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L'Afrique au futur conditionnel

De
284 pages
Au-delà de la brutalité de la colonisation, les Africains doivent être capables d'interroger leur histoire et leur civilisation afin de déceler les lignes de forces sous-jacentes et les capacités de redressement. Ce livre se veut une esquisse du nouveau dialogue entre Africains : il tient à engager les intellectuels africains, lancer un défi aux dirigeants politiques et inviter les masses populaires et la société civile à se joindre au dialogue pour redynamiser le discours politique.
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L’Afrique au futur conditionnel© L’Harmattan, 2011
5-7,rue de l’Ecole polytechnique ;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56483-1
EAN : 9782296564831MathurinC. Houngnikpo
L’Afrique
au futur conditionnel
L’HarmattanINTRODUCTION
La chute du Mur de Berlin et le lever du rideau de fer qui
séparait l’Est de l’Ouest de l’Europe ont permis un dégel des
relations internationales et redonné, du coup, une seconde lueur
d’espoir aux pays en voie de développement dont la majorité se
trouve sur le continent africain. Il y a toujours eu, à travers
l’Afrique, et ce malgré la répression impitoyable de certains
tenants du pouvoir, une lutte tenace de la société civile pour
rendre les systèmes de gouvernement africains plus ouverts,
imputables, justes et démocratiques. Après des décennies
marquées par un fatalisme qui ne dit pas son nom, lesAfricains,
à tort ou à raison, ont recommencé à croire en l’avènement
d’une aube véritablement nouvelle. Leur nouvel espoir est, cette
fois-ci, nourri par un certain nombre de faits encourageants : la
décadence de certains régimes totalitaires, l’absence de réponses
aux attentes du peuple par d’autres pouvoirs autoritaires, la
lecture par les bailleurs de fonds d’un nouvel évangile selon la
1Démocratie qui fait de ce système politique la condition sine qua
non de l’aide au développement, et un nouveau dialogue sur le
développement au Sud, les pays nantis ayant compris qu’il y va
de leur intérêt de ne pas laisser les pays pauvres s’enfoncer
davantage dans la misère et la maladie.
Il faut ajouter à tout cela une UnionAfricaine (UA), qui, bon
an mal an, et ceci sous la houlette de l’ancien Président de sa
Commission, le Malien Alpha Oumar Konaré, a donné
l’impression de vouloir introduire les donnes d’un renouveau
1 Voir Mathurin Houngnikpo, « The Gospel according to St. Democracy »,
Australian Journal of Politics and History, vol. 49, no. 2 (June 2003), pp. 197-210.économique, politique et social sur le continent. Selon certains,
l’héritier de Nkrumah, continuateur du combat de Cheikh Anta
Diop s’est battu comme il a pu pour l’unité et le redressement
2socio-économique du continent . Malgré les reproches que l’on
pourrait lui adresser concernant la gestion des affaires dans son
Mali natal ou même au niveau de l’UA, toute entreprise humaine
étant perfectible, on se doit de reconnaître au ProfesseurKonaré
sa farouche détermination à faire bouger les choses sur le
continent. La construction unitaire africaine est un travail de
visionnaire mais aussi de fourmi : il n’y a pas de miracles en la
matière. Ainsi, malgré le manque de moyens et sa faible marge
de manœuvre, Konaré a largement contribué à crédibiliser
l’institution d’Addis-Abeba. Son plus grand mérite est d’avoir
prouvé que la symbolique de l’UA préfigure non seulement
l’aura future du continent mais aussi son poids sur l’échiquier
3mondial .
Malgré leurs imperfections et leur faible portée, il y a tout de
même eu des actes que l’on peut relativement qualifier de
révolutionnaires sur le continent. Jusqu’au dégel de la Guerre
Froide à la fin des années 1980, les changements de
gouvernements en Afrique ont eu tendance à ne se faire ni en
douceur, ni pacifiquement. Les coups d’état, naguère mode
courant de renouvellement des dirigeants politiques, étaient
encouragés de l’intérieur et parfois téléguidés de l’extérieur,
tandis que leur légitimité et leur légalité étaient rarement remises
en question.Aujourd’hui, les auteurs de coups d’état sont le plus
souvent traités en parias, vigoureusement condamnés et soumis
à des sanctions, parce que l’Organisation de l’Unité Africaine
(OUA) d’abord, et l’UA ensuite, ont pris des mesures pour
empêcher les changements anticonstitutionnels de
2 Voir Jeune Afrique, «Djandjo » pour Konaré ! Édition en ligne du 25 mai
2008.
3Ibid.
64gouvernement enAfrique .Même si dans la pratique le réalisme
politique oblige les institutions régionales et sous-régionales à
fermer les yeux sur beaucoup de choses, et même à faire du
« deux poids deux mesures », il n’empêche que ce bannissement
des coups d’état enAfrique demeure une première.D’autre part,
le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique
(NOPADA) ou New Partnership forAfrica’sDevelopment (NEPAD
en Anglais), se prévaut aussi d’être un nouvel outil dans les
relations entre l’Afrique et ses partenaires internationaux même
si ce nouvel instrument continue de faire du « sur place ». Le
nouveau mécanisme d’évaluation par les pairs, la mise en place
d’un conseil de paix et de sécurité, la prévision d’une force en
attente, et d’autres actes posés par l’UA pourraient laisser penser
que l’Afrique est finalement prête à s’envoler. On est porté à
croire que l’UA aura la lourde tâche non seulement de mobiliser
les ressources de l’Afrique pour assurer son développement,
mais également de veiller à la bonne gouvernance et
l’instauration de la paix et de la stabilité sur le continent.
D’ailleurs, Toppe estime qu’il va falloir replacer l’Union
Africaine au centre du développement du continent africain,
faire en sorte que cette organisation continentale soit en amont
et en aval du processus de développement de l’Afrique avec,
5bien entendu, le concours desAfricains eux-mêmes .
Après des décennies placées sous le signe de la mauvaise
gestion, de la corruption et d’un leadership inefficace, l’Afrique
semble s’être engagée sur une voie démocratique. Grâce à la
résilience de la société civile, mais plus encore à la coopération
des forces armées (on ne le souligne pas assez), les régimes
autocratiques ont desserré leur emprise sur le pouvoir politique
4 Voir la Décision d’Alger sur les changements anticonstitutionnels de
gouvernement, adoptée en 1999, et la Déclaration de Lomé sur le cadre
pour une réaction face aux changements anticonstitutionnels de
gouvernement, adoptée en 2000.
5 Voir Gilbert Toppe, L’Union Africaine et le développement de l’Afrique,
L’Harmattan, Paris 2010.
7et économique. Contre leur gré, les dirigeants africains ont dû
adopter des réformes politiques et économiques dans leurs pays
respectifs. Malheureusement, les vrais changements sont encore
à venir, car la démocratie africaine, quand elle existe, reste
imparfaite et doit se confronter à des difficultés de taille de la
part de l’establishment militaire. Et comme le résume si bien
Konaté, la situation sur le continent africain laisse à désirer :
Trente ans de paix relative n’ont pu consolider l’unité nationale
alors que [beaucoup de pays africains] ont fixé des limites
drastiques aux soifs de libertés et à l’éthique de la bonne
gouvernance.Et quand il a fallu, comme on le dit rapidement,
‘démocratiser’ dans un contexte de faillite des politiques
publiques, de programmes d’ajustement structurel, de
privatisations, de retraites anticipées, de licenciements massifs,
les partis uniques n’ont concédé que le strict minimum. La
démocratisation à pas forcés a conduit à des faux-semblants
d’institutions et de pratiques qui ont vidé le système
démocratique de sa vertu de légitimation. Dans le même
temps, la prolifération pléthorique des partis politiques,
courtiers en strapontins ministériels, et la saturation de l’espace
public par les sociétés civiles de papier et en papier, ont
désactivé et l’efficacité de la politique et celle du gouvernement.
Dès lors, la montée en légitimité du Souverain, seul maître à
6bord, dépend de ses propres capacités à se limiter .
En dépit de ses richesses énormes, l’Afrique continue de
s’appauvrir, devient de plus en plus isolée, et présente des ironies
et paradoxes de toutes natures. Un exemple épatant est celui de
l’agriculture. Alors qu’elle est un continent essentiellement
agricole, l’Afrique est incapable de se nourrir, forcée d’importer
des denrées alimentaires. Chaque année, la faim chronique et la
malnutrition tuent enAfrique des millions d’êtres humains dont
la majorité se trouve parmi les enfants. Avant de les emporter,
6 Voir Yacouba Konaté,«Paix et développement : les voies et moyens pour
plumer l’œuf », Pambazuka News du 15 mai 2008.
8cette « famine cachée » retarde le développement des enfants,
réduit leur énergie et affaiblit leur système immunitaire. Là ou
sévit la faim, les taux de mortalité des nourrissons et des enfants
de moins de cinq ans sont élevés et l’espérance de vie faible.
L’Afrique sub-saharienne continue à avoir le plus fort taux de
sous-alimentation ainsi que la plus grande augmentation du
nombre de personnes sous-alimentées. Plusieurs millions de
personnes (enfants et femmes notamment) souffrent de carences
en oligo-éléments, leurs régimes alimentaires manquant de
vitamines et de minéraux (vitamineA, fer, iode, zinc et vitamine
C) indispensables à la croissance et au développement de
7l’homme .
Selon TidianeKassé, la crise alimentaire de 2007-2008 traîne
encore ses effets rémanents car l’Afrique en fut pratiquement
l’épicentre. À Dakar, à Nouakchott, à Yaoundé et ailleurs, les
manifestations furent parfois violentes. La faim poussait les
populations dans les rues, mais plus qu’un déficit de disponibilité
alimentaire sur les marchés, c’est la pauvreté qui faisait le lit de la
colère, devant l’impossibilité d’accéder à des produits dont les
prix flambaient sur le marché.Des années plus tard, la faim n’a
pas encore déserté les contrées sub-sahariennes et le problème se
8pose toujours dans les mêmes termes . D’ailleurs, il y a un
phénomène qui, même s’il n’est pas nouveau, prend une allure
inquiétante de par les motivations, les acquéreurs et le rythme
d’acquisition : la location des terres africaines à des sociétés
étrangères. Selon Marion Urban, depuis le temps de
l’administration coloniale, les partenariats État-privé existaient
déjà.Les indépendances ont simplement modifié les
intervenants nationaux.Les contrats peuvent revêtir de multiples
formes avec soit l’importation de main d’œuvre, soit la
participation de petits agriculteurs assistés par les sociétés qui
7Disponible sur http://www.aidh.org/alimentation/4_insecure.htm.
8 Voir Tidiane Kassé, «Le futur de l’agriculture africaine entre tendances et
contradictions », Pambazuka News du 20 avril 2010.
9leur fournissent semences, pesticides et équipement.Les cultures
d’exportation sont bien entendu favorisées.Cette distinction
provoquent des inégalités criantes entre agriculteurs et menacent
9l’équilibre des productions alimentaires locales . Toutefois, les
gouvernements africains ont multiplié les contrats de location de
terres agricoles à des sociétés étrangères au cours de ces
dernières années. Hold-up des terres agricoles pour certains,
véritable opportunité de développement pour les autres, la
location ou l’achat des terres arables divise experts, politiques et
autres responsables associatifs. Pendant que les théoriciens
polémiquent sur le bien-fondé de cette situation, l’inquiétude des
populations africaines grandit comme l’a démontré une enquête
réalisée par Alexandra Renard, Melissa Bell et Mounia Ben
10Aïssa .
Pour Dame Jeanne Zoundjihékpon, militante à l’ONG
internationale GRAIN en Afrique francophone, l’accaparement
des terres arables a de nombreuses conséquences néfastes sur les
populations. « La terre est à la base de la vie sociale enAfrique.
Si les paysans vendent leurs terres, ce sont toutes les valeurs
traditionnelles qui se perdent, tout le tissu social qui se déchire.
Mais pas seulement, la sécurité alimentaire est aussi menacée.
Les petits paysans dépendront de ce que les nouveaux
exploitants produiront et des prix qui leur seront imposés. Les
denrées alimentaires seront d’autant plus chères si la production
agricole est destinée à la fabrication de biocarburants.Enfin, les
monocultures pratiquées sur des surfaces importantes mettent
11directement en danger la biodiversité locale ». D’ailleurs, dans
un rapport publié en septembre 2010 et intitulé Rising Global
9 VoirMarion Urban, « Terres africaines à louer », RFI, édition en ligne du 09
avril 2010.
10 Voir Alexandra Renard, Melissa Bell et Mounia Ben Aïssa, «Compétition
économique : vers les agro-guerres de demain ? », Intelligence Économique,
édition en ligne du 24 décembre 2009 ; disponible sur
http://farmlandgrab.org/9987.
11 VoirAlexandra Renard,MelissaBell etMouniaBenAïssa, op. cit.
10Interest in Farmland : Can it yield sustainable and equitable benefits
(L’intérêt croissant pour les terres agricoles dans le monde peut-
12il générer des bénéfices équitables à long terme ?) , la Banque
mondiale a dressé un tableau inquiétant de cette ruée vers la
terre, en démontrant que la mainmise des investisseurs sur les
terres cultivables s’accentue dans les pays en développement,
notamment enAfrique. Il s’est avéré que depuis la forte hausse
des matières premières agricoles qui a provoqué les émeutes de
la faim en 2008, le rachat des terres arables est devenu la priorité
de nombreux pays pour assurer leur autosuffisance alimentaire.
Selon le rapport, 45 millions d’hectares ont fait l’objet de
13transactions en 2009 contre 4 millions entre 1998 et 2008 .
L’autre menace, très sérieuse et dont on ne parle pas assez,
c’est le trafic de stupéfiants et son impact sur le développement,
surtout en Afrique de l’Ouest. Sous la coupe des cartels de
drogue, l’Afrique demeure pour le moment incapable d’affronter
ce phénomène.Dans son livre intituléAfrique noire, poudre blanche,
Christophe Champin a levé le voile sur ce développement
fulgurant du trafic de cocaïne qui fait peser une lourde menace
14sur l’Afrique . Il a expliqué que depuis le début des années
2000, les cartels latino-américains de la drogue ont investi le
continent. Pour approvisionner le marché européen, qui a
explosé ces dix dernières années, les organisations criminelles,
notamment colombiennes, cherchent de nouvelles « routes »
pour amener leur marchandise à bon port en échappant aux
contrôles des polices européennes et américaines. Après les
Caraïbes, le continent africain est ainsi devenu leur « nouvelle
frontière ». Grâce à la corruption et à la faiblesse du système
sécuritaire de certains pays, les narcotrafiquants ont réussi à faire
12Banque mondiale, RisingGlobal Interest inFarmland:Can it yield sustainable and
equitable benefits, Washington,DC, 2010.
13 Voir Myriam Berber, «Course aux terres arables : un rapport alarmant »,
JeuneAfrique, édition en lignedu 09 septembre 2010.
14 Voir Christophe Champin, Afrique noire, poudre blanche : l’Afrique sous la coupe
des cartels de la drogue,André Versailles, Paris 2009.
11de certainsÉtats ouest-africains de véritables plaques tournantes.
Les quantités saisies ont grimpé en flèche : de moins d’une
tonne, avant 2005, à 33 tonnes, entre 2005 et 2007. D’après
Champin, l’Afrique et la drogue ont une vieille histoire
commune. L’héroïne du Sud asiatique y transite depuis une
bonne trentaine d’années. Le cannabis y est cultivé à peu près
partout.Mais l’ampleur et la soudaineté de la croissance du trafic
de cocaïne dans cette partie du monde est inquiétante. En
Amérique du Sud et en Amérique centrale, les organisations
criminelles liées à la drogue sont parvenues à déstabiliser des
États. Certains pays africains pourraient connaître le même
15sort .
Selon de nombreux universitaires, les obstacles principaux au
développement économique et social de l’Afrique sont la
gouvernance médiocre, l’absence de la primauté du droit, et les
systèmes politiques autoritaires et verrouillés. La simple réalité
est que les pouvoirs publics africains ont failli à leur devoir. Si
l’on prend les politiques publiques comme étant un ensemble
d’actions que le gouvernement ou l’autorité publique élabore
pour régler un problème, une question d’ordre public, la plupart
des dirigeants politiques africains ont échoué. En principe, une
politique publique implique une série d’actions qui doivent être
suivies pour atteindre ses buts, pour satisfaire les besoins des
populations, promouvoir la res publica, plutôt que pour satisfaire
16les besoins des dirigeants du gouvernement . Or, en Afrique,
tout porte à croire que le pouvoir politique a plutôt été privatisé.
Dans l’idéal, les politiques publiques du continent doivent
assurer un ordre politique stable et surtout sécuritaire, la
consolidation politique et économique des indépendances
17nationales, et la construction de l’unité nationale . Comme
15 VoirChampin, op. cit.
16 VoirClaudineDesjardins, «LeDéveloppement de l’Afrique et ses entraves
politiques », Document publié le 13 juillet 2005, disponible sur
http://www.penserpouragir.org/spip.php?article162.
17 VoirDesjardins, op. cit.
12l’affirme d’ailleurs Ngonzola-Ntalaja, « toute politique publique
doit inclure les concepts de croissance économique, de
développement, de nation-building et de capacité de
18dé veloppement de l’État ».
Malheureusement, les tout premiers dirigeants politiques
post-coloniaux n’ont pas bien mûri la question de la
construction nationale (nation-building). Dans leur désir affiché
d’aller vers des États unitaires en vue d’un développement
rapide, ils ont imposé une unicité de pensée idéologique à
laquelle il fallait adhérer ou périr : le parti unique qui n’admet pas
de dissension. Quant à la deuxième génération de leaders
africains, y compris leurs successeurs, ils ont pour la plupart
démontré qu’ils n’avaient ni vision ni boussole et ont plutôt
emmené le continent vers une impasse.Et comme le ditGérard
Leleu, de façon caricaturale, dans la préface de 12 Attitudes-Clés
pour Vivre en Plénitude avec Soi, les Autres et son Environnement
d’Yvon Delvoye, « le malheur de l’humanité depuis des milliers
d’années est venu du fait que ses dirigeants étaient de grands
malades mentaux qui ont su exploiter la face sombre de leurs
sujets.Certes, il y a eu de grands sages mais leurs successeurs les
19ont trahis en raison de leur ego ». Même si les intentions
étaient bonnes dans certains cas, au final, tous les partis uniques
ont échoué car l’Africain aime par nature le dialogue, le débat, la
contradiction avant le consensus. Animés par leur farouche
détermination de se maintenir au pouvoir, les dirigeants
politiques africains n’ont pas suffisamment médité
l’avertissement qu’avaient énoncé les vieux villageois du roman
Sous l’orage, à savoir : « Un chef qui fait trembler est comme une
grosse pierre qui barre une piste. Les voyageurs l’évitent, la
contournent, puis un jour, ils s’aperçoivent que le chemin serait
18Georges Nzongola-Ntalaja, Revolution andCounter-Revolution inAfrica:Essays
inContemporary Politics, ZedBooks,London, UK 1987, pp. 75-76.
19Gérard Leleu, « Préface » de 12Attitudes-Clés pour Vivre en Plénitude avec Soi,
lesAutres et sonEnvironnement par YvonDelvoye,Éditions Jouvence, Saint-
Julien-en-Genevois 2010.
13moins long s’il n’y avait pas la pierre, alors ils viennent en grand
20nombre et la déplacent ».Cette formule se retrouve aussi dans
l’aphorisme de Yambo Ouologuem quand il dit : « il est plus
facile de soumettre un peuple que de le maintenir dans la
21soumission ».
22 23Le départ duBwana Kitoko ou des banoko avait suscité une
grande joie parce que lesAfricains croyaient, (il s’est avéré à tort)
que les choses allaient changer en bien sous la direction des
leurs. Malheureusement, cette joie ne fut que de courte durée
car, à cette euphorie succéda un chapelet de malheurs : la
famine, la diminution de la durée de vie, la réapparition de
maladies jadis disparues pendant la colonisation, l’accroissement
du taux de mortalité infantile, la suppression de la gratuité
scolaire, de la bourse universitaire, la modicité de la solde de
militaires et de fonctionnaires, la fermeture de cantines dans des
camps militaires, la confiscation de toutes les libertés acquises à
l’époque coloniale au prix du sang... À la place du bonheur
promis au peuple africain par les pères de l’indépendance et leurs
dauphins qui leur ont succédé au pouvoir, apparurent des pères
fondateurs de partis uniques exigeant désormais tous les
pouvoirs politiques pour eux seuls.En plus d’être des présidents
fondateurs, ils étaient aussi des guides éclairés et des grands
timoniers dont le pouvoir se caractérisait davantage par la vie
luxuriante et la gabegie financière. En fait, il s’agissait pour la
plupart d’entre eux d’hommes d’État sans aucun idéal politique
et œuvrant plus pour le renforcement de leurs pouvoirs
politiques et économiques, fondements même de l’ascension
20 SeydouBadian, Sous l’Orage, Présence africaine, Paris 1963, p. 108.
21 Yambo Ouologuem, LeDevoir de violence,Le serpent à plumes, Paris 2003, p.
248.
22Le bon chef ou « leBlanc » en Lingala, langue parlée dans les deuxCongo.
23Banoko ou«Oncles », c’est l’appellation des anciens colons en République
Démocratique duCongo.
1424sociale .C’est alors dans une ambiance de soumission totale que
la plupart des Africains ont vécu jusqu’au dégel de la Guerre
Froide.
Dans une certaine mesure, la liberté politique en Afrique a
gagné du terrain depuis l’historique Conférence nationale du
Bénin en février 1990. A la surprise générale, le gouvernement
25du Kaméléon a capitulé sous le poids des revendications
économiques et sociales qui devinrent politiques. Une
conférence qui a réuni toutes les sensibilités politiques (les forces
vives de la nation) et qui a déclenché une renaissance politique
non seulement auBénin mais aussi dans d’autres pays africains.
Certes, les résultats n’ont pas été identiques partout. Selon le
pays, les acteurs et les enjeux, les difficultés ont été plus ou
26moins importantes . Néanmoins, la détermination d’enclencher
un processus démocratique se voyait partout. Deux décennies
après, la démocratisation semble n’être encore malheureusement
27qu’à ses balbutiements .D’ailleurs, lesBéninois eux-mêmes ont
été obligés de reconnaître lors du vingtième anniversaire de cet
événement historique en 2010, l’écart entre l’esprit de leur
conférence nationale et la réalité sur le terrain. De toute
évidence, au Bénin comme dans certains autres pays africains,
24 Voir Jean-Paul Bwana, « Où va le continent noir et sa classe politique :
L’Afrique noire est-elle condamnée à disparaître ; le désastre de
l’irresponsabilité politique », posté le 14/09/2007, disponible sur
http://www.spcm.org/Journal/spip.php?article15119.
25 Surnomdu Général Mathieu Kérékou qui régna sur le Bénin de 1972 à
1991 et de 1996 à 2006.
26 Voir Fabien Eboussi-Boulaga, Les Conférences nationales en Afrique noire: une
affaire à suivre, Karthala, Paris 1993. Le Bénin a organisé la première
Conférence Nationale qui s’est tenue du 19 au 28 février 1990.Ensuite, les
Conférences nationales se sont réunies respectivement au Gabon (mars-
avril 1990), auCongo (février-juin 1991), au Niger (juillet-novembre 1991),
au Mali (juillet-août 1991), au Togo (juillet-août 1991), au Zaïre (décembre
1991-décembre 1992), au Tchad (janvier-avril 1993).
27 VoirChristopherFomunyoh, «Democratization inFits and Starts », Journal
ofDemocracy, vol. 12, no. 3 (2001), pp. 35-70.
15des progrès remarquables ont été faits au niveau politique et
formel du multipartisme, de l’organisation régulière d’élections
même si elles ne sont pas toujours libres et transparentes, et du
28champ d’action de la société civile . Cependant, la démocratie
en Afrique manque de profondeur ou d’ampleur car si elle est
plus étendue (quantité), elle demeure beaucoup plus frêle
29(qualité) selonDiamond.La démocratie africaine est clairement
en chantier et le travail à abattre demeure colossal. D’ailleurs,
dans une interview accordée à RFI en mars 2008, SeydouBadian
n’incriminait-il pas le « gavage démocratique » imposé par le
Président Mitterrand à la Baule en 1990 ? Il a non seulement
déploré la transformation des ethnies et des religions en partis
politiques et le manque de gestion consensuelle des pays
africains, mais aussi et surtout imploré les africains d’exiger une
démocratisation effective.
Beaucoup de pays avaient entamé une transition
démocratique en amendant leur constitution ou en adoptant une
nouvelle, et en instaurant le multipartisme et la liberté de presse
et d’association. Toutefois, ils se sont tous heurtés à de
nombreux problèmes tant dans la mise en place concrète de la
démocratie que dans l’adaptation de ce système à leurs sociétés.
D’ailleurs, il n’est pas évident que certains veuillent
effectivement de la démocratie dans leur pays. Les processus de
transition quand ils ne sont pas avortés d’emblée ou mort-nés,
peinent à s’installer. Après deux décennies de rêve, les africains
se rendent progressivement compte que leur espoir tarde à se
transformer en réalité et craignent plutôt un cauchemar. Malgré
les actes posés ici et là par quelques courageux leaders, l’essentiel
du continent refuse d’avancer dans le chemin d’une vraie
démocratie. En fait, les africains se demandent si l’engouement
28 Emmanuel Gyimah-Boadi, «Africa: The Quality of Political Reform », in
E. Gyimah-Boadi, ed. Democratic Reform in Africa: The Quality of Progress,
Lynne Rienner Publishers,Boulder,CO 2004, pp. 5-27.
29 Voir Larry Diamond, Developing Democracy: Toward Consolidation, Johns
Hopkins University Press,Baltimore,MD 1999.
16démocratique observé au début des années 1990 n’était pas
plutôt un subterfuge, une stratégie, ou simplement un leurre.
Sinon, comment comprendre le blocage qu’on observe en ce
moment sur le continent ? Il y a un déficit démocratique criant
qui continue de s’aggraver au fil des jours. Même certains pays
dans lesquels l’opposition avait joué un rôle déterminant voient
cette opposition maintenant au pouvoir se comporter comme les
dictateurs d’hier. D’ailleurs, le triste spectacle que le scénario
ivoirien a offert avec, à la fin d’élections relativement
acceptables, deux présidents pour un seul pays, est la preuve de
la déplorable santé politique du continent. Selon Yabi, c’est dans
une « ambiance de requiem pour la démocratie et les libertés que
Laurent Gbagbo a prêté serment le samedi 4 décembre 2010
devant le Conseil constitutionnel qui l’a déclaré vainqueur de
l’élection la veille.Huit années de médiations, d’accords de paix,
de présence de forces internationales, d’enfoncement d’une
majorité d’Ivoiriens dans la pauvreté, d’enrichissement accéléré
d’une poignée d’élites politiques et militaires de tous bords et de
toutes origines, d’effondrement du système éducatif et des
30valeurs collectives pour en arriver là ? ». C’est à croire que le
pouvoir en lui-même a quelque chose d’impur et d’irrationnel.
Ceux qui hier haranguaient les foules, décriaient les
malversations en tout genre des régimes politiques qu’ils
combattaient, sont aujourd’hui les dictateurs que d’autres forces
de progrès doivent combattre, rendant le processus
démocratique sur le continent problématique au mieux.
Certes, il est un peu tôt pour faire une évaluation appropriée
du processus démocratique enAfrique, surtout lorsque l’on voit
tous les problèmes auxquels les démocraties dites avancées
continuent de faire face après des siècles d’expérimentation. Et
aussi quand on sait que la démocratie n’est pas une fin en soi,
mais plutôt un moyen pour une fin, il faut être prudent dans
30 Voir Gilles O. Yabi, «Côte d’Ivoire : requiem pour la démocratie », Jeune
Afrique, édition en ligne du 06 décembre 2010.
17l’évaluation que l’on fait de ce qui se passe sur le continent. La
démocratie est un processus qui a besoin d’être régulièrement
affûté. Cela dit, on peut tout de même observer, en amont, les
indices de départ de toute démocratie pour juger ou tout au
moins spéculer sur les résultats en aval. En Afrique, le premier
constat est celui d’une rhétorique abondante. Tout le monde a
compris qu’il faut désormais faire le jeu de la démocratie même
quand on n’y croit pas. Ainsi les démocrateurs, dictateurs d’hier
devenus démocrates par la force des choses, éprouvent
d’énormes difficultés à respecter les règles du jeu démocratique.
Dans beaucoup de pays africains, l’apparence démocratique
cache des réalités très inquiétantes pour l’avenir de la démocratie
sur le continent. Force est de constater que la réalité et les
évolutions sur le terrain ont révélé un certain décalage entre les
professions de foi ou les « bonnes intentions » et les « actes
tangibles » devant accompagner lesdites intentions.D’ailleurs, le
nouveau phénomène de la succession dynastique en plus de la
nature même des élections par lesquelles les « fistons » prennent
la place de leurs géniteurs montrent bien les limites de la
démocratisation enAfrique.
En vérité, il ne pouvait en être autrement quand on revoit les
conditions dans lesquelles des événements internes et externes
au continent ont imposé cette mutation.Dans la plupart des cas,
il s’est agit d’une démocratie par césarienne dont les chances de
survie étaient limitées. La démocratie est un phénomène qui a
besoin d’un temps de gestation avant éclosion. S’il est vrai
qu’elle était en gestation depuis la fin de la colonisation à cause
des nombreuses revendications politiques, la démocratie
africaine semble avoir surpris même ses ardents défenseurs.
Finalement, les dirigeants africains ont cédé plus facilement aux
pressions extérieures qu’à l’écho de la rue, même si celui-ci a eu
un impact indéniable. C’est ceci qui explique l’aptitude des
politiciens africains à accommoder les demandes des bailleurs de
fonds, laissant leurs concitoyens sur leur soif d’une mutation
authentique. On leur a servi pour la plupart des accoutrements
18d’une démocratie en s’assurant que le système lui-même
demeure un épouvantail. Pendant longtemps, d’aucuns, pour
camoufler leur malaise à l’égard de la démocratisation, ont
estimé que la démocratie n’avait pas de racines dans la culture
traditionnelle africaine, et qu’il s’agirait plutôt d’un produit
d’importation dont il faut se méfier. L’ancien président français
Jacques Chirac n’avait-il pas déclaré à Abidjan en février 1990
que l’Afrique n’était pas mûre pour la démocratie ? Mais la
réalité est que même les sociétés occidentales que l’on prend
aujourd’hui comme point de référence ne sont pas « nées
démocrates ».Des monarques européens, tels queLouis XIV ou
Napoléon Bonaparte, n’avaient pas la même conception de la
bonne gouvernance que celle qui inspire, du moins
théoriquement, le fonctionnement des États occidentaux
d’aujourd’hui. Même enEurope, la démocratie n’a jamais été de
l’ordre du « naturel » et elle n’a pu s’imposer qu’après de longues
31luttes . D’ailleurs, des grands canons de la connaissance ont
combattu farouchement l’avènement de la démocratie.
La démocratie à l’occidentale n’est pas nécessairement bien
enracinée dans l’esprit d’un certain nombre de dirigeants
africains. Soutenant l’idée que la démocratie en Afrique se
développe sous le signe d’un « néoplatonisme » politique qui se
caractérise par le primat de la forme sur le contenu et qui dénie
la souveraineté du peuple, Nzinzi maintient que l’obstacle
démocratique aurait un fondement culturel, mais qui ne serait
pas spécifiquement africain :
En Afrique, au lieu qu’il y ait réception de l’expérience
démocratique, il y a plutôt « adaptation », c’est-à-dire
édulcoration ou falsification en expérience idéologique. Cette
contrefaçon a été d’autant plus facilitée qu’elle s’est opérée sur
le terreau, non pas d’une idéologie progressiste – tel le
consciencisme de N’Krumah, qui cherchait à dialectiser, donc à
31 Robert Buijtenhuijs, «La Démocratie n’a pas d’ancêtres. Et alors?»,
PolitiqueAfricaine 1990, p. 136.
19universaliser l’expérience politique africaine en enrichissant son
communalisme traditionnel des apports chrétiens et
musulmans –, mais sur celui de la différence, dont on a
dénoncé vigoureusement le conservatisme, qui se fait au
moyen de la substitution des substantifs par les prédicats, donc
32de façon formaliste .
Dans presque tous les pays africains, il y a la panoplie
d’institutions qui constituent les différentes composantes d’une
démocratie libérale, à savoir les trois branches du
gouvernement : l’Exécutif, leLégislatif et leJudiciaire.Mais alors
que ces institutions sont supposées être indépendantes l’une de
l’autre, la réalité est tout autre. Ce principe fondamental est
respecté dans très peu de pays. Souvent, c’est le Président à vie,
ou devrais-je dire, à mort, qui dirige de main de maître, même si
c’est dans l’ombre, toutes « ses » institutions. Très souvent, c’est
plutôt un simple jeu de partage de poste pour services rendus
qui détermine les attributions même si des élections les
confirment par la suite. L’indépendance des institutions comme
celles qui supervisent les élections ou celles censées trancher en
cas de litige reste problématique dans beaucoup de cas. Les
responsables desdites institutions étant très souvent à la solde de
leurs « maîtres », les résultats peuvent être aisément anticipés.
Les monarchies voilées ont instauré un système très élaboré qui
permet leur pérennisation « démocratique » au pouvoir. Le
drame Kenyan, suite à des élections truquées, illustre,
malheureusement, très bien ce genre de phénomène :
En décembre 2007, alors que le Kenya semblait être dans une
phase légitime et régulière d’alternance du pouvoir, Raila
Odinga devança Kibaki dans le ballottage des élections
présidentielles ; dans le même temps, beaucoup de ministres
occupant des postes importants et plus de la moitié des
32 Pierre Nzinzi, «La Démocratie en Afrique : L’Ascendant Platonicien »,
PolitiqueAfricaine, no. 77, mars 2000, pp. 73-74.
20parlementaires furent défaits. Cependant, comme cela s’était
déjà produit si souvent en Afrique, un gouvernement que les
électeurs avaient rejeté choisit d’annuler cette décision,
déchaînant la violence dans l’État et provoquant des luttes
interethniques qui coûtèrent la vie de centaines de personnes et
engendrèrent un recul significatif de la stabilité économique et
33de la croissance.
D’ailleurs, la situation auKenya a révélé un autre paradoxe dont
seuls les dirigeants africains ont le secret. Pour « calmer les
esprits », l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies, le
Ghanéen Kofi Annan a négocié un gouvernement d’union
nationale qui comporte plus de quarante ministres qui gagnent
chacun près de 17.000 dollars américains mensuels, pendant que
la population subit son calvaire quotidien.Dans le même temps,
les autorités se demandent où trouver de l’argent pour reloger ou
retourner les réfugiés ou déplacés internes. Il convient de
rappeler qu’auKenya, 60% de la population vit avec moins d’un
dollar américain par jour et que les députés Kenyans comptent
déjà parmi les parlementaires les mieux payés au monde avec
10.000 euros de salaire mensuel ; ce qui représente dix années de
salaire de base d’un fonctionnaire Kenyan. Et comme pour
enfoncer davantage le clou, ils ont proposé de s’octroyer une
augmentation de 25% en juillet 2010.Dans un pays où le revenu
annuel par habitant est d’environ 560 euros, les parlementaires
ont estimé qu’après impôt leurs émoluments sur l’année devront
désormais approcher les 100 000 euros. Grands princes, ils ont
également décidé que le salaire du Premier ministre soit porté à
380 000 euros par an.Ce qui est tout de même 30% de plus que
son homologue britannique ou 10% de mieux que le locataire de
la Maison Blanche. Pour justifier leur augmentation, les
33 Richard Joseph, « Progrès et reculs de la démocratie en Afrique : les défis
d’une région frontière », Journal ofDemocracy, vol. 19, no. 2 (2008), p. 41.
21parlementaires expliquent qu’ils doivent reverser une partie de
34leurs revenus à leurs administrés et à leurs électeurs .
Les enjeux politiques sont en Afrique devenus le terreau
fertile à partir duquel les uns s’ingénient à maintenir leurs
anciens privilèges et leurs prééminences, et les autres à améliorer
leur sort par une représentation politique et une affirmation de
soi.Ce jeu de remise en cause des anciens ordres contribue à la
reproduction « mécanique » de deux camps qui s’affrontent
sempiternellement : l’un milite pour une renégociation des
hiérarchies sociales anciennes, l’autre pour leur maintien. En
effet, selon les protagonistes des contestations, aucune liste ne
doit désormais être d’une seule coloration statutaire. Un tel
procédé, s’il calme les ardeurs à court terme, n’est pas de nature
à réduire la portée des contradictions entre les deux identités
rivales : il ne s’agit là que d’une paix fourrée, d’un dosage socio-
identitaire qui perpétue l’écart entre les différentes composantes
35de la société .
Dans sa quête de savoir si le continent noir était condamné à
la misère,DrissFahli parle d’uneAfrique déchirée par les chocs
tribaux, par la régression de l’alphabétisation, la diminution de
l’espérance de vie, les écarts éléphantesques entre riches et
pauvres, les dictatures draconiennes, la corruption, la famine, la
maladie et d’autres maux encore que les afro-pessimistes
peuvent développer à satiété.La faute est à mettre sur le dos des
pays occidentaux, des ex-colonisateurs, des multinationales, des
bailleurs de fond et des profiteurs de la dette, mais aussi et
surtout sur celui des élites africaines, qui ont laissé faire ce pillage
34 Voir RFI, «Kenya : les députés s’octroient une hausse de salaire qui fait
grand bruit », Édition en ligne du 07 juillet 2010.
35 Voir Cheikna M. Wagué, « Quand les identités sociales s’affrontent, la
coexistence devient difficile au Fouta Toro: Les Soninkés face aux
mutations contemporaines du XXe Siècle », Université de Paris I-
Sorbonne,CEMA.
2236méthodique de leurs pays . Estimant qu’aucun modèle placé in
vivo sur le continent africain ne saurait l’aider à se dégager de la
spirale de la guerre et de la misère,Fahli renchérit que l’Afrique
souffre profondément de son tribalisme, qui ne connaît pas de
frontières. L’Afrique est malade de son analphabétisme, qui
abêtit les trois quarts de sa population. L’Afrique est minée par
la pauvreté, qui génère une corruption structurelle et endémique
à tous les niveaux de sa population. L’Afrique est droguée de
dépendance économique, technique, scientifique, technologique
vis-à-vis du Nord. L’Afrique ne sait plus à quel saint se vouer
devant tant d’ingérences étrangères qui lui dictent la pluie et le
beau temps. L’Afrique garde le boulet conservateur au pied et il
37l’empêche d’être .
Entre-temps, on continue de servir au peuple des promesses
creuses et des vœux pieux sous forme de slogans.C’est encore à
elle, la pauvre masse africaine, qu’on demande d’attendre, à qui
on continue de dire qu’il fera beau demain. Après des années
d’attente pendant la colonisation, la néo-colonisation et les
indépendances, il faut que le peuple attende encore pour des
lendemains meilleurs. Or, ceux qui demandent au peuple de
patienter ne se font pas prier pour se faire construire de belles
villas et vivre dans un luxe insouciant et insultant.En dehors des
salaires mensuels hallucinants, jusqu’à vingt mille dollars
américains (US$20.000), de certains dirigeants politiques
africains devant un SMIG (salaire minimum interprofessionnel
garanti) minable, leurs biens meubles et immeubles tels que
décrits par un récent article du journal Le Monde vous donnent le
vertige. Il s’agit d’un monde enchanté où l’on vogue d’une villa
de 9 pièces avec piscine à Nice à un hôtel particulier de l’Ouest
parisien. Un univers surréaliste peuplé de Bugatti (voitures de
luxe) payées cash plus de 1 million d’euros. Un microcosme
36 Driss Fahli, «Le continent noir, est-il condamné à la misère : renaissance
africaine », Maroc Hebdo International, No. 660 du 8 au 14Juillet 2005, p. 50.
37Ibid.
2338constellé d’une myriade de comptes bancaires .Alors que leurs
concitoyens peinent à joindre les deux bouts, des présidents
africains exhibent leurs richesses à travers des véhicules de luxe
et des appartements et maisons de rêve enEurope.Devant leur
train de vie clairement au-delà de leurs moyens licites, les
dirigeants politiques africains continuent de mentir à leur peuple.
Et c’est là le drame du continent africain.À l’origine de l’enquête
de police inédite sur les biens acquis par cinq chefs d’État
africains en France, se trouve une plainte pour « recel de
détournement d’argent public ». Celle-ci a été déposée en mars
2007 à Paris par trois associations : Survie, spécialisée dans la
dénonciation des turpitudes de la «Françafrique », Sherpa,
groupement de juristes spécialisés dans la défense des droits de
l’homme, et la Fédération des Congolais de la Diaspora, qui
dénonce l’opacité financière du régime de Brazzaville. Tant que
les dirigeants continueront de mentir aux dirigés, l’accusation
formulée par les africains consistant à blâmer les autres pour
leurs problèmes ne tiendra pas le débat.Alors que, ou peut-être
parce que le ver est dans le fruit, nous avons tendance à le
chercher ailleurs. On ne peut pas continuer d’ignorer la poutre
qu’il y a dans nos yeux alors qu’on trouve des pailles dans les
yeux des autres. Peut-être qu’il est enfin temps de former la ligue
des peuples noirs dont parlait Doumbi-Fakoly, à savoir un
espace pluridisciplinaire où le monde noir identifiera ses
problèmes, les analysera lui-même et trouvera les solutions
39idoines .
La renaissance du continent, si renaissance il peut y avoir,
passe nécessairement par un dialogue direct, franc et plus
honnête entre africains.Avant de condamner les autres, etDieu
sait qu’ils ont des choses à se reprocher, ce dialogue est crucial.
Pendant longtemps, il y a eu des monologues et des mensonges
38 Voir Philippe Bernard, «Le Patrimoine des Chefs d’État Africains en
France », édition en ligne, Le Monde.Fr du 29Février 2008.
39 VoirDoumbi-Fakoly, Pour une ligue des peuples noirs,L’Harmattan, Paris 2003.
24entre Africains au sein d’un même pays ou entre dirigeants de
pays Africains. D’ailleurs quand on voit toute la litanie de
résolutions et décisions prises au niveau des institutions sous-
régionales et continentale, on est en mesure de se demander ce
que les dirigeants africains se disent quand ils sont en conclave.
Le manque de résultats probants permet de douter de la qualité
ou de l’authenticité des débats.Le monologue n’ayant pas besoin
d’interlocuteurs et le menteur se mentant d’abord à lui-même, les
Africains ne se sont jamais réellement écouté, et encore moins
compris. Sans un minimum de sérieux de la part des dirigeants
politiques africains, il sera difficile d’être considéré comme un
interlocuteur fiable par les partenaires au développement . Déjà,
je me demande pendant combien de temps encore lesAfricains
doivent-ils continuer de compter sur les autres quand on
confronte les promesses aux réalités.
Depuis plusieurs décennies, les pays riches ne cessent de se
réunir sur le sort des pays pauvres y compris les africains. À
l’occasion du Sommet mondial pour le développement durable
tenu à Johannesburg (Afrique du Sud) du 2 au 4 septembre
2002, les pays du monde, sous l’égide des pays riches, ont pris
l’engagement collectif de faire progresser, aux niveaux local,
national, régional et mondial, le développement économique, le
développement social et la protection de l’environnement, piliers
interdépendants et complémentaires du développement durable.
Mais un bref détour dans l’histoire montre qu’après tout, il
reviendra essentiellement aux pays pauvres en général, et
africains en particulier, de compter d’abord sur leurs propres
forces ou ressources.
Déjà, en 1972, à Stockholm, en Suède, les pays riches avaient
convenu qu’il était urgent de répondre au problème de la
détérioration de l’environnement. Vingt ans après, lors de la
Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le
développement, tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, ces mêmes
pays ont estimé que la protection de l’environnement et le
développement social et économique étaient fondamentaux pour
25le développement durable, sur la base des principes de Rio. À
cette fin, ils avaient adopté le programme mondial intituléAction
21 et la Déclaration de Rio sur l’environnement et le
développement. La Conférence de Rio a marqué une étape
significative en ce qu’elle a permis l’établissement de nouvelles
priorités en matière de développement durable. Entre Rio et
Johannesburg, les nations du monde se sont réunies dans le
cadre de plusieurs grandes conférences placées sous l’égide des
Nations Unies, notamment la Conférence internationale sur le
financement du développement et laConférence ministérielle de
Doha. Ces conférences ont défini une vision d’ensemble pour
l’avenir de l’humanité. Au Sommet de Johannesburg, des
populations très diverses ont pu exprimer leurs points de vue de
manière constructive, à la recherche de la meilleure route à
suivre pour que les principes du développement durable soient
respectés et se traduisent par des résultats concrets. Le sommet
de Johannesburg a également confirmé les progrès notables
réalisés dans le sens d’un consensus mondial et de l’édification
d’un partenariat entre toutes les populations de notre planète.
Le Sommet de Copenhague sur l’environnement et le
réchauffement climatique a aussi révélé les limites de la volonté
des pays industrialisés d’aborder avec courage les problèmes de
climat auxquels le monde est confronté. C’est entre les 7 et 18
décembre 2009 que le monde s’était donné rendez-vous à
Copenhague, an Danemark, pour discuter du dérèglement
climatique de la planète. Certes, les causes du changement sont bien connues : du fait des activités humaines, la
concentration en gaz à effet de serre a fortement augmenté
depuis la révolution industrielle, de telle sorte que l’équilibre
énergétique de la planète s’en est trouvé modifié. Le Groupe
d’experts Intergouvernemental sur l’Étude du Climat (GIEC),
constitué en 1988 à l’initiative de l’Organisation Mondiale de la
Météorologie (OMM) et du Programme des Nations Unies pour
l’Environnement (PNUE), est chargé d’établir un bilan des
connaissances scientifiques, à échéances régulières afin de
26faciliter la prise de décision. Mais alors que les Africains ou le
Tiers-Monde de façon générale s’attendaient à ce que le Sommet
aboutisse à la conclusion d’un accord juridiquement contraignant
pour la période post-2012, il a plutôt accouché d’une simple
déclaration. Selon l’ONG France-Nature-Environnement, le
texte final dénommé « accord » n’est en réalité une simple
déclaration politique susceptible d’être reprise. Il pose un
diagnostic - simplifié- mais partagé sur la crise climatique. Il ne
comporte aucune ordonnance radicale contre la crise climatique :
il ne comporte pas d’objectif de réduction des émissions de gaz à
effet de serre pour 2020 ; la définition d’un objectif de réduction
des émissions de gaz à effet de serre est renvoyée à 2020 ; il n’y a
pas d’objectif pour 2050 ; il ne comporte pas de projet précis de
la réforme de la gouvernance ; et il ne prévoit pas de mécanisme
40concret de financement mais une promesse d’enveloppe .
La conférence sur le changement climatique, tenue du 29
novembre au 10 décembre 2010 à Cancún, au Mexique, a une
fois encore mis au jour les écarts entre pays riches et pays
pauvres et les différentes stratégies pour inventer une planète
durable. Pour beaucoup de chercheurs et personnalités
politiques, la partie était d’entrée mal engagée, car il a fallu
renouveler l’impulsion collaborative au niveau international,
pour ne pas réitérer l’échec du sommet de Copenhague. Les
grands pays ont dû travailler de concert tout en prenant garde
aux intérêts des petits pays, l’essentiel étant d’assurer à ces
derniers un statut spécifique et de leur garantir des financements
41ciblés . Après douze jours de travaux, la Convention des
Nations unies sur le climat a reçu un vote positif. Un an après
l’échec des mêmes négociations à Copenhague, l’intégralité de
l’accord proposé a été adoptée, à la quasi-unanimité des 192 pays
présents, l’unique fausse note venant de la Bolivie qui s’est
40 Voir http://www.fne.asso.fr/fr/climat/sommet-de-copenhague.html.
41 VoirCancún : un accord global est-il possible ? LeMonde.fr du 26 novembre
2010.
27prononcée contre. L’un des mérites de cet accord est d’avoir
abordé dans le détail les questions de financement. Un fonds
vert a été mis en place pour gérer l’argent promis il y a un an à
Copenhague ; c’est-à-dire 30 milliards de dollars d’ici à 2012 et
100 milliards par an à partir de 2020. Les pays riches se sont
clairement engagés à verser des sommes.Dans le texte l’Afrique
et les petits États insulaires sont nommément cités, comme
bénéficiaires prioritaires. Ces groupes pourront aussi jouer un
42rôle important dans la gestion de ce fonds .
SelonBadiane, les pays africains ne seront en mesure de faire
face aux problèmes climatiques qu’avec un fort leadership
politique, le transfert des technologies appropriées et des
accords d’appui au développement comme composante de la
convention-cadre des Nations Unies sur les changements
climatiques, selon l’accord de Copenhague (COP 15) et les
conventions bilatérales associées. L’importance de ceci est
soulignée par l’inadéquation entre la modeste contribution de
l’Afrique au réchauffement planétaire et les impacts
considérables projetés dus au changement climatique.Alors que
les émissions de dioxyde de carbone à l’échelle mondiale ont
augmenté de 21,9 à 28,7 milliards de tonnes métriques de 1990 à
2006, les chiffres respectifs pour l’Afrique étaient seulement de
0,7 et 1,0 milliard de tonne (soit 0,5 et 0,6 pour l’Afrique au sud
du Sahara et 0,2 et 0,4 pour l’Afrique du Nord), environ 4,5% du
43total .
Entre-temps, en 2000, il y a eu une conférence des pays
riches pour dégager les Objectifs du Millénaire pour le
Développement. Les OMD, comme on les appelle, servent de
référence commune à la communauté internationale du
42 VoirMarie-Pierre Olphand,«Cancún : un accord à l’arraché et l’Afrique se
prépare à accueillir le prochain sommet », RFI, édition en ligne du 11
décembre 2010.
43 VoirAliouneBadiane, «Contraintes et perspectives dans la réalisation des
OMD en Afrique », Pambazuka News, No. 143, du 25 avril 2010 ;
http://www.pambazuka.org/fr/category/comment/64040.
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