L'armée dans la vie politique au Congo-Brazzaville

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L'armée congolaise influence l'histoire du Congo Brazzaville à travers quatre périodes majeures : l'indépendance de 1960, les années du marxisme-léninisme (1970-1990), l'avènement du processus démocratique au début des années 1990 et actuellement l'éternel défi de la reconstruction et de la réconciliation nationales. Cet ouvrage retrace cette histoire complexe souvent dramatique où la population congolaise reste la principale victime des intrigues politiciennes.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296243569
Nombre de pages : 281
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CARTE DE l’AFRIQUE

LES 10 RÉGIONS DU CONGO BRAZZAVILLE

AVANT-PROPOS Cinq décennies d'indépendance n'ont pas suffi à assagir la République du Congo Brazzaville. Ayant accédé à la souveraineté étatique le 15 août 1960 à la faveur d'une indépendance octroyée par la France, ce pays a toujours connu des situations de fortes convulsions où cohabitent au pouvoir plus ou moins harmonieusement civils et militaires. Durant ces périodes cinq des sept chefs d'État sont écartés du pouvoir par la force : Fulbert Youlou en août 1963, Alphonse Massamba-Débat en septembre 1968, Marien Ngouabi en mars 1977, Joachim Yhombi Opango en février 1979 et Pascal Lissouba en octobre 1997. Si le premier président de la République du Congo, Fulbert Youlou, chassé du pouvoir par des manifestations de rue, meurt en exil à Madrid en mai 1972, après s’être enfui clandestinement du Congo en 1965, deux de ses successeurs décèdent tragiquement : Marien Ngouabi assassiné en 1977 dans des conditions jamais convenablement éclaircies et Alphonse Massamba-Débat exécuté quelques jours plus tard. À travers cette histoire complexe se dessinent des lignes directrices. - Tout d'abord, le Congo Brazzaville a été dirigé par plusieurs présidents issus de différentes régions : la région Sud (Pool, Kouilou) avec Fulbert Youlou (1960-1963), Alphonse Massamba-Débat (1963-1968), et Alfred Raoul (1968), la région Nord (Cuvette, Shanga et Likouala) avec Marien Ngouabi (1968-1977), Joachim Yhombi Opango (1977-1979) et Denis Sassou Nguesso (1979-1992), enfin les régions du Niari, de la Bouenza et de la Lékoumou représenté par Pascal Lissouba (1992-1997). Depuis son indépendance, force est de constater que le pays a davantage été gouverné par les élites du Nord que par celle du Sud, - Ensuite, l'armée congolaise a occupé sans interruption de 1968 à 1992 les plus hautes fonctions étatiques et l'intermède civil de 1992 à 1997, à la faveur de la transition démocratique, n'a pas empêché le retour par la force en octobre 1997 de l’ancien président, le général Denis Sassou Nguesso, grâce à

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l'intervention décisive des forces armées angolaises. Aujourd'hui, ce dernier n'a nullement l'intention de quitter le pouvoir. Cette situation vient ainsi rappeler la place et le rôle éminent que l'institution militaire joue dans la société congolaise, - Enfin, si le Congo Brazzaville a connu trois personnalités civiles chefs de l'État (Youlou, Massamba-Débat et Lissouba), on observe cependant une prédominance militaire dans la gouvernance et la direction du pays : cinq officiers issus des forces armées congolaises, dont l'actuel président (Raoul, Ngouabi, Yhombi Opango et Sassou Nguesso deux fois) ont effectivement présidé aux destinées du pays, preuve s'il en est de l'omniprésence de l'armée, donnée cardinale de la vie politique congolaise.

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SOMMAIRE

AVANT-PROPOS PRÉFACE INTRODUCTION

p.11 p.15 p.19

PREMIÈRE PARTIE : GENÈSE DE L'ARMÉE CONGOLAISEp.29 Chapitre I : Origine des forces armées congolaises p.33 1 – La politique militaire de la France en Afrique : de la colonisation à l'indépendance p.33 2 – États et Armées d'Afrique marqués par l'héritage colonial p.47 p.57 Chapitre II : Les attributions des forces armées congolaises 1 – Une mission classique : la souveraineté et la défense p.57 2 – Permanence et ruptures depuis l'indépendance p.63 DEUXIÈME PARTIE : L'ARMÉE CONGOLAISE, FORCE POLITIQUE AU POUVOIR À PARTIR DE 1968 Chapitre III : La montée en puissance de l'armée congolaise 1 – L'armée contre le régime de l'abbé Fulbert YOULOU (1960-1963) 2 – L'armée opposée au régime civil du président Alphonse MASSAMBA-DÉBAT (1963-1968) Chapitre IV : Le militarisme congolais 1 – Un pouvoir "révolutionnaire" inspiré par le modèle soviétique 2 – Une armée populaire nationale politisée et divisée p.67 p.69 p.70 p.78 p.95 p.106 p.112

TROISIÈME PARTIE : L'ARMÉE CONGOLAISE ET LA NOUVELLE DONNE DÉMOCRATIQUE p.123 p.125 Chapitre V : Les militaires congolais à l'épreuve de la démocratie 1 – Les facteurs externes favorables à la mutation du régime militairep.128 2 – Les dynamiques internes propices au changement du système politique p.132 Chapitre VI : La réaction des militaires congolais à l'ouverture démocratique p.139 1 – L'armée congolaise soutient la transition démocratique p.140 2 – L'armée congolaise compromet le processus démocratique p.150

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QUATRIÈME PARTIE : BILAN DE LA GESTION PRÉTORIENNE CONGOLAISE Chapitre VII : L'exercice du pouvoir par les militaires congolais 1 – Une faillite économique et sociale : l'incapacité de l'armée à gouverner 2 – Un désastre politique et militaire : l'implication de l'armée et des milices dans les guerres civiles congolaises Chapitre VIII : La démocratie congolaise par la force des armes 1 – L'armée congolaise pièce maîtresse du processus démocratique 2 – L'armée congolaise responsable de l'arrêt du processus démocratique CONCLUSION LISTE DES PRINCIPALES ABRÉVIATIONS INDEX DES NOMS BIBLIOGRAPHIE TABLE DES MATIÈRES

p.165 p.167 p.168 p.184 p.197 p.197 p.201 p.245 p.255 p.257 p.265 p.279

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PRÉFACE L’ouvrage d’Anicet Kounougous, tiré d’une importante thèse de science politique, arrive à point nommé : au moment où se trouvent remises en question bien des idées reçues sur l’Afrique Sub-saharienne et les clichés qu’elles ont inspirés sur les plans géostratégique, économique, socio-culturel et politique, il est essentiel qu’une recherche systématique fasse la synthèse de l’évolution historique du cas particulièrement topique des relations entre armée et pouvoir au Congo Brazzaville de 1960 à nos jours. La nouvelle donne qui s’ébauche en Afrique couvre en particulier trois champs sur lesquels les réflexions d’Anicet Kounougous relatives au Congo apportent des éclairages intéressants : celui de la géopolitique de l’Afrique, celui des approches scientifiques des relations civilo-militaires et celui de la politique africaine de la France et de l’Europe. Sur le plan général de la situation continentale, les mutations en cours conduisent à renoncer aux images simplistes d’une Afrique définitivement marginalisée : certes on ne peut nier la persistance de caractéristiques pénalisantes liées aux contraintes géographiques et au poids de l’histoire et à leurs conséquences sur les difficultés socio-économiques et les faiblesses politiques ; mais on voit aussi émerger de nouveaux enjeux qui compensent la perte de l’intérêt stratégique dont l’Afrique pouvait se prévaloir du temps de la Guerre Froide, quand les deux blocs s’y confrontaient : - Enjeu économique d’abord grâce aux réserves de matières premières indispensables aux nouveaux pays industriels mais aussi grâce à la constitution progressive d’un marché tout aussi nécessaire. - Enjeu écologique ensuite dans la mesure où les problèmes environnementaux devront se traiter à l’échelle planétaire ce qui implique de s’intéresser aux défis écologiques africains: gestion de l’eau, lutte contre la désertification et la déforestation, préservation de la biodiversité…

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Enjeu stratégique enfin car l’intérêt de l’Organisation planétaire ne pourra toujours faire l’impasse sur la nécessité de favoriser le développement harmonieux et durable du continent, ne serait ce que pour maîtriser les phénomènes migratoires incontrôlés mais aussi pour concrétiser enfin l’idéal humaniste qu’elle s’est donné.

Ces nouveaux défis expliquent sans doute le regain d’intérêt manifesté par les États-Unis et la Chine mais aussi par de nombreux pays du Sud comme le Brésil ou les Pays Arabes. De même, si on veut bien ne pas s’attacher aux seuls exemples des zones en crises, on ne peut manquer de noter, tant sur le plan d’un certain nombre de cas nationaux que sur celui des organisations régionales africaines, des signes de progrès qui pourraient préfigurer une évolution plus positive des conditions économiques et sociales et une stabilisation des régimes politiques. Cela conduit à évoquer plus directement le thème central d’Anicet Kounougous. La place des armées dans les systèmes politiques connaît aussi des changements significatifs, tant sur le plan des réalités que sur celui des interprétations scientifiques qui en sont faites. La vision manichéenne opposant une conception démocratique fondée sur la parfaite soumission du militaire au politique et une conception prétorienne impliquant la nécessaire fonction politique du chef militaire garant de la survie de la communauté nationale face aux jeux stériles des factions politiques pourrait commencer à s’estomper. Le développement des missions de maintien de la paix et de leurs structures multinationales ainsi que leurs conséquences sur l’amélioration des formations et des statuts pourrait conduire à une pacification des rapports entre les élites militaires et politiques : une certaine convergence pourrait provoquer la reconnaissance par le politique d’une fonction internationale efficace du militaire et l’acceptation par le militaire d’une « division du travail » plus gratifiante pour lui. Le thème de la « concordance » de Rebecca Schiff traduit par exemple cette nouvelle forme de coopération. Parallèlement la civilianisation

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de certains chefs militaires au pouvoir pourrait exprimer une sorte de « kémalisation » des régimes s’ouvrant progressivement à la démocratie. Mais cette voie est étroite et c’est là que l’étude très fine du cas congolais que propose Anicet Kounougous est particulièrement intéressante car elle révèle tous les écueils qui peuvent s’opposer à une telle progression : partant des origines des forces armées congolaises, l’étude montre comment les interventions des militaires en politique, aux différentes étapes de l’évolution du système politique congolais, quelle que soit la nature de leurs motivations, n’ont jamais réussi ni à surmonter les difficultés économiques ni à faire progresser la démocratie, du moins jusqu’à la période actuelle dont le bilan devra à son tour être dressé. Enfin l’évolution du Congo Brazzaville permet aussi de s’interroger sur la nature et la portée des politiques africaines de la France et aujourd’hui de l’Europe. Du discours de Brazzaville du Général de Gaulle au discours de Dakar du Président Sarkozy en passant par le discours de La Baule du Président Mitterrand, on observe d’inquiétantes variations et beaucoup d’incertitudes sur la cohérence et la continuité du discours post-colonial et des politiques qui en ont résulté. Les réactions africaines sont aussi instructives ainsi que les conséquences que ces politiques ont entraînées sur les dynamiques des régimes africains. Sur tous ces points, l’étude d’Anicet Kounougous se garde bien de s’engager pour l’avenir mais en démontant minutieusement tous les ressorts des multiples péripéties qui ont, en longue période, animé les difficiles relations des gouvernants civils et des chefs militaires, elle permet de comprendre la complexité de la vie politique congolaise. Alliant une connaissance intime du milieu que lui confèrent ses origines congolaises à la réflexion sereine de l’universitaire français qui prend bien soin de garder ses distances, Anicet Kounougous nous propose un bilan synthétique de cinquante ans d’histoire qui permettra à son lecteur de se forger une opinion personnelle sur les chances de la stabilisation qui paraît s’esquisser, à condition que les acteurs, civils comme militaires,

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sachent éviter les écueils du passé dont il a pu dresser une éclairante cartographie. Jean-Pierre Marichy Professeur émérite à l’Institut d’Études Politiques de Toulouse.

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INTRODUCTION Dans tous les pays, industrialisés ou en développement, l'armée tient une place et joue un rôle important dans la société1. Non seulement elle est détentrice par excellence de la force, mais en outre elle est par essence un corps fortement structuré et organisé. Cela est particulièrement visible en Afrique subsaharienne où les forces armées commencent à peser de tout leur poids à partir des années 1960. L'observation des faits et des événements montre que le continent africain est le siège d'une situation politique, économique et sociale relativement instable. Depuis l'indépendance, rares sont les régimes qui sont parvenus à conduire leur pays sur la voie du développement politique et économique. Les forces politiques en présence n'ont pas réussi à mettre en place des alternatives valables de gouvernement. Elles ont ainsi perdu très rapidement le support public qu'elles avaient acquis au titre de leaders de la lutte pour l'indépendance. L'exercice normal du pouvoir s'avérant impossible pour de multiples raisons2, les dirigeants africains cherchent alors à masquer leur carence par une agressivité permanente qui se traduit par une intensification du contrôle politique uniquement fondé sur l'utilisation de la force. À une autorité politique légitimée par ses accomplissements socio-économiques et par un certain consensus social, se substitue alors une autorité dont la légitimité est à base de coercition. Ainsi à travers tout le continent africain, les institutions à caractère démocratique libéral perdent une grande part de leur signification. Les journaux, par exemple, lorsqu'ils ne sont pas dissous, sont l'objet d'une censure sévère ou sont totalement dépouillés de
1 Seuls quelques pays comme l'Ile Maurice et le Costa Rica ne disposent pas d'armées mais uniquement de forces paramilitaires. 2 Martin (M-L.), La militarisation des systèmes politiques africains. Une tentative d'interprétation, Naaman, Sherbrooke, Québec, Canada, 1976, p.48.

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leurs fonctions d'information et de sensibilisation des citoyens africains. C'est le cas également, dans un autre domaine, des syndicats, dans leurs fonctions de revendication et de défense des intérêts des travailleurs. Parallèlement au déclin des structures et des valeurs associées à l'idéologie démocratique, les organes de coercition tendent à se renforcer. Le contrôle des institutions pénitentiaires et celui de la police sont retirés de la compétence de l'autorité judiciaire et passent ainsi sous celle du pouvoir politique. De nouvelles organisations de coercition sont créées et les effectifs des forces armées et des forces de police sont augmentés. Mais devant l'ampleur de la tâche du maintien de l'ordre, les forces de police, techniquement chargées de cette fonction, ne peuvent en assumer seules le fardeau3. C'est principalement pour cette raison que l'armée est progressivement chargée du maintien de l'ordre et de la sécurité policière. Cependant, le recours aux forces armées n'est pas forcément couronné de succès. En effet, les missions de maintien de l'ordre requièrent des qualifications techniques ainsi qu'une parfaite connaissance du monde social. Or, la formation et l'instruction offertes dans les écoles militaires ou dans les casernes ne sont pas de nature à favoriser la vocation policière du militaire4.
3 Paradoxalement, l'impuissance de la police à contenir la vague de violence (criminalité, gangstérisme, délinquance juvénile…) dans certaines régions de l'Afrique, favorise la renaissance de vieilles formes de justice sociale et privée à base de violence, en contradiction avec les méthodes modernes de contrôle de la déviance. Ainsi, pour pallier les carences de la police, la population se mobilise en brigade de vigilance ou d'autodéfense, arrête et élimine elle-même tous ceux qui lui paraissent suspects, contribuant à alourdir un peu plus le climat de déviance sociale. 4 C'est l'une des raisons pour lesquelles les unités militaires africaines, qui dans la tradition coloniale jouent le rôle de force de police, sont à partir des années cinquante remplacées par de véritables forces de police. Nous le verrons plus tard, les régimes issus de l'indépendance réinvestiront l'armée du pouvoir policier sans bien réaliser les conséquences qu'allait avoir une telle opération.

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Car l'emploi systématique des forces armées par le pouvoir politique peut s'avérer un calcul risqué et dangereux. Peu préparés à ce genre de mission, les militaires peuvent subir des échecs parfois graves créant chez eux un sentiment d'humiliation et de frustration propice peut-être à l'amorce d'un climat de contestation voire de révolte. Ces nouvelles fonctions peuvent donc constituer une source de tension intra organisationnelle parce que celles-ci ne sont pas compatibles avec le type de mission que les militaires sont chargés de remplir en temps normal. Les frustrations provoquées par l'utilisation de la force armée à des tâches de sécurité policière apparaissent de différentes manières. En général, les militaires répriment difficilement leur mépris pour de telles missions, qu'ils considèrent comme dégradantes pour le prestige de l'organisation militaire. L'armée est au-dessus de la politique. D'ailleurs, dans la culture et la tradition militaires, la conduite de la guerre est la seule mission de l'armée ; le contrôle et la répression interne sont quant à eux du ressort des forces de police avec lesquelles, on l'a dit, les militaires refusent d'être associés. D'autre part, ce type de situation où l'armée est employée par les gouvernants pour des missions de sécurité intérieure, indique une légitimité politique en voie de détérioration puisque visiblement la capacité des autorités à maintenir normalement l'ordre public est en défaut. Les militaires prennent alors conscience de l'importance considérable du rôle qu'ils jouent. Autrement dit, ils se rendent compte que la protection du système politique ne dépend plus que d'eux seuls, que l'armée est le seul recours, l'unique source de la survie des chefs d'État. À la limite, l'armée se présente comme le partenaire exclusif du gouvernement, il n'existe aucune structure opposable à son action. Il ne saurait en être autrement car elle est la seule institution organisée à qui la coercition ne peut s'appliquer. Elle est aussi consciente de l'extrême vulnérabilité des responsables politiques, ce qui les place dans une situation très précaire. Aristide Zolberg écrit à ce propos : "Paradoxalement

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alors, les leaders recourent à la force quand le pouvoir et la légitimité ont échoué ; mais l'utilisation de la coercition dans le but d'asseoir l'autorité des leaders, soulève à nouveau le problème de leur légitimité dans l'esprit de ceux à qui cette mission est confiée"5. Ainsi, les détenteurs du pouvoir en Afrique, contraints de recourir à la coercition, sont par conséquent dépendants des institutions qui en ont le contrôle et en assurent la manipulation. Ils s'exposent alors directement aux demandes et aux revendications de ces organismes. Celles-ci étant d'autant plus actives et fréquentes que le rôle joué par les forces armées dans le cadre du système politique est une source de tensions internes. Dans ces conditions, l'armée est le cœur et l'axe du pouvoir d'État. Elle est le noyau originel autour duquel se construit l'État africain, l'épine dorsale de la Nation, le vecteur du projet national. C'est dire l'importance décisive du rôle politique de l'armée en Afrique. Instrument principal du pouvoir d'État, elle est l'une de ses composantes essentielles. Plus même, dans la plupart des pays africains, pouvoir d'État et armée sont confondus et on assiste simultanément à la construction de l'État et à la constitution d'une classe dominante. L'État est alors le support de cette classe et l'instrument qu'elle utilise pour essayer de réaliser, à long terme, son hégémonie. Comme le défend à juste titre Mustapha Benchenane : "La problématique de l'armée et la problématique du pouvoir politique sont indissociables [...] Il n'est donc pas possible de séparer la théorie de l'armée de la théorie de l’État"6. D'autre part, que ce soit en Afrique ou ailleurs, l'armée, appareil d'État, remplit aussi un rôle d'appareil idéologique

5 Zolberg (A-R.), "Military Intervention in New States of Tropical Africa : Elements of Comparative Analysis", p.80, dans Bienen (H.) (ed.), Military Intervenes : Case Studies in Political Development, New York, Russell Sage Foundation, 1968. 6 Benchenane (M.), Les armées africaines, Paris, Publisud, 1983, p.11.

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d'État. En effet, par le biais de la conscription, elle diffuse l'idéologie officielle. Selon la façon dont on appréhende le problème, elle peut être considérée soit comme une école de civisme, un instrument de politisation de la jeunesse et du renforcement de sa conscience nationale, une pépinière de cadres révolutionnaires, soit au contraire, comme une structure de répression, de dépersonnalisation et de nivellement des consciences. La vague des coups d'État militaires qui sape les fragiles remparts des institutions civiles africaines7, affecte très profondément la géographie sociopolitique de l'Afrique subsaharienne. Elle vient rappeler, à contre courant de certains auteurs8, que ces putschs n'épargnent pratiquement aucun pays en Afrique9, que l'armée demeure une donnée cardinale de la vie politique. À la suite de l'Amérique latine, du Moyen-Orient et de certaines régions du Sud-est asiatique, l'Afrique noire devient en quelques années à peine un continent largement militarisé. D'une façon ou d'une autre, les armées africaines, telles qu'elles se présentent aujourd'hui restent très largement marquées par l'empreinte coloniale. Pour étudier les fondements politiques et militaires de ces forces armées c'est-à-dire leurs origines et leur nature, il convient d'analyser la façon dont le nouvel État africain accède à l'indépendance. Autrement dit, c'est en général la nature de l'État qui détermine la nature de l'armée10.

7 Pabanel (J-P.), Les coups d'État militaires en Afrique noire, Paris, L'Harmattan, 1984, p.182. 8 Gutteridge (W-E.), Military Institutions and Power in the New States, Londres, Pall Mall Press, 1965, pp.143-144; Spiro (H.), "The Military in SubSaharan Africa", dans Mac Williams (W.C) (ed.), Garrisons and Government, San Francisco, Chandler, 1967, p.264. 9 Corpière (M.), "L'Afrique noire à l'heure des putschs", Preuves, Juin 1966. 10 Il faut cependant préciser que parfois l'armée précède l'État. C'est le cas des pays qui se libèrent grâce à une lutte armée de libération nationale. En Algérie par exemple, l'Armée de Libération Nationale (ALN) permet la renaissance de l'État algérien après l'indépendance acquise en 1962.

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L'accession des pays africains à la souveraineté se fait selon des modalités diverses : - à l'issue d'une lutte armée de libération nationale, - dans le cadre d'une "opération de délestage" pour la puissance coloniale, - ou encore après une lutte purement politique. C'est le cas de la majorité des États de l'Afrique subsaharienne où l'indépendance est octroyée. Dans ces pays, il y a une amorce de contestation, un embryon de mouvement national. La dynamique du processus de prise de conscience est stoppée par l'octroi d'une indépendance fictive. Les nouveaux États héritent à la fois de la classe politique de l'époque coloniale, dont certains membres font partie du personnel politique de la Métropole11 et de l'armée coloniale à travers les soldats d'origine africaine qui servent dans l'armée française. L'armée dans ces États est le plus souvent un simple prolongement de l'armée coloniale car l'État créé est lui-même l'héritier direct de l'État colonial. Benchenane parle à ce propos "d'État compradore, prolongement de l'État colonial" et "d'armée compradore, [qui] joue, à peu de chose près le même rôle que l'armée coloniale, c'est-à-dire un rôle de répression"12. Étudier l'Armée dans la vie politique au Congo Brazzaville13 suppose que l'on définisse au préalable les caractéristiques de cette institution en particulier les spécificités des militaires congolais ainsi que les raisons pour lesquelles j'ai choisi d'analyser ce pays. L'Armée, dans son acception générale, regroupe l’ensemble des forces militaires (terrestres, aériennes, maritimes)

11 On peut citer Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Félix Houphouët-Boigny de la Côte d'Ivoire ou encore Jean-Félix Tchicaya du Congo. 12 Benchenane (M.), Les armées africaines, op.cit., p.21. 13 Pour éviter toute confusion avec son voisin de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre), je parlerai dans cet ouvrage du Congo, du MoyenCongo, du Congo Brazzaville ou de la République du Congo.

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dont la mission principale est la défense du territoire, la protection de l’État et de ses habitants. S'agissant de l'Afrique, deux observations préalables sont nécessaires : - la première pose la question fondamentale de savoir si les armées africaines sont véritablement des armées nationales. En effet, dans beaucoup de pays (Burundi, Rwanda, Tchad, Togo,…) l'armée n'échappe pas à la configuration ethno régionale. La plupart des prétoriens, c'est-à-dire des militaires qui la composent, sont originaires de la même région, du même clan voire de la même tribu. Plutôt que de parler d'une armée nationale, il vaudrait mieux, dans ces conditions, évoquer une armée ethnique ou tribale acquise au pouvoir en place et au service du seul chef de l'État ; - la seconde observation porte sur les relations souvent tumultueuses entre forces civiles (Parti, Milice) et forces militaires. Dès l'accession à la souveraineté, les dirigeants africains s’attachent à créer des institutions capables, à leurs yeux, d'assurer aux nouveaux États des fondements à la fois solides et modernes, grâce à des institutions aptes à réaliser l'unité nationale, à promouvoir et à accélérer le développement économique tout en sauvegardant l'indépendance nationale face aux appétits des grandes puissances. Le Parti est alors considéré comme l'instrument privilégié au service de l'intégration nationale et de la construction d'un État moderne. Il est aussi perçu comme le meilleur creuset destiné à forger l'unité de toutes les ethnies et de toutes les composantes sociales de la nation. Pour la plupart des leaders africains, l'Armée et la Milice concourent au même titre que le Parti au but assigné à l'État, à savoir forger l'unité nationale, contribuer à hâter le développement économique et défendre l'indépendance nationale. Toutefois, conçu comme l'institution dirigeante, le centre moteur et l'instrument de contrôle de la vie nationale, le Parti est placé au-dessus de la pyramide étatique.

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Les autres institutions lui sont subordonnées. Mieux, dans cette conception de l'organisation de la vie nationale, l'Armée et la Milice ne sont que des organes d'exécution, des instruments au service du Parti, celui-ci étant à la fois la clef de voûte, le cœur et le cerveau autour duquel gravite toute la vie du pays. Même si le Parti est censé représenter l'échelon suprême, les dirigeants politiques gardent l'œil ouvert sur l'Armée. Ils se méfient de celle-ci, car d'une part, l'Armée est la seule force organisée, structurée, disciplinée, disposant d'armes et de munitions, et d'autre part, les militaires ne sont pas toujours d'accord avec les décisions du Parti. Ils sont même considérés comme une force d'opposition latente qui peut devenir fort menaçante. Enfin, elle conserve encore, aux yeux des Africains, une image négative, celle d'une force associée à l'administration coloniale dans la répression des mouvements nationalistes. Aussi, pour contrebalancer voire neutraliser celle-ci, les leaders politiques ne se contentent plus de la simple mobilisation du Parti et de ses militants. Prenant soudain conscience de leur faiblesse face à leurs armées, les présidents africains se mettent immédiatement à la recherche de "remparts et de boucliers" destinés à protéger efficacement leurs régimes. C'est ainsi qu'ils font appel aux "milices populaires" chargées d'une triple mission : assurer le maintien de l'ordre aux côtés de la police, dans les villes comme dans les campagnes, surveiller l'armée et, en cas de nécessité, s'opposer totalement à celle-ci. C'est précisément ce qui se passe dans un certain nombre de pays africains (Bénin, Guinée, Mali,…) et en particulier au Congo Brazzaville. La milice du président Massamba-Débat (1963-1968), le Corps national de la défense civile, est surtout conçue comme une force paramilitaire capable d'écarter toute menace de coup d'État venant de l'armée. Plusieurs considérations me conduisent à choisir l'étude du Congo Brazzaville. Tout d’abord, le Congo est l'un des pays qui a été le plus sensible à la violence politique et à l'activisme des militaires depuis son accession à l'indépendance, le 15 août

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1960. Ce pays est le premier et le seul État d'Afrique centrale à avoir proclamé haut et fort son adhésion au marxisme-léninisme en 1969, marquant ainsi sa différence par une rupture idéologique avec son ancien "protecteur", la France. Je tenterai d'analyser les fondements de cette spécificité et de savoir pourquoi les Congolais optent, en définitive, pour l'instauration du socialisme. Ensuite, l'armée congolaise occupe de 1968 à 1992 les plus hautes fonctions étatiques. Son rôle et sa place dans la société sont si considérables que l’institution militaire domine entièrement la vie politique congolaise. En témoigne l'histoire de ce pays qui est en permanence marquée par une culture de la violence où la politique "dévore" ses propres enfants. Les quatre décennies d’indépendance de l’ancienne colonie française d’Afrique centrale sont effectivement fort agitées. Cinq des sept chefs d’État sont écartés du pouvoir par la force : Youlou en août 1963, Massamba-Débat en septembre 1968, Ngouabi en mars 1977, Yhombi Opango en février 1979 et Lissouba en octobre 1997. Si le premier Président de la République du Congo, Fulbert Youlou, chassé du pouvoir par des manifestations de rue, meurt en exil à Madrid en mai 1972, après s’être enfui clandestinement du Congo en 1965, deux de ses successeurs décèdent tragiquement : Marien Ngouabi assassiné dans des conditions jamais convenablement éclaircies et Alphonse Massamba-Débat exécuté quelques jours plus tard. Enfin, la République du Congo participe dès 1991, comme tant d'autres pays (Bénin, Mali, Niger,…) à "l'aventure démocratique". Non sans heurts, non sans difficultés, elle vit une transition démocratique qui porte au pouvoir une personnalité politique civile, Pascal Lissouba (1992-1997) sans pour autant empêcher le retour par la force d'un pouvoir militaire incarné par le général Denis Sassou Nguesso qui, aujourd'hui encore, n'a nullement l'intention de partir. J'essaierai d'interpréter et de comprendre pourquoi la greffe démocratique n'a pas pu s'enraciner dans ce pays. Après avoir analysé, dans une première partie, la genèse de l'armée congolaise à travers ses origines (Chapitre I) et ses

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missions (Chapitre II), j'examinerai, dans une deuxième partie, les conditions de la prise du pouvoir (Chapitre III), puis de l'exercice du pouvoir par les militaires congolais à partir de 1968 (Chapitre IV). J'aborderai ensuite dans une troisième partie, l'armée confrontée au processus de démocratisation du régime au début des années 1990 (Chapitre V) et sa réaction face à ce changement majeur (Chapitre VI). Enfin, une quatrième partie traitant du bilan de la gestion prétorienne mettra en lumière l'exercice désastreux du pouvoir par les militaires congolais durant toutes ces décennies (Chapitre VII) sans oublier leur rôle et leur responsabilité dans l'échec du processus démocratique (Chapitre VIII).

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