L'armée et la ville en France

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Plus perméable aux attaques ennemies du fait de l'accroissement des réseaux de communication, la France met en place une stratégie défensive dans laquelle la ville occupe une place névralgique. Les aspects militaires sont intégrés à l'aménagement du territoire et aux transformations urbanistiques. C'est l'armée qui garantit le maintient de l'ordre dans des villes secouées par les tensions politiques et sociales. La présence militaire entraîne également de nouveaux types de sociabilité, les officiers devenant plus nombreux au sein des élites urbaines, et les soldats plus proches des préoccupations populaires.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296201538
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L' Armée et la ville en France
1815-1870

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de I'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Karine RIVIERE-DE FRANCO, La communication électorale en Grande-Bretagne, 2008.

Dieter GEMBICKI, Clio au XVIIf siècle. Voltaire, Montesquieu
et autres disciples, 2008. Laurent BOSCHER, Histoire des prisonniers politiques. 17921848. Le châtiment des vaincus, 2008. Hugues COCARD, L'ordre de la Merci en France, 2007 Claude HARTMANN, Charles-Hélion, 2007. Robert CHANTIN, Parcours singuliers de communistes résistants de Saône-et-Loire, 2007. Christophe-Luc ROBIN, Les hommes politiques du Libournais de Decazes à Luquot, 2007. Hugues MOUCKAGA, Vivre et mourir à Rome et dans le Monde Romain, 2007. Janine OLMI, Oser la parité syndicale, 2007. Jean-Claude DELORME, Marie-Claude GENET-DELACROIX et Jean-Michel LENIAUD, Reconstruction, restauration, mise en valeur. Historicisme et modernité du patrimoine européen aux xIX: et U siècle, 2007. Gavin BOWD, Le Dernier Communard. Adrien Lejeune, 2007. David MATAIX, L'Europe des révolutions nationales 1940-42, 2006. Paul TIRAND, Émile DIGEON (1822 - 1894). L'itinéraire singulier d'un communard, 2006.

Hugues MOUCKAGA, La Rome ancienne, fr siècle avoJ.-C. fr

s. ap. J. -C., 2006.

Carole Espinosa

L'Armée

et la ville en France
1815-1870

De la seconde Restauration à la veille du conflit franco-prussien

Préface de Jules Maurin

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

2008 75005 Paris

http://www.Iibrairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05931-3 EAN : 9782296059313

A Antoinette, Julio et Thierry

PREFACE
L'ouvrage de Carole Espinosa traite d'un thème peu ou pas abordé pour cette période du XIXe siècle. Il comble un vide tout en ouvrant de nouvelles perspectives. Après une introduction qui présente l'actualité du sujet et son ampleur géographique, thématique et chronologique, et qui justifie le choix des villes étudiées, l'ouvrage se présente en trois grandes parties équilibrées. La première traite du système défensif et de la ville qui garde aux yeux du ministère de la Guerre et du Génie, l'arme en charge de sa conception et de sa réalisation, une grande importance stratégique, importance différenciée selon qu'il s'agit de Paris et de Lyon, ou des villes assurant la défense avancée, plus proche des frontières terrestres, des Pyrénées aux Alpes et au Jura et plus encore du nord et du nord-est. Le rôle de la cité dans la défense côtière n'est pas oublié et les pages consacrées à Cherbourg, Rochefort, Lorient, Brest, sont du plus grand intérêt. Au plan national, l'enjeu est bien la défense de la capitale, Paris, et cette défense doit s'articuler autour d'un système défensif cohérent. Mais la recherche de cette cohérence se heurte aux impératifs du développement de la ville, défendu par les municipalités qui recherchent pour leur cité une bonne desserte en voies de communications, et un cadre urbain assaini, embelli et attrayant. La deuxième partie aborde les rapports entre civils et militaires au sein de l'espace urbain, rapports faits d'affrontements et de collaboration. Civils et militaires s'affrontent à propos des remparts, des fortifications, des entrepôts militaires dangereux comme ceux abritant les poudres. Ils collaborent en revanche plus volontiers dans le cadre de l'aménagement, notamment de «l'haussmanisation », l'ouverture au cœur même des cités de ces grandes voies, ces pénétrantes si utiles pour la circulation, l'aération de la ville mais aussi pour le maintien de l'ordre. Ils collaborent aussi plus encore et plus souvent pour la construction, l'aménagement des casernes, des places d'armes, des polygones, des arsenaux. Dans la troisième partie, l'auteur aborde la question de l'armée dans la ville: armée suspecte parfois d'être acquise à la « subversion» bonapartiste ou libérale, armée garante de l'ordre public face aux troubles sociaux ou politiques, armée source de développement économique à cause de ses investissements, de ses garnisons même si les effectifs de celle-ci sont alors limités numériquement, armée impliquée dans la sociabilité urbaine. Et Carole Espinosa de s'interroger si fmalernent, par ses facteurs et ses fonctions multiples et parfois contradictoires, l'armée dans la ville ne contribuait pas à l'émergence progressive du sentiment national, de l'appartenance à une nation.

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L'ouvrage parfaitement construit, élaboré, nuancé, s'appuie sur une documentation vaste et variée, composée d'ouvrages et de dossiers d'archives particulièrement nombreux: ceux du Génie au SHAT, ceux du Service historique de la Marine à Vincennes, à Cherbourg, à Toulon, ceux des dépôts de huit départements (Hérault, Bas-Rhin, Pas-de-Calais, Pyrénées-Atlantiques, Pyrénées Orientales, Morbihan, Isère, Gironde) et Bayonne, Brest, Cherbourg, Grenoble, Lorient, Perpignan de huit villes (, Strasbourg et Toulon). Mieux encore, Carole Espinosa a su prendre le meilleur, à la Bibliothèque Nationale, du département des cartes et plans, malgré les difficultés d'échelle et de chronologie. Elle présente à titre d'exemple et par la cartographie, l'armée dans la ville et son influence urbanistique. En outre, le livre est illustré par des cartes, plans, gravures ou des documents imprimés. Il sera très utile aux historiens du premier XlXe siècle, à ceux qui s'intéressent à l'histoire urbaine comme aux spécialistes d'histoire militaire. Mais au-delà, sa clarté de présentation permet sa lecture par tout public éclairé s'intéressant à l'histoire générale de la France. Cette étude solide, parfaitement argumentée, comble un vide dans l'historiographie. Elle montre comment, avec la présence militaire, la ville compte bien sûr pour appréhender la défense de la France, mais aussi dans l'homogénéisation progressive du territoire et dans les progrès de l'unité nationale.

Jules MAURIN Professeur histoire contemporaine Université Montpellier nI

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INTRODUCTION

De 1815 à 1870, les relations entre l'armée et la ville contribuent à la grandeur de la Nation, à une époque de gestation du sentiment national et de recherche d'un régime politique stable. En effet, ces années sont caractérisées en France par deux crises révolutionnaires, des tâtonnements dans la mise en place d'un régime politique stable et de profondes transformations économiques, socio-culturelles, religieuses et internationales, qui marquent l'affirmation et le renforcement progressif de l'EtatNation, ainsi que la timide émergence du sentiment national, qui trouve son accomplissement sous la IIIème République. Le sentiment national et l'édification de l'Etat-Nation s'enracinent lentement en milieu urbain et l'armée en devient l'un des principaux vecteurs, au travers des relations privilégiées qu'elle tisse avec les citoyens dans la ville: «C'est par l'armée que les éléments sociaux aujourd 'hui divisés s'uniront intimement. C'est par elle que la fusion s'opérera [...J L'armée sera le moule d'où sortira la société de l'avenir».l Ainsi les liens entre l'armée et la ville s'édifient à différentes échelles, afin de parfaire l'œuvre de cohésion nationale. Au sein de l'espace national, les villes deviennent des «pôles» structurants du territoire, à partir desquels s'organisent de vastes réseaux de communications. Elles font l'objet aussi de vastes travaux d'aménagements: la construction de nouveaux bâtiments publics, l'édification de monuments, la réfection de la voirie ou encore la mise en place de systèmes d'adduction d'eau. Rénovée, agrandie et embellie, la ville devient un espace de modernité qui suscite aussi l'intérêt du Ministère de la Guerre. Dans le cadre d'un tenitoire devenu plus perméable aux attaques ennemies, du fait de l'accroissement des réseaux de communications, notamment du chemin de fer, une nouvelle stratégie défensive est conçue dans laquelle la ville occupe une place névralgique.

1

GIRARDET

R., La société militaire de 1815 à nos jours,

éd. Pernn,

1998, plI 3 (propos tenus en 1822

par le Capitaine DURAND, militaire aux idées saint-simoniennes, dans son ouvrage Des tendances pacifiques de la société européenne et du rôle des armées dans l'avenir. )

Il

De sorte que les militaires interviennent de plus en plus étroitement dans les opérations d'aménagement du territoire, au même titre que les autorités civiles. Des interventions conjointes, parfois contradictoires, mais qui contribuent toutes au processus d'homogénéisation de l'espace national. Les aspects militaires sont aussi pris en compte au sein des politiques de transformations urbanistiques ébauchées par les villes, avec la nécessité d'établir des conventions entre la ville et l'armée. Des accords, obtenus le plus souvent au prix de diverses frictions et d'âpres négociations pour un partage consensuel de l'espace urbain entre les deux autorités. Intégrés dans des villes, en constante mutation et en proie à des violences armées, générées par les tensions politiques et sociales, elles-mêmes résultats des mutations économiques, les officiers et hommes de troupes y assurent la sûreté publique, tout en participant aux nouvelles formes de sociabilités urbaines en cours d'élaboration. Comment au travers de l'importance stratégique accordée par le Ministère de la Guerre aux villes dans le système défensif du territoire et par la présence multiforme des garnisons dans le tissu urbain, l'armée contribua-t-elle à l'édification et au renforcement de l'Etat-Nation, dans une période marquée par de nombreuses tourmentes politiques et difficultés socio-économiques? Des interrogations qui trouvent aujourd'hui leur pertinence au regard des liens nouveaux que l'armée tente de tisser avec les citoyens, suite à la suspension de la conscription par la loi du 28 octobre 1997 et à la professionnalisation de ses forces militaires, et qui suscitent un intérêt nouveau dans les milieux de la recherche universitaire. Dans sa démarche, l'historien est mû par sa passion de comprendre, qui nécessite la prise en compte complexe de la dialectique unissant le présent et le passé. En cela, tout objet d'étude possède implicitement et explicitement une très forte fonction politique, répond à des préoccupations parfois contemporaines et offte une clé supplémentaire de lecture du temps présent, tout en tentant de donner des éléments d'explication et d'éclairage du passé. De ce fait, dans ce constant va-et-vient entre le passé et le présent, les liens étroits qui unissent au XIXème siècle l'armée et la ville retrouvent aujourd'hui une forte actualité et une dimension civique majeure.

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La suspension de la conscription par la loi du 28 octobre 1997 sur la réforme du service national met fin à l'un des seuls moments forts où le citoyen s'associait à la défense de la Nation, pour laisser la place à l'émergence d'une armée professionnalisée. Cette professionnalisation des armées a généré le risque d'un effacement progressif de la figure du soldat de l'espace social et civique. Par ailleurs, elle a vu naître la crainte qu'un fossé ne se creuse entre les sociétés civiles et les forces armées. Aujourd'hui, afin de réactiver et de maintenir en éveil constant «l'esprit de défense» : «le maintien des liens entre les forces armées et la Nation est une priorité du ministère de la défense [...J »2. En effet, les pouvoirs publics ont mis en œuvre une vision renouvelée des liens unissant la Nation à la Défense, dans le cadre des nouveaux enjeux internationaux et européens qui s'élaborent dans un monde en recomposition. Un monde où les échelles diverses d'identification citoyen s'emboîtent; de l'espace-monde à l'espace local. et d'implication du

C'est l'espace local, et notamment celui de la ville qui fut choisi par le Ministère de la Défense pour accroître et réaffirmer les liens Armée-Nation, pour favoriser les relations de proximité. Le Ministère de la Défense réinsère donc l'armée au sein du tissu urbain et amorce une politique de coopération avec tous les acteurs de la ville. Une ville au sein de laquelle l'armée, par sa présence et ses diverses manifestations, a pour mission de recréer des liens plus étroits avec le citoyen. Ainsi en 2001, le Ministère de la Défense invite par l'intermédiaire du corps préfectoral «les conseils municipaux à procéder à la désignation de correspondants de défense en leur sein»3, dans le but de développer les relations entre la société civile et les militaires afm de répondre «au besoin de proximité et d'information exprimé par nos concitoyens»4 notamment à l'égard des activités de défense et de la JAPD.

2 Citation extraite d'une lettre de Madame Michèle ALLIOT-MARIE, des correspondants de défense en date du 24/10/2002. http://defense.gouv.fr/actualités/publications!defactu/n138/dossier.htm 3 Ibid, note 2.
4

ministre de la défense à l'intention

.

Ibid.

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L'armée réinstalle ses locaux en ville, comme à Béziers sur l'avenue Jean Moulin où en 2001, la Marine Nationale ouvre des bureaux de recrutement et un centre d'information sur les carrières militaires. Outre la réactivation de «l'esprit de défense», l'objectif aujourd'hui de ce regain d'implication des militaires dans le tissu urbain est d'expliciter les nouvelles missions de l'armée et de procéder à des campagnes de recrutement pour la création d'une armée professionnelle. Pour mener à bien cette mission, l'armée s'expose au cœur de la ville, ouvre les portes de ses casernes et mène des campagnes de sensibilisation auprès des citadins. En mai 2001, la gendarmerie de l'Hérault fit pendant deux jours en plein cœur de la ville de Montpellier, place de la Comédie, une démonstration des diverses possibilités de métiers offerts par le corps de la gendarmerie nationale. Les 22 et 23 juin 2002, la garnison de Lyon, et notamment le premier régiment de marine, ouvrit ses portes proposant des explications sur les divers équipements militaires, des démonstrations statiques du matériel, ainsi que des activités ludiques pour les enfants, comme des promenades à cheval ou des baptêmes de l'aw. Les premières «Rencontres Nation-Défense», furent organisées du 24 avril au Il mai 2003, dans plus de cent villes de France. Des rencontres axées sur des manifestations interarmées, comme celle organisée à Toulouse le 9 mai au soir sur la place du Capitole. Durant ces journées, les citoyens eurent le loisir de satisfaire leur curiosité en flânant dans de nombreux sites ou bases militaires «plus de 6000 visiteurs purent ainsi à Lille visiter la Citadelle le 10 mai, alors que Colmar fit visiter sa base aérienne et à Cherbourg plus de 450 personnes visitèrent la frégate le Germinal à quaj»6. De plus, afin de rendre l'armée plus visible et surtout plus lisible aux yeux des citoyens, la Défense a dressé des partenariats importants avec divers acteurs, et en premier lieu le monde éducatif, notamment par des collaborations ébauchées entre l'IHEDN et l'Éducation nationale dans le cadre de la mise en œuvre des trinômes académiques, mais aussi par l'introduction dans les programmes d'éducation civique et d'histoire de 3ème, l'enseignement des principes de l'organisation de la défense nationale.

5 Informations 6lnformations

tirées de la Revue Terre Magazine, mai-juin 2002 n° 134. extraites du site Internet: httpl/www.defense.gouv.

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Une question à nouveau étudiée avec des problématiques plus complexes en ECJS en classe de 1ère, à travers le thème de l'exercice de la citoyenneté et des devoirs du citoyen et en Histoire dans les nouveaux programmes de terminale, qui entreront en vigueur à la rentrée 2004-2005 par les questions sur les enjeux européens depuis 1989 et la place de la France dans le monde. Deux sujets qui invitent à réfléchir sur la mise en œuvre d'une politique de sécurité et de défense commune, sur la détermination à construire une Europe de la défense et sur les nouvelles missions qui incombent aujourd'hui à l'armée française dans le monde. La défense de la patrie reste donc l'un des devoirs majeurs du citoyen. Dans le cadre de la professionnalisation des armées, le Ministère a institué la Journée d'Appel à la Préparation à la Défense Nationale, qui se donne pour objectif de sensibiliser les futurs citoyens à la nécessaire protection de la Nation, en les aidant à mieux appréhender les défis du temps présent, tout en leur faisant connaître les différents métiers proposés au sein des forces armées. Resserrer les liens entre l'Année et la Nation, passe aussi par une politique de valorisation du patrimoine militaire, dont s'occupe la Direction de la Mémoire du patrimoine et des archives (DMPA) créée en novembre 1999. Outre sa participation aux grandes manifestations culturelles, comme les journées du patrimoine, cette division a en charge «la politique de mémoire des guerres et des conflits contemporains [...) la politique domaniale et immobilière [...) (elle) traite les dossiers concernant l'aménagement du territoire, le logement, les monuments historiques et les lieux de mémoires>/. Par un travail conjoint avec les différents acteurs régionaux, départementaux, municipaux et les associations, la DMP A met en place «des territoires de mémoire» formés de pôles et de chemins de mémoire valorisant le patrimoine emblématique de l'armée ou de l'histoire militaire et créant ainsi des «périples touristiques à travers l'histoire de France (qui) prennent appui sur le patrimoine que sont les forts, les citadelles, les musées militaires, etc. [.. .), mais également les hauts lieux de mémoire, les mémoriaux et les nécropoles qui s'intègreront dans les visites [...]»8.. Ainsi le fort de la Roule, construit en 1853 sur ordre de Napoléon III à Cherbourg, fut reconverti en Musée de la Libération dès 1954. Cet espace muséographique fut entièrement rénové en 1994 à l'occasion du 50ème anniversaire du D-Day. Il est conçu en vertu de la dialectique du passage de l'ombre à la lumière, de l'occupation à la libération.
8

Site Internet: http/ldéfense.gouv.fr/histoire/dpma Citation extraite d'un article de la Revue Armée d'Aujourd'hui, n° 262, p 31-32 : Entretien Solange APIK directrice de la mémoire, du patrimoine et des archives.

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de Mme

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A Grenoble, il est possible de visiter le Musée de la Résistance et de la Déportation. Ce dernier établi, primitivement dans le bâtiment où naquit Stendhal au 14 de la rue J-J Rousseau, fut transféré en 1988 dans un bâtiment de la rue Hébert. Il offre un parcours muséographique original où, aux évènements nationaux se mêle l'histoire de l'Isère, de la ville de Grenoble, de ses habitants et du Dauphiné pendant la seconde guerre mondiale. Dans les grands arsenaux de marine comme Brest et Toulon, il est aussi possible de visiter les musées de la Marine et l'arsenal (sauf en cas de réactivation des mesures Vigipirate). Même utilisé à des fins civiles, le patrimoine militaire dans la ville se trouve valorisé en tant que partie intégrante d'un héritage du passé et d'une histoire commune, comme la Bastille de Grenoble. Edifié en 1822, selon les directives d'Haxo, cet ancien site militaire fortifié constitue un espace rétrocédé aux grenoblois, qui y ont déjà installé le musée du Dauphinois et le site universitaire du Rabot. La municipalité souhaite aujourd'hui impulser de nouveaux axes d'aménagement pour mettre en valeur le site afm de transformer l'image de la ville de Grenoble, « nous voulons faire la démonstration que Grenoble sait concilier les contraintes de l'urbanisme et les exigences de la qualité de vie )/. En 2004, il est envisagé de parfaire la construction d'un musée exposant le rôle et l'action des troupes de montagne, pour lequel la ville a obtenu le soutien de l'armée, et dont il était déjà possible en août 2003 de visiter l'exposition permanente et gratuite. D'autres projets pour cette année 2004 sont prévus, comme la création d'une salle polyvalente aménagée dans l'ancienne poudrière, destinée à accueillir
diverses expositions, concerts ou festivals
10.

Ainsi, ces représentations du passé, porteuses d'identification et d'identité, permettent aux citoyens de se rattacher à des repères consensuels autour de certains éléments de leur passé et participent à l'ébauche de leur futur en renforçant la cohésion de la Nation, tout en créant de nouveaux référentiels identitaires valables au-delà de l'espace national. A travers l'aménagement de la Bastille, c'est la place de Grenoble sur la frontière européenne des Alpes qui se trouve mise en valeur, par les liens transfrontaliers qui peuvent se tisser avec nos voisins.

9

Informations extraites du journallocal~ les nouvelles de Grenoble~ mars 2003 (propos du maire de la ville Michel DESTOT p 29 (site internet de la ville de Grenoble: http//ville-Grenoble.fr)
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Ibid.

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Ce rôle du patrimoine militaire rendu plus accessible et permettant le rapprochement des citoyens et de l'armée dans la ville, est un aspect non perceptible dans les interrelations se nouant entre la ville, ses habitants et la guerre au XIXème siècle. Même si le terme de «patrimoine» pour le XIXème siècle est anachronique, on assiste cependant au développement de la notion de monument historique, au milieu du siècle, et ce dès 1842 avec la création de la caisse des monuments historiques, dont la direction revient alors à l'écrivain Prosper Mérimée. S'il est d'emblée nécessaire de souligner les ruptures et changements, existant entre le XIXème siècle et notre époque contemporaine, certaines analogies peuvent être soulignées, ce qui rend son actualité au sujet. En 1815, après une longue période de conflits, la figure du soldat et de l'officier réintègre le quotidien des citadins, une réintégration parfois difficile pour des soldats, qui s'étaient absentés de l'espace social de la ville durant les guerres napoléoniennes. L'image et la représentation du soldat majoritairement discréditées aux yeux des citoyens en 1815 retrouvent, progressivement, par divers moyens, le respect et la gratitude à la veille de 1870. Célébrée en ville pour ses faits d'armes, rendue visible par ses revues et divers exercices militaires, l'armée devient progressivement l'incarnation de la Nation et l'un des vecteurs majeurs du patriotisme en créant chez les civils un esprit de défense pour la gloire et la grandeur de la France. C'est durant cette période que se tissent de manière étroite les liens unissant l'armée à la Nation, des liens qui s'affmnent ensuite sous la mème République et perdurent par la mise en place de la conscription obligatoire et universelle par la loi du 21 mars 1905, même si l'idée de Nation en armes remonte à la Révolution et à la période de la Convention. Le XIXème est donc une période de construction de l'esprit de défense, parallèle à l'émergence du sentiment national et à l'affirmation de l'Etat-Nation, alors que le XXIème siècle constitue une époque de réactivation et de remodelage de ce même esprit, dans un contexte où l'Etat-Nation est remis en question. Aujourd'hui, l'évolution géopolitique, religieuse, socio-économique, technique et culturelle du monde amène l'armée à remplir de nouvelles missions. Des missions au sein desquelles, elle réinvestit, comme au XIXème siècle l'espace de la ville pour y maintenir la sûreté intérieure.

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A notre époque post-nucléaire, dans certaines régions du monde où l'État demeure une structure faiblement ancrée, où les bases de la démocratie restent fragiles, émergent de multiples conflits internes générant des guerres civiles. Des guerres au sein desquelles les villes redeviennent le cœur névralgique des combats, des cibles à conquérir, qui font le plus souvent l'objet de bombardements. Ainsi, l'idée de combat urbain fait désormais une apparition plus criante sur le devant de la scène. Dans les guerres qui ont ensanglanté l'ex-Yougoslavie, n'a-t-on pas vu réapparaître les combats de rue en plein cœur des villes, comme à Sarajevo les villes du Kosovo n'ont-elles pas été sujettes aux bombardements de l'armée serbe? La réactivation du conflit israélo-palestinien aujourd'hui n'a-t-il pas pour théâtre les villes, cibles des attentats extrémistes, de la reprise de l'Intifada, ou enjeux de pouvoir dans le cadre des colonies juives placées sur le tenitoire de l'Autorité palestinienne? Les États qui ne sont pas tiraillés par des dissensions internes, où la démocratie est solidement ancrée, comme dans l'Union Européenne ou en Amérique du Nord, doivent désormais faire face à de nouvelles menaces transnationales, en particulier le terrorisme, dont les principales cibles se localisent en ville, comme l'illustrent les tragiques attentats du Il septembre 2001 contre les Twins Towers et ceux plus récents du Il mars 2004 à Madrid. Face à cette nouvelle configuration géopolitique, le rôle de l'armée s'est considérablement diversifié. Outre ses prérogatives de défense des frontières, l'armée aujourd'hui en France intervient pour remplir de nouvelles missions de maintien de l'ordre et de la paix lors des conflits extérieurs, assumées majoritairement dans le cadre d'institutions internationales comme l'ONU. Elle a aussi pour charge d'aider les pays touchés par des guerres civiles ou des catastrophes naturelles, à se reconstruire. De nouvelles actions et missions que l'armée mène conjointement avec les civils. Le «retour au calme» partiel au Kosovo a été obtenu par la mise en œuvre de la FORPRONU, au sein de laquelle, l'armée française est intervenue pour des missions de médiation et de reconstruction dans le cadre des actions civilomilitaires. Face aux menaces terroristes, les gouvernements tentent de mettre en œuvre des politiques de sécurité intérieure, au sein desquelles l'armée retrouve une place de choix et collabore étroitement avec les forces de police.

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Ces menaces «invisibles» ont donc réactivé la collaboration entre les militaires et la police en France: «le plan Vigipirate, par exemple, voit la réapparition de patrouilles mixtes composées de militaires et de policiers comme au XVlllème siècle»l1. Au XIXème, il incombe aussi de plus en plus à l'armée d'intervenir pour maintenir l'ordre interne des villes, afm de gérer les troubles générés par les manifestations politiques ou sociales, notamment lors des évènements, comme ceux de février 1848. Une mission qu'elle exerce parfois avec une certaine réticence. En effet, beaucoup d'officiers se plient difficilement à l'obligation de participer au maintien de l'ordre: «Faire le métier d'agent de police ou de gendarme (leur) répugne [...] »12. Une fonction de surveillance intérieure, qu'elle effectue en collaboration avec les forces de la police locale au sein de l'enceinte urbaine, parfois avec des difficultés et une certaine concurrence. Aujourd'hui ce retour de l'armée comme agent de maintien de l'ordre provoque diverses interrogations: «Doit-on demander aux armées d'intervenir dans les banlieues? [...] cette question récurrente renvoie en fait à une interrogation plus profonde sur l'utilisation des armées en temps de paix et sur la spécificité militaire [...]»13. Dans un tout autre contexte, c'est à une semblable interrogation que se livraient certains officiers après la fin des guerres napoléoniennes et le rétablissement de la paix. Un questionnement qui amena le capitaine Pagézy de Bourdéliac à réfléchir sur les nouvelles missions éducatives que doit remplir l'armée, dont les effectifs sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, sont peu mobilisés au combat. Une réflexion qu'il développe dès 1822 dans son ouvrage De l'emploi des loisirs du soldat français en temps de paix14. Ainsi, au travers de ces enjeux civiques, politiques et culturels contemporains, les interrelations entre la ville et l'armée de 1815 à 1870 conservent leur pertinence et deviennent aujourd'hui un des centres d'intérêt de la recherche universitaire.

11 Résumé des Actes d'un colloque des Champs de mars de juin 2002, Université de Rennes 2 : 2èmes rencontres sciences sociales et défense (La nouvelle armée: panorama des connaissances), site internet: p 2.17 http://wwwc2sd.sga.défense.gouv.ft, 12 SERMAN W., Les officiers français dans la Nation (1848-1914), collection historique, Aubier, 281 p, citation p 45-46. 13 Ibid., note Il. 14

Ouvrage cité dans l'ouvrage

de Raoul GIRARDET,

note 1, p 113.

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Ainsi, le récent colloque qui s'est tenu en mai 2004 à l'université de Charles de Gaulle, Lille ln, à l'initiative du centre de recherche sur l'histoire de l'Europe du Nord-ouest (CRHEN-O)-Équipe Espaces et cultures de la ville, aborda le sujet de [farmée et [a ville dans [fEurope du Nord et du Nord-Ouest duXVlème à 191415. La recherche universitaire oriente ses travaux sur le sujet, en privilégiant non plus seulement les aspects défensifs et les données architecturales ayant trait aux fortificationsl6, mais en développant de nouveaux axes d'études, valorisant les aspects économiques et les approches socio-culturelles des relations entre la ville et l'armée. Dans l'ouvrage la Ville et la Guerre, A. Picon, ancien polytechnicien, docteur en histoire et enseignant à l'École des Ponts et Chaussées, précise l'objet de cette vaste étude: cerner les interrelations entre la ville et l'armée sur le temps long, de l'Antiquité à nos jours, en s'appuyant sur l'exemple de la France. Cependant, les ouvrages de synthèse sur les rapports entre la ville et la guerre, envisagés sous ses angles nouveaux demeurent peu nombreux.17 Si l'ensemble des contributions à ce livre insiste sur les relations entre les deux entités d'un point de vue défensifs, il n'en est pas moins fait une analyse de l'impact de la présence militaire sur la société et l'économie urbainel9.
15 Colloque organisé série de conférences

par l'Université de Lille III et l'Université de Louvain, les 5-6 et 7 mai 2004. Une se déroulèrent autour de quatre principaux axes: a) la construction militaire dans

l' espace urb~ b) les relations civilo-militaires, c) le pouvoir municipal et l'armée, d) le rôle économique de l'armée. 16 De multiples ouvrages de qualité furent publiés sur l'art des fortifications en particulier ceux de : HOGGS I., Fortification, histoire mondiale de J'architecture militaire, Paris~ 1983. BLANCHARD A., Vauban, Fayard, Paris, 1996, 682 p. BLANCHARD A., Les ingénieurs du roi de Louis XIV à Louis XVI .étude du corps des fortifications, thèse de lettres, Paris, 1976, en 6 volumes. F AUCHERRE. N, Places fortes et Bastions du pouvoir, éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1991, 115 p. L'ensemble des comptesrendus de la Revue de l'Association Vauban. 17 La ville et la Guerre, ouvrage collectif sous la direction de PICON A., éd. de l'imprimeur, 1996,237 p. La Guerre et la ville à travers /es âges, Cycle de conférences 1997-1998, Centre d'études d'histoire de la défense, ADDIM, Ministère de la défense, 1999,233 p.
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Ibid. Sur les aspects défensifs et l'édification de la Nation (noter la contribution de J-P ADAM (p 20-

38) sur « défense des villes ou défense de l'Empire. L'architecture militaire à l'époque romaine »._Pour l'époque médiévale, C COR VIS 1ER présente un panorama de « la ville médiévale et sa défense (IXèmeXIIIème) » (p 38-54). Nicolas FAUCHERRRE poursuit l'étude de ces relations entre la ville et la guerre du XIV ème siècle à la mise en place de la politique du « pré carré» de Louis XIV : contribution p 64-88 intitulée « Des villes libres au pré carré. Génèse de l'Etat monarchique en France »)
19

Ibid. Sur les aspects défensifs et les relations civilo-militaires : L'analyse apportée par Martine

ACERRAdans sa contribution sur les «villes-ports, villes-arsenaux_» (p 122-146) qui nous décrit avec finesse la spécificité des villes-port et des villes-arsenaux d~Ancien Régime, comme les lieux où se tissent des liens étroits mais aussi antagonistes entre la société militaire et la société civile.

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La présence de l'armée exerça, par ailleurs un impact indéniable dans l'unification du territoire et l'émergence progressive de l'État Nation qui s'affirme dès le XIXème siècle. A. Picon et M. Barros nous exposent les liens unissant la ville et la guerre dans ce XIXème siècle marqué à la fois par l'affirmation des Nations, mais aussi par un rapide processus d'industrialisation, accompagné par une croissance urbaine spectaculaire et d'importantes transformations socio-économiques. L'échec de la grande armée napoléonienne conduit à la mise en place d'un nouveau système défensif dans lequel les liens entre le territoire, la ville et la «défense nationale» sont très ténus. Les aspects défensifs sont à cette période intégrés aux grandes logiques d'aménagement du territoire, comme le développement des réseaux de communication ou les projets urbanistiques. Cette empreinte de la Guerre dans l'espace urbain se caractérise aussi par le développement du casernement. Malgré les litiges avec les autorités municipales, la caserne, symbole de l'Armée, demeure un élément de prospérité économique et de stabilité pour la ville. Des villes, en proie à des tensions sociales et politiques, qui sont devenues le lieu d'expression de la violence armée, symbolisée par les barricades et les multiples combats de rue de 1830 et 1848. Des combats urbains étudiés dans l'ouvrage collectif: la Guerre et la ville à travers les âges, où seule la contribution d' H. Robert nous livre une analyse de ces derniers à travers l'exemple de la ville de Paris au XIXème siècle20. Outre ces deux ouvrages de synthèse, la plupart des livres et thèses abordant les liens entre la ville et l'armée au XIXème siècle sont des monographies qui mettent essentiellement l'accent sur l'étude des aspects défensifs des villes21. Si la présence militaire par ses aspects architecturaux (fortifications, bâtiments de casernement, citadelle.. .) est à envisager, le sujet nous invite aujourd'hui à saisir la singularité et l'originalité des liens entre la ville et l'armée à travers le prisme des données économiques, politiques et socio..culturelles, qui agissent en étroite complémentarité.
20 La Guerre et la ville à travers les âges, Cycle de conférences 1997-19987 Centre d'études d'histoire la défense, ADDIM, Ministère de la défense, 1999, 233 p. La contribution de H ROBERT P 171-215 « Paris et la Guerre au XIXème siècle» expose les interrelations entre ces deux entités à partir plusieurs aspects: les propositions de mise en défense de la capitale au XIXème siècle, les logiques combat urbain et des banicades durant les révolutions de 1830 et 1848.
21

de sur de du

Thèse de P HEURTEL sur les fortifications de Paris au XIXème siècle et celle de M METTEYde Lyon pendant la première moitié du XIXème siècle, soutenue en

BUNEVOD sur les fortifications octobre 1997.

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La consultation du fichier central des thèses permet de constater que peu de travaux sont aujourd'hui engagés sur cette voie, même si des chantiers d'investigation s' ouvrent22. Certains ouvrages abordent cependant les relations complexes entre la ville et la société militaire, à travers l'étude d'une garnison. C'est le cas de l' œuvre magistrale entreprise par le général P. Denis sur la garnison de Metz de 1552 à nos jours. Dans cet ouvrage en plusieurs volumes, l'auteur consacre son troisième tome à l'étude de la garnison de Metz de 1815 à 1870. Il débute ses propos par une analyse autocentrée sur l'aspect militaire en nous fournissant des informations sur l'organisation du commandement militaire, les armes savantes, les unités en garnison et les divers services comme l'intendance ou l'hôpital d'instruction de la ville. Il poursuit par la mise en lumière des liens qui se sont tissés entre la population messine et sa garnison. Des interrelations où les sentiments de répulsion se mêlent à ceux d'admiration, où les conflits et heurts s'entrecroisent avec une intense politique de coopération et de consensus. Une étude qu'il achève enfin avec brio par l'analyse de l'impact des grands évènements nationaux sur la garnison messine, notamment par les crises politiques majeures de 1830,1848 et 1870. Ce sujet nous permet aussi de percevoir les relations ville-armée à plusieurs échelles et sur plusieurs plans distincts, qui s'entremêlent. Ainsi les travaux concernant l'évolution et le fonctionnement de la société militaire sont nécessaires pour expliciter les relations parfois tendues entre les civils et les militaires. Envisagé comme groupe social, l'armée possède une structure sociale très hétérogène avec des rites et des codes très complexes23.

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La thèse de Christian LAMBART La présence militaire à Troyes (1814-1914) Politique locale, opinion et armée au XIXème siècle soutenue en janvier 1999, aborde les différentes facettes de la question. Elle insiste sur les interrelations entre les institutions municipales et le système militaire, tout en analysant dans la troisième partie la place du militaire dans la cité. Certaines thèses mettent en relation les deux entités que sont la ville et l'armée mais sur une période plus vaste que le XIXème siècle: la thèse réalisée par J-J HANRIOT sous la direction de Jean-Charles JAUFFRET à l'université de Montpellier III traite de Tarasco~ ville militaire de l'idée de caserne à l'histoire commune entre la ville et l'armée 1616-2000 et celle effectuée par LE BLANC F-Y sous la direction de Jacques REVEL à l'EHESS aborde l'Influence de la présence militaire sur la formation des communautés urbaines et des infrastructures d'aménagement du telTitoire en Aunis et dans le Saintonge: L'arsenal de Rochefort 1661-1926. 23 Sur cette question, il est possible de se référer à l'ouvrage pionnier de William SERMAN sut les officiers trançais dans la Nation de 1848 à 1914. Cette étude enrichissante peut être aisément complétée par l'ouvrage de synthèse rédigé par Raoul GIRARDET sur la société militaire de 1815 à nos jours, où l'auteur consacre l'un de ses chapitres à« l'armée dans la cité».

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Une vision complémentaire de ces relations entre le citoyen et la guerre peut être aussi cernée par la lecture d'ouvrages sur l'évolution de l'idée de conscription, son intégration progressive dans les mentalités et l'émergence «du soldat citoyen»24 car «une armée n'est vraiment nationale qu'autant que tous les citoyens sans exception et sans distinction de naissance, de fortune ou d'état, sont appelés au service militaire»25. Brasser les grands axes du sujet nécessite la mise en œuvre de différentes approches et problématiques en se gardant de toute tentative d'exhaustivité. Il s'inscrit par ailleurs dans une période où l'histoire de la France connaît d'importants tumultes et bouleversements économiques, sociaux et culturels. Et, il s'ancre dans un cadre géographique qui, à partir de 1815, et ce à différentes échelles, connaît d'importants remaniements. Ce serait une tâche de titan que de vouloir résumer ici plus d'un demi-siècle d'histoire politique, économique, sociale, religieuse, culturelle de la France.26Des évolutions qui constituent cependant le contexte historique à partir duquel il convient de s'interroger en privilégiant diverses approches tant sociologiques, historiques que géographiques afin de démontrer: En quoi ces différents bouleversements ont-ils pu avoir une influence sur les relations entre la ville et l'armée? Comment dans un cadre national et urbain en proie à un constant remodelage, l'armée a-t-elle contribué au renforcement de l'Etat-Nation en devenant progressivement l'un des vecteurs de diffusion d'un fort sentiment d'identification nationale? Les années 1815-1870 constituent en effet, une période charnière pour l'histoire de la France, mais aussi pour celle de l'Europe. Une phase de ruptures et de changements socio-économiques liés à l'essor de l'industrialisation, qui accompagne le développement de la société capitaliste et du monde ouvrier7.
24 Travaux d'Annie CREPIN : La conscription en débat ou le triple apprentissage de la Nation, de la citoyenneté, de la République, Coll. Histoire:> Artois Presses Université:> Arras:> 253 p. 25 Citation extraite du colloque international qui s'est tenu les 15 et 16 septembre 2000 IEP Aix en Provence et UMR 5609 du CNRS Montpellier ln ESID « le devoir de défense en Europe au XIXèmeXXème siècle» sous la direction de Jean-Charles JAUFFRET, éd. Économica 2002, propos extraits de la contribution d:> Annie CREPIN «citoyenneté, devoir de défense et service militaire en France au XIXème siècle» pIS. (Sources: archives parlementaires, tome 20, Chambre des députés, 17 janvier 1818 p 304).
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Des ouvragesd'histoire générale: les deux ouvragesde la Collection« Histoire de France», sous la

direction de Jean FA VIER, publiés chez Fayard en 1985 : celui de CARON Jean-Claude La France des patriotes 1851-1918 et celui de TULARD Jean les Révolutions 1789-1851. Ou encore les tomes 6,7, 8 et 9 de la Collection Histoire, publiés au Seuil et l'ouvrage publié par les Presses Universitaires de France en 1995 : BARJOT D., CHALINE J-P et ENCREVE A., La France au XIXème siècle (1814-1914). 27 Ouvrages d'Histoire générale précédemment cités et l'ouvrage classique dirigé par Fernand BRAUDEL et Emmanuel LABROUSSE Histoire économique et sociale de la France, Torne fil : l'avènement de l'âge industriel (1789-1880), Paris, PUF, 1976,371 p.

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Au cours de ces cinquante cinq années, la France se trouve prise au cœur de vastes tourmentes politiques. Tâtonnements, recherche d'un régime politique stable pour le pays, révolutions de 1830 puis 1848, émergence et progressive affirmation de l'Etat-Nation, sont autant de caractéristiques qui marquent l'histoire et le paysage politique &ançais28. De 1815 à 1870, le pays voit se succéder trois types de régimes politiques: Les Monarchies censitaires jusqu'en 1848 avec un essai manqué de retour à une forme plus absolutiste sous Charles x. - La Seconde République dont la longévité fut éphémère (1848-1852) - Le Second Empire (1852-1870) sous la direction Napoléon III, neveu de Napoléon 1er. Une période largement marquée dans la première moitié du XIXème siècle par deux sursauts révolutionnaires, celui de 1830 et de 1848, qui se déroulèrent dans un cadre urbain où la barricade symbolise à la fois la colère populaire et son héroïque résistance. Une barricade qui marque l'ère des combats urbains contre les forces de l'ordre, incarnées à la fois par la police et la troupe. Des combats, où les unités militaires s'allièrent parfois aux insurgés, au grand déplaisir de leurs supérieurs. La banicade, reflet de l'âge romantique, nourrit les mythes des soulèvements spontanés, faisant ainsi des grandes villes des espaces d'où peuvent jaillir de multiples dangers et tensions. Une vision qui n'est pas sans conséquence pour la réflexion militaire et l'aménagement de la ville dans la seconde moitié du XIXème siècle29. Des militaires doivent désormais y assurer une mission de maintien de l'ordre et de sûreté publique. Un rôle qu'ils ont des difficultés à accomplir, certains d'entre eux partageant parfois les mêmes préoccupations que les insurgés30.

-

28 Voir note 26. 29 Sur cette question de l'émergence des banicades=, qui consacrent les villes comme le théâtre des violences et des troubles à l'ordre public, deux ouvrages sont très utiles. La Guerre et la ville à travers les âges, Cycle de conférences 1997-1998, Centre d'études d'histoire de la défense, ADDIM, Ministère de la défense, 1999, 233 p. Et surto~ l'ensemble des contributions au colloque organisé les 17, 18 et 19 mai 1995 par le centre de recherches en histoire du XIXème siècle, la Société d'histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXème siècle sur le thème de la Barricade, sous la direction de CORBIN AJain et MA YEUR Jean-Marie. 30 Ibid., note 12.

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Il est donc intéressant de se pencher sur l'attitude de l'armée en ces diverses périodes de troubles qui affectèrent principalement les villes: Quelles oscillations connut le rôle de maintien de l'ordre public rempli par l'armée dans la ville de 1815 à 1870 ? Comment les autorités de la Guerre réagirentelles face aux désobéissances ponctuelles de certains militaires? Les relations tissées entre les municipalités et les autorités militaires des places de guerre se placent aussi au cœur du sujet. Des relations faites de tensions mais aussi d' étroites collaborations,perceptibles au travers des enjeux liés à la mise en œuvre des politiques d'urbanisme et à la construction de réseaux de communication au sein de l'espace urbain. Deux thèmes où les intérêts de défense heurtent parfois ceux de la croissance urbaine et de l'amélioration des conditions de vie des citadins. Les heurts s'expliquent souvent par une appréhension différenciée du

territoire, de la part de chaque acteur de son aménagement, comme l'armée, les
municipalités, les citoyens, l'Etat ou encore les compagnies de chemins de fer. Ainsi les décisions d'aménager et de modifier l'espace urbain font l'objet d'incessantes tractations, où les soucis de conciliation et de modernité restent toutefois prédominants. Les efforts des gouvernements successifs portèrent sur les investissements dans les infrastructures de base: routes, canaux et chemins de fefI. Dans ce domaine, l'intervention majeurs: a) assurer, par l'intermédiaire des communications, l'ordre public et la maîtrise du temtoire, ce qui rejoint les préoccupations des militaires. b) favoriser l'expansion économique en accélérant les courants des échanges, même si la France adopta en 1816, un régime douanier très protectionniste. de l'Etat fut sensible avec deux buts

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Sur le développement des réseaux de communications, il existe une bibliographie importante_; mais des
L 'Histoire du chemin defer en France (1740-1883), partie p 171 à 418) et celui publié par les presses de élaboré par REVERDY G., les routes en France au cette question.

ouvrages de synthèse comme le livre de CARON F., Fayard, Paris, 1997, 700 P (notamment la deuxième l'école nationale des ponts et Chaussées en 1993, et XIXème siècle suffisent à cerner les grands enjeux de

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Durant les dix premières années de l'Empire, la modernisation du pays, ébauchée sous le régime de juillet, se poursuit. Les chemins de fer deviennent l'un des secteurs clés de l'économie vers lequel se tourne une grande partie des investissements. Les besoins financiers de la croissance suscitent aussi une révolution bancaire, avec l'essor des banques d'affaires, telle que le Crédit Mobilier des frères Pereire. Si, sous le Second Empire, le développement des réseaux de communications permit une unification croissante des marchés et un désenclavement partiel des campagnes, c'est aux villes que Napoléon ill accorda une attention toute particulière en accélérant les grands travaux d'urbanisme, notamment à Paris. Plusieurs motifs guident cette orientation politique:

- économiques: les activités du bâtiment sont des moteurs de soutien à l'emploi et à la croissance - politiques et stratégiques: percer de grandes avenues en plein cœur des cités permet de réprimer plus facilement les mouvements insurrectionnels et embellit la ville, soulignant ainsi toute la grandeur du régime - sociaux: axés sur un souci hygiéniste visant à réduire l'insalubrité dans les grandes villes et améliorer les conditions de vie des ouvriers.
Une politique d'urbanisme mise en œuvre pour Paris par le préfet de la Seine, le Baron Haussmann, de 1853 à 1870, et qui fit bien des émules dans les villes de province comme Bordeaux, Marseille ou encore Montpellier et Sète32. Loin de s'opposer systématiquement aux aménagements de la ville, l'armée contribua parfois à la mise en place de certains projets. Des actions d'aménagement en ville, qu'elle opère aussi par la mise en place de ses propres chantiers, comme la construction de nouveaux espaces de casernement. Confronter dans le cadre d'un travail cartographique, ces chantiers militaires dans la ville aux travaux d'urbanisme entrepris par la municipalité, permet de cerner si l'accroissement éventuel ou la rétractation du bâti militaire freine le développement de l'espace urbain ou l'influence.

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Informations extraites de la collection « histoire des villes » aux éditions Privat comme l 'Histoire d£ la ville de Montpellier, sous la direction de CHOL VY A., éd. Privat, Toulouse, 1984, 434 p ou Histoire de la ville de Marseille, sous la direction de BARATIER E., éd. Privat, Toulouse, 1973,512 p. 26

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Au-delà des bâtiments militaires, les fortifications et les contraintes liées aux servitudes exercent, elles aussi une emprise plus ou moins forte sur l'aménagement de la ville, perceptible au travers des procès judiciaires opposant les municipalités ou les particuliers au Ministère de la Défense pour la délimitation de certaines parcelles de terrains dans la ville. Les différents modes d'appropriation de l'espace de la ville par la Guerre se doublent par ailleurs d'un quadrillage étroit du tissu urbain. En effet, visible dans la pierre, la présence militaire dans la Cité s'effectue aussi par le quadrillage des rues, mis en place pendant les patrouilles diurnes ou nocturnes, par les postes de garde stationnés aux portes des fortifications ou lors des revues organisées pour les grandes occasions festives. Des fêtes qui possèdent une forte fonction d'intégration, à laquelle l'armée participe par ses parades dans les rues. De sorte que la fête dans la ville regroupe tous les acteurs de la vie urbaine, et marque à cette échelle d'analyse l'unité en marche de la Nation. Afin de mener ses travaux de réparation des fortifications ou de construction de nouveaux quartiers de casernement, le Ministère de la Guerre fait aussi appel aux entreprises publiques. Une contribution qui suscite une double interrogation autour du rôle économique de l'armée en ville: Cette imprégnation militaire dans la ville, est-elle un facteur de dynamisme stimulant le tissu économique local ou au contraire présente-t-elle plus d'entraves que de bénéfices au développement économique des villes? L'analyse des procès-verbaux d'adjudications et des documents administratifs relatifs aux fiais de casernement comparés au produit de l'octroi payé par les armées, permet en partie de juger du poids économique des garnisons dans la ville. Une analyse rendue possible grâce à l'outil statistique et informatique, qui donne une traduction graphique de données chiffrées contenues dans les registres sur les frais de casernement ou dans les liasses administratives de procès-verbaux sur les adjudications. Ce travail établit l'origine géographique des adjudicataires et mesure l'impact des commandes militaires sur le tissu économique local. En plus de leur implication économique, les militaires s'intègrent progressivement aux espaces de sociabilité de la ville aux côtés des citadins. Ainsi, ils fréquentent de manière plus ou moins assidue les théâtres, les banquets, les bals ou les guinguettes et se livrent souvent à la grande « fureur» de leurs supérieurs aux <<tentationsde la chair» par la ftéquentation des prostituées.

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Les loisirs des militaires dans la cité varient en fonction de leur origine sociale. Si les plaisirs de la danse sont partagés par l'ensemble de l'armée, les hommes de troupes fréquentent plutôt les guinguettes, alors que leurs officiers sont invités aux bals organisés par la municipalité ou la préfecture. La prise en considération des variables sociales est obligatoire dans cette étude des relations entre les militaires et les citadins~ groupe social très hétérogène composé entre autres des élites locales majoritairement bourgeoises et du peuple, ensemble lui-même très disparate. Par ailleurs, la majorité des garnisons présentes dans les villes n'en sont pas originaires. Cette politique du Ministère de la Guerre concourt donc au brassage géographique des populations, lequel doit permettre une homogénéisation du territoire national, afin de gommer les sentiments d'appartenance régionaux ou provinciaux. La diminution de la durée de stationnement est aussi caractéristique de la présence militaire en ville. Celle-ci découle d'une volonté politique visant à éviter une coexistence trop étroite avec les populations, qui peut freiner la capacité d'intervention des soldats en cas de troubles intérieurs. Cette mobilité a pour effet de rendre le militaire interchangeable aux yeux des citadins, une interchangeabilité qui permit aussi progressivement aux forces armées d'incarner la Nation. Cependant l'imbrication du soldat dans le tissu social de la ville ne s'effectue pas sans heurts avec les civils. Des frictions quotidiennes marquent le vécu de la population citadine avec les soldats de leur garnison, des tensions néanmoins mêlées d'un sentiment d'admiration et empruntes de fierté. Si l'échelle du territoire urbain est pertinente pour privilégier une approche sociale, économique et culturelle du sujet à travers les relations nouées entre l'armée, les populations, la municipalité et les autres acteurs de la vie citadine comme les ingénieurs des Ponts et Chaussées, elle doit être complétée par une approche nationale à l'échelle de l'ensemble du territoire, où émergent à partir de 1818 de nouvelles conceptions défensives. Pour mener à bien cette étude, il fallait choisir des villes: mais lesquelles? Et selon quels critères?

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À l'échelle nationale, l'étude des deux grandes agglomérations de Paris et de Lyon dans le système défensif du territoire s'avère incontournable, deux villes que j'ai décidé cependant d'exclure de mon champ d'investigation pour une étude à l'échelle locale, car à elles seules elles peuvent donner lieu sur ce sujet à d'importantes monographies. J'ai porté mes choix sur certaines grandes places de guerre qui devaient concourir à la défense de Paris et de Lyon. La consultation des mémoires de défense du territoire me permit de sélectionner des places, de première ou de seconde classe dans certaines zones frontalières, ayant obtenu les faveurs plus ou moins régulières du Ministère de la guerre pendant cette période, comme les villes de Grenoble, Toulon, Strasbourg, Cherbourg, Brest, Lorient, Bayonne et Arras. Armée de ces diverses interrogations découlant de la lecture des divers ouvrages référencés en bibliographie, la consultation et le dépouillement des sources vint compléter mes recherches et mes réflexions. «Les archives sont des documents poussiéreux. [...] Elles sont produites par des hommes d'action qui ont besoin de traces écrites pour se souvenir de ce qui s'est passé. Autrement dit c'est d'abord un instrument de gouvernement [...] Une fois que les gouvernements n'ont pas besoin de ces papiers, ils les versent dans un bureau de classement. Ensuite les archivistes font un travail formidable en dressant des catalogues. [...] c'est à partir du moment où les catalogues sont établis qu'apparait une troisième catégorie: les historiens [...]»33. L'analyse donnée par J-B DuroselIe nous invite à opérer un regard critique sur les sources qui se doivent d'être étudiées comme des documents construits selon une codification spécifique, qui répond à des objectifs précis. L'expérience du DEA par l'étude du même sujet dans le cadre du département de l'Hérault avait révélé l'extrême éparpillement des sources, leur caractère souvent répétitif et les criantes lacunes pour certaines années, qui rendaient une approche comparative difficile à mettre en œuvre. Ce sujet portant sur l'ensemble du territoire, les fonds d'archives étaient dissémmés aux quatre coins du pays. J'écrivis dans un premier temps aux différents services de conservation, pour obtenir un premier inventaire des fonds à la fois sur les affaires militaires, mais aussi sur les questions relatives à l'hygiène, à la police urbaine, aux tètes, afin d'opérer un classement sommaire.
33«

Article du Monde de septembre
GREILSAMER L.

1994 », entretien

avec Jean-Baptiste

DUROSELLE

propos recueillis

par le journaliste

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Cette démarche, plus ou moins fructueuse selon les services, contribua à l'élaboration d'un inventaire thématique pour ma recherche, afm d'éviter toute dispersion. La mise en chantier de la thèse pouvait donc commencer. Les archives du service historique de l'armée de terre (SHA T) permettent de cerner le poids des relations villes/armée dans le cadre de la mise en place d'un nouveau système de défense du territoire à partir de 1818. Mais les liens civilomilitaires sont quasiment absents de ces sources, à l'exception de quelques allusions perceptibles au détour de certains mémoires militaires. Deux fonds ont ici retenu mon attention: le fonds des archives du Génie (série V) et celui des mémoires militaires (série 1 M). Conçus par la Guerre, dans une logique défensive et offensive, ces mémoires peuvent être appréhendés comme des outils d'analyse utiles à la perception des variations de conceptions du territoire, dans le cadre des nouvelles logiques défensives qui replacent la ville comme un élément clé du système de défense. Si ces mémoires insistent avant tout sur les moyens de mise en défense de la ville, ils n'omettent pas, même si ce point est évoqué de manière très brève, de souligner l'importance du facteur humain et des ressources de l'arrière-pays nécessaires pour une éventuelle guerre de siège. Ces mémoires sont classés par zones-frontières, différents départements qu'elles incluent. subdivisées entre les

Ces vastes exposés rédigés par les officiers du Génie possèdent un intérêt avant tout stratégique. Très détaillés, ils abordent, outre des considérations proprement militaires concernant les places fortes de la région, des aspects aussi divers que la géographie physique du département, son histoire, son économie et ses habitants, et s'avèrent donc d'une grande utilité pour cerner au plus près certains traits d'histoire locale. Mais leur principale limite est avant tout d'ordre chronologique, les mémoires et reconnaissances de cette série 1 M concernent pour plus de 95 % d'entre eux, la période 1821 à 1850, d'où d'importantes lacunes pour les débuts de la Seconde Restauration (ce qui peut s'expliquer par la réorganisation de l'armée à cette époque) et surtout pour la période du Second Empire.

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Comme outils de travail, ils ont cependant pour avantage de resituer le département dans un ensemble géographique défensif beaucoup plus vaste au sein duquel le poids stratégique d'un département s'articule avec celui de ses voisins. Cette articulation permet, en partie, de cerner des bribes de mise en œuvre de systèmes défensifs régionaux, comme celui des Pyrénées. Certains mémoires concernent plus particulièrement les places fortes mais avec une très grande disparité de contenu, ce qui rend l'étude comparative de l'évolution d'une même place de guerre à diverses époques, très ardue. L'étude du poids défensif de la portion du littoral méditerranéen centré sur le département de l'Hérault avec ses trois places fortes: Agde, Montpellier et Sète montre qu'il n'y a dans cette série qu'un mémoire par place, les deux premiers celui d'Agde et de Montpellier datent de 1824 sous la Restauration et celui de Cette de 1844 sous la Monarchie de Juillet. Les mémoires de la série 1M peuvent être complétés par la série V des archives du Génie et en particulier l'article 8 concernant les mémoires des places fortes. Cet article est divisé en plusieurs sections, dont la section 3. Celle-ci conserve pour chaque place forte des mémoires militaires, quelques plans et des rapports aux comités de fortifications sur les travaux à effectuer et les acquisitions de terrains. Ces mémoires s'intéressent surtout au système défensif de la place dont ils permettent de saisir l'organisation par la présentation sous forme descriptive des fortifications et de l'état des bâtiments militaires dont dispose la Guerre. Ils font aussi mention des éventuels travaux à mettre en oeuvre afm d'améliorer le système de défense urbain ou le bâti militaire" Leur présentation synthétique et descriptive est intéressante pour la recherche et contribue, à condition de posséder des mémoires d'une même place forte à différentes époques, à dresser l'évolution de la présence militaire dans la ville à travers ses bâtiments et d'en élaborer une cartographie en la croisant avec les plans des villes aux mêmes époques. Cependant cet intérêt premier s'estompe vite, car l'étude comparative est rarement réalisable, soit par manque d'informations sur une des périodes, soit par manque de ressources cartographiques. Cependant, une étude comparative a pu être menée pour la place forte de Bayonne, en examinant l'évolution de son système défensif de la Restauration jusqu'en 1865. L'étude sur l'évolution du bâti militaire n'a pas été rendue possible par manque de précisions sous la Restauration et le Second Empire, et par défaut de support cartographique adapté.

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Même si le SHAT dispose de documents des officiers du Génie sur les places de guerre maritimes, la consultation de certaines données sur les arsenaux de marine au SHM de Vincennes situé dans le château de Vincennes, puis aux SHM de Cherbourg, Brest, Lorient et Toulon est indispensable. Pour les arsenaux de marine, le transfert des fonds modernes des archives nationales au Service historique de la Marine à Vincennes en 2002 a facilité la consultation de certaines sources, dont l'inventaire détaillé, alors en cours d'élaboration~ était consultable uniquement à partir d'une base de données numériques disponible dans le service. Devant la multiplicité des sources, je me suis limitée à la consultation de certains dossiers de la série BB4 comprenant des mémoires généraux de défense des côtes et de la série DD2 relative aux travaux maritimes de certains arsenaux, et plus particulièrement certains dossiers relatifs au casernement, instructifs, mais qui ne concernent majoritairement que le casernement des militaires au sein même de l'arsenal. Ces archives de la marine ont été complétées par des documents des archives des services historiques de la marine de Cherbourg, Brest et Toulon, issus, tout particulièrement du fonds bibliographique et non du fonds archivistique, exceptés quelques plans et estampes. Ces sources militaires ont largement contribué à la rédaction de la première partie, alors que les fonds des archives municipales et départementales ont davantage guidé ma réflexion sur les deuxième et troisième parties du travail de recherche. Les archives départementales recèlent des ressources abondantes, mais parfois dispersées, ce qui rend difficile une vision globale. La série R concernant les affaires militaires des départements de l'Hérault, des Pyrénées-Orientales et des Pyrénées-Atlantiques ont été soigneusement classées par les conservateurs et permettent au chercheur d'avoir accès directement aux divers documents qui peuvent l'intéresser. Les villes de Montpellier et de Pau disposent en particulier d'un important fonds du Génie, conservé dans la série 10J pour les archives départementales des Pyrénées-Atlantiques. Ces fonds contiennent des règlements, des registres de correspondance et des registres comptables, ainsi que des dossiers sur les zones de servitudes et voies de communications situées dans les zones-frontières. De très nombreuses liasses concernent par ailleurs les terrains et bâtiments militaires.

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Les documents inclus dans ces liasses ont bien souvent un caractère répétitif (cahiers des charges, devis, mémoires sur les travaux de réparations ...), avec parfois peu de suivi chronologique. Dans le cas des archives de l'Hérault, toutes les villes sont souvent concernées, ce qui suppose un tri systématique. Outre ces fonds spécifiques, la série R aide aussi à mieux cerner l'empreinte militaire en ville, grâce aux documents sur l'administration militaire, conservés dans la sous-série 2 R. Celle-ci dispose de dossiers relatifs au casernement, classés eux aussi par ville, concernant en particulier les conventions passées entre les villes et le Ministère de la guerre, sur les terrains et bâtiments militaires, souvent à la source de bien des litiges. Quelques dossiers, incomplets, explicitent parfois les conventions passées entre la Guerre et les hôpitaux civils et traitent de contentieux relatifs au traitement des malades militaires. Mais ces sources sont bien souvent incomplètes, on ne dispose pas par exemple des résultats de certains procès entre les particuliers et la guerre. En outre, quelques récits trop ponctuels ou anecdotiques ne peuvent faire l'objet d'une analyse objective. Les archives relatives à l'intendance et l'emplacement des troupes (garnisons, logements, cantonnements, mouvements ...) soulignent divers aspects des relations entre la ville et la guerre, et notamment l'angle économique. La partie des archives ayant trait à l'intendance contient essentie Hement des dossiers d'adjudication des fournitures, des vivres et des fourrages, ainsi que des liasses consacrées aux fournitures pour l'armée. Des documents qui mettent en valeur le poids économique de l'armée dans la ville. Dans les autres services d'archives départementales, les fonds relatifs aux affaires militaires ne sont pas aussi complets. Dans l'Isère, dans les Pyrénées-Atlantiques, les seuls documents conservés dans la série R concernent la sous-série 1 R sur les registres de matricules qui ne touchent pas directement le sujet de mon travail. Aux archives du Bas-Rhin, les documents relatifs aux affaires militaires et notamment l'administration de la guerre, ne sont pas classés. Un inventaire plus que sommaire est toutefois disponible, à la consultation, en salle de lecture, et seule la série sur le recrutement militaire a donné lieu à une classification systématique.

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Pour cerner ce qui a trait au rôle de l'armée dans le maintien de l'ordre, honnis quelques documents éparpillés dans les archives du Génie, les rapports des préfets ou sous-préfets extraits de la série 1 M, sont très instructifs, mais il faut prendre en compte dans leur décryptage le fait que ces fonctionnaires soient des agents de l'État, représentants du pouvoir politique central, un rôle qui suscite parfois diverses interrogations quant à leur objectivité. Ces comptes-rendus préfectoraux peuvent être confrontés aux rapports de police, conservés dans la sous-série 3 M ou 4 M selon les archives. La série M diversement classée selon les services renferme aussi des documents (programmes, rapports...) concernant les fêtes organisées par le pouvoir en place. Ds permettent de percevoir l'organisation de la vie festive au sein de la ville, sa stricte réglementation, ainsi que l'orchestration politique des cérémonies festives auxquelles l'armée participe. Pour compléter cette série, les archives départementales de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales disposent de la sous-série 5 R sur la gendarmerie. Mais le fonds conservé au département est minime et concerne surtout la création de brigades, les nominations et mutations de gendarmes et les dossiers relatifs à l'envoi de certains détachements lors de troubles en ville, à l'occasion des foires par exemple. La soussérie 8 R sur «les périodes de guerre» des archives héraultaises permet de cerner la perception de l'armée en ville et l'émergence progressive du sentiment national. Les principales liasses concernent le Second Empire, car les engagements à l'extérieur ont été faibles de la Restauration aux débuts de la Seconde République. Ces séries contiennent surtout les rapports des maires sur les fêtes patriotiques organisées dans les villes en l'honneur des victoires de Napoléon III. Si ces divers documents permettent sans aucun doute de cerner un début de construction du nationalisme fiançais par la glorification de son armée, il est nécessaire d'en souligner les limites: Ces rapports illustrent-ils la fibre patriotique des citadins? Ou bien expriment-ils le loyalisme politique des édiles municipaux pour le régime impérial et pour l'Empereur Napoléon III ? Les deux sans doute. Tapageurs, toujours prompts à d'éventuels larcins, les militaires étaient souvent jugés pour leurs actes illégaux. Les différents chefs d'inculpation sont révélés par les rapports de police, aisément consultables dans certaines archives municipales, et les comptes-rendus des autorités militaires.
Afm de compléter le caractère souvent anecdotique des tensions quotidiennes entre civils et militaires, et tenter de vérifier le bien-fondé des propos tenus par l'ensemble des parties, une étude sur des jugements rendus en conseils de guerre était nécessaire.

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La première difficulté fut de trouver des fonds disponibles sur l'ensemble de la période. Seille la ville de Perpignan répondait à cette exigence, avec un fonds des jugements des conseils de guerre conservé aux Archives départementales de Gironde dans la série R. Ces fonds se composent des jugements des deux conseils de guerre dont disposait la division de Perpignan jusqu'en 1859, puis de ceux du conseil de guerre unique à partir de cette date. Ils se présentent sous la forme de liasses où chaque jugement daté et numéroté comprend les principaux chefs d'accusation et la peine prononcée. Au début du travail, mon objectif était d'étudier les jugements rendus pour des crimes commis envers les civils, en adoptant la méthode du sondage aléatoire, par l'étude d'un jugement sur cinq et en traitant ces données par la voie informatique. Mais la lecture des premiers jugements montrait qu'une grande partie des procès concernait les crimes des militaires envers l'armée. Deux catégories de classement émergèrent alors: les crimes commis à l'encontre de l'armée et ceux commis contre les civils. Des catégories qui furent affinées, et elles-mêmes subdivisées en sous-ensembles distinguant les vols, les actes d'insubordination ou de violences. Le «hasard» des recherches me permit aussi d'aborder ce pan de la question sur un temps plus court, celui de la Seconde République, pour les jugements du conseil de guerre de Grenoble de 1847 à 1851. Deux travaux à partir desquels j'ai émis des bribes d'hypothèses explicatives en tenant compte des réalités de I'histoire locale et des évènements nationaux. Pour mieux cerner les interactions de proximité qui lient le militaire au citadin-citoyen, en tenant compte des différences sociales internes à chaque groupe, les documents des archives municipales s'avèrent très précieux. Foisonnantes pour certaines, lacunaires pour d'autres, les sources des archives municipales ont le mérite de permettre au chercheur de cerner au plus près les relations qui unissent dans tous les domaines, l'armée à la ville. La majorité des fonds obéissent à un même classement, excepté celui de la municipalité de Strasbourg. La présence de l'armée par son bâti, ses casernes, les hôtels des autorités de la place, ainsi que par les divers terrains d'exercices dont elle dispose dans et hors de l'enceinte urbaine, sont autant de facettes que les archives municipales permettent de percevoir.

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Des aspects complétés par des documents relatifs aux aménagements, au poids des garnisons dans le tissu économique et social de la ville, aux servitudes militaires et aux fortifications. La conception de la ville close encore très présente dans l'esprit des militaires, se heurte bien souvent aux objectifs du conseil municipal, des habitants ou d'acteurs économiques comme les compagnies de chemin de fer, dont le souci est d'ouvrir la ville sur la modernité en la libérant du carcan des fortifications. La série 2 H sur les affaires militaires permet d'aborder l'ensemble de ces thèmes. Très riche en informations, elle comprend des éléments très disparates et une abondante correspondance sur tous les sujets éventuels de discordes: la discipline militaire, les servitudes, les trais de casernement et les adjudications, entre autres. Les archives municipales complètent donc les données concernant l'évolution du bâti militaire. Données qui peuvent être cartographiées afin de tenter de répondre à ces deux questions: la présence militaire en ville est-elle réellement envahissante? Et freine-t-elle les processus d'aménagements urbains? Pour mener à bien cette étude, un outil était nécessaire: les plans. Pour favoriser la comparaison, ces derniers devaient remplir certains critères d'échelle et indiquer à la fois les bâtiments militaires et les bâtiments civils, ainsi que le nom des rues. Or, la majorité des plans adjoints aux mémoires militaires consultés aux services de la marine et de l'armée de terre, ne font apparaître que les infrastructures militaires; le territoire de la ville est le plus souvent représenté sous une plage de couleur rosée ou grisée sans que soient spécifiés la présence des bâtiments civils et le nom des mes. Certaines archives municipales disposent aussi de plans de villes mais pour certaines périodes exclusivement Si certains fonds présentent les données nécessaires pour mener à bien un travail cartographique, les plans sont, dans leur grande majorité, d'une grande disparité, parfois même dépourvus de toute légende explicative, ce qui rend leur utilisation hasardeuse. Seules certaines cartes de la « section des cartes et plans» de la Bibliothèque Nationale de France, consultées sur le site Richelieu, m'ont permis de mener à bien les travaux cartographiques nécessaires de cette étude, à l'aide de divers logiciels photographiques.

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Des plans qui possèdent en soi une forte valeur documentaire et complètent des documents écrits, comme les guides, les récits de voyages ou les mémoires des places de guerre. Ils permettent ainsi de rendre visibles et lisibles la présence de l'armée en lui redonnant «corps et vie». En fonction des sources et des plans disponibles, j'ai pu élaborer ce travail sur trois villes: Strasbourg, Brest et Grenoble, en privilégiant trois approches différentes. - Pour la préfecture du Bas-Rhin, j'ai pu disposer de trois plans sous les trois régimes politiques, aux mêmes échelles pour la Restauration et la Monarchie de Juillet et à une échelle plus grande pour le Second Empire. Une différence d'échelle qui ne freina cependant pas le travail car les éléments de comparaison figuraient sur les trois plans. La ville de Strasbourg étant découpée en quatre cantons, j'ai fait une étude cartographique de l'évolution du bâti militaire dans les quatre cantons. Etude complétée par deux cartes de synthèse à l'échelle de la cité strasbourgeoise représentant l'évolution de la présence militaire entre 1825 et 1865. Il m'est ensuite apparu intéressant de mener ce même type de travail sur les villes-arsenaux où l'emprise de la marine bloque souvent la croissance de la ville. J'ai effectué une étude comparative des aménagements opérés dans les arsenaux et dans la ville pour Brest et Cherbourg, avec pour objectif de les cartographier pour chaque période, afin de percevoir si les travaux militaires constituaient un frein réel ou relatif à la croissance de la ville. Le manque de cartes représentant avec précision, et le bâti civil, et le bâti militaire rendit cette idée impossible à réaliser. Cependant j'ai toutefois tenté cette représentation cartographique à partir d'un plan de Brest de 1861 à petite échelle, en montrant les aménagements urbains entrepris par la municipalité, leurs orientations sous les Régimes de juillet et du Second Empire, tout en représentant le poids de la présence de la Marine et de la Guerre, implantées de part et d'autre de la Penfeld. Ce travail est enfin complété par une étude cartographique menée à une échelle plus grande, dans un lieu spécifique de la ville, où se déroulent les revues militaires: la place d'armes. Une étude de cas accompagnée d'une carte réalisée pour la place d'armes de Grenoble, un espace en cours d'aménagement dans la «ville nouvelle», qui illustre le partage consensuel de certains lieux clés de l'espace urbain.

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Un espace urbain lieu de coopération mais aussi de tensions entre les civils et la garnison. Les heurts et la turbulence du soldat peuvent être appréhendés à partir de la série 2H et des archives municipales de la police, riches d'enseignements et permettant de percevoir la représentation et l'évolution de l'image du militaire. Ces documents d'archives confrontés à ceux émanant de l'administration militaire dénotent, certes les tensions existant entre la police et l'armée, mais aussi leur étroite collaboration, notamment pour le service de la place ou le contrôle de la prostitution. Par ailleurs, «la ville est [...] le cadre privilégié de la sociabilité»34. Une sociabilité très diverse à laquelle l'armée participe en se rendant aux bals, aux guinguettes ou en fréquentant les théâtres et cafés. Sur ce point, les guides «touristiques» de l'époque offrent un panorama descriptif des divers lieux de sociabilité dans la ville (cafés, cabarets, théâtre...), tout comme certains récits de voyages. Toutefois, ces instruments de travail n'ont pas de représentations cartographiques, et seules des estampes ou des gravures matérialisent et concrétisent visuellement les bâtiments ou les lieux de sociabilité urbaine. Les archives des diverses villes nous dévoilent par certains documents l'aspect intégrateur des fêtes locales ou des fêtes de souveraineté, auxquelles l'armée participe. Actrice de ces fêtes aux côtés de la ville, l'armée participe ainsi au renforcement de la cohésion nationale. L'analyse comparative de certaines de ces fêtes montre la volonté d'homogénéisation de la Nation par la mise en œuvre d'un rituel festif quasi similaire qui crée des éléments d'identification partagés par tous, parmi lesquels figure la présence de l'armée, qui contribue par ce biais à l'émergence du sentiment national. L'ensemble de ces sources complète les ouvrages bibliographiques récents, et les diverses sources imprimées (guides, récits de voyages, et journaux comme « l'Illustration» dont l'index de recherche permet de trouver des articles de presse sur certains sujets, comme les ports militaires ou les visites de souverains.. .). La consultation des manuels de base et des divers instruments de travail, tels que les atlas et les dictionnaires, apparaît comme une nécessité avant toute analyse particulière et spécifique autour du sujet. Ils offrent un éclairage sur l'ensemble de la période, permettent de cerner l'évolution de la France de la seconde Restauration à la veille du conflit austro-prussien en 1870 et ainsi de resituer le sujet à une échelle géographique nationale, dans son contexte politique, économique, religieux, international et culturel.
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LEPETIT

H., Les vil/es dans la France moderne

(1740-1840),

Ed. Albin Michel,

1988, p 68.

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Ces ouvrages, accompagnés le plus souvent d'une bibliographie, classée de manière thématique, d'un lexique et parfois d'une brève chronologie, sont des outils indispensables à une compréhension générale de la période. Cependant, ils doivent être nécessairement complétés par des ouvrages plus pointus concernant plus directement les axes de la recherche. Les ouvrages de synthèse étudiant de manière croisée les deux entités que sont l'armée et la ville étant peu nombreux, il convenait de se pencher et d'élaborer une bibliographie sur l'urbanisation et sur l'armée au XIXème siècle. En Europe comme en France, la révolution industrielle et l'essor urbain sont étroitement liés. Tout comme les réformes successives de l'armée au XIXème siècle, la révolution urbaine fut l'objet d'intenses débats. Comparativement à d'autres États européens, comme la Grande-Bretagne et l'Allemagne, la croissance urbaine ftançaise s'avéra beaucoup plus lente; mais elle modifia à terme la physionomie économique, sociale, politique et culturelle du pays35. La ville devient un haut lieu de mobilité sociale, symbole de la modernité, qui exerce une force attractive sur la population des campagnes. Au XIXème siècle, elle possède une double facette. Elle est à la fois la représentation du monde civilisé qui fascine, mais aussi d'un monde étrange qui effraye. Elle devient le théâtre de l'expression de pratiques et de relations sociales diversifiées36. Une dualité qui fait que chaque acteur de la ville, agit sur cette dernière et modifie plus ou moins sa conception à travers les politiques d'aménagement de l'espace urbain, qu'il se propose de mettre en oeuvre. Des politiques qui font l'objet d'un consensus et contribuent à créer une image collective de la ville. Ces réflexions générales sur la croissance urbaine, les aménagements, tout comme leur ancrage spatial et temporel, ont fortement guidé ma réflexion.

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Plusieurs ouvrages sur l'urbanisation au XIXème siècle peuvent être consultés:

l'incontournable

ouvrage l'Histoire de la France urbaine sous la direction de Georges DUBY, et notamment le tome 3 publié au Seuil en 1983 (665 p). Trois livres plus récents ont aussi retenu mon attention: Les villes en France au XlXème siècle de Florence BOURILLON publié chez Ophrys en 1998 (l99p), l'ouvrage de L. PINOL Le monde des villes, collection carré histoire chez Hachette en 1991 (230 p) ainsi que l'ouvrage de Bernard LEPETIT, Les villes dans la France moderne (1740-1840), publié aux éditions Albin Michel en 1988 (490 p). 36 Voir note 37

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Les manuels consultés (note 37) ainsi que l'ouvrage de G. Duby, présentent un grand intérêt dans le contenu comme dans leur démarche scientifique37, qui permettent de discerner les principaux aspects indispensables à la réflexion sur l'urbanisation au XIXème siècle. Le XIXème siècle, qui a vu naître et se diffuser l'éclairage au gaz, est aussi celui d'une spectaculaire croissance urbaine. Stoppée durant la période révolutionnaire, elle a connu un boom important à partir de la Restauration en 1815, puis s'est accélérée durant la seconde moitié du siècle. De 1815 à la veille du premier conflit mondial, la population urbaine en France a plus que doublée passant de 6,4 millions à environ 14 millions. Cependant, malgré cette forte augmentation qui s'explique à la fois par la croissance démographique et par un important exode rural, la population française demeure à la veille de la première guerre mondiale majoritairement rurale. - Cette progression de la population des villes a joué un rôle dans la modification du paysage urbain. Dès le milieu du XIXème siècle, le cadre urbain apparaît comme inadapté: l'exiguïté et l'entassement caractérisent alors l'espace des grandes cités. La ville est donc repensée, agrandie, aménagée et remodelée par des acteurs multiples dont l'armée. Le déclassement des fortifications, la destruction de certaines enceintes militaires, a permis de mener de vastes opérations d'urbanisme, générant une importante spéculation fmancière et boursière. La réflexion menée par le courant hygiéniste va attirer l'attention des politiques sur les insuffisances de la ville moderne en matière de salubrité et de santé publique. Progressivement et surtout à partir de la révolution de 1848, la gestion des grandes villes va aussi devenir un enjeu politique; « ['urbanisme devient une affaire d'État» comme le souligne F. Bourillon38 surtout pour la gestion de la capitale parisienne, où des objectifs divers entrent en compétition constante.

En introduction de son livre, Luc PINOL rappelle les différentes méthodes de recherche et d'analyse en histoire urbaine aux Etats-Unis et en Europe. II souligne l'inégal développement de la recherche en ce domaine entre les différents États ce qui rend le contenu de son ouvrage très hétérogène et accroît la difficulté de l'analyse comparative. Dans la seconde partie de son ouvrage, intitulée "Initiation à la recherche '~, BOURlLLON Florence fait le point sur l'état des connaissances et des recherches en matière d'histoire urbaine en France. Elle souligne l'inexistence en France d'une véritable école d'histoire urbaine comme en Angleterre et aux Etats-Unis, d'où une certaine dispersion des objets de recherche. La production en histoire urbaine française concerne essentiellement l'époque moderne des XVIIème et XVIIlème siècles et privilégie trois axes de recherche: a) l'organisation de l'espace urbain qui nécessite une approche transdisciplinaire mettant à contribution d'autres sciences humaines que l'histoire et en particulier la géographie et la sociologie. b) les études thématiques qui n'étudient pas la ville en tant que telle mais insistent sur la démographie, la mobilité sociale et les phénomènes migratoires ou bien les structures économiques et sociales. c) La monographie, dont l'auteur souligne l'intérêt et les limites comme démarche scientifique. 38 BOURlLLON F., Les villes en France au XIXème siècle, éd. Ophrys, Paris, 1998, 199 p.

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Dans la première moitié du XIXème siècle, alors que le mouvement d'urbanisation se poursuit, d'importants travaux de rénovation urbaine sont entrepris dès la Monarchie de Juillet et amplifiés sous le Second Empire. Cette croissance urbaine s'accompagne aussi d'une mutation des fonctions de la ville qui s'adaptent aux conditions nouvelles de la Révolution industrielle et deviennent alors des espaces de modernité, avec l'essor encore timide d'une «civilisation des loisirs}}. La Révolution industrielle, le développement du commerce et l'augmentation des échanges, favorisés par l'extension du réseau routier et ferroviaire contribuent à modifier la hiérarchie des villes en France. Une hiérarchie où Paris conserve toutefois un rôle important, à une époque, où l'image de la capitale s~érige progressivement comme l'incarnation de l'Etat-Nation, même si la singularité des provinces demeure vivace. Pour une approche particulière de chaque ville sélectionnée, je me suis appuyée pour une vision d'ensemble sur la collection Histoire des Villes publiée chez Privat à partir des années 80. Ces monographies sont des synthèses qui retracent l'histoire de ces villes sur une très longue période, de l'Antiquité à l'époque contemporaine. Dans ces imposants volumes, seul un chapitre est généralement consacré au XIXème siècle et il insiste essentiellement sur trois domaines: l'aspect économique, les infrastructures urbaines, voies de communication et travaux d'aménagement, surtout sous le Second Empire et l'aspect politique (les luttes entre les différentes factions, les troubles au moment des changements de régime). Ces ouvrages, très enrichissants, ne mettent pas assez en lumière la multiplicité des acteurs de la ville dans leurs interrelations ainsi que le développement des pratiques sociales ou culturelles du territoire urbain avec ses lieux de sociabilités. Des lacunes, liées à la longue période d'étude historique, que l'on peut parfois combler par d'autres ouvrages plus pointus sur ces questions, par des récits de voyages et les «guides» des villes (ancêtres de nos guides touristiques), qui nous livrent les clés de la ville, ces derniers insistant surtout sur leur dimension récréative. Toutes les villes étudiées, ont certes une importance en elles-mêmes et pour elles-mêmes, mais elles possèdent aussi un rôle, en complémentarité ou en rivalité, avec les villes environnantes dans leur espace régional. Les ouvrages concernant l'histoire régionale ou départementale s'avèrent sur ce point d'utiles compléments. Ils contiennent une somme d'informations plus conséquentes sur le XIXème siècle, mais leurs auteurs y analysent surtout les aspects économiques, sociaux et politiques.

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Si l'urbanisation est le fait majeur du XIXème siècle, l'armée tout comme la ville, a connu pendant cette période d'importants bouleversements et mutations, perceptibles à travers de nombreux ouvrages d'histoire militaire. Eclatée à la suite des guerres de l'Empire, en proie aux doutes, l'armée fut profondément restructurée pendant la Seconde Restauration par la loi Gouvion Saint-Cyr en 1818 et finit par devenir sous le Second Empire, le fer de lance de la Nation. Un rôle qui s'enracinera de manière durable sous la IIIème République. L'armée pour Napoléon III avait pour but de réunir «la France de tous les partis en leur donnant pour mobile l'honneur et la gloire»39. Outre les livres de synthèse cités des pages 16 et 17, l'ouvrage permettant de cerner le plus justement cette évolution de l'armée pendant le XIXème siècle reste le tome 2 de l'Histoire militaire de la France, collection dirigée par A. Corvisierw. La remise en ordre du royaume de France après 1815 est retracée d'un point de vue militaire, en mettant en relief les réformes majeures entreprises aux lendemains de la Restauration, et surtout trois d'entre elles qui suscitèrent de vifs débats: la loi Gouvion Saint Cyr du 10/03/1818, la loi Soult du 14/04/1832 et la loi Niel du 4 février 1868. L'auteur évoque ensuite l'organisation de l'armée, le cadre de l'administration militaire et les différents métiers d'armes au sein desquels le souci d'amélioration de la formation et de l'instruction fut constant. Il procède ensuite à une analyse de la place occupée par l'armée au sein de la Nation et décrit aussi l'impact de la Révolution industrielle et des progrès du machinisme sur l'évolution des techniques et de l'armement41. En 1815, la perte des tenitoires conquis par l'Empire et le retour aux frontières de 1790, oblige à repenser l'organisation défensive du territoire et à remodeler le système des places fortes, afin de s'adapter à une plus grande mobilité des armées42.
39 Propos de GIRARD L., Napoléon III, Fayard, 1986, p 38-39, cités dans r'ouvrage de S. AUDOUIN ROUZEAU ET J...J BECKER., La France, la Nation et la guerre (1850-1920). 40 COR VISIER A., Histoire militaire de la France, tome 2 (1715-1871) sous la direction de DELMAS. J, PUF, coll. Quadrige:> 1997,627 P réunit les contributions de spécialistes de la période 1715-1871. 41 CORVISIER A., Histoire militaire de la France, tome 2 (1715-1871) sous la direction de DELMAS. J, PUF, coll. Quadrige, 1997,627 p. (Chapitres XVll, XVIII, XIX et XXI) 42 Ibid, dans le chapitre XX, J Delmas nous livre à ce sujet un chapitre intéressant dans lequel il distingue deux phases dans la réflexion sur la défense du territoire qui débute en 1818 avec la création le 13 mai de la commission de défense a) Jusqu'en 1840, une certaine fiilosité de radministration militaire en matière de mesures défensives et b) A partir de 1840, s:> ouvre une phase plus active avec trois priorités: La défense des frontières, la défense des villes (en particulier celle de Paris) et la défense du littoral. Les littoraux retrouvent en effet leur pleine importance stratégique, en partie à la suite de la menace de guerre Angleterre en 1840:>mais aussi grâce à l'essor de la colonisation. avec I:>

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Les interventions de l'armée française sont ensuite analysées43. On peut distinguer deux phases: a) Durant la Seconde Restauration et sous la Monarchie de Juillet, la France qui cherche à retrouver sa place au sein du concert des nations européennes, limite ses interventions à l'extérieur au moins jusqu'en 1848. Ces dernières sont ponctuelles, courtes et à dominante essentiellement navale (en 1823, la France organise une expédition en Espagne pour rétablir Ferdinand VII sur le trône, au cours de laquelle eut lieu le fameux siège de Cadix; en 1832, elle lança une opération dans l'Adriatique pour répondre à l'entrée des soldats autrichiens dans les États du Pape). Durant la Monarchie de Juillet, l'armée française s'engagea aussi dans l'aventure coloniale avec le début de la conquête de l'Algérie en 1830. b) La période la plus active en matière d'intervention de l'armée à l'étranger fut celle du Second Empire, où les soldats participèrent à la guerre de Crimée, aux guerres d'Italie. L'Empereur poursuit aussi la politique d'expansion coloniale et mena des expéditions outre-atlantique comme celle du Mexique. Durant cette période comme le souligne R. Girardet, l'armée «est sortie du discrédit où elle était tombée au moment de la chute de la domination napoléonienne [...] elle recouvre son attraction [...] elle est redevenue centre d1intérêt, d'émotions et deferveur»44. Elle est par ailleurs appelée à jouer un rôle dans le maintien de l'ordre social et de la sécurité en ville45. Le rôle de l'armée dans la cité est appréhendé avec finesse par R. Girarderu> qui mène une réflexion synthétique sur la société militaire. Une société militaire analysée avec détail et sagacité par W. Serman à travers l'étude du corps des officiers47de 1848 à 1914.

43 Ibid., Chapitre XXll.

44 GIRARDET R., La société militaire dans la France contemporaine (1815-1939), éd. Perrin, Paris, 1998, p 26.
45 Ibid., note 41, chapitre XXII. 46 Ibid, note 46, chapitre IV. Le livre de R. Girardet sur la société militaire dans la France contemporaine (1815-1939), complémentaire de celui de W. Serman, m'a permis de cerner l'évolution de ce milieu social sur la période 1815-1870, où l'armée passe d'une situation de dénigrement à celle de la gloire. Il y analyse aussi avec finesse et indique les diverses réflexions menées sur la société militaire par des officiers comme le capitaine Durand en 1841 ou le capitaine Pagézy de Bourdéliac sous la Restauration.
47

Ibid, note 14.

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Au XIXème siècle, la présence de l'armée en ville reste incarnée par la caserne, bâtiment emblématique qui matérialise l'existence des garnisons dans la ville, avec l'ensemble des charges ou bénéfices que cela suppose pour le budget des municipalités.48 Les troupes encasernées constituent tout à la fois un poids et un atout pour la cité et les citadins. Au XIXème siècle, surtout à partir de 1850, le démantèlement des enceintes militaires de certaines places fortes et la destruction d'une partie ou de la totalité de leurs fortifications, conduit à s'interroger sur l'évolution du système de fortifications dans la défense des villes, une évolution qui entre en contradiction avec les intérêts civils d'aménagement.49 Cependant, les modifications des conceptions défensives liées aux progrès des communications et notamment du chemin de fer, sont progressivement marquées par le renoncement aux enceintes continues qui protégeaient les villes, au profit ou combinés à l'édification de forts détachés. Cette nouvelle logique fut en partie imposée par l'augmentation de la portée des canons qui nécessite de protéger les villes en plaçant des ouvrages fortifiés à plusieurs kilomètres des agglomérations. n s'agit ainsi de repenser la fortification et son rôle dans le cadre de la défense du tenitoire nationalso. Ces informations sur l'armée peuvent être complétées par des articles de journaux et de revues, comme les articles de la «Revue Historique des armées», qui présentent d'intéressantes synthèsesS1.D'autres revues comme la «Revue maritime et coloniale», très instructive sur l'évolution des arsenaux, malgré ses articles descriptifs sont d'une aide précieuse pour la localisation et la description des établissements militaires dans la ville et l'espace périurbain. Il m'est apparu enfm intéressant de dresser, à la fin de ce travail, une chronologie comparative des différents ensembles géographiques et des villes ayant fait l'objet de mon étude, tout comme des grands évènements (politiques, culturels, religieux, économiques, militaires et internationaux), qui marquèrent le pays. Une chronologie qui permet d'appréhender comment les villes et leur histoire s'inscrivent dans les grands évènements nationaux, tout en préservant leur singularité.
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DALLEMAGNE F., Les casernes françaises, éd. Picard, 1990,256 p.
ROCOLLE P., Deux mille ans de fortifications, éd. Lavauzelle, Paris, 1989, 679 p. deux volumes, volume 2 : Du XYlème siècle au mur

de l'Atlantique,
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COR VIS1ER A., Histoire militaire de la France, tome 2 (1715-1871) sous la direction de DELMAS. J,

PUF, coll. Quadrige, 1997,627 p. (Chapitre XX et XXI) 51 Revue Historique des Armées: article de F. GIBOULOT sur la "Marine ftançaise et les interventions extérieures (1815-1870)" (n° 1/1992) et J'article de J-Ch. JAUFFRET sur la Garde nationale « Entre armée de métier et Nation armée: le système transitoire de la Garde Nationale », nOl, 1996.

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Après le dépouillement et l'analyse de l'ensemble documentaires, trois axes d'étude pour cette thèse se dégagent:

de ces ressources

1) La lente et progressive édification d'un système défensif à l'échelle nationale. Il s'agit d'un système où la ville occupe une place névralgique et qui participe à la politique de maîtrise et d'homogénéisation de l'espace national, parallèle à l'essor des voies de communication, contribuant ainsi entre 1815 et 1870, au renforcement de la structure de l'Etat-Nation. 2) L'espace urbain devient un lieu de compétition et de coopération entre les politiques et la Guerre au travers des aménagements urbains et des chantiers militaires. Une dualité d'attitude qui s'accompagne par ailleurs d'une constante volonté de maîtrise de l'espace urbain par les militaires. 3) La contribution de l'année, par sa présence dans la ville, au renforcement de l'unité nationale, dans le cadre de la création de nouveaux espaces de sociabilité qui lui permettent de nouer de plus étroites relations avec les civils. Actrice des évolutions politiques, économiques et culturelles de la ville, en quoi et comment l'armée contribue-t-elle, dans cet espace géographique restreint qu'est le territoire urbain, à favoriser l'émergence du sentiment national et à renforcer l'unité de l'Etat-Nation?

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PARTIE I VILLES ET SYSTEME DEFENSIF: VERS LA MAITRISE ET L'HOMOGENEISATION DU TERRITOIRE (1815-1870)

La période 1815-1870 est marquée par les tentatives de mise en œuvre d'un systeme défensif qui se veut cohérent pour un territoire dont les frontières ont été modifiées par les traités de paix de 1815. Les tâtonnements et les hésitations qui jalonnent cette élaboration s'expliquent par divers facteurs fortement imbriqués: les impératifs de politique intérieure comme les contraintes budgétaires qui pèsent sur les choix du ministère de la Guerre, la prise en compte des paramètres de la politique extérieure comme la fluctuation des alliances entre la France et ses voisins et surtout la difficulté à penser le ten'Ïtoire dans le cadre de ses nouvelles limites. En effet, la conception du territoire varie dans le temps, et est appréhendée diversement par les acteurs de son aménagement. Une multiplicité de perceptions, qui se superposent tout en se complétant. Alors qu'au XVlllème siècle, le territoire suscite, de part les progrès de la cartographie, un certain engouement des gouvernants, les débuts de la Restauration marquent au contraire un désintérêt politique pour ce dernier: «les représentants de la Nation [...] d'abord passionnés pour le territoire au début de la Révolution [...] dès 1820 s'en désintéressent au profit du «lien social», «c'est-à-dire des relations que les individus entretiennent avec leurs gouvernants»51, sans que la vision centralisatrice et administrative du pouvoir ne soit cependant abandonnée. Si les gouvernants semblent délaisser le tenitoire, les administrations en charge de son aménagement ou de sa défense, comme la Guerre, l'étudient au contraire avec le plus grand intérêt, cartographiant avec soin et minutie les routes, les atouts et les contraintes de la topographie et inventoriant avec précision les spécificités économiques et humaines de notre espace national, en privilégiant une approche locale, départementale ou régionale. Vers les années 1840, l'approche du territoire par les gouvernants redevient fondamentale. Cet engouement s'explique par le développement de l'industrialisation de la France et des transformations socio-économiques qui lui sont liées, qui rendent nécessaires la mise en œuvre d'un aménagement du territoire, accompagné d'une volonté politique d'unification et de cohésion de l'Etat.
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Article extrait de la Revue d'histoire du XIXème siècle n° 2001...22, «Autour de décembre 1851, Penser

le territoire du XIXème siècle, le cas des aménagements de l'Eure et de la Seine-Inférieure », Thèse de doctorat en histoire et civilisation sous la direction de B. LEPETIT puis J. REVEL, EHESS, Paris, 2 volumes, 609 p., soutenue en décembre 1999, source Internet: http://rh19.revues.orgl.

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Au milieu du XIXème siècle, l'approche du territoire s'effectue progressivement dans sa globalité. Même les acteurs locaux, à l'échelle des communes urbaines, appréhendent leur espace non plus seulement à l'échelle locale ou régionale, mais relié au territoire national, au même titre que les ingénieurs des ponts et chaussées perçoivent la ville, comme un espace structurant le territoire national. Une évolution dans l'approche du territoire perceptible aussi dans l'année, qui tente de mettre en œuvre un système de défense cohérent et global de la Nation, ayant pour objectif la défense de la capitale articulée autour des villes, places fortes majeures du tenitoire et centres névralgiques de la guerre. Une conception qui prend en compte, à partir de 1840, le développement des nouveaux réseaux de communications, comme les chemins de fer, qui modifie sensiblement la donne défensive. Comment l'armée intègre-t-elle les villes dans son ébauche de système défensif du territoire?

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CHAPITRE U DEFENDRE ET AMENAGER LE TERRITOIRE : TA TONNEMENTS DU SYSTEME DEFENSIF ET PLACE NEVRALGIQUE DES VILLES Malgré une volonté farouche d'édifier une nouvelle donne défensive pour la France, les gouvernements, de la Restauration au Second Empire, ne sont guère arrivés à finaliser un système de défense global, malgré des mesures ponctuelles d'amélioration prises au gré de la conjoncture diplomatique, afin de perfectionner les défenses de certaines zones frontières terrestres ou maritimes et d'améliorer le système de fortifications de quelques agglomérations françaises. Ce blocage s'explique par la combinaison de facteurs multiples, au premier plan desquels émerge la difficulté à repenser la défense des frontières d'un territoire meurtri et amputé de diverses régions par le traité de Paris de mars 1815. AI REPENSER L'ESPACE DEFENSIF DE LA FRANCE 1) Elaborer de nouvelles combinaisons défensives pour un territoire «meurtri» : la ville au cœur du système de défense Dès 1815, apparaît la nécessité pour la guerre d'élaborer de nouvelles logiques défensives tenant compte des modifications territoriales imposées au royaume par le second traité de Paris de mars 1815, par lequel la France, mutilée et humiliée, perd un grand nombre de ses citadelles et voit ses frontières, notamment du Nord-est fragilisées, face à d'éventuelles incursions ennemies. Les puissances européennes coalisées imposent à la France par le second traité de Paris signé par le duc de Richelieu, des clauses territoriales qui ramènent le territoire français aux frontières de 1789. La France est ainsi amputée de certains territoires comme la Savoie, rétrocédée au roi de Sardaigne. Par ce traité, les PaysBas se voient octroyer les territoires de Phillipeville, Marienbourg et le duché de Bouillon, alors que la Prusse obtient le Sarrebruck et le tenitoire de Sarrelouis. Ce traité de paix n'évita cependant pas l'occupation du sol français par les armées autrichiennes et prussiennes, placées sous le commandement de Wellington. Ainsi 150 000 hommes de troupes foulèrent le sol des départements septentrionaux et orientaux de l'Hexagone. La grande majorité des départements du nord et de l'Est du pays, ainsi que leurs agglomérations, furent occupées par les troupes ennemies, en attendant le règlement par le gouvernement de Louis XVIII de l'indemnité de guerre dont le montant s'élève à 700 millions de francs.

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Cette indemnité est réglable en cinq ans, par tranche de 4,5 millions tous les quatre mois, en plus des garanties des créances. Un coût qui gréva fortement le budget de l'Etat et amoindri d'autant les crédits pour la mise en place de réformes nouvelles, notamment dans le domaine militaire. En effet, aucune réforme notable dans l'organisation des corps d'armée et dans la structure défensive du territoire n'est ébauchée jusqu'en 1818, un an après la date du règlement de cette indemnité par Adolphe Thiers. Le bouleversement des frontières, «un marqueur d'identité»53, amène la Guerre à repenser l'identité du teITÎtoire au-delà du simple cadre militaire en se repositionnant à l'échelle de l'Europe où le rôle du pays est désormais affaibli. En outre, le renouvellement de la tactique des armées basée sur une capacité de manœuvre plus grande des troupes visible pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire rendait en partie caduque le système défensif mis en place par Richelieu et Louis XIV. Un système de défense avec lequel l'Etat-major a bien du mal à rompre. Mais il fallait tirer les leçons des guerres impériales, qui ont prouvé que les capacités de manœuvre des armées en campagne, rendent les frontières plus perméables et donc plus vulnérables: «La frontière ne peut en effet plus être désormais barrée par une enceinte face à des armées dont les guerres d'empire ont montré les capacités de
manœuvre»54.

Une nouvelle logique défensive doit se mettre en place comme le souligne le théoricien de la stratégie Jomini en 1837 dans son précis de «l' Art de la guerre», car les défenses aux frontières ne sont plus viables en tant que telles: «La chaine des Alpes, entre le Piémont et la France est une ligne de défense, puisque les passages praticables sont garnis de forts qui mettraient de grandes entraves aux entreprises d'une armée {.u] Toutefois il faut se l'avouer, ces belles défenses de l'arf n 'empêcheront jamais une armée de passer» .
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Il devenait donc nécessaire d'établir un système où la défense des frontières et de leurs villes s'articule avec celle des villes de l'intérieur. Ces dernières acquièrent alors une position clé dans le cadre de cette nouvelle réflexion stratégique.
53 Expression de Michel FOUCHER 1988, 527 p. 54 CORVISIER A., Histoire militaire 2, PUF, 1997, P 472-473. dans son ouvrage Fronts, frontières à 1871, sous un tour du monde la direction géopolitique, tome

de la France

de 1715

de 1. Delmas,

5S

Ibid, note 53.

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La ville devenait donc le «cœur névralgique»56 de la guerre, surtout les grandes agglomérations, comme Paris ou Lyon. L'articulation des diverses places de guerre devait être effectuée, afin que ces dernières retrouvent leur efficacité défensive. Cette approche suppose une hiérarchisation des places de guerre. Un classement qu'effectue le Ministère de la Guerre, mais qui évolue de 1815 à 1870 au gré des impératifs de la diplomatie, des alliances, de l'utilité défensive des villes et des considérations d'ordre budgétaire. Cette nécessité d'établir une hiérarchie au sein des places de guerre selon le degré de résistance qu'elles sont susceptibles d'opposer, vise à quadriller l'ensemble du tenitoire et à gérer au mieux la défense de la capitale par un réseau articulé de places fortes. Cette conception repose sur une logique centralisatrice d'organisation du territoire. Ce dernier est partagé en divisions militaires, aux contours très malléables, ayant pour cadre le département, espace territorial permettant la mise en œuvre depuis 1790, d'une politique d'homogénéisation de l'espace national. Le calque des divisions à l'échelle des départements vise à réduire le temps et les distances de manœuvre des armées. Il permet à l'armée de gérer de manière plus étroite l'espace et de hiérarchiser au sein de ce micro-territoire défensif les places de guerre, en déterminant la place pivot du département, siège du poste de commandement autour de laquelle les autres places s'articulent. Une logique qui génère parfois une compétition entre les villes. Celle-ci comme la fluctuation des divisions militaires peut être illustrée à travers l'organisation défensive et administrative de la frontière nord-est. En 1817, l'ordonnance royale du 22 octobre décide de regrouper les 3èmeet 4èmedivisions militaires, en une division unique la 3ème division jusqu'en 1848. Cette réunion favorise la ville de Metz puisque le siège du quartier général s'y installe au détriment de la ville de Nancy, délaissée par la Guerre. Cette décision dénote de l'importance frontalière de la ville de Metz, qui depuis la perte par la France de la région de Sarrelouis, devient le siège du commandement tenitorial plaçant sous son autorité la ville de Nancy et ce jusqu'en 1858. Metz à partir de 1858 prend la tête de la 5ème division.
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La ville et la guerre sous la direction d' A PICON., éd. L'imprimeur,

1996,237

p.

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En 1858 un décret impérial inverse la hiérarchie, par la décision de regrouper les divisions militaires sous la tutelle de 5 commandements supérieurs. Ainsi le 2ème commandement qui regroupait les 4ème,5èmeet 7èmedivisions obtient son siège dans division, sous la tutelle du la ville de Nancy, ce qui place Metz, à la tête de la Sème commandement de sa voisine. La capitale messine, jugée trop vulnérable par les autorités militaires pour assurer une défense efficace de la capitale du fait de sa trop grande proximité frontalière avec la Prusse, est supplantée dans son rôle défensif par la ville de Nancy, considérée à l'abri d'éventuelles attaques de l'ennemi. Par ailleurs, certaines places fortes, dont le rôle est effacé sous la Restauration, voient leur importance croître au sein du système défensif, comme les villes de Bayonne et de Perpignan qui, par l'ordonnance du 20 octobre 1835 obtiennent le commandement respectif des 20èmeet 21 èmedivisions militaires. Une marque de faveur augurant l'essor de la politique méditerranéenne de la Monarchie de juillet, et la volonté de la guerre de constituer un système défensif cohérent à la ITontière des Pyrénées, articulé autour de plusieurs départements et de trois pôles urbains majeurs Perpignan, Bayonne et Toulouse. Le cadre départemental est ainsi pensé comme un espace défensif en soi, articulé autour de quelques villes clés, mais il est aussi mis en relation avec les autres départements voisins afin d'édifier des systèmes de défense régionaux cohérents. Ces fluctuations des divisions militaires et de la hiérarchie des places de guerre traduisent les tâtonnements du gouvernement dans la mise en place du système défensif global. Ainsi un même département est souvent amené au cours de la période à changer de divisions militaires. Pendant la période considérée, le département de l'Hérault a appartenu successivement à la 9èmedivision militaire jusqu'aux débuts de la Deuxième République (cette dernière englobait les départements de l'Hérault, du Gard, de l'Ardèche, de la Lozère, de l'Aveyron et du Tarn). Sous la deuxième République, il est incorporé à la 8èmedivision militaire qui ne comprend que cinq départements: l'Hérault, le Gard, l'Ardèche, la Lozère et l' Aveyron. Dès 1851, puis sous le Second Empire, il sera englobé dans la lOèmedivision militaire comprenant les départements des Pyrénées-orientales, du Gard et de l'Aude. Le cadre départemental sert de base à la rédaction de la majorité des mémoires de guerre et de reconnaissance, et très rares furent les officiers qui tentèrent une ébauche de système global de défense. Sous la Monarchie de juillet, le lieutenant général Pelet s'y risqua en rédigeant son «Essai sur le système défensif du royaume modifié par les fortifications de Paris et les chemins de fer» en juillet 1842. (Figure 1)

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