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L'Afrique du Sud à l'heure de Jacob Zuma

De
202 pages
Ces dernières années la question raciale a resurgi en Afrique du Sud aux dépens des discours de réconciliation. Cette résurgence suscite deux types d'interrogation : la nation arc-en ciel est-elle en train de pâlir et est-il finalement possible de dépasser le paradigme de la race ? A travers une analyse des maux et des politiques mises en oeuvre dans les domaines éducatif, économique, municipal et sportif, voici une réflexion sur l'avenir du contrat racial sud-africain et de la diversité sociétale.
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L'Afrique du Sud à l'heure de Jacob Zuma
La fin de la nation arc-en-ciel?

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09926-5 EAN : 9782296099265

Sous la direction de

Cécile Perrot, Michel Prum et Thierry Vircoulon
Groupe de recherche sur l'eugénisme et le racisme

L'Afrique

du Sud

à l'heure de Jacob Zuma
La fin de la nation arc-en-ciel?

Collection Racisme et eugénisme

L'Harmattan

Collection Racisme et eugénisme
dirigée par Michel Prum

La collection «Racisme et eugénisme» se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de l'étude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes d'une société du point de vue de l'ethnicité. Parmi les vingt ouvrages déjà publiés dans la collection:
Marie-Claude Barbier, Bénédicte Deschamps et Michel Prum (dir.), Tuer l'Autre, Violence raciste, ethnique, religieuse et homophobe (2005) Amandine Ducray, Les Sitcoms ethniques à la télévision britannique (2009) Marine Le Puloch, Le Piège colonial, préface d'Élise Marienstras (2007) Martine Piquet, Australie plurielle (2004) Michel Prum (dir.) : Race et corps dans l'aire anglophone (2008) ouvrage collectif du GRER (2008) Michel Prum (dir.) : La Fabrique de la « race» (2007) Michel Prum (dir.) : Changements d'aire (2007) Michel Prum (dir.) : De Toutes les couleurs (2006) Michel Prum (dir.) : L'Un sans l'Autre, (2005) Michel Prum (dir.) : Sang impur (2004) Michel Prum (dir.) : Les Malvenus (2003) Jean Tournon et Ramon Maiz (dir.), Ethnicisme et politique (2005)

INTRODUCTION Cécile Perrot et Thierry Vircoulon
L'Afrique du Sud est sans doute le pays le plus important d'Afrique. Située au bout du continent, sur l'une des routes maritimes essentielles à l'économie mondiale, considérée comme le géant économique du continent et devenue récemment membre du G20, elle ne doit pourtant son importance ni à sa position stratégique, ni à ses infrastructures ou à son économie mais bien plutôt à ce que l'on a appelé le «miracle sud-africain », cette entreprise audacieuse de fondation d'une nouvelle nation à partir d'une société multiraciale modelée par plus de trois cents ans de ségrégation, d'exploitation et de racisme systématiques. En 1994, le «happy end» de l'apartheid a été incarné par une vague populaire démocratique qui a marginalisé les extrêmes (Blancs et Noirs) et porté au pouvoir un gouvernement d'unité nationale formé par les ennemis d'hier (1'ANC et le Parti National, Nelson Mandela et De Klerk). Ces deux prix Nobel de la paix ont symbolisé une paix longtemps différée et longuement négociée: leur alliance - implicite avant 1994, explicite après - a permis à l'Afrique du Sud de s'afficher comme une démocratie multiraciale, non discriminatoire et non sexiste. La « nation arc-en-ciel» s'est projetée comme un pays soucieux de tourner la page du racisme et de se réconcilier avec lui-même dans un parcours quasiment téléologique. Une des constitutions les plus libérales du monde, un premier président plus populaire que J. F. Kennedy et Barack Obama réunis, une politique de symboles!, une devise unificatrice (<< l'unité dans la diversité »), des réformes institutionnelles
1 Lors de sa présidence, Nelson Mandela a multiplié les gestes symboliques pour mettre en œuvre la réconciliation entre Blancs et Noirs: visite à la veuve de Hendrik Verwoerd, le «créateur» de l'apartheid; pardon à son gardien de Robben Island; accolade célèbre avec le capitaine de l'équipe nationale de rugby lors de la victoire de 1995, etc.

8 novatrices: telles sont les fondations d'une démocratie de la diversité raciale d'où le « démon du racisme» est constitutionnellement banni. Quinze ans plus tard, force est de reconnaître qu'il y a loin du rêve constitutionnel à la réalité sociale. Loin d'être reléguée aux oubliettes de l'histoire, la question de la cohabitation raciale demeure omniprésente. En 2002, un chanteur zoulou dénonce le comportement des Indiens à l'égard des Africains (Mbongeni Ngema avec la chanson AmaNdiya, qui sera assimilée à une incitation à la haine et interdite d'antenne par la Broadcasting Complaints Commission). En 2005, un des principaux intellectuels africains, le Professeur Malegapuru Makgoba, compare les « mâles blancs» à des babouins dominants détrônés; en 2007, les Afrikaners exaltent leur passé de résistance à travers une chanson à la gloire du général De La Rey, héros de la guerre anglo-boer. En 2008, des incidents raciaux se déroulent sur le campus de l'université du Free State et conduisent à un rapport accablant sur la persistance des discriminations en milieu universitaire2. Loin de rester des faits divers perdus dans le flux continu de l'information, ces «événements» trahissent la fragilité et la difficulté quotidiennes du vivre ensemble sud-africain. Ces incidents deviennent des polémiques et ces polémiques se transforment en phénomènes de société qui déchaînent les passions politiques et focalisent l'attention des analystes. Alors que la démocratie libérale devait déracialiser l'Afrique du Sud, le « nonracialisme », érigé en idéologie officielle en 1994, semble mort et enterré tandis que son apôtre, Desmond Tutu, ne cesse d'être en porte-à-faux avec le gouvernement de l'ANC et fait figure d'opposant moral dans la démocratie contemporaine comme il l'avait été lors du régime d'apartheid. Ces dernières années, dans un contexte mondial où les politiques d'affirmative action s'internationalisent (Malaisie, États-Unis, Royaume-Uni, Brésil et demain la France peut-être ?), la question raciale a resurgi vigoureusement en Afrique du Sud, résurgence qui suscite deux types d'interrogation: la nation arc-en-ciel n'est-elle pas en train de pâlir et est-il finalement possible de dépasser le paradigme de la « race»? Ce questionnement était le point de départ d'un
2 "Degrees ofracism", Mail & Guardian, 1-7 mai 2009.

9 séminaire organisé à l'École Normale Supérieure de Cachan sous l'égide du GRER3 le 6 mars 2009. Réunies dans cet ouvrage, les communications de ce séminaire mettent en évidence et questionnent la prégnance de la question raciale, d'une vision raciale de la société qui est le legs empoisonné de l'apartheid à la nouvelle démocratie sud-africaine. Certes, comme le souligne Achille Mbembe, les anciennes lignes de fracture se sont en partie effacées au profit d'identités plus mouvantes, moins pré-définies:
The meaning of race and the nature of racial identity are far more complex and ambiguous now than they have ever been before. The categories "black," "Afrikaner," "white," "colored," and "Asian" are no longer pre-fixed. The discourses through which South Africans represent race relations are changing. Racism itself no longer seems to reside exclusively in the economic and social settings of yesterday; instead it seems to be migrating into the realm of privately held beliefs4.

Le paradoxe pourtant est que cette évolution vers des identités plus mouvantes n'a pas remis en cause la prégnance du paradigme racial, bien au contraire. Malgré la Commission Vérité et Réconciliation et les politiques de redressement (discrimination positive et «broad based economic empowerment »), Ie passé racial et raciste de l'Afrique du Sud semble inoubliable tant il informe la lecture qui est faite de la réalité nationale. Un cas d'école en la matière est sans doute à trouver dans le domaine du sport. Ainsi, à travers l'étude de la composition de l'équipe nationale de rugby, Bernard Cros, Maître de conférences à l'université de Paris Ouest, montre combien derrière l'excellence fait rage une véritable bataille raciale entre les partisans du maintien du monopole blanc dans ce sport et les partisans de la représentativité raciale des Springboks. En Afrique du Sud, la
Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme, composante angliciste de l'équipe d'accueil ICT (EA 337), groupe fondé en 1998 à l'Université Paris Diderot (Paris 7). 4 Achille Mbembé, « Passages to Freedom: The Politics of Racial Reconciliation in South Africa », Public Culture, 20(1), 2008, 6.
3

10 plupart des sports sont marqués au sceau de la « race» : le football est ainsi identifié aux Noirs, le cricket aux Indiens et aux Métis. Le rugby, quant à lui, est lié de manière quasi ontologique à la communauté afrikaner. C'est d'ailleurs sans doute ce qui explique les efforts déployés par le politique afin d'influencer à travers une politique de quotas la définition, tant symbolique que concrète, de ce sport. Bernard Cros distingue ainsi trois grandes phases dans l'évolution récente du rugby sud-africain: une première période, de 1988 à 1995, est placée sous le signe de l'unification et de la réconciliation. Elle se termine sur un moment fort: la victoire de la «Nouvelle Afrique du Sud» en coupe du monde et l'accolade de Nelson Mandela aux Springboks. Au cours de la période suivante pourtant, de 1995 à 1999, il y a régression et raidissement de l'establishment blanc. Ce qui frappe au cours de ces années, selon Bernard Cros, c'est la résistance au «miracle sud-africain », résistance qui se manifeste par un verrouillage institutionnel et économique renforcé, et surtout par le maintien de mentalités et de pratiques racistes avérées, intégrées et tolérées même comme si elles étaient sans importance, voire normales. La dernière phase, à partir de 1999, est marquée par une imposition chaotique des principes de la «transformation », avec la disparition des quotas officiels. Le constat dressé en 2006 par le président du comité olympique amène d'ailleurs à questionner la réalité de cette transformation: «Ce sont surtout des athlètes blancs qui représentent l'Afrique du Sud, ce qui prouve l'échec de la transformation dans beaucoup de fédérations »5. Pourtant, Bernard Cros nuance cet échec en soulevant un certain nombre d'interrogations autour de la notion même de représentativité raciale: la fonction d'une équipe nationale est-elle de représenter les équilibres démographiques du pays? Jusqu'où le volontarisme politique peut-il aller pour y parvenir? Si dans une démocratie libérale comme l'Afrique du Sud la citoyenneté doit être indifférente à la couleur de peau, pourquoi alors rejeter l'idée qu'une équipe entièrement blanche puisse représenter un pays qui ne l'est pas à 90% ?

5 Moss Mashishi,

SASCOC President 's Corner, 2 août 2006.

11 C'est également aux questions de représentativité raciale et de transformation des structures du pouvoir que s'intéresse Roland Lomme, fonctionnaire en poste à la Banque Mondiale, à travers une analyse de l'impact qu'ont pu avoir les politiques de discrimination positive sur le paysage économique sud-africain. Élément-clef du dispositif de lutte contre les inégalités raciales dans l'Afrique du Sud post-apartheid, l'ambitieux - et très controversé - programme de discrimination positive, le Black Economic Empowerment ou BEE (devenu en 2003 Ie Broad Based Black Economie Empowerment ou BBBEE.) est à la fois un symbole politique fort et un outil pour améliorer la situation socioéconomique des populations historiquement désavantagées. Programme de grande envergure visant tout à la fois à accroître la part de Noirs gérant ou détenant des actifs productifs, à développer les ressources humaines et les qualifications professionnelles des populations historiquement défavorisées, à parvenir à une représentation raciale équitable dans toutes les catégories professionnelles et à tous les niveaux hiérarchiques de la maind'œuvre, le BEEE est confronté à de nombreux problèmes. Pour reprendre l'image de l'humoriste zoulou, Ndumiso Ngcobo, «the face of South African corporate still retains the same old cappucino model: lots of dark coffee at the bottom, white cream and a sprinkling of chocolate flakes on top.6 » Ainsi, alors que les politiques de discrimination positive mises en œuvre depuis 2003 n'auraient eu qu'un impact étroitement limité sur la démocratisation de l'accès aux emplois les plus qualifiés, elles auraient été sans aucun effet sur la seconde fracture sociale qui caractériserait, selon certains observateurs, la société sud-africaine, celle qui continue de partager la population noire entre ses ménages actifs et ceux qui sont privés d'emploi et économiquement marginalisés 7. Leur effet redistributif serait donc au total dérisoire. La politique de discrimination positive semble ainsi comme prise en étau entre exigence de performance et de représentativité. Si ce constat, d'après Roland Lomme, ne remet
6 Ndumiso Ngcobo, Some of my Best Friends are White: Subversive Thoughts from an Urban Zulu Warrior, Cape Town, Two Dogs, 2007, 108. 7 Voir Jeremy Seekings et Nicoli Nattrass, Class. Race and Inequality in South Africa, Yale University Press, New Haven, 2005.

12 pas forcément en cause la légitimité, ni l'efficacité potentielle des politiques d'équité de l'emploi, il suggère qu'elles sont insuffisantes pour promouvoir la mobilité sociale nécessaire à un développement économique plus équitable ou mieux réparti de l'Afrique du Sud. Or, en amont, le système éducatif, autre levier essentiel pour promouvoir une plus grande mobilité sociale, semble lui aussi grippé. Marqué durant des décennies du sceau de la division, tout à la fois élément clé de la politique de discrimination des gouvernements d'apartheid et cœur de la contestation contre le principe de ségrégation, le système éducatif se devait de connaître une transformation exemplaire à même de répondre aux espoirs d'une nation en construction et de guérir les cicatrices d'un passé de tensions et de déchirements. Le constat que dresse Claude Carpentier, Professeur en sciences de l'éducation à l'université de Picardie Jules Verne, quinze ans après la fin de l'apartheid, est pourtant des plus mitigés. À travers une analyse détaillée d'un moment essentiel du « rituel éducatif» sud-africain, la publication des résultats, chaque année en décembre, du senior certificate, examen de fin d'études secondaires, Claude Carpentier dresse un bulletin de santé inquiétant, sans être pour autant alarmant. Véritable affaire d'État, la publication des résultats du senior certificate a ceci d'intéressant qu'elle offre l'occasion de dresser le bilan des progrès réalisés en matière de réduction des profondes inégalités héritées de l'apartheid. Or ces progrès apparaissent pour le moins sujets à caution, certains d'ailleurs n'hésitant à qualifier la récente amélioration des résultats d'écran de fumée et d'effet de miroir8. Claude Carpentier souligne d'ailleurs combien l'introduction d'un nouvel examen, le national senior certificate venu remplacer en 2008 l'ancien senior certificate, brouille les cartes en invalidant toute comparaison entre les résultats actuels et ceux obtenus avant 2008. Pourtant, au-delà de ces effets de miroir, l'ampleur de la différence de réussite entre Noirs et Blancs quinze ans après le changement politique demeure flagrante: si la quasitotalité des Blancs réussissent (98,4%), près de 40 % des Noirs sont encore en situation d'échec sur le plan national. Certes, la
8 Déclaration du porte-parole de l'Alliance démocratique dans le Mail and Guardian du 5 janvier 2009.

13 raison n'est plus à rechercher comme au temps de l'apartheid dans une politique ouverte de discrimination à l'égard des populations noires mais plutôt dans l'ancrage de profondes inégalités socioéconomiques, les Noirs étant sur-représentés dans les franges les plus pauvres de la société. Reste que là encore la question de la race demeure prégnante. Guillaume Plougoulm, docteur en études anglophones de l'université Paris-IV Sorbonne, interroge, quant à lui, les interactions complexes entre pouvoir, représentations raciales et légitimité au niveau local. À travers l'exemple de la municipalité de Durban, véritable laboratoire de la « nouvelle» Afrique du Sud, il explore les tentatives de déracialisation territoriale de la politique sud-africaine. Le constat qu'il dresse est des plus mitigés. Si les Durbanais dépendent désormais d'une seule autorité élue au suffrage universel qui a mis fin à la séparation entre municipalités blanches et noires et défini une nouvelle répartition des ressources collectives, cela ne signifie pas pour autant la fin des préjugés raciaux et une réconciliation locale entre Indiens, Africains et Blancs. Alors que la structure territoriale de Durban est déracialisée, les structures socioéconomiques se confondent encore largement avec la hiérarchie raciste de l'apartheid. Face à cette contradiction, la municipalité de Durban « navigue à vue », s'expose fatalement à la gestion de frictions communautaires et se rend aussi coupable de quelques « dérapages» qui flirtent avec le racisme et montrent que les vieux démons de la discrimination ont le sommeil léger. Il est frappant de constater à travers cette mosaïque d'exemples que l'Afrique du Sud ne connaît pas une mais bien des transformations - institutionnelle, économique, éducative, sportive, etc. - et que ces transformations, si elles se font parfois écho, ne cheminent pas au même rythme. D'une part, parce qu'elles rencontrent des résistances et, d'autre part, parce qu'elles sont accusées de détournement, de capture au profit d'une élite politicofinancière, un Broederboncf africain, bâti sur le racisme inversé des politiques de redressement des inégalités. Au lieu de la
9 Formé en 1919, le Broederbond (<< fraternité» en afrikaans) était une société secrète très influente dont le but était la défense et la promotion des intérêts afrikaners.

14 dépasser, les politiques de redressement recyclent la question raciale. Qu'elles soient instrumentalisées par des «entrepreneurs raciaux» 10 ou critiquées comme inefficaces par une partie de la gauchell, elles réaffirment le caractère stratégique de la « race» dans le débat politique sud-africain. D'une certaine manière, l'élection du très controversé Jacob Zuma comme président en 2009 est le reflet des insatisfactions suscitées par les transformations en cours. En effet, ces transformations s'effectuent sans apporter de réponses définitives aux problèmes persistants de l'Afrique du Sud, à savoir: la criminalité, la xénophobie et le sida derrière lesquels plane aussi l'ombre de la« race ». Alors que la transition démocratique du début des années 1990 et la présidence consensuelle de Nelson Mandela ont fait de la nation « arc-en-ciel» un véritable aimant pour les migrants du continent, les émeutes xénophobes de mai 2008 ont apporté une contradiction factuelle et sanglante à la vision idyllique de l'Afrique du Sud et ont terni son image internationale. C'est précisément le thème de la xénophobie qu'aborde, avec une grande finesse, Richard Samin, Professeur des universités à l'université de Nancy 2. À travers l'analyse du premier - et dernier - roman de Phaswane Mpe (1970-2004), Welcome to Our Hillbrowl2, publié en 2001, il met en exergue les contradictions qui commençaient déjà, au tournant des années 2000, à déchirer le tissu social au moment même où le changement de politique macroéconomique, l'incompétence de certaines administrations, les détournements de fonds publics et les graves scandales de corruption contrecarraient les efforts entrepris pour endiguer la pauvreté, réduire les inégalités économiques et instaurer plus de justice sociale. Au long de l'itinéraire de Refentse, brillant lycéen qui quitte son village de Tiragalong pour poursuivre ses études à l'université du Witwatersrand et s'installe dans le quartier de Hillbrow, proche du
10Ce tenne désigne les personnes qui jouent la « carte raciale}) (race card) pour obtenir des positions et avancer leurs intérêts dans le cadre des compétitions politiques, économiques et sociales. II Sur cette question, voir Sampie Terreblanche, A History of Inequality in South At:ica, Scottsville, University of Natal Press, 2002. I Phaswane Mpe, Welcome to Our Hil/brow, Pietennaritzburg, University of Natal Press, 2001.

15 centre de Johannesburg, concentré de tous les maux de la société urbaine (pauvreté, promiscuité, trafic de drogue, prostitution, corruption, criminalité, sida, mais aussi lieu intense de passage et de mélange), Richard Samin met en lumière les lignes de fracture (rural/urbain, national/étranger, sorcier/victime), la complexité, les ambiguïtés et les contradictions de l'Afrique du Sud contemporaine. Ce sont aux mêmes thématiques de xénophobie, de violence, de tensions raciales sur fond d'épidémie du sida que s'intéresse Frédéric Le Marcis, Maître de conférences au département d'anthropologie de l'Université Victor Segalen Bordeaux II. L'angle d'approche est toutefois profondément différent. Frédéric Le Marcis se propose de dépasser les métadiscours de la « race» pour s'approcher de la « race» comme expérience ordinaire. Plus précisément, il appréhende la façon dont la « race» construit concrètement et subjectivement l'expérience qu'ont les SudAfricains du sida. La perspective adoptée prend tout son sens lorsque Frédéric Le Marcis rappelle combien les différentes communautés sont inégales face à la maladie: si le taux de séroprévalence atteint dans la population des 15-49 ans 16,2%, d'importantes disparités s'observent en fonction de la « catégorie raciale ». Ainsi, les Blancs présentent un taux de 0,5%, les Indiens de I%, les Métis de 3,2% et les Africains de 19,9%13.Dès lors, rien d'étonnant à ce que le prisme racial continue àjouer dans la lecture que font les uns et les autres de la maladie. Ainsi, Frédéric Le Marcis explore les représentations et les rumeurs qui circulent autour de la maladie, comme celle, par exemple, d'une contamination des oranges avec le virus orchestrée par les Blancs ou de la contamination des femmes au temps de l'apartheid par le dépo-provera. Si ces rumeurs et représentations ne sont pas vérifiées dans les faits, elles doivent, souligne Frédéric Le Marcis, être entendues et comprises en lien avec le traitement des populations africaines noires par le gouvernement d'apartheid. L'analyse de l'expérience que font les Sud-Africains du sida démontre que le paradigme de la race ne se laisse pas oublier et
13Olive Shisana et al., South African National HIV Prevalence, HIV Incidence, Behaviour and Communication Survey, Cape Town, HSRC Press, 2005. (http://hsrcpress.co .za).

16 continue à informer la lecture que font les individus de leur réalité quotidienne. De fait, tant que le processus de transformation n'aura pas plus d'effets concrets dans l'expérience des individus dont les vies sont les plus soumises au spectre de l'apartheid, les mots de réconciliation et de pardon resteront des notions sans substance, des signifiants vides. Ceci est d'autant plus vrai qu'avec plus de cinquante meurtres journaliers, plus de quinze mille abus sexuels par an au cours de la dernière décennie, le pays renvoie - à juste titre - une image de violence, violence que les politiques répressives peinent à endiguer. C'est à ce thème de la criminalité qu'est consacré le dernier article de cet ouvrage, celui de Thibaut Dubarry, doctorant à l'Institut de Sciences politiques de Paris. Partant du constat d'une « bellicisation »tant de la rhétorique politique que des discours médiatiques (war on crime), Thibaut Dubarry met en lumière la pérennité de la fracture entre la réalité quotidienne des habitants des townships, essentiellement Africains et Métis, et celle des plus nantis cloisonnés dans des gated communities, sorte de ghettos pour riches qui achètent leur sécurité comme n'importe quel bien de consommation. Explorant tour à tour les racines de la criminalité sud-africaine, les relations ambiguës des habitants des townships avec les tsotsis14, la montée en puissance du « vigilantism» et ses dérives, les réponses pénales et paramilitaires apportées, Thibaut Dubarry dresse un constat assez sombre d'une situation où le passé de ségrégation raciale, sociale et économique fait, quinze ans plus tard, encore sentir ses effets dans la fabrique de la délinquance. Pour paraphraser un ouvrage récent15, « race still matters in South Africa », non pas tant parce que l'économie va mal ou que les politiques de redressement peinent à produire les effets escomptés mais surtout parce que la « race» continue à structurer les mentalités et à informer la vision du monde des « nouveaux» Sud-Africains. Comme le note, avec humour, Ryland Fisher, « I

14Terme utilisé pour désigner les délinquants urbains, les voyous des rues ou un membre de gang. 15Michael MacDonald, Why Race Matters in South Africa, Scottsville, University of KwaZulu-Natal Press, 2006.

17 too am obsessed with race, but only because race has always been obsessed with me »16.

16

Ryland Fisher, Race, Auckland Park, Jacana Media, 2007, p.4.

Le springbok et la mouette: rugby, race et construction nationale en Afrique du Sud
Bernard Cros
« L'Afrique du Sud est le seul pays où, quand un ailier se blesse, il faut remplacer le pilier. Mais je l'accepte parce que c'est mon pays. »1 Jake White, entraîneur des Springboks, peu avant la finale victorieuse de la Coupe du monde 2007.

Soumis à l'idéologie de la« construction nationale» et de la « transformation» affirmée par l' ANC pour tous les citoyens et les institutions du pays, le rugby constitue, pour plusieurs raisons, un enjeu culturel, politique et symbolique important de l'Afrique du Sud contemporaine. Il est tout d'abord une activité identifiée de manière quasi ontologique à la communauté afrikaner, contribuant fortement au XX. siècle à la définition politique et socioculturelle de celle-ci, au même titre que l'Église réformée, l'afrikaans et le Parti national. Le rugby, utilisé sciemment pour affirmer la supériorité blanche, était le « sport d'élection d'un peuple élu »2,et l'équipe nationale triomphante, les Springboks, est devenue le symbole le plus éclatant du baaskap3afrikaner sur le pays. Pour les populations opprimées, c'est surtout l'un des emblèmes de la ségrégation les plus honnis, et chaque succès des Springboks
1 The West Australian, 17 octobre 2007. http://.,vww.thcwesLcom .au/default .a5px ?Mcnu 11)= 13&ContentlD=43 766 2 Robert Archer et Antoine Bouillon, The South African Game: Sport and Racism. Londres, Zed Press, 1982, p.58. 3 Substantif afrikaans signifiant « domination» et désignant le contrôle absolu de l'Afrique du Sud par les Blancs.

20 incarnait un peu plus l'ignominie de l'apartheid. Ce sport demeure aujourd'hui l'un des derniers motifs de fierté de la communauté afrikaner, ce qui explique en partie pourquoi l'entreprise d'imposition des valeurs et des pratiques de la « Nouvelle Afrique du Sud» y est particulièrement sensible. En Afrique du Sud, la plupart des sports sont marqués au sceau de la « race », au point que l'association entre une communauté et sa discipline favorite relève de la tautologie. En 2004, 94% des Noirs plaçaient le football en première position de leurs sports préférés, tandis que le rugby arrivait en tête pour 84% des Blancs, et le cricket pour 77% des Indiens et 60% des Métis4. Le rugby est non seulement largement ignoré, mais franchement rejeté par les Noirs, sauf dans l'ancienne province du Cap, où beaucoup de Métis et de Xhosas y jouent depuis longtemps. Le sport étant un domaine éminemment sensible et populaire, il était logique que le politique tente d'influencer la définition, tant symbolique que concrète, de la nation par ce biais. Mais pourquoi le rugby a-t-il été considéré par les élites politiques comme un lieu fondamental d'application de la transformation, qui consistait à offrir aux « communautés historiquement désavantagées» la possibilité de rattraper leur retard de développement? Pourquoi continue-t-il à interroger si profondément la définition de la nation? La faible popularité du rugby hormis chez les Blancs pourrait démontrer en creux que c'est avant tout pour « punir» les Afrikaners que le rugby a été ainsi « visé» ; il est évident que faire plier l'un des derniers bastions blancs pouvait être vécu comme une victoire symbolique. Néanmoins, il ne faut pas sous-estimer la simple force du message de la « construction nationale» que la fédération sud-africaine de rugby, la Sarfu, intègre à partir de 1999: « Le ru~by ne peut rester à l'écart du processus de transformation» . Il doit contribuer à l'apparition de la « nouvelle citoyenneté ».
4 Ipsos Markinor. http://www.bizcomm\mity.com/Pl.essOfficclPressRelease.aspx?i= 170&ai=5 077 5 Rian Eberholzer, directeur exécutif de la Sarfu. Cité par Barry GIasspool, « SA rugby bosses lay down the law», 29 juin 1999. http://wvvw.io1.co.zalindex.php?set id=6&click id=4&art id=ct199906292220 17 753R230557.