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L'Auto-Révolution

De
282 pages
Cet ouvrage envisage les chances de succès et les certitudes d'échecs des stratégies de changements. S'inspirant des expériences de l'Histoire, il prend en compte les remises à plat de systèmes, les réformes de structures et de société, les gouvernements dits "d'union nationale", le gouvernement de la division par les partis politiques, les révolutions dures, les révolutions douces. L'Auto-Révolution n'est rien d'autre que le sursaut organisé de tous les hommes de bonne volonté et des organisations en place devenues (enfin !) responsables au sens propre...
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Philippe Quêtne Jean-Christian Fauvet

L'Auto-Révolution
. . . U ne nouvelle
la Révolution

française. . .
en France

stratégie pour réussir

Mieux que 1789

L'Hartnattan

Ouvrages de Philippe Quême
« L'État

peut-il réussir sesréformes? Pour un nouveau souffle »,

aux Editions de l'Harmattan, Paris, 2002. «Immobilier de l'État.' quoi vendre, pourquoi, comment », résultat d'un groupe de travail de l'Institut Montaigne, présidé par l'auteur.

Ouvrages de Jean-Christian Fauvet
«Le manager joueur de go », avec Marc Smia, Les Editions d'Organisation, Paris, 2006.
L'élan sociodynamique », préface de Jean-René Fourtou, Les Editions d'Organisation, Paris, 2004. «La sociodynamique », avec Xavier Stéfani, Les Editions d'Organisation, Paris, 1998.
«

«

1001 citations sociodynamiques, des repères pour votre

action », Les Editions d'Organisation, Paris, 1998. « La sociodynamique, concepts en méthodes », préface de JeanRené Fourtou, Les Editions d'Organisation, Paris, 1997. «La stratégie de vos relations », avec Christian Guignot, InterEditions, Paris, 1989. «La passion d'entreprendre », avec Jean-René Fourtou, Les Editions d'Organisation, Paris, 1985. « La sociodynamique.' un art de gouverner », avec Xavier Stéfani, Les Editions d'Organisation, Paris, 1983. «Traiter les tensions et les conflits sociaux », Les Editions d'Organisation, Paris, 1975.
«

Comprendre

les

conflits

soczaux »,

Les

Editions

d'Organisation,

Paris, 1973.

A Ariel, Aude, Cécile, Salomé, Solal et Balthazar et à Cristina et José Pedro Gomez de la Torre

Remerciements

A nos proches, qui ont supporté notre isolement avec cet ouvrage pendant de longs mois. A nos petits-enfants, dont le regard limpide nous a convaincus qu'ils verront l'Auto-Révolution. A Edgar Morin, dont la pensée a été une source d'inspiration permanente pour ce livre.

«

Nous sommes menacés par deux calamités:
l'ordre et le désordre ».

Paul Valéry

« Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ». Montaigne

« Nous sommes déjà tous engagés dans le passage qui mène d'une société fondée sur elle-même à la production de soi par les individus, avec l'aide d'institutions transformées ». Alain Touraine

« L 'histoire explique presque tout, et d'abord l'avenir ». Edouard Balladur

« C'est à qui saura la chevaucher que la jument appartiendra ».

Proverbe

T able des matières

I - Introduction
1èrePartie: avant l' Auto-Révolution

11
17

II - Complexité: jouer de la conjonction du « Un » et du « Multiple » 19
III _ La dérive de la « galère France
IV - Révolution dure, révolution V - Le gouvernement la division nationale
»

28
57 de et par 77

douce

des partis politiques,

VI - L'improbable union nationale

VII - La difficile réforme de société
2èmepartie: vers l'Auto-Révolution

87 103
123

VIII - La percée expérimenta1e IX - Gouverner la complexité
3èmepartie: l'Auto-Révolution

125 131
143

X - Définition de l'Auto-Révolution 145 XI - Les cinq étapes de l'Auto-Révolution 157 XII - Quelques propositions Auto-Révolutionnaires pour les acteurs majeurs 170

4ème partie: outils et circonstances de l'AutoRév 0Iu ti on XIII - Paradigme de la complexité et AutoR év 0 lut ion.

181

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 18 3

XIV - Sociodynamique et Auto-Révolution 206 XV - L'« expérimentaction » participative 223 XVI - Circonstances et événements 235 XVII - L'Auto-Révolution au village 248 XVIII - L'Auto-Révolution dans le temps et l'espace 258 XIX - Conclusion

262

Annexe I : Terminologie 267 Annexe II : Deux exemples de carte des attitudes. 275 Annexe III : Bibliographie 280

10

I - Introduction

«

Les galères font

le galérien

».

Victor Hugo

Depuis 35 ans, la galère qui supporte la France et la société française dérive sans cap; nos voisins européens ont eux aussi leur galère, moins dure que la nôtre, mais elle semble aller vers un cap, connu et approprié par le patron, l'équipage et les rameurs. En France, réforme après réforme, rien ne change, ou, plutôt, tout se dégrade: l'État, toujours plus envahissant, mais courant sans cesse après une dette nationale qu'il semble ne jamais pouvoir rattraper; le système politique, que l'intolérance permanente entre la droite et la gauche rend incapable de proposer un projet pour la France et l'ensemble de la société française; le «modèle» social français, incapable de parvenir à donner l'égalité des chances, à réduire le chômage, à ouvrir l'élite, et, encore moins, à apporter un peu de cohésion sociale; l'économie française, qui perd sans arrêt des places dans la compétition mondiale.

Tous les « modes de changement» qui ont souvent connu le
succès hors de nos frontières, ou en d'autres temps, ont, en France, échoué, ou sont, aujourd'hui, hautement improbables:

la révolution

« dure », violente et remettant en cause tous les acquis antérieurs de la société (1789, surtout à partir de 1793), ou la révolution «douce», non violente et respectant les acquis, comme la révolution américaine (1773-1782) ;

le gouvernement des hommes et des pa~tis politiques, de la division et par la division; 11

l'union nationale et son gouvernement, hautement improbable du fait de l'intolérance constante entre la gauche et la droite; enfin, la réforme de société, qui nécessite le recours à une personnalité hors du commun, comme, en son temps Margaret Thatcher, mais dont nous ne voyons pas trace en France.
:(0 :(0 ::.. ::.. ::..

Le seul outil qu'utilisent nos gouvernants pour traiter l'ensemble massif des problèmes français est la réforme
«

procédurale », toujours partielle, tronquée et souvent échouée, qui « découpe la société en tranches », sans projet pour la France.

Les citoyens contemplent cette succession de petits actes, voire d'actes petits, avec un profond scepticisme et beaucoup d'incrédulité; en conséquence, ils se désintéressent de plus en plus de la chose politique, par exemple par l'abstention ou, ce qui revient au même, par le vote pour Besancenot ou de Villiers. Si l'on pouvait changer un pays abruti de problèmes exclusivement par des lois, des procédures ou des règlements, cela se saurait; si l'on pouvait changer un peuple en agissant uniquement sur les structures, cela se saurait aussi. La « rupture tranquille» que l'on nous propose n'est qu'un ersatz, car, après avoir prétendu la provoquer, on recommencera à égrener la litanie des lois, décrets, circulaires, etc.
::.. :(0 ::.. ::.. ::..

Pour faire changer un pays aussi gravement abîmé que la France, nous affirmons qu'il n'y a pas d'autre solution que de repartir du citoyen et des groupes sociaux où il se reconnaît, pour qu'ils fassent «leur» révolution intérieure, sur «leur» culture, 12

« leurs» comportements, et «leurs» relations avec «l'autre» c'est ce que nous appelons: « Auto-Révolution ».

:

Elle sera donc individualiste, et se construira en partant de la base de la société, et non d'un sommet de moins en moins légitime; elle sera auto-organisatrice, pour s'adapter à la complexité de la société; elle conduira les institutions existantes (État, Education nationale, Justice, syndicats, etc.) vers l'autoorganisation; elle récusera les idéologies vendues par les partis politiques; elle provoquera un changement de culture, vers le crédit d'intention; elle générera ses propres leaders.
::.. ::.. ::.. :z.o:z.o

Dans la 1ère partie de ce livre, un chapitre sera d'abord consacré à la complexité de la conjonction du «Un» et du « Multiple », qui constituera l'épine dorsale de ce livre. Il sera suivi d'un parcours des explications de la galère France».
«

dérive de la

Nous aborderons ensuite les modes de changement qui, abandonnant la réforme par la procédure, avec ses errements actuels, pourraient déboucher sur l'Auto-Révolution; dans la

suite, nous leur réserverons l'expression « mode de changement ».
Nous traiterons donc de : la révolution douce, dont l'exemple le plus significatif est la révolution américaine (1773-1782), par opposition à la révolution dure, par exemple la révolution française, notamment à partir de 1793, la division par le gouvernement l'improbable gouvernement la difficile réforme de société. Malgré le jugement pessimiste que nous portons sur leur application à la France, leur étude est indispensable pour notre 13 des partis politiques, d'union nationale,

propos:

certains de leurs enseignements seront utiles à l'Auto-

Révolution, et ils permettront de la configurer, « en creux ».
Dans la 2ème partie, nous aborderons les modes de changement qui conduisent à l'Auto-Révolution:

la « percée expérimentale »,
le «gouvernement de la complexité », difficile malS incontournable. partie, nous traiterons de l'Auto-Révolution elleDans la 3ème
meme :
1\

D'abord par sa définition; Puis en en proposant les étapes; Enfin, en présentant les outils et méthodes qu'elle met en œuvre, et la typologie des circonstances et événements qui la déclenchent. Nous montrerons comment l'Auto-Révolution permet, avec

plus ou moins de « contrôle1 », plus ou moins rapidement, avec
plus ou moins de sacrifices pour les Français, d'éviter la décadence. Dans la 4èmepartie, nous appuierons notre démarche sur quatre types d'apports, dont nous donnerons des exemples d'applications à la France d'aujourd'hui: Le paradigme2 de la complexité, propriétés des systèmes complexes; et les principales

La sociodynamique, langage de l'action et discipline qui enseigne comment mobiliser les énergies des hommes;

L' « expérimentaction

»3

participative;

1 Au sens anglaisdu terme:

« maîtrise ».

2 Paradigme: modèle théorique de pensée qui oriente la recherche et la réflexion. 3 Le lecteur aura compris que ce néologisme se construit par contraction des mots « expérimentation» et « action».
14

Enfin, la typologie et le rôle des «circonstances « événements» dans l'Auto-Révolution.

», et

Puis nous proposerons « l'Auto-Révolution au village », essai de version « campagnarde» de l'Auto-Révolution. Avant de conclure, nous nous poserons enfin la question de l'Auto-Révolution dans le temps et l'espace, notamment à propos des propositions de changements évoquées dans cette . ., . trolsleme partIe.

::.. :z. ::.. ::.. ::..

15

1ÈRE

PARTIE :

AVANT L'AuTO-RÉvOLUTION

II - COl11plexité : jouer de la conjonction du « Un » et du « Multiple»

«

La France unie ne le sera que si elle est en même temps la France en

mouvement,

celle qui crée, qui invente, qui produit, qui avance, celle qui croit en elle-même ». François Mitterrand

« Vous allez joindre

l'Un et le Multiple,

vous allez les unir, mais l'Un

ne se dissoudra pas dans le Multiple et le Multiple fera quand même partie de l'Un. Le principe de la complexité, en quelque sorte, se fondera sur la prédominance de la conjonction complexe ». Edgar Morin

Première approche de la complexité Descartes, dans le deuxième principe de la méthode, nous disait que, face à un problème, il convenait de le séparer en autant d'éléments qu'il conviendrait pour le résoudre; dit autrement, il proposait de procéder par «disjonction ». Dans le troisième principe, il conçoit la connaissance comme une collection d'objets, des plus simples aux plus compliqués, en «supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement

les uns les autres»4 , ce que l'on pourrait appeler «principe de
réduction»; enfin, dans le quatrième principe, il propose «de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales,

4 « Discours de la méthode », page 104, Collection de « La pléiade ». 19

que je fusse assuréde ne rien omettre »5, ce que l'on peut définir comme « principe de complétude ou de totalité ».
Mais ces principes, surtout inspirés par le raisonnement scientifique6, ne peuvent s'appliquer à l'individu: il joue en effet un grand nombre de rôles différents, professionnels, familiaux ou de vie en société; plusieurs personnalités sont en lui, selon qu'il se laisse aller à ses rêves et à ses fantasmes ou qu'il se pense

comme « rationnel ». On conçoit donc que les trois principes cidessus de disjonction/ réduction/ complétude ne lui soient pas applicables, car l'individu7 est indivisible. On peut dire la même chose des groupes sociaux ou des entreprises: il y a la SNCF des contrôleurs aimables et des contrôleurs grincheux, celle des syndicats et celle du management, celle des ingénieurs et de la technologie et celle du personnel d'exécution, celle du TGV et celle de la banlieue parisienne, la SNCF en grève et la SNCF au travail, etc. Ni la disjonction, ni la réduction ne permettent de la comprendre, encore moins la complétude. Ceci est encore plus vrai de la société elle-même, de ses interactions avec les individus, et des rétroactions de ces derniers sur la société. Ces considérations nous conduisent à entrer dans le monde de la complexité, c'est-à-dire dans un monde où toute réalité est multidimensionnelle et contradictoire, où l'incertitude et l'indétermination règnent, où l'ordre et le désordre sont deux facettes d'une même réalité, et où ce qui sortira de la complexité, l I \ \ son « emergence », ne se rame ne pas a 1a somme d es emergences des acteurs qui la composent.

5 Idem 6 Mais les philosophes de la complexité, au premier rang desquels figure Edgar Morin, pensent maintenant que les sciences, et en premier lieu la biologie, ne peuvent rester à l'écart de ces réflexions sur la complexité. 7 Du latin « Individuus » : non divisible.
20

principes de disjonction/ réduction/complétude, issus de la « pensée simplificatrice», par les quatre principes de distinction/ conjonction/incomplétude/implication. Nous aurons l'occasion, dans les chapitres IX et XI, de revenir largement sur ces concepts.

Nous

remplacerons

donc

les

trois

Individu et société Une société est un ensemble complexe et divers d'individus, occupant un territoire, souvent national, et respectant, plus ou moins bien, un certain nombre d'institutions et de règles, en particulier celles qui sont définies par l'État, mais respectant aussi des rites, des interdits, voire des fantasmes. Mais il est évident que ce sont les individus qui produisent la société: sans individus, pas de société; même les tribus les plus reculées d'Amazonie constituent une société; et c'est la conjonction des nombreuses interactions ou rétroactions entre les individus qui la configure, et en dessine le devenir. Mais il est tout aussi exact de considérer que la société produit les individus, par l'histoire, le langage, la famille, l'école, le milieu professionnel ou la culture; et les différentes sociétés produisent des individus plus ou moins différents; mais il n'y a pas de société sans individus, ni d'individus sans société; dans la relation entre individu et société, il y a donc également conjonction. Or on voit tous les jours que la somme des volontés, intérêts et désirs individuels ne peut constituer un choix collectif d'intérêt général: si c'était le cas, il n'y aurait pas besoin de partis

politiques et d'élections, mais simplement d'un

«

cahier de recueil

des intérêts individuels ». La relation entre l'individu et la société est donc en partie antagoniste, car elle oppose l'égocentrisme de l'individu au sociocentrisme: cette relation limite les intérêts individuels quand ils tendent à en transgresser les interdits, qui ont justement pour but de les réfréner. il apparaît donc que cette complémentarité et cet antagonisme sont ambivalents:« toute
21

société est à la fois un champ d'intérêts individuels et une communauté vouée à l'intérêt collectif»8, ce qui interdit toute vision euphorisante de la relation individu-société. Ainsi, l'individu et la société constituent une «boucle récursive », paradoxale en apparence, car, par une simplification abusive, les individus se considèrent souvent comme autonomes vis-à-vis de la société, et la société et ses représentants (notamment les hommes politiques) comme autonomes vis-à-vis des individus. Mais la relation individu-société présente de multiples apparences, qui varient constamment, selon les individus, les sociétés et les époques de l'histoire. On peut même penser, avec Alain Touraine, qui dit «Adieu à la société »9,que l'individu devient le «pilote» de la boucle récursive. Il dit aussi:
L'individu cesse alors d'être un moi, et, par un mouvement inverse, il devient la fin suprême qui se substitue non seulement à Dieu mais à la société elle-même» JO.
«

C'est ce qui nous conduira dans l'Auto-Révolution.

à donner à l'individu le rôle majeur

Principe d'identité et principe de variété De ce qui précède, on peut déduire la conjonction indissoluble
d'un principe d'identité

- la société

-, et de variété - l'individu.

On trouve le principe d'identité dans une communauté d'acteurs qui partage les mêmes valeurs et la même culture. Les relations entre les acteurs y sont marquées par l'affectivité, par la convivialité et par le consensus; il en résulte, au moment de
8 «La méthode

- 5 - L'humanité

de l'humanité », page 191, Edgar Morin, Le
Le Monde d'aujourd'hui», page

seuil, Paris, 2003. 9 «Un nouveau paradigme: 100, Fayard, Paris, 2005. 10 Idem, page 143.

pour comprendre

22

l'action, une VISIon commune des objectifs et des moyens à mettre en œuvre, qui surmonte les hésitations individuelles. Le principe d'identité est ce qui explique le dévouement par exemple à la famille, à l'entreprise, à la nation ou à la religion; il conduit à un mode d'organisation « tribal». Mais il est sans cesse menacé par le manque d'écoute, l'autosatisfaction, le dogmatisme, et sa version politique, la «langue de bois». C'est ce principe d'identité que nous qualifierons dorénavant de « Un ». Le principe de variété - ou de distinction - repose sur des relations différentes entre les acteurs: elles sont marquées par la recherche de l'intérêt individuel bien compris des acteurs, par le compromis, par des alliances, qui n'excluent pas les rivalités, et débouchent sur un équilibre des savoirs, des pouvoirs et des influences; il prône le pragmatisme et libère l'initiative et la prise de risque. Mais il s'inscrit mal dans une vision sociale dépassant l'intérêt individuel. il est caractéristique de la transaction, et du comportement des hommes politiques en démocratie; il est à la racine du libéralisme. Nous le qualifierons dans la suite de « Multiple ». A l'image de l'individu et de la société, le «Un» et le « Multiple» sont également liés par une boucle récursive; en paraphrasant la citation d'Edgar Morin donnée plus haut, on dira que la société est à la fois un champ d'intérêt du « Multiple », et une communauté du « Un». Et c'est cette conjonction entre le « Un» et le «Multiple» qui explique toute la difficulté du gouvernement de nos sociétés, mais aussi la difficulté souvent extrême de l'individu à rendre «visible », pour lui-même et pour
les autres, sa position

- distinction - dans
»

la société.

La tension entre le « Un moteur du changement

et le « Multiple »,

Comme nous l'avons vu plus haut, le « Un
sont

»

et le « Multiple»
le yin et le

à la fois opposés

et complémentaires,

comme

23

yangll

de la philosophie

taoïste,

l'un

creusant

et l'autre

comblant; ils sont en permanence « en tension mutuelle ».
On conçoit bien que, sans cette tension, il n'y aurait pas de mouvement et de changement; en poussant le raisonnement aux limites et dans le cas, totalement irréaliste, d'un consensus absolu de l'individu avec la société et de la société avec l'individu, il n'y

aurait plus aucune raison de « bouger », il suffirait de se laisser
aller dans la béatitude. A l'autre limite, si tout n'est que tension, entre les individus eux-mêmes, montant vers et redescendant de la société, ce serait la négation du changement, exprimée par le

fameux « chacun pour soi et Dieu pour tous », sauf à croire que
Dieu fait toujours bien les choses, ce dont il nous montre tous les jours des exemples contraires. Revenons au «Un» et au «Multiple»: le «Multiple» est composé d'un grand nombre d'éléments, variés, changeants, hétérogènes, fertiles en initiatives individuelles et ouverts sur le monde, mais aussi précaires, instables et désordonnés; il est « Eco» et tourné vers le «Dehors»; mais ces caractéristiques sont celles qui créent le mouvement. Le « Un» implique identité, homogénéité, autonomie,

indivision, puissance, et, au final, performance; il est « Ego» et
tourné vers le «Dedans» ; c'est ce qui lui permet d'animer un composé de «Multiple », de le doter d'autonomie face aux luttes et au désordre environnants et lui assure son identité. Cette tension entre le « Un» et le « Multiple» est permanente au sein de la société: elle entraîne à la fois ouverture de la société vers l'extérieur et clôture sur elle-même, synergie entre éléments du «Multiple» et antagonismes de leurs intérêts avec ceux du
«

Un ».

La résistance française pendant la seconde guerre mondiale en donne un bon exemple. «Multiple» par la diversité de ses mouvements: taille, modes d'action, précarité, instabilité, orientations politiques, comme on le verra à la libération; mais
11 Voir terminologie.

24

aussi « Un », par son autonomie, par son identité d'objectif, par la raison de l'inacceptable d'une France défaite, par sa performance, caractéristiques réunies dans la personne du Général de Gaulle.

Le

«

Un », le « Multiple », et les modes de changement

Dans les « modes de changement» que nous décrirons, de la révolution douce à l'Auto-Révolution, il y a conjonction du « Un» et du «Multiple », et le principe d'identité et de variété s'applique, mais de manières diverses. Dans la révolution américaine (1773-1782), le «Un» est rassemblé dans les principes de libéralisme, de républicanisme, de « droit naturel» et d'éthique du travail; le « Multiple », ce sont les treize États fondateurs et surtout leurs citoyens, capables de prendre des risques individuels, puis collectifs, par exemple dans la lutte pour l'indépendance contre les colons anglais. Dans l'union nationale, le « Un », c'est, comme actuellement en Allemagne, la coalition des partis politiques qui lui donnent naissance, et les citoyens adhérents ou sympathisants qui constituent le «Multiple»; on verra à cette occasion le risque couru lorsque l'indivision du « Un » est contestée. Dans la réforme de société, le « Un », c'est la personnalité qui la fait, comme Charles de Gaulle ou Margaret Thatcher, et le « Multiple », ce sont les individus ou les groupes sociaux - les partis politiques «traditionnels» dans le cas français ou les syndicats de la société anglaise - qui ont, progressivement et avec de fortes manifestations d'antagonisme, été conduits vers de nouveaux principes de la vie en société, par exemple le régime présidentiel ou le respect de la « valeur travail ». Mais, en France, le gouvernement des hommes et des partis politiques, de la division nationale et par la division nationale, semble échapper à cette analyse; nous en voyons la raison dans la multiplicité des « Un » Qespartis) et la satellisation corrélative des 25

« Multiple»

Qes adhérents

et sympathisants)

; c'est sans doute une

des explications de ce que nous appellerons la « dérive de la galère
France» . Nous verrons, à la fin de ce parcours des modes de changement, comment la percée expérimentale, le « gouvernement de la complexité », et surtout l'Auto-Révolution elle-même apporteront une solution aux problèmes de notre pays en s'appuyant à la fois et progressivement sur les synergies et antagonismes, et en s'appropriant ainsi en partie la tension, entre

le « Un » et le « Multiple ».
Le dessin ci-dessous résume la position de chacun des modes de changement, par rapport au «Un-Ego-Dedans» et au « Multiple-Eco-Dehors »; nous avons ajouté au schéma la « réforme procédurale », dont l'échec est patent en France depuis bientôt 40 ans, ainsi que, comme repères, les trois types non vraisemblables de révolution cités plus haut: tyrannique, unanimiste et anarchiste.

26

UN Ego dedans

- -

Complexité

~

Vitalité

Révolution

unanimlste

(g

./~vé,;;~;'tàc,t"\ ,/Ri';;;;'-d~~~è""
(non violente, ""'.(!S~
~e:. ~c:!~~ISJ."

:

"',9j!:,~~!t~.'!~~ .,,'

Réforme de système (ou de société)

(~~~:;;;tj.~)
Révolution tyrannique&

:

",. F~é~~~~;;" ~~r~"',. (violente,

:
6)

',.~~~~~~IS.~~lSl'/ Révolution anarchique

MULTIPLE
Dévitalisation

- Eco

-

dehors

Cb'~

Si le lecteur veut bien consacrer quelques instants à ce dessin, il aura compris toute l'architecture et la progression de cet ouvrage, du coin inférieur gauche au coin supérieur droit. Les signes d'interdiction concernent soit des révolutions que nous n'étudions pas, car irréalistes (un animiste) ou destructrices (tyrannique ou anarchique), soit le mode inefficace de changement actuel par petites réformes.

27

III - La dérive de la

«

galère France

»

«

Une société qui ne se pense pas ne peut que s'enfoncer dans la
décadence, lentement ou brutalement Alain Touraine ».

Les « livres-diagnostic»
Depuis plusieurs années, il sort au moins un «livrediagnostic» par mois: sous des angles divers, ils constatent tous le déclin de la France. Les livres de ces auteurs mettent en évidence la déroute de notre économie, en manque de dynamisme et d'innovation, et qui ne profite pas du retour mondial de la croissance; un modèle social français, qui, tout en étant incapable d'assurer l'égalité des chances et de lutter contre le chômage, bride le modèle économique, en distribuant des richesses avant de les produire; une situation catastrophique de nos finances et notamment de la dette de l'État, de 1150 milliards d'euros et de 2000 milliards si l'on provisionne les retraites du secteur public. Ils dénoncent la persistance d'un chômage autour de 9% ; ils évoquent un taux d'activité (ou taux d'emploi) par tranche d'âge (% d'actifs sur total de la population en âge de travailler) plus faible que dans les autres pays européens; et pourtant les Français ont un taux de productivité « instantanée» parmi les plus élevés du monde. lis dénoncent, chez les politiques et les syndicats, l'improbable coexistence d'un fort conservatisme avec un fort radicalisme, phénomènes aggravés par un manque de culture de la .. negoclatlon.
I

28

TIs disent que la société française est malade. Les symptômes en sont nombreux: disparition progressive de la cohésion sociale, due à la distension des liens familiaux; perception forte d'une croissance de l'inégalité des chances, qui entraîne, pour les plus défavorisés, un manque complet de visibilité sur leur avenir; échec de la politique d'intégration, notamment d'origine musulmane, généralisation du communautarisme, et développement des ghettos, qui peuvent compter jusqu'à 40% d'enfants non scolarisés et 80% de chômeurs; règne constant de la discrimination et résurgence forte des manifestations de racisme et d'antisémitisme, exacerbation des corporatismes, attisés par des syndicats de moins en moins représentatifs et en perte de vitesse, mais dont l' « efficacité» reste redoutable12 ; perte d'influence des corps intermédiaires: politiques, syndicats, école, Église; partis

retour progressif de la perception du travail à son sens étymologique: « tripalium » : instrument de tortureD;

enfin, émergence de plus en plus forte de la « peur» : peur de la crise, peur de l'autre et de l' « étranger », peur de la
solitude, peur de la société libérale, peur du chômage, peur du «déclassement» qui va avec, peur de tomber . . parml 1 parlaS» 14. es« Tout ceci est confirmé par un grand pessimisme des Français: 76% considèrent que l'avenir des jeunes sera beaucoup plus difficile que celui de leurs parents, 52% pensent que la France est entrée dans une phase de déclin, 74% sont pessimistes sur

1222% de grévistes bloquant 60% du trafic de la SNCF (22 novembre 2005). 13 Constitué de trois pieux ! 14 On pourra lire sur ce sujet: «La société de la peur », de Christophe Lambert, Plon, Paris, 2005. 29

l'évolution de la situation économique, 69% ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner; depuis la libération, jamais sans doute les Français n'ont été aussi pessimistes.15 Certains de ces symptômes se retrouvent dans les autres pays européens; mais il n'y a qu'en France que l'on en trouve une telle concentration. On ne peut mieux résumer cet état de la France qu'en citant le philosophe Marcel Gauchet : «Nous avons désormais l'impression
d'être dans un pays condamné par l'histoire» 16

.

La société française, diverse et complexe
La France compte plus de communes que n'importe quel autre pays (36000) ; elle compte aussi plus de partis politiques que ses voisins, même si quatre d'entre eux constituent le gros de la troupe; et 281 mouvements politiques17 ! Elle compte également plus de syndicats que la majorité des pays voisins; on y trouve un million d'associations; presque toutes les minorités, ethniques ou autres, les religions et les sectes y sont présentes; toutes les immigrations également, etc. ; si l'on construisait un « indice de complexité» sur ces chiffres, nul doute que la France occuperait la première place. Le croisement de toutes les caractéristiques de chaque Français ou Française, culturelle, religieuse, de race, professionnelle, de niveau social, etc. conduit donc à considérer chaque Français comme une particularité, produite par l'énorme «machine à

15 «Baromètre

politique

français»

Cevipof

-

ministère

de l'intérieur,

réalisé

auprès de 5600 personnes et publié par « Libération» du 16 mai 2006. 16 « Le Monde» du 25 février 2006. 17 On dénombre: 45 mouvements écologistes, 10 mouvements uniquement centrés sur la critique du libéralisme, 64 mouvements de droite « classique », 124 mouvements de gauche «classique», 11 mouvements régionalistes ou indépendantistes, 8 mouvements royalistes et 17 mouvements anarchistes; cf. : « mouvements politiques» sur google. 30