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L'Afrique et la crise financière internationale

169 pages
Toutes les études publiées à ce jour montrent à quel point la crise financière affecte la croissance des économies africaines, du fait de leur dépendance aux exportations. La revue Dounia ouvre un nouvel espace de débat et d'échange en vue d'exposer la pensée africaine. Les articles sélectionnés dans ce numéro tentent à leur manière de poser des conditions nouvelles dans l'objectivation de la crise actuelle en ce qui concerne l'Afrique.
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Dounia
Revue d’analyses et de recherches du Centre d’Intelligence Stratégique et des Relations Internationales (CISRI) B Kinshasa, Bruxelles, Paris B Décembre 2009
Décembre 2009 l 1

Directeur général du cisri et directeur de publication de la revue Dounia Henri MOVA Sakanyi rédacteur en chef Eddie TAMBWE rédacteurs en chef adjoints Jean-Claude MWEWA ; Jok OGA UKELO ; Claude BUSE ; KALOMBO N’SWAN responsable des publications Patrice KAMANDA secrétaires de rédaction Moïse LUMANDE ; Placide TSHIBAKA ; ADAMSWARE réalisation et coordination technique Serge LAURET Marketing et développement international Jean-Jacques DURé comité scientifique BANYAKU LUAPE (Université de Kinshasa) BONGELI Emile (Université de Kinshasa) EKAMBO Jean-Chrétien (IFASIC, Kinshasa) KABUYA LUMUNA SANDO (Université de Kinshasa) KASONGO NUMBI (Universités de Lubumbashi et de Kinshasa) LABANA LASAY’ABAR (Université de Kinshasa) MABI MULUMBA Evariste (Université de Kinshasa) MATANGILA MUSADILA Léon (Université de Kinshasa) MBAYO NGOIE (Université de Lubumbashi) MOVA Sakanyi Henri (Université de Kinshasa) MPASI MAKENGA B. (Université Pédagogique Nationale de Kinshasa) NTUMBA LUABA (Université de Kinshasa) OKANA N’SIAWI LEBUN (Université de Kinshasa) SHOMBA KINYAMBA (Université de Kinshasa) TAMBWE KITENGE Eddie (Paris VII Denis Diderot et IFASIC) TSHIBAMBE NGOIE Germain (Université de Lubumbashi) TSHIMPANGA MATALA (Université de Lubumbashi et Complutense, Madrid) TSHIYEMBE MWAYILA (Paris 9, Nancy et Institut Panafricain de Géopolitique)

© 2 I Dounia n° 2009. 5-7, rue de l’école-Polytechnique, 75 005 Paris. ISBN : 978-2-296-11489-0 EAN : 9782296114890 L’Harmattan, 2

Qualité des auteurs

Deogratias Bugandwa Mungu Akonkwa p Docteur en sciences économiques et de gestion de la Solvay Brussels School of Economics and Management (Université libre de Bruxelles). Actuellement, directeur général de l’institut supérieur d’informatique et de gestion (ISIG/Goma) et professeur à la faculté des sciences économiques et de gestion de l’université catholique de Bukavu (UCB, RDC). à l’université libre de Bruxelles, il est chargé des formations des méthodes de recherche documentaire. Moïse Lumande p Diplômé en géologie appliquée de l’université de Lubumbashi. Coordonnateur de l’Initiative du bassin du Congo (organisation sous-régionale de gestion des ressources en eau). Chercheur associé au CISRI. Placide M’banga Tshibaka p Politologue de formation (université de Lubumbashi). Ancien fonctionnaire de l’université de Lubumbashi. Actuellement analyste politique et chercheur associé au CISRI. Nissé Nzereka Mughendi p Chercheur au Centre d’études des crises et des conflits internationaux (CECRI, Sciences-Po Louvain) à l’université catholique de Louvain où il achève une thèse de doctorat sous la direction du professeur Tanguy de Wilde d’estmael. Il intervient pour les cours de relations internationales et de géopolitique à l’Université catholique du Graben à Butembo (RDC). Grégoire Ngalamulume Tshiebue p Institut d’études du développement, université catholique de Louvain, Belgique. Eddie Tambwe p Docteur en sociologie du pouvoir et en communication (université de Paris 7 Denis Diderot). Professeur des universités (France, RDC). Chercheur associé à l’Association internationale de bibliologie (Noyers-sur-Serein, France). Directeur de collection aux éditions L’Harmattan. Auteur de plusieurs ouvrages et articles.

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Edgard Makunza Keke p Docteur en sciences de gestion. Consultant en entrepreneuriat et finance d’entreprise. Professeur à l’université catholique de Kinshasa et à l’institut supérieur de commerce de Kinshasa. Maître de conférences à HEC-école de gestion de l’université de Liège. Jean-Pierre Kambila Kankwende wa Mpunga p Essayiste politique, ancien élève de l’institut des hautes études internationales de Genève. Diplômé HEC et BA (Londres). Il a enseigné la gestion immobilière et a été membre de la direction d’une importante société de gestion immobilière à Genève. Promoteur de projets agricoles dans la province du Bas-Congo, il est depuis janvier 2009 conseiller politique et diplomatique du président de la République démocratique du Congo. Henri Mova Sakanyi p Docteur en relations internationales. Professeur à l’université de Kinshasa. Ancien ministre (RDC). Actuellement, il est ambassadeur de la RDC près le royaume de Belgique, le royaume des Pays-Bas et le grand-duché de Luxembourg. Directeur général du CISRI, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques, et de presse. Honoré Mbantshi Mingashanga p Diplômé en sciences économiques de l’université de Kinshasa. Assistant d’enseignement, chercheur à l’université de Kinshasa et agent de banque au département des opérations de la Trust Merchant Bank (TMB) à Kinshasa. François Kabuya Kalala p Ph.D. en économique de l’université de Montréal. Professeur de macroéconomie et d’économie bancaire (université de Kinshasa, université catholique du Congo et université protestante au Congo). Scholar in Residence à l’institut de politique et gestion du développement de l’université d’Anvers. Ses recherches et publications portent sur l’analyse des politiques macroéconomiques. André Nyembwe Musungaie p Docteur en sciences économiques de l’université catholique de Louvain. Professeur de macroéconomie et d’institutions et marchés financiers internationaux (université de Kinshasa), chercheur invité à l’IRES (université catholique de Louvain) et expert en macroéconomie auprès des facultés universitaires catholiques de Mons (FUCAM). Ses recherches portent sur la macroéconomie internationale et les questions monétaires. Il a édité le livre Development and International Economics aux Presses universitaires de Louvain en 2008.

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Sommaire

Première Partie
L’Afrique et la crise financière internationale
Afrique et crise financière : pour une lecture alternative Eddie Tambwe........................................................................................................8 Pour une approche systémique de la crise Henri Mova Sakanyi ........................................................................................ 12 Comprendre la crise financière et ses conséquences sur l’Afrique et la RDCongo Deogratias Bugandwa Mungu Akonkwa..........................................................42 L’économie de la République démocratique du Congo avant et pendant la crise : qu’attendre de l’après-crise ? André N yembwe Musungaie.............................................................................55 L’état congolais à l’épreuve de l’actuelle crise financière et économique mondiale Placide M’Banga Tshibaka................................................................................70 Crise financière et secteur minier en RDC Moïse Lumande .................................................................................................. 87 Relancer la CEPGL en pleine crise économique ? L’enjeu du partage des ressources congolaises Nisse Nzereka Mughendi .................................................................................. 91

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La crise internationale et les cinq chantiers Jean-Pierre Kambila ...........................................................................................98 L’Afrique subsaharienne face à la crise financière et économique mondiale : impact et stratégies mises en place André N yembwe Musungaie & Honoré Mbantshi Mingashanga .................102 Agir pour la survie dans les pays africains après la crise financière Edgard Makunza Keke....................................................................................... 115 L’aide au développement en contexte de crise mondiale : Tendances et leçons pour l’Afrique subsaharienne Grégoire N galamulume Tshiebue ........................................................................122 Déterminants de l’inflation en Afrique au cours des dernières années : Plaidoyer pour le maintien de la lutte contre l’inflation même en cas de stratégie anti-crise François Kabuya Kalala .......................................................................................130

Seconde Partie
Regards complémentaires
L’Afrique face à la crise économique et financière mondiale Obiageli Ezekwesili, vice-présidente de la Banque mondiale pour la région Afrique......................................................................................... 140 « Il faut revoir notre modèle de croissance » Dominique Strauss-Kahn, directeur général du Fonds monétaire international .........................................................................143 La solidarité avec les pays en développement et le rôle de l’Organisation mondiale du commerce Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre belge .....................................................147 émeutes de la faim Ignacio Ramonet, professeur de communication, ancien directeur du Monde diplomatique........................................................... 149 La sociologie historique de la bibliographie Robert Estivals, professeur émérite à l’université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 (France), professeur Honoris Causa ............ 152

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Première partie

L’Afrique et la crise financière internationale

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Afrique et crise financière : pour une lecture alternative

Eddie Tambwe

a crise actuelle présente pour le développement de l’Afrique le plus grand danger jamais encouru1 » : les mots sont du président tanzanien, Jakaya Kikwete. Mais il ne fallait pas être grand clerc, à l’enclenchement – été 2007, aux états-Unis – de la crise financière actuelle, pour formuler l’hypothèse de la récession des économies africaines – qui demeurent, on le sait, structurellement arrimées au système occidental. Plusieurs études ont été publiées, depuis. Des discours politiques tenus, en divers sens, dans divers cadres. Des travaux scientifiques, des rapports d’experts ont été produits pour analyser les effets de la crise en Afrique. Toutes les études montrent à quel point la crise financière affecte la crois1 Propos tenus à la Conférence sur le développement africain, organisée les 10 et 11 mars 2009, à Dar es-Salaam.

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sance des économies africaines, du fait de leur dépendance aux exportations. Des expertises2 confirment la tendance en soulignant que les économies africaines devraient être, en outre, touchées de plein fouet par les effets de la crise commerciale mondiale et la baisse des prix du pétrole. Selon le FMI, la plupart des pays africains devront maintenir un régime de rigueur strict pour préserver des résultats difficilement acquis par les réformes économiques, d’autant plus que la crise financière est survenue au moment où l’Afrique se fixait comme date limite l’année 2015 pour réduire considérablement la pauvreté !

2 Sur le sujet, on lira, avec fruit, le dernier rapport de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), intitulé Perspectives économiques mondiales 2009, 2009.

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Afrique et crise financière : pour une lecture alternative

Autres effets néfastes : si les pays africains sont déjà confrontés à certaines restrictions pour accéder aux financements extérieurs, on pourrait logiquement prévoir que l’argent transféré par les Africains vivant dans les pays occidentaux sera revu sensiblement à la baisse. Pour toutes ces raisons, d’ordre technique, il est à craindre que les états africains ne puissent, dans un élan politique commun, élaborer un plan cohérent et global de relance afin de faire face à la crise. On se rappelle, ici, la volonté politique des pays occidentaux, qui ont réussi, bon an mal an, à mettre en place des stratégies communes pour sauver, par exemple, le secteur bancaire du risque de la faillite. Si les études produites jusqu’à ce jour sont indéniablement d’une belle information sur la situation africaine, force serait de reconnaître que la plupart d’entre elles procèdent d’une pensée occidentale classique. Il convenait d’ouvrir d’autres perspectives. Il convenait de poser des regards différents, d’encourager des lectures alternatives de la crise actuelle, en promouvant des études originales produites par des chercheurs africains eux-mêmes. La posture correspond à la vocation première de la revue scientifique Dounia, qui ouvre, à l’occasion de ce deuxième numéro, un nouvel espace de débat et d’échange en vue d’exposer la pensée africaine. Les articles sélectionnés, dans ce numéro, tentent, à leur manière, de poser des conditions nouvelles dans l’objectivation de la crise actuelle en ce qui concerne l’Afrique. Le numéro s’ouvre sur une analyse générale de Henri Mova Sakanyi qui nous plonge directement dans la complexité : le propre, on l’oublie parfois, de la recherche scientifique. Pour lui, loin d’être simplement « finan-

cière et économique », la crise actuelle est d’essence « systémique ». Donc, globale, structurelle, symbolique et substantielle. Henri Mova Sakanyi s’attaque ainsi à un vieux topique de la pensée occidentale – occidentaliste ? – tendant, traditionnellement, à sectoriser les problématiques. Se référant à plusieurs thèses ambiantes qui se disputent l’élucidation du phénomène de la crise, ce spécialiste des relations internationales nous démontre que la crise actuelle n’est que l’épiphénomène d’une crise plus profonde. Crise du modèle occidental, aujourd’hui remis en question à la suite de l’émergence d’autres paradigmes, à la suite de l’apparition d’autres pôles économiques, à la suite de la revalorisation d’autres rationalités. Henri Mova Sakanyi pose, presque en postulat, que la compréhension de la crise actuelle n’est possible que dans la prise en compte de la complexité née, au fond, de la « fin » – au sen hégélien – du logiciel occidental. Après cette analyse générale, d’essence épistémologique, les pages de la revue proposent une perspective « pédagogique et informative » (sic) de Déogratias Bugandwa Mungu Akonkwa. Ce dernier revient, lui, avec force détails, sur les causes de la crise financière actuelle en expliquant comment celle-ci est devenue économique. L’article montre les manifestations de la crise dans notre continent et en RDC, avant de finir par « quelques mesures tant nationales qu’internationales susceptibles d’aider les états à faire face à la crise économique ». André Nyembwe Musungaie s’inscrit dans la même perspective, mais en objectivant de manière spécifique « le cas RDC ». L’économiste commence par rappeler que ce pays a – évidemment – subi les effets classiques de la crise ac-

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Eddie Tambwe

tuelle, à l’instar d’ailleurs des autres pays de l’Afrique subsaharienne. Mais son propos s’évertue, c’est le mérite de l’article, à dégager « les particularités de la crise » en RDC, entité arborant une situation économique générale on ne peut plus spécifique. Pays postconflit, même si certains pans du territoire constituent encore des zones d’insécurité, la RDC était déjà confrontée à de multiples défis procédant, pour aller vite à l’essentiel et faire court, de la réforme structurelle de son économie et du lancement de l’ambitieux programme dit des « 5 chantiers ». Cet article qui pose le contexte général de la RDC est prolongé par la réflexion de Placide M’Banga Tshibaka qui s’interroge sur les « possibles voies de sortie » pour la RDC. Le politologue commence par inventorier les richesses du pays (minières, agricoles, humaines, etc.), avant d’analyser les politiques économiques conduites par le gouvernement congolais, qu’il pose dans l’optique globale des rapports du pays avec les institutions internationales. Moise Lumande Mwaly, poursuivant l’analyse de la situation congolaise, a choisi, lui, d’axer son propos sur les conséquences de la crise financière internationale dans le secteur minier de la République démocratique du Congo. Le choix du géologue n’est pas innocent : en tout temps, et malgré son caractère extraverti, l’industrie extractive congolaise a constitué le principal moteur de l’économie nationale. La RDC devrait, soutient le géologue, revoir toute la base de sa politique économique à l’aune de la crise actuelle. Une autre analyse factuelle – sur la RDC – est commise par l’essayiste politique Jean-Pierre Kambila qui s’attaque à une question d’actualité : celle concer-

nant les « 5 chantiers », « programme conçu avant l’avènement de la crise financière ». Ce programme – né dans une période d’optimisme, donc dans une certaine euphorie – peut-il être réalisé comme prévu ? Jean-Pierre Kambila apporte des éclairages nouveaux, dans la polémique. Le texte de Nisse Nzereka Mughendi permet la transition vers l’Afrique. Son analyse part d’un constat : alors que la crise atteignait des proportions inquiétantes, les pays des Grands Lacs, poussés par la Communauté internationale, accéléraient la relance de la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL). Bien renseigné sur les enjeux de la zone tumultueuse des Grands Lacs, le chercheur s’interroge sur l’opportunité, la nécessité et surtout l’urgence d’une telle décision, politique, au regard des paramètres économiques objectifs en ces temps de crise. Après l’analyse de Nisse Nzereka Mughendi, nous quitterons la région des Grands Lacs pour poser une interrogation générale sur les pays de l’Afrique subsaharienne. Avec d’abord un texte signé par André Nyembwe Musungaie et Honoré Mbantshi Mingashanga. Les deux économistes se proposent d’analyser, en premier lieu, les éléments à la base de la vulnérabilité du secteur réel des économies africaines. Ils essaient ensuite de saisir les mécanismes de propagation de la crise financière internationale et mondiale sur ces économies. Ce que fait également Edgard Makunza Keke qui prône, in fine, « une action pour la survie » dans les pays africains après la crise financière. Pour ce professeur de finances, l’Afrique doit encore, aujourd’hui plus qu’hier, mieux s’organiser en utilisant toutes ses ressources humaines et maté-

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Afrique et crise financière : pour une lecture alternative

rielles pour faire face à cette crise finan- doyer, l’économiste prône « le maintien de la lutte contre l’inflation même en cière et économique systémique. Grégoire Ngalamulume Tshiebue cas de stratégie anticrise ». Pour Kabuya constate que l’Afrique subsaharienne Kalala, en ces temps de crise, les pays et les autres pays pauvres subissent une africains devraient mener des politiques nouvelle fois les effets néfastes de leur plus expansionnistes, même si leurs dépendance structurelle aux économies marges de manœuvre sont étriquées ! Cinq textes signés par des personoccidentales. Victimes du modèle et de choix de développement peu respon- nalités – issues de diverses sphères posables et inadéquats imposés par les pays litiques, intellectuelles et idéologiques riches et par leurs institutions et systèmes –viennent compléter les analyses préfinanciers, les pays d’Afrique subsaha- citées : Obiageli Ezekwesili, vice-prérienne devraient apprendre à compter sidente de la Banque mondiale pour la sur leurs propres forces pour consolider région Afrique ; Dominique Straussleurs économies et parvenir à un niveau Kahn, directeur général du Fonds moacceptable de satisfaction de leurs be- nétaire international ; Guy Verhofstadt, soins de base par leurs propres moyens. ancien Premier ministre belge ; Ignacio Pour ce faire, selon l’auteur, des efforts Ramonet, professeur de communication particuliers devraient être concentrés sur (Paris 7), ancien directeur du Monde dile plan de la gouvernance avec des objec- plomatique ; Robert Estivals, professeur tifs ciblés sur la lutte contre la corrup- émérite à l’Université Michel de Montion, contre le détournement des deniers taigne-Bordeaux 3 (France) et professeur publics, contre la fraude fiscale et sociale, Honoris Causa. Par leurs ouvertures, ces la fuite des capitaux, sur la moralisation « textes complémentaires » enrichissent, de la vie publique et la justice redistri- par leur originalité, nos propres analyses et participent, de fait, à l’esprit d’ouverbutive. Enfin, le texte de François Kabuya ture au monde, à la base de la création Kalala clôt la revue, dans sa (première) de Dounia – « univers », en langue swapartie normative. Dans un texte-plai- hili. ¶

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Pour une approche systémique de la crise

Henri Mova Sakanyi

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e monde est passé d’un brin au bord d’un précipice. Le gouffre béant, aux profondeurs abyssales, continue de tarauder spécialistes et citoyens lambda quant aux conséquences si la chute avait effectivement eu lieu. Malgré l’accalmie ambiante et quelques annonces triomphalistes, on n’est pas encore éloigné du cratère. Les laves encore abrasives et rutilantes nous rappellent que le danger n’est pas totalement écarté. La crise qui atteint aujourd’hui l’ensemble des secteurs de l’économie mondiale avait pourtant commencé comme un feu de brousse, par une allumette dont la bizarrerie lexicale est patente : subprime. D’un marché local et ultraspécialisé, la crise s’est propagée à l’allure d’un tsunami qui a finalement ébranlé toutes les certitudes idéologiques du capitalisme mondialisé. Le doute est tel que, de plan en plan, de stratégie en stra-

tégie, on va d’un extrême à l’autre sans s’embarrasser à puiser dans les registres des idéologies abhorrées qui prônaient encore la part belle à l’intervention étatique dans la régulation économique. C’est peut-être là qu’est le hic. à trop vouloir faire démarrer cette crise à l’éclosion de la bulle immobilière entre 2007 et 2008 avec son point d’orgue à l’automne 2008, lors de la faillite de la banque Lehman Brothers, on verse allègrement dans le superficiel tant le mal est profond. En effet, les sommets atteints par la crise au deuxième semestre 2008 ne devraient pas occulter le fait que la contagion vient de loin. La succession d’événements divers, disparates en apparence, devrait darder les analystes pour pousser davantage la réflexion vers les paradigmes explicatifs du systémisme. Il nous semble prometteur de scruter les méandres d’une recherche globalisante

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Pour une approche systémique de la crise

pour dégager la meilleure intelligibilité des phénomènes que couvre le vocable « crise internationale ». Celle-ci ne saurait donc être limitée à son versant économique. à voir ses différentes manifestations, il s’agit bien d’une crise globale, systémique. Même si nous privilégions l’analyse économique, il faudra considérer que l’économie n’est pas la seule grille de lecture de cette crise. Olivier Mongin et Marc-Olivier Padis optent pour la même démarche1 en dégageant la même évidence : la crise actuelle est bien globale et systémique. En effet, la crise n’est pas seulement conjoncturelle, c’est-à-dire uniquement liée à la finance, mais aussi structurelle, en ce qu’elle suggère une interrogation sur la structure de l’économie internationale, voire de la mondialisation. Un échec de prospective ? Plusieurs économistes stigmatisent le fait qu’on n’ait pas vu venir cette crise. Certains vont jusqu’à mettre en cause l’épistémologie de la science économique incapable de prévoir les crises. à London School of Economics, la reine Elisabeth II demandait : « Comment se fait-il que personne n’ait prévu ? » The Economist du 18 juillet 2009 s’interrogeait : « What went wrong with Economics. » Paul Krugman affirmait : « La théorie macroéconomique des trente dernières années avait été au mieux spectaculairement inutile, au pire carrément nuisible2. »
1 Mongin O. et Padis M.-O., « Les contrecoups de la crise », in Esprit, novembre 2009. 2 Cité par Bertrand Jacquillat, 1929-2009 : Récession(s) ? Rupture(s) ? Dépression(s) ?, PUF, 2009.

Quoiqu’on ne soit pas en pleine dépression, on peut néanmoins, avec le recul, laisser libre cours à son étonnement lorsqu’un esprit aussi clairvoyant que Robert Lucas (prix Nobel d’économie en 1995 et professeur à l’université de Chicago) déclarait, en 2003, que le cycle économique (alternance dépressions-expansions) était définitivement apprivoisé. Ben Bernanke (président de la FED et ancien professeur de Princeton) emboucha la même trompette du cycle économique dorénavant sous contrôle3. Devant un tel aveuglement, on peut comprendre que les économistes théoriciens du capitalisme n’aient pas vu arriver l’hécatombe. Pourtant, plusieurs élaborations dues à la plume de Karl Marx mettaient déjà en exergue les possibilités de crise systémique du capitalisme globalisé (crise générale du système capitaliste). Mieux, John Maynard Keynes avait éclairé de son génie l’avènement de la situation que nous vivons. Pour lui, en remplaçant l’hypothèse de « marché efficient » par celle d’« instabilité financière », on arrive à détecter l’existence au sein du capitalisme des crises endogènes (l’analyse historique le démontre) qui postulent des cycles financiers. Ainsi, l’économie de marché n’est pas une économie « autostable » qui s’autoajusterait face aux chocs exogènes4. Les chocs et les cycles lui sont inhérents. Sylvie Matelly pense même que la détérioration de la situation économique en 2008 était assez prévisible, car, pour elle, nombre d’analyses avaient déjà mis
3 Krugman P., Pourquoi les crises surviennent toujours, Paris, Seuil, 2009, p. 13. 4 Mateley S., « Les économies face à la crise : une mutation nécessaire ? », in Année Stratégique 2010, IRIS, 2009, p. 47-59.

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en garde contre plusieurs dérives d’un système économique devenu incontrôlé et incontrôlable par trop de dérégulation. Parmi ces dérives, elle cite en premier lieu la spéculation. à la rescousse de cet argument, elle cite John Maynard Keynes (Théorie Générale, 1936) : « Les spéculateurs peuvent être aussi inoffensifs que des bulles d’air dans un courant régulier d’entreprises, mais la situation devient plus sérieuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans un tourbillon spéculatif. Lorsque, dans un pays, le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, il risque de s’accomplir dans des conditions défectueuses1. » La particularité de la situation actuelle, par rapport notamment à la crise pétrolière (1973, 1979), de la bourse (1987), de la finance asiatique (1997), c’est qu’elle est l’aboutissement et la mise en gerbe de plusieurs autres crises. D’où son caractère global et totalisant, donc systémique. En tout état de cause, cette crise est, au minimum, une grande crise au sens où l’entend l’économiste Jacques Mistral (« Au lendemain d’une grande crise, retrouver une croissance durable »). Les grandes crises se distinguent2 notamment par la grande étendue de leur impact, le nombre des pays intéressés, la gravité de leurs enjeux et de leurs conséquences et l’importance de la mobilisation et des moyens requis pour leur résolution. La crise que nous vivons vient donner de l’immanence et de la pertinence aux différentes occurrences et approches
1 Idem. 2 Crocq L. et alii, op. cit., p. 19.

de la crise3. Qu’on l’appréhende sous l’acception de Fourier (phénomène qui désagrège la « société civilisée » pour la remplacer par la société « harmonieuse »), celle de Goethe (« toutes les révolutions sont des crises et une crise n’est-elle pas une maladie »), de Sir Bayard (« Crisis of Parliament »), du Cardinal Bentivoglio (« crisi » du mouvement des choses), du marquis d’Argenson (« crise économique »), de Jean-Jacques Rousseau dans Émile (« nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions »), de Thomas Paine dans American crisis, de Bonald dans son Essai sur les lois naturelles de l’ordre social (où il compare la Révolution française à une « crise terrible et salutaire par laquelle la nature rejette du corps social les principes vicieux que la faiblesse de l’autorité4 y avait laissé introduire »), celle de Karl Marx dans le Manifeste du parti communiste et dans Le Capital (« antagonismes de classes », « conflits », « contradictions », « crise systémique du capitalisme »), celle de crise économique de Malthus, de Ricardo ou de Keynes (crise de pénurie ou de surproduction agricole ou manufacturière, crises financières, crises de surinvestissement, crise de spéculation, crises monétaires, crises boursières) ; l’idée de base demeure « la rupture dans l’ordre normal des choses », changement brusque, moment crucial, instant critique dans l’évolution d’une société où les réponses sont décalées par rapport aux problématiques fondamentales et existentielles ; c’est une dissection entre les causes et les effets ; un désajustement entre la demande et l’offre (pas seulement économique).
3 Crocq L. et alii, Gérer les grandes crises. Sanitaires, écologiques, politiques et économiques, Paris, Odile Jacob, 2009. 4 C’est nous qui soulignons.

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Pour une approche systémique de la crise

Cette dernière approche nous permet de remettre en selle la logique de l’enchaînement plutôt que celle de la causalité linéaire. Ainsi, une fois encore, nous appliquons la méthode du temps mondial1 aux phénomènes internationaux. L a fin dU capitaLisme ? La crise globale ne doit pas être comprise de la manière réductrice et manichéenne, qui est souvent empreinte de causalisme rigide, voire déterministe. On ne saurait isoler les causes d’une part et les conséquences de l’autre. Il n’est pas question de réduire le fait générateur dans la crise des subprimes. Elle-même dérive d’une concaténation de faits divers qui procède de l’histoire, mais aussi de mécanismes qui se sont emballés dans le cadre de la globalisation. La recomposition géopolitique du monde, avec l’avènement de la perestroïka, a quelque chose à voir avec l’éclatement de la crise et la nouvelle configuration géostratégique qui va s’en dégager. La crise globale pourrait être appréhendée sous le prisme de la combinaison des trois dimensions de Braudel (trois espaces-temps) et des trois strates de Eloi Laurent2. On sait depuis Braudel qu’on ne comprend mieux une époque qu’en trois dimensions, trois espacestemps : la longue durée géographique, les techniques sociales et économiques et enfin l’agitation politique du moment, le temps des individus.
1 Lire Mova Sakanyi H., Comprendre la fin de la guerre froide et la mondialisation, en trois tomes, Paris, L’Harmattan, 2009. 2 Laurent E., « Ni péripéties, ni cataclysme », in Esprit, novembre 2009, p. 13-16.

à rebours de l’ordre braudelien, Eloi Laurent relie trois strates superposées à l’analyse des trois dimensions : l’écume de la crise du capitalisme financier, la houle de la crise des inégalités sociales, la marée de la crise écologique. L’effondrement de la finance globalisée ne serait donc qu’un premier niveau. Il consacre la fin du mirage de l’autorégulation des marchés et, par conséquent, remet à l’ordre du jour la régulation keynésienne de la puissance publique. Keynes avait, en effet, élaboré de façon anticipée la déconstruction de l’illusion néoclassique du parasitisme de l’état. Pour Jean-Michel Quatrepoint, le monde serait aujourd’hui confronté à une triple crise3. Financière avec le krach rampant des subprimes, l’effondrement de tous les marchés boursiers, y compris ceux de Chine, qui ont perdu 50 % en un an. énergétique, avec l’envolée des prix du pétrole qui frappe tous les consommateurs, y compris les Chinois. Alimentaire, avec la flambée des prix des denrées de base et l’apparition de la pénurie et de la famine dans les pays les plus pauvres. Ignacio Ramonet, avec la fougue qu’on lui connaît, va encore plus loin : ce n’est pas une crise, c’est une révolution. Il affirme que ce krach ne signifie peut-être pas la fin du capitalisme, « qui en a connu d’autres et a réussi à s’en remettre », avoue-t-il. Mais il marque bien la fin de l’économie dérégulée, l’achèvement d’une ère : celle de l’ultralibéralisme, du capitalisme mafieux et de la globalisation financière. Pour lui, 2008 est pire que 1929. Certains ont soutenu que le monde était passé « à un
3 Quatrepoint J.-M., La crise globale, Paris, Mille et une nuits, 2009, p. 283-284.

Décembre 2009 l 15

Henri Mova Sakanyi

millimètre du gouffre, à un millimètre de l’explosion atomique économique » (Alain Minc). Pour Ramonet, rien n’est plus faux : Le monde « n’est pas passé à un millimètre ; il a directement plongé dans la plus terrible des crises systémiques… Et l’apocalypse est loin d’être terminée : la crise s’est transformée en récession globale ; la déflation menace1 ». Il s’appuie sur les propos d’Emmanuel Todd : « Nous vivons un effondrement de l’ultralibéralisme comparable à celui du modèle communiste vingt ans auparavant. » Mais c’est Immanuel Wallerstein qui est encore plus incisif : « Nous sommes entrés dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie cette phase de la succession interrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c’est que le capitalisme ne parvient plus à faire système, au sens où l’entend Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à recouvrer l’équilibre, et l’on assiste alors à une bifurcation. La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors. Et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l’usage du mot crise à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin2 ». Sans aller jusqu’à considérer la fin du capitalisme, il y a au moins lieu de constater que cette crise entraînera
1 Ramonet I., Le krach parfait. Crise du siècle et refondation de l’avenir, Paris, Galilée, p. 13. 2 Reverchon A., « Entretien avec Immanuel Wallerstein », Le Monde, 12 octobre 2008.

l’émoussement de la forme la plus radicale : l’ultralibéralisme. C’est surtout la fin du thatchérisme couplé à la reaganomie. La vague néolibérale, adepte de la déréglementation et de la dérégulation, n’aura plus la même cote, même chez les gourous de la finance internationale. Les grands manitous de la bourse, les gnomes de Zürich, les golden boys de la City, de Wall Street, de Nikkeï Bond, les traders aux parachutes dorés, ayant fait fortune dans la spéculation et l’arbitragisme, cautionnant ainsi l’économie casino, relèvent désormais de catégories suspectes, voire mafieuses. Cela ne signifie pas la fin du capitalisme. Ses excroissances, prônées par le néoconservatisme politique et l’ultralibéralisme du « consensus de Washington », seront remises en question. Il est fréquent, depuis l’éclosion de la crise, de voir tout le monde se convertir au keynésianisme. Les plus grands manitous du panthéon financier, adorateurs habituellement transis du marché dérégulé, écrit Ignacio Ramonet3, plient le genou, courbent l’échine, renient leur ancienne foi et implorent l’état de leur pardonner leurs péchés et de leur venir en aide. Tous se convertissent maintenant en masse aux thèses, hier encore considérées comme hérétiques, de Keynes, partisan de l’intervention de l’état pour stimuler l’économie. Non sans hypocrisie, conclut-il, certains conspuent désormais les paradis fiscaux, vilipendent la capacité des hedge funds et condamnent les émoluments abusifs des banquiers et des courtiers. George Soros, par exemple, se mêle aux analystes critiques du capitalisme à financiarisation extrême. Il vilipende la « superbulle » qui serait plus grande
3 Ramonet I., op. cit., p. 19.

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