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L'APR et les réfugiés rwandais au Zaïre 1996-1997

De
226 pages
En 1996-97 tous les camps des réfugiés hutu rwandais, situés au Sud et au Nord-Kivu, furent bombardés puis démantelés par l'armée tutsi. Les rescapés furent traqués dans les fôrets inhabitées de la RDC pour y être achevés, le nombre de disparus s'élevant à 200 000. Le Haut Commissariat pour les réfugiés ainsi qu'une partie de la "communauté internationale" ont une grande part de responsabilité dans ces assassinats de masse vraisemblablement ordonnés par Kigali. Qualifiés ou non de Génocide, les massacres des réfugiés rwandais au Zaïre constituent un crime contre l'humanité.
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Curriculum vitae de l'auteur
Ancien fonctionnaire du gouvernement rwandais, Gaspard Musabyimana est né à Nyamugali-Ruhengeri le 12 mars 1955. Sa formation est pluridisciplinaire: Licence en sciences de l'éducation (IPN -Butare, 1981); Certificat en Management (Université de Pittsburgh, 1985); Diplôme de l'Institut International d'Administration Publique (Paris, 1991); DESS en Administration et Gestion Publique (Université de Paris I, 1991); Technicien en maintenance informatique (Intec-Bruxelles, 2002). En exil en Belgique, Gaspard Musabyimana s'intéresse à l'histoire et à la culture de son pays. Il a déjà publié: - Les années fatidiques pour le Rwanda, Kigali 1993 (à compte d'auteur; épuisé). - Sexualité, rites et mœurs sexuels de l'ancien Rwanda, Bruxelles 1995 (à compte d'auteur; trouvable à la Librairie DOPC, Chaussée de Wavre 218-220, 1050 Bruxelles, Belgique). - Sprookjes uit afrikanse savanne, Bruxelles, Hujmos vzw, 2003 (avec la collaboration de Hubert Kasztanovics, Vera Steenput et Albert Devos). - La vraie nature du FPRJAPR. D'Ouganda en Rwanda, Paris, Editions L'Harmattan, 2003.
Photo couverture 1 : Le général Paul KAGAME et son chef d'état-major laInes KABEREBE, plus hautes autorités militaires de l'APR (Année Patriotique Rwandaise)

@ L'HARMATTAN 2004 ISBN: 2-7475-5690-5 EAN : 978 27 47 556 903

Gaspard MUSABYIMANA

L'APR

ET LES REFUGIES RWANDAIS AU ZAIRE 1996-1997
Un Génocide nié
préfacé par Helmut STRIZEK

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris-FRANCE

Remerciements
Mes remerciements à Stany Kurazikubone, Jean Baptiste Ndalihoranye, Albert Devos et Jovette Thibodeau. Leurs observations m'ont permis de bien finaliser le présent document. Ma gratitude à Joseph Bukeye sans qui ce livre n'aurait jamais vu le jour.

Préface
Gaspard Musabyimana a collectionné et analysé les faits concernant un des grands drames dans une série des catastrophes que l'Afrique Centrale a connues à la fin du siècle dernier: la destruction des camps des réfugiés rwandais à l'est de l'ex-Zaïre et la mise à mort dans les forêts congolaises d'une grande partie de leurs occupants à partir d'octobre/novembre 1996. Cette «chasse à l'homme » était liée à une campagne militaire permettant la prise de pouvoir de Laurent Kabila à Kinshasa le 17 mai 1997 avec l'aide de ses alliés rwandais et ougandais soutenus notamment par les USAI et la Grande-Bretagne. La veille, Mobutu Sese Seko avait quitté le Zaïre. Une année plus tard ces alliés sont devenus des ennemis farouches de Kabila. Le 16 janvier 2001 cela lui a coûté la VIe. Les Rwandais avaient cherché refuge au Zaïre avant la victoire du Front Patriotique Rwandais (FPR) le 17 juillet 1994 par crainte de revanche pour les massacres effrayantes dont notamment les Tutsi ont été les victimes après l'assassinat du Président Habyarimana le 6 avril 1994. La «question des réfugiés» s'est avérée comme un problème insoluble pour la communauté internationale étant donné les intérêts divergents des différents intervenants. L'analyse objective des faits permet la conclusion que le groupe dirigeant du FPR n'avait aucun
1 En l'an 2000 on a pu voir dans un reportage d'une chaîne de télévision allemande un pilote américain déclarant qu'il avait été « loué» avec son avion par des financiers américains pour servir de pilote personnel de Kabila pendant la campagne pour la conquête du pouvoir au Congo-Kinshasa. 5

intérêt de rapatrier les réfugiés - notamment sa partie masculine. La communauté internationale se souciait entre autres - des frais élevés causés par plus d'un million de personnes vivotant dans une vingtaine de camps gérés par le UNHCR. Un essai de rapatriement forcé avec l'assentiment de Mobutu obtenu lors d'une conférence à Bad Kreuznach en RFA en 1995 fut un échec. Je prends pour preuve l'information reçue par feu Seth Sendashonga lors d'un séjour à Bonn après avoir pris le chemin de l'exil en 1995. Il expliquait sa défection du FPR, entre autres, par les massacres commis contre les réfugiés internes du camp de Kibeho. Selon lui cet événement lui a ouvert les yeux sur la détermination ferme de Paul Kagamé de contrecarrer toute réinsertion de réfugiés dans la société rwandaise. Le fait d'avoir fermé les frontières entre Bukavu et Cyangugu après le démantèlent des camps de réfugiés au Kivu du sud pour empêcher les réfugiés de rentrer directement au Rwanda confirme cette hypothèse. La solution par la force de la « question des réfugiés » organisée en automne 1996 par l'AFDL, inspirée par le Rwanda et orchestrée par l'Ouganda et des diplomates américains est décrite dans le livre présenté par Gaspard Musabyimana. Il s'agit d'une systématisation de différentes sources et confirme les récits de personnes ayant vécu l'enfer de la fuite des réfugiés. Pendant la campagne militaire, l'AFDL a prétendu ignorer ce qui se passe dans les forêts congolaises. Dans un premier temps, le Rwanda a déclaré que tous les réfugiés seraient rentrés et que les armées rwandaises et ougandaises ne joueraient aucun rôle dans la soi-disante « insurrection zaïroise ». Cependant, grâce aux témoignages d'un religieux européen transmis clandestinement petit à petit à l'extérieur, les informations 6

sur les événements étaient disponibles assez tôt mais furent refusées par les acteurs. Dans un livre paru en 2000 sous le titre «Fuir ou mourir au Zaïre. Le vécu d'une Réfugiée Rwandaise », Marie Béatrice Umutesi relate son calvaire de 2000 km à travers le Zaïre. L'assassinat de Kabila, le 16 janvier 2001, par un de ses soldats-enfants de la campagne de 1997, lui évite d'être obligé de se justifier un jour devant la justice pour les crimes commis sous sa responsabilité. Est-ce que les instigateurs de cet assassinat voulaient l'empêcher de révéler trop de détails encombrants pour eux aussi? Son successeur, son fils adoptif, Joseph Kabila, a reconnu d'avoir été présent à coté du Rwandais James Kabarebe dans les massacres près de Kisangani. Mais jusqu'ici personne n'a demandé de justification. Un autre cas d'impunité dans la Région des Grands Lacs en Afrique Centrale. Contrairement à l'affirmation que les camps des réfugiés auraient constitué un danger pour la sécurité du Rwanda et justifiant de ce fait leur destruction forcée, une analyse objective de la situation demande de constater que la suprématie militaire de l'Armée Patriotique Rwandaise était écrasante. Même si à moyen terme les réfugiés armés avaient pu menacer la sécurité du Rwanda, ce danger n'était pas imminent. Une solution pacifique aurait pu être trouvée. La Communauté internationale ne l'a pas cherchée comme elle n'a pas fait un effort approprié pour sauver les Tutsi entre avril et juillet 1994 à l'intérieur du pays. Le rapport intitulé: « Le génocide qu'on aurait pu stopper », élaboré au nom de l'OUA sous la direction de Sir Ketumile Masire, le prouve d'une façon convaincante. L'étude de Gaspard Musabyimana, qui a suivi de près les arcanes de la politique internationale pendant la guerre civile rwandaise, est une contribution importante à la
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recherche de la vérité sur le drame des réfugiés rwandais au Zaïre. Pour le moment les faits sont encore considérés comme des secrets d'état par tous les gouvernements concernés. Tant qu'on a pas trouvé une solution démocratique et pacifique aux problèmes auxquels l'Afrique Centrale est confrontée, les archives ne s'ouvriront malheureusement pas. Espérons que les massacres qui ont eu lieu dans I'Ituri au nord-est de la République Démocratique du Congo en 2003 servent de catalyseur pour ouvrir les yeux à ceux qui ne voulaient pas voir la vérité jusqu'à présent.
Fait à Berlin en novembre 2003 Helmut Strizek*

* Helmut Strizek, 62 ans, politologue allemand, a publié depuis 1994 une série d'articles et deux livres sur les problèmes du Rwanda et de la Région des Grands Lacs africains. 8

Avant-propos
Lors de la campagne «contre-insurrectionnelle» dans le Nord du Rwanda qui a suivi le démantèlement des camps de réfugiés au Zaïre, des officiels du FPR ne se gênaient pas de reconnaître publiquement que l'armée faisait des ravages dans la population civile, mais s'empressaient d'ajouter qu'on tuait des «Interahamwe». Pour autant qu'on soit étiqueté de milicien «Interahamwe», même des exécutions extrajudiciaires sont ainsi légitimées. À I'heure où tout opposant du FPR est traité d' «Interahamwe» ou de divisionniste, on comprend aisément les dégâts d'une telle politique. Il est vrai que le génocide de 1994 a jeté le trouble sur l'image de ceux qui sont, à tort ou à raison, pointés du doigt comme suspects. Toutefois, en faire un écran de fumée pour ne pas voir les atrocités du FPR est également criminel. Car deux maux ne font jamais un bien. Qualifiés ou non, les massacres des réfugiés rwandais par le FPR dans l'ex-Zaïre constituent indubitablement un crime d'autant plus odieux qu'il a été soigneusement prémédité. Tenter de se dédouaner en présentant les victimes comme des miliciens «Interahamwe» ou d'imputer ces massacres à des éléments isolés de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) constitue une circonstance aggravante. Il est tout aussi inadmissible d'y voir une simple action de représailles pour le génocide de 1994, parce que le FPR a tué même avant ce génocide. Et c'est bien là le but de cet écrit: le refus de banaliser la mort de plus de 300.000 réfugiés hutu, sous la protection du HCR, dans des conditions atroces. Une révolte contre non seulement ceux qui ont tué, mais aussi ceux qui ont laissé faire. De même contre ceux qui ont applaudi, et ils
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sont nombreux. Outre sa documentation privée, l'auteur a systématiquement recueilli des témoignages des réfugiés rescapés qui sortaient de la jungle de l'ex-Zaïre, tout comme des témoins oculaires congolais et étrangers. Il a aussi mis à profit des rapports inédits et ceux du domaine public dont la diffusion s'est heurtée au mûr de la conspiration du silence qui a entouré le calvaire de ces réfugiés. L'auteur a eu également accès à des archives de certaines organisations humanitaires qui sont, à leurs risques et périls, restées au chevet des réfugiés.

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Introduction
Depuis le génocide rwandais de 1994, il existe une certaine conspiration du silence qui s'accommode mal des critiques envers le FPR. Culpabilisant au passage l'Occident de ne pas avoir arrêté le génocide, l'Eglise d'avoir pactisé avec le régime hutu, le FPR se présente comme le seul moralisateur de la société rwandaise. Dans cette atmosphère trouble, épingler des atrocités commises par l' APR ou les miliciens qui lui sont inféodés devient synonyme de révisionnisme. Le génocide rwandais est devenu un chèque en blanc, un fond de commerce dont se sert le FPR pour couvrir ses propres forfaits. Dans le feuilleton macabre rwandais, il est trop simpliste de voir, d'un côté, les démons hutu, génocidaires, et de l'autre, des anges tutsi, victimes innocentes du génocide. Les miliciens hutu ont tué des Tutsi et des Hutu dits «modérés» par abus de langage. Néanmoins, les rebelles tutsi du FPR ont massacré, eux aussi et sans aucune discrimination, des civils non armés et qui ne représentaient aucune menace. Le rapport Gersony, établi à la demande du HCR en août 1994, avait révélé le massacre par le FPR de 30.000 personnes rien que dans trois communes du Nord Ouest du Rwanda entre juin et septembre 1994. Ces victimes hutu du FPR représentent au bas mot, plus de 10 fois les victimes kosovars de la répression policière du régime de Slobodan Milosevic, qui a justifié l'opération militaire de l'OTAN, baptisée «Force Alliée». Qualifié ou non, le massacre de près de plus de 300.000 réfugiés hutu dan les camps de réfugiés en RDC entre

Il

septembre 1996 et avril 1997 représente le pire des drames qu'ait jamais connu l'histoire du HCR. Ballottée entre le devoir de vérité et la peur de la conspiration par le silence, la Commission d'enquête des Nations Unies2 a qualifié ces massacres de «crimes odieux contre l'humanité». Tout en reconnaissant à «certains endroits que les attaques perpétrées contre les réfugiés qui avaient quitté les camps vers l'ouest en direction de l'intérieur du Zaïre, n'avaient pas pour but de les contraindre à rentrer au Rwanda, mais bel et bien de les éliminer», en citant même au passage les cas de Wendji et de Mbandaka, les rapporteurs de l'ONU n'ont pas eu le courage d'aller au bout de leur logique. Ils ont ajouté que «déterminer le motif à l'origine des décisions (de massacrer les réfugiés hutu) est important pour déterminer si ces meurtres constituent un génocide», avant d'en confier la tâche à une autre équipe d'enquête dont ils recommandaient la création, tout en sachant qu'elle n'aurait pas lieu. Une façon de se débarrasser de la patate chaude. La polémique ne s'est pas arrêtée là. Devant les obstructions répétées des autorités congolaises au travail des enquêteurs de l'ONU, l'ASADHO, en collaboration avec le CIDPDD, a créé, en novembre 1997, une Commission Internationale Non Gouvernementale. Appuyées par une dizaine d'ONG, ces deux institutions se sont réunies à Montréal, au Canada, du 25 janvier au 13 février 1998 pour analyser les éléments récoltés sur le terrain. Contrairement aux rapporteurs de l'ONU qui ont voulu ménager le chou et la chèvre, le verdict de ces institutions fut sans appel. Jugeons-en par cette conclusion: «La
2 NATIONS UNIES, document A/51/942 du 2 juillet 1997. 12

commission a trouvé qu'il y a lieu de qualifier de procédés génocidaires inhérents au crime de génocide, la persistance et la constance des différentes méthodes utilisées particulièrement par les rebelles de l'AFDL et leurs alliés dans l'élimination d'une partie de la population des réfugiés». La commission renchérit en dénonçant le fait que «le fait qu'une partie importante de ces gens était soupçonnée de crimes de génocide contre la population Tutsi au Rwanda d'avril à juillet 1994 n'en constitue pas une excuse»3. Le Secrétaire Général de l'ONU ne fera pas davantage, lui qui soumettra le rapport à une rigoureuse chirurgie esthétique avant de le soumettre au Conseil de Sécurité de l'ONU. On connaît la suite. Le sujet a été purement et simplement étouffé, à l'instar de l'enquête sur les massacres des réfugiés hutu des camps de Kibeho, au Rwanda, par l'APR, encore une fois, en avril 1995. Ces massacres qui s'étaient déroulés au nez et à la barbe des Casques bleus australiens et zambiens de la MINUAR avaient fait plus de 4.500 victimes selon l'ONU et plus de 8.000 victimes selon les ONG présentes sur place. Génocide ou simple crime contre l'humanité, la mémoire des centaines de milliers de réfugiés hutu tués au Zaïre mérite plus que le silence. Au nom de la justice et de la réconciliation nationale, la Communauté Internationale s'accommode de ce que plus de 150.000 prévenus croupissent dans des geôles rwandaises pendant plus de 8 ans sans jugement. Combien sont-ils morts en prison? Dieu seul le sait. Au nom de la justice et de la réconciliation, les grands de ce monde ont
3 CIDPDD et ASADHO, Rapport de la Commission Internationale non-gouvernementale sur les violations massives des Droits humains en République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) 1996-1997, p. 112.

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toléré que l'armée du FPR tire sur une foule de réfugiés hutu à Kibeho, sous regard complice des Casques bleus, et envahisse un pays voisin par deux fois en moins de deux ans. Au nom de la justice et de la réconciliation, les victimes du génocide de 1994 ont droit à des monuments et, au nom de la mémoire, chaque année presque le monde entier leur consacre au moins quelques lignes dans les médias. C'est peut-être trop peu, mais cette sympathie apporte un soulagement tant soit peu aux rescapés. Au nom de la non-discrimination entre les morts et toujours dans l'esprit de la justice et la réconciliation, les réfugiés hutu massacrés loin des caméras en RDC méritent un peu plus de considération. Ce qui importe ici est moins le bilan macabre des massacres que l'intention qui les a motivés. Parce qu'au Rwanda, la fin de l'impunité, qui est devenue presque une chanson, est à ce prix. Cependant, dans la mémoire collective des Hutu, cette catastrophe laissera des traces indélébiles, tant que toute la lumière ne sera pas faite sur la disparition de près de 300.000 réfugiés dans des conditions que l'ONU n'a pas eu le courage de qualifier. Peut-être sans que les historiens s'en rendent compte, le monde a vécu l'un des pires drames de I'histoire des réfugiés, avec la disparition, en moins de cinq mois, de plus de 300.000 réfugiés hutu dans l'Est du Zaïre (de septembre 1996 à avril 1997). Pour qui a été témoin de ce drame, ce fut un cauchemar. On a vu des bébés cherchant désespérément et suçant les seins de leurs mamans inanimées, blotties dans des piles de cadavres, mais on a vite étouffé ces images. On a vu des mères à court de lait maternel assister, impuissantes, à la mort de leurs bébés et continuer la route sans même prendre le temps de les enterrer, sous peine de se faire abattre par les balles impitoyables du FPR. On a assisté à au moins 220 14

accouchements sur le seul trajet Bunyakali-HomboWalikale long de quelques 150 km seulement, dans des conditions épouvantables; des primipares qui subissaient des épisiotomies à l'aide de couteaux de cuisine, de lames de rasoir rouillées ou d'écorces de bambous ou de roseaux et sans aucune possibilité de suture. On a vu des mamans obligées de poursuivre le trajet immédiatement après ces tragiques opérations, à l'approche des militaires du FPR évoluant sous l'étendard de l' AFDL. Beaucoup périront tout naturellement des suites d'infections. On a vu des parents abandonnant à une mort certaine leurs enfants ou les maris leurs épouses sur des civières de fortune à l'approche des rebelles farouches. Qui ne frémirait pas devant les images du film de l'Autrichien Hubert Sauper?4 y a-t-il plus dramatique que de parcourir, à pied et sous les balles, plus de 3000 km de Bukavu et Goma au Kivu zaïrois, à Pointe Noire au Congo Brazzaville, à Franceville au Gabon ou à Luau en Angola, après neuf mois de marche? Y a-t-il plus tragique que l'abandon de plus de 30.000 enfants sur les routes dont seuls 12.3815 seront réunis avec leurs familles?

. Les faits
En moins de six mois, entre 200.000 et 300.000 réfugiés hutu ont été volatilisés. Beaucoup d'entre eux ont été tués par balles, d'autres à l'arme blanche. Néanmoins, un nombre non négligeable l'a été par manque de soins et par la faim, suite au blocus imposé par les rebelles. Dans les marécages de Liranga et de Ndjoundou au Nord de Brazzaville, au Congo Brazzaville, des réfugiés hutu
4 Hubert Sauper, Kisangani Diary. Loin du Rwanda, mars 1997. 5 Selon un porte-parole du CICR à Kigali, Bernard Baretti, cité par l'AFP du 29 juillet 1997. 15

sont morts de faim et de maladie dans des conditions tragiques, suite à ce que les organisations humanitaires ont appelé, «l'inaccessibilité de la zone». D'autres se sont noyés dans le fleuve Congo, en tentant de rejoindre Liranga. Jusqu'à ce que MSF se manifeste à Loukolela et tire la sonnette d'alarme, aucune organisation humanitaire, y compris le HCR, n'avait fait signe de vie. À Kisangani et Mbandaka, au Zaïre, l'épidémie de choléra a fait de nombreuses victimes, mais il n'était pas de bonne guerre de le révéler, car le HCR aurait été gêné dans son programme de rapatriement forcé. La destruction des camps de réfugiés hutu s'est faite sur fond d'une intense campagne d'intoxication médiatique et diplomatique. Dès le début, cet acte ignoble a été présenté comme une tentative de dernière chance pour briser l'impasse dans la crise des réfugiés en isolant les miliciens hutu et les ex-FAR qui «maintenaient en otage» les réfugiés. Une façon de séparer les «bons hutu des mauvais» ! Le coup d'envoi de cette campagne de mauvais goût a été donné par l'ambassadeur du Rwanda en République Sud-Africaine. Dans une déclaration à la presse faite le 15 novembre 1996, ce diplomate a félicité les «rebelles tutsi pour avoir fait ce que l'ONU n'avait pas été capable de faire». Il faisait allusion au démantèlement des cantonnements de réfugiés de Sake et Mugunga au cours duquel des centaines de réfugiés furent sommairement exécutés alors qu'ils tentaient de regagner les montagnes. Cette désinformation a malheureusement semé des doutes quant aux véritables objectifs de cette campagne militaire du FPR au Zaïre. Il sied donc de se demander si le FPR avait souhaité un seul instant le retour des réfugiés, tout au moins dans l'ordre. Ne soyons pas dupes. En 1995, beaucoup d'officiels du 16

gouvernement du FPR, dont le Premier ministre luimême, n'ont pas caché qu'ils étaient plus intéressés par le retour des paysans pour relancer le secteur agricole qui souffrait d'une carence en main d'œuvre. Le retour des intellectuels, des hommes d'affaires, bref toute l'élite n'a jamais été la préoccupation du FPR, de peur qu'elle ne constitue un challenge à son pouvoir. Ceci explique que les massacres ont été sélectifs et visaient essentiellement cette élite politique et intellectuelle. Cette approche était du reste partagée par le HCR et les principaux parrains du FPR. Lors de sa toute première rencontre avec Bizimungu Pasteur à sa résidence privée de Rwakitura, Yoweri Museveni dira à ce dernier, selon des sources fiables, que contrairement à la philosophie du FPR, la présence à l'extérieur de tant de millions de réfugiés constituaient une menace contre le régime du FPR et qu'il fallait faire tout pour les rapatrier. De son côté, le HCR n'a cessé de faire des manipulations pour isoler l'élite et obtenir le retour sans conditions de tous les paysans. Dans une de leurs nombreuses réunions avec le collectif rwandais des ONG dans les camps du Nord Kivu en 1995, un officiel de la sous délégation du HCR à Goma proposa même un marché aux intellectuels. Le marché consistait en un rapatriement des paysans avec le concours des intellectuels. En revanche, le HCR s'engageait à aider les intellectuels à se recycler en exil. Il était évidemment difficile pour l'élite de relever ce défi, parce que contrairement à ce qu'on pensait, les paysans, surtout ceux des préfectures de Byumba et de Ruhengeri qui avaient connu la cruauté du FPR, avaient leurs propres griefs contre les nouveaux maîtres de Kigali. Cela eut été suicidaire par exemple de demander aux paysans de la préfecture de Byumba qui avaient fui le FPR depuis 1990 17

et qui connaissaient mieux que quiconque sa barbarie de rentrer de si bon cœur. Surtout si on ne faisait pas le chemin ensemble. Le retour des réfugiés était plutôt une préoccupation pour le FPR qui souffrait de toutes sortes de privations. Le FPR a cependant gaspillé beaucoup d'opportunités pour sortir de l'impasse dans des conditions qui n'humiliaient personne. Il suffirait de rappeler les conclusions pertinentes du sommet des chefs d'Etat de Nairobi du 5 janvier 1995, qui avaient été accueillies avec enthousiasme par les réfugiés. La déclaration finale recommandait entre autres la création des zones de sécurité ainsi que l'élargissement de la base politique de l'administration du FPR. Tous les chefs d'Etat et de délégation présents avaient endossé cette déclaration, y compris Pasteur Bizimungu du Rwanda. Mais dans une réaction qui n'a fait que confirmer ce qu'on savait déjà, deux membres de la délégation de Pasteur Bizimungu, dont le secrétaire général du FPR en exercice, Charles Muligande, se dissocièrent immédiatement de cette déclaration sous prétexte qu'elle laissait transparaître qu'il y avait des problèmes de sécurité au Rwanda!

. La motivation
Il ne faut pas être un génie en politologie pour se convaincre que le FPR n'avait nullement intérêt à un retour organisé des réfugiés. En effet, l'équilibre des forces hutu-tutsi au sein de l'administration aurait été rompu. La réinsertion des réfugiés dans l'administration aurait jeté à la rue les nombreux cadres non qualifiés qui pullulent actuellement dans la fonction publique. Dans une déclaration à la presse rwandaise en 1996, l'ancien ministre des Finances, Jean Berchmans Birara, n' a-t-il pas 18

reconnu que plus de 80% de son staff était non qualifié? En outre, l'opposition intérieure qui a été muselée depuis le fameux décret-loi de 1994 suspendant les activités des partis politiques aurait été renforcée par l'arrivée massive des exilés hutu. Enfin, le retour organisé des réfugiés se serait accompagné d'une présence accrue d'observateurs étrangers qui auraient gêné, si pas rendu impossible, l'épuration ethnique. L'élimination physique de l'élite hutu faisait donc partie intégrante des priorités du FPR et une force spéciale avait même été constituée à cet effet au sein de l' APR. Cette force, composée de plus ou moins un bataillon, a été entraînée sur le modèle des unités spéciales de destruction des armées américaines et israéliennes. Ce sont les éléments de cette force qui sont chargés de perpétrer des attentats terroristes contre les réfugiés à l'étranger, dont le plus meurtrier a eu lieu le 6 octobre 1996, juste à la veille des massacres dans l'ex-Zaïre. Cet attentat a été perpétré contre un transfuge du FPR, le Colonel Théoneste Mugabushaka Lizinde, membre de l'Assemblée nationale, ainsi que son ami, le commerçant Augustin Bugilimfura. Après avoir été enlevé de façon rocambolesque au domicile du premier dans la capitale kenyane, leurs corps mutilés ont été retrouvés, plus tard, dans une forêt en dehors de Nairobi. Certains milieux ont même tenté d'excuser les massacres du FPR du fait que parmi les victimes se «trouveraient des auteurs du génocide des Tutsi de 1994». Génocide ou pas, le FPR aurait eu quand même des raisons pour tuer. Dans son rapport du 30 août 1997, la mission des observateurs onusiens des Droits de l'Homme au Rwanda ne relève-telle pas le cas d'un officier de l'APR qui a tué, dans un cachot communal de Butare, Il prisonniers hutu «pour se venger contre les Tutsi tués en 1959»? 19

Le FPR n'a cessé d'afficher son intention d'annihiler les réfugiés hutu: Tout d'abord, des tentatives d'incitations au soulèvement des populations autochtones zaïroises contre les réfugiés, par des campagnes diaboliques de pose de mines antipersonnelles, attribuées ensuite avec le pire des cynismes aux réfugiés eux-mêmes, eurent lieu au Zaïre. De tels incidents eurent lieu dans la ville et aux abords de Bukavu, sur la route Bukavu-Uvira, ainsi que dans la ville de Goma. Chaque fois, des autochtones galvanisés s'en prenaient aux réfugiés dont un bon nombre fut même lynché, comme ce fut le cas à Bukavu. Ensuite eurent lieu des manœuvres d'asphyxie des camps de réfugiés, notamment par l'interdiction de l'usage du territoire rwandais pour approvisionner les camps, ainsi que par des embuscades visant les convois humanitaires aux abords des camps. De telles embuscades furent tendues dans les escarpements de Ngumo au Sud Kivu, dans la forêt qui sépare Rugali de Kibumba au Nord Kivu, ainsi que sur l'axe Bunagana-Goma. Des pressions ont été exercées sur certains pays d'accueil des réfugiés hutu pour harceler ces derniers afin de les obliger à rentrer bon gré mal gré au pays natal. Au Burundi, l'armée a couvert plusieurs fois des incursions de l'APR dans les camps. Au Kenya, des arrestations intempestives dans la communauté des réfugiés ont lieu sous pression du lobby pro FPR. À côté de ces mesures, des listes sauvages reprenant de soi-disant génocidaires ont été largement diffusées. Grâce à de subtiles manœuvres, ces listes ont fini par passer pour des «listes de l'ONU», jusqu'au jour où le procureur près le TPIR, le sud-africain Richard Goldstone sortit de son silence et se désolidarisa de ces listes. Avant qu'il ne fasse cette clarification, ces listes faisaient autorité et quiconque avait le malheur d'y figurer était ostracisé et traité de paria. 20

L'anéantissement des réfugiés par tous les moyens a donc été une constante dans la politique du FPR. Du reste, lorsque l'architecte de cet acte criminel, le Général Major Paul Kagame, plaida coupable dans le « Washington Post », il parla de «destruction des camps» et non de «fermeture» des camps. La nuance est de taille. Tout au long de la campagne militaire, rien n'a été laissé au hasard. Les escadrons de la mort du FPR ont prouvé que leur acte était vraiment prémédité, et qu'ils entendaient aller jusqu'au bout de leur sale besogne. Au passage, la destruction était totale, pour autant qu'il n'y avait pas d'observateurs étrangers. Ce fut le cas à Cimanga, Musenge, Kasese, dans le col entre Mushaki et Karuba au-dessus de Sake, et dans le Parc National des Virunga (PNV). En poursuivant les réfugiés sur plus de 2000 Km, de la plaine d'Uvira à Mbandaka, le FPR a démontré qu'il ne se satisferait pas de demi-crime. Il voulait un anéantissement total. Sur cet itinéraire, les réfugiés qui étaient rattrapés étaient triés par groupes cibles (intellectuels, hommes d'affaires, jeunes en âge de conscription militaire, etc.) et liquidés dans cet ordre. Les attaques des cantonnements étaient systématiques. Les réfugiés étaient obligés de dormir dans des maisons désertées ou en pleine forêt, à proximité des cours d'eau, pour échapper à la chasse. Certains étaient des fois obligés d'y rester plus longtemps, mais à leur risque et périls, pour des raisons telles que la maladie, les accouchements des mamans, les approvisionnements, les réunions familiales, etc. Des incidents pareils eurent lieu à Cimanga, Bunyori, Shanje, Rumpishi, Biliko, Busurungi, Rombo, Chambucha, Itebero, Musenge et Walikale pour ne citer que ceux-là. Le long de ces itinéraires, des embuscades furent tendues, soit pour récupérer les réfugiés en vue d'un 21

rapatriement forcé, soit pour les exterminer. Ainsi, plusieurs bateaux chargés de réfugiés en fuite furent coulés sur le lac Kivu en provenance de l'île d'Idjwi, sur le lac Tanganyika et sur le fleuve Congo. Une centaine de véhicules transportant en majorité des personnes âgées, des malades et des handicapés, tombèrent dans une embuscade à Kalungu près de Minova. Après l'identification des itinéraires empruntés par les colonnes de réfugiés, grâce aux avions espions ougandais et zimbabwéens, les escadrons de la mort s'empressaient chaque fois de les devancer et de prendre position sur des points de passage obligatoires tels que les cols, les centres de ravitaillement, les ponts, etc. Ce fut le cas dans les carrefours entre Mushaki et Karuba, sur le pont de Chambucha et à Mbandaka, dans l'extrême Nord-Ouest, le 13 mai 1997. Ici, les rebelles ont devancé les réfugiés et les ont accueillis avec les balles. Plus de 500 personnes ont été tuées, en plus de dizaines d'autres dont les bateaux ont été coulés en tentant de regagner la rive droite du fleuve. Tous les moyens étaient bons pour harceler les réfugiés. Ainsi, un capitaine de l' APR, commandant le détachement basé à Musenge, écrivit au chef de groupement d'Ibanga, l'invitant à chasser «les cochons (sobriquet utilisé pour dénigrer les réfugiés hutu), ou en supporter les conséquences». Affolé, le chef de groupement dut organiser la chasse aux réfugiés qui venaient s'approvisionner en denrées alimentaires, afin de sauvegarder non seulement son poste, mais aussi sa vie. Enfin, les précautions prises pour dissimuler les traces des massacres prouvent que l'acte avait été bien mûri et planifié.

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