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L'APPRENTISSAGE DE LA POLITIQUE MODERNE

De
336 pages
Comment nos ancêtres se sont-ils familiarisés avec la politique moderne ? L’auteur répond à cette question en mettant en lumière deux pistes jusqu’alors inexplorées : celle d’une expérience démocratique injustement négligée à l’aube de l’instauration du suffrage universel, mais également celle d’une sociologie historique des conceptions du politique et du social et de leur évolution à l’épreuve d’une découverte des pratiques électorales démocratiques.
En explorant ces deux pistes, l’auteur nous invite à revisiter les schémas classiques de l’archaïsme et de la modernité politiques.
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L'APPRENTISSAGE DE LA POLITIQUE MODERNE

@ L'Harmattan,

1997

ISBN:

2-7384-5151-9

Christine

Guionnet

L'APPRENTISSAGE
DE LA POLITIQUE MODERNE
LES ÉLECTIONS MUNICIPALES SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET

Préface de Pierre Rosanvallon

Éditions

L'Harmattan

5- 7, rue de l'École- Polytechnique

75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

PRÉFACE

Christine Guionnet donne avec L'apprentissage de la politique moderne un remarquable ouvrage qui devrait intéresser les divers spécialistes des études politiques, en même temps qu'un public cultivé plus large. Ce travail présente en effet des qualités devenues, hélas, fort rares: la capacité à marier l'érudition et l'imagination intellectuelle, la solidité de la recherche empirique et l'acuité de la proposition théorique, la précision méticuleuse de l'investigation documentaire et la largeur de vue de l'interprétation. Au point de départ de ce travail, une solide recherche consacrée aux élections municipales sous la monarchie de Juillet. Christine Guionnet a d'abord le mérite de combler là un fort regrettable vide de l'historiographie politique du XIXe siècle. Ces élections n'avaient en effet fait jusqu'à présent l'objet d'aucune investigation d'ensemble, seuls quelques articles s'étant aventurés sur ce terrain. Son livre représente ainsi au premier chef une importante contribution à l'histoire des pratiques politiques dans la France du XIXe siècle. Longtemps laissées dans l'ombre, ces élections municipales sont pourtant les premières élections directes de masse en France. C'est pourquoi, entre le suffrage à deux degrés de la Révolution et le suffrage vraiment «universel» de 1848, elles constituent une étape décisive dans la socialisation politique des Français. Si on ne compte sous la monarchie de Juillet qu'environ deux cent mille électeurs départementaux qui nomment les députés, près de trois millions d'individus participent en effet pendant la même période à l'élection des corps municipaux et quatre millions à l'élection des officiers de la garde nationale. C'est dans ce cadre que va s'opérer un véritable apprentissage de masse de la vie politique, beaucoup plus effectif que celui qui avait pu se faire dans les assemblées primaires de la Révolution, qui traduisaient une symbolique d'appartenance sociale plus qu'elles n'exprimaient une véritable participation à la décision politique. Il y a ainsi là un moment absolument décisif dans l'histoire de la démocratie française. Chose surprenante, la plupart des acteurs de l'époque sont restés aveugles sur ce point, et ils n'ont pas compris ce qui se jouait dans cette innovation. Louis Blanc parle par

exemple avec mépris du conseil municipal des années 1830 comme d'une «assemblée de notables élus par une assemblée de notables et dirigée par des agents ministériels». Certes, seuls les conseils sont élus, les maires restant nommés par le roi. Mais pour la première fois un grand nombre de citoyens n'en fait pas moins l'expérience du pouvoir que représente le bulletin de vote, et André-Jean Tudesq, le premier historien à avoir saisi l'importance de ces élections, a tout à fait raison de dire que «l'élargissement du scrutin par le suffrage universel en 1848 a moins modifié la vie municipale, que le passage en 1831 de la nomination à l'élection des conseillers municipaux». On ne dispose que de peu d'informations sur les premières élections de 1831, seuls quelques bilans départementaux ayant été conservés. Mais les élections de 1834 et de 1837 firent l'objet de comptes rendus statiques très détaillés qui nous donnent une foule d'informations utiles sur ce que Maurice Agulhon a appelé la «descente de la politique vers les masses». On peut en tirer plusieurs enseignements. Les premiers concernent le rapport villescampagnes. Globalement, et malgré le correctif des électeurs adjoints, le nombre total d'inscrits sur les listes électorales est plus important dans les petites communes rurales que dans les villes. En 1834, il y a un électeur pour huit habitants dans les communes de moins de cinq cents habitants, et seulement un pour vingt-sept dans les villes de cinquante mille à cent cinquante mille habitants. Si l'on rapporte ces chiffres à la population masculine adulte, cela signifie que près de la moitié des hommes étaient électeurs dans les campagnes et 15% environ dans les grandes villes. Ce n'était pas le suffrage universel, mais cela n'avait plus rien à voir avec le suffrage censitaire en vigueur pour l'élection des députés. C'est en grand nombre que des paysans, des artisans, des petits commerçants, des ouvriers se socialisent ainsi politiquement. On voit d'ailleurs la bourgeoisie s'inquiéter des conséquences de cette intrusion des basses classes dans la vie politique. En 1831, le préfet de l'Aude écrit au ministre de l'Intérieur: «Les élections se firent remarquer par l'empressement que les électeurs des classes inférieures mirent à écarter des conseils les citoyens appartenant aux classes les plus élevées; dans les campagnes principalement, les paysans ne voulurent que des paysans.» Et Thiers évoque dans son Compte rendu au Roi de 1834 «les dispositions jalouses qui, en 1831, avaient éloigné des conseils municipaux les citoyens jouissant de la fortune et de l'éducation». II

Le second fait remarquable réside dans l'importance du taux de participation. On ne dispose pas de moyennes pour 1831, mais des indications éparses montrent une forte mobilisation: on compte par exemple 71% de votants au premier tour dans l'Oise, 71% à Strasbourg, 41% à Bordeaux (avec de forts écarts à l'intérieur de l'arrondissement). Lors des élections municipales de 1834, les préfets sont nombreux à noter que l'indifférence est beaucoup plus forte qu'en 1831. Le taux de participation moyen est cependant de 56%, ce qui reste élevé (il varie de 31 % dans la Loire-Inférieure à 68% dans l'Aube et l'Aveyron). En 1837, il reste du même ordre (55%), une légère baisse de la participation étant enregistrée dans les petites communes alors qu'elle croît dans les grandes. Cette mise en mouvement marque une rupture nette avec les très faibles taux de participation enregistrés dans les assemblées primaires de la Révolution ou les assemblées de canton de l'Empire. Le vote direct a ainsi entraîné une mobilisation sociale beaucoup plus forte que le vote à deux degrés. Si elle s'était limitée à présenter un tableau précis de ces élections, Christine Guionnet aurait déjà mérité de la communauté savante. Mais elle a fait beaucoup plus. Elle donne un œuvre théorique forte en proposant un regard très neuf sùr la question plus générale des processus de modernisation politique. Elle s'est attaquée, avec une intrépidité intellectuelle que dissimule parfois la modestie de son ton, à une interprétation de cette modernisation d'autant plus communément acceptée qu'elle a été formulée en des termes assez proches dans deux grands ouvrages classiques, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Seconde République de Maurice Agulhon, et La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, d'Eugen Weber. Ces œuvres pionnières ont présenté une interprétation du processus de politisation, de l'«apprentissage de la politique moderne», que l'on peut très schématiquement résumer de la manière suivante: la modernisation consisterait en une réduction progressive de la dichotomie entre des milieux urbains cultivés, traversés par des débats politiques d'ampleur générale, et des populations rurales plus apolitiques, peuplées d'électeurs dominés et soumis aux notables (en raison de leur situation de dépendance économique et de leur faible niveau d'éducation). Ce que Maurice Agulhon a appelé 'la «descente de la politique vers les masses» n'est qu'une autre façon de qualifier cette
III

diffusion progressive des idées politiques «modernes» en direction des campagnes. A rebours de cette vision diffusionniste, qui présuppose l'existence d'un «noyau politique moderne» - sur la constitution duquel on ne dit d'ailleurs généralement rien-, Christine Guionnet propose une lecture de type anthropologique. Elle montre très bien à partir d'études précises de cas comment la forme politique dite moderne (l'élection concurrentielle) s'est longuement inscrite - à la ville comme à la campagne - dans des représentations du social qui restaient fortement communautaires. C'est à l'analyse de ce «neuf dans ce vieux» qu'elle consacre les chapitres les plus puissants et les plus neufs de son livre. Elle souligne notamment fort bien la rémanence des approches unanimistes du politique, dans les villes comme dans les campagnes, qui témoignent des réticences à concevoir l'ordre politique dans un univers de type pluraliste. A rebours des oppositions trop simples entre «archaïsme» et «modernité», elle est du même coup amenée à proposer une lecture qui tranche avec les canons usuels du développementalisme politique. La modernisation, souligne au contraire Christine Guionnet, procède d'une voie plus discontinue et chaotique. Ce qu'on appelle la modernisation, note-t-elle, est la résultante complexe d'une série d'interactions entre des intentions politiques venues du haut et des volontés individuelles des acteurs et de leurs conceptions sociales de la politique; le développement de la conception d'État-nation et de l'appartenance à celui-ci se réalise, tout au moins sous la période étudiée, dans l'imbrication entre la nation et le local et non par l'éradication du second au profit du premier; la liberté de vote s'affirme, mais ne signifie pas l'acceptation d'un pluralisme que rejette la tradition communautaire rurale. L'introduction des pratiques électorales démocratiques n'accompagne donc pas linéairement la progression de l'idée de la démocratie (la société pluraliste), conclut-elle de façon très suggestive. Par la richesse des matériaux qu'il expose et la force des interprétations qu'il offre, ce livre s'inscrit avec son originalité propre dans la lignée des grands travaux sociologiques consacrés au politique. On ne peut que saluer en lui la naissance d'une œuvre de réflexion que l'on souhaite aussi riche que ce qu'annonce ce coup d'essai qui est déjà un coup de maître.
PIERRE ROSANV ALLON IV

Remerciements

À Pierre Rosanvallon, années une attention

qui m'a accordé depuis plusieurs et cordiale, je tiens Patrice et leurs à

permanente

exprimer une sincère reconnaissance. Ma gratitude va en outre à Bastien François, Gueniffey, Marc Lazar et Pascal Perrineau, et à tous ceux qui, par leur soutien chaleureux, leurs encouragements conseils, ont contribué à la naissance de cet ouvrage.

INTRODUCTION

L'histoire traditionnelle de la modernisation politique accorde une large place aux évolutions générées par la participation des masses aux processus électoraux. Mais elle a jusqu'à présent laissé dans l'ombre les élections municipales instaurées sous la monarchie de Juillet. Si quelques auteurs, essentiellement des historiens1, se sont attachés à souligner cette lacune, ils n'ont que suggéré de nouvelles pistes vers lesquelles des études futures devraient s'orienter2. A.-J. Tudesq, qui a particulièrement contribué à démontrer l'importance de la loi municipale du 21 mars 1831, conclut dans l'un de ses articles que «l'élargissement du scrutin par le suffrage universel en 1848 a moins modifié la vie municipale que le passage en 1831 de la nomination à l'élection des conseillers municipaux3». L'image conservatrice prêtée au régime orléaniste de la fin de la monarchie de Juillet (régime fondé sur un système censitaire, imposant notamment des restrictions à la liberté de la presse et au droit d'association, et réprimant parfois violemment les soulèvements populaires) peut en partie expliquer l'absence d'intérêt pour une loi en réalité relativement démocratique pour l'époque. Le fait que la loi municipale du 21 mars 1831 ne reconnaisse pas un suffrage universel ne doit pas conduire à estimer qu'elle tend systématiquement à mettre en place dans chaque commune, comme le prétendait Louis Blanc dans son Histoire de dix ans, «une assemblée de notables élue par une autre assemblée de notables.., la France ne se composant finalement que de «près de trente-quatre mille petites
noté B. Lacroix, la question de la 1. Comme l'a très justement politisation a été très peu étudiée par les politistes, l'essentiel des travaux étant dus à des historiens (<<Ordre politique et ordre social. Objectivisme, objectivation et analyse politique», in M. Grawitz, J. Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, 1985, vol. 1). Dix ans plus tard, il est toujours possible d'observer qu'«on serait en peine de citer plus d'une vingtaine d'ouvrages se rapportant exclusivement à l'apprentissage originel de la politique en ses formes démocratiques» (ibid., p. 517). 2. Seuls quelques articles ont été consacrés à l'étude des élections municipales de la monarchie de Juillet jusqu'à présent, ainsi qu'un mémoire de maîtrise d'histoire (voir la bibliographie). 3. A.-J. Tudesq, «Institutions locales et histoire sociale: la loi municipale de 1831 et ses premières applications», Annales de la faculté des lettres et sciences humaines de Nice, 3e et 4e trim. 1969, p. 328.

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oligarchies bourgeoises..1. L'histoire des institutions communales ne comporte qu'un corpus limité de lois importantes, et la monarchie de Juillet a en réalité beaucoup œuvré pour l'organisation de ces institutions, en promulguant deux lois tout à fait décisives: la loi du 21 mars 1831, relative à l'organisation des institutions municipales, et la loi sur l'administration communale du 18 juillet 1837. La loi du 21 mars 1831 reconnaît le droit de vote à quelque deux millions huit cent mille Français2, ce qui correspond à approximativement 9% de la population nationale et 30% des hommes de plus de vingt et un ans. Le corps électoral municipal est dix fois supérieurl à celui qui était appelé à participer aux élections législatives, et représente environ un tiers du nombre d'électeurs reconnus par l'instauration du suffrage universel en 18483. Malgré les notables disparités constatées selon la taille et la richesse des communes, la démocratisation du corps électoral demeure dans tous les cas incontestable par rapport à la situation précédente4. En février 1831, le comte de Montalivet ne manque pas de souligner l'important
1. L. Blanc, Histoire de dix ans, 1830-1840, t. n, Paris, 1842, p. 280. La littérature républicaine du XIXe siècle ne reconnart en réalité jamais l'avancée libérale permise par la loi du 21 mars 1831. On se contente souvent d'opposer, comme le fait J. Barni dans son Manuel républicain, un «despotisme monarchique» étouffant «les libertés municipales sous le réseau d'une administration centrale qui pèse sur tous les points du pays», et «dont le principe est de tout absorber», à un gouvernement républicain dont «les libertés municipales forment la base même des libertés

publiques»(Manuel républicain,Paris, 1872,p. 24-25).

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2. Le nombre d'électeurs municipaux est très exactement de 2.872.089 et de 2.880.131 pour l'ensemble des départements en 1834 et 1837. En 1843, ce nombre s'élève à 2.784.714 pour 84 départements. Or si l'on ramène le nombre de 1834 aux mêmes 84 départements, on avait alors 2.749.920 électeurs. Il est donc possible de conclure qu'il a pu y avoir une très légère augmentation du nombre des électeurs municipaux pendant la monarchie de Juillet, tout au plus de l'ordre de quelque 35.000 électeurs. Cette stagnation relative est tout à fait compréhensible, puisque le nombre d'électeurs par commune est fixé par la loi. Seule la variation de la population ou du nombre des électeurs adjoints peut alors entralner une augmentation du corps électoral municipal (AN, F/1cII/54). 3. Le nombre d'électeurs reconnus pour les élections législatives s'élève à 166.583 en juillet 1831, et à 240.983 en aodt 1846. En 1792, cinq millions ou cinq millions et demi d'individus au maximum avaient obtenu le droit de vote (p. Gueniffey, Le nombre et la raison. La Révolution française et les élections, Paris, Éditions de l'EHESS, 1993, p. 96); ils seront environ neuf millions et demi en avril 1848. Précisons enfin que 5,7 millions de gardes nationaux sont appelés par la loi du 22 mars 1831 à élire leurs supérieurs hiérarchiques. 4. Rappelons que sous la Restauration, moins de cent mille Français (94.598 en juin/juillet 1830) avaient le droit de voter (mais pas au niveau municipal, puisque les conseillers municipaux étaient alors nommés). 10

changement proposé par la commission chargée de la préparation du projet municipal: «Là où les intérêts sont si matériels, si palpables, elle a été même au-delà des plus fortes exigences: elle établit presque le suffragé universel1». Nombreux sont d'ailleurs les députés orléanistes qui craignent d'avoir été trop généreux au niveau municipal. En 1831, F. Faure confie à la chambre des députés: «Ce n'est pas, Messieurs, nous devons l'avouer franchement, sans quelques hésitations que votre commission s'est décidée à appeler au droit d'élire, seulement pour la population rurale, plus de deux millions d'électeurs; elle comprend, si le résultat trompait ses espérances, tout ce qu'aurait de funeste la nécessité reconnue plus tard de rétrograder sur cette route où nous nous engageons2». Face à l'étonnant silence des politistes relativement à cette expérience électorale non négligeable, notre intention initiale consistait à tenter de mesurer la portée réelle et les modalités de ce que l'on a souvent décrit comme un «apprentissage de la politique», ou encore une «politisation» (termes qui seront ici employés en tant que synonymes), c'est-à-dire la familiarisation de sociétés traditionnelles avec les pratiques politiques modernes, ainsi que la découverte et l'appropriation corrélative par ces sociétés des conceptions modernes de la politique. Il nous est toutefois rapidement apparu que la notion d'«apprentissage de la politique» telle qu'elle avait jusqu'à présent été développée reposait sur des présupposés initiaux à l'égard desquels nos observations appelaient d'importantes réserves. La plupart des études relatives à la politisation présupposent l'existence initiale d'une dichotomie entre une «modernité politique» présente dans les milieux urbains cultivés et liée à la présence de débats politiques nationaux, et un archaïsme rural consistant en une situation d'apolitisme et de soumission de la plupart des électeurs ruraux (en raison de leur situation de dépendance, de leur faible niveau culturel, et des faibles contacts qu'ils peuvent entretenir avec les milieux urbains cultivés). On estime alors que cette dichotomie tendrait à s'effacer progressivement par une «modernisation» assimilable à un «apprentissage de
1. AP 2e série, t. 66, p. 599;8 février 1831. 2. AP 2e série, t. 65, p. 673; 11 février 1831. Cette citation de F. Faure souligne la difficulté des auteurs du projet à apprécier le nombre véritable d'électeurs que représenterait la mise en œuvre de la loi du 21 mars 1831. On estimait ce nombre à environ deux millions, alors qu'il s'est avéré plus proche des trois millions.

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la politique». Celui-ci consisterait à la fois en une «descente de la politique vers les masses»l, c'est-à-dire en la diffusion vers les campagnes (pour plusieurs raisons, dont le développement des moyens de communication, de l'instruction populaire, ou de la sociabilité) des idées politiques modernes initialement cantonnées dans les milieux plus cultivés, ainsi qu'en la participation nouvelle des masses aux processus électoraux impliquant une familiarisation concordante avec des pratiques et avec des conceptions modernes du politique et du social. Ces deux voies conduiraient à l'avènement d'une modernité politique essentiellement assimilable à un individualisme politique, à l'acceptation du pluralisme et à l'existence de débats libres relatifs à des questions d'intérêt national. Or l'étude des élections municipales sous la monarchie de Juillet souligne les limites de ce schéma général d'une modernisation politique consistant en un «apprentissage de la politique». La dichotomie entre un archaïsme et une modernité politiques semble certes pertinente si l'on observe les pratiques électorales, qui sont effectivement distinctes dans les villes et dans les campagnes. Mais si les pratiques constatées dans les villes2 peuvent paraître semblables à celles observées dans les démocraties pluralistes contemporaines, établir une distinction en termes d'«archaïsme» et de «modernité» s'avère trop réducteur. Cette distinction suppose un état d'évolution de la société en fonction des seules pratiques constatées, en estimant que celles-ci reflètent nécessairement un certain état d'esprit. Elle conduit à désigner comme «primitives» ou «archaïques» les sociétés caractérisées par des pratiques différentes des nôtres, et a contrario à estimer que la similarité des pratiques électorales observées par rapport à celles des démocraties pluralistes contemporaines implique l'existence d'une «modernité politique». Si l'on s'attache précisément à ne pas postuler ab initia une évolution nécessairement concordante des pratiques et
1. L'idée de «descente de la politique vers les masses» a été particulièrement développée par M. Agulhon dans sa célèbre étude, La République au village (Paris, Seuil, 1979, chap. VI). 2. Nous assimilerons en général les villes et les milieux cultivés, dans la mesure où le corps électoral municipal est en grande partie assimilable à la bourgeoisie dans les villes, tandis que les paysans les plus modestes peuvent être appelés à voter au niveau municipal dans les petites communes rurales.

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des représentations sociales, on s'aperçoit que les notions d'«archaïsme» et de «modernité» politiques doivent être complexifiées. Il existe certes deux modèles distincts de la politique (un modèle urbain et un modèle rura}), dotés chacun d'une cohérence propre. Mais leurs principales caractéristiques ne laissent aucunement supposer leur convergence future et leur nécessaire assimilation à un modèle final, en quelque sorte préconstitué, de «la politique», comparable à celui des démocraties pluralistes contemporaines, et qui pourrait être «appris». L'instauration de conditions favorables à une vie politique démocratique et libérale (droit de suffrage individuel accordé à un corps électoral important, libre compétition électorale et affrontements politiques effectifs) dans les campagnes comme dans les villes n'implique pas nécessairement l'adoption corrélative du système conceptuel global caractéristique des démocraties occidentales modernes. L'idée d'une modernisation consistant en un «apprentissage de la politique» lui-même lié à une évolution concordante des pratiques et des représentations (la familiarisation avec les pratiques entraînant l'adoption de conceptions modernes du politique) apparaît peu pertinente à la lumière des élections municipales sous la monarchie de Juillet. La modernisation politique réside davantage, sous ce régime et au niveau municipal, en une construction du changement politique en partie incontrôlée, voire inadmissible, révélée par deux processus: le développement du sentiment d'appartenance nationale, et l'avènement de la question identitaire. Le changement politique apparaît comme un «intrus», non en raison d'«événements» historiques1 imprévus, mais suite à un ensemble d'interactions incontrôlées et parfois même inadmissibles par rapport aux conceptions sociales de l'époque. Les conclusions énoncées dans cette étude sont tout à fait indissociables d'une méthode, d'une posture initiale singulières, à la source de la problématique adoptée. Analyser le processus de la modernisation politique liée aux mutations institutionnelles (instauration de municipalités élues notamment) implique à notre sens de compléter l'observation des comportements politiques par l'analyse
1. Nous pensons plus particulièrement à la perspective de R. Nisbet, telle qu'il l'a exposée dans Social Change and History (New York, Oxford University Press, 1969), insistant sur la nécessité de réintroduire dans la perception du changement l'idée selon laquelle celui-ci peut apparaître comme un intrus et venir heurter le fonctionnement habituel de la société.

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des conceptions sociales les sous-tendant. Au-delà du seul souci - propre à tout travail historique ou anthropologique de ne pas trahir la pensée d'une société par une démarche trop ethnocentriste qui conduirait à interpréter des comportements en fonctions de nos propres conceptions, l'un de nos principaux objectifs consiste à tenter de reconstituer, par une sorte d'archéologie, le système de pensée caractéristique de la société étudiée. Désirant mettre l'accent sur ce souci premier de reconstitution et de dévoilement de systèmes de sens, on pourrait qualifier notre posture d'«approche anthropologique de la modernisation politique». Notre démarche est en effet proche de celle de l'anthropologue, qui ne se limite pas à décrire des pratiques et des comportements, mais cherche à «reconstituer le système logique de la société qu'il étudie1», à restituer «le sens des autres2». Si nous nous rapprochons de la posture de l'anthropologue, c'est donc parce que nous désirons établir notre réflexion à partir du principe selon lequel «quelque chose existe dans l'absence3», et conceptualiser ce «quelque chose» en ne se contentant pas de le décrire par des termes négatifs de «manque» ou d'«archaïsme.., qui n'ont de signification qu'en référence à notre propre société. Notre souci est alors assez proche de celui de G. Hermet, A. Rouquié et J. J. Linz, qui, étudiant les élections dans les régimes autoritaires et totalitaires, se refusent à considérer «a priori les scrutins conformes au modèle occidental comme l'idéal achevé pour le passé, le présent et l'avenir», et à rejeter «sans précaution dans les oubliettes de la fausse monnaie politique4» «les élections non conformes aux canons de la démocratie libérale5». Si nous ne pouvons nous livrer à l'observation participante caractéristique de la démarche ethnographique - puisque nous traitons un sujet historique -, l'analogie avec la démarche anthropologique serait d'autant plus justifiée que le sujet étudié nous permet d'observer de petites entités, les communes, et d'étudier l'interaction entre le local et le national6.
. 1. A. Burguière, «L'anthropologie historique», in J. Le Goff (dir.), La nouvelle histoire, Paris, Éditions Complexe, 1988, p. 142-143. 2. «L'anthropologie traite du sens que les humains en collectivité donnent à leur existence», rappelle M. Augé dans un ouvrage récent qu'il a significative ment intitulé Le sens des autres. Actualité de l'anthropologie (Paris, Fayard, 1994, p. 49). 3. P. Clastres, La société contre l'État, Paris, Minuit, 1974, p. 21. 4. G. Hermet, A. Rouquié, J. J. Linz, Des élections pas comme les autres, Paris, Presses de la FNSP, 1978, p. 15 et 17. 5. Ibid., p. 14. 6. M. Abélès rappelle ainsi que si le micro-univers est bien 14

Mais une telle assimilation à la démarche anthropologique ne rendrait pas compte de la singularité de l'objet exact que nous cherchons à saisir, à reconstituer. L'objet et la nature des conceptions étudiées dans ce travail sont en effet tout à fait spécifiques et s'éloignent du sens qui leur est fréquemment prêté par différentes écoles anthropologiques, historiques ou sociologiques. Les «conceptions», ou encore «représentations» dont il sera ici traité ne portent pas sur une réalité, sur des pratiques, des objets, des institutions, ou encore des domaines d'activité de la vie sociale préalablement définis. Elles ne concernent pas des objets doués d'une existence première, indépendante de la perception que les individus peuvent en avoir (par exemple une structure sociale tel le système des castes, ou encore une pratique culturelle héritée des siècles passés), mais des principes généraux d'organisation de la politique et de la société. Les représentations du lien social, du pluralisme ou de la souveraineté, ont pour point commun de se rapporter à des idées abstraites des relations sociales, à «un ensemble de principes générateurs des relations que les hommes entretiennent entre eux et avec le monde1», et non à une «réalité réputée externe, objective2». Dans la mesure où ces conceptions ont toutes pour objet le social - c'est-à-direla vie sociétale pensée de façon objectivée, abstraite, à partir d'un certain nombre de principes définissant en général la place
de l'individu humain par rapport au groupe

politique - c'est-à-dire le gouvernement des sociétés appréhendé à partir de principes abstraits, de concepts (le pouvoir, la différenciation ou non différenciation des rôles politiques, la souveraineté, l'institution du social, le
pluralisme ou l'unanimisme)

-

et le

-,

elles correspondent

à des

questions par rapport auxquelles tout groupement humain s'organise nécessairement, de façon plus ou moins consciente, y compris lorsque le concept n'est pas employé par la société ou le groupe social étudiés comme «support» du signifié, c'est-à-dire de l'idée relative à l'agencement social. En ce sens, ces conceptions ne sont pas reconstituées
effectivement le cadre d'analyse privilégié de l'anthropologue, celui-ci doit avant tout s'inteITOger sur «la complexité du mode d'enchevêtrement des espaces politiques, tel qu'on l'observe dans la réalité», et «substituer à l'illusion du microcosme et de la clôture, une réflexion sur les conditions de production des univers auxquels se trouvent confrontés les ethnologues» (<<Anthropologie politique de la modernité», L'Homme, 22 (121), 1992, p. 19). 1. CI. Lefort, Essais sur le politique, Paris, Seuil, 1986, p. 8. 2. L. Dumont, Homo aequalis, Paris, Gallimard, 1985, vol. J, p. 34. 15

à partir de catégories d'analyse sociologiques en quelque sorte artificielles, mais par rapport à un ensemble de principes de «mise en forme» - c'est-à-dire à la fois de «mise en sens» et de «mise en scène»1 - du social, inhérents à toute vie sociale. On ne peut donc reprocher à notre tentative de reconstitution un caractère ethnocentriste lié à l'emploi de concepts n'existant pas nécessairement au sein du milieu observé. Une telle critique pourrait être adressée à un chercheur tentant de reconstituer la conception qu'aurait eu la société au XIXe siècle de la place de la télévision en son sein, si celle-ci avait existé. Cette interrogation reviendrait à interroger une société relativement à des objets sur lesquels elle n'aurait jamais pu avoir de réelle conception. Dans notre analyse au contraire, il ne sera question que de «lieux de pensée» nécessairement présents au sein de la société étudiée, car indissociables de toute vie sociétale, universels. L'existence dans le milieu observé de certains concepts relatifs à l'agencement social ou politique abstrait légitime en outre l'étude de ces concepts bien que ceux-ci ne correspondent pas nécessairement à des questions par rapport auxquelles toute société se positionne nécessairement. Concernant la monarchie de Juillet, on pourra ainsi s'interroger sur les conceptions du lien représentatif (à distinguer d'une étude relative au jugement porté sur les représentants politiques élus) et de l'élection par rapport à cet agencement symbolique (et non simplement par rapport à l'organisation concrète de la vie politique). On conçoit donc combien les conceptions que nous tentons de reconstituer ne sont aucunement assimilables aux caractéristiques de la vie sociale ou politique concrète et immédiate, qui sont susceptibles d'images plus ou moins positives. Cette distinction tout à fait fondamentale nous permettra seule de montrer, à de multiples égards, comment des pratiques ou des discours en apparences semblables d'une époque à l'autre peuvent correspondre à des états d'esprits, à des conceptions en réalité profondément divergents des principes structurant symboliquement la société. Elle permettra par exemple de souligner le fait que le pluralisme peut demeurer inconcevable, en tant que principe définitif d'organisation de toute vie politique démocratique libérale, au sein d'une
1. Ces expressions politique, op. cit., p. 257. sont empruntées à CI. Lefort, Essais sur le

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société en réalité caractérisée par une vie politique pluraliste. Une telle conclusion ne reviendra aucunement à affirmer que le pluralisme a toujours bénéficié, au XIXe comme au XXe siècles, d'une image négative. Au-delà de la permanence d'une telle image, nous chercherons précisément à souligner combien le concept de pluralisme peut comporter une signification profondément distincte d'une époque à l'autre, et dans quelle mesure son statut, en tant que principe abstrait d'organisation du social, a pu évoluer dans les esprits, quelle que soit par ailleurs l'image de la vie politique pluraliste effective. Cette étude des conceptions du politique et du social implique non seulement une histoire des concepts1, c'est-àdire des discours que peuvent tenir les acteurs sur certains objets, des énoncés qu'ils formulent sur des questions récurrentes (la souveraineté par exemple), mais également une histoire des discours ou comportements n'étant pas uniquement considérés en tant que signifiés, mais également en tant que signifiants, c'est-à-dire révélateurs de la façon de penser certaines questions qui, à l'époque, ne sont pas nécessairement formulées ou pensées en ellesmêmes d'une manière conceptuelle, mais peuvent être suggérées, par des attitudes ou par des pratiques, à l'observateur extérieur s'intéressant à un thème donné (par exemple la manière de penser la structuration sociale ou la conception de la représentation politique dans les communes rurales, telles qu'elles sont révélées par le choix de conseillers municipaux caractérisés par une certaine activité économique ou une attitude de défiance à l'égard des règlements imposés par l'État). Ce travail d'archéologie et de reconstitution a posteriori se heurte parfois à certaines difficultés d'interprétation, qui invitent à préférer un propos circonspect à des affirmations péremptoires. De la spécificité relative à l'objet des conceptions étudiées dérive immédiatement une spécificité de leur nature, de leur «statut» par rapport aux mentalités, idéologies ou systèmes de croyances et de valeurs. Ces dernières, souvent également qualifiées de «représentations», ont pour point commun de correspondre à une idée particulière des «représentations collectives» révélée sans ambiguïté par Emile Durkheim. «Si l'on peut contester
1. Pour une synthèse et un développement Rosanvallon, <.Pour une histoire conceptuelle synthèse, 1-2, 1986. sur cette question, voir P. du politique», Revue de

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peut-être que tous les phénomènes sociaux, sans exception, s'imposent à l'individu du dehors, le doute ne paraît pas possible pour ce qui concerne les croyances et les pratiques religieuses, les règles de la morale, les innombrables préceptes du droit, c'est-à-dire pour les manifestations les plus caractéristiques de la vie collective. Toutes sont expressément obligatoires1», estimait le sociologue. De même, nombre d'historiens des mentalités et d'anthropologues ont tendance à considérer les représentations mentales ou les ensembles de croyances et de valeurs comme des réalités extérieures aux individus, qui s'imposeraient à eux. Lorsque Louis Dumont cherche à analyser les «idées, croyances et valeurs, en un mot l'idéologie2» associées au système des castes indiennes, il les considère comme «des réalités premières, et parmi les plus contraignantes, de la vie politique ou de la vie sociale3... Au même titre que les mentalités4, l'idéologie s'impose à l'individu car elle correspond à des représentations d'une réalité sociale préétablie - le système des castes par exemple -, au sein de laquelle chaque individu s'insère nécessairement. La nature des conceptions évoquées dans notre travail est toute autre. Celles-ci sont en effet susceptibles d'évoluer en fonction d'un «travail permanent de réflexion de la société sur elle-même5.. et d'une interaction incessante entre le vécu des acteurs et l'Idée qu'ils se font initialement de la réalité. Cette interaction constitue précisément l'objet central de notre problématique. Ne cherchant pas à reconstituer les conceptions pour elles-mêmes, mais pour mieux saisir le processus du changement politique, nous les confrontons aux intentionnalités collectives dont elles peuvent être l'objet - ce qui n'est pas le cas des «valeurs», «croyances» ou «mentalités» -, et aux mutations qu'elles peuvent subir en fonction de différentes évolutions connexes, au premier titre desquelles se trouvent les expériences vécues par un ensemble d'individus. L'objet central de cette analyse consiste donc précisément à déterminer dans quelle mesure .le «sens conceptuel.. des discours et comportements
1. E. Durkheim, «Représentations individuelles et représentations collectives», in Sociologie et philosophie, Paris, PUF, 1967, p. 27. 2. L. Dumont, Homo hierarchicus. Le syst~me des castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1966, p.15. 3. Ibid. 4. Ce terme est d'ailleurs employé à plusieurs reprises par l'auteur; voir notamment l'introduction de Homo aequalis, op. cit., vol. J, p. 18. 5. P. Rosanvallon, «Pour une histoire conceptuelle du politique», art. cité, p. 100. 18

observés - c'est-à-dire leur sens reconstitué, saisi à travers certains concepts significatifs par rapport à l'époque étudiée1 - est susceptible d'évoluer ou non face à des mutations institutionnelles (instauration de nouvelles institutions municipales désormais élues) combinées à un ensemble de facteurs plus ou moins déterminants (conceptions du social et du politique, imaginaire, institutions, intentions individuelles2 ou collectives, rapports sociaux et contexte économique, notamment). La nature des représentations reconstituées ne peut donc être comprise indépendamment d'une approche particulière du processus de modernisation politique, que l'on pourrait qualifier de «sociologie historique du sens conceptuel»3. Dans la mesure où nous cherchons à restituer le «sens conceptuel» en observant les discours ou les comportements sociaux et non par simple intuition, notre démarche est proche de la méthode compréhensive telle qu'elle a été explicitée par Max Weber à propos du «sens subjectif» prêté par l'individu à seS propres comportements4. Mais notre objectif n'est pas de reconstituer le déterminant de l'activité sociale (par exemple la stratégie des acteurs, leur rationalité en finalité), pour comprendre un phénomène social. Nous ne cherchons pas, à partir de cette démarche compréhensive, à élaborer des idéaux-types permettant d' «expliquer causalement» un «phénomène historique» ; nous ne désirons pas expliquer un constat empirique, un phénomène historique par un autre facteur concrètement appréhendable (une pratique de sociabilité, le développement de moyens de communication et l'instruction, l'appartenance à une confession religieuse, ou le développement économique par exemple). Notre ambition consiste à dévoiler les conceptions conscientes ou non sous-tendant les évolutions historiques immédiatement observables, et à analyser les modalités de leur mutation face aux expériences vécues. L'objet de ce travail n'est donc pas le sens que les individus confèrent à
1. Concepts tels que le pluralisme, la subjectivité politique, la différenciation ou l'indifférenciation des rôles politiques, la souveraineté ou encore le pouvoir. 2. En ce sens seulement, notre approche rejoint celle de l'«individualisme méthodologique», mais elle ne considère les comportements individuels que comme rune des dimensions susceptibles d'influencer révolution historique. 3. Cette approche s'inspire de l'«histoire conceptuelle du politique» précédemment explicitée par PieITe Rosanvallon (art. cité), ainsi que d'une longue discussion méthodologique entamée depuis plusieurs années avec François Miquet-Marty. 4. Écorwmie et société, Paris, Plon, 1971 [1922}, p. 4. sq.

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leurs actions, mais plutôt le sens que celles-ci révèlent quant aux conceptions sociales de l'époque. Une sociologie du «sens conceptuel» vise précisément à étudier les liens entre la modernisation des pratiques politiques empiriques et la modernisation «intellectuelle», «conceptuelle», dont nous ne présupposons pas a priori une évolution nécessairement corrélative.
La singularité de cette démarche implique un positionnement particulier par rapport aux ouvrages relatifs à la modernisation politique ou .encore à l'apprentissage de la politique. Notre problématique consistant à étudier les processus de la modernisation politique essentiellement à travers les conséquences induites sur les conceptions sociales par l'introduction de processus électoraux et l'enchaînement plus ou moins maîtrisé d'un ensemble de mutations, ce travail ne conduit ni à une étude de sociologie électorale classique (puisque nous nous intéressons aux conceptions du politique et du social), ni à une réflexion sur la modernisation politique induite par des phénomènes historiques concrets. L'objectif essentiel ne consistant pas à rechercher des corrélations entre des facteurs objectifs (par exemple le développement économique ou l'évolution du niveau d'instruction ou de moyens de communication) et un phénomène concrètement appréhendable (par exemple le développement des structures étatiques), mais à analyser l'évolution des représentations en fonction de l'introduction de processus électoraux, le lecteur ne s'attendra pas à une référence constante aux ouvrages consacrés à ce problème central pour les sciences humaines que constitue la modernité, puisque celle-ci n'est abordée ici que sous l'angle du lien entre démocratisation des pratiques électorales et évolution des conceptions du politique et du social. Seront essentiellement analysées les études relatives aux premières expériences électorales, et non celles qui abordent par exemple la question de la modernisation à partir de l'idée d'une différenciation et d'une centralisation objectives des structures étatiques!.

1. Nous pensons plus particulièrement au courant que B. Badie a qualifié de «sociologie de la modernisation» (..Formes et transformations des communautés politiques», in M. Grawitz, J. Leca (dir.), Traité de science politique, op. cit.). Celui-ci consiste à étudier, à la suite de M. Weber, la transformation des structures politiques liée à une différenciation accrue, à une spécialisation fonctionnelle pouvant conduire à une centralisation politique ou à une bureaucratisation administrative.

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Nous serons amené à diverger par rapport à certaines de ces analyses de la modernisation politique appréhendée à travers l'apprentissage électoral de la politique. Mais ces divergences, liées à une perspective distincte de celle qui oriente ces études, ainsi qu'à une méthode propre, ne retirent rien à leur intérêt fondamental pour tout historien ou sociologue s'intéressant à ce type de sujet. Nos conclusions ne sauraient en effet prétendre dépasser le cadre à la fois historique et géographique de cette étude. Si nous avons désiré compléter des monographies départementales par une analyse nationale moins détaillée, nous ne prétendons pas élaborer un schéma d'analyse applicable à tous les «pays» de France. En ce sens, si nos conclusions divergent notamment par rapport à celles d'un M. Agulhon, nous ne prétendons pas remettre en cause la thèse originale de l'auteur concernant les liens entre sociabilité et modernisation dans le Var, mais simplement suggérer les limites de certaines analyses ne semblant pas applicables -à l'ensemble du territoire françaisl. Si nous pouvons aujourd'hui porter un regard critique sur ces études majeures, c'est en outre précisément parce que celles-ci ont posé des jalons fondamentaux sur la voie d'une meilleure connaissance de la modernisation politique. Afin d'aborder cette interrogation relative à un éventuel «apprentissage de la politique», nous avons choisi deux cadres d'analyse: le cadre national, étudié à partir des rapports de préfets disponibles aux archives nationales dont certains ont été résumés par les ministres de l'Intérieur (en 1834 et 1837, rapports Thiers et Montalivet) -, et de la presse nationale et régionale de
1. Dans la préface de la deuxième édition de La République au village, M. Agulhon souligne la possibilité d'un débat scientifique permettant de «savoir le degré de généralité que l'on peut affecter à [ses] analyses», et précise lui-même les limites d'une généralisation de l'ensemble de ses conclusions au reste du territoire français: «Point de généralisation possible, donc. Pluralité de modèles. Synthèse après bien des travaux, et bien des concertations. Telles sont les conclusions provisoires. Tels sont les mots d'ordre» (op. cit., p. XIII-XIV). Outre d'importantes pratiques de sociabilités, le Var se caractérise par la large prédominance d'un habitat groupé, si bien que l'étude de l'auteur s'appuie en grande partie sur «la structure typiquement méditerranéenne de "fausse ville" rurale, ou "village urbanisé"» (ibid., p. 26), surtout en ce qui concerne la période de la monarchie de Juillet. Nous accorderons pour notre part une importance bien plus grande aux petits villages français, communes de moins de cinq cents habitants représentant en 183743% des communes françaises (45% si l'on se réfère aux communes de moins de 10 000 âmes, base à partir de laquelle on peut calculer une proportion de 28% seulement en ce qui concerne le Var à la même époque). 21

l'époque, et le cadre départemental et çommunal, autorisant une approche plus monographique. A partir des sources précédemment citées, mais également à partir des archives départementales et parfois municipales, ainsi que des ouvrages d'histoire locale,. a été menée une étude plus approfondie des Deux-Sèvres (intéressante pour la dichotomie entre le nord du département, situé dans le bocage légitimiste, et les plaines du sud, généralement orléanistes ou républicaines, ainsi que pour leur taux de participation assez faible et la pauvreté économique du nord du département - et donc le niveau particulièrement bas du cens électoral imposé aux les électeurs municipaux), la Côted'Or (pour sa situation stratégique entre Paris et Lyon, l'économie vigneronne de la région de Beaune, l'importante agitation républicaine signalée dans plusieurs villes du département - dont Dijon et Beaune -, et enfin pour son taux de participation relativement moyen par rapport au taux national en 1834 et 1837), et l'Indre-et-Loire (département intéressant en raison de son taux de participation particulièrement élevé en 1837 - ce département occupe alors la sixième place dans le classement par taux de participation -, alors que les agitations partisanes restent peu importantes). À ces trois départements, nous avons ajouté l'étude de Lyon et de Paris, afin d'observer le déroulement des élections dans des milieux nettement plus riches (étant donné le système proportionnel décroissant adopté par la loi du 21 mars 1831). Enfin, nous portons un regard plus distant, mais parfois riche d'enseignements sur la Haute-Garonne (et notamment sur Toulouse, où les deux oppositions légitimistes et républicaines sont fortes), sur la Vendée, et sur le Midi de la France1. Nous nous limiterons à quelques allusions concernant l'état de la vie municipale à l'étranger à la même époque, car la grande majorité des études ne décrivent pas le déroulement effectif des scrutins municipaux au XIXe siècle, mais font simplement état de l'organisation juridique des institutions locales dans ces pays.

1. Outre les documents d'archives et la presse, les Lettres de J.-A.-M. Thomas, préfet des Bouches-du-Rhône, à Adolphe Thiers, écrites entre 1831 et 1836 et publiées par J. Vidalenc (Gap, Ophrys, 1953), nous ont été ici d'un précieux secours.

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Première

partie

«ARCHAÏSME» ET «MODERNITÉ» POLITIQUES

Chapitre I «L'ARCHAÏSME» UNE CONCEPTION P9LITIQUE, REPUBLICAINE

1. FONDEMENTS DE L'«ARCHAÏSME» RURAL
La survivance des comportements communautaires
L'idée spontanément associée à l'archaïsme rural est avant tout celle de l'existence de structures communautaires, que l'on pourrait opposer à un individualisme urbain. Les traits de la vie communautaire ont été analysés par de nombreux historiens s'intéressant au Moyen Age ou à l'Ancien Régime. Parmi eux, Marc Bloch a souligné l'originalité d'un système où, «plutôt que des individus, les sociétés anciennes étaient faites de groupes. Isolé, l'homme ne comptait guère. C'était associé à d'autres hommes qu'il peinait et se défendait; c'était des groupements de toute taille que les maîtres, seigneurs ou princes, étaient habitués à trouver devant eux, qu'ils dénombraient et taxaient1». Mais ces études appréhendent en général les communautés essentiellement sous l'angle organisationnel (usage des communaux, servitudes communes à l'égard du seigneur notamment)2, ou tout au plus en tant que groupes réels confrontés au pouvoir seigneurial3. L'idée d'un sentiment communautaire n'est guère dissociée des formes de l'organisation communautaire
1. M. Bloch, Les caractères originaux de l'Histoire rurale française, Paris, A Colin, 1988, p. 185. 2. Telle est par exemple la perspective du Groupe de sociologie rurale du CNRS qui, étudiant les collectivités rurales françaises, appréhende leur transformation au cours des XIXe et XXe siècles essentiellement sous l'angle d'une évolution «formelle» de la communauté traditionnelle: industrialisation urbaine et exode rural, «brisure de l'autarcie démographique» et économique villageoise (M. Jollivet, H. Mendras (dir.), Les collectivités rurales françaises, Paris, A. Colin, t. I, 1971, p. 24-27). 3. «Ce fut surtout en s'opposant à ses ennemis que" la petite collectivité campagnarde, non seulement prit d'elle-même une conscience plus ferme, mais parvint peu à peu à forcer la société entière à admettre son vouloirvivre», estime ainsi M. Bloch à propos des relations entre communautés rurales et seigneurs au Moyen Age (Les caractères originaux de l'Histoire rurale française, op. cit., p. 199).

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concrète, elle est essentiellement assimilée au sentiment identitaire de groupes confrontés à un ennemi commun (perspective rejoignant finalement la conception générale du vote communautaire). Aussi admet-on volontiers que ce sentiment n'aurait guère survécu durablement au déclin de son cadre institutionnel ou de son contexte féodal et économique fondateur1. L'étude du vote en milieu rural, sous la Révolution ou plus largement pendant le XIXe siècle, tend au contraire à révéler la persistance de sentiments et de comportements communautaires, indépendamment d'un déclin institutionnel des structures communautaires. Il existerait un archaïsme politique spécifiquement rural, se manifestant par un vote «communautaire, prépolitisé et locah, par opposition à un vote «individuel, politiquement significatif et nationaI2», emblème de la modernité. P. Gueniffey a établi à propos de la Révolution française que si la communauté est «juridiquement contestée et matériellement menacée, elle reste psychologiquement, culturellement, la réalité première d'une société essentiellement rurale, l'horizon ordinaire d'une majorité de Français, le cadre quotidien de leurs activités et de leurs relations3». P. de Saint-Jacob constate de même pour la Bourgogne: «Il est certain que vers la fin du XVIIIe siècle, la structure primitive de la communauté est très affaiblie, mais le sens du groupe reste très vigoureux chez le paysan. Il n'en faut pour preuves que l'antipathie violente pour le forain, le sentiment de la propriété du communal,
1. A. Soboul admet certes que «les mentalités traditionnelles, "prisons de longue durée" suivant l'expression de F. Braudel», peuvent perdurer à la disparition du régime féodal. Mais cette survivance ne concerne selon lui que «le souvenir tenace des temps détestés de la féodalité et de l'exploitation seigneuriale» à l'origine des «crimes agraires, pillages de châteaux, poussées de peur, paniques suscitant des attroupements armés» (Problèmes paysans de la Révolution (1789-1848), Paris, Maspero, 1976, p. 287). Les sentiments communautaires auraient quant à eux disparu avec la montée de l'individualisme économique consécutif au développement de la production capitaliste: «La Révolution française, en libérant les forces productives des entraves féodales, déchaîna l'individualisme économique et accéléra le processus de désintégration de la communauté amorcé dès avant 1789», donnant libre cours à l'antagonisme latent entre les différentes classes de la communautés (antagonisme jusqu'alors contenu dans un souci de défense commune contre le pouvoir seigneurial) (<<La communauté rurale, XVITIe-XIXe siècle. Problèmes de base», Revue de synthèse, t. 78, 3e série, 1957, p. 301). 2. A. Lancelot, cité in M. Offerlé, Un homme, une voix? Histoire du suffrage universel, Paris, Gallimard, 1993, p. 66. 3. P. Gueniffey, Le nombre et la raison, op. cit., p. 225-226.

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l'agressivité en face de la seigneurie. Toute une psychologie collective survit encore à la décadence qui, depuis plusieurs siècles, mène lentement la communauté à sa ruinel... Loin de consacrer une rupture avec les communautés traditionnelles, la Révolution française constitue au contraire un moyen pour celles-ci de renforcer leurs structures et leurs droits traditionnels précédemment menacés par les prétentions seigneuriales2. Cette distinction entre les structures institutionnelles de la communauté d'habitants traditionnelle et la communauté comme valeur, permet de comprendre le caractère communautaire de nombreux comportements électoraux observés sous la Révolution française. Lors des assemblées cantonales par exemple, les votants se regroupent souvent par paroisse d'origine, chaque communauté procédant à la nomination de ses électeurs particuliers, alors que la loi interdit tout regroupement de ce type3. Autre signe d'une aspiration à l'unanimité, on continue parfois, en marge des nouvelles recommandations réglementaires, à exiger la présence de l'ensemble des électeurs, ou encore à inviter les habitants à venir approuver les choix de l'assemblée4. De nombreuses études électorales ont par ailleurs souligné la persistance d'un unanimisme communautaire jusqu'à la fin du XIXe siècle5, reprenant le plus souvent le célèbre témoignage de Tocqueville, relatif à la préparation et au déroulement des élections du 23 avril 1848 dans une commune rurale de la Manche6. Un rapide examen de la
1. P. de Saint.Jacob, Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l'Ancien Régime, Paris, Les Belles Lettres, 1960, p. 92. 2. Voir notamment à ce propos les Études sur la Révolution française de G. Lefebvre (paris, PUF, 1963). 3. P. Gueniffey, Le nombre et la raison, op. cU., p. 215. 4. Ibid., p. 227. 5. Voir notamment A. Garrigou, Le vote et la vertu, Paris, Presses de la FNSP, 1992, p. 55-69, ou encore D. Gaxie (dir.), Explication du vote, Paris, Presses de la FNSP, 1989. Si l'unanimisme communautaire se perçoit nettement à travers les élections se situant à un niveau supérieur à celui de la commune, notamment à l'occasion des élections législatives, il ne peut que rarement s'exprimer lors des élections municipales. Comme nous le verrons ultérieurement, la loi du 21 mars contribue en effet à exacerber et à mettre en scène les divisions de la communauté, notamment en introduisant un lien représentatif à l'intérieur même de la commune. C'est alors uniquement dans le cadre de conflits entre bourgs et hameaux ou bien entre deux anciennes communes réunies, que l'unanimisme communautaire se manifeste distinctement. 6. Voir les Souvenirs, Paris, Laffont, 1986, p. 776-782, chapitre intitulé «Ma candidature dans le département de la Manche. Aspect de la province. L'élection générale». Tocqueville décrit comment, le 23 avril 1848, les électeurs de sa commune se réunissent devant l'église, puis se rendent en 27

presse d'avril 1848 permet de fait de souscrire à l'idée d'un vote communautaire, le tableau généralement dépeint étant bien celui de communes arrivant au chef-lieu de canton «en bon ordre», «drapeaux et tambours en tête, avec le maire au milieu du cortège et le curé dans les rangs de ses paroissiens», tandis que «certains de ces braves campagnards» sont portés sur des charrettes1. En Indre-etLoire par exemple, trois cent vingt-sept des trois cent quarante-et-un électeurs de Nazelles, c'est-à-dire pratiquement tous les électeurs de la commune hormis «les malades, les infirmes et les octogénaires», arrivent à Amboise pleins d'enthousiasmé à l'idée de voter, rangés derrière le tambour, le drapeau, et les principales notabilités du village (y compris le maire et le curé); de retour à Nazelles, «les électeurs, toujours en ordre, tambour et drapeau en tête, ont reconduit à leur domicile le maire, le curé, le président et le vice-président du club aux cris répétés de "Vive la République"»2. En 1863 encore, Jules Ferry, déplore que l'on ait trop souvent négligé dans les grandes décisions politiques l'importance de la structure communautaire que représente la commune, constatant que dans les campagnes, «la molécule électorale, c'est la commune, bien plus que l' électeur3».
Inspirée des élections de 1848, l'idée d'un vote communautaire est fréquemment associée à celle d'un électeur soumis aux notables de la commune, la communauté consistant alors en une communauté de soumission. Dans le vote communautaire de 1848, affirme par exemple A. Garrigou, «les relations de domination sociale s'exerçaient toujours. Les résultats un animistes n'étaient pas significatifs d'une identité de vue spontanée,
cortège (par ordre alphabétique) au bourg de Saint-Pierre, le matin des élections, emmenant sur des charrettes infirmes et malades, et s'arrêtant un moment en haut d'une colline pour écouter le discours de Tocqueville, avant de voter unanimement en sa. faveur. D'autres témoignages de contemporains, tels ceux de Lamartine ou Rémusat, s'accordent parfaitement avec celui de Tocqueville. 1. Le Journal d'/mire-et-Loire, 26 avril 1848. 2. Ibid. Ce type de comportement, que l'on retrouve décrit en des termes tout à fait identiques à propos de nombreux autres départements (voir notamment l'article du Journal de Toulouse du 26 avril 1848, ainsi que la description de Tocqueville précédemment citée et les nombreux exemples donnés par A. Garrigou dans Le vote et la vertu, op. cit., chap. 2), semble avoir concerné la très grande majorité, sinon la totalité du territoire français. 3. J. Ferry, La lutte électorale en 1863, Paris, Dentu, 1863, p. 39.

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où la communauté territoriale entraînerait naturellement l'unanimité du vote. Celle-ci dépendait de la présence de guides qui imprimaient leur direction au vote. La vision cynique d'un vote contrôlé ne s'oppose pas à la vision naïve d'une communauté émotionnelle d'égaux. La domination ne s'exerçait jamais mieux que lorsqu'elle s'appuyait sur une forte identification communautaire1». La «description classique des élections du 23 avril 1848» de Tocqueville «montrait une domination sociale inscrite dans les rangs», estime également l'auteur2. La tendance la plus générale consiste effectivement à associer à l'idée de votes communautaires celle d'électeurs non émancipés par rapport aux pressions morales ou matérielles du groupe et des notables, en raison de leur situation économique, de leur niveau culturel peu élevé, d'un certain isolement et d'un manque de familiarité avec les idées politiques3. Cette perspective conduit alors à écrire une histoire «négative» de l'archaïsme communautaire, dont les principaux thèmes sont l'empêchement, la soumission résignée et l'arriération des électeurs. Constatant la persistance d'un vote communautaire, P. M. Jones conclut par exemple: «Si la démocratie présupposait des réponses politiques individuelles sur des questions nationales, le sud du Massif Central n'a jamais été démocratique au XIXe siècle. Les opportunités d'une participation démocratique ont existé, mais la structure de la société rurale était telle que celle-ci ne pouvait en profiter4». Quelques lignes plus loin, l'auteur emploie l'expression d'«émancipation politique», traduisant une logique similaire à l'idée selon laquelle les électeurs n'auraient pas «pu» «profiter» de l'opportunité d'une participation démocratique. S'il est souvent associé à l'idée de campagnes communautaires, le thème de la soumission résignée constitue en lui-même un second pilier essentiel dans l'imagination de l'archaïsme politique. Comme dans le cas du vote communautaire, le vote de soumission constituerait un archaïsme politique immédiatement inspiré par un archaïsme socio-économique.
1. A. GaITigou, Le vote et la vertu, op.. cU., p. 70. 2. Ibid. 3. Dans La fin des terroirs (paris, Fayard, 1983), E. Weber appuie son analyse sur ce type de perspective. 4. P. M. Jones, «An Improbable Democracy: Nineteenth Century Elections in the Massif Central», English Historical Review, 97 (384), 1982, p.554.

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