L'Algérie de la Guerre à la Guerre (1962-2003)

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L'ambition de cet ouvrage consiste à repérer les principaux tournants historiques susceptibles d'expliquer certains aspects du douloureux présent de l'Algérie, à décrire la longue et dramatique transition de l'Algérie vers la construction d'un Etat démocratique et à apporter quelques éléments d'appréciation sur les éventuelles évolutions. Il s'intéresse tout particulièrement aux ressorts qui entretiennent les interminables affrontements au sein du pouvoir et de la société pour tenter de comprendre la persistance de la violence et l'incapacité des Algériens à trouver des solutions pour pacifier leurs rapports.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 9782296344167
Nombre de pages : 213
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L'ALGÉRIE
DE LA GUERRE À LA GUERRE (1962-2003)

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collection
Jean-Paul COURBON

dirigée

par
SOULET

et Jean-François

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Des spécialistes originaires des pays ayant connu des transformations politiques, sociales et économiques radicales nous donnent les clefs pour comprendre les mutations en cours .................................. Déjà parus 1. Cristian BOCANCEA, La Roumanie, au post-communisme du communisme

2. Leszek KUK, La Pologne du post-communisme à l'an ti-communisme 3. Evguenia KALI NO V A, Iskra BAEV A, La Bulgarie contemporaine entre l'Est et l'Ouest

Miloud ZAATER

L'ALGÉRIE
DE LA GUERRE À LA GUERRE (1962-2003)

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ]026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102J4 Torino ITALIE

@L'f[annatlan,2003 ISBN: 2-7475-5601-8 EAN:9782747556019

AVANT-PROPOS

Quarante ans après son indépendance, l'Algérie est toujours aux prises avec de violents conflits et de multiples interrogations: politiques, économiques, sociales, culturelles et identitaires. Toutes les solutions mises en œuvre jusqu'à présent se sont avérées inopérantes laissant le pays s'enfoncer dans une détresse sans précédent. Pourquoi ce pays si prometteur est-il dans cette incroyable situation? Comment expliquer l'intensité inouïe de la violence politique et sociale en Algérie? Avec son énorme potentiel, l'Algérie est-elle condamnée à s'installer dans une crise quasi permanente? Quelles sont les raisons qui empêchent la construction d'un Etat moderne et démocratique digne des généreux principes énoncés par toutes les chart es et textes fondamentaux de la révolution algérienne? Pourquoi cette tâche s'avère-t-elle insurmontable pour les générations qui ont libéré le pays du joug colonial? Et dans quelles conditions leurs héritiers vont -ils aborder le redoutable défi de la mondialisation sans avoir achevé la construction de l'Etat-nation? Un retour aux origines peut-il nous apporter des réponses à toutes ces questions? Est-il en mesure de nous éclairer sur les causes, les responsabilités, les enjeux et les éventuelles évolutions du drame algérien? Face à l'imbroglio algérien, on ne peut rester que mesuré. Surtout quand on sait que nombre d'officiels, diplomates, journalistes, responsables d'ONG, militants anticolonialistes et internationalistes venus de divers horizons se sont trompés à un moment ou à un autre sur l'Algérie. En effet, le pays est illisible, tellement imprévisible qu'il a presque toujours dérouté les observateurs et les analystes les plus avertis. Cette constante a limité la capacité d'analyse et brouillé le champ d'investigation des sciences sociales et par conséquent piégé chercheurs et universitaires. Ainsi, c'est au moment où les colons français pensaient que les Algériens profondément déstructurés et totalement assimilés ne disposaient d'aucune noti on de conscience nationale que ceux -ci se lancèrent dans une longue et sanglante guerre de libération nationale.

Considérée, à l'Indépendance, par tous les révolutionnaires de la planète comme un modèle de libération nationale et d'émancipation sociale pour les peuples de l'hémisphère Sud, l'Algérie, à peine trois années plus tard, prend le chemin inverse et déçoit ses millions de défenseurs à travers le monde entier. La période de Boumedienne fut ensuite longtemps classée comme un exemple d'autoritarisme éclairé capable de mener l'Algérie, à l'horizon 2000, à un niveau de développement équivalent à celui de l'Espagne. Le recul pour le pays-phare du tiers-monde est effarant. Octobre 1988 qui a soulevé un immense espoir pour les Algériens fut rapidement consacré comme un laboratoire pour la démocratisation des pays arabes et africains. Le résultat dépasse tout entendement: une guerre interne qui a coûté près de 100.000 morts et des milliards de dollars de pertes matérielles. S'aventurer dans l'analyse d'un pays comme l'Algérie n'est pas une tâche aisée. A l'image de sa tumultueuse histoire, l'Algérie est complexe, multiple et mouvante. D'abord, il faut surtout se garder de la tentation assez répandue de regarder cette tragédie comme une fatalité, un at avisme ou un simple enchaînement d'épisodes violents plus ou moins indépendants les uns des autres dans une nation qui s'est toujours cherchée. La crise plonge ses racines dans le passé d'un pays où l'ensemble des relations s'est structuré sur la résistance à l'autre et le rapport de force. Ici plus qu'ailleurs le présent nous renvoie avec entêtement à la violence multiforme qui a été imposée aux Algériens tout au long d'une histoire millénaire. Beaucoup d'experts et de spécialistes, d'acteurs et de témoins ont essayé de la décrypter, mais contrairement à d'autres situations conflictuelles personne ne peut prétendre faire autorité sur la question. Ce livre n'a aucunement la prétention de combler la moindre faille ni encore moins d'avancer une quelconque thèse sur la crise algérienne. Sa seule ambition consiste à repérer les principaux tournants historiques susceptibles d'expliquer certains aspects de ce douloureux présent, à décrire la longue et dramatique transition de l'Algérie vers la construction d'un Etat démocratique et à apporter quelques éléments d'appréciation sur les éventuelles évolutions. Il s'intéresse tout particulièrement aux ressorts qui entretiennent les interminables affrontements au sein du pouvoir et de la société pour tenter de comprendre la persistance de la violence et l'incapacité des Algériens à trouver des solutions pour pacifier leurs rapports. 8

Après une rapide incursion dans le passé, cette contribution démarre effectivement à partir de l'Indépendance. Pour mieux appréhender la situation actuelle, elle ne fait pas l'impasse sur les lourdes conséquences de la longue colonisation, ni sur la dimension internationale du drame actuel, qui constitue un fragment des mutations mondiales en lien avec l'effondrement de l'ancien ordre international et la douloureuse mise en place d'un ordre mondial encore plus implacable pour les pays du Sud. Elle prend aussi en compte le poids des éléments historiques et culturels et l'impact des conditions socio-économiques dans le contexte de la crise en Algérie; même s'il ne faut pas perdre de vue que ces aspects sont largement partagés dans la sphère arabo -musulmane et dans de nombreux pays du Sud. Tout en nous imprégnant de ces postulats communs à un certain nombre de pays proches de l'Algérie, nous avons concentré notre attention sur ce qui fait la spécificité algérienne. A notre sens, c'est l'examen de la nature de la doctrine, de l'organisation et du fonctionnement des institutions et des options retenues par les dirigeants à des moments clés de l'histoire du pays qui montre comment et pourquoi l'expérience algérienne a tourné - pour reprendre une phrase très usitée en Algérie - "globalement et dans le détail" à l'échec. Tirant sa légitimité de la lutte de libération nationale, le système politique algérien a mené le pays à une impasse. Un système inclassable: ni militaire, ni civil, ni démocratique, ni dictatorial. Ni socialiste, ni libéral, il échappe à toute modélisation. Sa redoutable faculté à contredire tous les schémas et toutes les grilles d'analyse qui ont prouvé leur pertinence dans d'autres problématiques tient en partie à son opacité, héritage du combat clandestin pour l'indépendance. Insondable, le régime algérien est souvent abordé sur la base de spéculations, d'hypothèses aléatoires ou d'informations manipulées. Fruit de la conjonction de l'autoritarisme issu de la "guerre de libération nationale" et de la rente pétrolière, le système algérien s'est progressivement transformé en machine au service de la monopolisation du pouvoir et de l'accumulation des richesses au profit d'une petite minorité. Composé de plusieurs centres de décision autonomes et opposés, il a sécrété des mécanismes de fonctionnement spécifiques qui reposent sur le consensus au niveau des hautes sphères concern ant les grandes décisions et sur le rapport de forces pour orienter leur application sur le terrain dans le sens souhaité par tel ou tel clan. Ces luttes qui évoluent à 9

l'intérieur d'un rapport de forces en équilibre constant n'ont pas pu se dénouer par la victoire d'un protagoniste sur les autres, en raison de l'instinct de survie qui anime l'ensemble de ces clans plus ou moins compromis dans les affaires de corruption et condamnés à se ressouder au moindre danger. En dépit des règlements de comptes cycliq ues entre les différentes factions, ce mécanisme fonctionne comme une autre garantie qui explique sa longévité. Sans négliger le poids des hommes et de la tradition, nous pensons donc que c'est au coeur du système politique et institutionnel qu'il faut chercher des réponses à la tragédie algérienne.

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INTRODUCTION

A la sortie d'une longue nuit coloniale et d'une guerre de libération nationale particulièrement meurtrière, l'Algérie, un ntouveau pays exsangue mais fier, émerge en juillet 1962 sur la rive sud de la Méditerranée. Il ne cessera de porter les stigmates d'une violence qui a marqué le processus historique ayant conduit à sa naissance. De renversements en revirements, l'histoire de l'Algérie depuis l'Indépendance apparaît comme une succession de mutations aussi brusques que radicales: une interminable transition rythmée par de sanglantes séquences. De la crise de l'été 1962 au coup d'Etat de juin 1965 ; du socialisme spécifique de Boumedienne au brusque virage libéral de Chadli; de la violente répression des manifestants du "Printemps Berbère" en 1980, aux émeutes d'octobre 1988 ; de l'arrêt du processus électoral en décembre 1991, au basculement dans une meurtrière" guerre sans nom" ; de la destitution de Chadli à l'assassinat de Mohamed Boudiaf ; de la démission de Zéroual à l'élection de Bouteflika : les bouleversements se succèdent en Algérie sur fond d'explosion démographique, de crise économique persistante et de luttes intenses à l'intérieur du pouvoir. Face à l'Europe, au centre du Maghreb, clé de voûte de l' Mrique, l'Algérie est arabe, berbère, africaine, saharienne et méditerranéenne. Orientale et occidentale à la fois, incapable de réaliser une juste synthèse, elle porte cette richesse comme une indicible malédiction. Assise sur d'énormes quantités d'hydrocarbures, elle a transformé ce fOl111idable atout pour son décollage économique et social en rente génératrice d'interminables affrontements et de profondes divisions pour le contrôle et la répartition de ce tte providentielle manne naturelle. Après la parenthèse Ben Bella marquée par une confusion générale, le coup d'Etat de Boumedienne sera suivi par un effort de développement volontariste sans précédent dans les pays arabes et africains. Appuyé sur une double rente: légitimité héritée de la lutte pour l'indépendance sur le plan politique et redistribution directe et en investissements massifs des revenus tirés des hydrocarbures sur le plan économique, le régime algérien s'impose définitivement à l'intérieur mais aussi à l'extérieur comme porte-parole des pays en développement. Bien Il

debout sur ses deux jambes, le pouvoir a su maintenir la paix sociale et la stabilité comme jamais auparavant en Algérie, sans pouvoir régler les questions fondamentales qui se posent à la société algérienne. Si cette politique, qui n'a pas empêché la création d'inégalités et l'installation de la corruption, a suscité un large soutien populaire, elle a permis du même coup au pouvoir de neutraliser sans trop de difficultés l'ensemble des forces de l'opposition toutes tendances confondues. La mort de Houari Boumedienne en décembre 1978 signe la fin de la «décennie des illusions». Au terme de cette période catastrophique, au niveau des choix stratégiques, mais relativement clémente pour la majorité des Algériens,

ce qu'on appelle la « décennie noire» en Algérie démarre en 1980 après
l'intronisation du colonel Chadli Bendjedid comme Président de la République. Elle fut celle de l'explosion de la corruption, de l'aggravation des inégalités, du retour au chômage de masse, à la suite du recentrage brutal vers une libéralisation débridée et exclusivement économique au profit d'une minorité proche des cercles du pouvoir. Cette libéralisation économique paradoxalement accompagnée d'un encadrement politique et policier plus tatillon que sous Boumedienne, ne cèdera pas aux revendications sociales et démocratiques. Longtemps cachés par la stature politique de Boumedienne, les clivages entre les différentes factions du pouvoir éclatent au grand jour en entraînant des purges successives qui n'épargnent aucune sphère: armée, classe politique, magistrature ... La «déboumédiennisation» de l'Algérie entre dans sa phase décisive. Politiquement, Chadli se rapproche des courants les plus conservateurs du système et s'attelle au démembrement de 1'héritage de son prédécesseur. Il démantèle l'imposant secteur public sans chercher à le réformer, comprime les dépenses sociales, pousse plus loin la généralisation de l'arabisation, fait adopter en 1984 le code de la famille d'inspiration islamiste qui restreint les droits des femmes, achève la réalisation d'une gigantesque université islamique à Constantine, ouvre la télévision à des prêcheurs égyptiens et yéménites et lance de nombreuses campagnes de « moralisation» de la société. La rapide dégradation des cond,itions de vie de la grande majorité de la population, l'enric,bissement outrancier et provocateur d'une minorité, et le verrouillage du champ politique et culturel engendrent octobre 1988. Tournant historique marquant de l'Algérie de l' aprèsindépendance, octobre 1988 est le résultat de la conjonction de l'épuisement de la double rente suite à l'affaissement des prix des 12

hydrocarbures, de l'absence de maîtrise des conséquences sociales du fulgurant virage libéral et de la liquidation des rares espaces d'expression tolérés sous Boumedienne. Violemment réprimé (officiellement 130 morts et au moins 500 victimes selon des sources indépendantes), ce large mouvement de colère animé par les jeunes de quartiers, sur fond de tentatives de manipulations menées par des clans du pouvoir, a contribué à accélérer l'avènement des premières réformes démocratiques en Algérie. L'euphorie collective, qui a suivi l'adoption de la nouvelle constitution du 23 février 1989 - qui consacre le multipartisme - masque la volonté du clan majoritaire au sein du pouvoir de sauver l'essentiel de ses intérêts et de ses positions par la réélection de Chadli et la légalisation du Front Islamique du Salut (FIS). En dehors des habituelles expliç,ations identitaires et culturelles, l'émergence de l'islamisme politique, largement favorisée par l'extension de la pauvreté et le rejet du système, a été programmée de longue date pour fournir une base sociale nécessaire à l'approfondissement du libéralisme, au sens économique bien entendu, et à la défense des immenses intérêts des factions au pouvoir. Contrairement à l'Egypte ou à l'Afghanistan, en Algérie l'islamisme est davantage le fait du régime que de la société. Il a été sécrété et encouragé par les institutions. Avec l'aval des Etats-Unis et de la France Mitterrandienne, les couches bureaucratiques rentières issues de la corruption du pouvoir scellent une alliance avec la bourgeoisie pieuse

liée au « trabendo » (économie parallèle) qui dirige le mouvement
islamiste. Les graves divergences, l' aiguisement des luttes à l'intérieur du système et dans la société ainsi que les dérives du FIS conduisent à l'interruption du processus électoral, à la démission de Chadli et au basculement définitif du FIS dans le terrorisme. L'Algérie entre

franchementdans la « décennierouge».
La violence islamiste est stupéfiante. Le bilan est effrayant: au moins 80 000 Algériens ont trouvé la mort depuis le début du conflit. La riposte au terrorisme par une armée divisée, mal préparée et surprise par l'ampleur du phénomène est non seulement inefficace mais entachée par d'insupportables dévoiements et par une instrumentalisation éhontée de la violence islamiste à des fins politiques et économiques. L'arrivée de Zéroual et la recomposition orientée du paysage politique avec l'intégration des islamistes «modérés» démontrent une fois de plus la grande capacité du système à survivre à toutes les situations même les plus désespérées. Donné fini par tous les observateurs politiques nationaux et internationaux, le pouvoir arrive plus ou moins à 13

contenir la violence et tente d'engager un dialogue avec une grande partie de l'opposition légale. Cependant l'échec des réformes économiques, l'aggravation de la situation sociale et la persistance du terrorisme viennent à bout du fragile consensus en entraînant de nouvelles contradictions au sommet de l'Etat. Le départ de Zéroual et l'arrivée de Bouteflika entérinent le phénomène d'instabilité chronique dans laquelle s'installe l'Algérie et sonnent la fin des espoirs de millions d'Algériens dans une sortie de crise par le haut. Elu dans des conditions très contestables, le nouveau président qui ne cache pas ses penchants autoritaires et son goût prononcé de l'apparat, a rapidement montré son incapacité à honorer ses nombreuses promesses: relancer l'économie, enrayer le chômage, réduire la violence... Déjà, la question de sa succession se pose, ouvrant ainsi la voie à une énième transition, et ce n'est pas son activisme sur la scène internationale avec la multiplication des voyages à l'étranger, la signature d'un accord d'association avec l'Union Européenne et l'ouverture de négociations pour l'entrée dans l'Organisation Mondiale du Commerce et l'Organisation Nord Atlantique qui changeront la donne pour un système discrédité aux yeux de l'immense majorité de la population. Ainsi, et au moment où le tournant du Il septembre 2001 offre une occasion historique au pays de se débarrasser définitivement du terrorisme islamiste, l'Algérie inaugure une nouvelle forme de contestation: les émeutes tournantes. De l'est à l'ouest et du nord au sud, partout, et avec une acuité particulière en Kabylie (140 morts et 6000 blessés dont 2000 mutilés), des centaines de milliers de manifestants rejettent violemment un système totalement bloqué, incapable de se réformer et refusant de céder la place, pour préserver ses incalculables intérêts. En s'accrochant de toutes ses forces au pouvoir, le régime algérien, gangrené par la corruption et l'incompétence, continue de sombrer dans la crise en entraînant avec lui l'Algérie et 30 millions d'Algériens. Cette posture suicidaire, intenable à terme est perpétuée, en dépit du discours et de l'affichage politique, par un recours systématique aux méthodes autoritaires et arbitraires du parti unique. Par opposition, il existe une forte aspiration nationale à la démocratie et à l'ouverture, malgré les graves désaccords sur le chemin à suivre, les lignes à ne pas franchir et les perspectives à tracer. Si les islamistes sont viscéralement opposés à toute forme de réforme, les libéraux confondent course au profit et démocratisation, au risque d'explosions sociales à répétition; les courants de gauche laminés se perdent dans. de stériles arcanes théoriques; tandis que pour les 14

nationalistes qui dominent les institutions, l'avenir du pays se limite à une banale question tactique visant uniquement à les maintenir au pouvoir. Il n'existe pas de vision stratégique. Pour Mohamed Arkoun, penseur

algérien et professeur à la Sorbonne: « Le pays ne s'inscrit pas dans un
processus historique ». L'Algérie d'aujourd'hui est incapable de s'inscrire dans un tel processus en raison des caractéristiques de son proj et de société et de son système institutionnel. Le système algérien, issu de la lutte de libération nationale, brasse toutes les tendances politiques lourdes de la société au sein d'institutions totalement inféodées au pouvoir central qui contrôle la distribution des prébendes, des promotions et des nominations aux postes sensibles. Disposant d'une capacité corruptrice phénoménale, de moyens d'encadrement policiers efficients et d'une longue expérience dans la manipulation politique, il a toujours su étouffer toute velléité de construction d'une alternative autonome et crédible. C'est cet héritage institutionnel hybride, qui arrange toutes les castes détentrices d'une parcelle de pouvoir, qui constitue la première garantie du maintien et de la reproduction du système rentier. Par la grâce de la fameuse devise du «changement dans la continuité», si chère à ses dirigeants, il est reconduit depuis l'indépendance sous différents visages. Economie, administration, système éducatif, armée, justice, secteur bancaire, code de la famille, les grandes réformes vitales pour le redressement du pays sont entravées par la persistance d'un pouvoir soucieux uniquement de sa pérennité, et absorbé par la gestion de ses contradictions et la répartition de la rente. Ce système où se croisent des divergences de projets, des contradictions liées au partage des positions et de la rente et des antagonismes basés sur des solidarités tribales, régionalistes et claniques est dans l'incapacité d'engager le pays dans la voie du redressement national. Ses ramifications au sein des instances de base calquées sur un schéma et un fonctionnement identiques reproduisent les même effets et n'arrivent pas à relayer son message et son action, y compris les mesures les plus positives. C'est la crise de confiance générale. En effet, et à part les rares acquis d'octobre 1988, comme la liberté de ton de la presse écrite privée et la vitalité de quelques secteurs du mouvement citoyen, tous les horizons sont bouchés. La dépendance vis-à-vis des hydrocarbures et des conditions climatiques est quasi totale, le chômage atteint des niveaux insupportables et les tensions sociales et politiques ne cessent de s'aggraver.

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L'origine de l'échec algérien est fondamentalement politique. Il est indissolublement lié à la nature du projet et des institutions en place depuis l'Indépendance. Après plusieurs transitions gâchées, ce grand pays du Sud entre dans le troisième millénaire avec d'indéniables atouts, un énorme retard à combler et une incroyable prédisposition à reproduire les mêmles errements.

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PREMIÈRE PARTIE

LE POIDS DU PASSÉ

Chapitre 1

LES RACINES DE LA VIOLENCE

Des hommes, une terre, une histoire millénaire

Bien avant l'existence, révélée par les anthropologues, de l'homme de Mechta El Arbi qui vivait il y a 10 000 ans avant J.C., près de l'actuelle Constantine, les vestiges du lac de Ternifine en Oranie attestent que la présence humaine en Algérie remonte à plus de 400 000 ans. A l'aube de leur histoire, les habitants de cette vieille terre de civilisations et de peuplements étaient connus sous le nom de Berbères. Berbères de Barbari (Barbarus au singulier) pour les Romains, lmazighen "hommes libres" (Amazigh au singulier) pour les autochtones. La Berbérie du Ille millénaire, c'est un immense espace qui s'étalait à l'infini de l'Atlantique à la Mer Rouge, et de la Méditerranée à la lisière du Sahel africain. Surgissant de l'Orient, les conquérants arabes lui donnèrent un nom: "Djazirat el Maghreb" (l'île du couchant) représentation de la portion du nord du continent africain qui semblait émerger entre les flots de la Méditerranée et de l'Atlantique et de l'immensité saharienne sur son versant sud. Depuis, c'est le vocable Maghreb (le Couchant) qui a résisté au temps. Très grossièrement, le Maghreb central qui correspond à l'Algérie d'aujourd'hui s'appelait alors la Numidie. Elle fut gouvernée par plusieurs générations de rois (les Aguellids) et de chefs berbères rebelles à toutes les invasions: Syphax, Massinissa, Jugurtha, Tacfarinas, Koçeila et la légendaire La Kahina qui a résisté aux cavaliers arabes. Convoitée pour sa situation géographique exceptionnelle et ses énormes richesses, 19

PREMIÈRE PARTIE

cette terre mythique pour tous les peuples orientaux et occidentaux a connu de multiples envahisseurs: Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Espagnols, Ottomans et enfin Français en 1830. Les Berbères, populations nomades qui connaissaient l'écriture (le Tifinagh), ont commencé à se fixer en développant l'agriculture. C'est surtout Massinissa (IIème siècle avant l'ère chrétienne) qui fonde les premières villes, organise l'administration, l'armée, fait prospérer Cirta (Constantine actuellement), sa capitale, et tente d'annexer des territoires de Carthage en guerre contre Rome dans l'intention d'unifier les Massaesyles (Numides de l'ouest) et les Massyles (Numides de l'est) éternels frères ennemis. Après la chute de Carthage, Rome lance ses troupes contre la Numidie et malgré la longue et opiniâtre résistance de Jugurtha et de Tacfarinas, une nouvelle civilisation s'impose au pays comme l'attestent les magnifiques vestiges architecturaux de Cherchell, Tipaza, Djemila, Timgad... Christianisée, la Numidie engendre Saint-Augustin, le Père de l'Eglise latine né à Hippone près d'Annaba, Tertullien mais aussi le grand mouvement schismatique des Donatistes dirigé par Donat le Grand. Les Vandales venus d'Espagne au Vème siècle et les Byzantins au milieu du VIème siècle s'ils séjournèrent moins longtemps dans le pays n'en laissèrent pas moins des traces de leur passage sur la terre algérienne. Combattu avec acharnement puis massivement adopté, l'Islam, qui commença sa pénétration en 647, et apporta aux Berbères la cohésion tant attendue, s'enracine définitivement dans le pays. C'est d'ailleurs un général berbère (Tarek Ibn Ziyad) qui ouvrit à l'Islam en 711 la voie vers l'Espagne et signa l'acte de naissance de la civilisation d'El Andalous qui porta pendant sept siècles la culture musulmane au zénith. A la tête de ses troupes - berbères essentiellement-, il franchit le détroit des colonnes d'Hercule qui devint, depuis, Gibraltar (de Djebel Tarek : la montagne de Tarek). 20

Le poids du passé

Avant la conquête turque, l'islam berbère connaîtra son apogée avec l'avènement de plusieurs dynasties puissantes (les Rostémides, les Fatimides, les Zirides, les Hammadites, les Almoravides, les Almohades et les Abdelwadides) réalisant ainsi le rêve de leur légendaire ancêtre Massinissa: unifier les Numides de l'est et de l'ouest. Après la prise d'Oran par les Espagnols et la désagrégation du royaume de Tlemcen, les Turcs, appelés à la rescousse par les Zianides, s'installent dans les grandes villes algériennes à partir de 1552. C'est le début de trois siècles d'oppression de l'oudjak (régence) et des raïs (commandants) turcs avant que les troupes françaises ne viennent les déloger pour instaurer un système plus cruel à l'égard des descendants des Berbères. Placé au croisement des grands courants universels, le pays a toujours été au cœur des spasmes qui parcourent la planète: Proche-Orient, Afrique, Méditerranée, Golfe arabo-persique, Afghanistan, d'une façon ou d'une autre, aucun conflit contemporain ne semble étranger à l'Algérie.

Le lourd héritage colonial

Avril 1827, Alger est toujours sous la régence ottomane. C'est à la suite d'une banale altercation entre Pierre Deval, Consul de France, personnage à la réputation sulfureuse et le dey (gouverneur nommé par le sultan ottoman) d'Alger au sujet d'une obscure créance, que Charles X, roi de France, après avoir longuement hésité, cède aux pressions du prince de Polignac et de Clermont Tonnerre, ministre de la Guerre, et de leurs amis politiques, et engage massivement ses troupes en Algérie. Officiellement, c'est la réponse au fameux coup d'éventail assené par le dey d'Alger au diplomate français. En fait, la monarchie française avait besoin de consolider son influence en Méditerranée, d'assurer des débouchés au commerce et à l'industrie naissante et de redorer par un haut fait de guerre une image bien ternie à l'intérieur du royaume. Pour "laver l'affront" 21

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