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L'Asie centrale après la "guerre contre la terreur"

De
293 pages
Cet ouvrage tente de faciliter la compréhension de l'Asie centrale et donne au public francophone la mesure des enjeux qu'elle recèle pour la sécurité européenne. La première partie concerne le contexte international et les enjeux géostratégiques majeurs, les défis économiques et politiques de cette zone. La deuxième partie étudie l'impact des acteurs mondiaux sur la région après les chocs des guerres d'Afghanistan et d'Irak. La dernière partie s'attache à préciser les situations particulières des pays "périphériques" : l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan.
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L'ASIE CENTRALE APRÈS LA « GUERRE CONTRE LA TERREUR»

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7188-2 EAN : 9782747571883

Sous

la direction de

Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT

L'ASIE CENTRALE APRÈS LA « GUERRE CONTRE LA TERREUR»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE

Introduction, Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT

...

... ...5

CONTEXTE

ET ENJEUX

L'Asie centrale après la guerre contre la terreur: contre-chocs de la stratégie américaine, Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT

chocs et ... ...13

Laurent VINATIER

Vies politiques en Asie centrale. Aujourd 'hui et demain, . . . . . . . . . . . . . . .31

L'eau en Asie centrale, entre indépendance régionale et vulnérabilité nationale, Gaël RABALLAND ... ... ... ... ...65 Crise du sous-développement, crise post-coloniale ou crise de l'environnement en Ouzbékistan?, Nadjim KHAMREV, Monique MAINGUET et René LETOLLE ... ... ...89

UNE RÉGION SOUS INFLUENCES?

L'Asie centrale face aux grandes puissances, Patrick DOMBROWSKI

... ...

...113

Asie centrale: le « Très Grand Jeu» ?, René CAGNAT
Les ambitions centre-asiatiques de la Turquie,

...133

Lebriz PIRON-YAKACIKLI
PÉRIPHÉRIES

.155

Les enjeux régionaux autour du Pakistan, Isabelle COORDONNIER L' Mghanistan en panne, Cyrus HODES

171

191

L'Iran sous les chocs: la République islamique entre crises internes et menaces extérieures, 223 Michel MAKINSKI

ANNEXES: l'Asie centrale en chiffres

... . .. ... ... ...261

INTRODUCTION

Jean-François

DAGUZAN et Pascal LOROT *

Le « Grand Jeu» est-il de retour? L'expression devenue célèbre de Rudyard Kipling laisse parler nos imaginations. Les périples des agents secrets et les années englouties dans les steppes ou les montagnes hostiles de l'Indou Koush, les farouches guerriers pachtouns ou balouches, les bouddhas géants de Bamyan (désonnais disparus), les forteresses sogdiennes, bactriennes ou kouchanes en ruines et les toits bleus des mosquées, des mausolées et des madras as enflamment notre mémoire enfantine que le souvenir de l'épopée d'Alexandre entretient. On y oublie souvent les hommes, leurs drames et leurs misères, sauf quand leurs visages fleurissent à bon compte sur les couvertures des magazines de voyages: les souriants et placides paysans ouzbeks, les cavaliers kazakhs, les montagnards kirghizes, les burkas bleues et les fiers guerriers si photogéniques des talibans, de l'Armée du Nord, et des Balouches aux annes brillantes.
Daguzan est maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, rédacteur en chef de la revue Géoéconomie et professeur associé à l'université de Paris il Panthéon-Assas. Pascal Lorot est président de l'Institut Choiseul pour la politique internationale et la géoéconomie et directeur de la revue Géoéconomie.

. Jean-François

La réalité s'efface devant le chromo. Seul un René Cagnat, dans son émouvant livre La rumeur des steppes, aura su rappeler l'incroyable succession historique d'invasions, massacres, famines! et violences de toutes origines qu'a subie cette région. De loin, de très loin, l'observateur européen sent bien confusément qu'il s'y passe quelque chose qui le concerne, mais quoi? Il sait que les commandos d'Al Qaida, sont partis de cette région pour aller frapper aux États-Unis et ailleurs dans le monde; il sait qu'un islam radical règne dans certains endroits dont la burka est la représentation visible et la destruction des bouddhas géants de Bamyan la preuve de la barbarie; on lui parle du pétrole et du gaz qui seraient les nouveaux enjeux du «Grand jeu»; on évoque des armes de destruction massive dont certains de ces pays seraient le réceptacle ou les producteurs; on lui parle aussi de trafic de matières nucléaires et de laboratoires biologiques en ruine; il entend parler de risques de guerre au Cachemire et d'opérations aériennes préventives en Iran; enfin, il découvre, étonné, que ses propres soldats, de mystérieuses forces spéciales, meurent aussi là-bas. Que sait-on en réalité? Bien peu de choses. L'Asie centrale, même élargie, n'est pas familière à l'Europe et à la France en particulier. Les ouvrages en français (hors archéologie et histoire-géographie) se comptent presque sur les doigts des deux mains (en dehors de l'Iran). Ceux d'Olivier Roy, de René Cagnat et de Michel Jan, celui de Gilles Dorronsoro sur l'Afghanistan, ceux de Mohamed-Reza Djalili et Thierry Kellner, ceux de Bernard Hourcade, ceux de Jean Radvanyi, celui de Vincent Fourniau, ceux de Catherine poujoe, de Christophe Jaffrelot sur le Pakistan, celui plus récent de Laurent Vinatier.

Entre 1926 et 1939, le Kazakhstan perd 45 % de sa population lors d'une famine sciemment orchestrée par Staline. Cf René Cagnat, La rumeur des steppes, Voyageurs Payot, Paris, 1999, p. 151. 2 Le lecteur désireux d'en savoir plus trouvera un tableau exhaustif de la recherche sur l'Asie centrale au sens classique dans l'article de Catherine Poujol et Boris-Matthieu Pétric, « État de la littérature sur l'Asie centrale 6

]

C'est pour apporter une pierre supplémentaire à ce chemin peu pavé mais aussi pour détruire quelques images fausses et pour compléter la vision et la connaissance de l'observateur lointain, que nous avons lancé cet ouvrage collectif. Nous n'avons pas souhaité nous en tenir à l'Asie centrale ex-soviétique et à l'Afghanistan. Historiquement, la connexion culturelle et les tensions stratégiques, de l'Iran jusqu'au Pakistan ne font aucun doute. La culture perse devient la lingua franca de cet ensemble, les descendants des Mongols islamisés, comme Tamerlan, amènent l'artisanat, l'architecture et la science d'Ispahan à Samarkand, alors que son lointain descendant, l'émir Babour, crée l'empire Moghol de l'Inde du Nord, dont le Pakistan est, en quelque sorte, l'héritier amputë. Les événements de l'après-Il septembre 200 l, et notamment l'invasion de l'Afghanistan par les États-Unis assistés de leurs alliés, puis la guerre d'Irak, ont bouleversé un ensemble beaucoup plus vaste que le simple lieu des affrontements. C'est pourquoi nous avons décidé d'inclure l'Iran et le Pakistan dans cette étude car l'impact de ces deux pays sur cette zone et les conséquences sur ces derniers de la crise afghane obligent de les prendre en compte également. Comment pourrions-nous, de fait, parler de l'Afghanistan sans parler de ses voisins occidentaux, orientaux et septentrionaux: «Trois grands empires cherchant à s'y tailler des zones d'influence », note Olivier Roy, «c'est une configuration que nous retrouverons après la chute de l'URSS où la République islamique d'Iran, l'Ouzbékistan et le Pakistan reprendront souvent explicitement l'héritage des Safavides, des Chaybanides et des Moghols »4. C'est donc d'une bonne partie du «Great Middle East» (ce Grand Moyen-Orient cher aux Américains) dont nous parlerons, ou, pour les analystes stratégiques, d'une partie du Central Command, état-major militaire américain (qui englobe aussi la Corne de l'Afrique et le Proche-Orient), ou encore l'Asie du
contemporaine », La revue internationale et Stratégique, Iris, n° 51, automne 2003, pp. 155-162. 3 Voir C. Brockelmann, Histoire des peuples et des États islamiques, Payot, Paris, 1949. 4 L'Asie central contemporaine, PUF - Que sais-je?, Paris, 2001, p. 15. 7

Sud-Ouest (South West Asia) - tenne peu usité en français. Patrick Dombmwsky parle également avec justesse d'Asie médiane. Les textes que nous avons réunis à cette fin sont de deux ordres. Une partie a été commandée à des analystes qui sont membres de la nouvelle génération de chercheurs qui « occupent le terrain », en Asie centrale ex-soviétique et ailleurs. D'autres textes ont déjà été publiés ces dernières années dans la revue trimestrielle Géoéconomie; il nous a néanmoins semblé nécessaire de les rassembler car ils trouvent ensemble une cohérence forte et un nouvel impact toujours très actuels. Nous ne pouvions par ailleurs publier un ouvrage sur l'Asie centrale sans texte de René Cagnat, installé depuis plusieurs années à Bichkek (capitale du Kirghizistan) et qui éclaire le « nouveau Grand Jeu» de son expérience locale avec une contribution publiée initialement dans la revue de Défense nationale mais assortie d'une postface actualisée. Enfin, il n'était pas possible d'évoquer le Pakistan sans y associer Isabelle Cordonnier. Isabelle, qui fut la plus fine analyste sur l'Inde et le Pakistan de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense, nous a quittés l'année dernière. Nous avons souhaité lui rendre un dernier hommage en publiant son ultime texte paru dans Politique étrangère et dont on pourra remarquer la finesse d'analyse et la pertinence toujours actuelle. Au total, l'ouvrage se compose de trois parties. La première concerne les enjeux internes et externes auxquels doivent faire face les pays d'Asie centrale, avec en ouverture un texte de Jean-François Daguzan et Pascal Lomt pour une vision géostratégique globale sur cette région après le Il septembre. La relation entre le pouvoir et l'islamisme radical en Asie centrale ex-soviétique est analysée par Laurent Vinatier avec, comme ligne de force, la cristallisation de l'autoritarisme présidentiel. L'analyse des situations politiques est accompagnée d'un article particulièrement éclairant sur l'eau en Asie centrale par Gaël Raballand, et d'une discussion par Nadjim Khamrev, Monique Mainguet et René Letolle sur l'avenir d'un Ouzbékistan au prise avec des crises multiples.

8

La deuxième partie étudie l'impact des acteurs mondiaux sur la région après les chocs successifs des guerres d' Mghanistan et d'Irak. On trouve les contributions de René Cagnat sur « le Retour du Grand Jeu? », de Patrick Dombrowsky sur « L'Asie centrale dans la stratégie des grandes puissances» et (puissance un peu trop oubliée) de Lebriz PironYakacikli sur l'Asie centrale dans la stratégie turque. Enfin, la dernière partie analyse les situations particulières des principaux pays « périphériques» à l'Asie centrale traditionnelle, au regard des conflits récents et en cours: celle de l'Iran confronté aux guerres d' Mghanistan et d'Irak, par Michel Makinsky, celle aussi de l' Mghanistan, peinant pour sa reconstruction alors que la guerre éclair n'a rien résolu, par Cyrus Hodes, celle enfin du Pakistan, pays bouleversé à tous les niveaux par cet événement et tiraillé entre un retour dans le giron occidental - américain - et les sirènes de l'islamisme radical, par Isabelle Cordonnier (avec une postface de Jean-François Daguzan).

9

CONTEXTE

ET ENJEUX

L'ASIE CENTRALE APRÈS
LA GUERRE CONTRE LA TERREUR: CHOCS ET CONTRE-CHOCS DE LA STRATÉGIE AMÉRICAINE

Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT*

Les événements du Il septembre 2001, et la guerre contre la terreur ont sorti l'Asie centrale de l'obscurité. Tant mieux! Cette région doit sortir des clichés dans lesquels on l'a longtemps enfermée. Depuis Kipling et les mystères du Grand Jeu, cette zone fait fonctionner le fantasme occidental. La route de la soie qui fascine et s'inscrit dans nos souvenirs; Jean Du Plan Carpin envoyé auprès d'Ogodaï par Innocent IV et de Guillaume de Rubrouck allant (sans succès!) évangéliser le grand Kahn pour Saint Louis afin de créer une alliance de revers contre les Arabes; Marco Polo et son voyage extraordinaire, les équipées vers Samarkand et Boukhara, à

* Jean-François Daguzan est maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, rédacteur en chef de la revue Géoéconomie et professeur associé à l'université de Paris II Panthéon-Assas. Pascal Lorot est président de I'fustitut Choiseul pour la politique internationale et la géoéconomie et directeur de la revue Géoéconomie.

Aure! Stein découvrant les fresques bouddhiques du Xinjiang et Joseph Hackim et Alfred Foucher révélant l'art grécobouddhique du Gandhara laissé par les héritiers d'Alexandre! ; Ella Maillard traversant toute cette zone en automobile et pendant la révolution bolchevique: la mythique « Croisière jaune »2 enfin. De même, il reste des images de la révolution islamique iranienne, de foules criant leur haine de l'Occident, celles de la destruction des bouddhas géants de Bamyan, et les photos du Commandant Massoud devant les monts du Panshir. Qui y a-t-il derrière tout cela? En fait, il s'agit d'un monde en mutation, chargé de violence, mais capable aussi de développement et de paix. Mais, il est possible aussi que cette région sorte d'un chaos, celui de l'ère post-soviétique et de l'émergence de l'islam politique et radical, pour rentrer dans un autre sans qu'on en distingue réellement les contours. Quelles sont alors les premières lignes de force qui apparaissent deux ans après le début de la guerre contre la terreur? La fin de l'Union soviétique a laissé dans l'opinion publique européenne le sentiment de zones grises inconnues et malsaines: les usines d'armes de destruction massive désaffectées, les trafics de matières en tout genre, la production et le trafic d'héroïne; les dégradations écologiques de tous ordres (mer d'Aral, anciennes zones nucléaires du Kazakhstan, etc.) et, enfin, les maquis islamistes de la vallée du Ferghana et Al Qaida... « Car l'Asie centrale fonce dans le mur », annonce René Cagnat. « L'effondrement de l'empire soviétique et l'assèchement de la mer d'Aral, d'un côté, l'explosion démographique et l'extension via le narcotrafic et le terrorisme islamique, de l'instabilité du "Croissant d'or", de l'autre, sont

I

Voir Mario Bussagli,L'art du Gandhara,La Pochothèque,Paris, 1996,543

pages. 2 Le lecteur intéressé trouvera une passionnante anthologie présentant les extraits de ces récits de voyage dans le livre de Michel Jan, Le voyage en Asie centrale et au Tibet: anthologie des voyageurs occidentaux du Moyen Âge à la première moitié du xx' siècle, Robert Laffont-Bouquins, Paris, 1992, 1482 pages.

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autant de cancers qui commencent à ronger, en son cœur, comme à sa périphérie. »3 De l'Iran au Pakistan, la Grande Asie centrale emporte donc son lot de crise, de violence et de passion. Mais elle n'est pas que cela. Comme le dit si justement Catherine Poujol, ses sociétés « sont à la fois fragiles et solides» et l'on rajoutera sympathiques et accueillantes. Les États que l'on disait « échoués », il y a dix ans, sont toujours là, « enracinés» précise Olivier Roy4. Par ailleurs, certains problèmes de l'Asie centrale dépassent le strict cadre régional comme les risques de prolifération des armes de destruction massive, le risque de « Vietnam» afghan, les menaces sur l'Iran, etc. Aussi, la problématique stratégique de l'Asie centrale élargie, dont nous parlons dans ce livre, prend différents aspects:

. Le renforcement de républiques autoritaires se constituant à partir d'une identité particulière, le plus souvent au détriment des voisines (les ex-républiques soviétiques, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Kazakhstan) ;
lutte contre l'islamisme radical (ces mêmes républiques et la Chine dans le XinJiang ou Turkestan Chinois et les États-Unis) ;

. La

. La lutte pour la domination régionale et/ou pour l'équilibre stratégique (Iran, Pakistan) ; . La lutte pour l'influence sur la région (Russie, Chine, États-Unis).
Enfin on ne saurait ignorer l'équation américaine: qui aurait pu imaginer en août 2001 que les États-Unis planteraient le drapeau américain à Kaboul? Trois ans plus tard, la région demeure bouleversée par ce choc que la guerre d'Irak a
3

4 Catherine Poujo1, L'Asie centrale: vers la nouvelle donne, Ellispes-Mise au point, Paris, 2001, pp. 6 et 8; et Olivier Roy, L'Asie centrale contemporaine, PUF, coll. « Que sais-je? », Paris, 2001, p. 123. 15

La rumeur des steppes, VoyageursPayot,Paris, 1999,p. 21.

renforcé. En deux ans, la guerre contre la terreur a modifié l'équilibre stratégique d'une région en quête d'identité et de stabilité.

UNE RÉGION COMPLEXE ET CONVOITÉE

La complexité, et en particulier l'intrication extrême, de la situation géopolitique d'une région comme le Caucase, par exemple, n'a d'équivalent que celle qui caractérise l'Asie centrale. Pour la simple Asie centrale ex-soviétique, région de quelque 6,6 millions de km2 peuplée de plus de 56 millions d'habitants turcophones (hormis les Tadjiks de langue iranienne, farsi) et constituée de cinq nouveaux États indépendants qui sont l'exacte réplique des cinq républiques créées artificiellement par les Soviétiques: Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan, I'Histoire s'est singulièrement accélérée. En fait il y a peu de régions au monde qui, jusque-là excentrées, marginalisées et presque hermétiquement verrouillées à toute influence externe durant soixante-dix ans, aient été aussi soudainement propulsées sur le devant de la scène internationale pour devenir aussitôt un enjeu géopolitique majeur. D'aucuns annoncent le retour du « Grand Jeu », qui revient comme un leitmotiv chez les auteurs de cet ouvrage, selon l'expression demeurée célèbre de Rudyard Kipling; jeu par lequel au xxf siècle les intérêts des Russes, qui progressaient en Asie centrale, et ceux des Britanniques, qui contrôlaient l'Empire des Indes, en étaient arrivés à s'opposer pour se heurter directement aux confins de l'Afghanistan. Par la suite, le Grand Jeu prit une nouvelle dimension idéologique et universelle, les bolcheviks soutenant en Asie le processus de décolonisation afin de saper les positions de l'Occident par une manœuvre oblique coupant les économies européenne et américaine des sources de matières premières et surtout d'énergie. Ce même jeu perdura, d'ailleurs, au moins indirectement, pendant la guerre froide, les Américains se substituant aux Britanniques, profitant de la querelle sino-soviétique des années 1960-1980 et s'efforçant 16

avec succès de limiter le poids de l'axe Moscou-New-Delhi par celui du triangle Washington-Pékin-Islamabad. Au moment de la guerre contre l'invasion soviétique en Afghanistan, les ÉtatsVnis s'employèrent à jouer la carte de l'islamisme sunnite à la fois contre le communisme russe et contre le fondamentalisme chiite qui venait de triompher avec la révolution khomeyniste en Iran. Ce fut la « Green Belt », la « ceinture verte» de l'étendard de l'islam proposée par le général Zia VI Haq, censée encercler la frontière sud de l'URSS et la noyauter de l'intérieur. Cette alliance avec les islamistes leur fut amèrement reprochée par la suite à 1'heure du Il septembre et de Ben Laden. Avec la décomposition de l'URSS et la proclamation consécutive de l'indépendance de ses républiques asiatiques, le Grand Jeu a-t-il changé de nature, de règles et de sens? On a d'abord pensé au vide! Ceci renvoie tout d'abord à la grande fragilité initiale des États d'Asie centrale. Il était permis d'emblée de douter de la capacité de ces pays à adapter aux normes internationales les systèmes politiques et économiques existant et, partant, de leur viabilité même. Bien qu'apparaissant assez différents du point de vue de leurs ressources et potentialités économiques respectives, ces États se sont trouvés brutalement en situation de transition à tous les niveaux. Ayant accédé à l'indépendance sans préparation véritable et dans la précipitation, ils ont été contraints de mettre simultanément en place des structures politiques, d'édicter un minimum de règles et de normes nouvelles, de se faire reconnaître par la communauté internationale tout en édifiant en même temps, et de toutes pièces, une politique étrangère qui respecte néanmoins de bonnes, sinon suffisantes, relations avec la Russie qui conservait la défense aérienne et des frontières. Ils devaient aussi faire fonctionner une économie devenue nationale en refusant de poursuivre l'ancien système de solidarité soviétique et tout en préparant la transition d'une économie étatique à une économie de marché. Des transitions aussi cruciales ne pouvaient manifestement être entreprises dans un climat de stabilité parfaite et, de fait, se sont le plus souvent accompagnées d'une augmentation sans précédent de la criminalité, de l'extension de la gangrène mafieuse et de 17

l'amplification de tous les trafics illicites. Du point de vue politique, la situation respective de ces États d'Asie centrale tend à refléter un modèle dominant inclinant vers l'autoritarisme musclé (même dans des pays a priori marqués à leurs début par une petite ouverture démocratique comme le Kirghizistan), voire la dictature pure et simple, autocentrée, dont l'exemple type reste le Turkménistan5. C'est dans un contexte complexe, bouleversé par l'invasion de l' Afghanistan, que doit être envisagée la stabilité géostratégique globale de l'Asie centrale face aux risques majeurs auxquels cette région se trouve aujourd'hui confrontée. Le premier de ces risques est constitué par l'islamisme radical, même si cette mouvance reste souvent nébuleuse, souterraine et protéiforme. Elle est également instrumentalisée par certains pouvoirs locaux qui agitent la menace comme un épouvantail pour mieux se conforter. Il n'en demeure pas moins qu'au cours de la dernière décennie, l'islamisme est devenu un danger réel en Asie centrale. Sans doute, l'influence de l'islam a-t-elle toujours été vivace dans cette région, en dépit de la répression constante exercée par le pouvoir soviétique, avec des poches de religiosité fervente telles que la vallée du Ferghana ou encore les diverses confréries soufies ouzbeks ou tadjiks. Néanmoins, la période qui a suivi l'indépendance des États d'Asie centrale a donné lieu à un indéniable essor de l'islamisme, notamment parmi les jeunes. L'afflux régulier de capitaux et de missionnaires musulmans en a été le moteur le plus efficace. La vitalité de l'islamisme a ainsi pu être observée à travers la construction de mosquées, l'ouverture de madrasas, la distribution d'ouvrages religieux, la prise en charge des populations locales par des ONG caritatives plus ou moins transparentes et, plus généralement, par un prosélytisme actif. Il va de soi qu'un tel phénomène aurait eu beaucoup plus de mal à se développer s'il n'avait pas trouvé un terreau socioéconomique favorable, à savoir le chômage et une paupérisation galopante conjugués à des inégalités croissantes. Enfin, ce
5 Pour une analyse fme des pouvoirs nationaux/locaux et leurs liens aux réseaux mafieux/familiaux, voir Olivier Roy, L'Asie centrale contemporaine, op. cU., chap. Ill, pp. 43-52. 18

contexte n'a pu qu'être attisé pendant une longue période par la proximité de l' Mghanistan des talibans où les combattants de l'islam pouvaient trouver base arrière de repli, camps d'entraînement et armements6. Les événements du Il septembre 2001 ont eu pour conséquence, il est vrai, de clarifier cette situation. Ils ont entraîné ou accéléré une répression indifférenciée (parfois prétexte à briser toute opposition politique) à l'égard des islamistes (notamment contre le prosélytisme transnational du parti islamiste clandestin Hibz ut Tarhir). Ils ont accru l'action armée contre les maquis d'origine mi-locale mi-étrangère comme en Ouzbékistan7. De plus, la promotion par chaque État d'un islam officiel se démarquant du «Wahhabisme»8 et insistant sur les spécificités d'un islam centre-asiatique, présenté comme modéré, a été encore développée. À cet égard, la déroute des talibans et la pacification de l'Mghanistan ont permis d'affaiblir en partie ces mouvements radicaux qui avaient affronté dans de sanglants combats les troupes ouzbekes et kirghizes en 1999 et 2000, dans la vallée du Ferghana. Mais si la victoire alliée a conduit à l'interdiction partielle du sanctuaire afghan et s'ils ont dû courber un temps l'échine, ces mouvements sont à même de se déployer sous une forme terroriste comme l'ont montré les attentats en série en Ouzbékistan ayant frappé Tachkent et Boukhara en mars 20049. Le second paramètre caractéristique de l'Asie centrale se décline beaucoup moins en termes de risque que d'enjeu et se rapporte à ses ressources en énergie. À cet égard, la tentation a parfois été forte de faire de cette région un nouvel « eldorado» et une sorte de « Proche-Orient» du xxt siècle.
6 Voir Laurent Vinatier, L'islamisme en Asie centrale, Annand Colin, Paris, 253 pages. 7 Namangani le chef du MIO, mouvement islamique radical ouzbek, a été tué par le général Dostom en novembre 2001 à Kunduz et son adjoint, qui avait repris les rênes du mouvement, aurait été abattu ou grièvement blessé en mars 2004; pour Namangani, voir Catherine Poujol, L'Asie centrale: vers la nouvelle donne, Ellispes-Mise au point, Paris, 2001, p. 78. 8 Terme générique utilisé en Russie, dans le Caucase et en Asie centrale pour qualifier les mouvements islamistes radicaux. 9 "Terrorist blamed as 19 die in Uzbekistan", Seth Mydans, International Herald Tribune du mardi 30 mars 2004, pp. 1 et 2. 19

Les « mirages du pétrole»

La réalité est sensiblement plus décevante en ce que la Caspienne représente aujourd'hui entre 3 et 5 % des réserves pétrolières mondiales (30 milliards de barils de pétrole en réserves prouvées) contre 65 % pour le Proche-Orient. L'ordre de grandeur n'est donc pas exactement identique même si, par ailleurs, les hydrocarbures en Asie centrale constituent un enjeu économique, mais aussi stratégique, qui est loin d'être négligeable. Ce potentiel pétrolier gît essentiellement autour de la mer Caspienne, au Kazakhstan, au Turkménistan et en Azerbaïdjan. Si les spécialistes semblent à présent s'accorder sur le fait que la Caspienne ne pourra probablement jamais à elle seule se substituer au Proche-Orient, cette région n'en émerge pas moins comme l'un des bassins permettant aux pays consommateurs d'élargir la gamme des options possibles à l'échelle mondiale. Elle représente donc bien un enjeu en termes de sécurité des approvisionnements. Il est manifeste que, du point de vue des compagnies pétrolières, l'enjeu se trouve renforcé financièrement. Mais l'intérêt énergétique véritable de cette région, et le jeu stratégique qui en découle, ressort au domaine de l'acheminement et de l'évacuation des hydrocarbures: en clair, de ce qu'il est convenu d'appeler la « guerre des pipelines». C'est notamment dans ce domaine spécifique que se sont exprimées, en fonction de considérations à la fois économiques et géopolitiques, les logiques respectives de la Russie, d'une part, des États de la région, plus ou moins soutenus par Washington, d'autre part. Tandis que Moscou reste soucieux de conserver le contrôle de l'évacuation des hydrocarbures hérité de l'époque soviétique, Washington soutient les autres États locaux qui poursuivent des visées nationales tout en s'efforçant d'exclure l'Iran de ce jeu. D'où les trois options majeures concernant les oléoducs qui mettent en compétition les voies du Nord (Bakou-Novorossisk et Tenguiz-Novorossisk), les voies Est-Ouest empruntant le corridor caucasien - dont l'oléoduc Bakou-Soupsa-Ceyhan (port turc sur la Méditerranée), fortement soutenu par les États20

Unis, est le projet phare - et la voie méridionale, c'est-à-dire vers l'Iran, qui acheminerait le pétrole kazakh via le Turkménistan mais se heurte en revanche à l'opposition déterminée des Américains. Une concurrence un peu analogue se développe à propos des gazoducs, car la plupart des projets de canalisations sont orientés vers les marchés occidentaux qui sont à la fois les plus proches et les plus solvables. Au cours de ces dernières années, force est d'admettre que la Russie a considérablement renforcé ses atouts, notamment dans le domaine gazier où Moscou a pris de vitesse ses concurrents pour la desserte du marché turc et, au-delà, de l'Europe, en lançant le projet «Blue Stream ». Cela étant, les données ne sont pas figées pour autant et il est inéluctable que des voies d'évacuation additionnelles retrouveront tôt ou tard leur légitimité. D'une manière générale, une lecture exclusivement géopolitique, à savoir l'ambition néo-impériale de la Russie à laquelle s'opposerait la volonté américaine de favoriser l'émancipation des nouveaux États d'Asie centrale, est loin de rendre compte pleinement de la complexité du jeu énergétique dans la Caspienne. Certes, la motivation politique se trouve à la base de la stratégie américaine visant à exclure l'Iran comme pays de transit des hydrocarbures. Pour le reste, les enjeux et les intérêts sont beaucoup plus entremêlés et obéissent essentiellement à des logiques économiques, voire à des facteurs à caractère exogène. S'agissant des acteurs et pour reprendre la notion de Grand Jeu centre-asiatique, il ne fait guère de doute que les années 1990 ont donné lieu à un recul russe, même s'il y a lieu de relativiser ce déclin à la lumière de l'influence importante conservée par Moscou sur des pays comme le Kazakhstan et le Kirghizstan. En tout état de cause, la Russie gardait la haute main sur des productions stratégiques à l'exportation comme le coton ouzbek, le pétrole kazakh et azéri ou encore le gaz turkmène. Aujourd'hui la Russie conserve des positions solides en Asie centrale et ce, d'autant plus que contrairement à certaines idées reçues, Moscou ne s'est pas vu imposer l'indépendance des États d'Asie centrale. Bien plus, les Russes restent toujours des acteurs majeurs dans la région, en dépit de leur manque notoire de moyens financiers, notamment par la pennanence des accords de défense signés avec la plupart 21

de ces pays. De même et à l'inverse, l'engagement américain dans la région ne représente pas véritablement un élément nouveau. Il n'en demeure pas moins vrai que les événements du Il septembre en ont entraîné une intensification, aggravant considérablement la concurrence et la compétition dans la région. L'Asie centrale a retrouvé une place stratégique dans la politique américaine, mais dans un esprit un peu différent de celui qui prévalait encore dans un passé récent. La motivation essentielle de Washington a changé: il s'agit beaucoup moins désormais de faire échec à une Russie néo-impériale que de préserver coûte que coûte la stabilité d'une zone perçue comme intrinsèquement fragile (avec l'aide des Russes si nécessaire).

Le chaudron

afghan bout toujours

L'Mghanistan est-il toujours au cœur de la stabilité de la zone? À première vue, en dehors des pseudo-conquêtes sociales « affichées» après la chute de Kaboul (enlèvement de certaines burkas, rasage de quelques barbes, et retour de la musique) les avancées stratégiques sont modestes. Le pouvoir du président Karzaï ne dépasse guère les murs de son palais de Kaboul, les chefs de guerre demeurent tout puissants, la production de drogue est redevenue la ressource numéro un du pays et les talibans reprennent du poil de la bête alors que la traque de Ben Laden épuise les forces spéciales alliées dans d'interminables chasses 10.
De fait, même si Ben Laden et ses adjoints venaient à être capturés ou tués, la situation s'en trouverait-elle modifiée en profondeur? On peut en douter. Le problème structurel de la stabilisation de l' Mghanistan est ailleurs:

. Il est au premier chef économique, car les moyens susceptibles de redresser le pays sont absents. Les conférences consécutives à l'invasion américaine
10 Voir Cyrus Hodes, «Les défis de la reconstruction Géoéconomie, n° 26, été 2003, pp. 141-151. 22 afghane »,

n'ont pas pu attirer les capitaux vers ce pays difficile dont toutes les infrastructures sont à refaire;

. Il est politique, car la « conquête» s'est faite avec le soutien des seigneurs de la guerre et de l'armée du Nord (de feu Sha Massoud) ; or ce soutien s'est payé de la constitution de baronnies déjà marquées sous les talibans et cristallisées depuis;
est sociologique, car le « pays des hommes libres» comme on qualifiait l'Afghanistan autrefois, a développé sur trente cinq ans de guerre une culture de la violence qui se substitue à tout autres relations sociales. C'est tout un état d'esprit qui reste à reconstruire et une culture de paix à rebâtir;

. Il

. Il est diplomatique, car il passe par la création de nouvelles relations avec les voisins: la Chine, bien sûr, l'Iran, et les républiques d'Asie centrale, dont les minorités bordent la frontière septentrionale (Ouzbeks, Tadjiks, Ouïgours).
Mais surtout, l'enjeu demeure la relation avec le Pakistan, héritier du passif des talibans et d'un gouvernement marqué par l'influence du Nord qu'il n'avait pas voulu au pouvoir. Tout va dépendre de l'engagement du Pakistan dans la lutte contre Al Qaida, y compris au risque d'une confrontation avec certaines des tribus Pachtounes des Zones tribales - risque que semble avoir pris le gouvernement qui a engagé en mars 2003 une très grande offensive contre Al Qaida à l'intérieur desdites zones Il.

LA PROLIFÉRATION EN ASIE CENTRALE: GLOBALE?

UNE MENACE

La prolifération des armes de destruction massive est une des inquiétudes latentes de toute personne parlant de l'Asie centrale. Il faut distinguer deux questions dans cette anxiété:
11

TTU du 5 mars 2004.

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celle qui concerne les risques que posent la survivance des moyens d'essais et de laboratoires laissés par l'ex-Union soviétique et la dissémination possible de leurs résidus ou savoir-faire; celle de la « véritable» prolifération de deux États souverains et puissants dotés d'armes nucléaires (le Pakistan) ou en quête (l'Iran) et également équipé, pour ce dernier, d'armes chimiques et biologiques. Avec la fin de l'Union soviétique une sorte de vent de panique s'empara des pays occidentaux. Qu'allait devenir le complexe militaro-industriel résiduel produisant les armes de destruction massives? De fait, le Kazakhstan abritait le complexe nucléaire et, avec l'Ouzbékistan, les installations du complexe de guerre biologique Biopreparat. Alors, quelques rapports catastrophistes imaginèrent techniques, agents et ingénieurs rachetés par des pays en quête de ces moyens de destruction ou, pis, par des groupes terroristes. La réalité est un peu différente. Tout d'abord, les ÉtatsUnis négocièrent le démantèlement des moyens nucléaires et engagèrent progressivement une politique de nettoyage et de sécurisation des installations survivantes. L'action d'organismes officiels comme la Defense Threat Reduction (DTR) ou des think tanks comme la Nuclear Threat Initiative (NT!) de Sam Nunn et Ted Turner et le Monterrey Institute (Center for Non Proliferation) firent beaucoup pour la formation des hommes et la prise de conscience de la sécurité des laboratoires en état de déshérence totale. Ainsi, tout récemment un accord a-t-il été conclu entre les gouvernements américain et ouzbek pour la décontamination de l'île de la Résurrection [Renaissance] (Vozrojdenie) sur la mer d'Aral où fut effectué l'essentiel des essais de guerre biologique soviétique et qui devient, en raison de l'assèchement de la mer, accessible par voie de terre12. Cette initiative fait suite à la conversion (pour l'instant inachevée) du centre biologique de Stepnogorsk au Kazakhstan 13.
12Catherine Poujol, L'Asie centrale: vers la nouvelle donne, op. cit., p. 65. 13 Le lecteur soucieux d'aller plus loin lira avec intérêt le reportage (avec photos) de Lewis S. Simon dans National Geographie, novembre 2002, pp. 224

Ceci ne veut pas dire que tous les problèmes ont été réglés. Un très gros travail reste à faire dans les pays les plus pauvres, notamment au Kirghizistan et au Tadjikistan, et les trafics illicites continuent. Par ailleurs, il est bien difficile de dire si des experts locaux n'ont pas été tentés par les sirènes de pays prêts à payer cher des compétences scientifiques et techniques, voire, par idéologie, par celles de l'islamisme radical. De fait, les découvertes réalisées par les services de renseignement en Afghanistan ont montré un intérêt significatif d'Al Qaida pour les armes dites de destruction massive14. De la même façon, des experts nucléaires pakistanais sont allés discuter «à bâtons rompus» avec cette organisation15. Il y a donc bien, sans vouloir le maximiser, comme cela est fait trop souvent, un risque de voir des organisations terroristes chercher à profiter de moyens et connaissances résiduelles en provenance de l'ancien complexe soviétique. La vigilance reste donc de mIse.

Les paramètres prolifération

iraniens

et pakistanais:

islamisme

et

Dans cette zone difficile et complexe, l'Iran et le Pakistan représentent deux cas bien particuliers. L'Iran est un pays islamique mais foncièrement structuré par son identité chiite et en quête d'une influence régionale; le Pakistan est un pays fragmenté, tenu par ses militaires et nucléaire. Seul l'islam
36, réalisé avec l'aide de l'équipe du Monterey Institute à Almaty. En dépit de son caractère plus qu'inquiétant, ce reportage n'est pas exagéré. Jean-François Daguzan a pu visiter le laboratoire anti-peste d'Almaty en mai 2003 et constater à la fois son délabrement et les conditions de stockage des agents biologiques, et aussi les premières améliorations physiques à sa sécurité. 14 Antony Loyd, "Bin Laden's nuclear secrets founds", The Times du 15 novembre 2001. IS David Albright et Holly Higgins, "A bomb for the Ummah", Bulletin of Atomic Scientists, mars-avril 2003, vol. 59. Il s'agit de deux scientifiques nucléaires pakistanais: Sultan Bashir-ud-Din Mahmood et Chaudiri Abdul Majeed, fondateurs de l'ONG Ummah Tameer-e-Nau (Reconstruction de la communauté musulmane) ou UTM. 25

(sous deux formes distinctes) et une logique commune de la prolifération peuvent les rapprocher. Peut-être faut-il aussi citer l'Afghanistan sur lequel ces deux pays essayent d'avoir en permanence une influence ou un contrôle. D'un côté, l'Iran aura été le prosélyte de la révolution chiite. Mais passés les premiers succès, la tache d'huile fut contenue au Moyen-Orient par les États menacés (Syrie, Irak, Arabie saoudite, seul le Liban peut être qualifié de succès partiel) et ne put réellement prendre en Asie centrale où seule la défense des Hazaras d'Afghanistan aura servi de politique, bloqué qu'était l'Iran par les Talibans soutenus par le Pakistan et désarmé par un islam sunnite dans les ex-républiques peu sensibles à un radicalisme trop éloigné de ses racinesl6. Aujourd'hui, ce pays se trouve cerné par les États-Unis à l'ouest et à l'est par un incroyable retournement de l'histoire, lui, qui l'avait chassé du Golfe persique, il y a vingt-cinq ans. De plus, l'Iran subit une pression internationale (américaine et européenne, chacune selon leur identité propre, plus brutale ou plus diplomatique) en raison des inquiétudes pesant sur l'existence d'un programme nucléaire militaire clandestin. Ainsi, la question de la prolifération sera-t-elle au cœur de la stabilité de l'Iran et plus largement de la région. La victoire américaine sur l'Irak a conduit les États-Unis et, plus largement, la communauté internationale à exercer une forte pression sur l'Iran pour qu'il abandonne ses programmes d'armes de destruction massive. De forts soupçons de l'Agence pour l'énergie atomique (AIEA) pèsent sur ce pays et des sources concordantes font état de l'existence de programmes d'armes chimiques et même biologiques. La question est de savoir si l'Iran ira à résipiscence. Si, d'une part, ce pays acceptera de mettre toutes ses installations nucléaires (et de bonne foi) sous contrôle de l'AIEA et, d'autre part, s'il acceptera de démanteler ou, au minimum, de faire la transparence sur les programmes chimiques et biologiques. Un refus persistant des autorités iraniennes pourrait le cas échéant
16 Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, Géopolitique de la nouvelle Asie centrale: de la fin de l'URSS à l'après Il septembre, PUP, Paris, 2003, p.477.

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conduire à une action militaire limitée des pays occidentaux qui, réussie ou non, aurait des répercussions considérables sur la stabilité globale de l'Asie centrale. Le cas pakistanais est différent. Après avoir favorisé l'expansion de l'islamisme et l'accession des Talibans au pouvoir, après avoir été l'un des États les plus proliférants du monde, le Pakistan est à la recherche d'une nouvelle légitimité. Le président Moucharraf a, après le Il septembre, ancré son pays dans une alliance retrouvée avec les États-Unis et, plus globalement, avec le bloc occidental. Le prix à payer aura été lourd: reconnaissance de la nouvelle situation en Afghanistan; engagement direct contre Al Qaida au risque d'un clash avec les zones tribales, lutte contre l'islamisme radical par le démantèlement des réseaux et la réforme des écoles coraniques (madrasas), réchauffement des relations avec l'Inde et recherche d'une voie négociée sur le Cachemire. Enfin, offrande du « père» du programme nucléaire pakistanais comme victime expiatoire de la politique de prolifération des années 19802000, le Dr Abdul Qadeer Khan dans une «déchirante» confession télévisée. De fait, si le Pakistan va jusqu'au bout de sa politique, c'est à une véritable révolution que l'on va assister qui peut notablement participer à la stabilité de la zone. Seul l'Iran, alors ferait figure de perturbateur exclusif; ce qui pourrait faire peser bien de menaces sur le régime des Ayatollahs dans lequel les conservateurs ont repris les commandes face à une population de plus en plus en attente d'ouverture. L'« autre côté» de l'Asie centrale ne peut pas non plus être occulté. Le Xinjiang ou Turkestan chinois emporte son lot de problèmes et conduit la Chine à une gestion complexe de ses relations avec les pays périphériques.

LA QUESTION CHINOISE!

DU XINJIANG:

UN NETTOYAGE

À LA

À la fin des années 1980, un sentiment national et surtout identitaire des Ouïgours, ces musulmans chinois du Xinjiang, zone qui est la partie orientale de l'Asie centrale, s'est 27