituante qui entendaient conserver les privilèges liés à leur statut de notables et de possédants. Mais dans l'esprit de Robespierre, il ne s'agissait pourtant pas de prétendre effacer l'inégalité des richesses, seulement de la réduire, et, au cours de la Révolution, les mesures prises ne mettront pas vraiment en cause le droit à la propriété. La volonté de créer une unité sociale et politique dépassant l'opposition entre riches et pauvres demeurera le tratt marquant de son projet politique. A la Constituante, à partir de la déclaration des droits, il prendra l'initiative d'autres propositions, et notamment la défense des droits politiques des "hommes de couleur" ;
1 Ne pouvaient voter que ceux qui payaient un impôt équivalent à trois journées de travail. N'étaient éligibles que ceux qui payaient un impôt équivalent à six journées de travail, c'est-à-dire un marc d'argent. N'ayant pu prononcer son discours devant la Constituante, il le lut au club des Cordeliers. 2 Idem, p. 159. 3 Idem, p. 160. 4 «Est-ce aux riches, est-ce aux grands que vous devez cette glorieuse insurrection qui a sauvé la France et vous ?» Idem, p. 170. 5 Idem, p. 166. 10

menaçant les intérêts des colons, elle allait rencontrer des oppositions véhémentes. Un décret, adopté en Mai 1790, avait accordé les droits politiques aux hommes de couleur libres, mais il avait été remis en question sous le prétexte de troubles survenus dans les colonies. Robespierre avait protesté vigoureusement, attaquant «le vœu des commerçants», qui s'opposaient à l'intérêt général. Provoquant des protestations et des murmures, il disait : «Vous nous alléguez sans cesse les droits de l'homme, et vous y avez si peu cru vous-mêmes que vous avez décrété constitutionnellement l' esclavage»l. Il concluait en des termes qui apparaissaient comme une provocation: «Périssent vos colonies, s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté! Je le répète: périssent les colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts»2. C'était toujours au nom d'une interprétation radicale de la déclaration des droits de l'homme, du rejet de la distinction entre citoyens passifs et actifs, que Robespierre s'insurgeait contre les propositions du député Le Chapelier demandant la restriction du droit de pétition aux seuls citoyens actifs, et réclamant des sanctions contre les sociétés et les, clubs qui organiseraient des manifestations collectives. Etaient alors remises en cause la liberté d'expression pour tous, et également les initiatives politiques d'origine populaire, qui auraient pu entraver le vœu profond de la Constituante, et qui était d'ailleurs avoué: mettre un terme à la Révolution, en rester à l'instauration d'une monarchie constitutionnelle. Dans son dernier discours à la Constituante, le 29 Septembre 1791 (la session devant se terminer à la fin de ce mois), Robespierre attaquait violemment les "triumvirs" -Lameth, Duport, Barnave- qui avaient alors un rôle dominant à l'Assemblée. «La Révolution est finie; je veux bien le supposer avec vous, quoique je ne comprenne pas bien le sens que vous attachez à cette proposition, que
1 Intervention du 13 Mai 1791, cité par Mazauric, Robespierre, Ed. Sociales, 1989, p. 109. 2 Idem, p. 109. 11

j'ai entendu répéter avec beaucoup d'affectation»]. Il dénonçait «l'intrigue, la fausseté» de ceux qui «combattent moins pour la cause de la Révolution que pour envahir le pouvoir de dominer sous le nom de monarque», «le zèle exagéré avec lequel ils prescrivent l'obéissance aveugle, en même temps qu'ils proscrivent jusqu'au mot de liberté»2. Il rappelait les motifs de la méfiance dont étaient l'objet «les sociétés d'hommes libres», et «les sociétés patriotiques», pour avoir dénoncé des hommes qui avaient perdu leur popularité, tel La Fayette, commandant la garde nationale lors du massacre du Champs de Mars, -tel Barnave, pour s'être fait le soutien de la Cour. «Est-ce donc un si grand malheur que, dans les circonstances où nous sommes, l'opinion publique, l'esprit public, se développent aux dépens même de la réputation de quelques hommes qui, après avoir servi la cause de la patrie en apparence, ne l'ont trahie qu'avec plus d'audace ?»3. Les propositions de Le Chapelier tendaient à «faire un crime de la surveillance que la raison impose aux peuples mêmes qui jouissent de la liberté»4. C'est avec un profond scepticisme relatif à l'esprit révolutionnaire de l'Assemblée que Robespierre verra s'achever la Constituante. Il attaquait non seulement le groupe des "triumvirs", mais aussi le club des Feuillants, qui s'était constitué en rupture avec le club des Jacobins, le 16 Juillet, lorsque s'annonçait la répression contre ceux qui demandaient la déchéance du roi, après sa fuite et son arrestation à Varennes. Cette désillusion était partagée par tous ceux qui constataient le blocage du processus révolutionnaire, et l'inertie des forces populaires, pendant l'hiver de 91-92. Il faudra la déclaration de guerre, en Avril 1792, -que les Girondins, députés à la Législative, s'étaient pendant des mois employés à encourager et à justifier- et les défaites militaires, pour que, sous la
1 2 3 4 Cité par Idem, p. Idem, p. Idem, p. Mazauric, 137. 139. 137. op. cit. p. 136-137.

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menace de l'invasion des années des monarques étrangers (que souhaitait la Cour), renaisse un élan révolutionnaire. Si, pendant les premières années de la Révolution, Robespierre ne s'était pas déclaré explicitement républicain, à la différence de Desmoulins, de Condorcet, d'Anarchansis Cloots, il n'avait été, pendant la Constituante, nullement étranger aux instincts populaires, contrairement au portrait qu'en a donné Michelet, qui le décrit comme une personnalité "obsessionnelle", entraîné malgré lui dans les tempêtes révolutionnaires1. Il aurait été, toujours selon Michelet, un représentant typique des Jacobins, apte à canaliser et organiser le mouvement populaire, mais à distance des grands mouvements de foule, de l' «audace» et de «la grande initiative qui furent aux Cordelier»2, étranger aux passions spontanées et à l'éloquence de «la parole vibrante et tonnante de Danton», de «l'inextinguible fureur de Marat»3. Nous nous proposons de montrer que, pendant la période décisive d'Août 1792, pendant l'affrontement qui a suivi et mis aux prises Robespierre et la Législative, puis les Girondins, la pensée et l'action de Robespierre ont été inspirées par un projet rationaliste et légaliste, mais qu'elles ont été également orientées par sa capacité d'empathie avec les initiatives révolutionnaires. Il a incarné les principes politiques du rationalisme, mais aussi ses ambiguïtés, et leur remise en question par les passions "patriotiques" . Comment le rôle joué par la personnalité de Robespierre s'est-il confondu avec la passion du peuple en armes et l'action de la Commune révolutionnaire, qui s'était substituée à l'ancienne municipalité, dans la nuit précédant le 10 Août? La question posée porte sur la transformation des attitudes de Robespierre et parallèlement sur les moments décisifs de la lutte
1 «Si l'ensemble d'un patriotisme réel et d'un certain talent, d'une suite, d'une volonté, d'un labeur soutenu, d'un grand instinct de conduite, de tactique des assemblées suffisent pour faire un grand homme, ce nom est dû à Robespierre», Histoire de la Révolution, tome 2, op. cit., p. 1005. 2 Michelet, Idem 3 Idem, tome 1, p. 495. 13