L'atome rouge

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296314320
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Collection" Aujourd 'hui l'Europe" dirigée par Catherine Durandin

La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises ...

L'ATOME ROUGE
Le nucléaire soviétique et russe

@ L' HARMATTAN,

1996

ISBN: 27384-3976-4

Collection «Aujourd 'hui l'Europe» dirigée par Catherine Durandin

Général

Henri PARIS (CR)

L'ATOME ROUGE
Le nucléaire soviétique et russe

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

INTRODUCTION

Les dix mille soleils qui, en août 1945, foudroient les villes japonaises d'Hiroshima et de Nagasaki, tout en mettant un point final à la Seconde Guerre mondiale, ouvrent surtout une nouvelle phase dans l'Histoire: l'ère nucléaire. Les relations internationales vont s'en trouver profondément bouleversées, comme l'art de la guerre, comme tout. Ces dix mille soleils sont unilatéralement aux mains des Américains. Ils leur donnent ainsi l'arme absolue, la capacité de l'omnipotence universelle. Les Etats-Unis, grâce à leur réseau de bases aériennes et à leur flotte d'avions à grand rayon d'action, possèdent le moyen d'infliger le destin d'Hiroshima et de Nagasaki à des dizaines de villes ennemies. Les Américains sont donc les vainqueurs potentiels de tout conflit à venir. Ils sont ainsi les maîtres de l'Histoire qui se fait, et en mesure d'asseoir une position politique dominante à l'échelle du monde. Dans le duel qui les oppose aux Occidentaux, et plus spécifiquement aux Américains qui dirigent la coalition adverse, les Soviétiques ont voulu emporter Berlin, mais sans déclencher un conflit armé, par le blocus. Staline avait-il la vision prémonitoire de la menace mortelle que Berlin, volcan occidental en puissance, faisait courir à l'Atlantide marxiste au sein de laquelle se dressait l'ancienne capitale du Reich, la future capitale d'une Allemagne réunifiée? En 1948, pour 7

éradiquer la tumeur, les Soviétiques bloquent les accès terrestres, mettant les Américains face à une alternative terrible: prendre l'initiative d'engager une action militaire pour forcer le blocus ou céder et alors admettre la capitulation inéluctable de l'enclave occidentale assiégée. La puissance américaine permet de retourner l'alternative: un gigantesque pont aérien ravitaille la ville. C'est au tour des Soviétiques d'être contraints à une action de force en interrompant le pont aérien pour maintenir le blocus. Ils hésitent. Ils reculent. Les forteresses volantes du pont aérien sont mieux défendues par la foudre nucléaire que par les chasseurs d'escorte. Staline renonce. Le blocus terrestre est levé en 1949. On aboutit à un coup apparemment nul, puisqu'on ell est revenu à la situation initiale. Certes, les Américains se sont refusés à employer la force des armes, mais les Soviétiques aussi. Il n'en demeure pas moins que subsiste intégralement la menace mortelle qu'est pour le monde soviétique l'enclave occidentale de Berlin. Et la menace se concrétisera. L'intimidation nucléaire américaine ajoué à plein. Cependant, en 1949, la terreur nucléaire cesse d'être unilatérale, tandis que s'affirme cette ère nouvelle, frappée du sceau de l'atome militaire, dans laquelle est entrée la planète. Quatre ans après les Américains, les Soviétiques, à leur tour, accèdent à la puissance nucléaire. Le sort d'Hiroshima et de Nagasaki n'est plus seulement dévolu potentiellement à Kiev et à Moscou, mais aussi à Londres et à Washington. La modification du rapport des forces entraîne un changement de la face du monde. En Corée, en 1950, devant l'attaque du Nord, les Américains n'ont d'autre choix que de s'engager euxmêmes. Et face à l'interVention chinoise, afin de l'emporter dans une guerre qui n'en finit pas, le commandant en chef américain, le général MacArthur, le vainqueur des Japonais, propose l'emploi de l'arme nucléaire. Il s'agit de frappes limitées en territoire chinois, au nord du fleuve Yalu, qui marque la frontière avec la Corée, sur des sites industriels, presque des frappes d'intimidation. Le Président des EtatsUnis s'y refuse. Une représaille nucléaire soviétique entre dans le champ des possibilités. Les alliés, Britanniques en tête, ont poussé de hauts cris. L'arme nucléaire est réservée à un intérêt vital, à résoudre une question dont dépend la survie de la nation. La Corée ne représente pas un tel enjeu. 8

Le général MacArthur est limogé. Les Américains n'ont plus qu'à négocier sur des bases qu'ils ne peuvent imposer, sur des bases acceptées ou proposées par leurs adversaires. La guerre de Corée s'achève par un aveu mutuel d'impuissance : la ligne d'armistice reprend celle de la séparation édictée en 1945. Il n'en demeure pas moins que les Etats-Unis ont dû s'incliner en l'absence d'une victoire militaire que des moyens conventionnels ne pouvaient obtenir. Quant à dénouer la situation par l'emploi de l'arme nucléaire, il ne pouvait en être question, puisque derrière les Nord-Coréens et leurs alliés chinois, à leur secours, se profilait l'ombre menaçante de l'atome militaire que les Soviétiques venaient de domestiquer. La Corée du Nord ne quitte pas pour autant la zone des tourmentes. Un demi-siècle plus tard, elle est même au centre d'un nouveau maelstrom nucléaire: en voulant accéder à la puissance nucléaire, elle bouleverse l'équilibre régional et pose un problème mondial. Il est très symptomatique qu'au regard de l'Histoire, l'apparition de l'arme nucléaire est simultanée dans plusieurs pays. En effet, en quelque deux décennies, se dotent de l'arme nucléaire les Etats-Unis, l'URSS, le Royaume-Uni, la France et la Chine. En l'espace de quatre décennies, le nombre d'Etats disposant de l'arme nucléaire dépasse la dizaine. L'événement en soi n'a rien de surprenant. En effet, les armements nouveaux apparaissent toujours simultanément aux mains de plusieurs protagonistes. Après Hiroshima et Nagasaki, comptent au premier chef les nations qui sont ou pourront devenir nucléaires. Ce n'est pas un hasard si les Etats, membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, sont tous en possession de l'arme nucléaire. Le xXème siècle, avec la Première et la Seconde Guerre mondiale, a connu la généralisation de la guerre totale qui a embrasé le monde entier. Les populations civiles ont été profondément impliquées dans le conflit. Par ailleurs, la multiplicité des théâtres d'opérations, ainsi que le volume des forces militaires engagées et potentielles, amenait le conflit à se prolonger dans le temps plusieurs années, avant que l'un des camps ne subisse une défaite irrémédiable. Le fait nucléaire provoque désormais une résolution extrêmement rapide d'un conflit, quels que soient l'étendue 9

et le nombre des théâtres d'opérations, et gomme définitivement toute supériorité numérique. Le fait nucléaire a également entraîné un bond technologique sans précédent, bien au delà des domaines relevant directement ou indirectement de la physique nucléaire. C'est ainsi que la conquête de l'espace a été considérablement accélérée. En effet, l'arme nucléaire se compose d'une munition et d'un moyen de projection, un vecteur. Or, pour une munition d'une telle puissance, il était rentable et nécessaire d'élaborer un vecteur particulièrement performant avec les capacités voulues de projection à longue distance et de précision. De là provient une recherche approfondie en matière de fusées, de missiles, puis en électronique et en informatique afin de pouvoir diriger le vecteur. Chaque mesure amenant sa contre-mesure, l'espace est passé dans le domaine de l'affrontement, donc de la course aux armements. L'ensemble de ces technologies a eu des retombées civiles immédiates. Il eut été tout à fait surprenant que l'Union soviétique se place à l'écart de la compétition nucléaire. Grande puissance - ne serait-ce que pour cette raison - l'Union soviétique ne pouvait tolérer l'omnipotence militaire des Etats-Unis, due à leur prééminence nucléaire. A défaut de la supériorité, les Soviétiques pouvaient accepter la parité, ce qui les amenait à être une superpuissance au même titre que les Américains, mais cela était suffisant pour nourrir une fantastique course aux armements et rendre le fait nucléaire irréversible. L'Union soviétique d'abord seule, puis à la tête d'une coalition, a engagé contre les Occidentaux un conflit qui a été résolu sans guerre. Il y a là une rareté extrême dans l'Histoire. Les raisons de cette absence d'affrontements armés directs sont certes multiples. Cependant, la raison majeure réside dans le fait nucléaire. Les deux camps, quelles que soient la qualité et la quantité des forces en ligne, en étaient arrivés à une parité nucléaire interdisant tout espoir de succès définitif, voire temporaire. Tout au long de son histoire, l'Union soviétique a opéré des retournements de situation surprenants, mettant en défaut les meilleurs analystes occidentaux. Et le domaine nucléaire n'y a pas échappé. La première surprise de taille, qui a frappé les Occidentaux, date de décembre 1941 et a trait à la victoire 10

soviétique emportée devant Moscou. En décembre 1939, l'attaque soviétique contre la petite Finlande piétinait. L'Armée rouge enregistrait une série de revers et ne parvint que très imparfaitement à conduire les Finlandais à la table des négociations. Les démocraties occidentales, comme l'Allemagne, en déduisirent que l'Union soviétique, minée par les purges consécutives à la terreur stalinienne, ne disposait que d'une force militaire considérablement affaiblie, incapable de toutes les manières de mener des opérations d'une quelconque envergure, même en défensive. Cette analyse contribua fortement à la décision de l'Allemagne nationale-socialiste d'attaquer l'URSS, le 22 juin 1941. L'armée allemande ne connaissait que la victoire et s'adossait non seulement au potentiel industriel et social du Reich, mais encore à celui de l'Europe occidentale et centrale qu'elle avait conquise et amenée à la collaboration. Seule la Grande-Bretagne, réfugiée dans son île, tenait tête avec superbe, mais sans la moindre capacité d'intervention sur le théâtre européen, incapable même de la plus petite diversion navale. Les Etats-Unis se confinaient dans leur splendide isolement et leur machine de guerre ne sera mise en route que par l'attaque japonaise du 7 décembre 1941. L'Armée rouge subit de plein fouet la puissance manoeuvrière de la Wehrmacht qui poursuivait le cycle ininterrompu de ses victoires. L'Armée rouge fut désintégrée. Kiev, Minsk et Smolensk perdues. En Ukraine, les Allemands furent parfois accueillis en libérateurs: on déchanta vite, mais par la suite. Le voyageur qui atterrit à l'aérodrome de Moscou-Cheremetievo peut encore voir, aux portes de Moscou, dans la très proche banlieue, les restes conservés des barrages antichars qui marquent l'extrême limite de l'avance allemande. On s'est battu à l'arme blanche, par moins trente degrés dans une gare d'autobus moscovite, deux stations en deçà du terminus. C'est comme si les Allemands avaient été arrêtés, en juin 1940, aux approches immédiates de Paris, au dépôt d'autobus de Pantin. C'est que, le 6 décembre 1941, l'Armée.rouge avait lancé une contre-attaque décisive, puis anéanti les groupements de forces adverses au nord et au sud de Moscou et obligé, en janvier 1942, les Allemands à une retraite désastreuse de 350 km. La victoire des Soviétiques surprit le monde. Comment y étaient-ils arrivés seuls? Où avaient-ils trouvé les capacités industrielles pour soutenir leur contre11

attaque massive, alors que toute la partie européenne de l'URSS était envahie? Où avaient-ils trouvé la force morale de ne pas désespérer, alors que l'on disait le régime stalinien honni et détesté? L'accession inattendue des Soviétiques à la capacité nucléaire, en 1949, conduit à la même surprise et n'est pas la moindre des problématiques, même un demi-siècle après. Ce n'est pas que l'on puisse douter des capacités des Soviétiques. Par contre, la faiblesse des délais pour obtenir l'arme nucléaire, par rapport aux Américains, étonne. Comment l'URSS y est-elle parvenue, alors qu'elle était ravagée par la guerre, puis engagée dans une entreprise gigantesque de reconstruction, livrée à ses seules forces, et, de surcroît, profondément impliquée dans l'organisation à son image de l'Europe orientale? On a parlé d'espionnage. Mais cela ne peut tout expliquer. Il fallait bien que les résultats de l'espionnage soient exploités par des laboratoires qui ne pouvaient surgir du néant. Il fallait bien qu'existent des élites scientifiques. D'où provenaient-elles? Une autre problématique se pose derechef ensuite. L'URSS va soutenir une course aux armements nucléaires, atteindre à la parité et même marquer des points. Le premier satellite que l'homme ait lancé, inscrit en caractères cyrilliques le défi triomphal que la science avait jeté à la face du monde. Et le résultat a été acquis par un pays où le moindre raccordement de tuyau dans une salle de bain dresse un problème à peu près insurmontable, où la réparation d'une machine agricole exige l'intervention des plus hauts dirigeants. L'URSS a ainsi soutenu un effort sans précédent à la longueur des temps. Guerres civiles et étrangères, invasions, famines, désordres profonds dus à la construction du système marxiste-léniniste ne sont pas des circonstances favorables susceptibles de promouvoir l'épanouissement du monde scientifique et de la recherche. Durant le même laps de temps, le territoire des Etats-Unis est une île protégée, exempte de tout déchaînement de violence destructrice. La communauté scientifique américaine est à l'écart de tous les troubles, dispose de tous les moyens qu'il lui suffit de réclamer. Elle a la possibilité de se consacrer entièrement à sa recherche. Elle bénéficie de plus non seulement de l'entier appui d'un Etat totalement préservé dans son existence, mais encore de l'afflux de scientifiques chassés d'Europe par les 12

persécutions raciales nazies qui n'en sont pas à une aberration supplémentaire. La Seconde Guerre mondiale à peine terminée, le pragmatisme américain attire à lui les scientifiques allemands, tel von Braun, qui, en masse, sont prêts à poursuivre leurs travaux. Or, l'avance américaine en matière nucléaire est de quelque quatre ans en 1945, les Soviétiques gomment cette avance. en 1949 et atteignent indiscutablement la parité dans le courant des années 70. Chacun des deux camps possède alors des capacités nucléaires aptes à détruire plusieurs fois la planète. A quelles fins les Soviétiques ont-ils consenti un effort aussi acharné? N'était-il pas suffisant de menacer les Etats-Unis et l'Europe occidentale d'une destruction assurée? Pourquoi se doter d'un arsenal aussi excédentaire, alors que dans la deuxième moitié des années 80, ils en acceptent un démantèlement parallèle à celui des Américains? Pourquoi soutenir ou provoquer une course aux armements à une telle échelle dont la finalité est non seulement l'arrêt proclamé, mais aussi la diminution de l'arsenal? Y a-t-il eu irrationalité, irrationalité partagée avec les Américains pour des raisons semblables? La disparition de l'URSS n'est pas due à une cause extérieure. Le système, dans son ensemble, implose. A une allure vertigineuse, qui laisse pantois l'observateur, se décompose l'ordre social et étatique qui formait le fondement de l'organisation du pacte de Varsovie comme de l'Union soviétique et de ses alliés. En 1991, en moins d'un an, tout est définitivement achevé: le marxisme-léninisme en tant qu'idéologie appliquée n'est plus qu'un souvenir. La fin de la doctrine d'Etat qu'était le communisme, et donc de l'internationalisme qu'il véhiculait, sonne le glas des Etats multinationaux qui s'en réclamaient: au premier chef, l'Union soviétique, mais aussi la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie. En disparaissant, l'Union soviétique, avec le bloc qu'elle dirigeait, entraîne dans le néant les raisons mêmes, quels qu'en soient les fondements, de l'affrontement entre les deux blocs. Le conflit entre l'Est et l'Ouest provoque et exacerbe la course aux armements notamment nucléaires. Le conflit s'évanouit, le fait nucléaire n'est pas pour autant annihilé; il subsiste intégralement. La pendule de l'Histoire ne fait pas machine arrière: il est hors de question de revenir à la case départ, à un monde non dominé par l'arme nucléaire. La 13

chronologie de l'évolution des armements nucléaires est d'ailleurs caractéristique: la découverte de l'atome militaire est antérieure au déclenchement de la Guerre Froide, il n'y a donc aucun lien de causalité entre les deux phénomènes. La disparition de l'un des deux phénomènes ne conduit donc pas obligatoirement à la disparition de l'autre. La boîte de Pandore reste ouverte: la péreimité du fait nucléaire s'impose dans sa brutale réalité. La Fédération de Russie revendique hautement I'héritage international de la défunte Union soviétique, entre autres, le siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU et le contrôle, voire la possession de l'ensemble de l'arsenal nucléaire constitué par l'URSS. Cet arsenal a été réparti, pour des raisons stratégiques, entre quatre Etats dont la nouvelle indépendance s'est affirmée sur les ruines de l'Union soviétique: la Russie, la Biélorussie, l'Ukraine et le Kazakhstan. L'héritage nucléaire soviétique, en possession de la Russie, conserve un potentiel qui contrebalance celui des Etats-Unis et est de beaucoup supérieur à celui de la Chine. Or, la Russie, au décompte global du rapport de forces, doit bien mettre une limite à ses revendications sur I'héritage de l'Union soviétique. Notamment dans la première moitié des années 90, elle ne cesse de solliciter l'aide occidentale pour pallier l'effondrement de son économie, ce qui lui interdit catégoriquement toute prétention à être une superpuissance régentant l'ordre international. Il est désormais hors de question pour elle de jouer un rôle de gendarme du monde et elle déclare d'ailleurs, par la voix de ses dirigeants, s'y refuser. Les Etats-Unis restent la seule superpuissance subsistante. Dans ces conditions, à quelle fin la Fédération de Russie maintient-elle un potentiel nucléaire et continue-t-elle de négocier avec les Etats-Unis une réduction équilibrée des deux arsenaux nucléaires? Pourquoi vouloir l'héritage nucléaire soviétique? La division de cet héritage nucléaire soviétique entre quatre Etats nouvellement indépendants, dans leurs frontières elles aussi héritées du système fédéral mis au point par les Soviétiques, conduit à une série supplémentaire de pôles de décision. Cela rejoint le problème de la prolifération nucléaire. De tous temps, l'URSS, en accord avec les EtatsUnis, s'était dressée contre la prolifération nucléaire, au point d'être avec eux les artisans du traité de non14

prolifération. La Russie assume la continuité et son attitude s'explique ainsi. L'Ukraine a fait des difficultés pour accepter le démantèlement des systèmes nucléaires stationnés sur son territoire. La situation ne peut perdurer. Dans les désordres et les guerres civiles qui opposent les Etats, autrefois parties constituantes de l'Union soviétique, il y a un danger d'utilisation de l'arme nucléaire, à des fins de menace ou d'emploi. Certes, le danger est difficilement évaluable, il n'en existe pas moins. La Russie se sent concernée, mais pourquoi serait-elle plus concernée par une Ukraine nucléaire que par l'Inde? Les territoires qui s'étendent sur l'aire précédemment délimitée par le pacte de Varsovie et la Yougoslavie sont le siège d'une agitation permanente et d'un déséquilibre chronique qui posent un problème crucial à la communauté internationale, notamment européenne, et appellent donc une solution. La guerre en est une, en apportant la décision des armes. Les républiques constitutives de l'ancienne Union soviétique ne font pas exception. Un embrasement nucléaire à l'est du Niémen préoccupe certes, au premier chef, la Russie. Cependant, une guerre nucléaire opposant l'Inde au Pakistan ou à la Chine aurait des conséquences également catastrophiques pour les Etats limitrophes dont la Russie. La Guerre Froide cesse, une problématique s'éteint avec elle, une nouvelle apparaît. En effet, Moscou jugulait au sein du camp socialiste les problèmes interethniques au nom de l'internationalisme. Le cas le plus flagrant est celui de l'Afghanis tan où, plus de cinq ans après le retrait des forces soviétiques et l'abandon de toute prétention à imposer un système marxiste-léniniste, même très édulcoré, les affrontements n'avaient pas cessé pour autant. La sécession de la Slovaquie de l'ensemble tchécoslovaque est également probante. Au temps de la prééminence du pacte de Varsovie et de l'omnipotence de l'Union soviétique sur son camp, le problème de la minorité hongroise en Transsylvanie roumaine ne pouvait éclater. Désormais, il n'en est plus de même et le recours à la force des armes n'est pas invraisemblable. Pour peu que le conflit passe au stade nucléaire, ce ne sont plus les même protagonistes et la Russie qui seraient dans l'oeil du cyclone, mais le continent tout entier. Les dirigeants russes prêtent une attention particulière aux Etats devenus indépendants, autrefois parties constituantes 15

de l'Union soviétique et de l'Empire russe. Ils les considèrent comme relevant de l'étranger proche, un étranger dont ils sont séparés par des frontières qui, selon eux, ne peuvent être exactement assimilées aux frontières d'Etat qui délimitaient l'Union soviétique de ses voisins. Il s'agit de frontières moins étanches, voire presque artificielles, héritées d'une organisation administrative fédérale. La Russie éprouve la nostalgie de la grandeur représentée par l'entité étatique impériale ou soviétique qu'elle avait établie sous son égide. Quoi qu'ils s'en défendent, mais mollement, les Russes ont repris le travail de recomposition de leur empire. Ils prônent toujours l'organisation d'une Défense et d'une politique étrangère communes, à l'échelon de la Communauté des Etats indépendants. Les républiques, de leur côté, sont partagées: elles ont goûté à l'indépendance mais en ont également senti le poids et les désavantages. Les Tadjiks sont enchantés de la présence des troupes russes à leur frontière méridionale: il y a certes perte de souveraineté, mais il y a rempart face aux diverses factions afghanes dont les incursions sur leur territoire confondent pillage, terrorisme et guerre idéologique au nom d'un Islam intégriste que 70 ans de communisme font apparaître comme une profession de foi totalement dépassée. La Russie, une fois de plus, passe par le temps des troubles et, une fois de plus, s'est attelée à la charge du rassemblement des terres russes. Qui peut oublier que Kiev, l'ukrainienne, s'est appelée de toujours "la mère des villes russes" ? Alors, dans ce contexte, quel rôle joue l'arme nucléaire aux mains des Russes? Que veulent-ils en faire, les Russes, de cette arme nucléaire? Est-elle l'attribut soulignant l'existence d'une grande puissance régionale oeuvrant pour la consolidation progressive d'une communauté d'Etats qui prendrait la succession de l'Union soviétique et de l'Empire des Tsars? Faut-il encore présager que la Russie n'oublie pas qu'elle fut la clé de voûte d'un Etat centralisé, sous la direction d'un parti omnipotent ou d'un empereur autocrate? En ce cas, l'arme nucléaire n'estelle pas la marque irréfragable et indispensable de la superpuissance? Et quel est donc la signification exacte du partenariat mené avec les Américains en matière de politique nucléaire?

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La Russie est le siège des paradoxes. Un cosmonaute fut envoyé dans l'espace dans une station orbitale pour un vol de longue durée qui s'étendait sur quelque deux ans, du temps encore de l'existence de l'Union soviétique. Revenu sur terre, le cosmonaute n'était plus soviétique, mais seulement russe, et il constata l'effondrement du monde qu'il avait connu précédemment. L'aspect paradoxal que revêt l'événement est qu'à travers les avatars accompagnant la dislocation du pacte de Varsovie et de l'Union soviétique, il se soit trouvé une organisation qui poursuive imperturbablement sa mission de conduire un vol spatial tel qu'il avait été fixé. Le paradoxe continue. La Russie a basculé dans le désordre. L'inflation est à deux chiffres par mois en 1994. De 1992 à 1994, la production industrielle a reculé de plus de 50%. La criminalité est en hausse incessante, la mafia devient toute puissante et règle ses comptes en batailles rangées, en plein jour, dans le centre de Moscou. L'extrême misère des retraités et de la population qui ne vit que de revenus fixes côtoie l'extrême richesse de ceux qui ont su s'adapter aux temps nouveaux. Dans l'Arbat, l'une des artères les plus célèbres de Moscou, vagabonde en permanence une population désoeuvrée de traîne-savates et de crève-la-faim, ainsi que de bandes d'enfants de 8 à 13 ans, plus ou moins abandonnés, les "bezprizorniki", conduits par le plus âgé, comme du temps de la famine au lendemain de la Révolution d'Octobre. Et ces gens vivent de mendicité, de petites rapines... Ils meurent aussi en silence au coin des rues ou dans leurs petits appartements délabrés quand ils n'ont plus comme ressource qu'une pension de retraité d'un montant en roubles complètement dévalués, fixé en son temps par l'Etat soviétique. La Russie retourne à l'ère des moujiks. Des élites scientifiques fuient, exportant leur savoir en physique nucléaire auprès de qui veut bien les engager et leur permettre de poursuivre leurs travaux. La contrebande de matières fissiles est devenue un phénomène courant et alimente la propension à la prolifération nucléaire à laquelle est opposée la Russie... Et pourtant, malgré tout, les instituts de recherche russes continuent à fonctionner. On traque toujours les secrets de l'atome militaire. L'expérimentation spatiale est poursuivie, améliorant ainsi le vecteur de l'arme nucléaire. Se pose derechef la question: pourquoi? 17

L'ancienne armée soviétique demeure une grande inconnue. Cette armée a assimilé l'héritage de la vieille armée impériale comme celui de l'Armée rouge. Elle s'est couverte d'une gloire qu'elle n'a pas oubliée. Elle a connu la souffrance et l'ivresse de la victoire contre l'Allemagne nationale-socialiste et a fait trembler le monde occidental. La chute de l'Union soviétique et du pacte de Varsovie laissent cette armée profondément humiliée. Comme au lendemain d'un désastre, on trouvait à vendre des équipements et des décorations soviétiques dans les marchés aux puces de Berlin et de Prague. On voit les anciens officiers de cette armée, retraités ou dégagés des cadres avant l'heure du fait de la réduction des effectifs - parcourant les villes russes. Dans leurs habits civils élimés à force d'usage et de brossage, portant et arborant leurs décorations défraîchies, la coupe de cheveux toujours aussi stricte, ces anciens officiers fouillent parfois les poubelles et ont rejoint la cohorte des laissés pour compte. Et ces demi-soldes misérables, revenant d'un Waterloo qui n'a jamais eu lieu, sont les fils des vainqueurs de Moscou, de Stalingrad, de Koursk et de Berlin. Ils ont marché sur Prague en 1968 et l'on a dit en Occident, devant la puissance qu'ils représentaient, qu'il ne s'agissait que d'un incident. De jeunes vétérans d'Afghanistan, estropiés, mendient. Gêné, le passant détourne les yeux. L'armée russe ressent, en tant que corps social, l'injustice d'un destin immérité. Sa doctrine, sa stratégie et sa tactique ont été basées sur l'arme nucléaire. La soif d'empire des Russes s'accompagnera-t-elle d'une propension militaire à recouvrer la toute-puissance que procure l' anne nucléaire?

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A ces multiples questions, il ne peut être répondu que par des faisceaux d'hypothèses. La nécessaire analyse du passé permet de comprendre le présent immédiat dans toute son objectivité, ce qui est déjà un résultat appréciable. De plus, cette base est indispensable pour établir une prospective et c'est à celle-ci que s'adressent les faisceaux d'hypothèses. En effet, scruter l'avenir à long terme et discriminer les hypothèses est un exercice qui s'est toujours révélé aléatoire bien qu'il soit indispensable. En réalité, il n'est possible que de déterminer des hypothèses vraisemblables construites sur des fondements indubitables parce que tangibles. L'histoire de l'arme nucléaire soviétique et russe, avec sa stratégie, fait partie de ces fondements qu'il convient d'examiner avec 18

précision, ce qui livre la clé de l'avenir non seulement de la Russie, mais encore de I'humanité. Afin de répondre à la problématique ainsi posée, l'accent est d'abord porté sur la genèse de l'atome militaire soviétique, aussi bien dans les domaines intellectuels et doctrinaires que scientifiques et stratégiques. L'analyse s'attache ensuite à la réalisation de l'appareil nucléaire, tant au niveau des systèmes d'armes que de l'évolution de la stratégie employée. Une dernière partie traite plus particulièrement de l'héritage soviétique et s'efforce de dégager une prospective. Le domaine nucléaire est frappé du sceau du secret le plus absolu. Aucun pays n'y a échappé, ce qui est bien compréhensible, car le sujet est particulièrement sensible. L'URSS ne fait pas exception et son système policier de même que sa manie du secret renforcent encore l'opacité qui garantissait le caractère confidentiel des réalisations nucléaires. Par contre, en Russie, dans la première moitié des années 90, s'il est difficile de trouver quoi que ce soit de secret dans le désordre ambiant, la recherche sur l'atome militaire reste enveloppée de mystère. On n'en parle pas. Tout simplement! Mais on écrit quand même, comme par le passé! En effet, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, un de plus, la rage soviétique de tout expliquer, de convaincre, de tout préparer, de tout prévoir, d'être assurée de son bon droit au sens marxiste du terme, fait que le domaine nucléaire est en définitive aussi transparent que l'américain, si ce n'est plus. Y concourait aussi la nécessité absolue de faire participer activement non seulement les armées mais encore l'ensemble de la population à une guerre nucléaire possible. Or, un secret partagé par plus de 250 millions d'individus n'en est évidemment plus un ! Paradoxe supplémentaire, les Soviétiques ne pouvaient se livrer à de l'intoxication. Car, comment tromper l'adversaire sans induire en erreur une population dont la participation active et massive est estimée être la condition première du succès dans une guerre nucléaire globale. Alors, il n'y a pas d'intoxication, quoi qu'il en ait été dit et ressassé durant la Guerre Froide. Il faut bien se garder du manichéisme qui a été cultivé par les deux camps. Il suffit de se pencher avec objectivité et minutie sur la profusion de textes soviétiques. Quant à l'héritage, c'est le dernier des paradoxes, il est doté d'une clarté des plus 19

obscures. Un seul point est certain: la Russie en a assez du chaos. Le legs nucléaire de l'URSS est accepté sans sourciller. TIne se trouve aucune voix russe pour proposer de noyer la succession nucléaire au fond des océans. Les Russes gardent leur atome rouge. Mais pour en faire quoi?

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PREMIERE PARTIE

GENESE ET DEVELOPPEMENT DE L'ARME NUCLEAIRE SOVIETIQUE

I LA PROPENSION DOCTRINALE A LA MAITRISE DE L'ARME NUCLEAIRE

Le marxisme-léninisme est, aux dires de ses tenants, "le seul système philosophique monolithique qui présente par lui-même une conception du monde véritablement scientifique"!. En effet, l'idéologie marxiste complétée par l'apport léniniste offre une explication globale du monde et de son évolution. Pour retrouver un système aussi exhaustif, il faut remonter à la "Somme théologique" de saint Thomas d'Aquin. Ainsi, la guerre et la question militaire ne pouvaient échapper à la réflexion marxiste puisque le simple constat des faits indique l'existence de conflits armés. D'après la démonstration marxiste, l'humanité décrirait un processus inéluctable qui la conduit de la communauté primitive au communisme, par stades successifs, tous
! . Susko et Kondratov. Les problèmes méthodologiques de la pratique militaires. Moscou, 1966. p. 9. de la théorie et

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marqués par des formes différentes de la propriété des moyens de production: la société primitive basée sur la production collective de la cueillette et de la chasse, puis l'esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme - bourgeois. et monopolisateur à son dernier stade - enfin la dictature du prolétariat qui établit l'appropriation collective des moyens de production et fonde donc une société sans classe, le socialisme, et à l'issue le communisme. A ce dernier stade, l'Etat qui est malgré tout une force coercitive d'organisation sociale, dépérit et disparaît. Le communisme ne peut être instauré qu'à partir du socialisme adopté à l'échelle mondiale et consiste donc en un idéal à long terme. Le moteur de I'Histoire est la lutte des classes, dominée par le combat incessant que mène le prolétariat contre les possédants des moyens de production. Le marxisme-léninisme est ainsi une idéologie qui conduit à une doctrine de combat. Cette doctrine se base sur la reconnaissance de la violence, y compris de la violence armée, tant que subsisteront des classes sociales dont l'existence est inhérente à celle du système des moyens privés de production, autrement dit du capitalisme. Ainsi les Soviétiques, en tant que marxistes, non seulement n'estiment pas la guerre, forme la plus aiguë de la violence armée, comme "un mal absolu"2, mais ils rejettent le pacifisme, doctrine "libérale.,bourgeoise", "l'une des formes de la duperie de la classe ouvrière"3. En effet, la guerre est parfaitement légitime lorsqu'elle est indispensable à la victoire du prolétariat. Très logiquement, en 1985, à la sous-commission des Droits de l'homme de l'ONU, la partie soviétique s'est refusée à la condamnation globale de la violence, condamnation que "les communistes ne peuvent accepter"4. Cette optique marxiste-léniniste sur le caractère inéluctable de la violence armée est renforcée par le
2. Marx et Engels. Oeuvres complètes. 2èmeédition. Moscou, 1977. T. 29, p. 257. 3. Lénine. Oeuvres complètes. 5ème édition. Moscou, 1970. T. 26, p.165. 4 . Débats à la sous-commission des Droits de l'homme de l'ONU, en août 1985 : critique de l'expert soviétique, M. Sofinsky, du rapport Whitaker sur le génocide arménien de 1915 et 1916. 24

sentiment qu'imprime l'histoire tumultueuse de la Russie et de l'Union soviétique. La Russie n'a émergé de trois siècles de joug tatar que pour être plongée dans une longue continuité de guerres civiles et étrangères. L'Union soviétique, elle même, née au son du canon, a vécu dans une ambiance perpétuelle de. danger de guerre contre l'Occident capitaliste qui justifiait tous les sacrifices exigés de la population. La chute du système communiste a bien amené la fin de la Guerre Froide, mais pas pour autant la perception de l'avènement de la paix universelle. Les dividendes de la paix ont fait faux bond, en Occident comme en Russie. Le territoire de l'ancienne URSS est l'objet de conflits interethniques de diverses natures, marquant la pérennité de la violence armée. Dans un tel cadre de pensée collective, l'arme nucléaire ne pouvait manquer d'être et de rester au centre de la réflexion. Son obtention et son développement s'inscrivent tout naturellement dans un système conceptuel qui fait du rapport des forces, le fondement même de la survie du pays. Afin de préciser cette logique proprement marxisteléniniste, à l'origine, il est indispensable d'examiner plus en détail, sous cette optique, la corrélation entre l'Etat et la guerre, l'idée que se font les Soviétiques de l'existence des lois de la guerre comme de leur détermination pour aboutir à une codification des conflits.

LA CONCEPTION MARXISTE DE L'ETAT ET DE LA GUERRE L'Etat est l'expression de la classe dominante, celle des possédants, ou d'une société sans classes au pouvoir, le prolétariat. Dans le processus historique qui conduit l'Etat capitaliste à l'Etat socialiste intervient le stade intermédiaire de la dictature du prolétariat qui est marqué par un renforcement de l'Etat, devenu prolétarien, afin de liquider les vestiges du capitalisme, notamment toute trace de propriété privée des moyens de production. Ce passage du capitalisme à la dictature du prolétariat ne peut être opéré 25

qu'à la suite d'une révolution armée. Cependant, cette question a fait l'objet d'une controverse au sein du mouvement communiste. En effet, plusieurs partis communistes, notamment en Europe occidentale, ont adopté des positions antagonistes à celles du parti soviétique en supprimant de leur base théorique le stade d'une dictature du prolétariat, instaurée à la suite d'une phase de violence, pour estimer que le processus pouvait être réalisé par voie de réformes. L'opposition entre les deux formes d'Etat, capitaliste et socialiste, n'en demeure pas moins et est susceptible de revêtir l'aspect d'un affrontement armé. L'Etat, que l'on en soit au stade de la dictature du prolétariat ou à la phase du socialisme, s'incarne dans le parti communiste, le parti de la classe ouvrière au pouvoir. Il se confond avec lui. Il est également la seule force politique existante, les autres formations politiques n'ayant pas droit de cité, ce qui est le cas en URSS. Autre possibilité, d'autres partis peuvent exister, mais à la condition expresse de reconnaître statutairement la prééminence du parti communiste, ce qui est le cas, par exemple, en Tchécoslovaquie. Le but final, dans l'un et l'autre cas, est d'aboutir à l'unanimité politique, reflet de l'absence de classe. C'est ainsi que ce rôle dirigeant du parti est formellement reconnu par la Constitution: "Le Parti communiste de l'Union soviétique est la force qui dirige et oriente la société soviétique; il est le noyau de son système politique, des organisations de l'Etat et des organisations sociales"5. Et plus la société soviétique s'avance dans la voie du socialisme, plus s'affIrme la force motrice du parti, ainsi que le souligne derechef la Constitution en indiquant que "le rôle dirigeant du parti communiste, avant-garde de tout le peuple, s'est accru"6. De son côté, le Parti est cohérent en proclamant dans ses statuts qu'il est "la forme la plus élevée de l'organisation sociale et politique"7. La différence avec le système démocratique occidental fondé sur le parlementarisme est ainsi absolue. L'Etat démocratique est l'expression juridique de la nation dans son
5 . Article 6 de la Constitution de 1977. 6. Préambule de la Constitution de 1977. 7 . Préambule des statuts du PeDS, adoptés au XIxème congrès,

en 1952. 26

ensemble et assure la fonction exécutive en se soumettant à l'organisme législatif qu'est le Parlement élu. Il y a séparation des pouvoirs, tandis que le parti marxiste est totalitaire et assume toutes les fonctions. Le chef de l'Etat soviétique, le vrai, est donc le Secrétaire général du PCUS, tête réelle du Parti et de l'Etat. Et ce personnage sera donc aussi le chef suprême des armées ainsi que le responsable en titre, et de fait, de la conception comme de la mise en oeuvre de la politique nucléaire. La logique intrinsèque du système soviétique veut que les affaires militaires soient soumises à la politique définie par le Parti, comme d'ailleurs toute autre activité étatique. La stratégie nucléaire n 'y échappe pas plus que les autres domaines. TIen découle que les fonctionnaires de l'Etat sont également ceux du Parti et que ce personnel doit être formé aux questions stratégiques comme à la gestion des armées. La même finalité exige des militaires l'étude et la maîtrise des problèmes politiques, puisque les armées sont le prolongement militaire du Parti, le bras armé du Parti dans les relations internationales. La coalition que forment, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Etats prolétariens, s'inscrit dans la même logique qui dépasse le cadre national. Il s'agit d'une coalition qui réunit les partis communistes au pouvoir, au nom de l'internationalisme, afin de répondre au mot d'ordre de Marx : "Prolétaires de tous les pays du monde, unissezvous!". Cette coalition militaire se traduit par le pacte de Varsovie fondé le 14 mai 1955, dont l'instance suprême n'est autre que la réunion des secrétaires généraux des partis communistes, le Comité politique consultatif. Les Soviétiques y jouent un rôle dirigeant, tant parce qu'ils sont globalement les plus forts que parce qu'ils sont les seuls à posséder l'arme nucléaire au sein de la coalition. Les deux propositions se rejoignent entièrement. Estimant embrasser et ordonner l'ensemble de l'activité humaine, le marxisme-léninisme ne pouvait ignorer le phénomène de l'existence de la lutte armée. C'est donc très logiquement que "l'étude de la guerre et de l'armée fait organiquement partie des études marxistes-léninistes sur la

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société"8. Mais cette étude, en toute première approche, s'attache à cerner l'essence de la guerre. En effet, par la démarche entièrement scientifique du matérialisme dialectique, les marxistes soutiennent pouvoir ainsi non seulement définir très exactement le phénomène social qu'est la guerre, mais encore évaluer non moins exactement les conditions de son éclosion et de son caractère. Il ne s'agit donc pas d'un exercice de portée uniquement théorique procurant une satisfaction intellectuelle, mais aussi d'une prospective très concrète. Ainsi la polémologie, qui prétend étudier scientifiquement la sociologie des conflits et en prévoir l'émergence, est une discipline mineure en Occident et une science majeure en URSS, d'autant plus que la guerre est dominée par l'arme nucléaire. La guerre est la forme aiguë de la violence sociale, ellemême n'étant que la conséquence immédiate de la lutte des classes. Au fur et à mesure que l'économie se développe, la division de la société en classes s'accentue, avec des subdivisions qui recouvrent les degrés d'exploitation. "Ainsi avec l'apparition d'une société de classes antagonistes apparut son pélerin-compagnon permanent, la guerre"9. La guerre étrangère est donc la transposition dans l'arène internationale de la lutte des classes. Arrivés au dernier stade de l'impérialisme, les Etats capitalistes, exacerbés par la concurrence, se livrent à l'affrontement, mais il ne peut en être de même pour les Etats prolétariens puisque, par définition, leurs intérêts concordent. La crise générale du capitalisme conduit inévitablement à un conflit généralisé qui rassemble une coalition capitaliste contre la coalition prolétarienne. La guerre s'étudie donc pour ce qu'elle est: un fait social, dû à la structure des Etats e'n opposition. L'essence de la guerre est ainsi contenue dans la politique de l'Etat. C'est ce qui avait amené Lénine, suivant Marx, à estimer que "la guerre est la continuation de la politique"lO. La formule rappelle celle, célèbre, de Clausewitz qui avançait que "la guerre est la simple continuation de la politique avec d'autres

8 . Volkogonov. La guerre et l'armée. Moscou, 1977. p. 4. 9 . Ibidem, p. 36. 10. Lénine. Oeuvres complètes, Moscou, 1970. T. 30, p. 22.

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moyens" Il. Lénine se sépare de Clausewitz dans la mesure où ce dernier, par politique, n'entendait que la politique étrangère d'un Etat, tandis que Lénine vise sa politique globale. Pour avoir donc une juste compréhension de la nature de la guerre, présente ou à venir, "il faut étudier la politique avant la guerre, la politique amenant et conduisant la guerre"12. Au cours des temps, sans exclure la période contemporaine, de nombreux théoriciens se sont penchés sur l'explication de la genèse des guerres. Selon les marxistesléninistes, la seule explication valable est la leur, parce que les autres n'analysent pas suffisamment ou se refusent à admettre la raison première de tout conflit: la lutte des classes. Le concept marxiste-léniniste sur l'essence et la nature de la guerre a une valeur universelle et intemporelle. Il rend compte d'une définition de la guerre et de ses causes, indépendamment des techniques susceptibles d'être employées. Il reste donc totalement d'actualité dans la deuxième moitié du xxème siècle marqué par le fait nucléaire. En effet, l'arme nucléaire n'est jamais qu'un moyen, fut-il absolu. "La détermination marxiste-léniniste de l'essence de la guerre est entièrement adaptée même à une guerre mondiale nucléaire dont la réaction impérialiste n'a pas encore rejeté les plans de préparation"13. D'aucuns, et notamment les Occidentaux qui ne disposent pas de la méthodologie marxiste-léniniste, obnubilés par les effets de l'arme nucléaire, sont conduits par une démarche métaphysique et non plus scientifique: il y a alors "idéalisation des nouvelles armes, car l'essence de la guerre en tant que continuation de la politique ne varie guère avec le changement intervenu dans la technologie et dans l'armement"14. Quant au déclenchement du conflit nucléaire, il ne peut qu'être causé par les Occidentaux capitalistes. En effet, le capitalisme, du fait de ses contradictions internes, en arrive à une crise généralisée, dont le chômage massif n'est
Il. 12. 13. 14. Clausewitz. De la guerre. Francfort/Main, 1980. p. 34. Lénine. Oeuvres complètes. Moscou, 1970. T. 30, p. 82. Volkogonov. La guerre et l'armée. Moscou, 1977. p. 47. Sokolovsky. La stratégie militaire. Traduction française. Paris, 1984. p. 37.

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jamais que l'une des manifestations. La recherche de marchés extérieurs amène la poursuite du néo-colonialisme, ce qui suscite une source supplémentaire de conflits. La seule solution pour le capitalisme est ainsi le recours à une amplification des tensions internationales et à la course aux armements, dont les armements nucléaires. Le danger de l'éclatement d'une guerre nucléaire ne peut être jugulé que par la capacité du camp socialiste à repousser victorieusement l'agression, ce qui la rendrait suicidaire. La marche de 1'Histoire conduit à la victoire du prolétariat. Le capitalisme, du fait de ses contradictions internes est condamné à la perdition ou à retarder sa chute par le recours à la guerre. Il en découle, qu'afin d'assurer sa sauvegarde, l'Union soviétique, à la tête du camp socialiste, est la représentation étatique du prolétariat et doit soutenir le duel. Ce duel, le fait nucléaire s'imposant, ne peut qu'opposer des armements nucléaires, au premier chef.

LES LOIS DE LA GUERRE La guerre est un phénomène social et, de ce fait, tombe dans le champ d'étude de la méthodologie marxiste, au même titre que tout autre domaine de l'activité sociale. La méthodologie employée plus précisément est offene par le matérialisme dialectique et s'applique non seulement à la nature et à l'essence de la guerre, mais encore à sa préparation et à sa conduite. C'est donc en toute logique qu'Engels soutenait que "l'émancipation du prolétariat, à son tour, aura sa propre expression dans les affaires militaires et amènera la création de sa propre nouvelle méthode militaire" 15. La dialectique marxiste, opérant par thèse et antithèse qui sont autant de contradictions s'unissant dans la catégorie supérieure qu'est la synthèse, a ainsi pour but de mettre en évidence ces contradictions pour les résoudre. La méthodologie marxiste se veut scientifique et vise à dégager
15. Marx et Engels. Oeuvres complètes. Moscou, 1977. T. 7, p. 509.

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des lois qui régissent le domaine considéré. Et ainsi, de même qu'il y a des lois économiques et donc une science économique, puisque toute science se fonde sur des lois, il y a des lois de la guerre et une science de la guerre. La science de la guerre est une science expérimentale, au sens ou l'entendait Claude Bernard, et c'est le raisonnement comme l'expérience qui permettent d'en dégager les lois. Mais à l'instar de toute loi, celles de la guerre s'imposent "comme une réalité objective, existant indépendamment de la conscience et de la volonté de l'homme''16. Les lois de la guerre, comme toutes les lois appliquées au domaine social, ne sont pas simples à l'instar de celles de la mécanique. Une analogie, sous ce rapport, peut être faite avec les lois régissant la lutte armée et la loi de la valeur, également dégagée par la dialectique. Fluctuant au gré de l'offre et de la demande, conditionné par des séries de causalités dont la plus-value, le prix des marchandises oscille autour de la valeur. Les lois de la science de la guerre ne sont pas éternelles et invariables: elles subissent des modifications en fonction de leurs termes constitutifs. L'Histoire démontre qu'une loi peut devenir caduque: c'est le cas des systèmes de combat basés sur l'arme blanche. De nouvelles lois se dégagent: c'est le cas des conflits opposant des possesseurs de l'arme nucléaire. La loi constate l'existence d'un lien concret et objectif entre divers phénomènes qui sont autant de paramètres mis en équation, mais elle ne détermine pas les tâches de l'activité pratique. Les mécanismes sont objectifs, l'application est subjective. La connaissance de la loi est ainsi indispensable à l'obtention de la victoire militaire, mais il reste à l'homme, au stratège, à discerner la réunion exhaustive des conditions d'application de la loi. Il ne peut y avoir d'application mécanique. Ces lois s'appliquent à l'ensemble de l'activité militaire, quelle qu'en soit l'échelle, aussi bien dans la préparation du pays à la guerre qu'à la détermination de l'adversaire principal, aussi bien en stratégie qu'en tactique, aussi bien au niveau d'un théâtre d'opérations que d'une unité comptant quelques dizaines d'hommes.

16. Encyclopédie

militaire soviétique.

Moscou, 1977. T. 3, p. 375.

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La conception soviétique de la science de la guelTe a été repoussée par de nombreux théoriciens et praticiens, dont certains, prenant appui sur le marxisme même, ont provoqué de profonds débats en URSS. C'est ainsi "qu'à la première étape du développement de la science soviétique de la guelTe, les trotskistes soutenaient que la philosophie du marxisme n'a pas de lien avec la théorie de la guelTe, avec la conduite pratique des troupes" 17. En effet, Trotsky et le courant de pensée qu'il animait au sein du Parti adhéraient sans réticence au marxisme et en faisaient le fondement du nouvel Etat prolétarien, mais ils estimaient que les problèmes militaires avaient une spécificité propre qui les écartait de la réflexion marxiste. Il n'en demeure pas moins l'existence d'une science de la guelTe, mais obéissant à des lois que définit une méthodologie particulière. A l'appui de ses thèses, Trotsky bénéficiait de sa forte stature politique et de son prestige incontestable d'organisateur de la victoire durant la guelTe civile. Après des discussions passionnées, les thèses de Trotsky furent repoussées: aucune raison ne fut retenue pour rejeter l'universalité du marxisme et de sa dialectique qui s'appliquait également aux questions militaires. Cependant, l'opposition la plus radicale à la conception soviétique se trouve dans les thèses développées par les Occidentaux. Ces théories prennent toutes leur source dans une philosophie générale relativiste de la Vérité, tendance profonde du monde occidental qui se heurte au déterminisme marxiste-léniniste. Pour les Occidentaux, les sciences de l'homme ne sont pas exactes, la marche du monde n'est pas régie par un système de lois. Or, la guelTe, et sa conduite comme sa préparation, relèvent de l'homme et se définissent donc comme un art, donc contingent au sentiment humain, voire à la passion qui ne peut être réduite à néant. De Gaulle, qui affirme que l'action de guelTe revêt essentiellement le caractère de la contingence, n'est pas loin de penser comme Clausewitz qu'à la guelTe, le talent et le génie agissent en marge de la loi. On observe cependant en Occident, une tendance profonde à adopter une approche aussi scientifique que possible à la résolution des problèmes stratégiques et
17 . Susko. Les problèmes méthodologiques de la théorie et de la pratique militaire. Moscou, 1966. p. Il. 32

tactiques, tout en préservant le libre arbitre du décideur. Bonaparte, en son temps, estimait que s'il n'y avait pas de lois à la guerre, il existait de grands principes. Quant au talent et au génie, ils étaient dus au travail personnel et. aux circonstances qui les révélaient Le débat n'est pas clos. La réalité reconnue du talent et du génie, chez le stratège et le tacticien, pose un problème aux Soviétiques. En effet, l'application brutale des lois de la guerre devrait suffire à assurer la victoire et "l'influence des chefs de guerre géniaux, dans le meilleur des cas, est limitée en ce qu'ils adaptent la capacité de conduire le combat au nouvel armement et au nouveau combattant"18. Il peut en découler la passivité d'un commandement dont l'action est minimisée, surtout s'il est soumis au poids écrasant d'armes de destruction massive telles que l'arme nucléaire. Les Soviétiques ont décelé le danger et ne cessent de condamner le manque éventuel d'initiative du commandement. La connaissance des lois de la guerre fournit la possibilité de la victoire. Le talent du chef de guerre consiste à reconnaître la situation, à l'apprécier et à déterminer les modalités d'application des lois. En substance donc, la maîtrise des seules lois de la guerre se révèle une condition nécessaire mais non suffisante pour vaincre: la valeur du commandement reste indispensable, mais dans une autre mesure que dans celle considérée par les Occidentaux. L'observation des lois, par ailleurs, préserve de l'erreur humaine et de l'arbitraire dans l'exercice du commandement. Cependant, le sujet reste objet de controverses, tout comme chez les Occidentaux. Les lois de la guerre, recouvrant tout le champ de l'activité militaire, sont inévitablement nombreuses et en concordance avec le fait nucléaire qui s'impose. Le code a été revu en fonction de ce fait nucléaire. Les lois se subdivisent en grands faisceaux, chacun appliqué à un champ plus particulier défini par une loi de base. L'ensemble est couronné par la loi fondamentale "de la subordination de la guerre à ses buts politiques qui représente, en soi, la loi la plus universelle"19. On retrouve la considération première
18. Marx et Engels. Oeuvres complètes. Moscou, 1977. T. 20, p. 171. 19. Encyclopédie militaire soviétique. Moscou, 1977. T. 3, p. 375.

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des marxistes sur la guerre, continuation de la politique avec d'autres moyens. Dans le duel inexpiable mené par l'URSS, patrie de la révolution prolétarienne, contre les Occidentaux capitalistes, le but d'une guerre éventuelle est l'obtention de la victoire militaire d'où découle la chute du gouvernement adverse et par conséquence le triomphe des Soviétiques et du prolétariat. C'est ce qui avait été réalisé à l'encontre de l'Allemagne nationale-socialiste. Le fait nucléaire vient cependant modifier considérablement les données du problème et la validité de la loi de la subordination du militaire au politique. Une controverse s'est ouverte en URSS dès le début des années 60. Un courant de pensée, conduit par plusieurs théoriciens et praticiens, s'était dégagé pour estimer que le fait nucléaire s'imposant, envisager une guerre, conformément à la formule de Clausewitz complétée par Lénine, avec emploi des armements nucléaires, était "une approche lourde de catastrophes"20. Les rapports entre politique et guerre étaient donc modifiés. La guerre nucléaire pouvait conduire à l'anéantissement pur et simple de l'Etat: "C'est pourquoi, elle ne pouvait plus être la simple continuation de la politique"21, ainsi que l'exprima le général-major Talensky. Hérésie par rapport à Lénine! La thèse fut développée avec des arguments qui n'étaient pas tellement éloignés de ceux du général Beaufre, un théoricien français 22,tandis que d'autres théoriciens soviétiques soutenaient le même point de vue 23. L'étendue et la longueur de la controverse indique l'importance de la question qui fut finalement tranchée, en 1966, par une prise de position sans ambages du XXlIIème congrès du Parti plaçant le débat dans le cadre de la nécessité "de la coexistence pacifique des Etats possédant des structures sociales différentes, de repousser d'une manière décisive les forces agressives de l'impérialisme, de sauver l'humanité d'une nouvelle guerre

20. Zorine, in Temps nouveaux. 1963, n° 3, p. 14. 21. Talensky, in La vie internationale. 1961, n° 12, p. 19. 22 . Ibidem, 1965, n° 5. 23. Dmitriev, in lzvestija du 24/09/63. Nikolskij. La question de base contemporaine. Moscou, 1964.

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mondiale"24. Dans ces conditions, la source de la guerre fut réaffirmée être l'impérialisme dans le contexte de la lutte des classes. Quant au débat, il était clos par le ferme énoncé que seuil' ennemi pouvait déclencher une guerre nucléaire. Ainsi se trouvait corroboré que "les guerres ont toujours été et restent la continuation de la politique"25. Cette vérité fondamentale, démontrée par le matérialisme dialectique, conservait son entière valeur "même lors d'une guerre de fusées nucléaires, si les impérialistes la provoquent"25. Il dépendait de l'URSS d'élever son potentiel de défense et sa capacité de préparer une attaque par missiles nucléaires à un seuil tel qu'il garantirait la paix. Par ailleurs, l'arme nucléaire a bien amené une révolution dans la stratégie et la tactique. En effet, à elle seule, elle est susceptible d'emporter la décision en des temps très rapides, mais il ne faut pas la sacraliser, sous prétexte qu'elle est apte à causer des destructions incommensurables. Sa finalité, qu'il y ait ou non emploi, est politique. Qu'une guerre nucléaire intercontinentale soit irrationnelle est indéniable, certes, mais cela n'enlève rien à la finalité intrinsèquement politique d'un conflit qui serait engagé par une politique aberrante. Or, une telle politique ne peut être celle de l'URSS, parce qu'elle repousse tout projet d'agression nucléaire. Cependant, le débat est sujet à tous les rebondissements: il sera à la source de la perestroïka, en 1986. La "loi de la montée aux extrêmes" est un argument de poids en faveur des tenants, inconditionnels, de l'arme nucléaire. Cette loi est issue d'une réflexion que Clausewitz avait érigée en principe, si ce n'est en dogme, et que Lénine, grand lecteur de Clausewitz,. avait mise en exergue. Pour Clausewitz, "la guerre est un acte de violence et il n'y a pas de limite à la manifestation de cette violence; ainsi chacun des adversaires impose sa loi à l'autre, d'où il résulte une action réciproque qui, en tant que concept, conduit obligatoirement à l'extrême"26. La méthodologie marxiste, appliquée à cette réflexion, l'a traduite en une loi qui stipule
24 . Texte final du xxmème congrès du PeUS. 1966.

.

25 . Susko. Les problèmes méthodologiques de la théorie et de la pratique militaires. Moscou, 1966. p. 32. 26. Clausewitz. De la guerre. Francfort/Main, 1980. p. 19.

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que si les intérêts vitaux d'une partie sont en cause, alors elle utilisera inéluctablement tous les moyens militaires à sa disposition, jusqu'à leurs extrêmes, à savoir l'arme nucléaire, pour peu qu'elle la possède. La possibilité de l'emploi de l'arme nucléaire est donc un critère fondamental. La "loi de la négation de la négation", tout en ayant une portée universelle, s'attache particulièrement à l'arme nucléaire. La loi s'applique directement aux armements où tout progrès est nié par une contre-mesure battue en brèche à son tour par un nouveau système qui suscite une réaction de négation visant à ruiner la supériorité acquise, et ainsi de suite dans une perpétuelle dynamique. La loi fournit à la science de la guerre l'outil conceptuel qui permet de découvrir "les tendances caractéristiques de l'évolution dans le domaine militaire"27. Au delà des armements, la validité de la loi porte sur les concepts qui, tous, comportent une possibilité de négation assurant leur démantèlement. Reste à découvrir cette possibilité, mais son existence est certaine: c'est le but de la recherche en matière d'armement comme de stratégie. Ainsi se trouve mise en lumière une orientation globale dont le respect "exige une attitude critique et non nihiliste envers l'expérience du passé, envers la science et la technique militaire bourgeoise"28. L'objectivité et la prise en compte de la réalité "quelqu'amère que soit la vérité, il faut

la regarder

en face"28 - par la méthode dialectique,

-

conduisent à l'application de la loi et donc à trouver une solution à tout problème. L'application concrète de la "loi de la négation de la négation" amène les Soviétiques, lorsqu'ils mettent au point un système d'armes ou un nouveau procédé de combat, à anticiper, dans leur planification, les moyens à opposer aux contre-mesures que ne manqueront pas d'établir leurs adversaires. C'est en se référant implicitement à la "loi de la négation de la négation" que le vice-président de l'Académie des sciences de l'URSS avança, en 1986, que l'Union soviétique possédait "une base scientifique et technique suffisante pour élaborer des contre-mesures

27 . Ogarkov.

Toujours prêt à la défense de la patrie. Moscou, 1982. sur la guerre et l'armée. Moscou,

p.4l.
28 . Tiuskevic. Le marxisme-léninisme 1976. p. 516.

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adéquates au programme américain de guerre des étoiles"29. Cela revenait à reconnaître que si l'Initiative de défense stratégique américaine (IDS) dépassait, par son ampleur et ses ambitions, les réalisations soviétiques' en matière de défense antimissile nucléaire, la négation de l'avantage prévisionnel américain était en cours d'étude. D'une manière plus générale, l'arme nucléaire portée par un missile est une arme absolue... jusqu'à ce que l'on trouve la contre-mesure. Et l'on a toujours trouvé la contre-mesure qui s'oppose à un système d'armes, c'est une affaire de temps et d'effort. Examiner, une à une, la totalité des lois de la guerre revient à se plonger dans le cours de stratégie militaire, tel qu'il était professé à l'Académie de l'Etat-major général de Moscou et à l'Ecole des cadres du parti communiste soviétique. 'Au delà d'une phraséologie lourde et d'expressions absconses propres au système de pensée marxiste-léniniste, il y a lieu de souligner que les lois de la guerre partagent avec les Occidentaux une large plage commune. La subordination du militaire au politique est une règle des démocraties parlementaires. Il est bien évident, par ailleurs, que le but de la guerre, argument de dernière extrémité, est d'imposer une solution politique. Louis XIV n'avait pas attendu Clausewitz pour faire graver à la lumière de ses canons: "Ultima ratio regum", "le dernier argument des rois". La différence avec les Occidentaux est une plus forte intégration des militaires dans le processus politique, l'affirmation du caractère éminemment politique des forces armées. Quant à la loi de la montée inéluctable aux extrêmes de la violence, dès lors qu'est mise en question la survie de la nation, elle se traduit par un concept semblable chez les Occidentaux. L'arme nucléaire est réservée en dernière extrémité pour assurer les intérêts vitaux du pays. Le cas concret représenté par le bombardement nucléaire des villes japonaises, en 1945, n'est que partiellement probant. En effet, les Américains avaient le monopole nucléaire et ne risquaient donc pas de représailles. En outre, la défaite inéluctable du Japon était déjà signée, ne serait-ce qu'avec la suite ininterrompue de revers face aux Américains
29 . Déclaration de M. Velikhov au centre de presSe du xxvnème congrès du PCUS, le 03/03/86. Agence Tass-APN. 37

et avec le désastre encouru, en août 1945, par l'armée du Kwantung face aux Soviétiques. Sans attaque nucléaire, les pertes américaines eussent été considérablement plus fortes, certes, mais cela ne mettait pas en jeu l'intérêt vital des Etats-Unis. Par contre, le refus de l'engagement nucléaire américain en Corée comme le déroulement de la crise de Cuba, en 1962, mettent en jeu les intérêts vitaux américains et illustrent parfaitement l'optique d'une arme nucléaire utilisée en dernière extrêmité. Le Président de la République française reprend la même approche en l'appliquant à l'éventualité d'une défaite militaire décisive de l'URSS, à laquelle elle ne se résoudrait pas "sans puiser dans ses réserves nucléaires"3o. La loi de la négation de la négation représente la version occidentale de la lutte du glaive et du bouclier ou du projectile et de la cuirasse: effectivement, toute mesure appelle une contre-mesure. Les lois de la guerre forment ainsi un ensemble normatif, d'une absolue cohérence fournie par leur base marxiste. Un critère leur est commun: l'acceptation de la prédominance du fait nucléaire. Il en découle que l'observation de ces lois impose la maîtrise des armements nucléaires.

LA CODIFICATION DES CONFLITS A leur arrivée au pouvoir, en 1917, les dirigeants soviétiques étaient pétris de leur certitudes idéologiques. Ils étaient certains d'avoir à soutenir un combat permanent, au nom de la lutte des classes, et, à leurs yeux, le cours des événements leur donnait raison. Ils réalisent la prise du pouvoir, prélude à l'engagement de la dictature du prolétariat, conformément au processus prévisionnel de Marx par un acte de force et l'opposition inexpiable au capitalisme se traduit instantanément par la guerre étrangère et la guerre civile. La lutte n'allait jamais cesser, ainsi que l'avait analysée le dogme marxiste. Les successeurs des fondateurs
30 . Mitterrand. Réflexions
1986. p. 99. sur la politique extérieure de la France. Paris,

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