L'eau en Asie du Sud : confrontation ou coopération ?

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L'Asie du Sud bénéficie d'un gigantesque château d'eau constitué par le plateau tibétain et la chaîne himalayenne et d'un autre plus modeste au Deccan, mais la répartition des ressources hydrauliques est très inégale. L'accroissement démographique, l'urbanisation, l'irrigation et l'industrialisation engendrent des besoins en eau grandissants. Aux différends internes s'ajoutent les litiges internationaux, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutre et leurs affluents traversant plusieurs pays.
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782296212329
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L'EAU

EN ASIE DU SUD:

CONFRONTATION OU COOPÉRATION?

Collection

Points sur "Asie dirigée par Philippe

Delalande

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Actualité du génocide, 2005.

HelVé COURA YE, L'alliance nippa-américaine à l'épreuve du 11 septembre 2001, 2005.

Chris REYNS, Images du Japon en France et ailleurs: entre
japonisme et multiculturalisme, 2005. J.P. BEAUDOUIN, Zen, Ie torrent immobile, 2005. Sabine TRANNIN, Les ONG occidentales au Cambodge. derrière le mythe, 2005.

La réalité

StéphanieBESSIERE,La Chine à l'aube du XXIème siècle,2005.

Alain LAMBALLE

L'EAU EN ASIE DU SUD: CONFRONTATION OU COOPÉRATION?

Préface de Xavier de Villepin

L'HARMA

TT AN

@ L'HARMATTAN,2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06912-1 EAN:9782296069121 75005 Paris

REMERCIEMENTS

C'est grâce à des politiciens, fonctionnaires, écrivains, journalistes, militants et experts indiens, pakistanais, bangladais, népalais, bhoutanais, sri lankais et maldiviens que ce livre a pu voir le jour. Les uns et les autres m'ont permis, au fil des ans, par leurs écrits ou par les entretiens qu'ils m'ont accordés, de me familiariser avec les problèmes de l'eau en Asie du Sud. Grâce au bon vouloir de certains d'entre eux, des visites d'infrastructures hydrauliques, de sites à aménager et quelques périples sur des fleuves et rivières, ont complété mes connaissances. Ces hommes et femmes, souvent animés par la passion et le souci de défendre de nobles causes, m'ont fait mieux comprendre que l'eau se trouve et se trouvera toujours au centre de la politique, à tous les niveaux, local, provincial, national et international. Je les remercie de m'avoir aidé à en prendre conscience, lors de mes affectations et de voyages ponctuels dans les pays sud-asiatiques.

Cet ouvrage n'aurait pas pu être écrit sans les encouragements des membres d'Asie 21, une équipe pluridisciplinaire, créée en 1995 et rattachée au Groupe Futuribles. J'adresse particulièrement mes remerciements à Catherine Bouchet-Orphelin, spécialiste de la Chine, chef d'entreprise, à l'origine de la création d'Asie 21 et qui en assure le pilotage, à Jean-Raphaël Chaponnière, économiste à l'Agence française de développement, à Patrick Dombrowsky, directeur de Centre Européen de Recherches sur l'Asie Médiane, à Pierre Gentelle, géographe, à Patrick Hébert, banquier, à Rémi Pérelman, ingénieur agronome et à Jean Perrin, ancien ambassadeur. Je suis très reconnaissant à Jean Hourcade, fin connaisseur de l'Asie, ancien conseiller culturel en Malaisie et en Birmanie, qui a relu attentivement l'ouvrage et permis de corriger des erreurs. Celles qui subsistent me sont imputables. Mes remerciements vont également à Doreen Pannek pour la mise en page qu'elle a effectuée. Je remercie enfin mon épouse, Yvonne, pour l'aide qu'elle m'a constamment prodiguée ainsi que pour la compréhension et pour la patience dont elle a fait preuve.

A Amélie, A Victor et Aude, A Clémence et Simon.

PRÉFACE

Les services américains de renseignement (National Intelligence Counci~ viennent de publier les grandes tendances globales pour 2025. Pour eux, à cette époque, le monde sera multipolaire. Les Etats-Unis resteront à la première place mais d'autres puissances apparaîtront comme la Chine, l'Inde et la Russie, n'ayant peut-être pas la volonté de partager des responsabilités sur des sujets comme le terrorisme ou la prolifération. Ce nouveau monde émergent sera probablement moins homogène. Les questions de climat, d'énergie et de rareté des ressources deviendront primordiales. Les changements climatiques compliqueront encore l'accès à l'eau et aux produits agricoles. Les défis et menaces grandiront particulièrement dans la zone Irak, Iran, Afghanistan, Pakistan. L'Organisation mondiale de la santé estime que 900 millions de personnes ne disposeraient pas d'eau potable. Dans les statistiques, l'Afrique au sud du Sahara est mal placée mais le problème de l'eau et de l'assainissement touche aussi largement l'Asie. Dans son livre L'eau en Asie du Sud: confrontation ou cooPération?, le général Alain Lamballe nous éclaire sur le sujet grâce à sa connaissance profonde du terrain et à une documentation collectée depuis 1965. Saint-Cyrien, docteur en sociologie politique, diplômé en hindi et ourdou de l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales, il fait partie d'Asie 21, équipe de chercheurs rattachée au groupe Futuribles. Ancien attaché militaire en Inde, au Népal, au Pakistan, au Sri Lanka et aux Maldives, il a dirigé le séminaire Asie du Sud au Collège interarmées de défense. Dans un livre précédent, Insurrections et terrorisme en Asie du Sud, le général Lamballe dans sa sagesse nous a prévenus. « Les terroristes quels qu'ils puissent être, hindous, musulmans ou chrétiens, n'ont aucun scrupule. Leur imagination ne connaît aucune limite. A l'avenir de nouvelles formes dévastatrices d'attaque peuvent apparaître comme la destruction de grands barrages, d'usines chimiques et pharmaceutiques et de centrales nucléaires. Les cours d'eau et les aliments pourraient être contaminés. Sur les mers qui bordent l'Asie

du Sud, des attaques contre des bateaux dangereux, comme des pétroliers géants, pourraient être menées à l'avenir par des organisations terroristes et causer des dommages humains et environnementaux énormes sur les côtes ». Après ce qui vient de se passer à Mumbai, en Inde, en direct sur les télévisions du monde, personne ne peut douter de la qualité, hélas, de cette conclusion. Il faut donc lire et écouter le général Alain Lamballe. Je le fais par amitié mais aussi par souci de comprendre ce monde violent, dangereux, différent de nos intuitions. Dans son honnêteté d'officier, dans sa simplicité et sa modestie d'homme, l'auteur ne cherche pas à nous faire peur où à placer en exergue le sensationnel. Il cherche à analyser et faire comprendre avec prudence l'avenir. Je le cite encore avec admiration. «Des émeutes de l'eau se sont produites ici et là sans gravité jusqu'à présent. Elles n'en sont pas moins inquiétantes car elles constituent peut-être des signes prémonitoires... Des heurts entre communautés tribales ont eu lieu au Rajasthan en 2007 ... Des pénuries d'eau ont frappé plusieurs années de suite... Les riches paysans ont alors mobilisé des hommes de main pour détourner le peu d'eau disponible au profit de leurs champs. La force a été utilisée pour empêcher les paysans pauvres de réagir. La colère gronde dans les périodes de pénurie. Les conditions sont réunies pour que les tensions dégénèrent. Des protestations violentes pourraient devenir plus fréquentes dans les campagnes comme dans les villes ».

Xavier de Villepin,

Sénateur honoraire, Ancien président de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées.

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INTRODUCTION

Selon la définition la plus courante, l'Asie du Sud comprend sept pays, trois pays centraux majeurs, l'Inde avec de part et d'autre le Pakistan et le Bangladesh, deux pays himalayens, le Népal et le Bhoutan et deux pays insulaires, le Sri Lanka et les Maldives. Avec plus d'un milliard cinq cents millions d'habitants dont près d'un milliard deux cents millions en Inde, 180 millions au Pakistan et 150 millions au Bangladesh, cette région connaît des développements remarquables, surtout en Inde, pays dont le rayonnement politique, économique et culturel s'affirme dans le monde. Mais elle se trouve aussi confrontée à des défis majeurs. L'un de ceux-ci est l'insécurité grandissante due en particulier à des insurrections les plus diverses, islamistes, maoïstes, indépendantistes. Il a fait l'objet d'un livre récent!. L'autre concerne le bien le plus précieux, sans lequel aucune vie n'est possible, l'eau. Il constitue le thème du présent ouvrage. L'ouvrage traite de la géopolitique engendrée par la gestion de l'eau, de l'hydropolitique comme l'on dit aujourd'hui. Tout en examinant les programmes passés, actuels et futurs d'aménagement des rivières et fleuves de cette région du monde, il met l'accent sur leurs aspects politiques, économiques et sociaux, notamment sur les tensions, internationales et nationales mais ne traite pas des problèmes hydrauliques sous leurs aspects techniques. Le chapitre 1 montrera que l'eau se trouve au centre des préoccupations politiques en Asie du Sud, en examinant notamment les rapports qu'entretient l'eau avec le droit et la force. Le chapitre 2 sera consacré aux accords et aux différends entre les pays d'Asie du Sud (c'est-à-dire, en fait, essentiellement entre l'Inde et ses voisins, Pakistan, Bangladesh, Népal et Bhoutan). Les tentatives d'entente entre petits pays (Bangladesh, Népal et Bhoutan) pour mieux défendre en commun leurs intérêts face au géant indien seront explicitées et les implications de l' Afghanistan, de la Birmanie et surtout de la Chine étudiées.
I

Insurrections et terrorisme en Asie du Sud, Alain Lamballe, collection des chercheurs militaires, février 2008, Paris.

éditions Es-Stratégies,

Le chapitre 3 analysera les problèmes internes à l'Inde, le chapitre 4 examinera la situation au Pakistan et le chapitre 5 celle des autres pays sud-asiatiques, Bangladesh, Népal, Bhoutan, Sri Lanka et Maldives. La conclusion esquissera quelques perspectives d'avenir.

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CHAPITRE L'EAU AU CENTRE

1 POLITIQUES2

DES PRÉOCCUPATIONS

Globalement, les pays d'Asie du Sud ne manquent pas d'eau mais celle-ci est inégalement répartie. La mousson apporte des pluies abondantes sur une bonne part du sous-continent. La région de Cherrapunji, au Meghalaya, apparaît comme la plus arrosée du monde. De plus, le Tibet, les chaînes de l'Himalaya (<< demeure des neiges» en la sanscrit), de l'Hindukush et du Karakoram constituent de vastes châteaux d'eau qui déversent leur potentiel toute l'année avec des maxima lors de la fonte des neiges. Cependant, il existe des zones arides (comme les déserts du Rajasthan en Inde, de Cholistan et du Thar au Pakistan) et semi-arides (comme le Deccan en Inde centrale). Depuis le départ des colonisateurs britanniques, l'évolution démographique a été fulgurante. En 1947, il y avait dans les territoires constituant l'Inde d'aujourd'hui 300 millions d'habitants, dans ceux formant le Pakistan actuel 30 millions et dans ceux du Bangladesh actuel un peu plus de 30 millions. La population indienne qui atteint presque aujourd'hui un milliard deux cents millions s'est multipliée par près de quatre, celle du Pakistan, qui atteint 180 millions, par six et celle du Bangladesh, peuplé aujourd'hui de 150 millions d'habitants par près de cmq. En Inde et au Pakistan, pays à forte densité démographique, la majorité des couches défavorisées de la population n'a pas accès à l'eau et encore moins à l'eau potable. Au Bangladesh, lui aussi très peuplé, la situation est préoccupante à cause de la pollution par l'arsenic des nappes phréatiques. L'arsenic contamine également les cours d'eau en Inde, dans les Etats du nord-est, au Bengale occidental et au Punjab. Le même fléau touche le Pakistan, par ailleurs largement pollué par les nitrates. Dans les autres pays d'Asie du Sud, plus petits mais aussi beaucoup moins peuplés, la dégradation de l'environnement n'est pas aussi grave mais la situation reste loin d'être satisfaisante. Presque partout, les réseaux sanitaires sont médiocres, ce qui contribue à l'accroissement de la
2 Voir carte l (principaux cours d'eau d'Asie du Sud) et tableaux l (fleuves et principales rivières de l'Inde), 2 (fleuves et principales rivières du Pakistan) et 3 (noms de fleuves et rivières en Asie du Sud).

pollution déjà inquiétante, due à l'emploi inconsidéré d'engrais et de pesticides et du nombre insuffisant d'usines de retraitement des eaux usées domestiques et industrielles et de déchets d'usines. La consommation d'eau non potable est de plus en plus à l'origine de cancers, de maladies respiratoires et de la peau. Le nombre de morts augmente, parmi lesquels beaucoup de jeunes enfants. Les zones surpeuplées comme la vallée du Gange et les deltas du Gange et du Brahmapoutre demandent des quantités d'eau importantes pour leurs besoins industriels, agricoles et domestiques. L'Asie du Sud, depuis le départ des Britanniques en 1947, a su, sauf quelques exceptions très localisées, éviter les famines par la constitution de stocks alimentaires, l'acheminement rapide des secours possible grâce au développement des communications mais surtout par des actions en profondeur, à long terme, comme une meilleure gestion de l'eau, comprenant prévision des caprices des moussons, redistribution des ressources disponibles et développement de l'irrigation. Cette utilisation optimum de l'eau, jointe à l'emploi massif d'engrais, a permis la révolution verte, en Inde notamment et dans une moindre mesure au Pakistan, et rendu inutiles à la fin du XXèmesiècle, tout au moins pour l'Inde, les importations de céréales. Mais l'accroissement démographique crée en ce début de XXIème siècle un déséquilibre entre les besoins grandissants et les ressources qui stagnent voire régressent. La population de l'Inde rejoindra celle de la Chine vers 2 050 sur une superficie environ trois fois plus petite. L'Asie du Sud sera alors peuplée de plus de deux milliards cents millions d'habitants. Elle risque de ne plus être autosuffisante sur le plan alimentaire. L'agriculture dépend trop largement des moussons aléatoires dont l'intensité pourrait d'ailleurs se modifier avec le réchauffement climatique constaté. Les campagnes utilisent l'eau pour l'irrigation de manière trop irrationnelle, ce qui engendre un énorme gaspillage. Le stockage de l'eau de pluie est notoirement insuffisant. La révolution verte a été bénéfique en Inde mais a nécessité une consommation d'eau considérable. Une nouvelle agriculture à base d'organismes génétiquement modifiés (OGM) sera nécessaire pour accroître la production, indispensable à cause de l'augmentation de la population, mais sa mise en œuvre risque de se heurter au manque d'eau. Il serait peut-être sage de favoriser, là où cela est possible, la culture du millet qui nécessite moins d'eau que le blé et le riz. L'augmentation du niveau de

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vie des classes moyennes dans l'ensemble de l'Asie du Sud contribue par ailleurs à une consommation plus grande. Le problème de la navigation fluviale sur les fleuves traversant l'Inde et le Pakistan d'une part, l'Inde et le Bangladesh d'autre part ne se pose plus guère à cause des différends existant ces pays. Sur le plan interne, en Inde et au Pakistan, le trafic fluvial a perdu en importance. En Inde, la navigation sur le Brahmapoutre a souffert de la partition et des mauvaises relations avec le Pakistan puis avec le Bangladesh. Les transports fluviaux ne sont vraiment organisés que dans quelques régions, sur le Gange entre Allahabad et Haldia, sur le Brahmapoutre entre Sadiya et Dhubri et sur la côte occidentale entre Kollam et Kottapuram et dans les régions de Champakara et Udyogmandal. Le Kerala, Goa, l'Asom (nouveau nom de l'Assam) et le Bengale occidental sont les Etats les plus favorisés dans ce domaine. Au Pakistan, la navigation qui existait à l'époque britannique, au moins sur de longs tronçons de l'Indus, de l'embouchure jusqu'à Kalabagh et même Attock) est devenue locale sur de faibles distances, en partie à cause de la construction de barrages (même si ceux-ci possèdent des écluses). Le seul pays d'Asie du Sud où la navigation fluviale pour la circulation des personnes et des marchandises reste significative est le Bangladesh, deltaïque et parsemé de cours d'eau. Les voies navigables ont une longueur de 3.000 kilomètres en basse saison et 5.000 en haute saison mais elles sont souvent capricieuses et même dangereuses. Les embarcations souvent mal entretenues et surchargées sont à l'origine de nombreux accidents. De manière générale, dans les pays d'Asie du Sud, le système de canaux n'a pas été pensé en termes de navigation mais seulement en termes d'irrigation. Le transport fluvial mériterait d'être développé pour décongestionner les routes et voies ferrées. L'Inde souhaite agir dans ce sens. Seulement 1 % des transports se fait par voie navigable alors que près de 6.000 kilomètres de voies d'eau se prêtent à l'utilisation d'embarcations à moteur. Il est prévu de porter ce pourcentage à 2 % avant 2015. Trois projets ont été sélectionnés. Le premier porte sur le canal Kakinada-Puducherry (nouveau nom de Pondichéry), qui serait intégré aux deux fleuves Godavari et Krishna et concerne les Etats de l'Andhra Pradesh et du Tamil Nadu. Le second se situe en Asom sur la Barak. Le troisième consiste en un canal le long de la côte orientale qui serait intégré à la Brahmane. Ces projets complèteraient les tronçons
3 Three national waterways proposed, says Baalu, The Hindu, 14 juillet 2005. 15

navigables Mahanadi, A juste politiques,

existant sur les fleuves, Gange, Brahmapoutre, Brahmani, Godavari, Khrishna, Narmada, ... titre, l'eau occupe une position centrale dans la définition des internationales mais aussi nationales, des pays d'Asie du Sud.

L'eau et le droit La législation internationale dans le domaine de la gestion de l'eau reste embryonnaire, sans doute parce qu'elle concerne les intérêts fondamentaux des nations. Le droit fluvial est relativement moins en avance que le droit maritime. La doctrine Harmon, définie en 1896 par l'attorney general américain de ce nom qui voulait priver le Mexique du droit d'utiliser le Rio Grande, accorde tous les droits aux régions traversées par les cours d'eau, donc favorise les régions amont. L'Inde pourrait être tentée de l'adopter à l'égard du Pakistan et du Bangladesh à condition que le Népal, le Bhoutan, voire la Chine ne l'appliquent pas eux-mêmes. Les Etats-Unis l'ont abandonnée en 1906 lorsqu'ils ont conclu un traité avec le Mexique sur le Rio Grande. Les protocoles de la convention de Genève de 1949 condamnaient la doctrine Harmon puisqu'ils interdisaient la mise en péril des populations en aval. Elle a été définitivement abandonnée sur le plan international depuis l'adoption le 21 mai 1997 de la convention des Nations Unies sur les droits relatifs aux utilisations des cours d'eau internationaux à des fins autres que la navigation. La convention reprend le principe des règles dites d'Helsinki de 1966 en les formulant différemment. L'expression utilisée «ne pas causer de dommages significatifs» au lieu de « ne pas causer de dommages substantiels» peut paraître plus contraignante pour les pays amont. La convention établit un cadre pour les échanges de données et d'informations et la création de mécanismes conjoints. L'Inde, pays à la fois amont et aval, s'est abstenue lors du vote, de même que le Pakistan. L'abstention du Pakistan, pays aval paraît surprenante. Le Bangladesh a voté en faveur; en tant que pays uniquement en aval, il y avait tout intérêt. Le Népal a également voté

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pour4. En réalité, la convention n'est pas encore entrée en vigueur, faute d'un nombre suffisant de ratifications. La convention de Barcelone du 20 avril 1921 sur la liberté du transit a été mise en vigueur en Inde le 31 octobre 1922, après une ratification datant du 2 août 1922. Elle a été dénoncée par l'Inde indépendante, qui pressentait que la convention bien que limitée au transit pouvait concerner des problèmes annexes à la navigation, par exemple les travaux pour l'améliorer, le régime des eaux, l'irrigation et l'utilisation de la force hydraulique. Le Pakistan et le Bangladesh, en tant qu'Etats successeurs, n'ont pas dénoncé leur adhésion à la convention depuis leur indépendance. Ces pays restent donc parties prenantes. Le Népal a adhéré à la convention le 22 août 1966 et l'a mise en application le 20 novembre de la même année. En fait, la convention ne concerne guère l'Asie du Sud car la navigation fluviale internationale n'existe qu'entre l'Inde et le Bangladesh et encore de manière insignifiante. Indépendamment de la législation internationale à vocation universelle, des traités spécifiques fixent les règles sur le plan régional par ententes directes entre les Etats. Ainsi en Asie du Sud, des traités ont été signés par l'Inde avec ses voisins, Pakistan, Bangladesh, Népal et Bhoutan. De manière générale les Etats en amont possèdent un avantage sur les Etats en aval. Cela se conçoit aisément puisqu'ils peuvent disposer des parties supérieures des cours d'eau, en théorie à leur guise s'ils ne reconnaissent pas la législation internationale et en l'absence d'accords particuliers. L'existence de traités internationaux a tendance à restreindre ces avantages naturels en prenant en compte les intérêts des pays en aval. Mais encore faut-il que les pays concernés soient des parties prenantes, qu'ils aient signé et ratifié ces textes. L'Inde est favorisée par rapport à ses voisins sud-asiatiques. L'Indus et certains de ses affluents majeurs coulent sur son territoire (au Cachemire, région en réalité contestée) avant de pénétrer au Pakistan. De même le Gange et le Brahmapoutre s'écoulent sur de nombreux kilomètres de plaines indiennes avant de s'engager au Bangladesh. En fait, deux de ces trois grands fleuves, l'Indus (avec l'un de ses grands affluents, la Sutlej)
4 Selon une information communiquée à l'auteur en décembre 2008 par Dipak Gyawali, académicien et ancien ministre népalais des ressources en eau, le vote népalais en faveur de la convention a été fait par erreur, sans instruction du gouvernement de Katmandu. La convention n'a pas été ratifiée par le Népal et ne le sera pas. 17

et le Brahmapoutre (avec quelques affluents), prennent leur source dans la partie occidentale de la région tibétaine de Chine. Le Gange prend sa source, quant à lui, dans l'Etat indien de l'Uttarakhand, tout près de la frontière tibétaine mais certains de ses affluents viennent du Tibet, notamment la Karnali et l'Arun qui coulent à travers le Népal ainsi que la Ghaghara. En Asie du Sud, quelques fleuves et rivières forment frontière, en général sur de faibles longueurs: Ravi et Sutlej entre Inde et Pakistan (en fait, la Sutlej fait des allers et retours entre les deux pays avant de pénétrer définitivement au Pakistan), Gange et Mahananda entre Etat indien du Bengale occidental et Bangladesh, Muhuri entre Etat indien du Tripura et Bangladesh, Mahakali (à l'ouest) et Mechi (à l'est) entre Inde et Népal. La règle générale en Asie du Sud, comme dans le reste du monde, établit que la frontière se trouve au milieu du lit du cours d'eau international. Il ne semble pas qu'il existe en Asie du Sud des cas où le cours d'eau appartienne entièrement à un seul pays mais il peut arriver qu'il soit partagé de manière inégale, lorsqu'il y a des îles par exemple. Contrairement à ce que l'on pourrait attendre, les cours d'eau servant de frontières posent des problèmes dans cette région du monde pour la simple raison qu'ils changent souvent de cours. Et le pays n'arrivent en général pas à se mettre d'accord afin de fixer les frontières une bonne fois pour toutes, par des coordonnées géographiques. De plus, il arrive qu'un pays réclame des droits sur un barrage qui ne situe pas sur le tronçon international du cours d'eau mais en aval dans un pays voisin. Le droit ne se prononce pas sur de tels cas soulevés par le Népal à l'égard de l'Inde. Un certain nombre de cours d'eau sert de frontière provinciale, en général sur de courtes longueurs. En Inde, les cours d'eau suivants forment des limites provinciales: la Ravi entre d'une part le Jammu et Cachemire et d'autre part l'Himachal Pradesh puis le Punjab, la Yamuna entre l'Uttarakhand et l'Himachal Pradesh puis entre l'Haryana et l'Uttar Pradesh, la Ghaghara entre l'Uttar Pradesh et le Bihar, la Narmada entre le Madhya Pradesh et le Maharashtra (sur 35 kilomètres) puis entre le Maharashtra et le Gujarat (sur 39 kilomètres), la Chambal et l'un de ses affluents la Parbati entre le Rajasthan et le Madhya Pradesh, la Sileru ainsi que la Mahendrataneya entre l'Orissa et l'Andhra Pradesh, la Saberi entre l'Orissa et le Chhattisgarh, la Godavari entre le Maharashtra et l'Andhra Pradesh puis entre l'Andhra Pradesh et le Chhattisgarh, la Kaveri entre le Karnataka et le Tamil Nadu (sur 64 kilomètres), le Gange 18

entre le Bengale occidental et le Jharkhand, la Tista entre le Sikkim et le Bengale occidental, la Sankosh entre l' Asom et le Bengale occidental, le Brahmapoutre entre l'Asom et le Meghalaya. Au Pakistan, l'Indus sert parfois de limite entre le Punjab et la Province Frontière du Nord-Ouest, la Jhelum sépare sur une faible longueur l' Azad Kashmir (en principe autonome mais en réalité sous la coupe d'Islamabad) et le Punjab et la Gomal marque la frontière entre le Balouchistan et l'agence tribale du Sud-Waziristan. En Asie méridionale, les cours d'eau s'assimilent le plus souvent à des pénétrantes. Alors qu'ils devraient faciliter les mouvements internationaux et transnationaux ils posent en réalité, entre amont et aval, des problèmes d'aménagement du territoire très difficiles à résoudre. L'utilisation des fleuves et rivières pour produire de l'électricité pose relativement peu de problèmes dans la mesure où l'eau est ensuite rejetée dans le lit du cours d'eau. Mais la régulation des fleuves s'en trouve néanmoins modifiée. Si l'édification de barrages concerne l'irrigation, les intérêts des pays en aval peuvent en souffrir gravement. La doctrine Harmon ainsi que la convention des Nations Unies sur les droits relatifs aux utilisations des cours d'eau internationaux à des fins autres que la navigation sont des documents destinés à s'appliquer aux relations entre Etats mais les principes qui s'en dégagent peuvent inspirer les législateurs nationaux pour le partage de l'eau entre provinces d'un même pays. Elles peuvent facilement être transposées en droit interne. Le cas se pose pour les deux grands pays d'Asie du Sud, l'Inde surtout mais aussi le Pakistan. Les provinces amont en règle générale souhaitent le recours à la doctrine Harmon et celles en aval préconisent au contraire l'utilisation de la convention. L'Inde refuse la doctrine Harmon sur son propre territoire entre provinces amont et provinces aval et les premières s'en plaignent. Le Pakistan refuse également cette doctrine mais les provinces en aval ne sont pas convaincues qu'il en soit ainsi. Les cours d'eau sont à l'origine de bien d'autres problèmes juridiques que le partage des ressources. Par exemple, la canalisation des cours d'eau peut réduire les risques d'inondation mais aussi déplacer le problème en amont ou en aval, dans un pays étranger ou dans la même province ou dans une autre province du même pays. De plus, elle mécontente quelquefois les paysans dont les terres cessent d'être fertilisées par les alluvions.

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La construction de grands barrages, réalisés à ce jour essentiellement en Inde et au Pakistan et marginalement au Bangladesh, provoque très souvent de vastes déplacements de population et génère des mécontentements. Ces migrations forcées concernent surtout des groupes tribaux (rassemblant les aborigènes, dénommés adivasis, les habitants les plus anciennement établis dans le pays) ou marginaux, insuffisamment ou pas représentés dans les instances nationales, et qui, jusqu'à une période récente, défendaient seuls et mal leurs droits. Les organisations non gouvernementales, nationales et internationales, s'intéressent désormais à leur sort. Elles cherchent, le plus souvent sans grand succès, à contrebalancer les contraintes imposées par les Etats qui bafouent d'autant plus le droit que les projets d'aménagement hydrauliques sont importants. L'exploitation des nappes phréatiques peut aussi être à l'origine de différends internationaux lorsqu'elles se trouvent de part et d'autre de frontières et de litiges intranationaux lorsqu'elles chevauchent des limites interprovinciales.

L'eau et la force ou l'importance tension et en cas de guerre

des cours d'eau en période de

L'eau entretient avec la force des rapports aussi ambigus qu'avec le droit. Il en a toujours été ainsi et dans l'antiquité, les plus hautes autorités religieuses et philosophiques ont parfois été interpellées pour décider du sort de batailles provoquées par la recherche de la maîtrise de l'eau. L'eau était déjà dans l'antiquité en Asie du Sud la cause de conflits. Une terrible guerre a opposé les Sakiyas et les Koliyas au sujet du partage de la rivière Rohini. Selon une légende, Bouddha est intervenu pour y mettre fin. S'ils ne constituent pas l'enjeu de conflits, les cours d'eau peuvent servir de moyens pour conduire les combats. Lors des guerres classiques, ils favorisent généralement la défensive et gênent l'offensive. Le bassin de l'Indus présente un grand intérêt militaire. Le fleuve, qui coule du nord vers le sud, coupe le Pakistan en deux. Il constitue une coupure non aisément franchissable par des unités blindées et mécanisées; de ce fait, il freinerait, voire stopperait une avance indienne 20

vers l'ouest, en direction des frontières iranienne et afghane. Le Pakistan, maître des grands barrages en amont, peut agir sur le débit de l'Indus; en cas de pénétration profonde d'unités indiennes sur son territoire, il peut conduire une «manœuvre des eaux» en agissant sur les barrages, mais avec une extrême prudence. En effet, si la largeur du fleuve augmentait démesurément, et si, de surcroît, les ponts étaient détruits par l'aviation adverse, l'acheminement des renforts pakistanais de l'ouest vers l'est du pays connaîtrait de sérieuses difficultés. Les affluents principaux de la rive gauche, coulant du nord-est vers le sud-ouest, constituent aussi des obstacles pour les mouvements de troupes nord-ouest/sud-est ou sudest/nord-ouest. Le réseau d'irrigation, composé de nombreux canaux qui quadrillent les campagnes, occasionne une gêne supplémentaire pour les mouvements des troupes amies et bien sûr ennemies. Il constitue un système de défense efficace face à l'Inde. C'est la raison pour laquelle les stratèges pakistanais ne veulent pas donner à l'Inde la possibilité, en cas de conflit, d'assécher des canaux, ce qui réduirait, voire supprimerait, leurs capacités défensives. L'Inde pourrait à l'inverse provoquer des inondations catastrophiques pour immobiliser des unités pakistanaises et favoriser un contoumement par ses propres troupes. La construction par l'Inde en amont sur la Jhelum et sur le Chenab, dans la partie du Cachemire qu'elle administre, d'infrastructures hydrauliques majeures, de barrages avec des retenues d'eau significatives, permettrait cette « manœuvre des eaux» dont ne veulent à aucun prix les militaires pakistanais. D'où leur vive opposition à tous les projets indiens. De Marala, sur le Chenab, situé près de Sialkot, partent deux grands canaux, le canal de liaison Marala-Ravi (Marala-Ravi link canal) et le canal du haut Chenab (Upper Chenab canal). Et c'est à Bambawala que commence le canal Bambawala-Ravi-Bedian (Bambawala-Ravi-Bedian canal- BRD canal). Les deux belligérants se sont servis des canaux à leur avantage pendant le conflit qui les a opposés en 1965. Au Pakistan, le canal d'Ichogil, construit après l'indépendance à l'est de Lahore, longeant la frontière indienne sur plus de 100 kilomètres constitue un obstacle défensif, qui a empêché l'avance des troupes indiennes. Le canal Bambawala-Ravi-Bedian constitua pour elles une formidable barrière. Au cours de cette même guerre, les troupes indiennes ont opportunément détruit les berges de canaux et immobilisé de cette manière une importante force blindée pakistanaise dans la région de Khem Karan. 21

L'inondation volontaire de vastes étendues agricoles a décidé du sort de cette bataille locale et arrêté l'avance des unités pakistanaises vers Amritsar. Ces canaux conservent toute leur valeur défensive dans l'éventualité d'un conflit futur. La destruction, par les Indiens, des grands barrages pakistanais sur l'Indus et la Jhelum perturberait le système d'irrigation et anéantirait une bonne partie du réseau d'alimentation en électricité et en eau des grandes agglomérations. Celle des grands barrages du Punjab et de l'Himachal Pradesh indiens, par les Pakistanais, aurait des effets similaires. Le danger de représailles existe et pourrait jouer un rôle dissuasif lors d'éventuels conflits futurs, comme ce fut le cas dans les guerres précédentes. Jamais les grands barrages n'ont été attaqués lors des guerres que se sont livrées l'Inde et le Pakistan en 1965 et 1971. Le mini-conflit de 1999 est resté localisé dans la région de Kargil et aucun ouvrage hydraulique, de part et d'autre, n'a fait l'objet d'attaques. Sur le front himalayen, au nord, l'eau pourrait aussi servir d'arme. Les inondations catastrophiques et de plus en plus fréquentes dans les régions indiennes frontalières de la Chine en donnent un aperçu. Les déferlements d'eau provoqués par la rupture de barrages au Tibet ont détruit dans les années passées en Arunachal Pradesh et en Himachal Pradesh des routes et des ouvrages indispensables à l'activité économique mais aussi aux déplacements de troupes. Des ponts d'importance stratégique pour l'armée ont été emportés par les flots en Arunachal Pradesh, notamment à Sagarm, Dite Dimea et Nubo, en 2000. On mesure tout l'intérêt pour les Chinois de maîtriser la possibilité d'inonder volontairement des zones sensibles. Les inondations ont un impact psychologique profond sur les populations locales et réduisent à néant les efforts techniques et financiers consentis pour développer l'économie de ces régions excentrées et difficiles d'accès. La construction d'ouvrages hydrauliques dans les Etats himalayens, Arunachal Pradesh, Uttarakhand et Himachal Pradesh devra prendre en compte ce type de vulnérabilités. Le Népal et à moindre titre le Bhoutan seraient également soumis à de tels risques si leurs relations avec la Chine se détérioraient. Pékin dispose ainsi sur l'Inde et les deux pays himalayens d'un moyen d'action pouvant avoir des conséquences non seulement dans le domaine économique mais aussi sur le plan militaire. Certains chercheurs indiens spécialisés dans les problèmes de défense ont avancé l'hypothèse d'un déclenchement délibéré des inondations par les Chinois qui auraient voulu tester en vraie grandeur le pouvoir de 22

destruction qu'ils détiennent en vertu de leur position en amont. L'étatmajor de l'armée de terre indienne s'intéresse à ces suppositions. Qu'il y ait ou non des accords, les pays en amont (en l'occurrence l'Inde par rapport au Pakistan mais aussi la Chine à l'égard de l'Inde) peuvent, en période de tensions par exemple et a fortiori en cas de guerre, retenir l'eau dans des barrages, surtout si les réservoirs de retenue sont importants et assécher les canaux d'irrigation. Ils conservent aussi la possibilité d'ouvrir les vannes et provoquer des inondations catastrophiques pour les populations en aval, aussi bien dans les plaines que dans des vallées montagneuses. Les pays en amont peuvent aussi pratiquer la guerre bactériologique en polluant les rivières. Même si aucune action de ce type n'a jamais eu lieu en Asie du Sud, de telles potentialités doivent être envisagées par les pays en aval en ce qui concerne les conséquences possibles, immédiates ou différées, sur les économies et sur les mouvements de troupes (diminution ou suppression de zones de culture, risques encourus dans la traversée des zones contaminées...). Les cours d'eau naturels et les voies d'eau artificielles comme les canaux peuvent donc jouer un rôle dans les combats. Dans tous les cas, ils conditionnent, en Asie du Sud, surtout au Punjab et au Bangladesh, la mise en œuvre des forces combattantes, en gênant ou facilitant les déplacements des unités. Les ponts sur les rivières et les canaux (appelés coupures humides en langage militaire) ainsi que les barrages peuvent constituer des objectifs de guerre en eux-mêmes, susceptibles d'être détruits non seulement lors d'opérations terrestres classiques mais aussi par des actions de commando ou des attaques aériennes. Pendant la guerre indo-pakistanaise de 1971, la Special Frontier Force, une unité paramilitaire indienne composée essentiellement de Tibétains reçut la mission de détruire le barrage de Kaptai, sur le fleuve Karnaphuli qui se jette dans le golfe du Bengale à Chittagong. L'ordre fut en définitive annulé. Les nombreux bras du Gange et du Brahmapoutre ainsi que les canaux d'irrigation rendent les mouvements des troupes blindées et mécanisées extrêmement difficiles dans la majeure partie du Bangladesh. En cas de guerre, le barrage de Farakka pourrait être utilisé pour inonder de vastes zones en Inde comme au Bangladesh, à l'avantage ou à l'inconvénient des belligérants.

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Les ouvrages majeurs, indispensables, constituent des sites névralgiques, gardés militairement dès le temps de paix. Ainsi, les installations de Suleimanki, sur la Sutlej, peu après son passage au Pakistan, sont placées sous la protection d'unités de l'armée de terre alors que la frontière indo-pakistanaise n'est tenue et surveillée, de part et d'autre, que par des forces paramilitaires. C'est une exception justifiée par l'enjeu stratégique des lieux. En période de paix, les cours d'eau formant frontière favorisent souvent les passages clandestins. Il en est ainsi sur le Gange dans la région frontalière indo-bangladaise entre MaIda et Murshidabad, deux localités du Bengale occidental. Des incidents armés peuvent survenir le long des cours d'eau limitrophes, surtout s'ils déplacent leurs lits. Si les changements ont lieu dans des zones sensibles (présence d'ouvrages hydrauliques et d'installations civiles et militaires particulières, par exemple), une escalade de la violence ne peut être exclue. Des échanges de tir se produisent de temps à autre entre les forces paramilitaires indiennes et bangladaises, notamment lors de la consolidation des berges après un déplacement de cours d'eau. Des escarmouches ont par exemple éclaté sur la Mahananda qui sert de frontière avant de se jeter dans le Gange en amont du barrage de Farakka et sur la Muhuri formant frontière entre l'Etat indien du Tripura et la région bangladaise de Feni. Le droit international (4èmeconvention de La Haye de 1907, protocole de Genève de 1925 et 4èmeconvention de Genève de 1949) n'interdit pas en temps de guerre la destruction des ouvrages hydrauliques. Les règles dites d'Helsinki de 1966 ne font qu'interdire la contamination de l'eau. Fait significatif et d'une importance extrême, le Pakistan a indiqué que des réductions draconiennes par l'Inde des débits des cours d'eau qui l'arrosent constitueraient une atteinte à ses intérêts vitaux et justifieraient le déclenchement d'une guerre, avec emploi éventuel de l'arme nucléaire. La force s'applique entre les Etats mais elle peut aussi s'exercer à l'intérieur même des pays. Les mouvements terroristes de toutes obédiences, idéologiques comme sécessionnistes, peuvent s'attaquer à des objectifs hydrauliques nationaux. Les infrastructures établies sur les cours d'eau, aussi bien protégées soient-elles, ne sont pas à l'abri d'actions terroristes. De fait, certaines ont déjà été attaquées en Asie du Sud, mais heureusement sans conséquence majeure. Le 21 juillet 1969, un raid a été lancé par les insurgés mizos contre un projet 24

hydroélectrique à Dumburnagaron dans la province indienne du Mizoram. Dans la nuit du 5 au 6 juin 1984, les militants indépendantistes sikhs ont réussi à saboter partiellement le canal principal venant du barrage de Bhakra, au Punjab indien et destiné à l'irrigation de l'Haryana et du Rajasthan. Le 27 janvier 2004, des maoïstes népalais avaient placé une bombe sur un bateau transportant de l'eau (gagri dans la langue locale), pour, selon toute vraisemblance, endommager le barrage de Tanakpur, sur la Sarda (nom de la Mahakali en Inde), dans le district de Champawat de la province indienne d'Uttarakhand5 mais la tentative a échoué. Il s'agissait là en l'occurrence d'une action internationale sur un site frontalier. Le 16 juillet 2004, des roquettes ont été tirées contre le site d'un barrage en construction à Mirani, au Balouchistan pakistanais. Depuis cette date, dans la même province, des actes de sabotage perpétrés contre des petits barrages ont été revendiqués par le Baloch People's Liberation Front, une organisation insurrectionnelle indépendantiste. Le 25 décembre 2005, les militants maoïstes ont renoncé au tout dernier moment à détruire le barrage hydroélectrique de Upper Sileru en Andhra Pradesh, Etat du sud de l'Inde, après avoir été convaincus par les ingénieurs du site que les principales victimes seraient des membres de tribus qui perdraient leurs habitations. Mais début juin 2007, ils ont fait sauter le poste de contrôle d'une petite station hydroélectrique à Sileru dans la région de Donkarai. Le 26 juin 2007, ils échouaient dans leur tentative de faire exploser la centrale hydroélectrique de Balimela dans le district de Malkangiri de l'Orissa grâce à la présence d'un fort détachement de la police. En 2007, un journal indien, The Asian Age, a obtenu une copie du rapport annuel de la Commission militaire centrale du Parti communiste indien (maoïste) qui affirmait les intentions des militants d'attaquer des projets d'irrigation sur la Godavari à Pollavaram dans l'Andhra Pradesh et sur la Kosi (appelée aussi Koshi) dans le nord du Bihar6. En Inde, les insurgés maoïstes portent le combat sur les cours d'eau naturels et artificiels. Le 29 juin 2008, ils ont attaqué un détachement de la police qui circulait sur le réservoir du barrage de Balimela en Orissa,
En Inde comme dans les autres pays d'Asie du Sud, le district est la subdivision administrative immédiatement en dessous de la province. En Inde, la province peut être un Etat avec des pouvoirs étendus ou un Territoire de l'Union doté de pouvoirs moindres. L'Union indienne comprend 28 Etats et 7 Territoires de l'Union. 6 Naxals target private sector, Rakesh K. Singh, The Asian Age, New Delhi, 25 mars 2007. 5

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faisant une quarantaine de victimes. Les maoïstes se servent des cours d'eau pour se déplacer et transporter armes et munitions parce qu'ils les considèrent plus sûrs que les routes. Cette tendance s'accroît dans toutes les zones où ils agissent au fur et à mesure que le réseau routier s'étoffe pour des raisons économiques et sécuritaires. Dans le nord-est de l'Inde, les militants utilisent couramment les cours d'eau pour se déplacer et échapper aux forces de sécurité. Ainsi, les insurgés bodos naviguent sur des rivières (notamment Durpong, Chessa et Chengmara) aux confins de l'Asom et de l'Arunachal Pradesh, en transportant avec eux les personnes enlevées. Au Manipur, le 26 novembre 2008, des militants non identifiés ont tué cinq ouvriers sur le site d'un barrage en construction, à Maphou. En juillet 2006, les militants des Tigres Libérateurs de l'Eelam Tamoul (TLET - Liberation Tigers of Eelam Tamil, LTTE) ont bloqué un canal d'irrigation à Maavilaru dans le district de Trincomalee, au nord-est du Sri Lanka, provoquant une réaction immédiate des forces armées avec intervention d'unités terrestres et aériennes pour déloger les insurgés et rétablir la distribution d'eau. Ce mouvement insurrectionnel a menacé de faire sauter des barrages et des réservoirs dans la province indienne voisine du Tamil Nadu, peuplée de Tamouls, en cas d'attitude hostile du gouvernement indien. Le contrôle de l'eau constitue un enjeu dans le conflit tamoul du Sri Lanka. Les forces de sécurité s'assurent, à chaque fois qu'elles le peuvent, la mainmise sur les infrastructures importantes. Ainsi, en février 2008, elles ont repris aux insurgés des écluses assurant la fourniture d'eau dans la région de Mannar, au nordouest de l'île. Au cours de l'année 2008, les insurgés tamouls ont tenté d'entraver la progression des forces gouvernementales vers leur « capitale », Kilinochchi, dans le Wanni, en creusant un large fossé long de 40 kilomètres entre celle-ci et Kilaly. Bien que partiellement rempli par des pluies torrentielles en novembre et décembre 2008, cet obstacle n'a cependant pu jouer le rôle défensif espéré par les Tigres. A l'avenir, des attaques pourraient réussir, surtout dans les régions instables politiquement. Ce pourrait être le cas pour le barrage de Warsak sur la rivière Kaboul, près de Peshawar, la capitale de la Province Frontière du Nord-Ouest du Pakistan. Les terroristes pourraient aussi contaminer les cours d'eau. D'ores et déjà, l'insécurité qui prévaut dans les zones tribales pakistanaises, à la frontière afghane, retarde les travaux sur certains sites comme celui sur la rivière Gomal.

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Le déplacement massif de populations, la plupart du temps défavorisées, lors de la construction de barrages majeurs, engendre de profonds mécontentements. Les mouvements insurrectionnels en profitent pour recruter des combattants. L'Inde connaît ce genre de situation dont tirent avantage les mouvements maoïstes, très actifs dans les régions centrale et orientale.

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