L'économie politique mise à nu par la question sociale même

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La vie en société a besoin d'un dispositif qui la fonde, lui-même complété par un second correspondant aux mesures prises en réponse à la question sociale. Quel est le montage - ou articulation entre les deux dispositifs - à l'oeuvre aujourd'hui en France : libéral appareillé, libéral répressif, libéral libertaire, ordolibéral, néocorporatif ou républicain ? Selon qu'ils se déclarent théoriciens de la liaison sociale, du lien ou du liant social, de l'indépendance ou de la subordination, les économistes optent pour l'un ou l'autre de ces montages. Ne pouvant pas avoir tous raison en même temps, il se pourrait que certains se trompent...
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296211476
Nombre de pages : 388
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L'économie

politique mise à nu

par la question sociale même

Henri SOLANS

L'économie politique mise à nu par la question sociale même

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06839-1 EAN:9782296068391

À Maudite

Si rien n'intriguait les êtres humains, l'activité scientifique serait sans objet. Les sciences se choisissent comme objets des phénomènes intrigants. L'économie politique est une science, science sociale, qu'est ce qui l'intrigue et constitue son objet. L'objet de l'économie politique est la souffrance humaine engendrée par la vie collective. C'est là son énigme. Deux questions lui donnent corps: pourquoi la vie collective engendre-telle de la souffrance et comment les sociétés humaines réagissent-elles lorsque tout ou partie de leurs membres souffre? On attend des économistes qu'ils répondent à ces deux questions. Tous le font. Mais comment s'y prennent-ils? Cet ouvrage se propose de le dire. Il s'ouvre par la présentation d'un élément qu'ont en commun les discours des économistes: le procédé qu'ils utilisent pour exposer leurs arguments, procédé d'exposition. Certes, d'un groupe de chercheurs à l'autre, les arguments avancés pour répondre aux deux questions précédentes, varient, mais la chronique des arguments, elle, demeure.

Le procédé

d'exposition.

Si l'on veut savoir pourquoi la vie collective engendre de la souffrance, il faut se donner les moyens de comprendre le fonctionnement des sociétés humaines. Le procédé d'exposition sert de guide aux analyses à mener dans ce sens; il présente l'enchaînement des pas qu'il convient d'effectuer afin de se mettre en position de comprendre.

Le premier pas est suscité par une question dont on peut douter de l'intérêt dans la mesure où l'on croit en détenir déjà la réponse: la vie collective est au centre de la réflexion, mais la vie collective de qui? Des êtres humains, évidemment. Cependant, ce n'est pas leur nature d'êtres humains qui importe ici, mais plutôt le rôle qu'ils jouent dans la société. En d'autres termes, c'est en tant qu'acteurs du jeu social qu'il faut les connaître. Le premier pas consiste donc à identifier et définir les acteurs du jeu social. Cette opération réalisée, le chercheur se trouve en présence d'acteurs qu'il a distingués et par là même séparés. D'évidence il ne peut s'en tenir à cela puisqu'il sait que ces acteurs vivent ensemble. Il doit identifier ce qui les relie. L'ensemble des éléments qui relient les uns aux autres les acteurs du jeu social sera nommé dispositif vecteur de cohésion sociale. « Dispositif», parce que les éléments qui le composent ne voisinent pas dans le désordre mais font l'objet d'un agencement spécifique. « Cohésion sociale », parce que les acteurs mis en relation deviennent des partenaires et que la cohésion sociale est définie en référence au partenariat: la cohésion sociale est l'état dans lequel se trouve un groupe dont les membres s'acceptent comme partenaires. Le dispositif vecteur de cohésion sociale est l'ensemble des éléments qui concourent à la réalisation de la cohésion sociale. Comme il est au cœur des sociétés humaines, les économistes le décrivent avec une grande minutie. Les deux opérations qui consistent pour l'une à identifier les acteurs du jeu social, pour l'autre à décrire le dispositif vecteur de cohésion sociale produisent une description du monde. Après les avoir réalisées, chacun connaît « le monde tel qu'il est ». Dans les pages qui suivent, cette expression renverra au monde dans lequel nous vivons et que certains appellent « économie de marchés », alors que d'autres l'appellent « économie capitaliste ». Par l'intermédiaire du dispositif vecteur de cohésion sociale se réalise une opération fondatrice: la désignation des partenaires, et par là, la naissance de la société. Ce dispositif est chargé de rendre publique l'identité des partenaires. Cependant, en procédant ainsi, c'est à dire en désignant les partenaires, il désigne aussi ceux qui ne le sont pas. De manière plus précise, il classe en trois catégories les candidats à la vie collective: la catégorie de ceux auxquels il reconnaît la qualité de partenaires; nous dirons qu'ils sont intégrés. La catégorie de ceux auxquels il ne reconnaît pas la qualité de partenaires et qui, non partenaires, sont exclus, puis la catégorie de ceux dont il doute de la qualité de partenaires. Ces derniers, partenaires douteux, ne sont pas exclus puisqu'ils reçoivent le qualificatif de partenaires; ils ne sont cependant pas des partenaires à part entière: localisés sur les franges de la société, ils font l'objet de discriminations.

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Insistons sur un point. L'expression, «candidats à la vie collective» ne désigne pas une fraction de la population, mais la population tout entière. A chaque instant du temps, intégré ou non, chacun est candidat et fait l'objet d'un classement: celui qui est intégré aujourd'hui et souhaite le demeurer, pourrait être exclu demain et vice versa. En permanence, donc, le dispositif vecteur de cohésion sociale se prononce sur les candidatures, il les classe, en d'autres termes, il sépare les candidats. Une telle opération n'est évidemment pas sans conséquence sur la vie collective, la séparation fait débat et la collectivité s'interroge: ceux qui sont frappés d'exclusion ou de discrimination le méritent-ils? Un jugement est alors porté sur le classement que le dispositif vecteur de cohésion sociale impose. Comme pour tout jugement, il utilise des critères d'évaluation. Pour les êtres humains, un moyen sûr d'évaluer ce qu'ils observent consiste à s'appuyer sur leur conception de l'humain. Ils dénonceront ce qui, à leurs yeux, est inhumain, et valoriseront ce qui, selon eux, est humain. Afin de juger de cela, il leur suffit d'utiliser la notion de justice sociale. On dit en effet que le monde est juste lorsque les êtres humains sont considérés et traités comme tels. En utilisant le critère de la justice sociale, la collectivité se prononce sur le contenu humain du classement. S'il est considéré comme juste, donc humain, ceux qui sont frappés d'exclusion ou de discrimination ont ce qu'ils méritent et n'ont pas à se plaindre. En revanche, dans le cas inverse, le sort qui leur est fait étant inhumain, ils deviennent des victimes. La victime est celui qui ne peut se protéger contre la venue d'évènements injustes. La victime souffre, elle souffre d'injustice. La souffrance s'exprime par le biais de douleurs psychologiques ou physiques de formes variées que nous n'auront pas à connaître dans leur détail. Ce qui importe ici c'est de savoir pourquoi la vie collective engendre de la souffrance quelle que soit sa forme. Or, nous venons de l'apprendre, en étudiant le fonctionnement du dispositif vecteur de cohésion sociale on accède à ce savoir. Néanmoins, cela ne suffit pas, l'histoire ne s'arrête pas en ce point, celui où apparaît la victime. En effet, cette dernière n'est pas inactive, bien au contraire. Elle juge légitime d'agir afin d'échapper à l'injustice. Pour ce faire, elle entreprend des actions de tout types, actions quelquefois légales, quelques fois illégales. L'injustice les légitime toutes. L'illégalité peut prendre la forme d'une atteinte à la propriété d'autrui (accompagnée ou non d'atteintes à la personne); dans ce cas, la victime fait à son tour des victimes que nous appellerons des victimes de victimes. Mais les actions illégales peuvent prendre une autre forme, celle de la tentative de destruction de l'ordre social existant. La contestation politique radicale est contemporaine des victimes; une partie de la population se persuade que l'ordre présent, parce qu'il fabrique de la souffrance est illégitime; par voie 11

de conséquence, il doit disparaître et céder la place à un ordre différent, incapable de faire souffrir. On conçoit aisément que l'illégalité soit porteuse de conflits, conflits entre les victimes et les victimes de victimes, conflit entre les tenants de l'ordre présent et ceux qui envisagent de le détruire. Ces conflits, porteurs de violence, peuvent aller jusqu'à la guerre civile. Ils constituent un germe d'éclatement de l'organisation sociale, germe de « dissociation sociale ». Le lecteur a peut-être trouvé surprenante cette caractéristique du dispositif vecteur de cohésion sociale: il sépare quand on croit qu'il rassemble. Mais il y a plus surprenant encore. Le dispositif vecteur de cohésion sociale en désignant les partenaires donne naissance à la vie sociale, mais en désignant au même moment les victimes, ilIa menace de mort. Il promet la mort à ce qu'il vient de faire naître. Cette contradiction indépassable puisqu'elle est dans la nature même de cette fabrique de lien qu'est le dispositif vecteur de cohésion sociale, porte un nom, on l'appelle « la question sociale », « la question sociale est une aporie fondamentale sur laquelle une société expérimente l'énigme de sa cohésion et tente de conjurer le risque de sa fracture (...) La question sociale se pose explicitement sur les marges de la vie sociale, mais elle met en question l'ensemble de la société (...) Elle peut être caractérisée par une inquiétude sur la capacité à maintenir la cohésion d'une société» (Castel, 1995, 25-30-39). Donc, la question sociale se pose. La collectivité, en totalité ou en partie, lui répond. Un foisonnement d'activités l'agite. Les relations jusque là établies entre les acteurs du jeu social se modifient. Le partenariat prend de nouvelles formes (entraide, charité, assistance, solidarité.. .). En d'autres termes, un nouveau dispositif vecteur de cohésion sociale voit le jour. Ce dispositif ne se substitue pas au dispositif initial (ou fondateur), il vient le compléter en affaiblissant ou éliminant les risques de dissociation sociale qu'il porte. Nous le nommerons, dispositif vecteur de cohésion sociale complémentaire. La complémentarité suppose une articulation singulière entre les deux dispositifs. L'ensemble ainsi articulé constitue ce que nous appellerons, un montage. Si les montages sont efficaces, ils répondent correctement à la question sociale ce qui élimine le risque de dissociation sociale. Grâce au montage la souffrance disparaît et avec elle les victimes. A ce titre le contenu du montage permet de savoir comment les sociétés humaines s'organisent lorsqu'une partie de leurs membres souffre. On pourrait même s'en servir comme d'un modèle puisqu'il dit comment les êtres humains doivent s'organiser pour vivre ensemble sans qu'aucun d'entre eux ne souffre. La description des montages constitue le dernier pas que le chercheur doit effectuer s'il veut se mettre en position de comprendre le fonctionnement

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des sociétés humaines. L'ensemble de ces pas, le procédé d'exposition, est représenté par l'organigramme ci-après.

Dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur

Partenaires (Intégration)

Partenaires douteux

Non partenaires

Jugement (Justice)

Dispositif vecteur de cohésion sociale complémentaire

Dispositif fondateur + dispositif complémentaire

= montage

Le lecteur sait maintenant ce qu'il est en droit de demander aux économistes. Il sait qu'ils disposent des moyens de répondre à ces deux questions: pourquoi les économies de marchés ou capitalistes font-elles souffrir et comment réagissent-elles face à la souffrance? Il s'attend probablement à ce qu'à chacune de ces questions, les économistes n'apportent qu'une seule réponse. De ce point de vue il sera déçu, les réponses sont nombreuses et surtout irréconciliables. Cela ne tient pas à l'humeur des auteurs, mais aux paris qu'ils font quant à la nature des êtres humains et à celle des sociétés humaines. A chaque pari correspond une 13

manière spécifique de voir le monde, une manière spécifique de faire de l'économie et donc d'élucider l'énigme fondatrice. Les lignes qui suivent présentent la variété des points de vue.

Une typologie des approches de l'économie politique.
Pour construire cette typologie, nous poserons deux questions probablement inouïes pour des oreilles d'économistes et pourtant essentielles. La première est ainsi formulée: pourquoi les êtres humains vivent-ils ensemble? A cette question, les économistes apportent deux types de réponse. La première réponse avance que les êtres humains vivent ensemble parce qu'ils y trouvent avantage. Elle s'appuie sur une vue particulière de la nature humaine, les êtres humains sont des individus. Le terme individu désigne une entité qui dispose d'une intériorité sur laquelle le social n'a pas de prises. Cette intériorité lui fournit les moyens d'observer les évènements qui font l'histoire, d'en produire une analyse, de porter un jugement, de choisir et d'agir. Cette capacité, il l'exerce, et cela est fondamental, à l'occasion de son engagement dans la vie collective: ou bien il décide de vivre seul, en autarcie, ou bien il décide de vivre avec les autres, en société. Dans la mesure où les relations qui s'instaurent entre individus vivant en société, sont uniquement fonction de l'intérêt, elles naissent et meurent avec lui, à ce titre, elles sont éphémères, «L'intérêt est ce qu'il y a de moins constant au monde (...) une telle cause ne peut donner lieu qu'à des rapprochements passagers et à des associations d'un jour» (Durkheim cité par Orléan, 1994, 21). Ce type de relation a la nature d'une liaispn ; aussi nommerons-nous théoriciens de la liaison sociale, ceux qui apportent cette réponse. La seconde réponse prend le contre-pied de la première: par nature, les êtres humains sont des animaux sociaux; la vie collective ne relève pas de leur choix mais de la nécessité. A ce titre, le chercheur est tenu de penser les êtres humains vivant ensemble, mais comment les penser ainsi? Deux procédés sont proposés. Certains conseillent de procéder comme si les sociétés humaines étaient des réseaux de statuts. Un statut est un ensemble non cessible de droits et de devoirs; ces derniers relient durablement les statuts entre eux et les constituent en réseaux. Les individus sont de simples porteurs de statuts: «Nos rôles et nos relations sociales, ou du moins certains d'entre eux, doivent être considérés comme des données préalables à toute délibération personnelle» (Kymlicka, 1998, 227). Chacun est pris dans des relations

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statutaires, par définition durables. Pour cette raison, la propension à durer, ces relations ont la nature de liens; aussi les chercheurs qui utilisent ce procédé seront-ils classés dans la catégorie des théoriciens du lien social. D'autres conseillent de considérer les sociétés humaines comme des systèmes de fonctions. Pour comprendre ce qu'est une fonction, il suffit de la comparer à ce que l'on appelle une force, en physique. La force est une entité qui, lorsqu'elle s'applique à un objet, le transforme. Une fonction est comme une force, cependant, les objets auxquels elle s'applique sont les êtres humains. Ces derniers sont, par nature dit-on ici, asociaux; les fonctions ont pour mission de les transformer en êtres socialisés: «le processus de socialisation doit normalement aboutir à l'adaptation des personnalités individuelles au système social tel qu'il fonctionne dans ses structures les plus profondes» (Dubar, 1996,53). Les fonctions socialisent. Concrètement, cette opération est réalisée par l'intermédiaire d'institutions (familles, églises, école à titre d'exemple). Les institutions accomplissent leur mission en émettant des normes, des règles et des conventions. Les êtres humains sont donc immergés dans un bain de normes, de règles, de conventions, produisant un effet de socialisation. Les relations interindividuelles s'établissent par l'intermédiaire des constituants de ce bain. Chacun est relié aux autres comme le sont, dans le béton, les grains de sable grâce au ciment; cette image fournit le vocabulaire permettant de nommer la ligne de recherche, nous parlerons de théorie du liant social. Deuxième question. La souffrance, la cohésion sociale, les victimes, et par là, la question sociale, constituent l'objet et les motifs de l'économie politique. Il semble difficile de proposer une définition de la discipline dans laquelle ces expressions n'apparaîtraient pas. Cela autorise l'utilisation d'une formulation du type suivant: parce qu'elle est préoccupée par la souffrance humaine engendrée par la vie collective, l'économie politique est la discipline qui étudie la manière dont se nouent les fils de la cohésion sociale et se résolvent les problèmes posées par les victimes; la question sociale constitue son motif principal. Cette définition suffirait amplement si d'autres sciences sociales n'avaient pas le même objet qu'elle, mais ce n'est pas le cas. Ainsi, propos de sociologue, «Les pères fondateurs de la sociologie prennent pour objet le vaste problème de la cohésion sociale» (Xiberras, 1993,35), propos d'historien, «L'historien (...) a pour objectif de comprendre ce qui meut et fait tenir ensemble les sociétés» (Muchembled, 2000, 8), propos de politologue, «Comment notre corps politique réussit-il à préserver sa cohésion en dépit de la multiplication des séparations? Qu'est-ce qui le fait tenir ensemble en dépit de tout?» (Manent, 2001, 56), propos d'anthropologue, «Dans les termes d'une anthropologie générale (il faut) concevoir qu'il existe une fonction 15

coextensive au vivant parlant, fonction de nouage ou symbolique (...) ayant en charge de faire tenir ensemble et combiner les données humaines élémentaires, le biologique, le social, le subjectif» (Legendre, 1999, 8). La sociologie, l'histoire, les sciences politiques, l'anthropologie, l'économie politique se sont données le même objet. Leur différence vient d'ailleurs. La définition d'une science sociale a un double versant celui que constitue l'objet étudié et celui que constitue son champ. Un champ correspond à un secteur clairement défini de l'activité des êtres humains. L'économie politique a choisi son champ, il s'agit de l'approvisionnement; la science politique celui des rapports entre gouvernants et gouvernés, et par là, la légitimité; la sociologie, en la matière, manque de clarté « Sur un point et peut être sur un seul, tous les sociologues sont d'accord: la difficulté de définir la sociologie» (Aron, 1992, 212). Pour aussi réducteur que cela puisse paraître, on considèrera que la sociologie travaille sur un champ, au moins, celui des processus identitaires ; les difficultés de la cohésion sociale s'y analysent à travers le jeu des Nous multiples. L'approvisionnement serait donc le champ de l'économie politique. Mais de quoi s'agit-il exactement? Pour aussi divers et nombreux qu'ils soient, les gestes que les êtres humains effectuent quotidiennement, peuvent être classés en deux catégories, d'un côté, ceux qui sont accomplis à l'instant où les êtres humains satisfont leurs désirs, de l'autre, les gestes accomplis pour obtenir ce qui est nécessaire à la satisfaction de ces mêmes désirs. Ce clivage correspond à ces deux moments que sont celui de la jouissance et celui d'avant la jouissance, moment de sa préparation; l'ensemble des gestes de l'avant, constitue l'espace de l'approvisionnement. Ces gestes sont généralement classés en deux séries: ceux qui relèvent de la production et ceux qui relèvent de la distribution. Afin d'éviter toute erreur d'interprétation, il convient de noter que l'opération appelée consommation relève de l'approvisionnement; elle désigne le dernier effort avant l'utilisation.« L'économie concerne le processus institutionnalisé d'interaction entre les hommes et la nature pour la satisfaction des besoins d'une société (...) Lorsque leur satisfaction requiert la production et la distribution de moyens matériels, on en appelle à l'économie» (Trigilia, 2002, 14); quand la satisfaction des désirs exige un préalable, il faut faire appel à l'économie. Les économistes font de ce préalable, le champ de leur recherche. Comme tous les chercheurs en sciences sociales, les économistes sont des chroniqueurs de l'histoire humaine; leur originalité tient au choix de leur champ: ils racontent 1'histoire des êtres humains préoccupés par la résolution de leurs problèmes d'approvisionnement. Pour obtenir une définition satisfaisante de l'économie politique il suffit de lier en une seule formule l'objet de la discipline et son champ. Parce qu'elle 16

est intriguée par la souffrance humaine engendrée par la vie collective, l'économie politique est la discipline qui étudie la manière dont, à l'occasion de l'approvisionnement, se nouent les fils de la cohésion sociale et se résolvent les problèmes posés par les victimes,. l'un de ses motifs principaux est la question sociale.

Le moment de l'approvisionnement, préoccupation centrale de l'économie, est un moment de grande convoitise, puisque s'y décide la jouissance future. On est en droit d'imaginer que s'instaurent alors, entre les êtres humains, des rapports d'autorité. C'est ce point qu'il convient d'interroger: quelle est la nature des relations qui s'établissent entre les membres de la collectivité à l'occasion de l'approvisionnement? Pour certains, les relations qui se nouent à cette occasion sont naturellement des relations d'indépendance, pour d'autres, elles sont par nature des relations de subordination. On vise par là l'absence ou la présence de rapports de domination. Ceux qui supposent que ces rapports existent sont classés du côté des théoriciens de la subordination, les autres du côté des théoriciens de l'indépendance. Combinées avec les réponses apportées à la question précédente, ces deux dernières réponses permettent de proposer une typologie des points de vue. Elle est constituée de six types, que le tableau ci-après présente. Dans chaque case de ce tableau sont portés, à titre indicatif, les noms d'écoles parmi les plus connues, chacune pourrait être décomposée en sous-écoles; en outre, les autres écoles trouvent leur place dans la grille. Liaison sociale Ecole néoclassique Ecole radicale Lien social Ecole keynésienne Ecole marxiste Liant social Ecole institutionnaliste Ecole régulationniste

Indépendance Subordination

Les moyens que chaque approche développe pour élucider l'énigme qui fait l'économie politique sont si singuliers que les approches deviennent étrangères les unes aux autres. Chacune constitue une langue à part entière; chacune propose ses propres réponses aux questions soulevées par le vivre ensemble. Cet ouvrage présente les réponses apportées par les écoles dont les noms apparaissent dans le tableau ci-dessus.

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Contenu

de l'ouvrage.

L'ouvrage présente les procédés qu'utilisent les économistes pour penser la vie en société. D'évidence, il ne concerne pas tous les modes d'organisation de la vie collective concevables. Comme indiqué plus haut, l'ensemble social auquel il est dédié, est celui qui est quelques fois nommé économie de marchés, quelques fois économie capitaliste. Puisqu'il s'agit d'un ouvrage d'économie politique, il n'y est pas question de macroéconomie. La question sociale l'occupe tout entier. La liste des victimes au sujet desquelles la question sociale se pose, sera amputée d'une part importante. Les victimes peuvent être classées en deux catégories, la première est composée de ceux qui sont capables de fournir un travail, la seconde de ceux qui, parce que trop vieux, trop jeunes, malades ou handicapés..., sont incapables de le faire; l'étude de la liste entière des victimes est réservée à un autre ouvrage, celui-ci est consacré aux seuls candidats à la vie collective qui sont capables de fournir du travail. Ce n'est pas pour autant qu'ils obtiennent sans faillir la qualité de partenaire. Ils sont en effet soumis au jeu du dispositif vecteur de cohésion sociale. Ce dispositif constitue la pièce maîtresse de l'analyse, sa description doit impérativement ouvrir toute réflexion sur le social. Cela sera fait dans le cadre d'un chapitre préliminaire. Le chapitre préliminaire parle du monde tel qu'il est, acteurs du jeu social et dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur. Ce monde est celui dans lequel nous vivons, bien sûr. Il semble évident qu'au cours de ce moment, moment descriptif, les auteurs, en désaccord par ailleurs, se seront réconciliés et qu'ils s'entendront pour proposer une seule description de ce monde. Or, il n'en va pas ainsi et le chapitre préliminaire dit pourquoi. Ce résultat informe le découpage du texte qui va suivre: chaque approche doit être présentée dans sa globalité. Le reste de l'ouvrage présente donc les six points de vue séparément. En conformité avec le procédé d'exposition, chaque présentation rend compte des événements auquel le dispositif vecteur de cohésion sociale donne naissance: classement (intégration, exclusion, discrimination), jugement Gustice sociale), question sociale (victimes), montage (en réponse à la question sociale). En ce qui concerne ce dernier point, les montages, les théoriciens de l'indépendance et de la subordination se différencient. Les analyses que conduisent les premiers les amènent à décrire le montage tel que nous devrions l'observer. Certes, il n'est pas le même pour les théoriciens de la liaison sociale, du lien social ou du liant social, mais chacun considère qu'en déclinant les caractéristiques du montage auquel il pense, il décrit le montage concret, celui qui fait notre quotidien. Ces montages, il est possible de les nommer: montage libéral appareillé, montage libéral répressif, montage libéral libertaire pour les

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néoclassiques, montage ordo libéral, montage néocorporatif pour les institutionnalistes, montage républicain pour les keynésiens. D'évidence, à un instant du temps, le monde ne peut prendre toutes ces formes à la fois. Le besoin d'en savoir plus sur l'émergence des montages concrets se fait sentir. Les théoriciens de la subordination interviennent dans cette problématique, leurs propositions valent théorie de l'émergence des montages concrets. Ces remarques orientent le plan de l'ouvrage. Une partie, la première, est consacrée aux théoriciens de l'indépendance; elle est constituée de six chapitres, un par montage. L'autre partie est réservée aux théoriciens de la subordination.

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Le monde

tel qu'il est

Décrire le monde tel qu'il est revient à présenter les acteurs qui le constituent ainsi que les éléments qui les relient, le dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur. Les sections qui scandent ce chapitre présentent les descriptions propres à chacune des six approches types.

Liaison sociale et indépendance

(école néoclassique)

Pour ces auteurs, les êtres humains sont des individus. Nous le savons, le terme individu désigne une entité qui dispose d'une intériorité inaccessible au social. Cette intériorité lui permet d'observer les évènements qui font l'histoire, d'en produire une analyse, de porter un jugement, de décider et d'agir. En outre, on reconnaît à l'individu une qualité supplémentaire, il est rationnel. Cela signifie qu'il délibère avant d'agir; sa délibération s'effectue selon un rituel particulier: il recense tout d'abord l'ensemble des opportunités entre lesquelles il peut choisir puis il les classe et effectue enfin un calcul afin de faire émerger l'opportunité la plus avantageuse d'entre toutes. Grâce à cela, il définit très précisément son intérêt. Il ne faut pas oublier que l'individu précède la vie sociale, il n'est pas seulement l'acteur du jeu social, il en est le créateur «La société se pense exclusivement à partir de l'individu, acteur référentiel parce que lieu originaire de la créativité sociale» (Le Goff, 2004, 121). Aussi, en suivant son intérêt, chaque individu décide-t-iI de vivre soit en autarcie, soit en société Ceux qui trouvent avantage à vivre en société ne le font pas sans prendre de précautions. L'avantage de la vie collective vient de ce qu'en s'associant avec d'autres les individus améliorent leur état (échange et coopération sur les lieux de production). Pour éviter d'être entraînés dans des situations qui

produiraient l'effet inverse, ils exigent une description précise de ce à quoi chacun s'engage. Le document (pas nécessairement écrit) qui comporte la description des engagements de tous ceux qui acceptent de collaborer, est un contrat. Le contrat est l'outil idéal pour des individus qui décident de vivre en société; il sauvegarde à la fois l'intérêt et la liberté de choix de chacun. L'individu signataire de contrats est l'acteur dujeu social. La cohésion sociale se réalise au moment où les individus signent des contrats, puisqu'alors les signataires se désignent comme partenaires. La vie sociale s'élabore au moyen de contrats. Mais la signature de contrats est l'aboutissement d'une négociation. Cette dernière ne peut se dérouler dans le désordre, le chaos lui est fatal, il lui faut un minimum d'ordre. Un corps de règles y pourvoit. En réglementant les négociations ces règles conduisent vers la signature de contrats; à ce titre, elles concourent à la manifestation de la cohésion sociale, ce qui est la définition même du dispositif vecteur de cohésion sociale. Elles disposent de cette qualité qui fait que les acteurs du jeu social (les individus), peuvent devenir des partenaires. Pour cette raison, les règles de la négociation constituent le dispositif vecteur de cohésion sociale. La notion de marché est polysémique, à un point tel que la profession en perd ses certitudes. Malgré ces doutes, reconnaissons qu'il est difficile de donner une définition du marché sans qu'elle se réfère à la négociation et à ses règles, ainsi qu'à son aboutissement, c'est-à-dire le contrat et son contenu. Il n'est donc pas abusif de considérer que le marché est essentiellement l'ensemble des règles qui régissent la négociation. A ce titre, le marché est l'instance qui réunit des individus sans lui séparés, il est l'instrument de la cohésion sociale. Aux yeux des théoriciens de la liaison sociale et de l'indépendance (école néoclassique), le dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur n'est autre que le marché. Dans une large partie de la littérature, le fonctionnement du marché n'est pas présenté à partir des individus; on suppose que ces derniers se sont déjà librement rassemblés dans des unités de production de deux types, les entreprises et les ménages. Les entreprises obtiennent le travail dont elles ont besoin pour produire en se portant sur un marché particulier, le marché du travail et vendent leur production sur un autre marché, le marché du produit. Les ménages achètent des produits sur le marché du produit et les transforment en utilisant le travail de leurs membres. La production du ménage leur est réservée. La partie du travail non dédiée au ménage, est vendue aux entreprises sur le marché du travail. Les relations entre les individus qui forment les entreprises et les ménages s'établissent grâce à ces deux marchés que sont le marché du travail et celui du produit.

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Entreprises

Ménages

Les flèches représentent les mouvements qu'effectuent les individus pour se porter sur les marchés. Le graphique ci-dessus est la représentation la plus simple qui soit, du monde dans lequel nous vivons tel que le décrivent les auteurs de l'école néoclassique. Première image du monde tel qu'il est.

Lien social et indépendance

(école Keynésienne).

Les sociétés humaines sont des réseaux de statuts, dit-on ici. Certes, les

êtres humains sont des individus mais des individus porteurs de statuts. L'acteur du jeu social n'est pas l'individu, mais le statut. Pour les keynésiens, il existe trois statuts majeurs et donc trois acteurs de base: l'entrepreneur, le banquier et le salarié. Chaque statut est défini par ses droits et ses devoirs. Ainsi l'entrepreneur est celui qui dispose du droit de mobiliser le travail aux fins de production. Il a un devoir, celui de demander au banquier l'autorisation d'exercer son droit. Le banquier est celui qui est habilité à autoriser l'entrepreneur à exercer ses droits. Son devoir consiste à contrôler l'utilité sociale de la production. Il est tenu de se renseigner afin de savoir si l'entrepreneur qu'il a autorisé à produire a mis en œuvre une production utile à la société. Evidemment, il se servira de cette information pour attribuer les autorisations futures. Le salarié a le droit de se prononcer sur l'utilité sociale de la production. Le droit du salarié et le devoir du banquier ne se recouvrent pas, l'un est chargé de dire si oui ou non la production est socialement utile (c'est le salarié) alors que l'autre se borne à s'informer sur la décision du salarié. Ce dernier a des devoirs, il est tenu de demander à l'entrepreneur l'autorisation d'exercer son droit. L'autorisation lui est automatiquement accordée au moment où l'entrepreneur mobilise son travail.

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La cohésion sociale se réalise lorsque les trois statuts s'enchaînent. La connexion interstatutaire s'effectue nous le savons, par l'intermédiaire des droits et des devoirs: les statuts se constituent en réseau dés que les porteurs de statuts exercent leurs droits. Elle ne devient donc effective que si les porteurs de statuts peuvent exercer leurs droits. Or deux statuts ne peuvent le faire que s'ils en reçoivent l'autorisation: les statuts d'entrepreneur et de salarié. Si l'entrepreneur ne reçoit pas d'autorisation pour prendre ses paris, la production n'a pas lieu, le travail n'est pas mobilisé, les statuts demeurent séparés. Le résultat est le même si le salarié n'est pas autorisé à exercer ses droits. Les autorisations sont la condition nécessaire de la cohésion sociale. Sans autorisations pas de cohésion sociale. Puisque se sont elles qui concourent à la réalisation de la cohésion sociale, les autorisations constituent le dispositif vecteur de cohésion sociale. Le banquier accorde à l'entrepreneur l'autorisation d'exercer ses droits, l'entrepreneur en fait autant avec le salarié, les autorisations accordées ont donc une double origine. Cependant, une seule autorisation s'imposera et chassera l'autre, celle qu'accorde le banquier. Cela découle du devoir auquel est tenu le banquier: il doit contrôler l'utilité sociale de la production. Le banquier a donc une double mission, il est chargé d'autoriser l'entrepreneur à produire mais aussi de contrôler l'utilité sociale de ce qu'il a produit. Il utilisera un moyen simple pour remplir ses missions. Il éditera un document portant autorisation de mettre en œuvre une production socialement utile. Ce document est évidemment confié à l'entrepreneur. Ce dernier doit le remettre au salarié lorsqu'il mobilise son travail. Ce geste est essentiel puisqu'en l'effectuant, l'entrepreneur autorise le salarié à exercer son droit, celui de participer à la validation de la production. Ou bien le salarié juge la production socialement utile et il le manifeste en rendant le document à l'entrepreneur (il prélève alors une part du produit), ou bien ilIa juge inutile et il garde le document. L'entrepreneur retourne au banquier les documents qui lui ont été rendus. Ce dernier, en comparant le volume de documents qu'il a émis au volume de documents qui lui sont remis par l'entrepreneur, sait si l'autorisation accordée à été utilisée à bon escient. La comparaison serait plus difficile à réaliser si deux documents (celui qu'émet le banquier et celui qu'émet l'entrepreneur) étaient utilisés. Ainsi, les statuts demeurent liés et la cohésion sociale se pérennise aussi longtemps que le document émis par le banquier et portant autorisation, circule dans le réseau. Dans la mesure où il relie les acteurs du jeu social, ce document constitue le dispositif vecteur de cohésion sociale. Cet objet nomade, émis par le banquier, est créé pour la production, la production est mise en œuvre pour le récupérer, puis il meurt dans les bras du banquier lorsqu'il lui est rendu. L'organigramme ci-après présente son périple.

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Destruction

Production

pour la récupération

Création de l'autorisation pour la production

~
institution na listes).

Le document nomade émis par le banquier et portant autorisation d'exercer des droits est connu sous le nom de monnaie; Alain Parguez en donne la définition suivante: «La monnaie existe pour la production. .. La production existe pour la monnaie. La monnaie n'est pas un fonds qui s'accumule. La monnaie créée pour la production doit s'annuler quand la production est vendue. » (Parguez, 1982, 24). La monnaie est l'instrument de la cohésion sociale, elle constitue le dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur. L'organigramme ci-dessus présente, de manière sommaire, le monde tel qu'il est selon les keynésiens.

Liant social et indépendance

(écoles

L'individu n'est pas d'emblée sociable, il faut le socialiser. Dans le cas contraire, les groupes humains fonctionneraient sur le mode barbare, l'inhumain serait la règle. Les institutions sont chargées de cette mission, la socialisation. Au plan logique, cette manière de concevoir la nature humaine pose un problème: si, par nature, l'être humain est un barbare, il ne peut en aucune manière être autre chose, et notamment civilisé; la socialisation est une opération insensée. Il existe au moins deux procédés capables de résoudre ce problème, le premier consiste à affirmer que la nature humaine est duale, chaque être humain aurait une face sombre, cel1e qui conduit à la barbarie si elle s'impose, et une face claire, cel1e qui civilise si elle est mise en exergue. Les institutions en saisissant cette dernière opportunité ferment la porte à la barbarie. Selon l'autre procédé, les êtres humains sont malléables. Ils ne résistent pas aux institutions civilisatrices. Deux positions s'affichent. La première est plutôt relativiste, elle ne s'interroge pas sur le type humain qui sort des ateliers de la socialisation: la logique institutionnelle à l' œuvre produira les profils qui lui conviennent, et ce résultat ne doit pas être évalué; en effet, ce qui fait l'humain est justement la malléabilité, pas les profils eux-mêmes, tous les profils se valent. La seconde position est plutôt universaliste, elle définit dans un détail minutieux, ce qu'est un être humain. Définition en

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main, il devient possible d'évaluer les institutions, certaines fabriquent de l'humain, d'autres s'entêtent à le défaire. La barbarie n'est pas localisée dans les êtres humains mais dans les institutions. Les lignes qui suivent présentent les deux procédés, dualité et malléabilité, mais cette dernière uniquement sous la forme universaliste. Le point de vue universaliste sera examiné à travers l'école ordo libérale, la croyance dans le dualisme de la nature humaine, le sera par l'exposé des travaux de John Commons. Dualité «J.R. Commons est considéré comme l'un des fondateurs de l'école institutionnaliste en économie» (Biddle, 1990, 19). Les êtres humains, par nature asociaux, sont socialisés grâce à un jeu de fonctions. Concrètement, ce sont les institutions qui «fonctionnent », en ce sens qu'elles accomplissent la mission socialisatrice attribuée aux fonctions. « Je définis l'institution comme une action collective orientée vers le contrôle de l'action individuelle» (Commons, 1970, 26). Ces institutions sont les acteurs dujeu social. Selon John Commons, dans les économies capitalistes, les institutions essentielles sont au nombre de trois: «Les trois principaux types d'action collective dans le champ de l'économie au vingtième siècle sont les entreprises, les syndicats et les partis politiques» (Commons, 1970, 23). Les partis politiques et les syndicats accomplissent une activité appelée « souveraineté ». Elle consiste à édicter les règles du jeu. Les entreprises interviennent dans l'espace de la« rareté» et de « l'efficacité ». L'efficacité est l'activité que mènent les entreprises quand elles organisent la production; la rareté est l'activité qu'accomplissent les entreprises lorsqu'elles pensent et mettent en œuvre la commercialisation du produit. Les acteurs dujeu social entrent en relation et la cohésion sociale s'instaure, lorsque la socialisation des individus est réussie. Pour que la socialisation soit réussie, il faut à la fois que les êtres humains soient socialisés mais aussi que les fonctions qui socialisent garantissent la réalisation des opérations nécessaires à la survie du groupe et notamment les opérations qui font l'approvisionnement. En effet, le but de la socialisation n'est pas la socialisation, les êtres humains sont socialisés afin de participer à l'approvisionnement de la collectivité. La socialisation ne souffre pas de difficultés: les êtres humains sont certes asociaux, mais ils sont aussi dotés d'une « psychologie de la négociation à distinguer de la psychologie des plaisirs et des peines chère aux économistes de l'individu» (Commons, 1970,29). Les êtres humains pour aussi asociaux qu'ils soient sont désireux de transiger. La transaction, lieu de rencontre des volontés individuelles, constitue le remède contre la barbarie, grâce à elle les êtres humains se socialisent. 26

Les transactions prennent des formes diverses qui peuvent être classées en trois catégories, les transactions de rationnement (rationning transactions), de direction (managerial transactions) et de marchandage (bargaining transactions). Au cours des transactions de rationnement se définissent les règles du jeu; les transactions de direction concernent la production, les transactions de marchandage, l'affectation du produit. Si la socialisation des êtres humains ne présente aucun problème c'est parce qu'ils désirent tous transiger et qu'il existe des institutions qui, en les accueillant, leur demande de le faire: la pratique des partis politiques et des syndicats est celle de la transaction de rationnement (souveraineté), les entreprises pratiquent à la fois les transactions de direction (efficacité) et les transactions de marchandage (rareté). Immédiatement pris en charge par des institutions qui exigent d'eux qu'ils transigent, ce à quoi leur nature les pousse, les êtres humains sont socialisés. Le capitalisme est par nature civilisateur. Pour que la socialisation ait du sens, il faut qu'elle produise de la cohésion sociale. La cohésion sociale se réalise au moment où les institutions se constituent en système. La mise en système est effective lorsque ses composants sont reliés d'une manière telle que les relations permettent l'accomplissement d'une tâche prédéfinie. Aux yeux des économistes, les relations que nouent les institutions doivent permettre à la collectivité d'effectuer les tâches nécessaires à l'approvisionnement. Or cela ne va pas de soi. Les institutions sont instituées mais elles sont aussi instituantes. Ce second aspect des institutions signifie que par l'édiction de règles, de normes et de conventions, elles induisent (ou instituent) des conduites. Il n'existe pas de raisons de penser que, a priori, les institutions engendrent des conduites complémentaires. Sans complémentarité, les relations interindividuelles ne s'établissent pas, les tâches à accomplir (approvisionnement) ne se réalisent pas ou le font mal, les institutions ne se constituent pas en système. La disharmonie institutionnelle qui s'ensuit fait obstacle à la cohésion sociale. Pour échapper à cette difficulté, il suffit de considérer que dans toute société humaine, il existe des mécanismes qui harmonisent les conduites. Grâce à ces mécanismes, les institutions font système, ils constituent donc le dispositif vecteur de cohésion sociale élémentaire. Mais comment opèrent ces mécanismes? Les procédés d'ajustement peuvent être classés selon deux cas polaires. Le premier cas est celui où s'établissent des rapports hiérarchiques entre institutions; une institution dominante institue des conduites auxquelles doivent s'adapter les institutions dominées. Le second cas est celui des rapports égalitaires; les institutions ajustent consensuellement leurs actions. Selon John Commons, dans le capitalisme les trois institutions de base sont dans un rapport hiérarchique. Les actions réalisées par les institutions chargées de la souveraineté, partis politiques et syndicats, s'imposent aux 27

entreprises. Ces dernières s'en emparent et mettent en œuvre les activités qui leur sont confiées, l'efficacité et la rareté (opérations propres à l'approvisionnement). Si les entreprises acceptent cette position subalterne, c'est parce qu'elles y trouvent avantage (il n'y a pas pour autant des rapports de domination). Commons, comme J.M. Keynes, considère que le futur est indéterminé. Afin d'agir, les entreprises sont tenues d'en construire une image stable. Sans cette stabilisation, il y aurait chaos et les entreprises seraient incapables d'effectuer correctement les activités dont elles ont la charge «Sans cette sécurité des anticipations, il y aurait peu ou pas de valeur actualisée, d'entreprises en activité... » (Commons, 1970, 104). Il appelle «futurité » l'activité que mènent les entreprises pour construire une image du futur. Les institutions de la souveraineté participent à cette activité en imposant des règles qui stabilisent le jeu. Ces règles permettent aux entreprises de se préparer à un futur inconnu. Leur ensemble constitue la tresse juridique (legal nexus). L'espace d'ajustement, lieu de rencontre des institutions, est celui où se cuisine la cohésion sociale; cet espace étant occupé par la tresse juridique, c'est elle qui constitue le dispositif vecteur de cohésion sociale. Il est bon de noter ici que la tresse juridique est certes constituée de textes, mais aussi de ceux qui les interprètent et les font respecter: les juges. Les juges participent à la réalisation de la cohésion sociale. John Commons apporte une précision supplémentaire «Dans le capitalisme moderne les relations économiques stables les plus importantes sont celles de la propriété privée. Le capitalisme dans la forme la plus aboutie est bâtie sur cette fondation légale qu'est la propriété privée» (Commons, 1970, 21,22). Il s'ensuit que la tresse juridique est entièrement construite autour de ce droit, le droit de propriété. Aussi, le dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur, peut-il être réduit au droit de propriété.
Partis politiques et Syndicats (Souveraineté)

Entreprise Futurité

.

.t~
Efficacité Rareté

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Le dessin qui précède décrit le monde tel qu'il est, notre monde donc, selon les institutionnalistes à la Commons. Malléabilité et universalisme L'école ordolibérale se constitue vers la fin des années 30, autour de Walter Eucken. Après la seconde guerre mondiale, elle se fait connaître grâce à la plume d'auteurs comme Wilhem Ropke, Rustow ou Alfred MüllerArmack (ce dernier est l'auteur de la formule «économie sociale de marché »). Leur approche relève de la théorie du liant social et de l'indépendance. Selon eux, la socialisation des êtres humains s'effectue grâce à deux institutions, la famille et l'entreprise. Ce sont là les acteurs principaux du capitalisme; l'entreprise, puisque sans elle il n'y a pas d'activité économique, la famille parce qu'elle est « la base originelle et impérissable de toute haute communauté» (Ropke, 1946, 221). Le rôle de la famille consiste à inculquer à ses membres des principes moraux. Grâce à ces derniers, les êtres humains adoptent des conduites qui font d'eux des consommateurs et des travailleurs. Cela est important parce que les entreprises rencontrent des consommateurs et des travailleurs et non des familles. C'est avec eux qu'elles débattent pour décider de l'approvisionnement (que produire et en quelle quantité, quel type de travail utiliser et selon quel volume ?). Le débat est mené par l'intermédiaire du marché de concurrence, disent les ordo libéraux «ils affirmaient que le système économique digne de l'homme n'était plus à trouver. Le système concurrentiel est cet ordre» (Bilger, 1964,81). Si l'on se laisse aller aux propositions de l'approche néoclassique (indépendance et liaison sociale), le marché est le dispositif vecteur de cohésion sociale; le monde tel que le décrivent les ordo libéraux est, semble-t-iI, identique à celui qui est décrit dans cette approche: il existe des entreprises et des familles (sinon des ménages), que le marché fait tenir ensemble. Ce serait une erreur de le croire. Les ordolibéraux considèrent le marché comme l'outil privilégié en matière d'affectation des ressources, mais il n'est pas le dispositif vecteur de cohésion sociale, « La concurrence n'est pas un principe sur lequel la société, en tant que formant un tout, pourrait être fondée; elle présuppose qu'il y ait assez d'intégration en dehors du domaine de la concurrence, du marché pour maintenir solidement la cohésion et l'existence de ce domaine même» (Ropke, 1940, 298). La cohésion sociale se réalise en dehors du marché, là où se forme la morale « Le soutien essentiel de l'économie de marché doit être cherché dans un soutien moral en dehors du marché lui-même» (Ropke, 1961, 147). Or, il existe une institution dont la fonction est d'inculquer les principes moraux, il s'agit de la famille. Mais la famille est un acteur du jeu social et non un dispositif vecteur de cohésion sociale; en tant qu'acteur elle peut plus ou moins correctement jouer son rôle. Elle le joue bien, lorsqu'elle a 29

suffisamment d'autorité pour imposer des conduites conformes à la morale, dans le cas contraire, la barbarie l'emporte «Toute génération nouvelle ressemble à une irruption de petits barbares; si leurs parents négligent de les dompter, la décadence ne se fait pas attendre» (Ropke citant Frédéric le Play, 1961,224). Sans autorité, pas de socialisation, pas de consommateurs ni de bons travailleurs, le marché concurrentiel ne peut fonctionner, la cohésion sociale ne se réalise pas «L'intégration extra économique, spirituelle, morale et sociale est toujours la condition primordiale de l'intégration économique» (Ropke, 1961, 145). Le dispositif vecteur de cohésion sociale est l'ensemble des éléments qui concourent à la réalisation de la cohésion sociale, l'autorité est ce dispositif. L'organigramme qui suit présente le monde tel qu'il est aux yeux des ordolibéraux.

......................................................................................................................................................... . . . . .

i

Bon travailleur, bon consommateur

. . . . .

i

Marchés de concurrence
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .......................................................................................................................................................... .

«Une véritable communauté doit posséder non seulement une solide structure horizontale mais aussi verticale. Une telle structure n'assemble pas seulement les membres de la famille aux mêmes échelons... Mais aussi dans une liaison allant du haut en bas et du bas en haut... Elle est nécessairement pyramidale et hiérarchique en un sens qui ne peut plus être méconnu maintenant et confondu avec un rapport d'agression et de violence» (Ropke, 1961, 221). L'autorité au sein des familles est incontestablement l'élément qui fait lien.

Liaison sociale et subordination

(école radicale).

L'école radicale, puisque c'est elle qui représente ici cette approche, réclame son ancrage à la théorie de la liaison sociale, « Une théorie sociale pertinente doit fournir un compte rendu cohérent de la manière dont les

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choix individuels, effectués dans des circonstances historiques données, produisent des résultats sociaux particuliers» (Bowles et Gintis, 1990, 176). Pour cette raison les acteurs du jeu social sont des individus signataires de contrats et le dispositif vecteur de cohésion sociale, le marché. La nouveauté provient de la prise en compte de rapports de subordination. La description du dispositif vecteur de cohésion sociale donne aux radicaux l'occasion de justifier leur option en faveur de la subordination et donc des relations de pouvoir. Pour penser à la fois l'individu et le pouvoir dans les économies avec marchés, il faut supposer que les négociateurs se rencontrent (qu'ils disposent d'informations sur leurs personnalités respectives) , « L'échange est une relation stratégique non anonyme» (Bowles et Gintis, 1993, 7). Dans ce cas, la signature d'un contrat ne constitue pas la dernière étape d'une transaction, une fois ce geste fait il reste encore à respecter les promesses que le contrat contient; il se peut que les cocontractants ne trouvent pas avantage à les tenir. Dans certaines circonstances, un tiers, une autorité (la justice, par exemple), règle les différends nés de cet opportunisme, dans d'autres circonstances, cela est impossible. Il en est ainsi lorsque toutes les dimensions de ce qui est échangé ne peuvent être définies par contrat, ou bien lorsque, même définies, la preuve de la livraison correcte ne peut être apportée à un tiers ou lorsqu'il est extrêmement onéreux de contrôler et de prouver. Dans ces cas, l'échange est contesté. « Nous appelons échange contesté le cas où le bien ou service détenu par B possède une qualité qui a de la valeur pour A, et de fabrication onéreuse pour B, et ne peut être correctement spécifiée dans le cadre d'un contrat dont le non respect des clauses ne coûte rien» (Bowles et Gintis, 1993, 16). L'échange contesté oblige les contractants à inventer des procédés privés capables d'assurer la livraison correcte de ce que chacun attend, puisque aucun tiers ne peut le faire. La théorie de l'échange contesté, à la différence de la théorie des coûts de transactions d'O. Williamson, suppose que seul l'un des contractants décide du procédé à utiliser pour imposer le respect des clauses contractuelles; elle concerne en outre les cas où les contrats sont fréquemment renégociés. Le procédé s'appuie sur des menaces de sanctions proférées au moment de la négociation. On conçoit que l'asymétrie entre les signataires des contrats et l'utilisation par l'un d'entre eux de menaces, puissent rendre compte de J'existence d'un pouvoir « Pour qu'un agent A ait du pouvoir sur un agent B, il est suffisant que, en imposant ou menaçant d'imposer des sanctions sur B, A soit capabJe d'influencer les actions de B dans le sens d'une amélioration de J'intérêt de A, alors que cette capacité fait défaut à B par rapport à A » (Bowles et Gintis, 1993, 327).

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Aux yeux des théoriciens de l'échange contesté, les économies qu'ils appellent capitalistes, sont, pour les négociations essentielles à la vie collective, soumises à ce type de pratique. Il existe certes des marchés sur lesquels la menace est inutile, mais il sont de peu de poids, ils concernent « les achats dans les épiceries» (Bowles et Gintis, 1993, 328). En revanche les « sanctions imposées de manière privative (...) sont essentielles pour les échanges clés de l'économie capitaliste, ceux qui impliquent le capital et le travail» (Bowles et Gintis, 1993, 329). Les marchés auxquels se réfèrent Bowles et Gintis et sur lesquels s'exerce le pouvoir sont en réalité au nombre de trois, le marché des capitaux, le marché du travail managerial et le marché du travail d'exécution. Sur ces marchés se présentent des offi'eurs et des demandeurs qui sont nommés, cela afin de mieux inscrire l'exposé dans le contexte capitaliste. Sur le marché des capitaux l'offreur est le prêteur, son emprunteur est le futur actionnaire de l'entreprise (le propriétaire). L'emprunteur (propriétaire et créateur d'entreprise), se porte sur le marché du travail managerial afin d'embaucher les managers auxquels il confie la gestion de son entreprise. Le manager se présente à son tour sur un marché, le marché du travail d'exécution afin d'embaucher des travailleurs de ce type. Le marché des capitaux est le lieu sur lequel le prêteur exerce du pouvoir sur l' emprunteur-actionnaire-propriétaire ; le marché du travail managerial offre à l'actionnaire la possibilité d'exercer un pouvoir sur le manager, lequel l'exerce à son tour sur les exécutants par l'intermédiaire du marché du travail d'exécution.
Prêteurs pouvoir sur
Marché des capitaux

Propriétaires Emprunteurs ==

l

po~~d--

- - -- - m - m__

Marché du travail (Managers)

Employeurs Managers == pouvoir sur

l

-------

Marché du travail (d'exécution)

Exécutants

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Le marché est certes le dispositif vecteur de cohésion sociale puisqu'il rassemble, mais il est instrumentalisé par des individus qui le contrôlent et en tirent avantage. Le marché est le lieu où s'exerce le pouvoir: «Les marchés ne sont pas uniquement des lieux d'allocation des ressources, ils sont aussi des institutions disciplinaires» (Bowles et Gintis, 1993, 86). Le marché est l'ensemble des règles qui régissent les négociations, ici ces règles attribuent le pouvoir à certains négociateurs. Sans elles, c'est à dire sans le pouvoir, les négociations ne pourraient pas se dérouler et la cohésion sociale serait impossible. Il est donc légitime de dire que le pouvoir constitue le dispositif vecteur de cohésion sociale.

Lien social et subordination
Les

(école marxiste).

théoriciens du lien social et de la subordination considèrent que les sociétés humaines sont des réseaux de statuts dont l'un, au moins, ne comporte que des devoirs et pas de droit; c'est à ce titre qu'il est subordonné. Marx est l'un de ces théoriciens; l'économie capitaliste, qu'il analyse, a cette caractéristique. Elle est constituée de deux statuts au moins, le statut de capitaliste et le statut de prolétaire, « Le Capital est traversé par la confrontation capitalistes prolétaires, dont l'ouvrage donne les clés» (Duménil et Lévy, 2001, 115). Ces deux statuts sont les acteurs du jeu social. Le capitaliste est celui qui est habilité à commander aux mouvements du capital. Le prolétaire est tenu d'attendre que le capitaliste mobilise sa force de travail, et n'a pas le droit de commander aux mouvements du capital. Le prolétaire attend tout du capitaliste, c'est pour lui un devoir; il occupe une position subordonnée. La définition du capitaliste et celle du prolétaire sont, semble-t-il, d'entendement immédiat. Cependant leur clarté demeure illusoire aussi longtemps qu'il n'y a pas d'accord sur la notion qui les fonde, celle de capital. Qu'est ce que le capital? « Le capital comme valeur se mettant en valeur.. est un mouvement. La valeur traverse ici des formes diverses, des moments divers, dans lesquels elle se forme et en même temps se met en valeur, s'agrandit. » (Marx, Le capital Ln, TN). En d'autres termes, le capital est une valeur en mouvement destinée à croître. A la lecture de la définition qui précède, ce qui paraissait clair cesse de l'être. La difficulté vient de ce qu'on ne sait pas ce qu'est une valeur, qu'on ne comprend pas ce qu'est une valeur en mouvement et qu'on ne voit pas

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pourquoi elle serait destinée à croître. Il faut donc apporter éclaircissements sur chacun de ces points.

des

Valeur. Une valeur est un nombre. Ce dernier est calculé avec une intention précise: celle de comparer des patrimoines, sans lui incomparables. Le calcul de la valeur suppose, avant toute chose, le choix d'une unité de compte. Une fois cette dernière choisie, il suffit de savoir combien d'unités de compte sont contenues dans chaque patrimoine. Le nombre d'unités de compte associé à un patrimoine donne sa valeur. Un exemple simple fixera les idées. Un individu souhaite comparer deux patrimoines dont l'un est composé de tomates et d'artichauts alors que l'autre est composé de cerises et de fromages. Il ne les compare pas sans raison; il est important de connaître cette dernière parce qu'elle donne des indications sur l'unité de compte à choisir. S'il souhaite les transporter il choisira le kilogramme ou le mètre cube, s'il veut les consommer, la teneur en sucre, ou en acide, ou en kilocalories, s'il veut les vendre, leur prix, s'il veut s'en servir comme projectile, leur dureté... etc... Une fois l'unité de compte choisie, l'individu calculera aisément le nombre d'unités de compte contenues dans chacun des patrimoines, ce qui lui permettra d'effectuer les comparaisons souhaitées. Sans le choix d'une unité de compte, comment comparer des tomates et des artichauts à des cerises et du fromage. Valeur en mouvement. Le capital est une valeur, autant dire qu'il est un nombre. Ce nombre permet de comparer des patrimoines, mais pas n'importe lesquels: il s'agit de ceux qui, parce que liés à l'approvisionnement, se trouvent dans l'espace de la production. Là, le capitaliste qui dispose d'argent, l'échange contre des facteurs de production, force de travail et facteurs matériels; en utilisant ces facteurs, il fabrique des produits qu'il vend, ce qui lui permet d'obtenir de l'argent. Argent, puis facteurs de production, puis produits et enfin argent, voilà les quatre patrimoines qui apparaissent dans l'espace de la production. Supposons que l'on éprouve le besoin de les comparer, il faut alors calculer leur valeur; on obtiendra quatre nombres. Les quatre nombres obtenus, un par patrimoine, ne coexistent pas, chacun apparaît en son temps et disparaît pour céder sa place à celui qui le suit: d'abord la valeur de l'argent, ensuite celle des facteurs de production, suivie de celle des produits et enfin de l'argent. Cette chronique de nombres, chronique de valeurs, est le capital. Le capital est une valeur en mouvement.

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La chronique ci-dessus est traditionnellement représentée, dans la littérature marxiste, par l'écriture A-M-A' Où A (argent) représente la valeur du premier patrimoine, M (marchandise), celle des deux patrimoines qui suivent et A' (argent) la valeur du quatrième patrimoine. Valeur en mouvement vouée à la croissance. Le capital est une valeur en mouvement qui a cette qualité d'être destinée à croître. Si l'on veut comprendre pourquoi il en est ainsi, il faut se donner les moyens de calculer ce nombre qu'est la valeur; cela suppose que l'on ait décidé d'une unité de compte, et par là d'un objectif. Qui fixe l'objectif? Il est fixé par le chercheur. Quel est l'objectif de ce dernier? Il se propose d'étudier les possibilités de survie d'un réseau constitué de deux statuts dont l'un, le statut de prolétaire, est subordonné à l'autre, le statut de capitaliste. Dire que ce réseau se reproduit revient à dire que la subordination se reproduit. L'économie capitaliste se reproduit aussi longtemps que le capitaliste est capable de soumettre le prolétaire. Il est donc nécessaire, pour étudier la survie du capitalisme, de mesurer la capacité reconnue au capitaliste de subordonner le prolétaire, dans le champ de l'approvisionnement. Comment procéder pour mesurer le pouvoir de soumission? De manière générale, et pas seulement dans le cas qui nous occupe, la mesure de la capacité à soumettre est donnée par un indicateur; ce dernier combine le nombre de ceux qui sont soumis et le temps pendant lequel dure la soumission (nombre de soumis que multiplie le temps de soumission individuel moyen). Aussi, le pouvoir de soumission du capitaliste est-il mesuré par le nombre de prolétaires embauchés pondéré par leur temps de travail individuel moyen puisque le moment où le prolétaire fournit du travail est celui de sa soumission. L'unité de travail, travail subordonné ou soumis, constitue l'unité de compte recherchée. La valeur est la quantité de travail utilisée pour produire; cela vaut à cette approche le nom de « théorie de la valeur travail ». Le choix de l'unité de compte ouvre la voie du calcul de la valeur; nous calculerons, tout d'abord, la valeur du troisième patrimoine, celui qui est constitué de produits. Pour obtenir ces produits, il a fallu soumettre du travail en quantité notée L ; elle sera nommée, travail vivant. Cependant, pour produire, ceux qui ont travaillé ont utilisé des facteurs de production matériels; or, pour produire ces derniers, il a fallu soumettre une quantité de travail notée C et appelée, travail mort. La valeur du troisième 35

patrimoine (T) est donnée par la somme du travail mort (C) et du travail vivant (L), T=C+L La valeur de ce même patrimoine peut être écrite sous une forme différente, fonction de la distribution de la production. Le produit est destiné à la vente, une partie sera achetée par le prolétaire, l'autre par le capitaliste. La valeur de la part obtenue par le prolétaire est appelée capital variable et notée V ; le reste, obtenu par le capitaliste a une valeur notée R. De sorte que: T=V+R Le deuxième patrimoine est composé de deux éléments, les facteurs de production matériels et la force de travail. Quelle est sa valeur? La valeur des facteurs de production matériels est connue, il s'agit du travail qu'il a fallu soumettre pour les produire, appelé plus haut travail mort et ici, capital constant (C). Le calcul de la valeur de la force de travail pose un problème: on voit mal ce que pourrait signifier l'expression « la valeur de la force de travail est la quantité de travail qu'il a fallu soumettre pour la produire ». La signification de cette expression s'éclaire si l'on considère que la force de travail est produite au moment où les prolétaires consomment; dans ce cas la valeur de la force de travail est donnée par la quantité de travail qu'il a fallu soumettre pour obtenir les produits qu'ils consomment. Or, on sait qu'ils consomment cette part de la production appelée capital variable et notée V. Cette appellation, capital variable, évite que l'on commette une erreur. Ce que consomme la force de travail est variable, sa consommation peut être importante ou faible, cela dépend, on le verra, des rapports de forces entre capitalistes et prolétaires; dire qu'au moment de la consommation, la force de travail est produite, ne signifie pas que le niveau de consommation correspond au minimum vital, mais simplement que le capitaliste doit soumettre une force de travail qui réclame une part du produit, de valeur V. La valeur du deuxième patrimoine est donnée par l'écriture, A=V+C Rappelons l'objet des calculs qui précèdent; il s'agit de calculer la valeur de deux patrimoines afin de savoir si, passant de l'un à l'autre, elle augmente. Cette valeur qu'est le capital augmente si la valeur du patrimoine trois est supérieure à la valeur du patrimoine deux, soit si T > A ou 36

V+R>V+C
R>C.

ou

Le capital augmente à la condition que l'inégalité ci-dessus soit respectée. Le sera-t-elle? Le capitalisme ne se reproduit que si la valeur que récupère le capitaliste, (T), est supérieure ou égale à celle qu'il a avancée (A). Dans le cas contraire, sa capacité a soumettre s'étiolerait. Dit autrement, il faut que le capitaliste récupère une valeur égale à l'avance, augmentée d'un supplément. Ce supplément est appelé plus-value et noté Pl. La condition de reproduction est donnée par l'écriture: T = A + Pl avec Pl > 0 et T = V + R soit R = C + Pl alors, ou R> C.

Comme, A=V+C
V + R = V + C + Pl

Ainsi le capital ne se met en mouvement qu'à la condition que: R>C Or, lorsque R > C, la valeur du patrimoine 3 est supérieure à celle du patrimoine 2, ce qui signifie que la valeur augmente: les mouvements du capital sont nécessairement accompagnés d'une augmentation de la valeur. Le capital est bien une valeur en mouvement destinée à croître. C'est à ce concept de capital que renvoie la définition des deux statuts. L'un, le capitaliste, dispose du pouvoir de le mettre en mouvement, l'autre, le prolétaire attend qu'il le fasse. La cohésion sociale s'instaure et se pérennise lorsque les statuts de prolétaire et de capitaliste sont reliés. Or, ce mouvement qu'est le capital produit ce résultat. Au cours de la première transformation (argent-facteurs de production), le capitaliste mobilise la force de travail du prolétaire, ce qui les lie. La deuxième transformation (facteurs de production-produit), conforte la relation puisqu'elle coïncide avec le moment de la production. La troisième transformation (produit-argent), relie les deux statuts par l'intermédiaire de la distribution. Le capital est le dispositif vecteur de cohésion sociale fondateur.

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Un problème remet, semble-t-il, cette conclusion en question; il s'agit de celui que pose le concept d'exploitation. De quoi s'agit-il ?
En toutes circonstances, le prolétaire livre du travail gratuit au capitaliste. La plus-value est égale à la quantité de travail gratuit. Ce phénomène, la livraison de travail gratuit, est appelé exploitation. Démonstration.

T = A + PI signifie que
L + C = V + C + Pl,

d'où
L = V + Pl, et,

L>V Les prolétaires fournissent le travail L et récupèrent un travail moindre, V. La différence entre L et V est la plus-value:

L - V = Pl.
La plus-value correspond bien à la livraison d'un travail gratuit par le prolétaire au capitaliste. Sa présence signale celle de l'exploitation. Comment les prolétaires peuvent-ils accepter de livrer du travail gratuit? La conscience de ce phénomène devrait les inciter à refuser ce mode d'organisation de la vie collective et les décider à s'organiser autrement. La résistance prolétarienne devrait empêcher le capital de faire lien. Or ce n'est pas ainsi que les choses se passent, le capitalisme dure. Cela provient de ce que les prolétaires livrent gratuitement leur travail sans en avoir conscience. Ils ont la certitude que toutes les heures de travailleur ont été payées. Ils ne se trompent d'ailleurs pas: l'exploitation ne s'explique pas par un non paiement d'une partie des heures travaillées, mais par l'écart que le capitaliste impose entre les salaires et les prix. Explication. Le capitaliste verse au prolétaire une somme monétaire, le salaire, pour mobiliser son travail. Le prolétaire fournit le travail demandé par le capitaliste. Le capitaliste fixe, pour ses produits, un prix trop élevé pour que les prolétaires puissent acheter avec le salaire perçu, toute la production. Le capitaliste achètera avec les sommes monétaires qui lui sont revenues, la production restante: celle-ci constitue la plus-value. La livraison de travail gratuit, grâce à ce procédé, devient imperceptible. 38

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