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L'art d'ordonner le monde

De
335 pages
En faisant des associations humaines sa matière, en pointant la source, la structure et les effets de la discorde entre les princes comme ses défis fondamentaux, l'art de mettre le monde en ordre dévoile une étonnante fécondité : la germination du génie propre à la conduite des affaires internationales.
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L’art d’ordonner le monde
Usages de Machiavel

André-Marie Yinda Yinda

L’art d’ordonner le monde
Usages de Machiavel
Avant-propos de Pierre Manent

Pouvoirs comparés
L’Harmattan

À Odette et Gervais, pour ce que je leur dois d’essentiel ; à Léonora et Sylvie, Yvette et Louis, pour le bonheur d’être avec eux.

REMERCIEMENTS

Si le présent travail, aboutissement partiel d’une thèse, est arrivé à son terme, je le dois à quelques personnes particulièrement bienveillantes. Ma gratitude va d’abord à Pierre Manent, mon directeur de thèse, qui a accepté de diriger mes recherches avec une rigueur, une disponibilité et un esprit d’ouverture exemplaires. Le Centre de Recherches politiques Raymond Aron de l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) m’a généreusement accueilli et Marie-Madeleine Paccaud a toujours été d’une extrême gentillesse à mon égard. Que JeanVincent Holeindre, qui m’a donné l’occasion d’intervenir au séminaire des doctorants dudit laboratoire, reçoive ici le témoignage de mon amicale reconnaissance. Il en est de même d’Éloi Ficquet, Jean-Claude Penrad et José Kagabo qui m’ont, à plusieurs reprises, permis d’animer quelques séances de leurs séminaires respectifs au Centre d’Études africaines de l’EHESS, ainsi que de Nadine Dada qui m’a donné accès à la bibliothèque de troisième cycle de Sciences Po-Paris. J’en profite également pour dire merci à Ebénézer Njoh Mouéllé et Alain Renaut pour m’avoir aidé à démarrer cette recherche comme premiers directeurs de thèse. Les échanges furtifs que j’ai eus avec Pierre Hassner, Marie Gaille-Nikodimov et Christian Lazzeri ont éclairé mon cheminement. Un long et passionnant commerce d’idées et de sentiments avec Achille Mbembe m’a confirmé dans l’estime que je lui porte aujourd'hui. Mes collègues du Département de philosophie de l’Université de Yaoundé I ont contribué, chacun à sa manière, à l’accomplissement de ce travail. En particulier Pierre-Paul Okah Atenga m’a introduit dans l’enseignement universitaire, l’Abbé Robert Ndebi Biya m’a été d’un précieux secours moral et matériel. Trois aînés, Joseph Bikoï Bi Tam, Bienvenu Nola et Joseph-

Alphonse Tonyè m’ont soutenu quand ils ont pu. Dès le début de mes travaux, Luc Sindjoun m’a ouvert avec bienveillance les portes du Groupe de Recherches administratives, politiques et sociales (GRAPS), cette équipe de recherches qui est devenue, pour moi en tout cas, non seulement un cadre stimulant pour le développement de mes capacités scientifiques, mais aussi et surtout le creuset de quelques amitiés intellectuelles que j’espère durables avec Luc lui-même, Mathias-Eric, Yves-Alexandre et quelques autres. Aurélie a été de tous les combats et a su, avec sa délicatesse habituelle, m’aiguillonner jusqu’au bout, y compris quand elle n’avait plus aucune raison de le faire. JeanGodefroy Bidima m’a généreusement accueilli et soutenu à Paris. Eugène Emboussi m’a épaulé sur le terrain de la philosophie et Jean-Pierre Bell sur le terrain de la vie pratique. Enfin, que toute ma famille, mes amis et relations reçoivent ici l’expression de mon affectueuse reconnaissance. Garnelles est devenu une deuxième maison pour moi : l’abbé Jean-Paul Savignac, Pierre Friedling, Xavier Boutin, José Ortega del Carmen, Olivier, Frédéric et tous les autres m’ont accueilli et soutenu avec une générosité toute fraternelle. C’est à la Société des Amis de Raymond Aron, à travers le « Prix Raymond Aron 2005 » attribué à ma thèse que ce livre doit son existence.

SOMMAIRE
Avant-Propos du Professeur Pierre Manent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9 INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .13

PREMIÈRE PARTIE GÉNÉALOGIE COMMUNE DU POLITIQUE
LE PLI POLITIQUE DE L’HUMANITÉ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .39 De l’état de nature à l’état civil . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .45 De l’état civil à l’état de nature . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .50 LES DEUX INTERFACES DE L’HISTOIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .57 Entre l’ancien et l’actuel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .59 Entre virtù et fortuna . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .65 UNE RATIONALITÉ D’ÉTAT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .71 La sécurité, condition de l’État . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .73 « La fin justifie les moyens » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .80 « AU FIL DE L’ÉPÉE » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .95 L’intelligence de la guerre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .98 La mesure des rapports de force . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .105

DEUXIÈME PARTIE UNE COSMOGRAPHIE DE LA SOUVERAINETÉ
LE POUVOIR SOUVERAIN EST D’ÉTAT : SOUVERAINETÉ . . . . . . . . . . . . . . . . . .123 Le conflit des traductions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .124 Le conflit des interprétations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .134 LA SOUVERAINETÉ ENTRE TERRITOIRE ET VERTU : OPÉRATIVITÉ . . . . . . . . . . .143 L’inscription territoriale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .144 La transcription « vertueuse » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .154 LES SOUVERAINETÉS RÈGLENT LE MONDE : NORMATIVITÉ . . . . . . . . . . . . . . . .161 Une économie de la violence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .162 Le principe de nécessité comme modalité de règlement . . . . . . .174

DE LA CITOYENNETÉ À LA SOUVERAINETÉ : TRAVERSÉE DU MONDE . . . . . . . . .183 De la subjectivité à la souveraineté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .185 Principautés et souverainetés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .191

TROISIÈME PARTIE UNE MODERNITÉ INTERNATIONALE
UNE GENÈSE WESTPHALIENNE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .211 Sutructure géopolitique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .219 Stratégie internationale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .223 À L’ÉPREUVE DU SYSTÈME INTERNATIONAL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .229 Pratiques politiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .231 Réceptions théoriques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .237 LA SUBJECTIVATION INTERNATIONALE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .245 Identification . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .248 Rationalisation de soi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .254 LA CIVILITÉ INTERNATIONALE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .261 Réserves orthodoxes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .264 Rémanences orthodoxes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .274 CONCLUSION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .283 BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .295 NOTES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .307

AVANT PROPOS

Nombreux, très nombreux sont les travaux, savants ou moins savants, sur Machiavel. Rares, très rares sont ceux qui dès l’abord donnent le sentiment que l’auteur a assez de cran pour pouvoir comprendre quelque chose à l’œuvre et à la démarche du Florentin. On n’est jamais trop savant, mais la science, philologique ou historique, n’est pas un substitut pour ces qualités de l’âme qui seules nous permettent d’approcher une âme aussi audacieuse et un esprit aussi pénétrant que ceux de Machiavel. Quelque chose comme un courage du champ de bataille est nécessaire à celui qui passe ses veilles sur les écrits du grand Secrétaire. C’est même trop peu dire, car la chose même est plus terrible que le plus féroce ennemi. La chose ? Quelle chose ? Quelle est cette chose dont Machiavel prétend être le premier à chercher la « vérité effective » ? Je ne sais si André-Marie Yinda Yinda répond finalement à la question d’une manière entièrement satisfaisante et convaincante, mais à coup sûr il s’élance vers elle, il l’attaque avec une audace, parfois une effronterie, qui m’ont impressionné dès que j’ai pris connaissance de ses travaux. En voici un qui n’a pas froid aux yeux, pensai-je, et qui donc peut effectivement entreprendre de lire Machiavel ! Le livre que voici, si vivant, a quelque chose de la mobilité et de l’intensité de l’existence politique elle-même. Si le traitement de la lettre du texte n’est pas toujours sans reproche, on admire l’affinité avec l’esprit de Machiavel. L’absence de préjugés y est parfois aussi choquante que chez le grand prédécesseur ! Mais allons droit au centre du propos. Tous tant que nous sommes, chacun avec ses préjugés et sympathies, nous nous fabriquons notre petite religion politique, cet ensemble d’opinions et de sentiments qui nous permet d’accueillir tranquillement l’événement politique, ce dernier confirmant à chaque fois combien nous avons raison d’être libéraux ou socialistes, modérés ou radicaux, partisans de la guerre juste ou de la paix à tout prix. Quelle que soit notre piété politique

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L’art d’ordonner le monde. Usages de Machiavel

– Machiavel dirait : notre « secte » –, nous éprouvons le même sentiment : c’est par la faute, intellectuelle ou morale, de l’autre parti que le monde n’est pas ce qu’il devrait être, c’est-à-dire tel que le peignent les opinions et les sentiments de notre parti. Et c’est pourquoi les bons citoyens changent si rarement de dispositions politiques, s’il leur arrive parfois de changer d’opinions, et de se retrouver les mêmes dans le camp opposé. Or, Machiavel nous interdit toute piété. Il nous tient de force la tête dans le vent. Il nous force à voir ce que nous nous efforçons, en général avec succès, de ne pas voir : bien en deçà de nos oppositions favorites, le politique doit affronter dans toute son effrayante nudité le problème primordial, celui de la mise en ordre du monde. André Marie Yinda Yinda ne quitte à aucun moment des yeux ce problème primordial. Il en fait sa base d’opérations – il fait son nid dans l’orage, suis-je tenté de dire. Mettre le monde en ordre, telle est donc la finalité, ou tel est donc le destin du politique. C’est le propos le plus central du politique, mais nous préférons le traduire et le trahir dans des idiomes scientifiques qui promettent du monde une maîtrise aisée, accompagnée d’agréables récompenses morales. Nous parlons de l’organisation rationnelle des pouvoirs, de la protection des droits, choses excellentes en effet mais qui reposent, quand elles existent, sur quelque chose de primordial et de premier, précisément une certaine mise en ordre du monde. L’ouvrage d’André-Marie Yinda Yinda est authentiquement machiavélien en ceci que non seulement il reconnaît et documente le fait que le politique est la seule chose qui nous protège du chaos, mais souligne que, pour accomplir cela, il doit faire place en quelque mesure ou façon au chaos, lui faire droit. Le politique, facteur d’ordre, fait que nous nous sentons du bon côté des choses, de l’ordre précisément et de la civilisation, et loin du désordre et de la barbarie. Entre les deux et de toutes les manières, il trace la frontière. Mais comprendre le politique, c’est comprendre celle-ci comme effet et non comme fait. Yinda Yinda parle du « pli politique de l’humanité », pli que l’humanité produit et qui la produit. Il nous montre l’acteur politique pris entre état de nature et état civil, sans qu’une séparation bien nette puisse être établie entre les deux : pour instituer ou maintenir le vivrelibre et le vivre-civil, le prince doit être toujours prêt à lâcher la bride à la sauvagerie de la nature ou à y trouver des ressources.

Avant-propos

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Au fond , il n’y a pas de lieu « abstrait », de « siège du pouvoir », comme le voudra et le proposera Hobbes, du haut duquel assurer, en quelque sorte tranquillement, la maîtrise de notre nature, la civilisation de la nature humaine. Il y a toujours ce combat douteux et quelqu’un qui fait peur à quelqu’un. Dans le plus grand livre écrit sur Machiavel, Leo Strauss explique comment Machiavel, et non pas Hobbes comme il l’avait pensé d’abord, est l’auteur qui, tel Christophe Colomb, découvre les terres nouvelles sur lesquelles la philosophie politique moderne, et conséquemment l’humanité moderne, établiront leur règne (*). Il décrit les voies par lesquelles Machiavel subvertit la moralité : celle-ci présuppose un ordre dont la fondation et le maintien requièrent l’emploi de moyens immoraux. En même temps, le Machiavel de Strauss, s’il est le seul à mes yeux dont la radicalité réponde à l’impression que nous recevons du Florentin, conduit finalement une sorte de « critique interne » de la politique ancienne. Le « meilleur régime » n’est jamais l’enjeu véritable de notre existence politique ; il est donc vain, ou même ruineux, de prétendre nous orienter selon l’idée du « meilleur régime ». La « vérité effective du politique se réalise dans une redéfinition « démocratique » de la politique intérieure même si les urgences qui rendent oiseuse la notion de « meilleur régime » viennent souvent de l’extérieur. De fait, la philosophie politique moderne comme la philosophie politique ancienne ont peu à dire – si peu que ce n’est presque rien – sur la politique extérieure. AndréMarie Yinda Yinda voit dans Machiavel celui – le seul finalement – qui place au centre ce qui chez les autres est toujours à la périphérie, à savoir précisément la politique extérieure. Il faut assurément comprendre la notion de manière bien plus large que nous ne le faisons ordinairement. Pour Machiavel, le politique vient toujours d’abord d’ailleurs, le danger fondateur vient toujours d’abord de l’extérieur – conquérants occupés à « acquérir le monde », nations en flux, division et polarité entre natifs et étrangers. Au lieu de l’intériorité ancienne du bon régime, ou celle, moderne, du contrat social, le surgissement imprévu d’une menace qui vient du dehors. N’est-ce pas la somme indéfinie de ces menaces que nous appelons aujourd’hui « mondialisation » ? (*) Voir Thoughts on Machiavelli, The Free Press, Glencoe, Illinois, 1958 (trad. fr. Payot, Critique de la politique, 1982).

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En tout cas, ce surgissement de la menace, c’est celui de la nature politique, qui, dit Yinda Yinda, est en nous, mais toujours en même temps hors de nous. On pourra trouver trop abrupte la manière dont Yinda Yinda lit dans Machiavel les figures de la politique classique en Europe : raison d’État, État-nation, souveraineté. Certes, il est permis de soutenir que la révolution de l’État souverain ne s’accomplit que sur la base de la rupture machiavélienne préalable. Mais là où l’ordre classique définit et s’efforce d’instituer des notions abstraites et même géométriques (souveraineté illimitée, lieu du pouvoir, territoires homogènes sous une même souveraineté), Machiavel nous donne à voir l’impossibilité de maîtriser le mouvement de la nature, sauf à accepter, lorsque les circonstances le requièrent, d’« entrer » dans ce mouvement. Mais si Yinda Yinda tend à rabattre trop vite à mon sens les développements ultérieurs sur les découvertes machiavéliennes (**), il nous aide inversement à ressaisir sous l’ordre classique – qui, à travers toutes les révolutions, reste notre ordre politique – le chaos et la peur qui sont au fond de notre condition naturelle. Aujourd’hui, les peuples démocratiques, en Europe comme en Amérique, se recroquevillent sur leur « bon régime » intérieur alors que les présupposés de l’ordre international établi s’effondrent – que les « murailles du monde » croulent. Tandis que les défis politiques nous viennent de plus en plus visiblement du « dehors », il est plus nécessaire, plus urgent que jamais de chercher dans Machiavel les ressources et l’exemple qui nous aident à regarder en face le chaos qui monte si nous voulons avoir une chance de l’ordonner. Le travail d’André-Marie Yinda Yinda nous fournit des instruments, et, plus encore, nous met dans une disposition adéquate pour entreprendre cette tâche. Pierre Manent
(**) Yinda Yinda peut avec quelque raison considérer l’ordre westphalien comme un « moment machiavélien » dans la mesure où cet ordre renonce à toute légitimité supérieure et se fonde sur le plan de la pure politique humaine, mais, en même temps, cet ordre suppose l’expulsion de la nature, de la guerre naturelle, la mise hors la loi effective de la guerre des peuples et l’institution civilisante – conduisant à l’équilibre européen – de la guerre des princes. C’est la révolution machiavélienne, soit, mais rationalisée, adoucie, civilisée, domestiquée.

INTRODUCTION

L’art machiavélien de mettre le monde en ordre est le fruit du renoncement d’au moins trois hypothèses liées à la problématique « cosmopolitique », celle qui a vocation, en philosophie, à s’occuper de la constitution politique du monde. La première hypothèse concerne le jeu de mots entre cosmos et polis qui aurait pu donner lieu à un double entendement : cosmos comme polis c’est-à-dire l’univers, le monde entier, ordonné comme une cité, d’un côté, et, de l’autre, polis comme cosmos, autrement dit la cité, le politique comme univers ordonné en soi, comme un monde à part. Une bonne économie du concept « cosmo-politique » aurait pu y trouver matière à féconder idées, arguments et perspectives pour mettre en route le présent débat. Une relation aurait pu s’établir avec précisément l’idée machiavélienne de l’autonomie du politique vis-àvis des autres secteurs du vivre ensemble. Mais il a fallu se mettre en réserve à cause de l’improbable articulation de ce jeu de mots et ses éventuelles complexifications dans une écriture machiavélienne du politique qui, si l’on s’en tient à la connaissance que propose Parel, n’a de référence au cosmos qu’en termes purement astrologiques et ne mesure ses effets sur l’ordre du monde qu’à travers les prismes d’une survivance « métaphysique » venue du Moyen âge 1. La deuxième hypothèse a trait au premier surgissement de l’idée cosmopolitique comme thème philosophique à part entière, celle que la pensée stoïcienne a élaborée et transmis à l’histoire de

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la pensée 2. Le fait d’avoir une perception du concept cosmopolitique qui soit radicale, homogène, celle qui fait coïncider la totalité du monde avec l’intégrité de la personne humaine, celle qui se conçoit également comme le propre non pas du politique mais plutôt de l’éthique, a considérablement réduit la perspective de mise en rapport avec Machiavel comme biais d’entrée de cette réflexion. Car il est notoire que ce dernier a la réputation, tenace et certainement l’une des choses du monde les mieux partagées, d’être toujours en délicatesse avec le souci éthique et de demeurer, comme le pense Théodore Ruyssen, l’irréductible théoricien d’un État dont on ne peut rien extraire de politiquement pertinent qui lui soit extérieur ou supérieur 3. Il est donc assez difficile d’engager toute une réflexion à son sujet à partir de deux opinions aussi fortement problématiques, fussent-elles préjugées. La troisième hypothèse prolonge la seconde. Il s’agit de celle qui a fait l’objet de la réflexion politique kantienne dans la modernité et dont l’époque contemporaine est encore plus ou moins héritière. Non seulement le risque d’affronter des problèmes d’anachronisme mais aussi la dissémination dans ce travail des considérations aussi étrangères à Machiavel que l’immigration, la démocratie, un certain rapport au pacifisme, au juridisme et au moralisme déterminant le contenu de ce que Kant appelle luimême la « Grande politique » plombent la féconde articulation qui aurait pu s’établir entre ces deux penseurs. Il aurait été intéressant d’analyser, à cet égard, la proximité de leurs entendements respectifs de la nature humaine, de la guerre ainsi que leur commune croyance à la référence républicaine comme horizon de constitution des nations modernes et comme occasion d’interrogation des ambitions coloniales qui leur sont propres 4. Toutefois, il convient de souligner que ces trois hypothèses à la base de ce renoncement ne sauraient s’effacer complètement. Au contraire, elles font partie du débat dès lors que la question de l’ordre du monde est posée en termes philosophiques. Elles sous-tendent en fait l’idée qu’il s’agit de mettre ici en évidence qu’avec Machiavel se pose toute une façon de construire la politique à l’échelle du monde qui n’est ni la première ni la dernière dans l’histoire de la pensée, mais qui comporte une singularité qu’il convient de préciser. Ordonner le monde est, en tant que

Introduction

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tel, un art politique qu’il s’agit de déterminer dans ce qu’il a de particulier, à partir de la seule pensée de Machiavel et des usages qui ont pu en être faits tout au long de la modernité. En effet, cet art politique s’efforce de s’appliquer à toute l’étendue du monde. Il s’agit d’envisager la politique ici comme le propre de ce qui consiste à procéder à l’organisation du pouvoir à l’échelle du monde, ayant pour ainsi dire une forme spécifique, un contenu précis et des modes d’opération qui lui sont propres. L’objet de cette étude porte donc sur cet art de la « grande politique » chère à Kant. Il semble révéler, en réalité, un effort permanent d’organisation des rapports de pouvoir entre les nations et parmi les hommes de telle sorte que l’idée du vivre ensemble fasse sens dans l’espace du monde et soit, autant que possible, satisfaisante. C’est probablement une opération dont il serait intéressant de déterminer clairement le cours, autrement dit une sorte de processus qui n’a rien de définitif ni d’absolu même si l’objectif est d’atteindre la figure pure et parfaite de l’ordre. La tension des rapports de pouvoir qui anime ce processus et l’oriente vers l’ordre constitue précisément un mouvement qu’il s’agit d’investir, d’interroger, de voir opérer et d’évaluer à l’aune de la pensée de Machiavel. Il faudrait peut-être considérer que c’est effectivement à partir de cette tension propre au processus de recherche de l’ordre dans le monde et au renoncement à toutes les hypothèses cosmopolitiques que l’idée politique susceptible d’y prendre corps pourrait commencer à faire sens chez Machiavel, précisément à partir de sa démarche politique en tant qu’il est possible de la considérer comme porteuse d’une façon de faire singulière, de tout un art de gouverner significatif en soi. Dès lors, comment cet art d’organiser les rapports de pouvoir à l’échelle des nations, autrement dit l’art de gouverner la totalité humaine, est-il de nature à réussir cette opération de mise en ordre du monde ? En quels termes ce qui fait le propre de cette démarche est-il de nature à renseigner sur ce qui se trouve être au fondement de son mouvement, ce qui rend pertinent son domaine d’opération, les moments de l’histoire qui permettent de le réfléchir et de le valider comme tel ? Cette orientation générale de la réflexion, pour ambitieuse qu’elle puisse paraître et avec l’exigence qu’il soit requis de

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l’aborder, ne saurait cependant faire l’économie des interrogations encore plus immédiates qui sont, en quelque sorte, ses prolégomènes : d’où vient que Machiavel soit celui avec qui il apparaisse pertinent de rendre compte de l’art de mettre le monde en ordre ? Pourquoi tenir cette opération pour « art » au lieu de faire plutôt référence à des figures d’expression du rapport au réel autrement plus explicites, telles qu’une « physique », « un projet » ou « une utopie » ? Par quelles voies la mener jusqu’à son terme ? À quoi correspondent les principales articulations qui y conduisent ? Il convient de ce point de vue de se prononcer d’abord sur la justification du bien fondé de l’art comme concept pertinent chez Machiavel et, en tant que tel, applicable à la politique et au monde, ensuite sur la justesse de la démarche qui va avec et enfin sur la juste mise en perspective des développements de l’opération en question. Ce sera l’occasion de déterminer avec précision ce que recouvre le rapport de Machiavel à l’art, ce qui donne précisément à l’art de mettre le monde en ordre une sensibilité conforme à l’esprit qui anime les façons machiavéliennes d’opérer en matière politique. D’emblée, il convient d’indiquer ce qui fait l’intérêt du rapport de l’art à la question centrale de cette étude, plus précisément du rapport de l’art aux mots qui l’expriment. Mettre le monde en ordre est, de toute évidence, une façon de faire, un art de faire au sens où l’entendait Michel de Certeau 5. En lui enjoignant cette fonction politique et une échelle globale, cela revient à dire qu’un art de faire comme celui qui consiste à mettre le monde en ordre ne saurait en aucune façon et à aucun moment être pris pour quelque chose d’autre que soi, autrement dit quelque chose de strictement politique. Il devient dès lors nécessaire d’opérer les distinctions nécessaires et espérer se démarquer des autres modalités qui pourraient nourrir l’art de faire, notamment l’art de penser, l’art d’écrire d’un côté, et, de l’autre, celles qui lui font défaut notamment l’art d’esquiver ou l’art de dissimuler. En réalité, l’on peut considérer l’art de faire comme étant le propre de deux attitudes face à une opération : celle de l’artisan et celle de l’artiste. Le premier fait usage des instruments pour fabriquer quelque chose qui lui est extérieur, à laquelle il ne peut se contenter que de donner une forme, de moins en moins gros-

Introduction

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sière, de plus en plus polie, nécessairement utile et autant que possible efficace. C’est en quelque sorte un technicien. Rapporté à l’art de faire de la politique, à l’art de mettre le monde en ordre, le technicien du politique est un artisan du monde. Chez Machiavel, c’est au prince, à la tête de sa nation, qu’il revient de se conduire en artisan du monde. Le second tient comme principal instrument son imagination pour faire sensation, créer une émotion, pour fabriquer du désir et, derrière ce désir, des sentiments multiples : enthousiaste, mélancolique, comique, tragique qui produisent des effets proprement saisissants ou travaillent à faire émerger des réactions contrastées telles que la froideur, le cynisme, l’indifférence, l’hostilité, etc. Son œuvre est le lieu du jeu, des figures, des couleurs. À partir d’elle travaille un arbitraire qui, pouvant parfois se moquer du souci de la seule cohérence logique, cherche à séduire ou à intimider, à faire signe et à faire sens, bref à mobiliser l’attention et à susciter l’émotion des autres, de tous ceux qui vivent ensemble sous son autorité. L’artiste en politique semble également être le propre du prince, celui qui « stupéfie » le peuple dans son art de faire de la politique, par exemple dans son art de soumettre un territoire nouvellement conquis comme le révèle l’épisode de Césène 6. S’il est vrai que dès l’origine des mots mettre le monde en ordre relève du registre du politique, alors c’est vers les arts de faire propres aux princes qu’il faudrait désormais se tourner pour faire face aux problèmes liés à la mise en ordre du monde. Il faudrait précisément se tourner vers l’intelligence princière qui condense le mieux cette combinaison de l’art et du politique, celle qui fait du prince à la fois l’artiste politique et l’artisan du monde, celle qui relie précisément la créativité propre au pouvoir à la technique des arts de gouverner à l’échelle des nations. C’est une intelligence qui se saisit de l’occasion (du) politique, à la fois comme une instance de technicité créative et un instant de création du monde. C’est elle qui pourrait permettre de dévoiler l’intimité des arts de gouverner à travers leur sensibilité propre, leurs fragilités et ambiguïtés, les expériences concrètes et les pratiques souterraines qui en sont issues, bref ce qui fait le quotidien des opérations de mise en ordre du monde auprès de chaque prince mais que les entendements ne permet-

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tent pas de prendre en compte. Car c’est à travers elle qu’il devient possible de donner à saisir les princes à la fois comme les seuls artistes de la politique et comme les vrais artisans de l’ordre du monde et de tout ce qui en découle. Si mettre le monde en ordre est un art, qu’est-ce qui fait concrètement le propre de son intelligibilité ? Cette interrogation permet de mobiliser la réflexion autour des textes de Machiavel et des travaux qui s’y rapportent, aussi bien du point de vue philosophique que du point de vue de l’histoire des relations internationales. L’écriture qui en est issue s’inscrit dans une perspective qui met en dialogue ces deux approches – rapport aux textes et rapport à l’histoire des relations internationales. Elle tend à considérer l’écriture machiavélienne du monde comme son premier terrain d’expérimentation, celui qui ouvre le champ à une tradition de dialogue entre textualité et historicité qui traverse toute la modernité internationale, notamment à travers les œuvres de Fichte, Meinecke, Weber, Clausewitz, Pareto, Carl Schmitt, Kissinger et Raymond Aron 7. Elle s’inspire particulièrement de l’écriture de ce dernier qui, dans ses principaux textes consacrés aux relations internationales, soumet les turbulences de l’actualité à une discursivité qui rappelle la démarche machiavélienne 8. C’est une écriture qui incite à renoncer non pas à la rationalisation de la mise en ordre du monde mais à la clôture de sa compréhension par la seule et unique rationalité et ses prétentions à la systématicité, à la régularité, à la continuité, à la certitude, à la reproductibilité, à la prédictibilité et à l’objectivité absolue. Le scepticisme d’Aron vis-à-vis de la possibilité d’une théorie déterministe des relations internationales résonne en écho à cette idée de tenter d’écrire le monde comme un art de faire, donc, par définition, en perpétuelle métamorphose, autrement dit incertain, inachevé, problématique 9. Il s’agit de rendre compte d’une opération politique qui se conçoit comme une traversée des conflits dans un maillage de tensions, de contradictions, d’indéterminations, d’apories et d’équivoques propres, ainsi que leurs contraires respectifs, à l’articulation du vivre ensemble dans le monde. Le choix de tenter d’« enserrer » – le mot est souvent utilisé par Aron – le monde à travers ces tensions décisives relevant pour

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l’essentiel des enjeux de pouvoir entre princes tels qu’en rendent compte les écrits de Machiavel et prétendre travailler à les réduire à un art de faire la politique internationale partagé par tous les protagonistes constitue la toile de fond de cette réflexion. La démarche est pour ainsi dire circonscrite à cet usage précis de la présence de Machiavel au monde. Il ne s’agit donc en aucune façon de croire en une certaine ubiquité propre à la pensée machiavélienne, ubiquité pouvant se comprendre comme une omniprésence de Machiavel dans tous les chantiers internationaux où l’ordre du monde est en jeu. La perspective de la présente démarche reste limitée à ce qu’autorisent les textes de l’auteur et à ce qu’en disent ses interprètes d’un côté et de l’autre à la façon dont en rendent compte les historiens et les théoriciens des relations internationales. Elle permet de se mettre à l’abri de cette critique féroce formulée par Sfez dans les termes qui suivent : « c’est en suivant cette démarche de ne pas céder sur le mutisme de Machiavel, mais d’épouser sa mélancolie préventive, que la pensée du politique apparaît comme ne devant prendre ni l’ambition d’une théorie allant jusqu’à calculer son propre impact dans la pratique ou d’une théorie toute-puissante de par le caractère retors de son englobement ; mais plutôt comme le lieu d’un discours qui ne peut être unifié et qui renvoie toujours à des moitiés de discours de l’objet partiel et, en tant que discours plein, de la confusion des places, d’une prétention déraisonnable à l’ubiquité. Sur cette voie, bien des commentateurs en sont restés à ce qu’on pourrait appeler la voie du demi-deuil. Tout d’abord les commentateurs réalistes et matérialistes ont cherché à faire dire à cette œuvre plus qu’elle ne dit, en la versant dans l’utopie 10 ». Cette mise hors de portée de la critique de Sfez se confirme dans toute sa radicalité lorsqu’il devient clair que la présente écriture n’entretient guère la prétention d’être un commentaire « globalisé » du texte machiavélien, qu’elle n’est pas davantage « réaliste » au sens où l’on pourrait penser avec Hegel que tout le réel est rationnel et inversement, mais qu’elle l’est dans la perspective d’une détermination de ce qui fait de Machiavel l’un des deux piliers philosophiques – avec Hobbes – de l’école « réaliste » des théories des relations internationales. Et le moins que l’on puisse dire est que, contrairement à ce que donne à

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penser Sfez, ces « réalistes » particuliers ne font précisément rien qui permette de croire qu’ils font « verser » le machiavélisme « dans l’utopie ». En réalité, ils semblent plutôt nier tout procédé et toute procédure conduisant à l’utopie dans les pratiques politiques internationales. Peut-être faudrait-il penser que la critique de Sfez ne concerne que les « réalistes » sortis d’une perception philosophique de la pensée machiavélienne non exercée à l’intelligence internationale du politique, celle qui entretient l’ambition de révéler une importante dimension de la pensée de Machiavel ? Peut-être, est-ce dans ce sens qu’il relie « réalistes » et « matérialistes » en tant qu’ils seraient concernés par la même critique ? Quoi qu’il en soit, la référence d’un travail machiavélien à l’écriture internationale du monde semble bien échapper à ce type de critique. Elle échappe également à un autre ordre de critique qui consiste à faire ressortir l’idée que notre référence à l’usage de l’écriture aronienne déborde sur un aspect qu’Aron aurait probablement considéré comme accessoire, voire même rigoureusement non politique, à savoir la référence à l’art comme figure d’interprétation de la vie politique à l’échelle des nations. Il suffit à ce titre de signaler les propres références d’Aron au jeu, particulièrement au tennis qu’il pratiqua, et dont il tira toute une économie mentale que l’on voit par exemple à l’œuvre dans son rapport critique avec les marxismes et surtout avec la personnalité de Sartre. Il y a aussi, de façon plus objective, ces moments où il parle de ce que le football et la guerre ont en commun dans ses cours de philosophie politique à l’ENA 11 , ou bien lorsqu’il s’intéresse à l’art de la guerre en soi qui le fascine tant chez les maîtres de la stratégie notamment Clausewitz et quelques autres 12, ou encore quand ses écrits dévoilent son admiration pour l’intelligence esthétique du politique chez Machiavel lui-même, étincelant dramaturge des affaires du pouvoir s’il en est 13, ou enfin dès lors qu’il se met à analyser les conduites des principaux protagonistes de la Guerre froide comme constitutives du jeu international, avec par exemple la façon dont il rend compte des péripéties qui témoignèrent de l’opposition de McNamara à de Gaulle au sujet de l’armement atomique de la France 14.

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En réalité, ce rapport machiavélien à l’art qui transite par le signe de l’écriture aronienne n’est pas qu’emprunté. Il est seulement transitif, c’est-à-dire passe par Aron pour croiser le propre rapport de Machiavel à l’art. Le rapport intime de l’écriture à l’art est en effet et avant tout le propre fait du secrétaire florentin. Auteur lui-même de quelques textes littéraires, particulièrement de poèmes 15, de pièces de théâtre 16 et même de chants 17, il semble y éprouver une certaine propension à manifester sa passion en dehors de toute contrainte logique, en étant délibérément déraisonnable et en faisant défaut au sens de la gravité qui semble habiter par exemple ses textes politiques et historiques ainsi que ses rapports diplomatiques. On en prend une bonne mesure lorsqu’on découvre par exemple la fable, très peu étudiée, qu’il consacre à « L’archidiable Belphégor ». Il y décrit avec des images saisissantes et une certaine ironie ce à quoi pourrait se résumer le commerce des relations sociales : un jeu à somme nulle qui tient sur les banalités de la vie mondaine, du prestige et des frivolités de la bonne société, sur le mépris, injustifié à ses yeux, de la bonne vieille ruse paysanne, sur les revers de la bonne fortune et les tourments du mariage dont les femmes, à ses yeux, sont toujours responsables 18. Le rapport de Machiavel à l’art s’exprime également à travers un texte consacré à l’esthétique de la langue italienne où l’auteur tente une intéressante analyse des figures de style couramment utilisées à son époque 19. Il y a aussi ses « portraits de Florentins » à la fois subtils et personnels 20. L’on peut continuer à suivre le pli de cette démarche empreinte de fantaisie et d’impétuosité jusqu’au niveau où l’auteur a l’outrecuidance de proposer, dûment rédigés, des « Statuts d’une société de plaisirs » 21. Et, sans hésiter ni s’embarrasser du souci de la cohérence, il s’attelle, avec une égale application, à opposer à ces derniers une « Exhortation à la pénitence » 22. À l’évidence, la sensibilité machiavélienne participe d’une vivante contradiction, d’une certaine démesure qui s’assimile à un détachement franc pour les exigences logiques ou les rigidités de la bonne conduite. C’est l’expression d’une écriture de l’esthétique propre aux passions qui s’expriment au quotidien, qui travaillent les gens ordinaires. Elle est nourrie par une imagination qui met la fiction

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au service du sens commun. Il s’agit précisément d’une esthétique de l’effectivité en ce sens qu’elle s’accomplit dans l’animation de ce qui constitue la vie des gens du monde en permanence, d’où qu’ils viennent, et quels que soient leurs relations et destins. En somme, travailler l’âme – au sens de ce qui anime – du monde par l’émotion et avec le détachement de celui qui n’a pas la certitude de statuer, comme Dieu, sur la marche des affaires communes, ni la prétention de vouloir régler le mouvement des choses conformément au cosmos des anciens ou à l’ethos des Lumières, telle semble bien être l’une des significations profondes du rapport de l’écriture machiavélienne à l’art de mettre le monde en ordre. Cette disposition proprement porteuse d’un rapport fécond aux formes artistiques n’est pas à considérer comme une simple posture ou un des nombreux masques que l’on pourrait, comme d’habitude, attribuer à Machiavel 23. Elle est aussi le fait de sa technique politique. Elle façonne son univers des arts de gouverner. Elle participe de la mise en ordre du monde en tant qu’opération esthétique au sens où il s’agit de rechercher non plus seulement le beau, encore moins le sublime, mais surtout les formes et l’intelligence qui participent des conduites de tous ceux qui sont impliqués dans ce processus ainsi que des usages que ces derniers font des choses qui les relient à leur environnement. C’est à ce titre qu’il faut considérer la politique comme œuvre d’art chez Machiavel, quelle que soit son échelle. À l’échelle du monde, c’est d’une certaine manière, l’œuvre d’art par excellence. Ce dont rend précisément compte l’écriture politique de l’auteur en permanence, c’est la vitalité des acteurs, le mouvement des plans, le déplacement des positions, le déroulement des intrigues, l’aménagement des décors, la mise en relief des couleurs, la résonance des paroles, la prestance des personnages, la prégnance des actes, etc. « L’épisode de Césène » symbolise parfaitement cette saisissante représentation esthétique de la politique dans le discours de Machiavel. A cette occasion précise, qu’est-ce qui frappe l’imagination de celui qui lit ce fragment du texte ? Ce n’est pas en tant que tel le scandale auquel renvoie la signification des actes posés à cette occasion, ni les mensonges et fourberies de César Borgia, encore moins l’ignorance coupable dans laquelle

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demeure le peuple d’un bout à l’autre de la manœuvre. Ce n’est pas davantage l’arbitraire de la mort que Remirro d’Orco répand à tour de bras et dont il est finalement lui-même victime, l’ultime victime expiatoire, s’entend. Ce qui frappe l’imagination, c’est bien l’éclat de la fin du « spectacle » en tant que tel, son effet sur les spectateurs les plus directement concernés, les sujets politiques en l’occurrence, « stupéfaits » qu’ils sont par le caractère théâtral de la mise à mort du tout-puissant ministre du duc de Valentinois. Il s’agit plus d’une mise en scène que d’une mise à mort dont l’éclat de la cruauté et la portée spectrale ne sont complètement compréhensibles qu’à la condition de les inscrire dans la dramaturgie intégrale qui accompagne la stratégie de conquête et de maintien au pouvoir de ce dernier 24. En effet, quand on remet bien en perspective la place de cet épisode dans le plan général de conquête de César Borgia, celui de la constitution d’un nouvel État, en sachant que « la tragédie de Sinigaglia » participait quelque temps avant de la même trame 25, il devient clair que l’écriture politique de Machiavel s’assimile à la façon dont est écrite une pièce de théâtre. L’on voit se mettre en place une série continue d’actes, de protagonistes, un héros, éventuellement un ou plusieurs antihéros, des adjuvants, une scène, un décor, une intrigue qu’il s’agit de conduire avec habileté et enfin une trame qui en constitue la figure souterraine, celle qui fait tenir ensemble tous les constituants de la pièce. Enfin, il est possible d’investir cet univers théâtral par d’autres éléments du dispositif dramaturgique, ceux-là mêmes qui continuent à attester de la faveur de l’écriture machiavélienne pour les manœuvres, les conspirations, les coups d’éclat, la capacité à les déjouer, la roublardise qui va avec, la ruse que mobilisent les différents protagonistes, tous les protagonistes : du prince au sujet, des grands aux petits, du héros aux adjuvants, des personnages bien en chair comme les papes et les femmes, notamment Lucrèce Borgia, personnage hors du commun, fille naturelle du pape Alexandre VI et sœur de César Borgia. Il devient dès lors logique de penser, avec Machiavel, que la mise en ordre du monde n’est rien d’autre qu’une mise en scène du politique. Le monde comme scène, précisément comme lieu

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d’expression d’une œuvre d’art, l’art de gouverner en l’occurrence, telle est probablement la figure la plus expressive de ce rapport de l’art à l’écriture machiavélienne dont cette étude voudrait témoigner. La démarche qui anime celle-ci est profondément inhérente à cette restitution de la théâtralité politique du monde. En quels termes et dans quels sens ? Comment s’articule effectivement le problème qui procède de cet art de mettre le monde en ordre propre à Machiavel et quelles sont les perspectives de ses développements possibles ? La présente étude aurait pu être un simple commentaire critique de la façon dont les textes de Machiavel et ses effets sur l’histoire permettent d’articuler l’art politique sur la scène internationale. Mais il a fallu faire attention à une critique jadis formulée par Léo Strauss, fort de son expérience du commentaire de la pensée machiavélienne, et reprise par Philippe Raynaud dans sa tentative de remettre en sens l’idée même d’une réflexion philosophique sur la politique aujourd’hui 26. Cette critique tient au fait que la philosophie politique, pour autant qu’elle veuille assumer son époque et garder toute sa valeur, se doit d’éviter deux principaux écueils dans sa démarche : d’abord se borner à proposer des commentaires sur des textes politiques de l’histoire sans prise sur l’actualité et ensuite se réduire à une simple mise en forme des opinions politiques courantes de son époque. Cette étude entretient l’ambition d’investir par une tension forte ce qu’il y a de fécondant entre ces deux approches critiques, à savoir le dialogue des textes avec l’histoire, autrement dit ce que les textes de Machiavel signifient en eux-mêmes dans leur effort de dire en quoi consiste l’art de mettre le monde en ordre et comment l’histoire permet d’en faire un certain usage d’une part et d’autre part, comment le cheminement inverse peut s’opérer à son tour et sans anachronisme ni historicisme. Il s’agit aussi et surtout de prendre les multiples précautions qui sont liées à toute interprétation de l’écriture de Machiavel que ses principaux interprètes ont signalé et que Léo Strauss résume parce qu’il appelle « la technique de la double assertion ». Pour se garder de toutes dérives liées à ce dédoublement permanent de l’entendement de l’écriture machiavélienne, il convient, comme le suggère Gérald Sfez à la suite de Claude Lefort, « d’épouser le

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discours machiavélien », c’est-à-dire d’engager une sorte de corps à corps avec les textes de l’auteur, de dévoiler ses radicalités et ses ambiguïtés, d’assumer ses positions et ses contradictions, enfin de n’opérer des extrapolations que lorsque ce rapport intime aux textes l’autorise. Il convient, dès lors, d’organiser cette étude autour de deux approches philosophiques qui sont susceptibles, par leur interactivité, de maintenir la démarche en prenant rigoureusement en compte les précautions ainsi énoncées d’une part, et, d’autre part, en rendant possible le dialogue avec l’histoire des idées et la théorie des relations internationales. La première approche est de type herméneutique. Elle a pour fonction de travailler au dévoilement de deux ordres de discours à l’œuvre dans la pensée machiavélienne. Il y a d’abord l’ordre du discours qui concerne les sens encore cachés ou trop révélés que les textes de Machiavel charrient et que les interprétations qui en sont issues permettent d’éclairer ou d’obscurcir. Ce sont les principaux textes politiques et historiques de Machiavel, en l’occurrence le Prince, les Discours sur la première décade de Tite-Live, les Histoires Florentines, L’Art de la guerre. Toutefois, les textes mineurs sont aussi concernés dans la mesure où ils contribuent à éclairer ou à confirmer un propos ou un argument contenu dans les principaux textes 27. Il y a ensuite l’ordre du discours qui se rapporte aux significations et implications politiques du « moment machiavélien » de la modernité internationale 28. Celui-ci se cristallise autour du texte historique qui lui donne naissance, à savoir le document issu des traités de Westphalie en 1648 29. La démarche consistera à mettre en perspective le caractère machiavélien de ce texte ainsi que les commentaires, interprétations, critiques qui en sont issus. Il s’agira aussi et surtout d’identifier ce qu’il y a de véritablement machiavélien dans les usages qui ont pu être faits de ce texte, aussi bien dans le fonctionnement du système westphalien que dans ses prolongements contemporains. La seconde approche est de type phénoménologique. Elle consiste à saisir l’acte de mise en ordre du monde comme un phénomène politique en soi, c’est-à-dire ce quelque chose dont le dévoilement signale la présence au monde d’un être spéci-

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fique, d’une idée à l’œuvre c’est-à-dire une idée à envisager en termes dynamiques, dans une perpétuelle métamorphose de soi. L’examen des textes de Machiavel dévoile effectivement une telle figuration de l’art machiavélien. C’est le travail d’une œuvre discursive qui rend compte de sa présence au monde en tant qu’elle n’est rien d’autre qu’une opération politique effective, visible, comptable, dont une évaluation peut rigoureusement être faite. C’est ce à quoi renvoie l’idée du « travail de l’œuvre » chère à Claude Lefort 30. Le travail politique du monde s’opère dans le seul rapport au texte de Machiavel et au texte qui est issu du traité de Westphalie. En fait, cette évaluation peut aussi prendre la forme d’un inventaire de la phénomènalité de l’œuvre machiavélienne dans le monde. Elle procède par une évaluation de la façon dont les relations internationales en rendent compte tout au long de la modernité. Il convient d’organiser cette exploration en termes rigoureux, c’est-à-dire en ne s’en tenant qu’à ce qu’il y a de strictement machiavélien dans l’historicité et dans la théoricité des relations internationales, précisément dans ce que l’école réaliste propose comme développements élaborés ainsi que les critiques qu’elle suscite. Cette option permettra de situer avec précision les parcours de ce phénomène et d’en évaluer la pertinence et la faisabilité dans le temps. La prescription de Lefort reste à ce propos d’une entière actualité, une prescription qui a la valeur d’une recommandation que seule une expérience intime avec l’idée politique effective à laquelle Machiavel conduit autorise : « prendre en charge les questions qui sourdent notre temps » 31. La présente étude s’attellera à inscrire l’art machiavélien de mettre le monde en ordre au point d’enchevêtrement de ces deux démarches de façon à rendre possible l’émergence des trois principales figures épistémiques qui permettent d’en déployer toute la féconde discursivité, d’en réfracter toute la sensibilité historique, celle qui fait l’actualité souterraine des arts de gouverner les nations modernes. La première figure renseignera sur la dissémination des trajectoires machiavéliennes de formation du politique dans le monde. Ces trajectoires correspondent à de véritables généalogies communes du politique en ce sens qu’elles sont constitutives du

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processus de mise en ordre, de l’articulation des arts de gouverner en n’importe quels lieux et circonstances, particulièrement sur les terrains et dans les occasions où le rapport au pouvoir s’énonce en termes problématiques, en tant que mise à l’épreuve permanente de la constitution du vivre ensemble. La caractéristique principale de cette figure est qu’elle relève de l’ordre de l’énonciation. Elle est le produit des origines, des articulations, de la dialectique et des finalités assignables à la discursivité du politique chez Machiavel, celle qui est régie en termes conceptuels par les désirs multiples de conquérir la même chose, par l’hostilité et les affinités qui en sont issues et qui font du recours à la force, à la ruse et la recherche permanente de la puissance les critères d’énonciation du vécu politique à l’échelle du monde. C’est à la deuxième figure qu’il revient de mettre clairement en sens le caractère effectivement opératoire de ce qui précède. Il s’agit précisément d’interroger le travail discursif de mise en ordre du monde à partir d’une intelligence proprement machiavélienne des actes politiques. La cosmographie de la souveraineté émerge ainsi comme la figure d’intelligibilité des procédés à partir desquels les pouvoirs souverains investissent l’espace du monde. Elle permet d’engager une telle opération avec logique, stratégie et conformément à une technologie éprouvée des pratiques politiques dont rendent compte les principaux textes de Machiavel. Il y a surtout l’idée qu’elle met en route une intéressante économie de la souveraineté non plus comme une limite à la cohérence complète du monde mais comme une occasion qui lui est coextensive. En d’autres termes, la somme des rapports de pouvoir qui s’étendent à la totalité de l’espace du monde apparaît comme une étendue convoitée, un agrégat de territoires faisant l’objet des désirs multiples et incessants des princes. Dans le propos machiavélien, les modes de conquête, de contrôle et de conservation des territoires déterminent les conduites des princes et participent, par ce fait même, de la constitution de la souveraineté comme occasion d’expression de la façon dont l’espace du monde est globalement investi et administré. Il y a là un travail sur la souveraineté comme lieu d’organisation du monde qu’il s’agit de mettre en route. La modernité internationale constitue une forme d’expression concrète et précise de ces rapports intimes du pouvoir sur

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l’espace fragmenté du monde. Il se trouve que l’intelligence qui la travaille trouve dans l’histoire sa manifestation la plus expressive, celle qui se rapporte à la signification et surtout à la mise en œuvre des traités de Westphalie, considérés comme le moment fondateur du système international contemporain. Ce que ce moment révèle de machiavélien est précisément la façon dont se met en place le dispositif qui, non seulement organise le partage de l’espace du monde mais aussi et surtout égalise les conditions de sa remise en cause à travers le principe de reconnaissance de la souveraineté des États. L’ambition des princes, la régularité des conflits, le partage des espaces souverains qui en est la cause première et dont la forme la plus extrême correspond aux enjeux liés à la formation des empires, reçoivent avec ce qui se passe en 1648 en Westphalie un cadre qui formalise la figure d’organisation fondamentale du monde moderne. Cette figure, loin de faire partie du dispositif naturel des relations internationales modernes comme on serait tenté de le croire, procède en réalité d’un tracé machiavélien dont il s’agit d’esquisser les contours et de réfléchir la perspective, celle qui participe de sa fondation et de sa permanente actualisation sur la scène internationale. Ces trois figures constitueront des parcours d’un univers politique apparemment constellé, qui se nourrit et se déploie de façon autonome, celui qui s’annonce comme le lieu de frémissement de ce qui fait la dynamique politique propre au monde. L’articulation de chacune de ces figures est à conduire avec autant de vigueur et d’ambition que peut autoriser l’écriture machiavélienne des arts de gouverner.

PREMIÈRE PARTIE

GÉNÉALOGIES COMMUNES DU POLITIQUE

« Comme le démontrent tous ceux qui traitent de politique et comme le prouvent les exemples historiques, il faut que le fondateur d’un État et que le législateur supposent par avance que tous les hommes sont méchants, et qu’ils sont prêts à mettre en œuvre leur méchanceté toutes les fois qu’ils en ont l’occasion. Lorsque ce penchant demeure caché, cela provient d’une cause ignorée, que l’on ne discerne pas, parce que l’on n’a pas fait l’expérience du contraire ; le temps, père de toute vérité, le fait finalement découvrir. »

Discours, I, III, p. 195

L’idée de travailler à une mise en ordre du monde d’essence machiavélienne à partir des trajectoires de constitution communes du politique – communes au double sens de relevant de l’ordinaire et propres à tout ce qui participe de la vie en communauté – s’énonce à l’ombre d’un double paradoxe. Le premier paradoxe est lié à la nature unique et à l’expérience multiple de l’idée même d’ordre du monde. Alors que celle-ci décline de multiples vécus propres aux nations qui ont entrepris de mettre en forme l’espace commun du monde et qui se sont très souvent affrontées dans cet effort, celle-là tend à se réduire à la référence exclusive au cosmos, renvoie à l’idée d’un monde harmonieux et clos qui peut aller jusqu’à s’intéresser aux considérations astrologiques en vigueur à l’époque de Machiavel 32. D’une certaine manière, la figure de l’un, propre au cosmos, contraste avec celle du multiple issu des rapports entre les nations. En fait, derrière cette double énonciation de l’ordre du monde, se profile un impensé politique dont il faut souligner l’intérêt pour mieux apprécier cette opposition entre l’un et le multiple. En effet, dès lors qu’elles sont philosophiquement rapportées à la « chose politique » 33, l’idée de cosmos et l’idée d’ordre entre nations radicalisent leur opposition. La première correspond de ce point de vue à la représentation d’un univers particulier, en l’occurrence l’univers du vivre ensemble, configuré en boucle à partir du critère d’une harmonie essentielle, rigide et définitive ayant ses propres lois, mesures et figures et un fonctionnement régulier à

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l’image même de la constitution astronomique de l’univers à laquelle quelques présocratiques et surtout Platon puis les stoïciens étaient très attentifs dans leurs réflexions sur la fondation politique 34. Le cosmos investit de cette façon la figure de l’un et se constitue comme le modèle réflexif de l’ordre politique du monde. La seconde, quant à elle, donne à saisir dans toute son étendue la cité terrestre dont parle Saint Augustin comme un champ hétérogène et mouvementé duquel est issu un effort de mise en forme permanente des rapports entre les nations en termes d’identification des acteurs, de délimitation des frontières, de constitution des lois y afférentes, de contractualisation des échanges et de prévention ou de règlement des conflits. L’ordre politique du monde émerge de ce point de vue comme le produit d’une structuration effective et répétitive de l’espace commun des nations susceptible de transformations dans le temps 35. La figure du multiple est la forme de son expression existentielle. Le second paradoxe, encore plus saisissant, tient au fait que cette perspective d’étude ne renvoie à aucune référence qui fasse autorité autour de la pensée machiavélienne pourtant si densément et si diversement explorée par ailleurs. L’idée de relier Machiavel à un ordre du monde semble tout à fait décalée des trajectoires conventionnelles de sa perception dans l’histoire de la philosophie politique et des nombreuses et éminentes interprétations qui en sont issues 36. En fait Machiavel y apparaît plutôt comme un théoricien du refus d’un ordre politique cohérent, réglé par le droit, la raison ou une quelconque autorité ou normativité transcendante en vue de la paix. Il se contente de décrire l’immanence radicale de l’autorité sous la figure de l’autonomie du politique et donne à saisir les contradictions, les conséquences et inconséquences non sans un certain enthousiasme – et, répète-on à l’envie, avec « cynisme » – jusqu’au niveau ultime de la guerre c’est-à-dire cette occasion limite qui nie, en tant que tel, l’ordre, le droit et la cohérence comme conditions nécessaires et suffisantes à la constitution du politique. Machiavel rompt ainsi avec des traditions établies en philosophie politique notamment celles des anciens et des scolastiques. L’aboutissement de cette rupture conceptuelle consacre l’immanence radicale de la discursivité propre au

Une cosmographie de la souveraineté

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pouvoir d’État au détriment de tout ce qui lui serait supérieur ou extérieur. Toute référence à l’idée d’ordre du monde y semble absente. En fait, la mise en sens de l’idée d’ordre politique du monde chez Machiavel est inséparable de ces deux paradoxes. L’ambition de ce discours n’est certainement pas de sortir au forceps la pensée machiavélienne de l’ombre de cette double ambiguïté. Elle doit rester conforme aux traits caractéristiques de l’intelligence machiavélienne, celle qui correspond précisément à un sens aiguisé du secret ainsi qu’à un art consommé de la dissimulation et des raisonnements équivoques ou délibérément plurivoques 37. Il s’agit donc de traverser cette double ambiguïté c’est-à-dire de tenir celle-ci sous une tension et de la travailler sous ce rapport. Cette démarche, risquée, comporte néanmoins l’avantage non seulement de fixer notre analyse de l’ordre politique à l’abri d’une sérénité et d’une clarté dont l’écriture machiavélienne n’est pas coutumière mais aussi de nous dévoiler la face cachée de la modernité politique du monde, celle qui est paradoxalement constitutive de ses trajectoires de formations originaires. Comment mobiliser une telle approche en évitant de s’enfermer dans un enchaînement d’ambiguïtés qui ferait inévitablement désordre à la fois dans le monde et surtout dans cette étude ? Peut-être conviendrait-il de s’interroger dans les deux directions suivantes : qu’est-ce qui justifie la pertinence théorique d’une telle approche et comment s’articule-t-elle ? Du point de vue de la philosophie politique en tant que domaine d’étude, la raison d’être de cette approche tient, au moins, à deux faits relevant respectivement de son contexte d’émergence et d’un texte suggestif déjà évoqué et sur lequel il convient de revenir brièvement. D’abord, le contexte : l’idée que la pensée machiavélienne est porteuse d’un art politique qui tend à ordonner le monde est reconnue et consacrée par le fait que l’école dite réaliste des théories des relations internationales la considère comme une de ses matrices conceptuelles. Au même moment, les comportements politiques internationaux ont largement été assimilés au machiavélisme dans ses acceptions à la fois courante et savante. En fait, depuis le traité de Westphalie en 1648 qui mit un terme