L'Afrique et les relations franco-américaines des années soixante

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La presse et les représentants de la "Françafrique" se complaisent à faire état d'oppositions franco-américaines sur le continent africain. Pour comprendre l'obsession américaine qui caractérise la France en Afrique, il convient de remonter à la période de la décolonisation et de la Guerre froide. Ce livre s'appuie sur les archives américaines et françaises, notamment les fameuses archives "Foccart".
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296187573
Nombre de pages : 466
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L'Afrique
et les relations franco-américaines des années soixante

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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Pierre-Michel Durand

et les relations franco-américaines des années soixante
Aux origines de l'obsession américaine

L' Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04605-4 EAN : 9782296046054

Remerciements
Rédiger les remerciements est toujours un moment agréable, parce que généralement, à moins d'être très prévoyant, on remercie lorsque la rédaction de l'ouvrage est enfin achevée, mais parce qu'il est surtout particulièrement agréable de remercier ceux sans qui ce livre n'existerait pas. Je souhaite avant tout naturellement exprimer ma gratitude à M. le Professeur Pierre Melandri, directeur de la thèse dont cet ouvrage est issu. Qu'il soit ici le premier chaleureusement remercié à la fois pour la confiance, les encouragements et les conseils qu'il m'a, depuis des années, constamment prodigués. J'adresse également tous mes remerciements à M. le Professeur Maurice VaÏsse qui tout au long de ces années de recherche et au-delà, a su m'apporter aides, conseils et encouragements, ainsi qu'à M. le Professeur André Kaspi qui m'a accueilli pendant trois ans au CRHNA. Ce travail a bénéficié en outre d'une bourse de la commission Fulbright qui m'a permis de me rendre aux Etats-Unis et de travailler dans les différents fonds d'archives américains, tant) Washington, Boston qu'à Austin dans le Texas. Je n'oublie pas, bien sûr, tous les témoins et acteurs, aux Etats-Unis comme en France qui, en se prêtant au jeu des entretiens que j'ai sollicités auprès d'eux, ont apporté une contribution très importante à ma recherche. Les personnels des bibliothèques et fonds d'archives où j'ai travaillé m'ont apporté eux aussi une grande aide, toujours. Mesdames Paule René-Bazin et Isabelle Neuschwander, responsables successives de la section du XXème siècle aux archives nationales, madame Karine Nonlet et monsieur Pascal Geneste, conservateurs en charge du fonds Foccart, particulièrement n'ont pas cessé de m'appuyer pour mes demandes de dérogation. Pour mon temps de rédaction, l'école normale supérieure et particulièrement la bibliothèque de lettres d'Ulm a bien voulu m'accueillir. Que sa directrice, madame Laure Léveillé, en soit ici chaleureusement remercié ainsi que tout le personnel de la bibliothèque qui régulièrement se préoccupait de l'avancée de "l'œuvre". Naturellement, ma famille, mes amis et mes proches savent combien ce travail doit à leur affectueux soutien comme, pour certains, à un certain travail de relecture...

Chapitre liminaire
"Le soir, je vois Dansette, l'historien, qui écrit un livre sur Mai 68. Je lui en dis ce que j'en sais et lui donne rendez-vous pour plus tard, lorsque j'aurai repris mon carnet pour me remettreplus au fait de ces questions. Bien entendu, je ne dis pas que j'ai dicté au jour le jour, quasiment heure par heure tout ce qui s'est passé. Mais je m'aperçois, d'après ce qu'il m'en dit, que le jugement que nous portons sur l'histoire, 15 mois après l'événement, est déjà tout à fait différent suivant que l'on est Untel ou Untel. Je lui fais part de la déception que me cause l'histoire. Je lui dis que, lorsque j'étais écolier, j'avais une passion pour l'histoire et la vie œ Napoléon, avide d'apprendre plus en détail des "vérités" sur cet homme extraordinaire et, pour moi, il s'agissait bien de vérités. Maintenant, à la façon dont je vois l'histoire s'écrire, je ne crois plus à rien. Bien sûr, il est évident qu'il y a eu Arcole, Austerlitz, Waterloo. Mais tout ce qui entoure ces dates, je n'y crois plus, car depuis Il ans que je vis et fais modestement l'histoire aux côtés du général de Gaulle, je vois que tout ce qu'on en dit ne correspond pas, non pas à une appréciation que j'ai, discutable mais à la vérité historique. C'est-à-dire que le lieu, bien souvent la date, le nom des personnes, tout cela est faux. 'Et, lui dis-je, vous m'apportez, hélas, une confirmation de plus, puisque les propos que vous avez recueillis, ne correspondent pas à la manière dont j'ai vécu l'événement. Et pourtant, je suis de bonne foi, comme ceux que vous avez interrogés. Et il s'agit de faits récents!' ". Jacques Foccart, Journal de l'Elysée, t. 111,2 septembre 1969, p. 106-7. "L'histoire dira un jour son mot. (...) L'Afrique écrira un jour elle-même sa propre histoire". Patrice Emery Lumumba.

Foccart et Lumumba ou l'historique d'un projet. Entreprendre notre travail sous de tels auspices surprendra: Foccart et Lumumba, l'association prête à sourire tant les deux hommes, deux mythes à leur façon, paraissent aux antipodes. La vérité historique qu'ils invoquent ne saurait d'ailleurs être la même pour celui à qui l'on avait donné mission de "réussir" la décolonisation, soit en pratique de "tout changer pour que tout reste la même chose", et pour le nationaliste africain. L'idée parmw d'autant plus surprenante que nous serons amené à décevoir l'un et l'autre tour à tour, gêné par les contraintes propres à tout travail historique, comme mû par nos propres choix. Notre histoire ne sera pas forcément celle qui "dit son mot" et révélerait denière les faux-semblants de la réalité, une vérité historique, tout entière faite de complots et objet de tous les fantasmes sur le continent africain. Notre travail en tout cas, n'est pas cette histoire dont Lumumba rappelle l'importance, qui ne s'écrit que par soi et pour soi, mais dont l'idée n'est simple qu'en apparence, et que l'Afrique commence à peine à écrire. Cette histoire africaine, pour nous impossible, nous ne pouvions non plus faire œuvre d'africaniste. Notre apprentissage en la matière ne s'est fait que sur le tas, au cours de ce travail. Aussi avonsnous dû entreprendre cette recherche, contraint à faire nôtre le cri de Dadié,

"Des spécialistes des questions africaines, délivrez-nous seigneur!". Bénéficiant d'un regard neuf mais un Candide sur ce terrain, nous avons assurément été victime de ce travers de toujours vouloir des sources écrites, le "péché mignon"! des Occidentaux selon Ki-Zerbo, et coupable par là même d'européocentrisme. Reposant sur des archives, françaises et américaines, notre travail peut se voir accusé de ne dessiner encore et toujours qu'une "Mrique sans Mricains", l'Mrique des classes dirigeantes seulement, où celles-là mêmes apparaissent en ombres chinoises qu'on ne voit agir qu'au travers du regard des autres, de manière toujours stéréotypée et trop attendue, pour plaire à tel ou tel. Et si nous n'avons pu ni voulu suivre la ligne tracée par Lumumba, sans doute aussi décevrons-nous Foccart, lui-même, déclare-t-il, un déçu de l'histoire. Au-delà de la subjectivité dont celui qui "depuis Il ans vi(t) et fai(t) modestement l'histoire aux côtés du général de Gaulle", prend soudainement conscience, naïvement, ce sont les erreurs de cette histoire en train de s'écrire qui, pour lui, remettent en cause ces "vérités" dont il ne doutait pas jusqu'alors. Enquêter sur mai 68 l'année suivante, encore s'agissait-il de faits récents! Aussi pour ce qui nous intéresse, échapperons-nous encore moins à ces erreurs qui pour Foccart, obèrent toute vérité. Cette "façon dont je vois l'histoire s'écrire" qu'il évoque amer, nous avons bien dû la faire nôtre, avec ses à-peu-près e~ plus grave, les inévitables angles morts pour l'histoire qu'il n'évoque pas. Trop tard pour que les témoignages y gagnent une fiabilité impossible, encore trop tôt, et Foccart et son mythe y sont pour beaucoup, pour que les archives s'ouvrent tout à fait, nous avons dû faire notre deuil d'une exhaustivité chère à l'esprit historien. Il nous a donc fallu nous aussi tenter cette mission impossible de retrouver un passé que l'on sait ne pas pouvoir atteindre, pris dans ce paradoxe de vouloir tout savoir, comprendre et expliquer avec conscience pourtant des limites de l'exercice, avec dans la tête les éternels regrets sur le carton d'archives refusé dont on ne peut s'empêcher d'imaginer qu'il aurait été l'élément qui nous manquait pour un travail qui demeure une simple reconstruction, perfectible et toujours menacée. Placer ainsi notre travail sous le signe de l'échec en en soulignant les manques, les déceptions qu'il ne manquera pas de susciter, et avec elles ses propres déceptions, l'idée est curieuse, comme de réunir ainsi deux hommes que tout oppose. Ni ennemis directs pourtant, ni véritablement confrontés l'un à l'autre, Foccart et Lumumba ne se sont d'ailleurs à proprement parler jamais connus: le secrétaire général aux affaires africaines et malgaches 14 ans durant, éminence grise devenue figure incontournable, est, alors que le Congo accède à l'indépendance, un parfait inconnu pour le jeune premier ministre survolté, nationaliste flamboyant qui, "météore au firmament africain" selon le mot de Sartre, va en huit mois et à peine deux de pouvoir, traverser le devant de la scène congolaise et internationale pour se
! Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire, Paris, 1972, p. 7. Premier africain fmncophone auteur d'une histoire de l'Afrique, il dénonce l'européocentrisme des travaux sur l'Afrique, y compris ceux de son maître Charles-André Julien, coupable d'avoir écrit, "l'Afrique noire, la véritable Afrique, se dérobe à l'Histoire". 10

transformer en icône. Pour Foccart lui, qui se tient évidemment informé des événements secouant le Congo, la tâche est déjà assez lourde, l'heure plutôt à la lutte contre l'OAS, la priorité, cantonnée au seul ex-empire français, de préserver d'abord, consolider si possible les acquis d'une décolonisation africaine encore fragile - le "Congo-Léo" ne fait alors d'ailleurs pas partie de son champ d'action. Ironie de I'histoire pourtant, l'actualité allait, quelque 40 ans après, réunir les deux hommes, associer la légende vivante et le mort légendaire. La fuite de Mobutu le 16 mai 1997 marquait pour le Congo et l'Afrique la fin d'une époque. En France, pour beaucoup, cette "chute de la maison Mobutu" signifiait aussi la mort du "foccartisme", fin proclamée d'une certaine politique française en Afrique, la mort en pleine crise zaïroise le 19 mars de Foccart lui-même, revenu aux affaires en 1995, prenant valeur de symbole. L'arrivée au pouvoir de Kabila d'ailleurs, venu du plus profond de l'histoire congolaise, son passé de rebelle lumumbiste, tout au Congo suscitait un réexamen général de conscience sur l'assassinat fondateur du Congo contemporain. Le fantôme du premier ministre hantait alors plus que jamais le Congo; ce corps introuvable que l'on ne cesse de déterrer se retrouvait à nouveau au centre du jeu. Même en Europe alors, Lumumba devient sujet à la mode: ses discours enflammés de 1960 contre l'impérialisme y trouvent un curieux écho. Pour un Occident en mal de culpabilité, toujours plus mis en demeure de faire acte de repentance, il apparaît comme le procureur idéal, à même de le contraindre à examiner ses responsabilités dans le drame congolais. Objet d'un film qui en fait son hérosl, Lumumba se trouve dans cette vague aussi, le point de convergence d'un intérêt nouveau de la part des historiens. On comprendra dans ce contexte le coup de tonnerre qu'a constitué en Belgique la publication par Ludo De Witte de L'Assassinat de Lumumba. Une de ces énigmes de l'histoire qui doivent le demeurer à jamais, dépeint comme un compte réglé "entre Bantous", dans une Afrique "au cœur des ténèbres", l'assassinat s'y révèle d'un coup une affaire largement belge, la partition écrite à Bruxelles étant exécutée sur le terrain par des officiers belges, allant jusqu'à découper à la scie à métaux les cadavres de Lumumba et ses deux compagnons pour les dissoudre dans l'acide. En réponse à l'ouvrage provoquant un séisme politique, une commission parlementaire était même établie dont les travaux concluaient à la "responsabilité morale" de la Belgique et le 5 février 2002, le ministre Louis Michel présentait des excuses pour le rôle de Bruxelles dans l'assassinat du martyr congolais. L'actualité, les ruptures qu'elle apportait avec elle avaient enfin autorisé une histoire longtemps différée et pour tout dire impossible. Ce qui se faisait en Belgique semblait d'autant plus applicable en France que les deux pays étaient secoués par les mêmes événements: le génocide de 1994 au Rwanda, la crise de l'Afrique des grands lacs et la fin du régime Mobutu. La France connaissait sa propre enquête parlementaire sur ces questions, alors qu'étaient remises en question la politique africaine de la France, ses traditions et travers,
1 Lumumba, film de Raoul Peck, France, 1999. Il

rassemblés sous le néologisme à la mode de "Françafrique", et incarnés en Foccart. Au cœur de l'actualité, ce dernier se trouvait aussi, à l'instar de Lumumba, au cœur de l'actualité historique avec la parution en 1995 et 97, de volumes d'entretien. Foccart parle, le titre jouait du paradoxe et sur la mythologie du personnage, marquant le livre comme un événement A dire vrai, "l'homme de l'ombre", "au parfum" de tant de choses, ne s'y départait pas tout à fait de la loi du silence pour les vraies affaires d'Etat. Mais avec la publication, autorisée de son vivant, de son journal de l'Elysée, ce "carnet" qu'il consulte sans "bien entendu" en parler à l'historien venu l'interroger, Foccart semblait lui-même annoncer enfin venu le temps de l'histoire. Et cette invitation à l'histoire y prenait parfois des allures de défi qui ne pouvait laisser indifférent. Ainsi lorsque, interrogé sur les circonstances de l'empoisonnement de Moumié en novembre 1960 dans Foccart parle, ouvrage en l'occurrence bien mal nommé, il refusait de répondre en affirmant: "les archives répondront un jour à votre question"l. La volonté de relever le défi, comme le désir de "percer" quelques secrets, n'ont assurément pas été la moindre de nos motivations quand nous entreprenions ce travail. Si l'on en juge pourtant par les décisions d'autorisation de consultation des archives, et en l'occurrence leur refus pour le carton précis qui aurait pu répondre à cette question2, ce jour n'était pas encore venu. Pour cet objectif, le plus naif, mais toujours présent quoi qu'on en dise chez l'historien, dans ce désir de faire "toute la lumière", notre échec en tout cas était patent En livrant toutefois ces carnets à la publication, Foccart révélait quant à lui un souci de l'histoire qu'il nous faudrait interroger.
Ni Richelieu, ni Mazarin, ni Talleyrandn'ont tenu leur journal. Ni Kissinger, ni aucun influent homme de l'ombre qui vécut dans l'entourage de tel ou tel prince. Peut-être faut-il remonter à Joinville et à La Vie de Saint Louis, pour trouver un document de première main aussi exceptionnel... Voici donc sept siècles après le modèle, "le livre des saintes paroles et des bons faits" de Charles de Gaulle et ~ GeorgesPompidou. L'éditeur, pour présenter l'ouvrage, ne ménageait pas les superlatifs et ces camets de fait constituent une source exceptionnelle. Seulement pouvait-on regretter qu'ils ne débutent qu'en janvier 1965, et que la décision de Foccart en 1956 de tenir un journal, n'ait pu être suivie d'effets, tant la précipitation des événements avait empêché le rédacteur de tenir cette "bonne résolution"3. La publication du journal de 1997 à 2001 marquait, elle, une entreprise éditoriale hors du commun puisque avec les entretiens, c'étaient en tout sept volumes parus en six ans et consacrés à l'ancien conseiller du général de Gaulle, soit au tota14652 pages exactement. Les index avec plus
1 Foccart parle, tome 1, p. 207-8. Si les circonstances sont plus ou moins connues

-

Debré en aurait été le principal décideur

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Foccart refuse d'en dire plus:

"Permettez-

moi de m'en tenir là" dit-il pour couper court. 2 Le dossier 149 des archives Foccart comportait selon l'inventaire, une correspondance importante d'Ahidjo à Foccart les 21-28 nov, soit après l'exécution le 15 de Moumié. 3 Foccart, Journal de l'Elysée, 1965-67, p. 7, 13 et 33. 12

de 6 000 noms référencés donnaient à eux seuls une idée de la richesse de la source pour l'historien. On pouvait certes le rapprocher du C'était de Gaulle de Peyrefitte, penser au Verbatim d'Attali, mais alors que ces auteurs avaient mis en scène leurs souvenirs, il n'y avait rien de tel pour ce journal, dicté au jour le jour, à l'information brute, quitte à paraître anecdotique, lorsqu'il s'attarde sur les... plans de table! Aussi, en dépit de la référence à Joinville, le journal ne pouvait constituer une nouvelle hagiographie du général, tranchant dans la forme et le fond, avec les mémoires gaullistes habituels où le travail de mémoire rend plus impressionnant, s'il en était besoin, la figure du grand homme. Bien sûr, ce témoignage n'allait pas sans faire grincer de dents: ainsi Bongo, blessé sans doute de s'y voir parfois dépeint sous un jour peu favorable1, affirmait que "dans le livre de Foccart, il y a beaucoup de blabla et des rajouts post mortem. Péan écrit ce qu'il veut Foccart aussi. Le problème, c'est qu'on lit non pas ce que Foccart a écrit, mais ce qu'on lui a fait écrire. Il faut se méfier. TIne faut pas prendre son livre posthume pour argent comptant"2. Interrogé à ce propos alors qu'il manifestait aussi quelque réticence, un collaborateur de Foccart, devait reconnaître la parfaite fiabilité de la source, chaque protestation se voyant opposer par l'éditeur la preuve des cassettes dont il faisait la simple transcription. Aussi notre témoin pouvait-il seulement regretter que les paroles du général n'y aient pas été assez "lissées n, ces propos non lissés pourtant, en faisant tout le prix pour l'historien, si du moins on voulait bien lui faire confiance pour en faire l'interprétation, y voir lui-même les moments d'emportement, la part du langage de militaire3... La lecture de ce journal qui paraissait alors que nous entreprenions notre travail, ne pouvait en tout cas que nous confirmer dans la pertinence de notre recherche: la question des relations franco-américaines en Mrique. Foccart s'y montrait souvent plus préoccupé par le danger américain que par la menace soviétique. "Dieu sait pourtant que je ne suis pas opposé aux Américains" ajoutait-il à l'occasion4, réflexion d'autant plus comique que, récurrent, ce cri du cœur accompagne les suspicions vis-à-vis des Américains parcourant le journal. L'américanophobie de Foccart constituait en tout cas une idée tellement reçue que Ben Yahmed, en proposant à Foccart le nom de Philippe Gaillard pour travailler à ses mémoires, avait cru devoir préciser pour savoir si cela posait un problème, que sa femme était américaine5. De la même manière, un journaliste de Jeune Afrique se demandant comment aurait réagi Foccart à l'arrivée inattendue d'un Américain à la tête d'Air Afrique, pouvait-il, inspiré par la lecture du journal, "raisonnablement avancer, sans risquer de se tromper, que l'homme aurait agi pour que la France fasse un 'effort exceptionnel'
1 Foccart, Journal de L'Elysée, tome V, p. 474, 21 décembre 1973. 2 Bongo, Blanc comme nègre, entretiens avec Airy Routier, Paris, 2001, pp. 66 et 181. 3 Entretien avec A. Plantey, Paris, 19 décembre 2000. 4 Foccart, Journal de l'Elysée, Paris, 1997, 26 mai 1966, p. 425. 5 B. Ben Yahmed, PDG de Jeune Afrique, lors du colloque sur Les politiques africaine et intérieure de la France à la lumière du témoignage de J. Foccart, EHESS, 1er dec 2001. 13

pour donner 'une dernière chance' à Air Afrique. Paris aurait tout à y gagner: cela lui permettrait de préserver son influence, de contenter ses amis africains et d'éviter que la compagnie ne 'tombe' dans l'escarcelle de la Banque mondiale et, au-delà, de 'l'ennemi' américain"1. La remarque était d'ailleurs symptomatique des réactions de ceux qui pour avoir combattu le foccartisme et l'ingérence française en Afrique qu'il impliquait, en venaient parfois, Foccart une fois mort, à le regretter, tant la nouvelle politique française leur semblait plus s'assimiler à de l'indifférence qu'à un nouvel élan, un simple passage de témoin et une nouvelle mainmise sur le continent des organisations internationales, FMI et Banque mondiale, de leurs critères, et partant, des Etats-Unis, qu'ils contestaient encore plus. De l'actualité aux années 60 : l'obsession américaine en Afrique. De cette lecture sans doute pouvait-on éprouver l'étrange sensation d'un télescopage entre ces années 60 évoquées par Foccart et une actualité où s'agissant de l'Afrique on agitait alors à nouveau l'épouvantail américain jusqu'à l'hystérie. Les événements du moment ravivaient ce vieux fond d'anti-américanisme aussi gaulois que gaullien, cocktail de griefs fondés, de procès rituels et de fantasmes recuits. On stigmatisait avec plus ou moins de véhémence l'impérialisme des Etats-Unis, leur méconnaissance du continent noir, leur inconséquence et leur mercantilisme. Et d'aucuns, à l'instar de Bongo, estimaient qu' "on v[oulait] éjecter la France du continent. Pour prendre sa place, tout simplement"2. De là à imaginer un complot qui coordonnerait la CIA, le département d'Etat, la Maison-Blanche, et CNN, il n'y avait qu'un pas que les plus méfiants franchissaient allégrement! Foccart remarquait ainsi les missions de Carter sur le continent, et dans la même intention, soulignait la présence à la prestation de serment de Clinton en 1993 du Camerounais Fm Ndi, "battu" lors des élections de 1992 par le président Biya3. Depuis lors, les signes d'intérêt américain s'étaient précipités. Défendu lors du sommet du G8 de Denver, le projet de "partenariat pour une croissance économique et des opportunités en Afrique", quoique critiqué pour son credo libéral constituait à bien des égards une révolution: Clinton prononçait un discours à forte tonalité africaine, rôle naguère dévolu dans ces rencontres à Mitterrand. 1998 allait constituer la mise en scène éclatante de ce nouvel intérêt. Autrefois continent délaissé, longtemps "la dernière chose à être prise en compte, le premier budget d'aide au développement réduit"4, l'Afrique semblait d'un coup devenue une priorité. Après le voyage de Madeleine Albright en décembre 1997, ceux de Jesse Jackson et Susan Rice, "madame Afrique" du département d'Etat, la tournée africaine de Clinton du 22 mars au 3 avri11998 marquait une première5. Et si l'on pouvait juger que l'on en
1 Jeune Afrique, n° 2101, du 17 au 23 avril 2001, p. 59. 2 "L'Afrique centrale, l'épouvantail américain", Politique internationale, n077, p.155. 3 Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome 2, p. 412-3. 4 Monis, Uncertain Greatness, Kissinger and American Policy, New York, 1977, p. 17. 5 Longtemps pensum réservé aux vice-présidents (Nixon en 1957, Humphrey en 1968, Mondate sous Carter), le voyage en Mrique de Clinton est une première, les séjours 14

était encore au stade du safari1, du moins était-ce un safari à grand spectacle. La caravane étoilée y avait des allures de voyage du siècle: jamais de mémoire d'Africain, une tournée sur le continent n'avait nécessité une telle logistique, gigantisme des moyens qui ravalait d'un coup le voyage rituel du président français à la dimension d'une visite de sous-préfet dans un chef-lieu de canton. Le scénario, lui, était hollywoodien, avec l'excursion à Gorée en point d'orgue, souvenir de Roots et scènes d'Amistad en tête, de quoi frapper l'imaginaire. Si Crocker, "monsieur Afrique" de Reagan, pouvait ironiser sur le goût de Clinton pour le "tourisme diplomatique"2, le voyage était un indéniable succès. L'Amérique, à cette occasion, redécouvrait l'Afrique, l'administration multipliait les postes ayant trait au continent tandis que de leur côté les lobbies pro-africains s'activaient3. Conséquence de la tournée, la liste des efforts déployés par l'administration dans ses deux dernières années se faisait impressionnante que ce soit en matière de santé, d'éducation, d'annulation de la dette. L'Amérique favorisait dans le même temps la création d'une force africaine de maintien de la paix, avec l'Acri notamment, Initiative de réaction aux crises africaines, permettant la formation de 6 000 soldats de 7 pays. Débutant piteusement sur le terrain par la débâcle somalienne en 1993, une passivité coupable en 1994 au Rwanda et des tentatives d'intervention en Sierra Leone ou dans le conflit Ethiopie-Erythrée apparaissant comme autant de désastres, l'administration achevait son temps dans l'effervescence, parachevant son œuvre avec l'adoption en mai 2000 de l'AGOA devenu Trade and Development Act. La loi qui abaissait les barrières douanières avec l'Afrique était le symbole de cette nouvelle approche, se fondant sur le concept du Trade, not aid, la "diplomatie du négoce". Sa logique tenait en une question: pourquoi laisser l'Afrique envisagée désormais comme réservoir de croissance, aux seuls Européens? Pour le bien de l'Afrique et des Etats-Unis réunis, l'impérialisme commercial américain devait faire le reste. L' "offensive", à la fois politique et économique, ses succès auxquels on faisait correspondre à chaque fois des "défaites" françaises, tout cela suscitait chez certains la peur d'un effondrement français dans la région.
africains des présidents ayant été rares par ailleurs: Roosevelt au Libéria en 1943, Carter à Lagos et Monrovia en 72 heures en avril 1978 et George Bush en Somalie en 1992. George W. Bush a lui aussi fait une tournée en Afrique du 7 au 12 juillet 2003. Les secrétaires d'Etat n'y sont pas allés plus souvent: le premier fut Rogers en 1970; Kissinger fit une courte tournée en Mrique australe en avril 1976 et Christopher du 8 au 15 octobre 1996. Dans ce contexte, les voyages de 1996 à 1998 de Christopher, Albright et Clinton constituaient donc un vrai événement. 1 Brown, Centerstage. American Diplomacy since WW II, New York, 1990, p. 171-92 2 Interview de Chester Crocker, Jeune Afrique, n02078, 7-13 nov 2000, p.55. 3 Le Corporate Council on Africa a été créé en 1992 par plusieurs groupes, dont Coca, Exxon, Mobil, Chevron, pour promouvoir les investissements en Mrique. Le National Summit on Africa est une organisation qui a pour objectif d'infonner le public sur l'Afrique, les relations américano-africaines, d'élargir le réseau des pro-Afrique aux EtatsUnis, comme de développer les relations des Etats-Unis avec les pays africains. 15

D'aucuns même élaboraient une nouvelle "théorie des dominos" qui devait frapper le Cameroun puis le Sénégal, alors fragilisés. Ce catastrophisme à la française avait son corollaire, l'obsession du complot "anglo-saxon". Mais c'était là selon Cohen, ancien sous-secrétaire d'Etat à l'Afrique, faire trop d'honneur à une politique des Etats-Unis, ne faisant qu'entériner le fait accompli. Comme il l'expliquait au New York Times, Washington en Afrique avait agi "au petit bonheur la chance et sans inspiration aucune. J'aimerais qu'on puisse nous créditer d'une telle vision [étendre l'influence américaine dans les grands lacs], mais ce n'est pas le cas, et il faut la paranoïa des Français pour y voir quelque grand dessein caché"1. Cette idée, étayée par quelques signes2, demeurait pourtant ancrée chez les militaires, et jusqu'au plus haut sommet de l'Etat: ainsi Mitterrand selon B. Debré, "estimait que les Américains avaient une volonté hégémonique sur les Grands lacs et peut-être sur l'Afrique entière". Pour F. Léotard, lors de ces mêmes auditions sur le Rwanda, il était "la personne qui défmissait avec le plus de précision les rapports de force entre les Anglo-Saxons et nous dans cette région. Il en avait une conception géostratégique tout à fait précise, culturellement et historiquement étayée". La réaction hystérique parfois était en tout cas révélatrice d'un malaise français et franco-africain, inséparable de ruptures récentes dont en premier lieu la dévaluation en janvier 1994 du franc CFA. Depuis lors, le couple France-Mrique n'en finissait pas de se séparer. Le phénomène de rejet s'exprimait ouvertement et les ressortissants français se trouvaient à l'occasion pris à partie. Face à une Afrique "au bout du réseau" et confrontée à cette image dégradée, la France se voyait même contrainte de procéder à un aggiornamento de sa politique africaine. Mais les réformes, les fermetures successives de bases et une tendance générale au repli, ne pouvaient que confirmer le sentiment d'un "lâchage" de l'Afrique. Impératifs budgétaires, relative désaffection de l'opinion comme volonté de banalisation des rapports avec l'Afrique émanant d'une partie des élites, tout semblait aller dans le même sens, celui du désengagement d'une France de plus en plus exclusivement européenne. Les funérailles d'HouphouëtBoigny en 1993 juste avant la dévaluation du franc CFA symbolisaient cette fin d'époque. La guerre civile qui à partir de 1997 ravageait Brazzaville, ville-symbole de la présence française en Afrique, et ce, sans que Paris n'intervienne, était un autre de ces signes qui ne pouvaient tromper les observateurs. La fin de la guerre froide touchait l'Afrique elle aussi. Le "continent de la durée lente" voyait d'un coup le cours de son évolution s'accélérer: avec l'irruption sur la scène de puissances proprement africaines comme l'Afrique du Sud, la France en était la première victime. Le coup était rude pour une France obsédée par son statut. "L'Afrique, affirmait en 1979 l'ancien ministre Guiringaud, est le seul continent encore
1 Cité dans Le Monde, 29 avril 1997. 2 Parmi les preuves avancées, la mort de 2 conseillers américains au Kivu en mars 1997, la rumeur de la présence de soldats noirs américains lors de l'attaque sur Goma... 16

à la mesure de la France, à la portée de ses moyens. Le seul où elle peut encore, avec 500 hommes, changer le cours de l'histoire"l. La formule prête à sourire. Elle s'inscrit pourtant dans une tradition: l'affirmation que l'Afrique est le lieu d'expression de la puissance française, son seul lieu possible à vrai dire. Si l'on considère les relations franco-africaines, cette continuité de la visée comme des pratiques mises en œuvre est frappante et de Gaulle aurait pu faire sienne cette prophétie de Mitterrand en 1957 : "Sans l'Afrique, il n'y aura pas d'histoire de France au XXIème siècle"2. Sorte de levier d'Archimède qui pennet d'élever la France audessus de sa condition, l'Afrique constitue pour cette dernière l'atout essentiel qui fait d'elle une puissance à part, un impératif pour conserver son rang. On comprend mieux dès lors les commentaires catastrophistes de certains au moment où, près de "perdre" "son" Afrique, on craignait de voir la France se retrouver ainsi réduite à son plus simple hexagone. Miroir de sa puissance où la France aimait à contempler sa vertu, l'Afrique ne renvoyait plus le reflet souhaité. Depuis toujours en effet l'Afrique avait été le lieu où s'était construite l'image de la France, plus d'ailleurs à usage interne, identitaire que pour l'extérieur. S'il avait mis un terme à l'aventure coloniale, de Gaulle qui, pour la remplacer, avait fait de la coopération la nouvelle ambition de la France, l'avait compris qui entendait ainsi, en se rappelant Chateaubriand, mener toujours "les Français par des songes". Ce sont d'ailleurs ces songes, baumes contre toutes les blessures d'amour propre, ce désir d'une France puissante, qui sont pour une bonne part dans la fascination qu'exercent aujourd'hui encore Foccart et son mythe d'homme de l'ombre tout puissant. Espace symbolique autant que réel de la puissance française, siège d'un pouvoir nimbé de magie, des fantasmagories que l'Afrique alimente, le continent noir a servi aussi de substitut au déclin et défaites accumulées ailleurs. Pour une France marquée par la conférence de Berlin, il eût vite fait d'être fantasmé comme champs clos des rivalités entre Grands auxquels elle continuait à s'assimiler. A grossir toujours ses ennemis, - et Foccart, de manière significative, lorsqu'il demande à de Gaulle 1000 hommes supplémentaires en Afrique, lui déclare que "c'est vraiment nécessaire, compte tenu de la

politiqueque nous menonset des adversairesque nous avons"3- la France
du même coup haussait son propre rôle, valorisant ainsi un peu plus les enjeux de cette scène africaine où elle pouvait seule se produire. Syndrome de Fachoda oblige, les "anglo-saxons" sont évidemment les premiers invoqués quand il s'agit de trouver cet ennemi auquel se confronter pour mieux s'affirmer. Faisant de Néerlandais ou de Scandinaves des "anglo-saxons", parce qu'ils maîtrisent généralement bien l'anglais, l'effet d'amalgame est d'ailleurs assez puissant pour autoriser toutes les paranoïas, faire de "l'anglo-saxon" un ennemi multiplié et fonder le mythe d'une véritable lutte de civilisation. Avant-poste d'un affrontement
1Déclaration dans L'Express, 22 décembre 1979, p. 38. 2 Mitterrand (François), Présence française et abandon, Paris, 1957. 3 Foccart, Journal de l'Elysée, 1. 1, p. 723, 28 septembre 1967. 17

plus vaste, l'Afrique trouvait une nouvelle importance, et comme si, magie de l'Mrique aidant, Paris et Washington se défoulaient de toutes leurs colères rentrées sur le continent noir, chaque événement eût tôt fait d'être analysé comme un nouvel épisode d'un combat homérique entre la France et l'Amérique. Dès lors que la guerre froide ne permettait plus d'expliquer les évolutions du continent, l'antagonisme franco-américain devenait le nouveau modèle explicatif. Le président Chirac faisait ainsi lui-même allusion au Gabon en juillet 1995 au rêve "anglo-saxon" de pousser les Français hors d'Mrique. Et c'est à nouveau l'épouvantail américain que l'on agitait lors de la signature au Congo par Lissouba en 1993 d'un contrat avec la firme pétrolière Oxy, pour dénoncer l'opération et aboutir au renversement du régime. Cette approche des événements toujours creusée davantage constituait aussi une sorte de drogue françafricaine avec son effet de dépendance. Elle n'était d'ailleurs pas sans provoquer une forme de régression mentale quand tout choix politique semblait d'un coup se réduire à des réflexes de cour de récréation. Au-delà pourtant des cercles officiels, habitués de l'argument anglo-saxon, la phobie américaine gagnait d'autres milieux, dont l'université. Avec l'essor des départements d'études afro-américaines aux Etats-Unis en effet, les plus brillants des étudiants africains traversaient l'Atlantique. On évoquait là encore une perte d'influence, une Mrique qui se tournait vers l'Amérique quand la France, de moins en moins africaine, n'accordait plus qu'au compte-gouttes ses visas. L'enthousiasme des noirs américains pour l'Mrique, l'afrocentrismel illustrait mieux que tout autre cette nouvelle donne, comme l'incroyable force de frappe américaine: né au Sénégal et en France - Cheikh Anta Diop avait étudié à la Sorbonne - il revenait pourtant en Europe et en Mrique par ce curieux trajet estampillé "Made in USA", la "Blackitude", la fascination exercée par le "modèle" black avec ses stars du sport ou du Show Business prenant définitivement le pas en Mrique sur "la bonne vieille négritude sorbonnarde de Senghor"2, et le modèle culturel français. Faits ou fantasmes, craintes réelles ou réflexes conditionnés, cette omniprésence américaine, au moins dans les esprits français, entraînait même l'organisation d'un colloque à Bordeaux, à l'initiative du CEAN les 22-24 mai 1997. Parce que l'Mrique avait sans doute changé d'époque, et dans ses relations à la France principalement, l'actualité autorisait l'étude de ces années 60, entrées de plain-pied dans l'histoire, alors qu'elle participait, il y a peu encore, de la raison d'Etat Ce changement d'époque autorisait et méritait que l'on revienne en amont, et pour un historien, il était du plus tentant de chercher à aller aux origines de cette obsession. Mais si l'actualité autorise la recherche historique, elle peut dans le même temps l'entraver. Certes des parallèles entre époques sont utiles. Ainsi est-il intéressant de noter comment les Etats-Unis reprennent aujourd'hui une
1 Fauvelle-Aymar, Chrétien, Afrocentrismes, l'histoire des Africains entre Egypte et Amérique, Paris, 2000. 2 Guérivière (Jean de la), Les Fous d'Afrique, Paris, 2001, p. 333. 18

politique active d'envoi du Peace Corps en Afrique. Des actions d'antan peuvent aussi avoir des conséquences non négligeables: Ouattara, l'ancien premier ministre ivoirien, a ainsi vu sa nationalité contestée pour avoir accepté dans les années 60 une bourse américaine dans le quota de la Haute-Voltal. Le détail dit d'ailleurs assez le travail de Washington pour préparer le changement de génération à venir. Qu'on l'appréhende, confronté aux séductions du marxisme, ou que l'on place ces espoirs dans ce "nouveau leadership" des années 90 dont on a tant parlé, cette question de la nouvelle génération semble donc plutôt une constante de la politique américaine sur le continent qu'une nouveauté de l'après guerre froide. Aussi ce tournant est-il à nuancer et certainement pas la révolution annoncée pour les relations des Etats-Unis à l'Afrique. Les Kagame ou Museveni, avec les déceptions qu'ils n'ont pas tardé à engendrer, ne viendront-ils pas s'ajouter à la longue liste de nouvelles générations avortées qu'a été en définitive la politique américaine dans la région? Et l'engagement américain du moment ne peut-il être un nouveau feu de paille? On doit pourtant aussi s'éloigner de cette facilité terriblement active lors de la crise zaïroise, à mêler allègrement actualité et histoire. La tentation est grande en effet pour l'histoire africaine de souligner l'air inquiétant ou rassurant de déjà-vu, afin de privilégier la formule. Les parallèles ne manquent pas en effet entre les drames de l'ex-Congo belge et les soubresauts du ZaIre ou de la RDC actuelle. Largement répandue dans les média, la vision d'une histoire qui se répète constitue une clé d'interprétation par trop commode. Autorisée par l'actualité, la recherche historique doit permettre en retour d'observer d'un œil plus sûr cette même actualité: en fait, l'actualité nécessite cette analyse historique. Les années soixante, par leur caractère incertain, l'allure de transition qu'elles présentent pendant un temps invitent à dresser des parallèles avec aujourd'hui. Mais obnubilés par le présent, faisant bon marché de "l'historique", les média ont sans doute grossi un tournant qui, pour notable, doit assurément être réévalué. L'engagement américain est à nuancer - les apports financiers pour l'Afrique s'élèveraient aujourd'hui à un milliard de $, chiffre dérisoire comparé aux trois milliards d'aide allouée tous les ans au seul Israël - tout comme sera peut-être à nuancer le recul français traduit en termes de "défaites". Des contours géographiques et chronologiques de notre étude. Sans souci excessif du paradoxe d'ailleurs, les années 60 ne furent-elles pas plus importantes pour les relations entre l'Afrique et l'Amérique que les secousses actuelles? Après le coup de tonnerre de Bandœng, l'atmosphère est au recul des colonialismes, et ce, alors que la guerre froide se fait plus chaude que jamais et que la France, ayant accordé l'indépendance à son Afrique, est amenée à redéfinir sa politique et a déjà l'obsession de la
1 Ouattara qui allait continuer sa carrière au FMI, devait en hériter une réputation d' "Américain", qui ne l'a pas avantagé au moment de la succession d'HouphouëtBoigny.

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"substitution". Jamais sans doute les libéraux, ces "do-gooder", n'ont-ils eu autant de sincérité à affirmer que ces jeunes nations pouvaient vivifier l'expérience américaine, les noirs américains quant à eux s'affirmant désormais "afro-américains". Soudain, l'Mrique est au centre du monde: chacune de ces nouvelles capitales devient lieu de rencontre surréaliste pour la communauté internationale. "Bamako est réellement le centre du monde", pour l'ambassadeur français, avec pas moins de 40 missions étrangères! ! Le nouvel ambassadeur américain en Guinée, lui, rencontre "un secrétaire de l'ambassade de Mongolie s'appliquant à lire Kafka en français"2, tandis que l'abbé Youlou invite Kennedy et Khrouchtchev lors de la crise de Cuba, à se réunir à Brazza! Sous les feux de l'actualité, malgré ses 700 millions d'habitants - et de consommateurs! -, l'Mrique d'aujourd'hui a-t-elle la place dans le monde et l'esprit des Américains qu'elle eut fugacement alors? Le moindre putsch y faisait la "une" à Paris, et l'AFP disposait d'un envoyé permanent dans toutes les capitales! Prétend-elle même encore au rôle qu'elle affirma et rêva de jouer dans les années soixante? La projection de Peters, aujourd'hui oubliée et qui devait remplacer la vision du monde faussée de Mercator, se proposait en tout cas de donner la juste place à ces tiers mondes qui s'affirmaient alors, dont une Mrique devenue tout d'un coup immense. Aussi nous appartiendra-t-il de donner toute la mesure de ces années 60, et aux Etats-Unis d'abord. A l'heure des Africains-Américains, l'appellation d'aujourd'hui parmi tant d'autres "Américains à trait d'union", et alors que l'Amérique connaît cet intérêt soudain pour l'Afrique, il semble en effet nécessaire de revenir sur la décennie qui avait vu l'histoire s'accélérer dans ce rapport de l'Amérique à l'Mrique et où de nigger, citoyen de seconde classe dans le Sud, negro dans une version plus sympathique, on devenait un Afro-American, en passant par le Black et la fière affirmation d'être noir. Sans doute faudra-t-il aussi retrouver le sentiment d'instabilité de ces années et respecter selon Ricœur "l'incertitude fondamentale de l'événement". Décrite comme la décolonisation réussie, et traitée rapidement comme telle, la décolonisation en Afrique, écrasée par les drames qui seuls semblent faire l'histoire, entre guerre d'Indochine et Algérie, a par trop souffert de cette tendance généralisée - et contre laquelle pourtant le difficile exercice de l'historien est de lutter sans relâche - à écraser après coup les chronologies pour tomber dans l'illusion rétrospective de la fatalité. Aussi en arrive-t-on panois à méconnaître des évidences ou à ne pas en peser toute la signification. Ainsi de cette décolonisation "réussie" en Mrique on oublie souvent de dire qu'elle se fait alors même que de l'autre côté du Pool le Congo s'embrase, que la France se trouve en pleine guerre d'Algérie. Cette "ceinture de feu qui flambait tout au long des Tropiques" que regardait fasciné Balandier quand on pouvait craindre que la décolonisation se ferait dans la violence, aussi, au sud du Sahara3, a
1 Série AM 64-68, carton 0°679, dépêche de Pierre PeIen du 5 mai 1965. 2 Attwood, The Reds and the Blacks: A Personal Adventure, Londres, 1967, p. 10. 3 Balandier (Georges), Sociologie actuelle de l'Afrique noire, Paris, 1982. 20

comme disparu de notre esprit. Avec le temps se sont ainsi perdus les incertitudes, béantes, d'un continent, l'urgence d'une époque où, pour l'anecdote, Malraux faisait les discours d'indépendance à la chaîne, rédigeant chaque soir un nouveau morceau de bravoure devant un pichet de whisky-orange: "Une ère s'achève avec le soir qui tombe...Ce n'est pas un transfert d'attributions mais un transfert de destin" dit-il à Bangui avant d'évoquer le lendemain à Brazzaville d'une voix tremblée, "le pas lourd des légions africaines" vers les champs de bataille où s'était jouée la liberté de la France. De ce continent africain qui accède à l'indépendance et n'est pas sans inquiéter, l'espace qui nous intéresse en représente plus du tiers: des confins algéro-marocains à la pointe la plus avancée du Katanga, de la presqu'île du Cap Vert aux abords du Bar el-Gjazal soudanais s'étend d'un seul tenant, sur plus de 10 millions de km2 l'Mrique noire francophone, vaste comme 18 fois la France et plus de 320 fois la Belgique, ses anciens colonisateurs. L'espace est vaste et divers, comprenant aussi bien des territoires ex-coloniaux français que le Congo belge, les territoires sous mandat français (Togo et Cameroun) et belges (Rwanda-Urundi). Il mêle pays non concernés par la Communauté, ceux qui ont dit oui comme celui qui lança un retentissant "non", pays membres de l'Entente ou de l'organisation commune du fleuve Sénégal, de l'OAMCE, l'OCAM, l'DAM ou l'UDEAC, la CEDEAO... TIne s'est pas agi pour autant de constituer comme un manteau d'arlequin, un espace plus important, au risque de la disparité, et d'ajouter de la matière à notre étude. Si nous devions nous justifier, nous trouverions en Foccart dont le champ d'action correspond à notre champ d'étude, un excellent avocat Le 22 février 1965, faisant face à la colère du Général qui lui cherche "une mauvaise querelle", le conseiller de l'ombre, s'il démontre par l'absurde la complexité de l'organisation de la politique africaine de la France, justifie aussi ses propres ambitions territoriales, et ce faisant, ... justifie les nôtres:
A propos du Congo, mon Général, je vous demande de pouvoir m'occuper œ l'ensemble des Congo. Il en était ainsi au début, et puis, je ne sais pour quelles raisons, vous demandez de temps à temps à Burin de s'occuper des affaires du Congo-Léopoldville. - Mais c'est tout à fait normal, vous vous occupez de ce qui est du domaine de la coopération et Burin s'occupe de ce qui est du ressort des Affaires étrangères. - Non, mon Général, notre répartition n'est pas faite suivant les ministères, mais suivant les zones géographiques. Il n'est pas possible œ parler actuellement du Gabon, du Congo-Brazzaville et même de la Côte d'Ivoire, sans évoquer le Congo-Léopoldville ; c'est un ensemble évident et que l'on ne peut méconnaître. Si c'est en fonction des traités, je ne vois pas pourquoi je m'occupe de la Guinéel.

Et si de Gaulle se rend à ces arguments, nous souhaitons que nos lecteurs fassent de même. L'ardeur que met d'ailleurs Foccart à étendre son domaine aux dépens de rivaux, le secrétaire général de l'Elysée et le Quai, fait partie intégrante de notre sujet, son influence s'étendant peu à peu, en 1961 pour
1 Foccart, Journal de l'Elysée, 1965-67, 1. 1, p. 78-9, 22 février 1965. 21

la Guinéel, et à peu près définitivement en 1965 suite à cette conversation, pour le Congo, pour en définitive embrasser tout le continent au début des années 702. Mais au-delà de cette unité trouvée en Foccart, l'homogénéité de l'ensemble est culturelle. Encore doit-on prendre en compte les Etats bilingues du Cameroun et du Togo, et plus encore les multilinguismes africains derrière une francophonie plus ou moins prégnante qui est aussi une francophonie de combat L'unité de l'ensemble en effet est dans l'opposition à l'Afrique anglophone, le réflexe obsidional français en Afrique se mêlant à l'antiaméricanisme gaullien pour faire face à l'ennemi anglo-saxon. C'est sur l'ensemble de cet espace que se déroule la confrontation, les oppositions franco-américaines sur l'un des territoires rejaillissant sur les autres, autant dfinteractions qui compliquent passablement le jeu. Cet ensemble, pour homogène qu'il soit, ne peut pourtant être considéré isolément; doivent être aussi pris en compte au sein de cet espace, les trois enclaves anglophones: le Ghana, le Ubéria et le Nigéria. Premier pays d'Afrique noire à obtenir son indépendance, chef de file du groupe de Casablanca, le Ghana est au centre d'un grand nombre d'actions de subversion, à l'encontre de ses voisins. N'Krumah est la figure de proue de cette nouvelle Afrique qui affirme haut et clair sa place sur la scène internationale, revendiquant en outre l'unité de l'Afrique; et Ali Mazrui a ainsi pu caractériser les années 60 comme l'opposition du général de Gaulle et de l'Osagyef03. Le Libéria lui, "propriété de Firestone" ou "colonie de l'Amérique" pour des Français mal intentionnés, constitue un symbole fort pour l'Amérique noire, pays principal du retour vers la terre d'origine pour nombre d'activistes. Le Nigéria, enfm, "géant de l'Afrique", est tout à la fois l'axe fort de la politique américaine - chacun des deux pays, deux fédérations, considère l'autre comme son alter ego - et le monstre qui fixe les appréhensions françaises. Adversaire géopolitique, le Nigéria l'est aussi politiquement après avoir rompu ses relations avec la France en janvier 1961, et constitue une variable majeure dans la définition de la politique française. Ne pourrait-on donc aller jusqu'à "annexer" le Biafra à notre étude? Et le Biafra, à partir de l'instant où il s'assure le soutien français, fait-il d'ailleurs toujours partie de l'Afrique anglophone? L'ambassadeur français au Gabon confie dans ses mémoires qu'au-delà des questions pétrolières souvent mises en avant, un accord culturel est établi entre la France et la nation balbutiante du Biafra, et à la demande d'Ojukwu, des stages de langue de six semaines organisés à Libreville pour des promotions d'une cinquantaine d' "étudiants", et à terme éventuellement substituer le français à l'anglais4. Dans un contexte d'urgence, cette "aide" culturelle est remarquable: elle montre combien la culture pour la France semble sa meilleure arme et l'assurance d'une influence française pérenne. La langue ne constitue-t-elle
1 AN, fonds Foccart, vo1205, note de Foccart au président, Paris, 27 décembre 1961. 2 En 1972 Foccart "obtient" l'ensemble de l'Afrique, Journal, 1971-2, p. 407. 3 Mazrui (Ali), Africa's International Relations, Boulder, 1977, pp.41-67. 4 Delauney, Kala-Kala: un ambassadeur raconte, 1945-80, Paris, 1986, p. 208. 22

pas la meilleure barrière contre toute ingérence? C'est d'ailleurs bien la langue qui fait l'homogénéité de l'ensemble, palpable encore aujourd'hui dans les structures et mentalités. Aussi ne doit-on pas intégrer Madagascar à notre champ d'étude? Sans doute un Malgache serait-il vexé d'être considéré comme Mricain. Francophone, appartenant à l'ancien domaine colonial français, Madagascar a connu une évolution parallèle à l'ex-AOF et AEF ; elle a fait partie de la Communauté comme elle fait partie du groupe de Brazzaville et des organisations de l'Mrique francophone. L'homogénéité de l'ensemble, les Américains en conviennent eux-mêmes, qui opèrent en 1964 une réorganisation du bureau Afrique, regroupant contre la logique géographique tous les pays de l'ex-colonisation française, Madagascar inclue, dans la division Mrique de l'Ouest! Au demeurant, si nous ne devions pas l'intégrer à notre étude, Madagascar n'en continuerait pas moins à tenir une place importante dans la mesure où l'intérêt des Américains pour la grande île irrite Paris, conditionnant ailleurs dans la zone les méfiances françaises. Il n'est pas sans conséquences non plus que Foccart soit aussi conseiller pour les DOM-TOM, et lorsque les Américains ont quelque velléité en Polynésie ou aux Kerguelen, c'est la méfiance de principe envers toute action américaine en Afrique qui s'en trouve confirmée. Ces liens ne sont pas simplement le fruit de l'antiaméricanisme gaullien. La crainte d'un nouveau commerce triangulaire entre Amérique, Caraibes et Mrique, celui des idées subversives, déjà présent chez le colonisateur, n'est pas sans fondement dans les années soixante: ainsi en va-t-il de l'utilisation de Fanon par la CIA. Cannichaël est bien sûr l'exemple le plus célèbre de ces trajectoires entre deux continents, qui parti de Trinidad pour se faire aux Etats-Unis l'apôtre du Black Power, devait finalement "rentrer au pays" en 1968, en Guinée sous le nom de Kwame Touré, et y mourir 30 ans après, fidèle à ses idoles africaines. Un vide historiographique à combler et les difficultés à surmonter. D'une certaine manière, on l'aura compris, la problématique des relations franco-américaines en Mrique s'imposait, et par-delà l'actualité les années 60, la rupture des indépendances en plein cœur du conflit Est-Ouest, s'avérait plus radicale, porteuse de plus d'incertitudes que notre après guerre froide. Mais la question a souffert à la fois d'un parti pris et d'une théorie. Si elle est souvent é~oquée, la relation y apparaît caricaturale, s'y résumant à cet antagonisme franco-américain, les événements toujours lus, et par les Africains eux-mêmes, avec l'outrance que nous avons vue, au travers de ce prisme déformant, confinée au journalisme dit d'investigation ou à une littérature privilégiant le sensationnalisme. A l'inverse, elle n'a pas semblé avoir tout à fait sa place dans les livres d'histoire. Son évocation y sert souvent de prétérition afin de mieux l'évacuer, faute de pouvoir mais aussi de vouloir, souvent, l'étudier. La question allait demeurer d'autant plus rhétorique qu'une réponse de politiste dans les années 70 allait faire florès et. .. écran à une investigation d'ordre historique: il y aurait eu soustraitance de l'Mrique. La relation établie sur le modèle féodal avec un 23

suzerain et son vassal définissait ainsi un fief, la fameuse "chasse gardée" où la France, "gendarme de l'Afrique" veillait à ce qu'il n'y ait pas d'infiltration communiste. Des auteurs évoquaient même les Français comme les Cubains des Etats-Unis en Afrique! L'exagération, évidente déjà pour la présidence Giscard, l'hypothèse valait encore moins pour les périodes antérieures où la méfiance prévalant de part et d'autre, la coopération, si du moins elle existe, ne fait que commencer à s'établir, par tâtonnements successifs. D'ailleurs, l'idée d'une dévolution par les Etats-Unis d'une partie de leurs responsabilités est plus complexe qu'il n'y paraît. Loin de s'apparenter à une démission, la redistribution des fardeaux nécessite un contrôle de ces alliés, implique d'orienter leur action afin que l'engagement des Etats-Unis ne soit pas requis, et que ne soit pas remis en cause la cohérence globale des intérêts américains. De surcrOÎt, le partage des tâches nécessite la réunion implicite d'au moins deux conditions: la disponibilité de l'ancienne puissance tutélaire à assumer ce rôle comme le consentement des Africains. Ce partage des tâches n'empêche pas d'observer et de juger. Il empêche encore moins d'intervenir lorsque ses intérêts propres sont en jeu... Les Etats-Unis en effet doivent y défendre leurs intérêts mêmes modestes, posent des jalons en cas de désintégration dont ils sont portés à épier les signes avant-coureurs, ils veulent eux-mêmes percer un ensemble qu'ils estiment trop exclusif. En fait, sans vouloir forcément se "substituer" à la France, les Etats-Unis ne peuvent se désintéresser tout à fait d'un continent qui entre soudainement dans l'histoire. Le doute existe d'ailleurs côté américain sur la solidité de l'ensemble franco-africain et peut-être plus encore sur la fiabilité de l'allié français, trop souvent du mauvais côté de l'histoire précédemment. Ce doute ne s'estompe pas d'un coup, il est à dire vrai toujours là, plus ou moins enfoui, pouvant toujours réapparaître au gré des événements. Ce doute et toute l'ambiguïté de la "sous-traitance", c'est ce qu'illustre pour un épisode ultérieur, le "Chad Quiz" que proposait en 1981 le caricaturiste Toles à ses lecteurs du Buffalo News. S'il se moque de la culture de l'Américain moyen et souligne le peu d'intérêt américain pour ces pays qui leur semblent tout avoir du simple "bac à sable", le dessin pose aussi la question que s'est posée régulièrement Washington depuis ces années 60, se demandant laquelle de ces propositions est la plus pertinente: A)Le Tchad était une colonie française donc les Etats-Unis n'ont pas à s'en soucier puisque la France va s'en occuper ou la proposition B, porteuse de ses angoisses: le Viêt-nam était une colonie française. fi s'agira donc pour nous de ne pas accepter d'emblée la thèse de la soustraitance, mais en historien, de la jauger à l'épreuve des faits, dans le détail, en cherchant à aller au-delà de simples formules. "Défataliser" cette histoire selon le mot d'Aron et restituer toute la fraîcheur des multiples possibles qui se sont évaporés, tel doit bien être le premier de nos objectifs. On ne fait pas l'histoire avec des si, dit-on souvent, il n'y a qu'une histoire, celle qui s'est passée, et il ne sert à rien, du moins le croit-on, de rêver que les choses eussent pu être autres qu'elles ne furent. Et bien si justement, répond 24

Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l'histoire1, a fortiori lorsque les acteurs eux-mêmes se sont souvent interrogés: et si jamais... Ce travail d'historien à accomplir apparaît d'autant plus nécessaire que peu de choses finalement paraissent établies, les thèses en la matière allant de l'aide américaine à la France, la fameuse sous-traitance, jusqu'à la confrontation plus ou moins ouverte dont les gazettes se font l'écho. Le chercheur, on le voit, a le choix avant de commencer à élaborer sa propre conclusion sur le sujet, d'autant qu'il nous faut bien constater un vide historiographique en la matière. L'Afrique, espace périphérique pour l'Amérique, est un champ peu étudié; l'Afrique francophone, parce qu'elle est une périphérie de cet espace périphérique, est proprement ignorée. La politique américaine en Guinée, pourtant l'une des grandes réussites de Washington n'a ainsi jamais été étudiée. Côté français, l'importance de l'Afrique est bien sûr tout autre. L'état de la recherche en est-il pour autant plus avancé? Il n'est qu'à indiquer qu'il n'y a pas d'étude de l'attitude française pendant la crise du Congo, alors même que la France n'a jamais su cacher son intérêt pour un pays dont l'importance lui faisait valoriser le principe tout théorique du Congo comme deuxième pays francophone du monde. Le manque pouvait apparaître d'autant plus criant que la bibliographie américaine, remarquable pourtant sur la question jusqu'à la fin de la crise katangaise tout au moins, ignore quant à elle superbement le rôle de la France. La bibliographie sur la politique africaine de la France pose d'autres problèmes. L'ouvrage de référence, La politique africaine du général de Gaulle (1958-1969), actes du colloque organisé par l'Institut Charles de Gaulle, en dépit de son intérêt, souffre de son âge, presque 30 ans, comme de la qualité et de l'importance paradoxalement de ses intervenants qui en font presque un discours officiel. Pour d'autres livres, un certain engagement politique les obèrent pour le moins. Préfaçant Le général de Gaulle et l'Afrique noire, 1940-1969 de Robert Bourgi2, Pierre Dabezies se faisait ainsi un rien cruel. Si l'auteur évoquait le culte gabonais de N'Gol, l'homme mythe, et le pouvoir qui lui est, ici ou là, attribué, bref la légende gaullienne en Afrique, "il n'est pas sûr", affirmait-il, "que, sans être africain, lui-même n'y ait pas souscrit". Son ouvrage, à l'entendre, tenait plus du "livre d'or" que d'une "analyse objective". Et d'ajouter pour finir: "Sans doute faudra-t-il que les gaullistes abandonnent leur penchant au culte de la personnalité et que les anti-gaullistes, conscients d'être passés à côté d'un phénomène essentiel, perdent tout complexe, pour qu'en ce domaine des études vraiment scientifiques puissent être menées". De Ga:ulle y apparaissait à la manière du duc de Guise, plus grand mort que vivant, mais c'est sa politique africaine, célébrée ici et longtemps donnée comme l'une de
1 Antoine Prost, Douze leçons sur l'histoire, Paris, 1996. p. 175. 2 On ne peut pourtant pas dire de l'auteur qu'il ne connaisse pas l'Mrique, ni les arcanes de la politique française: fils d'un négociant libanais à Dakar, proche de Foccart, il est devenu le principal intermédiaire entre Paris et plusieurs présidences africaines, tandis que son frère Albert est chroniqueur de Jeune Afrique, très critique à l'égard de la politique gaulliste. L'Afrique est le domaine partagé de la famille Bourgi. 25

ses plus remarquables réussites, qui devait devenir ce "cadavre dans le placard" de la pièce de Ionesco, si encombrant qu'il finit par envahir la scène, et le débat. Mise en cause aujourd'hui comme matrice d'une politique africaine, violemment attaquée, elle est surtout désormais l'objet d'une "instruction" qui ne s'opére qu'à charge. Proie d'une littérature polémique, cette politique gaullienne, et avec elle, celles qui lui ont succédé, sont ainsi devenues un curieux domaine réservé, celui du journalisme d'investigation ou d'Africains en exil qui voient dans l'étude historique une manière de poursuivre un combat difficile à mener dans leur pays. On-dits, effets de rhétorique, affirmations péremptoires y pallient alors le manque de preuves ou, plus grave, du moindre sérieux. Cet état de la bibliographie pose un problème important, et à dire vrai, impossible à résoudre: comment et doit-on opérer des liens entre les faits "révélés" dans cette littérature abondante, contestable souvent, mais pour certaines de ses découvertes, difficilement récusable si l'on est de bonne foi, et la vision plus traditionnelle des discours officiels et d'une histoire raisonnable? Si notre propos n'est pas d'investiguer, et méthode comme style ne peuvent être, entre ton acide et insolence, ceux de l'investigation, peut-on pour autant ne se fier qu'aux archives qui ne disent pas tout et dont toutes d'ailleurs ne sont pas consultables ? Doit-on en somme se contenter d'aborder la politique officielle de la France en Afrique pour délaisser la sombre arrière-boutique décrite à l'envi par cette littérature? Evoquant ce fossé entre les deux Afriques et les deux façons d'écrire l'histoire qui y correspondent, un auteur affirme même qu' "il y a autant de différence, toutes proportions gardées qu'entre les lectures antagonistes propres à la guerre froide qu'illustraient les acteurs des deux côtés du mur de Berlin"l. Introduire dans ce contexte l'élément américain, un regard supplémentaire et extérieur permettait dans une certaine mesure de contourner la difficulté. Ainsi, la question des relations franco-américaines en Afrique peut-elle être une voie d'accès efficace pour une meilleure appréhension d'une question, la politique africaine de la France, trop épineuse semble-t-il pour être abordée directement. On ne peut que tirer bénéfice en effet de ces regards croisés de deux "partenaires", si prompts à se surveiller, et aux lacunes des archives d'un côté, trouver la réponse de l'autre. Plus sans doute que "l'Américain bien tranquille" qui agit dans l'ombre et nous fournira quelques données supplémentaires peut-être, c'est simplement l'observateur américain qui peut le plus nous apporter. Ses jugements portés sur l'œuvre française et gaullienne ne souffrent pas de l'intransigeance d'aujourd'hui qui invariablement, décrit la politique française sous ses traits les plus noirs. Il peut d'ailleurs ne pas hésiter, une fois sur le terrain, à aller contre les idées reçues, dont les siennes, et à la manière du Fields des Les Racines du ciel, s'étonner de constater "à quel point les Français ont réussi leurs conquêtes partout où ils sont passés"2 !
1 Dumoulin (André), La France militaire et l'Afrique, Bruxelles, 1997, p. 5. 2 Goncourt 56 adapté au cinéma par Huston en 58, le livre est le récit du combat œ Morel contre l'extermination des éléphants. Waïtari, révolutionnaire qui utilise Morel avant de se retourner contre lui, est pour le public américain la première figure d'une 26

Nécessaire donc, et au carrefour de multiples lacunes bibliographiques, notre sujet présente aussi deux faces: tout autant la politique américaine en Mrique francophone, que l'attitude française dans "son" Mrique vis-à-vis des Etats-Unis. S'il n'est pas question de faire l'étude de toute la politique américaineau Congo - cela a déjà été fait, et fort bien -, mais seulement lorsqu'elle prend en compte le rôle français, la politique française au Congo ne se faisant, elle, qu'en fonction des Etats-Unis, toute la politique américaine avec les pays d'Mrique française nous concerne, elle, puisqu'elle intéresse la France avec laquelle les Américains doivent traiter, ou qu'ils cherchent à éviteI. Côté français-, la donnée américaine n'est pas le modèle explicatif unique de la politique de la France mais elle en constitue une variable essentielle, et Foccart, qui connaît sa psychologie gaullienne, ne s'y trompe pas lorsqu'il doit réanimer l'intérêt présidentiel, n'hésitant jamais à évoquer alors les Américains. Double, notre sujet l'est aussi dans la mesure où il doit prendre en compte autant la réalité que les fantasmes, les regards autant que les faits, et ce, sur un espace qui, pour homogène qu'il soit, n'en est pas moins divers. Outre ces difficultés de forme voire d'écriture, d'autres difficultés existent qui tiennent au fond, spécifiquement à la particularité des relations franco-américaines. Alliés soupçonneux, se méfiant l'un de l'autre, et ayant à dire vrai des objectifs distincts, sinon opposés, la France et les Etats-Unis sont des alliés aux relations difficiles à étudier. Au-delà de la subtilité traditionnelle des relations franco-américaines, de leur forte composante psychologique, leurs relations africaines sont compliquées par les précédents de la décolonisation, par l'opposition entre Français et AngloSaxons. La France qui a construit son empire africain contre l'ennemi anglo-saxon poursuit une tradition et une volonté de "tailler des croupières" aux Anglo-Saxons. De manière anecdotique, malsaine ou machiavélique parfois, la France joue de sa crainte américaine. L'annonce par Foccart de l'évasion de Youlou qu'il a organisée, le révèle:
Le matin, j'apprends que Youlou s'est évadé et je fais passer tout de suite une note au Général [...] avant qu'il ne voie Tombalbaye... Là-dessus, en blaguant il me dit: "Alors Youlou s'est évadé! Qu'est-ce qui s'est passé? - Eh bien! je crois qu'il a pris la fuite hier soir et qu'il a dû traverser le fleuve en pirogue". Au cours du déjeuner, quand le général a annoncé à son invité que Youlou s'était évadé, Tombalbaye a eu un large sourire et a semblé ravi. Chose extraordinaire, immédiatement, il a porté son regard vers moi comme s'il pensait que j'y étais

pour quelquechose. Et \ll1 peu plus tard, Habib m'a demandé: "Alors, c'est vous
qui avez organisé cette évasion? -Je vous le garantis, pas du tout. Je n'y suis pour rien. Comment voulez-vous? -Mais enfin, qui a pu faire cela? -Je n'en sais rien, ce sont peut-être les Américains...

Le soir, ne marquant pas la moindre surprise, de Gaulle ponctue le récit détaillé de l'évasion par Foccart, d'un simple "Bon, c'est très bien"1. Craints,
Afrique politique inquiétante. Fields le photographe, compagnon fidèle de Morel lui, est loin d'être l'Américain le plus antipathique de ces romans qui ont pour cadre les colonies. 1 Foccart, Tous les soirs avec de Gaulle, 26 mars 1965, p. 105-6. La veille, Foccart avait informé le Général d'une tentative d'assassinat de l'abbé dans sa prison et avait commenté que sa seule chance serait dans une évasion. "C'est évident", avait-il répondu 27

fantasmés, utilisés, parfois les trois en même temps, les Américains sont toujours présents chez les Français, et on peut se demander si par ce jeu dangereux ils n'ont pas eux-mêmes introduit les Américains dans le "pré carré" . Si le soupçon est toujours présent et les réalités difficiles à cerner entre fantasmes et manœuvres, les Africains ajoutent encore à la complexité. De par leur formation française qui s'accompagne de la culture de méfiance traditionnelle à l'égard des Anglo-Saxons, le soupçon est comme naturel aux Mricains. "Je sais bien, commente le général lorsque Foccart lui fait part de nouvelles craintes d'Houphouët, que tout est possible, mais il ne faut pas qu'Houphouët voie un noir dessein de Sékou Touré chaque fois que quelque chose ne va pas, et des histoires compliquées partout".. Compliquées ou non, de Gaulle en tout cas se montre plus attentif, et presque réceptif à ces théories, quand Foccart précise qu'Houphouët y voit aussi, denière, la main des Etats-Unisl. Le mythe que l'on nourrit partout dans le monde sur la CIA mais qui trouve un écho particulier en Mrique, son action même au Congo comme le rôle de la France toujours prête à montrer du doigt à ses alliés les "menées" américaines, quitte à les inventer, ont suscité chez nombre d'Mricains une peur-panique des Etats-Unis. n n'est qu'à suivre les confidences faites par les Houphouët ou Senghor à Foccart : assurément les Mricains ne sont pas les derniers à participer à la création du fantasme américain..Mais ne doit-on vraiment y voir que l'effet d'une formation ou déformation française, ou bien une crainte réelle devant des actions apparentes dans des pays à la structure étatique fragile, où le moindre contact avec "l'opposition" prend des allures de complot? Que la CIA, par sa seule présence, ait eu pour ces sociétés africaines un caractère déstabilisateur, la chose n'est pas contestable. Stockwell qui dirigea l'opération de la CIA en Angola, nous en donne un témoignage édifiant lorsque, plein de remords, il se souvient, alors qu'il commençait sa carrière en Côte d'Ivoire en 1966, du sort de son premier "agent" qui, tout heureux de son activité secrète, se retrouve condamné à mort pour un complot à l'évidence monté de toute pièce pour lui: "Aurait-il été condamné à mort si je n'avais jamais été dans le pays? Non. Y aurait-il jamais eu un complot si je ne l'avais pas constamment envoyé questionner son cousin? Très certainement, ils s'étaient concertés et avaient ourdi leur complot afin de me faire plaisir, en pensant que c'était ce que je voulais"2.
et les deux hommes étaient passés à un autre sujet (Foccart parle, p. 212). 1 Foccart, Tous les soirs avec de Gaulle, p. 325, 12 janvier 1966. 2 Stockwell (John), The Praetorian Guard, Boston, 1991, p. 41-2. Stockwell a bien été en poste à Abidjan de 1966 à 1967 et on peut sans doute reconnaître dans ce président bienveillant un portrait d'Houphouët. TIest difficile cependant de faire correspondre ce qui est raconté avec le complot de 1966 en Côte d'Ivoire. Les archives françaises en revanche évoquent la condamnation à mort au Mali d'un sous-officier accusé d'espionner à l'Etatmajor au profit de la CIA, MAE, DAM, Mali, vol. n023, dépêche n083, Bamako, 30 juillet 1966. Pelen souligne l'embarras de son collègue qui "regrette qu'étant donné la futilité de l'enjeu, un service américain ait jugé bon d'entreprendre une action qui met finalement en cause la vie d'un subalterne irresponsable. 28

Mais si les Mricains francophones apparaissent souvent accuser les Américains, ne cèdent-ils pas aussi à une tentation facile? En effet, critiquer les Américains, affirmer les craindre et les soupçonner constitue un sésame à Paris. Il ne faut pas être grand clerc pour s'en apercevoir et l'affirmer ne coûte pas grand chose. Cela constitue l'assurance d'être bien accueilli; cela permet d'appuyer une demande d'aide supplémentaire ou de créer un a priori plus favorable lorsqu'on est soupçonné par ailleurs de trop céder aux Américains. Dans une situation difficile de négociations sur l'uranium, Diori sait ainsi comment détendre l'atmosphère lors d'un repas à l'Elysée : raconter son voyage à Washington et comment les Américains qui décidément "ne savent pas vivre", ont cherché à lui faire payer son téléphone! "J'ai dit que nous, en revanche", précise aussitôt Foccart, "nous faisions installer une ligne directe permanente entre la résidence parisienne du président invité et son palais". L'anecdote démontre combien la compétition franco-américaine se joue jusque dans les moindres détails1. Cette forme de "debriefing" après un voyage aux Etats-Unis est "un classique" de ces curieuses -relations triangulaires entre Mrique francophone, France et Etats-Unis, et du chaperonnage que les Américains cherchent patfois à éviter en incitant certains à ne pas passer par Paris. Ce jeu compliqué à trois, fait de confidences et faux-semblants ne pouvait que renforcer les méfiances entre les deux partenaires principaux, et venir conforter un contexte général déjà lourd. Il est d'ailleurs un paradoxe bien présent: alors qu'ils sont objectivement plus partenaires qu'ennemis, France et Etats-Unis apparaissent dans les sources, quasi exclusivement sous le registre de l'opposition, de la suspicion, au mieux du doute, de quoi d'ailleurs mettre à bas toute idée de sous-traitance de l'Mrique. La confrontation feutrée ou plus vive produit, il est vrai, plus de traces qu'une coopération souvent implicite. Elle existe pourtant, des entretiens sur l'Mrique entre les deux alliés sont établis; sans doute un réel partenariat existe-t-il aussi, ne serait-ce que sur le terrain où, pour l'anecdote, l'ambassadeur au Dahomey se rend d'autorité au domicile de son collègue américain pour éventrer le mur de sa salle de bains et exfiltrer le président renversé2. Cette coopération, qu'elle se fasse à coups de marteaux ou de façon plus subtile, qui se joue la plupart du temps dans le non-dit, demeure pourtant difficile à cerner. Peut-on même la rendre telle qu'elle fut? N'est-on pas amené à faire la part trop belle à l'opposition? N'est-on pas condamné à tisser des liens entre des événements, à ajouter des doutes aux doutes, à aller de suspicions en suspicions, jusqu'à risquer une certaine paranoïa qui frappait déjà certains décideurs français accomplissant au demeurant le même travail intellectuel que le nôtre. Les réalités politiques propres à l'Afrique en outre, ne nous aident guère.

Du fait des mythes tant de Foccart que de la DA, et de la propension à
éliminer les oppositions sous prétexte de coups d'Etats avec collusion de puissances extérieures, tout événement politique majeur met en jeu un Etat
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1 Foccart, op. cit., Il novembre 1967, pp. 768-9. 2 Georgy (Guy), L'oiseau Sorcier, Paris, 1993, p. 301. 29

étranger, objet à la fois d'attirance et de ressentiment: ce pays, soit l'ancienne puissance coloniale, soit la plus grande puissance mondiale - parfois les deux! - est accusé de manipuler à distance le cours des événements en fonction de ses intérêts. Ainsi le journal du parti unique de Guinée, Horoya, pouvait titrer "Spécial complot permanent" à la fin des années soixante, avec une ironie involontaire. Si le phénomène a atteint son paroxysme en Guinée, il a touché à des degrés divers l'ensemble de l'Mrique française caractérisée par une même structure de pouvoir reposant sur un seul homme, et somme toute par une même fragilité. Les peurs d'un Houphouët expriment sans doute une personnalité méfiante pour ne pas dire paranoïaque. Ne peuvent-elles aussi témoigner des réel~es faiblesses d'un régime, perçues par le regard africain au plus haut de l'Etat, point de vue supposé le mieux informé, mais qu'une vision française aurait eu tendance à sous-estimer, considérant le soutien français comme la seule variable valable pour un régime africain? La longévité de certains a pu, il est vrai, largement occulter leur fragilité du moment aux yeux de l'historien1. Au demeurant, l'élaboration de vrais complots n'a peut être pas été moins dense que leur invention, en Guinée ou ailleurs. Examinant l'un d'entre eux au Congo pour chercher à en comprendre les tenants et aboutissants, le département d'Etat doit reconnaître que "la difficulté est qu'il y a toujours la preuve d'un complot au Congo, probablement parce qu'il y en a toujours. Il n'y a pas eu, à proprement parler, de mois, ces dernières années, où il n'y ait eu de preuves solides de conspirations et de voyages clandestins depuis ou vers le Congo "2. Du côté des archives. Les difficultés ne manquent donc pas et démêler le vrai du faux apparaît peu aisé: la question de l'accès aux archives y revêt une importance d'autant plus grande. Encore ne doit-on pas mettre ces archives sur un piédestal et croire qu'elles pourront tout. Les difficultés de ce jeu à trois, les Mricains, Français et Américains, elles les refléteront plus souvent qu'elles ne pourront les résoudre. Mais poser la question des sources implique de s'interroger sur le mode d'élaboration d'une politique, et permet de souligner la place variable qu'occupe l'Mrique pour les Etats-Unis et la France. Alors que les questions africaines sont confinées, côté américain, au département d'Etat où le bureau Mrique s'affronte au bureau Europe - rares sont les questions remontant au secrétaire d'Etat et plus encore au jusqu'au plan de table pour le déjeuner avec Senghor ou Bongo passe par le président. En outre on ne compte pas moins de trois structures s'occupant à part entière de l'Mrique: le secrétariat d'Etat aux affaires
1 Ainsi alors qu'Houphouët est resté au pouvoir jusqu'à sa mort, la question de sa survie politique a toujours été posée, et on peut ainsi comprendre certains doutes américains, Foccart parle, 1. 2, p. 414, et 1. 1, p. 330. 2 NARA, RG 59, 1967-69, box 2533, The mercenary plot in the Congo, Problems and Hypotheses, July 28, 1967, p. 2. 30

Président- côtéfrançais,tout, de la négociationsur l'uraniumavec le Niger

étrangères, le ministère de la coopération devenu secrétariat d'Etat en 1966 et le super-ministère que constitue le secrétariat général de Foccart.
La structure du gouvernement en ce qui concerne les relations avec l'Mrique est tellement compliquée - et je l'ai dit à Pompidou le lendemain matin - qu'il m'a fallu, ce soir-là, téléphoner à Couve pour lui communiquer ce que le GénéraI avait dit à propos de la Centrafrique et la façon dont je pensais qu'il fallait l'interpréter, puis téléphoner à de Broglie, Charbonnel, et Journiac; ensuite, j'ai essayé de joindre Soutou, qui était parti, et j'ai demandé à Plantey de l'appelerl.

Au demeurant ce sont tous les ministères qui sont intéressés aux questions africaines, du ministère des Armées qui, entre autres choses, selon les termes des nombreux accords de défense conclus, s'engage à défendre le régime ou le pays en cas d'agression, jusqu'au ministère des Finances qui dirige le comité de la zone franc. Cette profusion d'organes démontre l'importance de l'Mrique noire pour la France des années 60. Elle en complique néanmoins le travail de l'historien en diluant les sources. Complexe, l'organigramme de la politique africaine est aussi des plus baroques. Le secrétariat général de Foccart lui-même paraît touché par une organisation toute. .. africaine: souvenir de la Communauté, des chargés de mission africains y sont présents jusqu'en 1967, ce qui n'est pas sans poser de problèmes et ne répond pas à la moindre logique, les pays de l'Entente y comptant des représentants alors que le Sénégal qui lui n'a jamais rompu avec la Communauté niy est pas représenté! Mais dans le contexte de secret entourant la politique africaine, la multiplicité des offices ne signifie pas profusion d'informations pertinentes: lorsque, sur les conseils de Foccart, de Gaulle décide de maintenir des troupes au Niger en raison de la découverte d'uranium, le secrétaire général s'empresse de transmettre la décision au premier ministre et au ministre des armées tout en s'ingéniant à masquer toute référence à l'uranium pour les services des deux ministres2 ! On comprend dès lors que d'autres officines plus modestes de la politique africaine, ne soient pas, comme nous l'avons vu pour l'évasion de Youlou, tenues au courant des détails comme des affaires plus importantes de cette même politique. En fait, plus que jamais sans doute en histoire, étudier la politique africaine de la France nécessite de pouvoir multiplier les sources, et surtout de pouvoir atteindre le plus haut de l'exécutif où seul le faisceau d'informations amassées est rassemblé et qui seul en vérité, plus encore que pour tout autre domaine, décide de tout Les "archives Foccart" semblaient bien être la clé et la seule formule appelait le fantasme. "Ouvrir" ces archives à la recherche en profitant des bouleversements de l'actualité qui allaient peut-être en faire des archives comme les autres, ce défi faisait partie intégrante de notre projet. Le travail
1 Foccart, op. cit., tome 1, p. 359. de Broglie est secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Charbonnel secrétaire d'Etat à la coopération. Journiac s'occupe à Matignon des affaires africaines, Soutou directeur d'Mrique au Quai d'Orsay, Plantey conseiller technique au secrétariat général pour les affaires africaines et malgaches. 2 Foccart, Tous les soirs avec de Gaulle, Paris, 1997, p. 524, 3 décembre 1966. 31

du temps avait enfin fait son œuvre et l'actualité accéléré le processus, du moins pouvait-on l'espérer; notre recherche reposait sur ce pari. Une notion d'interdit en avait pourtant été induite qui avait fait se cristalliser autour de ce fonds tous les fantasmes. Le mythe Foccart se trouvait ainsi prolongé par un mythe supplémentaire, celui d'archives, qui dans une conception naïve, devait expliquer tous les mystères. De fait, alors que les archives du secrétariat général étaient par dérogation largement accessibles, les archives de sa structure jumelle n'étaient elles jamais évoquées et leur inventaire de versement longtemps non consultable. Constituées de deux ensembles distincts en fait, un fonds du secrétariat général pour les affaires africaines et malgaches d'une part, déposé en 1974 à la dissolution de la structure, et un fonds dit Foccart d'autre part, archives déposées en 1980 par son propriétairel, ces "archives Foccart", avec 3284 dossiers, près de 350m linéaires pour le premier fonds, et 1271 dossiers et 140m pour le second, correspondaient en volume à l'ensemble des archives Giscard, témoignant du formidable travail accompli par une organisation des plus efficaces; elles ne pouvaient qu'aiguiser l'appétit d'un historien. Ponctuées par les joies propres à la recherche, ce "goût de l'archive" face à un carton qu'on sait être le premier à découvrir, nos années de thèse ont été rythmées aussi par les difficultés propres au modeste "pionnier" que nous fûmes, confronté d'abord à l'extrême lenteur de la procédure de dérogation. Celle-ci, il est vmi, et les conditions d'accès aux différents fonds ont été déterminés au fur et à mesure de nos demandes. Atout de notre travail, et le fruit de l'effort le plus constant durant ces années, ce dépouillement en est aussi le talon d'Achille. Les 105 dossiers demandés ne représentent qu'un peu plus de 2% du fonds, notre dépouillement encore moins avec une autorisation de consulter accordée simplement pour 71 de ces cartons. Leur intérêt n'est pourtant pas à démontrer. Elles s'avèrent aussi pour l'historien de la politique africaine, d'une efficacité certaine. Comprenant des dossiers thématiques - affaires militaires, politiques, économiques, culturelles... -, et par pays, comptant des dossiers de synthèse comme la sélection des documents remis chaque jour au président ou les compte rendus des "réunions tripartites" rassemblant chaque semaine les décideurs en matière africaine, elles constituent de fait un exceptionnel outil de travail pour 'l'historien permettant de simplifier et accélérer son travail. "Espace reculé et sans importance" lui, tel apparaît le Quai en matière africaine. C'est ainsi du moins qu'un ancien colonial décrit sa nouvelle administration; la nostalgie de la brousse, des tournées n'est pas loin lorsqu'il décrit sa nouvelle vie de bureaucrate:
1 La distinction des deux fonds est peu évidente. Le fonds Foccart serait plus politique et le fonds du secrétariat général, plus administratif. Dans sa communication lors du colloque de décembre 2001 à l'EHESS, Pascal Geneste, responsable du fonds, contestait cette idée reçue et proposait l'hypothèse séduisante que les deux fonds venaient des deux

sièges du secrétariat général, le 2 rue de l'Elysée d'une

part

et l'hôtel de Noirmoutier

d'autre part. La distinction entre fonds public et fonds privé n'est pas plus opérante, et les demandes de dérogation pour les deux fonds, relèvent d'une même autorité, l'Elysée, considéré comme émetteur des documents.

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Alors on passait son temps à rédiger des notes. On nous apprenait que le ministre voulait une note sur tel ou tel sujet. On mettait un tas de dossiers sur la table et on en tirait le nécessaire en une page. Cela servait ou pas. On était un peu perdus. Mais, en fait, il n'est pas étonnant que le Quai n'accorde qu'une faible importance à cette direction, car l'Mrique était le domaine réservé du chef œ l'Etat. Le Quai savait très bien qu'il était court-circuité, mais il y avait une direction des Affaires africaines, et il fallait bien qu'elle tourne. Et elle tournait. En fait, cela n'allait pas très loin 1.

Certes le Quai d'Orsay ne compte pas en matière africaine - cela est d'ailleurs connu de tous et peut-être trop connu - mais il constitue l'une des sources principales pour l'élaboration de la politique africaine. Et s'il n'a pas presque jamais le dernier mot, cela ne l'empêche pas, nous le verrons, d'avoir sa propre politique. La série "Mrique" a donc constitué pour nous une source d'information majeure pour la question guinéenne comme pour les ex-territoires sous domination belge: le Congo - avec un fonds de presque 100 volumes! -, le Rwanda et le Burundi. Mais c'est bien sûr la direction africaine et malgache, dont nous avons consulté les archives jusqu'en 1969, qui nous intéressait au premier chef. Les archives du ministère de la défense, les fonds Couve de Murville et Debré nous ont apporté d'utiles compléments. Ainsi aussi pour les questions de la bauxite et de la rivalité franco-américaine en Guinée, des archives de Péchiney sous la responsabilité de l'Institut d'Histoire de l'Aluminium. Les archives privées de Philippe Lettéron, collaborateur de Foccart et acteur important de l'action au Congo, nous ont aussi été particulièrement utiles, bien entendu. Les archives américaines sur l'Afrique, elles, ne posent pas tant de problèmes de consultation: l'espace est, il est vrai, bien moins "sensible" de ce côté de l'Atlantique. Du moins doit-on mettre à part la question toujours en suspens des archives de la CIA, largement dérogatoires à la règle des 25 ans. En la matière sans doute pouvait-on même douter de "l'efficacité" du travail de l'historien. Depuis les fracassantes révélations de la commission Church en 1975 sur les opérations clandestines au Congo, dans le contexte de l'après Watergate, peu de progrès finalement ont été faits en 30 ans. Les éditeurs des Foreign Relations of the United States eux-mêmes qui se font fort pourtant de pouvoir, grâce à des accords avec la CIA, y sélectionner des documents, avaient dû aussi déclarer forfaits. Le document 434 du volume sur le Congo, un memorandum de la CIA n'y était en fait que l'annonce de sa non-déclassification ! Avec les deux bibliothèques Kennedy et Johnson, les archives fédérales à Washington allaient cependant suffire à notre bonheur, et constituaient le cœur de notre dépouillement aux Etats-Unis. En fait, dans le champ des relations franco-américaines riche pourtant de multiples études, particulièrement pour ces années gaulliennes, la question de l'Afrique était bien la seule qui n'ait été abordée. Si l'accès aux archives pendant longtemps y était pour beaucoup, nous ne sommes pas loin aussi de suivre Foccart lorsque, devant le général et à propos de l'uranium africain dont il prétend qu'on le délaisse pour prospecter ailleurs, il se plaint: "Et,
1 Colombani (Olivier), Mémoires coloniales, Paris, 1991, p.191. 33

dont il prétend qu'on le délaisse pour prospecter ailleurs, il se plaint: ''Et, sans vouloir être méchant, je ne suis pas sûr que ce n'est pas par une espèce de snobisme que certains préfèrent aller en Iran ou ailleurs plutôt qu'en Afrique"l. Les historiens n'ont-ils pas succombé à ce même travers, et, alors même que c'est en Afrique pourtant, non en Iran ou ailleurs que la France joue son plus grand rôle, que c'est d'elle dont la France tire son uranium justement et une bonne part de sa puissance, préféré eux aussi l'Orient compliqué, d'autres scènes encore, jugées plus nobles, à l'Afrique, plus indispensable à la France pourtant? Ahistorique pour Hegel, l'Afrique semblait en tout cas une terre méprisée de l'histoire. Ce sont les africanistes d'abord et paradoxalement qui la délaissent: sociologues ou ethnologues de formation souvent, pour qui l'Etat n'est pas un angle d'attaque pertinent dans un continent de l'Etat artificiel, "gélatineux" comme dirait Gramsci, ils ne s'intéressent la plupart du temps qu'à des réalités infra ou supra-étatiques. A l'inverse, et pour les historiens non spécialistes, l'Afrique, a fortiori cette Afrique française, ne semble pas toujours appartenir pleinement aux relations internationales, comme si elle n'en était pas jugée tout à fait digne. En visant à combler cette lacune, il nous faudra surmonter ce handicap, et mieux intégrer à l'histoire du monde une Afrique que l'on évoque trop souvent en passant au travers d'anecdotes auxquelles on la confine, mélange de gravité et de burlesque tout à la fois. Simple divertissement alors au sein de l'histoire sérieuse, l'Afrique et les rapports franco-africains peuvent-ils vraiment seuls se résumer dans ces anecdotes? Notre réponse, évidemment, est toute entière dans la question. Intégrer l'Afrique à l'histoire noble tout en apportant notre pierre à l'étude souvent si délicate des relations francoaméricaines, tout à la fois, en Afrique comme ailleurs, alliance objective et méfiance réciproque entre des alliés toujours soupçonneux, telle était en tout cas notre volonté; tel donc sera ici notre propos. Car si la guerre froide africaine a fait long feu, en trois années à peine (1ère partie), avant que le continent ne soit délaissé par Washington, la guerre fraîche francoaméricaine aura bien lieu (2èIDe partie). Le temps de l'abandon n'empêch~ra d'ailleurs pas concernant l'Amérique fantasmes comme suspicions (3etœ partie).

1 Foccart, Le général en Mai, tome 2, p. 344, 18 septembre 1968. 34

La guerre froide africaine 1960-1963

Before the Mayflower... et avant l'indépendance
Entre Mrique et Amérique, la relation remonte à loin, jusqu'à ce jour de la fin août 1619 où pris dans la tempête, un navire hollandais parvint à atteindre Jamestown, Virginie, pour jeter l'ancre, à jamais, dans les eaux troubles de l'histoire. Contre l'approvisionnement dont son équipage avait besoin, Jope, capitaine de la mystérieuse embarcation, proposa sa cargaison humaine. Et marché conclu, c'est ainsi qu'Antoney, Isabella, Pedro, avec 17 autres Mricains dont les noms ne nous sont pas parvenus furent les premiers à débarquer sur le sol américain. Evidemment il y eut par la suite d'autres bateaux, et des millions d'hommes suivirent. Mais de ce jour et par l'entremise de ce navire, arrivé par hasard sur les côtes américaines, un lien était né entre les deux continents, un peu plus d'un an avant l'arrivée tellement célébrée du Mayflower - Before the Mayflower! revendiqueront donc certains1 -, 157 avant la déclaration d'indépendance. Aussi, et forts de cet argument de poids que sont les quelque 30 millions aujourd'hui d' "Mricains-Américains", certains spécialistes, américains, vont-ils jusqu'à avancer que les liens avec les Etats-Unis sont plus étroits, sinon plus anciens, que tous ceux qui ont existé entre le continent noir et l'Europe. Et il n'est d'ailleurs qu'à lire ces manuels d'histoire noire américaine qui commencent tous désormais, immanquablement, par un chapitre sur la civilisation de la terre-mère: l'Afrique ferait même partie intégrante de l'histoire américaine! Dans l'historiographie de la politique étrangère américaine, le continent noir pourtant fait tout au plus figure de note de bas de page. Et n'en déplaise à ces chercheurs toujours prêts à mettre leur sujet sur le devant de la scène, ou d'en annoncer l'importance imminente, il est peu vraisemblable que l'Mrique attire jamais le même intérêt que l'Amérique latine, l'Asie ou l'Europe. Le continent n'a pas eu en effet son Castro ou son mur de Berlin. fi n'y a pas eu de la part des Etats-Unis d'intervention militaire, de Corée ou de Viêt-nam, pas d'OTAN ou de plan Marshall. Certes, pour preuve, encore, de "l'ancienneté" des relations entre les Etats-Unis et l'autre côté de l'Atlantique, on cite toujours la reconnaissance du nouvel Etat indépendant par le Maroc, dès 1786, l'installation du premier consulat à Alger, en 1792, puis ceux de Tripoli et Tunis en 1795, de Tanger et Cape Town en 1797 et 1799. Commencée, elle, en 1822, l'aventure libérienne vient démontrer la spécificité des relations entre les Etats-Unis et l'Mrique. Et souvent sont aussi évoquées l'action missionnaire sur le continent comme la participation des Etats-Unis à la conférence de Berlin de 1885. Mais si en 1935, Roosevelt décidait un embargo sur les armes contre l'Italie après l'invasion de l'Ethiopie, ni la guerre des Boers, ni le partage des possessions
1 Tel est le titre d'ailleurs de Lerone Bennett pour son histoire de l'Amérique noire, Before the Mayflower, New York, 1988. Certains historiens militants iront jusqu'à revendiquer que les Africains aient les premiers découvert l'Amérique! A la suite de Leo Wiener en 1920 et son Africa and the Discovery of America, Van Sertima particulièrement fit sensation en 1976 avec son livre They Came Before Columbus !

allemandes en Afrique en 1919 ne préoccupèrent Washington. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, l'intérêt américain pour l'Afrique est des plus limités. Certes, à partir de 1937, la compétence sur la région, en théorie, a été retirée au bureau des affaires européennes. Et pour la première fois un fonctionnaire se voit attribuer une responsabilité à temps plein pour l'Afrique. Mais en 1939, les Etats-Unis ne comptent encore que 3 ambassades,3 consulats généraux, 8 consulats et une agence consulaire sur l'ensemble du continent, en tout seulement 40 agents. Et le consul à Lagos a ainsi autorité jusqu'au Rwanda-Urundi, quelque 2 500 km plus loin! A l'instar de la première, la seconde guerre mondiale va cependant raviver l'intérêt des Américains pour une région qui leur fournira en particulier l'uranium de la bombe atomique. Elle va aussi provoquer un nouveau pic dans les échanges entre l'Afrique et les Etats-Unis, autour d'un milliard de dollars, chiffre dès lors toujours en progression.. La cellule Afrique alors créée au département d'Etat en 1943 ne s'est pas vue pour autant érigée en véritable entité mais seulement en une "section" spécialisée au sein d'un bureau des Affaires proche-orientales, sud-asiatiques dont, comme on peut s'en douter au vu de son intitulé, l'Mrique ne constitue pas la priorité. Et quand d'ailleurs, le 8 mai 1950, le directeur de ce dernier, McGhee, prononce une déclaration sur l'Mrique - la première depuis 1943 ! -, son réflexe est moins de s'étonner de l'absence de prise de position depuis tant d'années, que de souligner la profondeur de l'intérêt personnel reflété par cette initiative de la part d'un haut fonctionnaire, accaparé par des dossiers autrement plus brûlants. Ce discours aura cependant un effet: sensible au cri d'alarme lancé par McGhee sur le désintérêt pour des études africaines qui ne font l'objet d'aucun programme dans la moindre université, les grandes fondations aideront à l'émergence d'enseignements spécialisés, dont le premier se tient dès l'été de 1951 à Northwestern. Les années cinquante et le début des méfiances françaises. Les Etats-Unis se doivent "d'apprendre" l'Afrique au plus vite, et tout au long des années cinquante, les déclarations sur l'Afrique vont se faire plus nombreuses: une seule encore en 1951 et 1952, puis deux en 1953. Bien rares en tout cas sont les années qui passent désormais sans que l'on ne s'exprime à Washington sur un continent qui s'éveille. Et quatre déclarations sur l'Afrique viendront ainsi ponctuer l'année 1958, un chiffre en deçà duquel, dès lors, on ne retombera plus. Marquant donc en 1950 comme un point de départ, la déclaration de McGhee vient en fait tirer les enseignements de la conférence des ambassadeurs qui s'est tenue à Lourenço Marques, et que le secrétaire d'Etat adjoint a présidé du 27 février au 2 mars. Là, devant lui, si l'on s'est accordé pour estimer que le communisme avait fait peu de progrès dans la région, les participants ont tenu néanmoins à faire une exception pour Madagascar et l'Mrique française. Le communisme certes, là encore, ne peut être considéré comme un problème majeur, mais à leurs yeux, les territoires en question paraissent

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des proies toutes désignées pour une subversion venue de l'Est1. En somme l'on s'inquiète déjà et dans le contexte de guerre froide, l'on se doit, malgré tout, de se tenir prêt à toute éventualité. Méfiance réciproque, dans le même temps, et en dépit de l'évident manque d'intérêt des Etats-Unis pour l'Afrique, les Français épient chacun de leurs mouvements, le moindre signe attisant les soupçons les plus fous. On surveille ainsi toutes ces missions luxueusement installées et en contact avec le consulat à Dakar2. Certains sont même accusés de se livrer à des investigations sans rapport avec leur sacerdoce, des recherches géologiques en particulier. On cherche donc autant que faire se peut, à les encadrer; on s'inquiète des valeurs de contestation de l'ordre établi véhiculées par le protestantisme. Avec force détails on analyse aussi le mouvement des témoins de Jéhovah, qui, en Afrique, au Congo surtout mais aussi en AEF, a provoqué de violents mouvements anti-européens. Et au paroxysme de la crise en 1944, le gouverneur général de l'AEF s'interroge en 1948 : "Une question se pose, très délicate: quelle a été la part - si part il Y a - de l'ingérence étrangère (anglo-saxonne ou purement américaine) dans les désordres qui se sont produits 1". Il est évidemment difficile de répondre, constate-t-on. Au demeurant "le bruit de l'arrivée des Américains est bien antérieur à ces dernières années. Et il est douteux qu'ils en soient eux-mêmes les auteurs à moins qu'il ne s'agisse des Noirs ?" envisage-t-il en dernière analyse. En outre, constate-t-il, s'est "aussi répandu le bruit que les Britanniques feraient cadeau du Congo belge aux Etats-Unis en compensation de leur aide pendant la guerre" quand se poursuit toujours par ailleurs "la propagande plus ou moins insidieuse" des missionnaires anglo-saxons, "pour le moins agents de renseignements", mais que l'on ne peut que continuer à tolérer. Perçu pour ce qui le concerne comme un mouvement "susceptible de devenir un moyen d'action entre les mains d'une puissance étrangère, de 'préparer le terrain' à une propagande visant des fins politiques", le Watch Tower, lui, sera finalement interdit en 1949 et ses principaux protagonistes expulsés3. D'ailleurs pour plus de prudence encore côté français, on procède aussi, régulièrement, à des campagnes d'action préventive en informant largement les populations sur le racisme et la situation des Noirs aux Etats-Unis. Futur ambassadeur en Guinée, Attwood se souvient ainsi, lors de son premier voyage dans le pays en 1947 pour un reportage, de la surprise des Africains lorsqu'il venait leur serrer la main: "Ils considéraient les Américains comme d'indécrottables racistes. [. . .] les Français leur avaient dit qu'aucun Américain ne voudrait jamais approcher un Noir"4. Et sans doute pareilles précautions ne sont pas
1 NARA, Williams files, classified box 2, rapport de Lourenço Marques, 2 mars 1950. 2 On compte en Afrique, en 1959, 2562 missionnaires américains, soit 18% des missions protestantes, et pour les catholiques, 725 Américains, soit 3% du total. 3 SHAT, 2èmebureau, lOT 191, rapport du gouverneur général AEF, 24 décembre 1948. 4 Attwood, The Reds and the Blacks, Londres, 1967, p. 36. Chez les Français, on aime comparer le dicton américain selon lequel les Indiens morts étaient les seuls bons Indiens, et la politique éclairée de la France en Mrique. Pis, constatait le consul à Dakar en 1955, un article écrit par un Noir dans la revue Traits d'union, financée par

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inutiles d'ailleurs. Car avant même que la seconde guerre mondiale ne soit venue encore accroître le prestige des Etats-Unis, et leur donner une aura de quasi-invincibilité, un "rêve américain" existe bel et bien en Mrique. En témoigne l'imprécation datant de 1940 de Mpadi, l'un des nombreux "messies" du Bas-Congo, annonçant à ses fidèles la venue imminente pour les libérer de leurs "frères" américains:
La première raison pour laquelle nous devons prier pour que les Américains viennent est qu'eux sont nos propres frères. [oo.]Du fait qu'ils ont quitté notre pays ils sont allés en Europe prendreune grnndeintelligence pour faire tous les genres de travaux et aussi ils sont allés prendrel'autorité et la force. [...] C'est pourquoi si nous, Noirs, nous voulons avoir règne et autorité, il faut que les Américainsviennentpour être à la tête de tout avec nous, c'est alors que l'autorité serafortel.

Si les autorités coloniales ont ainsi pu s'inquiéter du garveyisme, et de ses survivances réelles ou fantasmées sur leurs territoires, on comprend alors mieux leur appréhension quand le nationalisme paraît devoir s'emparer de l'MOque, et qu'en parallèle les Américains regardent soudain avec plus d'intérêt le continent noir. En Mrique donc, côté français, une inquiétude se manifeste, moins convenue qu'auparavant, alors que sur les autres théâtres se joue ou s'annonce la décolonisation. Aussi en 1953, l'ambassade aux Etats-Unis crée-t-elle au sein de son service de presse, une section "Mrique", destinée à informer le public des réalisations économiques et sociales ainsi que de l'évolution politique des territoires placés sous l'égide des Français. Au préalable, suite à une dépêche de l'ambassadeur, faisant état d'une montée en puissance de l'intérêt américain, une réunion s'était tenue au Quai, le 7 juillet 1952, afin d'évaluer l'influence grandissante de la politique internationale sur l'Union française. Et s'était alors effectivement imposée la nécessité de repenser la politique africaine de manière à pouvoir "être présentée comme un programme cohérent comportant des objectifs à court et long terme et une série d'étapes, dans le cadre de l'Union française. fi convient que dans l'élaboration de ce programme nous nous proposions, entre autres fins, de lier les intérêts des Américains aux nôtres, d'offrir accès à leurs aspirations idéologiques et économiques, en un mot de les embarquer dans une certaine mesure sur notre bateau de façon à garantir l'avenir autant que possible"2. "L'indépendance prématurée" ou les ambiguïtés américaines face au nationalisme. Garantir l'avenir? C'est, les Français le savent bien, mission impossible, et cela risque de l'être d'autant plus que s'annonce une zone de turbulences. Or dans ces conditions de gros temps, les Américains peuvent-ils se
l'administration coloniale, montrait les Américains se demandant si leurs Noirs "ne devraient pas être stérilisés ou déversés en masse dans quelque partie de l'Mrique", le concept de "race pure" selon l'auteur étant le trait commun de l'américanisme et œ l'hitlérisme !, FRUS 1955-57, vol. XVIII, Africa, doc n038, p. 152. 1 Traduit du kibongo, Courrier africain du CRISP, n080-1, 15 octobre 1968, p. 34. 2 MAE, AM 52-63, EU, vol. n0349, réunion du 7 juillet 1952. 40

permettre de s'engager sans réserves derrière leur allié et s'embarquer sur un navire qu'ils ne piloteraient pas eux-mêmes? Si en Mrique jusqu'alors où les enjeux n'étaient pas très élevés, le -souci des Américains paraissait prioritairement de ne pas se heurter à leurs alliés, considérés comme les garants essentiels de la sécurité de la zone, assurément désormais les événements commandaient-ils une certaine inflexion dans leur attitude. Et lors d'un discours le 30 octobre 1953, Byroade, le successeur de McGhee, le prenait d'ailleurs en compte qui érigeait le mouvement vers l'autodétermination en une "des forces au travail les plus puissantes des relations du XXème siècle", présentait "la désintégration du vieux colonialisme" comme "inévitable", ajoutant que "l'horloge de l'histoire ne pouvait pas revenir en arrière". Mais le plus remarquable est que ces paroles une fois prononcées, comme un un simple exercice de style, le haut fonctionnaire s'empressait de préciser aussi que ce serait "une des plus grandes tragédies de notre temps si, alors qu'ils étaient juste en train de sortir de générations de dépendance, les peuples d'Asie et d'Mrique étaient abusés par le leurre mortel de l'impérialisme [soviétique] et retournaient vers une ère d'esclavage infiniment plus abominable que celle qu'ils avaient jamais connue auparavant". Et Byroade donc de s'employer à souligner les dangers d'une "indépendance prématurée" qui "pouvait se révéler dangereuse, régressive et destructrice", pour en conséquence affirmer que les Etats-Unis devaient "franchement reconnaître leur intérêt pour la force et pour la stabilité de certaines nations européennes qui étaient leurs alliés [. ..] et ne pouvaient aveuglément ignorer leur point de vue sur la question coloniale au mépris de leur propre sécurité"1. Il ne s'agit donc pas de jouer aux "apprentis sorciers", loin de là. La révolte des Mau-Mau en 1952, le spectre d'une Mrique sombrant dans la sauvagerie les en auraient de toute manière dissuadé, si du moins ils en avaient eu l'intention. Et s'agissant de l'Mrique, le sacro-saint droit à l'autodétermination des peuples inscrit dans la Charte atlantique se nuancera longtemps de ce thème récurrent de "l'indépendance prématurée". Il n'empêche. Même dans une version "en bémol", et "sur le mode mineur"2 des conflits antérieurs, parce que l'Mrique ne constitue pas un enjeu aussi important que l'Asie ou le pourtour méditerranéen, sur le continent noir désormais aussi, Washington se trouve pris dans un dilemme qui sera pour beaucoup dans les hésitations et équivoques de l'action américaine. Comment parvenir à ne pas irriter ou affaiblir des puissances coloniales qui toutes sont des alliées, et dans le même temps, ne pas laisser, en montrant de l'indifférence vis-à-vis des jeunes nationalismes en devenir, le champ trop libre à la propagande soviétique? Moscou a déjà trop beau jeu de souligner l'alliance des EtatsUnis avec le colonialisme, pour que Washington lui facilite encore la tâche en se faisant plus royaliste que le roi, et en s'alignant constamment sur les positions européennes. Evidemment, entre l'Europe et l'Mrique, le mieux
1 McKay (Vernon), op. cit., p. 321. 2 Melandri, "Les Etats-Unis et les indépendances africaines" in Ageron et Michel cds., L'Afrique noire française : l'heure des indépendances, Paris, 1992, p. 535-50. 41

pour les Etats-Unis serait de ne pas avoir à choisir. Mais en attendant, toujours "entre la chèvre et le chou, et cherchant à ménager tout le monde" selon Alphand, la politique américaine finira bien ainsi "par être haïe de tous". Il y aurait là d'ailleurs une manière de paradoxe pour une nation dont le président lors de sa visite à Paris, en septembre 1959, n'a prononcé place de l'Hôtel-de-Ville que ces seuls mots en français: "Je vous aime tous", expression qui selon le diplomate "résume bien cette volonté de ne pas choisir, cette absence de sélection qui ne peut remplacer une politique étrangère" 1. Effet Bandoeng et évolution américaine: l'action de Mason Sears. Bandœng d'abord et la montée en puissance des "Afro-Asiatiques", puis Suez, une évolution se dessine plus nettement pourtant, à partir de 1955. Et les questions africaines deviennent alors aux yeux de Washington, sinon une véritable priorité, du moins sujet de préoccupation. De fait, dès 1955 six pays du "groupe de Bandœng" entrent aux Nations unies, laissant ainsi prévoir qu'à tenne, à l'Assemblée, la majorité serait assurée par les jeunes nations. Cette nouvelle donne, et le développement d'une "conscience" africaine que les communistes, à n'en pas douter, tenteront d'exploiter à leur profit, ne peuvent laisser les Etats-Unis indifférents. Aussi, et dès le 12 août, dans un position paper sur la politique africaine des Etats-Unis, Allen, secrétaire d'Etat adjoint aux affaires proche-orientales, sud-asiatiques et africaines, prenait-il acte de ce nouveau contexte. "Dans les prochaines années", remarquait-il, "nous serons confrontés dans l'Mrique subsaharienne au même dilemme aigu, issu du colonialisme, auquel nous devons actuellement faire front en Asie et en Mrique du Nord. Je crois que nous devons donc commencer à planifier dès maintenant notre politique envers cette zone"2. Et annoncée, cette politique proprement américaine visà-vis du continent, allait trouver une première concrétisation au conseil de tutelle des Nations unies. Certes, Mason Sears, le représentant américain qui estimait que les Etats-Unis devaient à tout prix tisser des liens d'amitié avec les peuples d'Mrique, avait déjà auparavant en 1954-55 inquiété les puissances coloniales. Au terme d'une mission en Mrique, l'homme, bête noire des Européens, avait recommandé l'établissement de programmes prévoyant à terme l'octroi du self-government aux territoires sous tutelle. D'ici 20 à 25 ans pour le Rwanda-Urundi, avait-il évalué lui-même, et dans un délai plus court pour le Tanganyika. Mais l'initiative jugée alors intempestive, avait jeté Washington dans l'embarras. fi ne s'agissait là en fait que de vues personnelles, et le collaborateur de Cabot-Lodge avait donc dû se résigner à se déjuger publiquement, et à expliquer qu'elles ne reflétaient pas la position des Etats-Unis3. Tel n'est plus le cas en 1956 où dans une atmosphère de plus en plus tendue au sein de ce conseil et alors que l'Assemblée générale gronde
1 Alphand, Ltétonnement dtêtre. Journal 1939-73, Paris, 1977,29 nay. 1959, p. 315. 2 FRUS, 1955-57, vol. XVIII, Africa, GPO, Washington, 1989, p. 12. 3 Sears, Years of High Purpose, from Trusteeship to Nationhood, Washington, 1980. 42

devant le colonialisme rétrograde des Européens, l'administration rejoint pratiquement Sears sur sa position, faisant sienne une idée qu'il avait avancée. Plus modérée - il n'est plus question de l'octroi du selfgovernment -, l'initiative qu'elle appuie n'en reflète pas moins de la part des Etats-Unis la volonté d'adopter une position en rupture avec leurs alliés. Est toujours en effet préconisé l'établissement de "dates cibles" à prévoir pour ces territoires sous tutelle, mais pour la réalisation cette fois-ci d' "objectifs intermédiaires" dans les domaines économiques, sociaux, scolaires et politiques. La recommandation se veut ainsi raisonnable. Cette voie du "juste milieu" cependant, entre aspirations du Tiers-Monde et susceptibilités européennes, est aussi une voie étroite. Et si pour le coup, d'un côté elle remplit son objectif, la résolution américaine votée au conseil de tutelle, sera en revanche loin de satisfaire les alliés de Washington. Ils n'ont été, il est vrai, que fort peu convaincus par la casuistique américaine, et l'importante nuance qu'on leur a fait valoir entre "objectifs intermédiaires" et indépendance. Mais Suez viendra plus douloureusement encore démontrer la distance prise à leur égard par Washington. Et ils pourront s'en agacer d'autant plus lorsque, à la télévision, cherchant à défendre à la veille de l'élection présidentielle la politique américaine lors de la crise, Nixon, le vice-président, croira bon de célébrer l'événement comme un nouveau 1776, soulignant que "pour la première fois, nous avons démontré notre indépendance face à une politique anglo-française reflétant la tradition coloniale". Washington en somme n'a pas voulu couvrir la politique de la canonnière de ses alliés, et "cette déclaration d'indépendance", assure-t-il à ses concitoyens, "a eu un effet électrisant sur le monde" 1. La tournée africaine de Nixon et la création du bureau Afrique. Désœuvré comme tout vice-président, Nixon a d'ailleurs reçu le continent noir en partage afin de pouvoir y consacrer son énergie. F1 quelques mois seulement après cette déclaration relevée dans toutes les chancelleries européennes, son périple de 22 jours en Mrique, du 28 février

au 21 mars 1957 - la première tournée du genre -, à l'occasion des
festivités célébrant le 6 mars l'indépendance du Ghana, marque une date importante dans l'histoire de la politique africaine des Etats-Unis. Le VÎceprésident ayant pu prendre de visu la mesure du continent, le rapport, grandiloquent, qu'il remet à Eisenhower le 5 avril, tient à placer l'Amérique devant le défi qui l'attend. Les Etats-Unis devraient, écrit-il, "être sensibilisés au fait que de nouveaux Etats vont émerger parmi les territoires actuellement dépendants. Nous devrions commencer à nous préparer pour conduire des relations directes avec eux et pour nous assurer que, lorsqu'il émergeront en Etats indépendants, nous aurons jeté la fondation la plus solide possible pour une relation étroite avec les Etats-Unis"2. Les EtatsUnis ne peuvent que tenter de se préparer, autant que faire se peut, au choc
1 Parmet (U..S.), Richard Nixon and his America, Boston, 1990, p. 333-4. 2 FRUS 55-57, vol. XVIII, doc. 19, p. 57, rapport du vice-président, 5 avril 1957. 43

qui les attend. Car une chose est sûre pour l'Américain: combinée à la dynamique des forces anticolonialistes, la montée du nationalisme en Mrique est inéluctable. Aussi, et pour la première fois, l'Mrique est-elle devenue au plus haut niveau sujet de réflexion et objet de réunions du NSC. Leitmotiv jusqu'alors, le thème de l'indépendance prématurée disparaît d'un coup à l'automne de 1958, dans le premier discours prononcé le 9 octobre par Satterthwaite, premier secrétaire d'Etat adjoint en titre, pour l'Afrique. Le thème, il est vrai, n'est plus de saison. La Guinée vient alors tout juste, elle aussi, de prendre le chemin de l'indépendance. Et le retentissant non qu'elle a adressé à de Gaulle n'augure rie~ de bon pour l'avenir de l'ensemble franco-africain que la toute jeune verre République tente, contre vents et marées, de mettre sur pied. Paris reprochera d'ailleurs à Washington d'avoir mis trop d'empressement à reconnaître le régime de Sékou Touré, mais il est vrai, peuvent argumenter les Américains, que Tchécoslovaques, Bulgares et Soviétiques se précipitaient déjà à Conakry. Sans conteste un tournant dans l'histoire du continent, l'année 1958 marque aussi, et par voie de conséquence, une date importante pour la politique américaine, avec la création le 10 juillet du "bureau" des affaires africaines du département d'Etat. Dès septembre 1956 en fait, au sein du ministère, avait été créée une unité semi-autonome consacrée à l'Afrique, et placée sous la direction de Joseph Palmer d'abord puis de Julius Holmes. Mais pas moins de deux ans ont été nécessaires pour surmonter les réticences que certains Sudistes, membres de la commission des affaires étrangères, avaient opposées à sa transformation en bureau à part entière. Aussi n'a-t-on déjà que trop tardé. De plus en plus la guerre froide menace et on ne peut se permettre de temporiser davantage. Déjà dans son rapport d'avril 1957, Nixon qui avait pu se rendre compte sur le terrain des faiblesses de la représentation américaine en Afrique, tirait le signal d'alarme. TI prônait une reprise en mains, un rattrapage rapide "tant en quantité qu'en qualité" car il s'agissait désormais selon lui de pouvoir rivaliser avec des Soviétiques qui, eux, bien entendu, ne laisseraient rien au hasard. Ainsi les Mricains, à leur tour, devenaient un enjeu dans la "bataille pour l'esprit des hommes" engagée avec le camp opposé. Or, la diplomatie américaine est alors loin d'être en ordre de bataille. On ne compte en effet que 248 fonctionnaires disséminés dans toute l'Mrique contre 256 pour la seule RFA ! Et la générosité américaine par ailleurs est des plus parcimonieuses à l'égard du géant africain qui s'éveille. Nixon lui-même en a fait l'expérience qui pour l'indépendance du Ghana n'avait eu rien d'autre à offrir qu'une seule bourse annuelle de la fondation Eisenhower pour permettre à un Ghanéen de poursuivre ses études aux Etats-Unis. On se doit donc de réagir. Aussi, de 34 en 1956, le nombre de fonctionnaires qui se consacrent à temps plein à l'Mrique au département d'Etat, est-il doublé dès 1959. Ils seront 97 en 1962, 147 en 1966 ! En 1959, une souscommission sur l'Mrique est créée au sein de chacune des deux commissions des Affaires étrangères du Congrès. En 1960, en 1960 seulement pourrait-on dire, c'est au tour de la CIA de reconnaître l'importance de l'Afrique en créant une division africaine au sein du service 44

action. Cette soudaine adaptation des structures administratives au nouveau contexte international est un signe supplémentaire qu'à l'orée des années soixante, l'Afrique est sur le devant de la scène1. Mais aussi indéniable que précipitée, la montée en régime de l'appareil d'Etat américain face à ce nouvel impératif africain n'empêche pas de douter que les Etats-Unis puissent être prêts en 1960 pour faire face au choc et au chaos annoncé. Qui d'ailleurs pouvait se préparer à cette folle année 1960, et se montrer serein lorsque, balayés d'un coup par le "vent du changement", les vieux empires cèdent le pas aux incertitudes de quinze nouveaux Etats, pas moins? De cette "ruée vers les indépendances" à la nouvelle frontière de Kennedy qui avec le continent noir aussi saura jouer de sa rhétorique, 1961 tout autant que 1960 seront en tout cas les "année[s] de l'Afrique" aux Etats-Unis, et pour tout dire les seules du genre (chapitre I). Et si les Américains sauront finalement emporter cette guerre froide africaine haut la main, ces deux années-là, avec leurs déclarations dans l'air du temps, avec leurs ambiguïtés et leurs équivoques jugées nécessaires côté américain, vont peser lourd du point de vue français. On peut même dire qu'entre Paris et Washington dès lors, "le mal est fait", et une vraie coopération sur le terrain africain à peu près impossible: les années soixante en somme ou du mythe de la sous-traitance (chapitre II). Découverte de l'Afrique par l'Amérique, ces années sont aussi celles de la rencontre - devrait-on dire retrouvailles? - entre noirs des deux côtés de l'Océan. (chapitre III).

1Le continent, même dans les années 60, n'a cependant jamais eu une importance stratégique majeure pour les Etats-Unis, et ce n'est qu'en 1982 qu'est créé un bureau des affaires africaines au département de la Défense. 45

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