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L'Afrique sur le chemin de la croissance et de l'évolution

De
247 pages
Où va l'Afrique ? Que peut-elle attendre de son "Nouveau programme économique" (NEPAD) ? Que doit-elle faire pour sortir de la dépendance et se positionner sur le chemin du progrès économique et social ? L'auteur propose certaines pistes pour sortir de ce sous-développement par des réformes économiques concernant le travail, l'épargne, un Etat-provocateur-catalyseur mais également sociétal, institutionnel et juridique.
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L'AFRIQUE SUR LE CHEMIN DE LA CROISSANCE ET DE L'EVOLUTION 1

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Alain et Edgar HAZOUME, Lettre discourtoise aux souverainetés africaines, 2003. Vincent Sosthène FOUDA, Les médias face à la construction de l'État-nation en Afrique noire: un défi pour le Cameroun, 2003. Catherine COQUERY-VIDROVITCH (prés.), La découverte de l'Afrique, 2003. Kengné FODOUOP, Citadins et développement, les campagnes au Cameroun, 2003. Charles KAREMANO, Au-delà des barrières, 2003. DJEREKE, Fallait-il prendre les armes en Côte d Ivoire ?, 2003. Ndiaga LOUM, Les médias et l'Etat au Sénégal, 2003. Annie LE PALEC et Hélène PAGEZY, Vivre avec le VIH au Mali: stratégies de survie, 2003. DOUE GNONSEA, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga: combat pour la renaissance africaine, 2003. MABIK-ma-KOMBIL, Ngongo des initiés. Hommage aux pleureuses du Gabon, 2003. GOMIS Souleymane, La relation famille-école au Sénégal, 2003. M. Franklin J. EYELOM, Le partage du Cameroun entre la France et l'Angleterre, 2003. MINKO MVE Bernardin, Gabon entre tradition et postmodernité, 2003. CASTANHEIRA J.P., Qui afait tuer Amilcar Cabral ?, 2003 Pierre ERNY, L'enseig,nement au Rwanda après l'indépendance (1962-1980), 2003. Eustache YOLLA MANDJOUHOU, La politique étrangère du Gabon, 2003. Maxime SOMÉ, Politique linguistique et politique éducative en Afrique, 2003. Yves Ekoué AMAIZO, L'Afrique est-elle incapable de s'unir, 2002. Roger Bila KADORE, Histoire politique du Burkina Faso (19192000), 2002.

Franck HAGENBUCHER-SACRIP ANTI, Le prophète et le militant (Congo-Brazzaville), 2002.

Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA

L'AFRIQUE

SUR LE CHEMIN DE LA CROISSANCE ET DE L'EVOLUTION 1
LES DEFIS DU NEP AD

Préface de Philippe HUGON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

L'auteur

Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA est né à Mitzic au Gabon. Après une Maîtrise en philosophie, à l'Université de Libreville (1999), et un Diplôme d'Etudes Approfondies «La philosophie et la cité », à l'Université de Paris X Nanterre (2000), il achève maintenant, sous la direction du Professeur Jean-François Kervégan, à

l'Université de Paris I Panthéon - Sorbonne, une thèse de
doctorat nouveau régime, intitulée « L'Etat et le marché. Lecture hégélienne du libéralisme de Hayek».

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5523-2

PourJeanneA1eboua,Franço~e Okome et mes enfants

DU MÊME AUTEUR

Démocratie et développement en Afrique face au libéralisme. Essai sur la refondation politique, L'Harmattan, 2001.

L'ordre social n'est pas situé au-delà de la maîtrise des hommes, c'est une configuration (pattern) qui résulte de leurs actions. Il n y a aucune fatalité que l'on puisse opposer à la volonté des hommes de rendre leur société plus juste. J-P. Dupuy, Libéralisme justice sociale. et

L'esprit public a besoin d'une petite dose disséminée de gens ayant du loisir, pour que le civisme puisse se manifester dans les activités volontaires où de nouveaux idéaux peuvent éclore. F-A. Hayek, L'ordre politique d'un peuple libre.

Préface

Jean-Rodrigue-Elisée EYENE MBA est un philosophe s'intéressant à l'économie, et un économiste ayant des interrogations éthiques. Il questionne le comportement de 1'« homo africanus» au regard de 1'« homo œconomicus ». Il sait combiner ces deux questionnements pour comprendre le sous-développement de l'Afrique, interroger sa culture entrepreneuriale. Il avait rédigé en 2001 un ouvrage intitulé «Démocratie et développement en Afrique face au libéralisme », paru chez l'Harmattan. Le présent ouvrage se situe dans une perspective dynamique en cherchant à comprendre les trajectoires historiques dans lesquelles se situe l'Afrique et à adopter une vision dynamique pour comprendre les chemins de la croissance et de l'évolution. Il traite en soustitre des défis du NEPAD pour dessiner les perspectives africaines. L'auteur cherche à comprendre les raisons du blocage de croissance et met au regard du sousdéveloppement africain trois approches, qu'il appelle mono-linéaire et statistique, structuraliste marxiste et phénoménolgico-existentielle. Les tendances macroéconomiques de l'Afrique se traduisent par une marginalisation et par une stagnation économique de longue durée accompagnée d'une forte fuite de l'épargne, d'une baisse des flux financiers vers ce continent et conduisant à une montée de la pauvreté. Il y a engrenage entre corruption et misère. La montée des zones de conflits en Afrique résulte à la fois de la résurgence des référents identitaires ethniques, religieux ou nationalistes, de la

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faillite des Etats de droit et des souverainetés en déshérence, des immixtions des puissances régionales et internationales et d'une montée en puissance des organisations criminelles internationales. Les différents travaux sur l'Afrique montrent que la croissance et le développement durable sont liés à un environnement institutionnel et politique stable et que les conflits internes et bien entendu les guerres sont des facteurs déterminants des faibles performances économiques, de la montée de la pauvreté, des changements familiaux et des comportements démographiques. Le développement durable dépend de la capacité de l'Etat à s'engager de façon crédible sur des dépenses publiques à caractère redistributif tant sur le plan régional que sur celui des divers groupes sociaux. Les politiques d'aménagement du territoire équilibré, les mécanismes redistributifs vis-à-vis des groupes exclus ou marginalisés, les politiques sociales équitables sont des facteurs essentiels de paix civile et par-là même de croissance à long terme. Il importe dès lors de dépasser les divisions ethniques, sociales ou religieuses par des mécanismes crédibles de redistribution notamment par un effort d'éducation en faveur des divers groupes, par une accession des élites de toutes origines au centre de décision et par leur représentativité dans les diverses instances du pOUVOIr. Il faut également intégrer la grande diversité des Afriques sur le plan historique, socio-culturel et la diversité des trajectoires entre les principaux pays d'Afrique du Nord, du Sud et intermédiaire. Une focalisation en profondeur de champ mettant en relief la longue durée des valeurs ou des structures sociales montre à la fois les permanences et les ruptures de trajectoires. Les Afriques ont, à des degrés variables, des rythmes en partie désynchronisés par rapport au temps mondial mais elles connaissent également de profondes transformations. Les pouvoirs fonctionnent dans de nombreuses sociétés

PREFACE

Il

africaines selon un double registre, celui des structures officielles ayant une légitimité extérieure et celui des structures réelles, reflet des compromis socio-politiques et des accumulations de capital relationnel. Dans la plupart des sociétés africaines, l'accès au pouvoir donne une emprise sur les richesses plus que l'inverse. Les institutions sont largement subverties par un système patrimonial personnel. Les réseaux personnels et de solidarité l'emportent sur l'institutionnalisation de l'Etat. Le discours normé sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption ou l'état de droit ne remet pas nécessairement en cause ces structures sociales et politiques profondes. La compréhension de l'Afrique doit se situer dans une perspective dynamique. L'Afrique doit répondre à de nombreux défis internes: gestion de la dette, doublement des populations et triplement des populations urbaines tous les vingt ans, reconstitution des écosystèmes. Elle ne peut réussir que si des réponses à des problèmes locaux ou nationaux sont réglées. On peut citer: les questions de prévention et de résolution des conflits, de lutte contre la désertification ou les réponses à des crises telles le VIR/ sida. Les sociétés africaines doivent réaliser les investissements collectifs et productifs nécessaires à la croissance et se repositionner positivement dans la division internationale du travail. Ces différents défis impliquent des progrès de productivité et une accumulation à long terme et une reconstitution des Etats. Alors que l'agriculture fonctionnait selon un mode extensif, on voit apparaître une rareté des terres rendant nécessaire une intensification notamment par utilisation d'intrants. L'industrie embryonnaire doit affronter la concurrence internationale et notamment celle des pays d'Asie à bas salaires et à fort potentiel technologique. L'Afrique doit également répondre aux défis internationaux liés à la mondialisation, à l'érosion des préférences et à un certain déclassement géopolitique.

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LES DEFIS DU NEP AD

Seules des politiques actives et une remise en cause de l'architecture internationale peuvent infléchir les processus de divergence en cours dans un contexte de «triadisation » et créer les effets de seuil permettant de sortir des trappes à pauvreté. Malgré quelques signes positifs envoyés à Monterrey (mars 2002) ou à Kananaskis ou malgré la politique d'inflexion de la France ou de la Grande Bretagne, la tendance profonde des grandes puissances demeure très en deçà des enjeux mondiaux en termes de reprise de l'APD, de mise en place d'une concurrence loyale dans le domaine agricole, du soutien à la prévention et à la thérapie du VIH/sida ou de l'allègement significatif de la dette. L'Europe s'élargit et privilégie son propre espace et la compétitivité vis-à-vis des Etats-Unis ou des pays émergents. Une reprise significative des investissements privés paraît peu réaliste (en dehors de certains produits miniers et pétroliers ou de positions de niche) sans signal important des Etats et mise en place d'investissements publics. L'auteur propose certaines pistes pour sortir de ce sous-développement par des réformes économiques concernant le travail, l'épargne, un Etat provocateur catalyseur mais également sociétal, institutionnel et juridique. Il traite enfin du NEP AD idéal destructeur ou constructeur de l' homo africanus. Rappelons que le NEP AD a été initié et demeure porté par 5 Etats dont plusieurs constituent des puissances régionales: Afrique du Sud, Algérie, Egypte, Nigeria et Sénégal. Cette entreprise de nature politique a été adoptée le 23 octobre 2001 par l'OUA. Elle concerne les 51 Etats membres de l'Unité africaine (faisant suite à l'OUA). Elle a été au centre du sommet du G 8 à Kananaski le 26 juin 2002 où étaient présents quatre chefs d'Etat des cinq pays initiateurs (Algérie, Afrique du Sud, Nigeria et Sénégal). Dans un contexte de stagnation économique, de marginalisation extérieure et de conflictualité de l'Afrique, le NEP AD constitue une opportunité importante comme

PREFACE

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l'analyse J.R.E Eyene Mba. La question demeure de savoir dans quelle mesure, le NEP AD permettra à l'Afrique de relever les nombreux défis (démographiques, environnementaux, technologiques, politiques), et contribuera à la prévention et à la gestion des conflits. Comment pourra-t-il favoriser l'intégration positive de l'Afrique dans l'économie mondiale et conforter son développement global, intégré et durable? Dans quelle mesure les bailleurs de fonds et les investisseurs privés des pays industriels répondront-ils à cette initiative ambitieuse? Le NEP AD parle de la « détermination des Africains de s'extirper par eux-mêmes ainsi que leur continent du malaise du sous développement et de l'exclusion d'une planète en cours de mondialisation» (2001, 9 1). Sa principale originalité est qu'elle souligne dans la situation actuelle de l'Afrique la responsabilité importante des Africains et donc les solutions pour en sortir comme largement endogènes. Si les Africains ne croient pas euxmêmes en l'avenir de leur continent, notamment par une forte fuite de l'épargne, il n'y a pas de chance que les étrangers y croient. Il s'agit pour les Africains de l'ensemble du continent de mobiliser les ressources intérieures, de s'approprier les choix de longue période et de fonder un partenariat entre eux et avec les bailleurs de fonds et le secteur privé. La « surveillance par les pairs» et la «pression des pairs» doivent favoriser une bonne gouvernance endogène. Le NEP AD doit être développé et géré par les Africains. Quatre principaux objectifs ont été fixés: la paix et la sécurité, la gouvernance, la santé et l'éducation, la croissance économique et l'investissement privé. Le NEP AD concerne l'ensemble du continent et répond au cadre de l'Union africaine. Il peut ainsi permettre de jouer sur les complémentarités entre les pays disposant de capacités financières et technologiques (Afrique du Nord et du Sud) et l'Afrique intermédiaire. Il

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peut permettre aux grandes puissances africaines de jouer un rôle de pôle de développement régional. Il constitue pour le G 8 un cadre de référence dépassant les anciens clivages issus de la colonisation et permet une coordination de l'aide favorisant des effets de levier. Le NEP AD se situe dans un horizon de long terme (10 à 15 ans). Il a l'originalité de mettre l'accent sur le secteur privé; il propose un label NEP AD pour les projets mis en œuvre dans son cadre. Il fait de la région l'espace premier en s'appuyant sur les cinq grandes régions de l'OUA. Le cadre régional constitue un référent de base pour penser les projets de développement. Il privilégie l'appropriation par les Africains du processus de développement et vise à un nouveau partenariat fondé sur la responsabilité partagée et l'intérêt mutuel. Il doit y avoir un examen ou une «pression par les pairs ». Le secteur privé apparaît comme un des partenaires prioritaires. L'accent est en phase avec les attentes des bailleurs de fonds en termes de bonne gouvernance, de démocratie et de droits de l'homme. Le NEP AD demeure toutefois un cadre à construire qui demeure marqué par des incertitudes dans le contexte africain et international actuel. Il est un processus qui ne peut être jugé que dans la longue durée. Il a, dans un premier temps, davantage mobilisé des conférences internationales que les acteurs du bas. Il demeure un processus « top down» qui manque encore de crédibilité et de légitimité vis-à-vis des différents Etats africains et des agents de la société civile. Le langage normé ayant intériorisé les attentes du G8, en termes de bonne gouvernance et de rôle prioritaire du secteur privé, est en déphasage avec les pratiques et les attentes de l'Afrique profonde. L'on constate, une incapacité de l'Afrique à gérer ses propres conflits, un déficit croissant d'Etats de droit et une montée de l'insécurité alimentaire (notamment en Afrique australe). Le NEP AD n'est pas sans soulever

PREFACE

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de nombreuses interrogations et de nombreux Africains et africanistes sont relativement dubitatifs à son égard. On peut en souligner le manque de stratégie; les propositions ne sont ni hiérarchisées, ni séquencées, ni rationalisées. Les organes de décisions demeurent largement conçus d'en haut: chefs d'Etats initiateurs, comité de pilotage avec représentant des 5 chefs d'Etats initiateurs, comité de mise en œuvre avec 15 chefs d'Etat. Le NEP AD propose des réponses intégrant mal les « dynamiques du dedans» dont parle Balandier. Les pays d'Afrique ont été capables de gérer, depuis leur indépendance, un triplement de leur population, un sextuplement de leur population urbaine, la mise en place d'appareils d'Etat de jeunes nations, le maintien de frontières constitutives d'Etats nations en voie d'émergence. Les «acteurs du bas» ont été capables d'inventer, d'innover, de créer des activités répondant à la satisfaction des besoins essentiels. Les économies non officielles, populaires ou « informelles» ont constitué des modes d'accommodement, d'ingéniosité, de vie ou de survie du plus grand nombre. Le développement des infrastructures, des systèmes scolaires, des appareils productifs, l'émergence d'élites nationales font que l'Afrique en 2002 est fort différente de ce qu'elle était lors de la décolonisation. Cette dynamique endogène est peu intégrée par le NEP AD. L'objectif de croissance énoncé de 7% paraît excessivement ambitieux. La question clé des financements privé et public reste posée. La priorité accordée aux infrastructures requiert non seulement des financements d'investissements onéreux mais entraîne également des charges récurrentes à la charge des budgets. Les besoins financiers annuels pour assurer les objectifs du NEP AD sont estimés à 60 milliards $ US soit plus de quatre fois le montant annuel de l'APD et des IDE. Il importe de rappeler quand on cite le plan Marshall que l'aide américaine représentait alors 2,5% du PIB (contre 0,

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1% aujourd'hui). Ce taux représenterait comparé au PIB actue1250 milliards $ US. La lecture de l'ouvrage de J.R.E Eyene Mba nous a suscité de telles interrogations sur les perspectives de l'Afrique. L'éclairage pluridisciplinaire permet de comprendre plusieurs facettes d'une « Afrique ambiguë» à la fois en crise grave et en créativité forte.

Philippe HUGON
Professeur d'économie à l'Université Paris X Nanterre, Directeur du Centre de recherche en économie du développement (Cered/Forum) et membre du haut comité de la coopération internationale.

Avant-propos

«Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il saute sur sa proie et la mange ». Lorsque Wole Soyinka, écrivain nigérian, lança cette boutade, il voulait tout d'abord stigmatiser l'attitude paradoxale de certains Africains qui idéalisent leurs cultures et traditions tout en les refoulant par leur manière de vivre. Il invitait ainsi l'intelligentsia africaine à refuser d'inhiber et d'endiguer leurs ressources créatrices en perdant de vue l'essentiel: poser de bonnes questions afin de transformer son milieu politique, économique, social et culturel. Et point n'a besoin le commun des mortels d'être érudit pour se rendre compte que le déploiement de la vie de l'esprit en Afrique moderne n'en apporte aucun démenti réel. Ainsi l'apologie pure et dure de ce qu'on appelle aujourd'hui sagesse ou savoir en Afrique contemporaine sans s'évertuer d'interroger son fondement, sa finalité et son devenir procède quelque peu de cet esprit d'immobilisme chaotique sur lequel repose le blocage du continent. En effet, l'Afrique peut-elle se positionner sur le chemin de la croissance et de l'évolution si les forces qui la gouvernent s'abstiennent, par exemple, de répondre à la question de savoir qu'est-ce qu'enseigner ou apprendre aujourd'hui? L'éducation, la formation, l'enseignement et la recherche ont-ils un sens dans un contexte où l'intelligentsia scientifique est, somme toute, complètement indifférente aux problèmes de son espace-temps? Par exemple: Devons-nous continuer d'apprendre Platon pour Platon, Descartes pour Descartes, Bachelard pour Bachelard, Rousseau pour Rousseau, Hegel pour Hegel... sans faire

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l'effort d'adapter leurs pensées respectives aux impératifs moraux, culturels, politiques, juridiques, économiques de nos sociétés? La philosophie a-t-elle un sens en Afrique si son concept ne s'enracine pas dans le présent et l'effectif? En quoi l'enseignement de la sociologie est-il capital s'il ne peut servir à faire passer les sociétés au crible de leurs prétentions? Et comment pouvons-nous absorber les impasses actuelles si l'enseignement et la recherche en sciences économiques ne sont pas fondées sur des préoccupations endogènes? Autant de questions parmi d'autres qui révèlent clairement que le blocage des sociétés africaines n'est pas seulement ce à quoi songe toujours le public: à savoir la gouvemance. C'est un phénomène pyramidal dont la crise de l'éducation, de l'enseignement, de la formation, de l'encadrement et de la recherche constitue une pierre angulaire. Tant qu'il n'y aura pas une vraie floraison d'idées et de méthodes pratiques des Africains eux-mêmes sur les problèmes qui minent leurs sociétés, aucune solution adéquate ne pourra être trouvée à l'équation actuelle. Aucun progrès et aucune évolution ne sont fortuits. Si nous voulons poser et résoudre efficacement le problème du progrès économique et social de l'Afrique, il faudrait que les écoles, les universités, les instituts de recherche cessent d'être des institutions abstraites séparées des préoccupations culturelles, morales, religieuses, sociales, politiques, économiques et scientifiques où elles sont nées. Elles doivent être susceptibles de repenser les moyens pouvant positionner l'Afrique sur la voie du progrès. Cette thèse était déjà au centre de mon premier ouvrage, «Démocratie et développement en Afrique face au libéralisme. Essai sur la refondation politique» (2001). Le présent livre y revient avec une vision et une motivation renouvelées. En effet, il y a quelque temps que je me suis aperçu qu'il me fallait inscrire la théorie de la refondation politique dans le cadre d'un vaste projet de recherche

AVANT-PROPOS

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visant la mise sur pied d'une philosophie politique et économique qui examine les limites de 1'« illusion macroscopique» (général) qui empêche l'Afrique de se positionner sur le chemin de la croissance et de l'évolution. Cette tâche ambitieuse et difficile me paraît d'autant plus impérieuse qu'aujourd'hui les

gouvernements africains semblent enfin décidés - si l'on
s'en remet au Nouveau partenariat africain pour le

développement (NEPAD) - à provoquer, amplifier et
catalyser le progrès économique et social. Le titre de cet ouvrage, L'Afrique sur le chemin de la croissance et de l'évolution, n'est donc pas arbitraire. Il porte sur la conviction que le positionnement de l'Afrique sur la voie réelle de l'évolution politique, économique et sociale passe par un jeu de variables dynamiques dont les individus qui composent la société civile sont les principaux acteurs. Evidemment, cela suppose une approche pluridisciplinaire des interrogations de notre temps. Le philosophe ne pourra décrire, expliquer, analyser et apprécier les racines de la croissance et de l'évolution que secouru par l'économiste, le sociologue, l'historien, le juriste, l'anthropologue, le psychologue et l'épistémologue. C'est dans cette perspective que j'entends mener cette recherche dont les résultats ne seront livrés que progressivement. En intitulant ce premier volume «Les défis du NEPAD », mon objectif est double. Le premier consiste à exprimer l'intérêt que beaucoup d'autres que moi accordent aux changements qui s'opèrent actuellement dans le continent. En second lieu, j'ai simplement voulu contribuer à la solidification du Nouveau partenariat africain pour le développement par l'ancrage pratique de la croissance et de l'évolution dans la logique micro économique et l'éthique libérale des droits de l'homme. Cela ne signifie pas, bien entendu, que la macroéconomie est complètement obsolète. Je suis conscient que le progrès économique et social exige un

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LES DEFIS DU NEP AD

paradigme où le clivage radical macro et microéconomie est surmonté: le devenir réel de l'Aftique, comme celui de tout peuple, suppose un terme qui subsume les contradictions apparentes entre le politique et l'économique ou entre le social et l'économique. En focalisant ma réflexion sur l'approche microéconomique, j'ai simplement voulu souligner qu'il convient aujourd'hui de prendre en compte l'impact très positif d'interactions individuelles ou/et d'unités individuelles dans le processus d'objectivation de la croissance économique et de l'évolution des sociétés. Si je ne me trompe pas, ce volume apporte quelques éléments de réponse à certaines questions que nombre de personnes se posent actuellement en Aftique. Quoique enthousiaste de le soumettre à l'appréciation du lecteur que je ne considère pas d'ailleurs comme un réceptacle passif de mes concepts, je demeure néanmoins convaincu que je n'apporte là encore qu'une réponse partielle au problème de la croissance et de l'évolution de l'Aftique. En me donnant l'objectif d'aborder de facto un thème aussi large et difficile dont il faut constater qu'il fait démissionner beaucoup d'autres qui seraient, peut-être, mieux armés que moi pour l'attaquer, je désire rompre avec «l'afro-pessimisme» - en soutenant qu'il ne suffit pas aujourd'hui de «pointer du doigt la racine du mal afticain: nous-mêmes, autrement dit nos dirigeants, nos élites, et mêmes nos populations» pour consommer la vulnérabilité structurelle du continent -, et initier ainsi une autre manière de penser et d'agir chez nous: oser proposer la solution, soulever des polémiques, des controverses possibles et intelligentes qui pourraient déboucher sur l'absorption de déséquilibres auxquels cette Aftique combative et optimiste est confrontée. Tant il est vrai que «plus la tâche est ambitieuse, moins l'exécution [est] adéquate. Lorsqu'on traite d'un sujet aussi vaste que celui abordé ici, l'effort pour rendre ce qu'on écrit aussi bon que possible ne semble jamais suffisant tant qu'on est

AVANT-PROPOS

21

en possession de ses moyens. Je découvrirai bientôt sans aucun doute que j'aurais dû dire ceci ou cela mieux que je ne l'ai fait, et que j'ai commis des erreurs que j'aurais pu corriger moi-même si j'avais prolongé un peu mon travail. Le respect du lecteur exige, c'est certain, qu'on lui présente un produit passablement achevé. Mais je ne suis pas sûr qu'il faille attendre jusqu'à ne plus pouvoir apporter d'amélioration. A fortiori, lorsque les problèmes sont de ceux qui occupent de nombreux chercheurs, ce serait, me semble-t-il, exagérer sa propre importance que de retarder une publication jusqu'à ce qu'on soit convaincu de ne pouvoir corriger quoi que ce soit ».

Aussi ai-je fait deux choix: essayer - sans pour
autant tomber dans les travers simplificateurs de la vulgarisation ou refuser d'exiger quelque effort au lecteur
- de dire les choses dans le langage le moins ardu

possible, et ne pas m'interdire le droit d'exprimer ma gratitude à l'ensemble des chercheurs dont les travaux, brillants, ont alimenté les sujets de ce volume, qui, bien que s'adressant principalement au public africain, se veut accessible et utile à toute personne disposant d'un minimum de culture générale et désireuse de comprendre la société dans laquelle elle vit. Enfin, je voudrais dire une dernière chose, qui pourrait peut-être mieux situer le lecteur. Le présent volume a pour genèse un article commencé à Libreville, au printemps 2002, «La citoyenneté combative et agissante au Gabon », auquel j'ai dû renoncer parce que j'ai estimé que la question pouvait être traitée à une plus grande échelle. J. R. E. EYENE MBA Nanterre, 5 janvier 2003

Présentation

Je voudrais articuler mon propos autour de deux axes. Tout d'abord, m'interroger sur la trajectoire controversée de la croissance et de l'évolution des continents asiatique et africain. En choisissant entre les diverses opinions qui ont été avancées sur ce sujet, je vais essayer laconiquement de répondre à la question suivante: qu'est-ce qui explique le fait que les nations asiatiques, dans l'ensemble, ont pu devancer les nations africaines si tant est qu'au lendemain de la Seconde Guerre, les pays du Sud étaient presque au même niveau de développement? Le deuxième axe consistera en la présentation de l'hypothèse générale et du plan de l'ouvrage.

1. -

Mythes et Réalités

Jamais un thème n'a fait l'objet d'analyses aussi controversées que celui de la «Croissance» et de 1'« Evolution ». Dans Histoire des relations internationales, Jean-Baptiste Duroselle et André Kaspi 1, analysant l'aide publique comme atout stratégique des pays développés, écrivent:
Beaucoup de citoyens de pays sous-développés estiment que la colonisation est responsable de leurs malheurs, considèrent un droit l'aide que leur donnent les pays développés. Cette attitude,
Jean-Baptiste Duroselle / André Kaspi, Histoire des relations internationales, Tome 2, Paris, Armand Colin, 2001, p. 327. 1

24 psychologiquement explicable, dans le domaine du réalisme.

LES DEFIS DU NEP AD

est peu

valable

Ce propos qui, du point de vue de sa teneur conceptuelle, occulte, de façon habile, le rapport de fait entre impérialisme et mal-social, ne semble pas vraiment être démenti par Sylvie Brunell, lorsqu'elle écrit:
Si les Africains notamment attribuent leurs difficultés au fait que leurs indépendances datent d'à peine une génération, les années 1960, on peut objecter que celles des pays d'Amérique latine remontent à plus d'un siècle et demi sans pour autant que le laps de temps écoulé leur ait permis de tourner la page. Mais, à cela, les pays andins répliquent que leur civilisation ayant été anéantie et leurs ressources pillées par les Espagnols, il leur était quasi impossible de remonter la pente.

Et l'auteur de poursuivre:
Pourtant ceux qu'on appelle les nouveaux Pays Industrialisés, et particulièrement ceux d'Asie du Sud-Est, se sont développés malgré une colonisation effroyable, celle du Japon, qui a profondément traumatisé leurs populations2.

Cette idée partagée par bon nombre de personnes aussi bien en Occident qu'en Afrique est peu compréhensible à la lumière de l'histoire. Comme chacun sait, de même qu'il est difficile, voire impossible pour les Africains de prouver leur innocence par rapport au mal-social auquel ils sont actuellement confrontés, on ne saurait étudier la question de la croissance et de l'évolution de l'Afrique sans prendre
je?, I Sylvie BruneI, Le sous-développement, 1996, pp. 100-101.
2 Idem.

Paris, PUF/Que

sais-