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L'Afrique survivra aux afro-pessimistes

De
145 pages
Cet ouvrage est une analyse critique du livre de Stephen Smith, intitulé Négrologie. Pourquoi l'Afrique se meurt. Marcel-Duclos Efoudebe indexe et interpelle son interlocuteur de journaliste africaniste. Il entend aller à la racine des préjugés tant accumulés sur l'Afrique et les Africains. Cet ouvrage veut débusquer et démasquer le racisme, fût-il bien pensant.
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Marcel-Duclos Efoudebe

L'AFRIQUE SURVIVRA AUX AFRO-PESSIMISTES
Lettre ouverte à un « ami» de l'Afrique (et à quelques autres...)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Espace Fac..des L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
de Kinshasa

Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

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Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Déjà parus
Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007. Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone, 2007. Albert M'P AKA, Démocratie et société civile au CongoBrazzaville, 2007. Anicet OLOA ZAMBO, L'affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / Royaume-Uni, 2006. Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd'hui, 2006 Albert Vianney MUKENA KATA YI, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, 2006. Guy MVELLE, L'Union Africaine: fondements, organes, programmes et actions, 2006 Claude GARRIER, Forêt et institutions ivoiriennes, 2006 Nicolas MONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes au Cameroun, 2006. AlbertNGOU OVONO, Vague-à-l'âme, 2006. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique: l'exemple du Sénégal, 2006. Toumany MENDY, Politique et puissance de l'argent au Sénégal, 2006 Claude GARRIER, L'exploitation coloniale des forêts de Côte d'Ivoire,2006. Alioune SALL, Les mutations de l'intégration des Etats en Afrique de l'Ouest, 2006. Jean-Marc ÉLA, L'Afrique à l'ère du savoir: science, société et pouvoir,2006. Djibril Kassomba CAMARA, Pour un tourisme guinéen de développement, 2006. Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2006. Dominique BANGOURA, Emile FIDIECK A BIDIAS, L'Union Africaine et les acteurs sociaux dans la gestion des crises et des conflits armés, 2006.

Avant-propos

Cher « spécialiste », Il y a quelque temps, je terminais la lecture de votre livre-réquisitoire: Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt1. J'eus, en terminant ma lecture, la nette sensation que, une fois de plus, le Continent africain se faisait utiliser comme un marchepied par un autre « spécialiste ». Un de plus! « J'aime l'Afrique », disent en chœur ceux qui, comme vous, se proclament «amis» des Africains. Ils gagnent copieusement leur pain à la faveur de la détresse et des malheurs des Africains. L'Afrique, pour eux, est une question de vie ou de mort - au propre comme au figuré. Non pas que ces messieurs se battent pour que le Continent noir devienne moins « noir ». Ils n'en ont cure. Plus il est « noir », plus le compte est bon, plus il y a de la matière pour leurs « papiers ». Peu importe si les choses vont bien ici ou là. L'important, c'est de « globaliser» le malheur. Il suffit, pour cela, de dissoudre le (relatif) bien-être des uns dans la misère du grand nombre. Et quand cet exercice devient banal - ça arrive souvent on crée, onfabrique, on an1plifie, on mystifie. Et ce ne sont pas les stratégies qui manquent à ces « messieurs Afrique ». Cela peut aller du soutien, plus ou moins voilé, au dictateur africain. Celui-ci deviendra, sous leur plume, le paradigme du sage Africain, père de la nation. On ne manquera pas de rappeler qu'il est le garant de l'unité nationale. Son sens inné de la conduite des hommes sera encensé. Ses qualités de gestionnaire d'exception seront données en exemple. De telles inepties ont été dites et écrites sur le compte du togolais Eyadéma, du congolais Mobutu, du camerounais Ahmadou Ahidjo, de l'ivoirien Houphouët-Boigny, du gabonais Omar Bongo, et de beaucoup d'autres.

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Editions Calmann -Lévy, Paris, 2003 5

Le point commun de ces «sages» africains n'est pas seulement leur richesse démesurée. Omar Bongo, le doyen en longévité, est encore au pouvoir après près de 40 ans d'activité1. Le camerounais démissionna « volontairement », après 25 ans de bons et loyaux services, le « maréchal» congolais s'en alla par la petite porte après 31 ans de pouvoir. Le vieux tira sa révérence après 33 ans d'activités, 5 ans de moins que son homologue togolais. Dans ces deux derniers cas, seules la maladie et la mort eurent raison du désir de servir leurs pays respectifs. Mais ce n'est pas cette longévité politique exceptionnelle qui fera pâlir les « spécialistes» de l'Afrique... L'autre technique, cher «spécialiste », consiste à occulter toutes les données susceptibles de rendre compte d'une certaine vitalité, d'une santé du Continent noir. Il s'agit ici de ne laisser filtrer aucun signe de bonne santé, politique, économique, sociale ou autre. On ne manque pas d'associer à cette absence voulue des signes positifs, une série interminable de chiffres et de données qui montrent, à l'évidence, que le Continent « meurt », «se suicide », «se fait sauter la cervelle ». Et on a droit à un chapelet de morts, blessés, réfugiés, malades. La liste des guerres ne cessera donc de s'allonger. C'est pour exprimer mon ras-le-bol de cette « amitié» de mauvais goût que j'ai décidé de vous adresser cette Lettre. Votre livre, ses propos injurieux, calomnieux et racistes, me le commandent. Car il y a des choses que vos lecteurs doivent savoir. Il faut séparer le vrai du faux. Il faut faire ]a lumière sur les excès de votre propos. Il faut mettre en évidence les non-dits et les omIssIons. Et, the last but not the least, il faut dénoncer]' éloge, ]e dithyrambe qui a salué la parution de votre livre. Voilà, cher « spécialiste », ]e parcours que je me propose de faire avec vous. Une fois n'est pas coutume, vous allez vous laisser guider par un autre.
J Le « sage» gabonais vient de réussir l'exploit de se faire élire pour un nième mandat présidentiel. Le ridicule ne tuant pas, il s'est même porté candidat à sa succession pour la présidentielle de... 2012 ! 6

Je sais que c'est une logique qui n'est pas très en vue chez les «spécialistes» en général, et les «africanistes» en particuHer, très habitués à jouer les guides, les maîtres, etc. Mais rassurez-vous. Votre livre sera présent partout. Vous serez donc avec moi. Vous interviendrez même de nombreuses fois. Naturellement, tout ce que je dirai sera sous ma seule, personnelle et entière responsabilité.

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Introduction

Cher « spécialiste» de l'Afrique, Comme beaucoup de lecteurs, Africains ou non, j'ai appris à vous connaître, vous et vos coJJègues «spécialistes» du Continent noir. Depuis la nuit des temps, vous dites tout et n'importe quoi sur l'Afrique. Votre position « privilégiée» vous donne la possibilité de le faire, possibilité qui s'est muée en droit, en devoir. La catégorie à laquelle vous appartenez est un univers particulier. Certains de vos collègues sont les seules voix « autorisées» et « compétentes» quand il faut expliquer l'Afrique

à tout le monde

-

même aux Africains. Plateaux de télévision,

livres, journaux, centres culturels, bibliothèques, maisons d'édition, ils règnent partout! En maîtres absolus! Ils donnent le ton sur « ce qui se passe en Afrique». Ils proclament leur vérité, et elle devient la vérité. Comment, au fait, sont-ils devenus «spécialistes» de l'Afrique? Voilà une question à laquel1e il n'est pas aisé de répondre. Car, comme dans toute entreprise douteuse, le flou le plus total règne. Peu importe que l'on n'ait jamais mis les pieds en Afrique. Depuis leur bureau feutré d'une rédaction parisienne, ils sont nombreux, les «africanistes» - c'est l'autre appellation de ces donneurs de leçons - qui ont commis des papiers incendiaires sur l'Afrique et ses interminables problèmes. Certains d'entre eux ont séjourné en Afrique, pour des périodes plus ou moins longues. Mais, entre un séjour dans un hôtel de luxe, des courses à l'unique supermarché de la ville, un café ou un thé à la terrasse d'un bar luxueux, on imagine bien la qualité et la fréquence des contacts avec la population locale. Inutile de leur demander de prononcer le moindre mot dans l'une des nombreuses langues nationales africaines. Le français et l'anglais sont des langues dominantes en Afrique, et cela les exonère de la connaissance d'une langue nationale. C'est du moins ce qu'ils croient. Je sais que votre cas est un peu différent. 9

Je ne sais pas si vous parlez l'une de nos langues. J'en doute, mais c'est secondaire. Par contre, je sais que vous passez beaucoup de votre temps chez nous. Six mois J'an, ce n'est pas donné à tout le monde. Vos collègues doivent vous envier. Vous vous êtes procuré une « prodigieuse documentation », au cours de votre couverture du Continent. Et J'envie vous a pris de mettre tout cela à profit pour écrire des livres. C'est le dernier en date qui m'a fait bondir de mon fauteuil]. Il m'a fallu, cher « spécialiste », beaucoup de courage pour me décider à affronter Goliath. Et si j'ai choisi, moi, de m'adresser directement à vous, c'est que j'ai deux ou trois choses à vous dire. En toute sérénité. Loin du tintamarre qui a suivi la parution de votre livre. C'est d'abord son titre qui m'a frappé: Négrologie. Pourquoi l'Afrique nleurt. L'absence d'un point d'interrogation m'a intrigué. Ce n'est pas une question qu'on se pose. Ce n'est même pas une hypothèse de travail. C'est un fait. C'est un constat. L'Afrique meurt. L'affirmation est péremptoire. Elle ne laisse aucune place pour le doute. Aucune alternative n'est possible. Celui qui l'affirme semble être sûr de son fait. Il y a crime. Il y a un mort. Ou plutôt, des morts. Ce sont des millions d'Africains. Et l'investigateur du jour - vous - va tout nous expliquer, nous le démontrer même. J'entrepris donc de découvrir ce que vous aviez à raconter, à « démontrer ». Quand j'eus terminé la lecture de votre livre, je ne pus résister à l'envie de rédiger deux ou trois choses, comme pour mettre sur écrit un peu de ce qu'il évoquait pour moi. Je décidai donc d'écrire un article à faire paraître, je l'espérais, dans un journal à grande diffusion. Mais, très vite, il m'apparut que quelques lignes, voire quelques pages, ne suffiraient pas pour répondre à vos thèses. Le long, très long article qui en résulterait ne trouverait jamais de place dans un journal. Je commençai donc à nourrir l'idée d'en faire un livre. L'immensité
Je sais que vous en avez publié d'autres, entre-temps. Ils ne disent rien de vraiment nouveau sur les questions dont nous allons « discuter ». Je m'en tiendrai donc à Négrologie. 10
1

de la tâche, ainsi que mes occupations académiques du moment, eurent raison de mon ambition. Je remis donc le projet à plus tard. Les quinze pages déjà rédigées finirent dans un tiroir. Sans plus. Quelques mois plus tard, je proposai la lecture de mon texte à quelques amis, question de prendre le pouls. Les avis furent assez favorables. Parmi eux, celui d'une amie. Après la lecture de mon texte, elle avait entrepris de faire une recherche sur la Toile, pour en savoir un peu plus. Elle tomba sur un texte d'Aminata Traoré, paru dans Le Monde diplomatique]. Elle me l'envoya, question de me donner un avis poignant venant d'une africaine, une «soeur », comme disait mon amie. Et elle ajouta: «Tu pourrais écrire un livre sur le sujet! » Ce fut le déclic. Je pris, ce jour-là, la ferme résolution de porter à terme le projet maintes fois reporté. Voilà la genèse du livre que le lecteur tient entre ses mains. Quant à son contenu, il est clair: je me propose, dans les pages qui suivent, de réfuter et de discuter sereinement certaines de vos allégations. Mais je ne répondrai pas, point par point, à vos propos. Ce travail a été fait de façon magistrale par Odile Tobner2. Je me propose de faire, de votre brûlot, une lecture globale, une coupe transversale, comme dirait un biologiste. Pour cela, il me suffira de choisir, dans la pléthore que vous fournissez, quelques passages-clés, deux ou trois paragraphes importants, certaines lignes significatives, pour en faire une «analyse froide et sans complaisance », pour parler comme l'un de vos adulateurs. Mais notre « entrevue» ira plus loin, beaucoup plus loin. Votre livre, dont il sera beaucoup question ici, me servira aussi de prétexte pour faire une incursion dans l'univers des « africanistes », des «spécialistes» de l'Afrique, ceux d'hier et d'aujourd'hui. Je ne manquerai pas de rappeler la collaboration des nlédias dominants, véritables Pravda des temps modernes et véhicules par excel1ence de l'idéologie négrophobe. Et on verra que, en réalité, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Voir Aminata Traoré, «Une chance pour l'Afrique» in Le Monde diplomatique, mai 2004, page 26. 2 Négrophobie, de Boubacar Boris Diop, Odile Tobner, et FrançoisXavier Verschave, les Arènes, Paris, 2005 pp 11-60. Il

1

L'Histoire est-elle autre chose qu'un éternel recommencement? Je l'avoue tout de suite: je n'ai jamais débordé d'amour pour certains « amis» de l'Afrique. Je veux parler de ceux qui se « font du pognon» sur les malheurs du Continent noir. Pour être plus précis: ceux qui passent leur temps à décrire l'Afrique comme un tas de ferrail1e qui n'est plus bon que pour la casse. Je m'étais, jusqu'ici, contenté de donner libre cours à mon ressentiment dans les discussions avec quelques amis, ceux qui veulent bien prendre un peu de leur temps pour lire un bouquin et en discuter. II fi' est arrivé, quand l'ardeur des «amis» de l'Afrique dépassait le « seuil de tolérance », de rédiger un texte et de l'envoyer à un journal, dans l'espoir que le cri de mon indignation y trouverait un écho favorable. «Pauvre naïf», penserez-vous. Il y a des articles que certains journaux, en France comme ailIeurs, ne publient pas. Après plusieurs tentatives infructueuses, j'avais fini par baisser les bras, me résignant à observer, quasi stoïquement, les assauts de ces « amis» d'un genre tout particulier. Votre livre est venu me sortir de ma torpeur. Vous avez choisi de devenir le mégaphone de la bonne conscience de l'Occident. Comment exonérer l'Occident de ses (très) nombreuses responsabilités, passées et présentes, dans la détresse du berceau de l'humanité? L'exercice, de prime abord, peut paraître périlleux. Mais il en faut bien plus pour décourager « un citoyen américain qui s'est imposé en France par la précision de ses informations et la rigueur de ses analyses »1. Grâce à votre «prodigieuse documentation », vous avez commis un livre incendiaire, qui déborde de haine et de mépris pour des millions d'Africains. Un livre qui mériterait une condamnation sans appel de la part des hommes de bon sens, des intellectuels, des étudiants. Mais, comme on le verra dans les pages qui suivent, votre brûlot a été encensé presque partout.

]

L'exaltation est de Jean-Paul Ngoupandé dans son livre L'Afrique sans
la France., Ed. Albin Michel, Paris, 2002, page 86.

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Il a même reçu un prix important, quelques mois seulement après sa sortie. Preuve, s'il en fallait, que la bonne conscience venait de trouver son nouveau n1entor. Ici comme ailleurs, les réactions les plus virulentes ne sont pas venues d'où on était en droit de les attendre. Combien d'Africains auraient été surpris par un éventuel silence de MarieRoger Biloa? L'éditorialiste-patron de Africa International a pourtant commis l'une des réactions les plus sages et les plus virulentes à votre livre] . Ils ne sont pas nombreux, les intellectuels Africains - et les Africains tout court - qui, pourtant durement malmenés par vous, ont remué le petit doigt. En dehors de la Côte d'Ivoire où les internautes et on comprendra la raison de l'intérêt ivoirien plus loin - ont franchement débattu des thèses émises dans Négrologie, pas grand-chose. Ceux des intellectuels pris en exemple par vous, pour avoir une « onction» africaine, n'ont pas réagi devant cette « contextua1isation » au forceps. Ils ne se sont pas dissociés de la soupe dans laquelle ils étaient amalgamés. Un silence très significatif, donc. Et les autres? Encore une fois, ils ont montré que nos problèmes semblent intéresser plus les autres que nous-mêmes. Même un journal célèbre de la rue d'Auteuil à Paris, qui passe pour être la voix de l'Afrique dans le monde, ne s'est pas beaucoup dérangé. Heureusement, il reste encore le Nouvel Afrique-Asie, et la presse indépendante africaine. Avec Négrologie, toute la panoplie de techniques faisant le best-seller a été soigneusement mise à profit. D'abord, il faut accrocher le regard du curieux et faire de lui un lecteur. Il faut, pour cela, une couverture qui piège, fixe le regard: un soldat brandissant son arme, avec en toile de fond un panorama apocalyptique. Quant au titre, l'on sait combien son choix est difficile. Et délicat. Pas évident, en effet, d'être original. De L'Afrique noire est mal partie, l'introuvable best-seller de Réné Dumont, à Et si
La chose est assez curieuse pour être signalée. Biloa partage pourtant, avec vous, une haine viscérale pour Paul Kagamé, le chef de l'Etat rwandais. Guerre de leadership? J'y reviendrai plus loin. 13
1

l'Afrique refusait le sous-développement? de ma compatriote Axelle Kabou, les afro-pessimistes - ceux que l'historien burkinabé Ki-Zerbo appeIJerait les «affreux pessimistes» - ont pratiquement tout raflé. Mais vous êtes un dur à cuire. L'obstacle ne tiendra pas long, et Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt mettra tout le monde d'accord. Et si, par une astuce dont il a le secret, le lecteur pressé croit lire « nécrologie» en lieu et place de « négrologie », ce n'est pas bien grave, du moment que « le cadavre [qui] bouge encore» recevra, avec vous, le coup fatal. Le décor est planté. Avec votre permission, je vais rentrer dans Je vif du sujet. Vous ne me quittez pas, bien sûr!

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1 Péché mignon

Cher « ami» de l'Afrique au Sud du Sahara, Dans cette aventure que je commence avec vous, j'ai envie de faire quelques considérations. Cela me semble important, pour la compréhension du lecteur, que nous lui disions, vous et moi, ce qui constitue l'objet de notre « discussion ». Vous vous occupez de l'Afrique, dans vos articles, dans vos interviews à la télévision, dans les nombreux livres que vous publiez. Cela fait plus de 20 ans que vous ne faites que ça, ou presque. Vous êtes donc ce qu'on appelle un «spécialiste» de l' Afrique. Vous la connaissez mieux que le commun des mortels. C'est, du moins, ce que l'on dit de vous, et de ceux qui, comme vous, ne parlent que de l'Afrique. Si vous « connaissez» l'Afrique, vous n'en restituez, très souvent, qu'une image distordue, fausse, imparfaite, falsifiée. Vous la présentez sous un jour qui n'est pas le vrai. C'est, d'ailleurs, une de vos dernières prouesses qui m'a obligé à m'adresser à vous. L'Afrique, on le sait, est le berceau de l'humanité. C'est maintenant une évidence que personne n'ose nier sans se couvrir de ridicule. Ce Continent, qui abrite environ 900 millions d'âmes), est en proie à des turbulences qui semblent ne plus finir. L'observateur peu attentif - ce n'est pas de vous que je parle pourrait se laisser aller à des conclusions hâtives. Il pourrait penser - par exemple - que l'Afrique n'est que corruption, guerres civiles, maladies, cannibalisme, catastrophes naturelles. C'est à peu près ce qu'on lui raconte dans les journaux qu'il lit, dans les reportages qu'il peut voir à la télévision, et dans beaucoup livres qui ont le Continent noir pour objet d'étude. Il pourrait penser - ensuite que l'Afrique n'est que génocides, faim et malnutrition; qu'en Afrique, les jeunes s'abandonnent à l'alcool et à la débauche; que les traditions africaines sont rétrogrades; que l'Afrique et la démocratie font
] Certaines prévisions parlent même de 2 milliards d'habitants en 2050 !

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deux. On ne dit pas autre chose dans les revues spécialisées, dans la « page africaine» de la grande presse. Il pourrait penser - enfin - que le Continent africain ne produit rien de bon, qu'il compte pour presque rien dans la marche du monde, la fameuse mondialisation. Comment lui en vouloir, quand on sait que c'est le discours en vogue chez maints économistes dans les pages spécialisées, à l'Université, dans les conférences à travers le monde? Que notre observateur en arrive à de telles conclusions n'a rien d'étonnant. Les «spécialistes» de l'Afrique se chargent, le plus souvent, de fournir à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs, une sorte de kit qui condenserait « tout ce qu'il faut savoir sur l'Afrique ». L'indispensable, en somme. Car tout le monde sait que ce Continent est complexe. Très complexe. Il a besoin de «spécialistes» pour le rendre plus accessible au commun des mortels, au citoyen lambda, comme on dit. Les « spécialistes» expliquent, explicitent. Mais ils ne font pas que cela: ils font de l'amalgame, brouillent les pistes, simplifient. Et ils mentent! Faut-il s'en étonner? Non, bien sûr. Ce n'est pas nouveau. C'est vieux comme le monde. C'est même une habitude. Un vice. Un péché mignon! Permettez-moi donc, cher « spécialiste », en ce début de parcours, de faire une « promenade» dans le passé. Rassurez-vous, ce ne sera pas long. Juste le temps de rappeler deux ou trois choses. Comme toutes les histoires d'« amour », la relation entre les « africanistes» et le Continent noir est passionnante. ..

Châtiment divin

Tout commence il y a longtemps, très longtemps. Ce n'était pas encore l'ère des «africanistes ». C'est la sagesse biblique, qui penchait son regard sur ces habitants de la terre qui avaient des caractères somatiques un peu trop prononcés, une peau un peu trop « mélaninée ». 16