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L'édition en sciences humaines

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 156
EAN13 : 9782296253117
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L'EDITION

EN SCIENCES HUMAINES

La mise en scène des sciences de l'homme et de la société

COLLECTION DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES La collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en sciences humaines et sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en COUTS. Les publications, réduction de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunis autour d'un thème, soit par un enseignant qui anime le dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe en 180 pages de deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synthèse. Collection DOSSIERS SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES animée par: Sophie TAPONIER, responsable de la collection Dominique DESJEUX, professeur à Paris V Sorbonne Smaïn LAACHER, directeur littéraire
Conseil éditorial: Pierre-Yves GAUDARD (étudiant, Paris V) - Eric MARCHANDET (étudiant, Paris V) - Richard DELRIEUX (étudiant Niee)Maurice BLANC (maître de conférence, Nancy) - Françoise BOURDARIA (maître de conférence, Tours) - Alain BOURDIN (professeur, Toulouse) François DUBET (professeur, Bordeaux) - Anne GUlLLOU (maître de conférence, Brest) - Guy MINGUET (sociologue, Angers) - C. de MONTLlBERT (professeur, Strasbourg) - A. PIETTE (maître de conférence, Montpellier) - Jean PA VAG EAU (maître de conférence, Perpignan) Richard POTTIEZ (professeur, Niee).

Livres déjà parus dans la même collection S. Joubert et E. Marchandet (dir. pub!.), Le social dans tous ses états,

1990 D. Cuche (dir.pub!.), Jeunes professions, professions de jeunes J, 1991.

Collection «dossiers sciences humaines et sociales» dirigée par Sophie TAPONIER Dominique DESJEUX, Isabelle ORRANT, Sophie TAPONIER

L'EDITION

EN SCIENCES

HUMAINES

La mise en scène des sciences de l'homme et de la société

Avec la collaboration de : Laurence AUDROIN Isabelle CROUZET Isabelle HENRY Laure SAVARY Marie-Dominique rnOMASSIN

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

D. Desjeux, Le corps des Mines ou un nouveau mode d'intervention de l'Etat. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. E. Friedberg et D. Desjeux, Le Ministère de l'industrie et son environnement. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. D. Desjeux, La question agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours. Paris, L'Harmattan, 1979. J.-C. Sanchez-Arnau (dir. pub1.) et D. Desjeux, La culture, clé du développement. Paris, UNESCO, 1983. D. Desjeux (00. pub1.), L'eau, quels enjeux pour les sociétés rurales? Paris, L'Harmattan, 1985. D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique noire. Le Congo, essai sur la question de l'incertitude. Paris, L'Harmattan, 1987. D. Desjeux, avec la participation de Sophie Taponier, Le sens de l'autre. Stratégies, réseaux et cultures en situation interculturelle. Paris, UNESCO, 1991.
Participation à des livres collectifs

E. Lebris, F. Leimdorfer et E. Leroy (dir. pub1.), Enjeux fonciers en Afrique noire. Paris, Kharthala, 1982. G. Cognac, C. Savonnet-Guyot et F. Cognac (dir. pub1.), Les politiques de l'eau en Afrique. Paris, Economica, 1985. J. Poirier (dir. pub1.), "Les comportements alimentaires en Europe", in Peuples et civilisations de l'Europe, Tome 3, Paris, Gallimard, sous presse.
c L'Hannattan, 1991 ISBN: 2-7384-1l55-X

A Denis et Annelle,

SOMMAIRE

Introduction Méthodologie PREMIERE PARTIE:

p.13 p. 33

LE PROCESSUS DE PUBLICATION DU LIVRE DE SCIENCES HUMAINES CHAPITRE l - LE LIVRE DE SCIENCES HUMAINES: PRODUIT D'UN HOMME OU D'UN MILIEU? l - Le livre, gestation et naissance II - L'auteur face à l'argent III - Les occasions d'écrire

p. 41 p. 42
p. 45 p.46

CHAPITRE II - L'EDITION EN SCIENCES HUMAINES: UN MONDE DE FAIT DE SCIENCES ET D'ARGENT p. 49 l - La politique éditoriale II - La décision d'éditer III - Le travail éditorial

p. 50 p. 58
p.66

CHAPITRE III - LA FABRICATION: COMMENT ECHAPPER AU SACRIFICE DE LA QUALITE? p. 75

l - L'obligation de limiter les frais II - Les contraintes de temps III - Stratégies de fabrication 9

p. 76 p. 78
p. 80

IV - La qualité finale: un défi aux coûts et aux délais p. 86 V - La place du service de fabrication dans la maison d'édition p. 88 p. 89 p. 89 p. 94

CHAPITRE IV - LA PROMOTION:
UNCERTA]N?

UN INVESTISSEMENT

I - Des stratégies variées chez les éditeurs II - Les acteurs de la promotion
ill - Le facteur temps IV - Les échos dans les média

p.lOO p.IOI
p.103 p.I05 p.106 p.I06 p.I08

V - Image médiatique et importance des ventes: un lien mécanique?
CHAPITRE V - LA DIFFUSION EN LIBRAIRIE: LE LIVRE A LA RENCONTRE DE SON PUBLIC

I - La diffusion: une zone d'incertitude II - Les moyens de la mise en place ill - Les préparatifs de la mise en place IV - La mise en place en librairie V - L'enjeu de l'information

p.116 p.125
p.128

VI - Politique éditoriale et diffusion

CHAPITRE VI - DlSTRIBUfION, L'ACHEMINEMENT MAlERIEL DU LIVRE p.133 I - Qu'est-ce que la distribution? II - Le rôle du distributeur 10 p.133 p.133

ill - Le choix du mode de distribution IV - Les enjeux de la distribution: quatre niveaux

p.135 p.135

DEUXIEME

PARTIE:

CULTURE ET HABITUS DU LECTEUR-ACHETEUR DE LIVRES DE SCIENCES HUMAINES l - Symbolique du livre II - Scientificité et vulgarisation III - Les critères d'évaluation de la "qualité scientifique" IV - Le contexte et les comportements d'achat p.143 p.149 p.152 p.163 p.166

v

- De l'achat à la lecture

TROISIEME

PARTIE:

L'ANALYSE D'UNE FILlE RE De la naissance à la vente d'Ethnologie et psychiatrie. INTRODUCfION p.173 p.175 p.175 p.180 11

CHAPITRE l l - Les auteurs

LA NAISSANCE D'UN LIVRE

II - Le livre

CHAPITRE II - L'EDmON DE L'OUVRAGE I - Les éditions Le Carré II - La décision d'éditer ill - Le travail éditorial

p.185 p.185
p.188 p.192

CHAPITRE III - LA PRODUCTION
I - Le tirage

DE L'OUVRAGE

p.197 p.197 p.199 p.202 p.207 p.211 p.211 p.218 p.226 p.228 p.233

II - La fabrication ill - La préparation et la correction IV - L'impression
CHAPITRE IV - LA COMMERCIALISATION DE L'OUVRAGE

I - La promotion II - La diffusion ill - La distribution IV - La vente BIBLIOGRAPHIE

12

INTRODUCTION

L'édition française des sciences humaines est-elle en crise? Pour le milieu de l'édition et des universités ou des ministères concernés par ce domaine, la réponse est oui. Pour nous, la question est mal posée. Nous pouvons parler de crise si l'on considère que l'édition spécialisée de sciences humaines est un secteur difficile de l'économie du livre et si l'on comprend la crise comme une métaphore de cette difficulté. Par contre, si nous associons crise à nouveauté des problèmes ou de la situation, la réponse est beaucoup moins évidente. Nous pouvons tout d'abord nous demander si tout le monde parle bien de la même chose: qu'y a t-il de commun entre un livre de Jean Baudrillard comme Cool memories, vendu autour de 8500 exemplaires par les éditions Galilée en 1991, ce qui dans ce domaine est de l'ordre du bestsellerl, et une thèse de psychologie éditée aux PUP et qui se vendra entre 400 et 600 exemplaires la première année? Pas grand chose, en terme de marché, sinon qu'ils sont tous les deux classés dans la rubrique "sciences humaines". Nous nous sommes donc demandés à partir d'une recherche de terrain si le diagnostic pessimiste porté sur ce secteur spécifique de l'économie du livre était de l'ordre de l'effet de réalité ou de l'ordre de l'effet d'observation. Autrement dit, pour qu'il y ait crise il faudrait pouvoir démontrer qu'avant la fin des années quatre vingt le domaine des sciences humaines était florissant. Dans le cas contraire, il n'y a pas crise, mais effet d'observations. Or les professionnels découvrent aujourd'hui des difficultés qui ont toujours existé mais dont ils n'avaient pas
lLe Monde des livres du 12/07/91

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conscience. L'édition spécialisée de sciences humaines a toujours été un secteur difficile de l'économie du livre.

1 - L'existence d'un marché de l'édition à deux vitesses: une condition nécessaire à la valorisation de la recherche universitaire
Au point de départ de notre recherche menée sur près de 18 mois2, notre équipe se posait une question pratique simple: comment faire pour augmenter les ventes de la partie la plus spécialisée du secteur des sciences humaines, en sachant qu'une vente moyenne, pour la première année, s'établit autour de 400 à 800 exemplaires. Nous pensions être sur un marché libre et donc, qu'en comprenant les règles de fonctionnement de l'édition en général, il serait possible de les appliquer, même adaptées, au secteur spécialisé. La qualité du livre et de l'auteur devait faire la différence sur un marché des idées, lui-même confondu avec le marché du livre. A l'arrivée nous sommes parvenus à une première conclusion: il existe un marché à deux, voire à trois vitesses pour les sciences humaines. Le BIPE3, qui menait une enquête sur le même secteur, était arrivé au même résultat en octobre 1990. Il existe bien deux grands circuits d'édition, de promotion, de distribution en sciences humaines: l'un de type "universitaire" pour un marché étroit, l'autre de type "grand public" pour un marché plus large. Le constat est que le marché n'est pas libre mais qu'il est structuré. Suivant qu'un auteur sera accepté sur tel ou tel circuit par une maison d'édition, ceci voudra dire que son livre correspond à tel ou tel marché en terme d'achar4.

2 Voir la méthodologie en fin d'introduction. 3 Bureau d'Infonnation et de Prévision Economique 4 Il faut bien distinguer les pratiques de lecture et les comportements d'achat le livre est probablement l'un des rares produits, en terme de marketing, qui peut être à la fois acheté sans être consommé (sans être 14

En deuxième conclusion, nous constatons qu'il existe bien deux circuits, mais que surtout ces deux circuits sont étanches entre eux: un éditeur ne peut pas facilement faire à la fois du spécialisé et du grand public sous peine de mener sa maison à la faillite. Un auteur par contre peut, lui, être beaucoup plus mobile et changer de maison, suivant qu'il a la possibilité de choisir d'écrire pour un public spécialisé ou pour des acheteurs de livres classés "essais". La question ne nous paraît pas être comment supprimer les deux vitesses mais comment organiser chaque filière en prenant en considération son problème spécifique: l'aide à la production pour le marché étroit, l'aide à la distribution pour le marché large. Aussi, contrairement aux conclusions du rappon du BIPEs, l'existence d'une filière éditoriale à deux vitesses ne nous apparaît pas forcément comme un handicap pour l'ensemble de l'édition en sciences humaines. L'existence de deux systèmes est liée aux contraintes de la production propres à la recherche française. Les règles d'écriture liées aux critères de la scientificité obligent les auteurs à écrire des ouvrages difficilement accessibles au grand public. La plupart des auteurs de sciences humaines spécialisés sont issus du champ universitaire français. Ils en respectent les codes, (l'écriture notamment) de façon plus ou moins stricte. Tous cependant, sans s'en rendre compte et sauf rare exception, écrivent pour un public étroit, du fait de leur thème de recherche. Donc, si les critères de la scientificité ne changent pas, et pourquoi changeraient-ils à court terme, la double vitesse paraît inévitable. Nous faisons même l'hypothèse que cette double vitesse est non seulement inévitable, mais aussi indispensable pour conserver les qualités de la recherche.
lu) et consommé sans être acheté. II n'existe pas de lien mécanique entre achat et lecture. S La différence de conclusion ne touche pas à la qualité de l'enquête BIPE (1990) qui représente la meilleure source de renseignements chiffrés sur l'édition en sciences humaines aujourd'hui. Elle est due à la différence de point de vue d'analyse, l'un étant micro-sociologique avec cette recherche, l'autre étant économique avec l'étude BIPE. 15

Ceci n'est pas un plaidoyer pour des livres obscurs, mal écrits et pour tout dire "chiantifique", mais une analyse qui fait ressortir la contradiction qui existe entre le rythme lent de la production scientifique et la spécificité de ses propres codes, et les contraintes du temps court que nécessite un marché plus large public. La valorisation des connaissances issues de la recherche renvoie donc à un processus lent de maturation des idées, d'apprentissage des règles du jeu éditorial et de distanciation éventuelle par rapport aux codes universitaires. L'auteur~chercheur doit passer par des étapes d'expression successives qui partent du plus complexe, lié aux difficultés de la découverte, au plus simple en vue d'une vulgarisation sous forme d'essai ou de manuel, s'il veut toucher un autre public que celui de ses pairs. En cours de carrière, c'est donc l'auteur qui est amené à changer d'éditeur et non l'éditeur spécialisé qui est amené à évoluer. Celui-ci est positionné sur un marché marqué par la rotation lente des livres (3-5 ans), les tirages courts (1000 à 1500 exemplaires) et un lectorat connaisseur et spécialisé. Finalement, les deux circuits renvoient à une division des tâches entre des éditeurs spécialisés qui publient des recherches6 et des éditeurs moins spécialisés qui éditent les ouvrages de la maturité accessibles à un plus large public. Les deux vitesses ne sont pas un handicap mais les étapes obligées de la transformation de la connaissance. Proposer des solutions communes à l'ensemble des maisons d'édition revient à condamner l'un des deux circuits pour qui l'aide ne sera pas adaptée. Toutefois, en
6 Pourquoi ceci pose-t-il tant problème en sciences humaines, alors que c'est très bien accepté en sciences exactes? Tout se passe comme si il était demandé aux sciences humaines d'être immédiatement claires et diffusables, sitôt la recherche finie et la thèse soutenue. C'est ne pas tenir compte de ce temps long de maturation assuré par les éditeurs spécialisés. Mais souvent aussi, la vulgarisation réalisée par les éditeurs moins spécialisés est considérée avec mépris par les
cheIcheurs.

16

les rendant autonomes, nous posons un nouveau problème: comment organiser la mobilité des auteurs entre les maisons sans jouer contre la fidélisation dont l'éditeur peut avoir besoin pour couvrir, à terme, les risques qu'il prend avec tout nouvel auteur. L'hypothèse méthodologique générale est en effet que l'ensemble des réalisations entre les acteurs concernés par la production de livre forme système. Répondre à la demande d'un des acteurs sans avoir intégré en quoi elle peut remettre en cause le travail et les intérêts d'un autre dans la filière, risque de faire échouer toute chance d'évolution du système. Par exemple, supprimer les notes en bas de page et la bibliographie en fin de livre peut être perçu comme une nécessité pour l'éditeur pour des raisons de coût et d'élargissement de son marché vis-à-vis d'un public qui a peur de ce qui fait trop scientifique. Pour l'auteur universitaire ou chercheur, cela peut être vécu par contre comme un handicap dans sa carrière, surtout s'il en est à son début, puisqu'on lui enlève tous les signes de la scientificité dont il a besoin pour son curriculum vitae. Au sein de la filière édition, ces deux intérêts sont aussi légitimes l'un que l'autre. L'édition est donc analysée comme une chaîne continue de transactions entre des acteurs qui mobilisent des stratégies de pression et d'alliance, depuis l'auteur jusqu'au libraire en passant par l'éditeur, la fabrication ou les journalistes. C'est aussi une filière dynamique. Chaque acteur, et notamment les auteurs, apprennent à connaître les règles du jeu et à mieux jouer avec.

2 . La crise de l'édition en sciences humaines: un effet d'observation
Jean- Yves Guiomar, chef de fabrication aux Presses de le Renaissances et docteur es lettres, écrit dans Livre Hebdo n01 du 4 janvier 1991: "le nombre moyen d'acheteurs de livres de recherche en sciences humaines est le même qu'il y a un siècle, relativement à l'accroissement de la population, qui est d'environ des deux tiers". Le 17

tirage des livres de sciences humaines doit donc s'établir aujourd'hui, toute proportion gardée, entre un minimum de 400 à 500 exemplaires et un maximum de 800 à 1300 exemplaires par titre. Le BIPE donne un tirage moyen en sciences humaines de 1268 exemplaires pour un livre appartenant à ce que le bureau d'études appelle le "noyau dur"7. Alors d'où vient l'erreur? Elle provient de deux points de vue différents suivant que l'on a affaire à un auteur ou à un éditeur. Notre enquête fait ressortir que les auteurs confondent souvent tirage et nombre d'exemplaires vendus d'un livre. Quand ils découvrent le chiffre de vente moyen d'un bon livre de sociologie ou d'ethnologie, soit autour de 600 à 700 exemplaires la première année, ils concluent à une baisse des ventes. TIscomparent deux chiffres, ventes et tirages, qui sont incomparables. Le tirage est calculé une fois pour toute. Au contraire, le chiffre des ventes peut atteindre 600 exemplaires la première année, puis tomber à 50 exemplaires les années suivantes. La deuxième source d'erreur vient du progrès fait par les éditeurs dans le contrôle de la gestion de leur stock. D'après Jean-Yves Guiomar, c'est cette meilleure connaissance qui a permis de découvrir non pas que les ventes baissaient, mais que les tirages avaient été beaucoup trop importants par rapport à celles-ci. Le débat reste ouvert, mais ce premier constat, au moins sous forme d'hypothèse forte, confirme que nous pouvons relativiser la nouveauté de la crise de l'édition en sciences humaines. Les difficultés sont anciennes. Les marchés de livres spécialisés sont donc structurellement étroits depuis très longtemps. Cette régularité peut confIrmer le lien entre la rigueur des codes et des critères de scientificité, le temps long de la recherche et le caractère restreint du marché. Les contraintes sociales de
7 Sont exclus de ce noyau les livres de poche de sciences humaines, dont le seuil de rentabilité, à prix inférieur à 50 Francs, se situe autour de 1ppoo exemplaires.

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la recherche n'ayant pas évolué depuis cent ans, il est normal que l'édition qui lui est très liée, évolue peu. Si la crise paraît relative, il reste à expliquer le sentiment de crise. Pour les éditeurs spécialisés, il est relativement facile à comprendre, comme pour les non spécialisés. Les premiers dépendent du maintien du volume de l'aide institutionnelle à l'édition, même si celle-ci ne représente que 3 à 5% du chiffre d'affaires. C'est cette aide qui leur permet de limiter les risques qui pèsent sur leur trésorerie liés à la rotation lente des ouvrages. Pour les autres, les risques sont encore plus forts du fait des investissements en communication nécessaires pour toucher un public plus large. De plus, pour réaliser une politique d'auteur à long terme, ils ont besoin d'éditer de jeunes auteurs, ce qui est difficile du fait des contraintes du marché spécialisé. Le sentiment de crise est donc dû, pour le marché de la recherche, aux difficultés réelles de ce marché, même si elles ne sont pas nouvelles. Le marché de l'essai engendre des incertitudes différentes. Il est encore plus incertain, mais les ventes peuvent être très importantes si le livre est dans l'air du temps (ce qui n'a rien de péjoratif). Pour les auteurs l'explication est plus complexe. Lucien Goldman avait déjà montré dans Le Dieu caché, le lien entre une pensée pessimiste, celle de Racine, et son appartenance à un groupe en descente sociale, celui des magistrats du roi. Sans pouvoir pousser cette hypothèse sur l'effet de projection de certains chercheurs qui se sentent en crise au CNRS ou dans d'autres centres de recherche, nous pouvons penser que leur pessimisme est en lien avec l'estimation désabusée qu'ils font de l'état de l'édition en sciences humaines.

19

3 L'autonomie relative filière sciences humaines

-

des deux circuits

de la

De façon shématique, nous pouvons ramener les marchés de l'édition du livre en général à trois grands sousmarchés: - celui des encyclopédies et des dictionnaires, produits au sein des grands groupes éditoriaux comme Hachette et les Presses de la Cité. Il fonctionne suivant une logique marketing qui cherche à s'adapter à la demande des consommateurs. Ce sont des chiffres d'affaires tournant pour les filiales autour de 500 millions à 1 milliard de francs, comme pour Larousse, fIliale du groupe de la Cité. Le marché du manuel scolaire peut lui être en partie associé. - celui de la littérature, souvent considéré par ces mêmes groupes comme une activité économique parfois marginale, mais prestigieuse en terme d'image. Par contre, pour les gros éditeurs encore indépendants comme Gallimard et le Seuil, la littérature représente une activité centrale. - celui de l'édition spécialisée, notamment en sciences humaines, réservée aux structures éditoriales moyennes (l0 à 50 millions de chiffre d'affaires) ou petites, ou aux départements spécialisés des plus grosses maisons. L'offre est souvent déterminante. C'est sur ce dernier marché que porte notre recherche. Nous pouvons le rappeler ici, le principal résultat à retenir de cette enquête est que la production de livres de sciences humaines ne relève pas d'un système unique, mais s'organise autour de deux circuits distincts et autonomes: - un système d'édition de type universitaire s'inscrivant plutôt dans un marché étroit (400 à 800 exemplaires) - un système d'édition de type non universitaire, visant un marché plus large (2000 à 1ppoo exemplaires) C'est la construction de ces deux systèmes idéaux typiques qui permet d'en comprendre la réalité. L'édition universitaire se positionne sur le marché étroit des sciences humaines. Elle vise essentiellement des 20

publics spécialisés (enseignants-chercheurs, universitaires, bureaux d'études) et donc peu nombreux. En général, l'éditeur a une bonne connaissance de son marché. C'est donc la qualité scientifique d'un ouvrage plutôt que l'espoir de ventes qu'il peut représenter, qui apparaît déterminante dans la décision d'éditer. L'obstacle au choix d'un manuscrit n'est pas forcément le risque de ne pas réaliser des ventes importantes mais plutôt un coût de production élevé. En effet, le tirage étant de toute façon faible, le coût de fabrication pèse plus lourdement sur chaque ouvrage et réduit de ce fait la marge de l'éditeur. Ce type d'éditeur cherche à réduire ses coûts, en réduisant les frais de fabrication, en limitant ses coûts de diffusion ou encore en faisant appel à des subventions. Ainsi, il fait peu ou pas de promotion en direction de la presse générale, qu'il a de toute façon peu de chances de "toucher" étant donné que le type de livres qu'il produit n'est pas celui qui intéresse cette presse. Ce sont des sujets "non porteurs" traités pour des spécialistes, et donc peu accessibles pour le grand public8. Faisant parfois l'économie d'une attachée de presse, l'éditeur limite donc sa promotion. Il confie souvent aux auteurs le soin de contacter les canaux qui peuvent toucher le public universitaire: revues spécialisées, enseignants prescripteurs, ou radio FM. Enfin, ce type d'éditeur adopte une structure de diffusion étroite qui est moins coûteuse qu'une structure plus large et qui correspond mieux à sa production. Auto~ diffusé, il peut ne cibler que les libraires qui sont susceptibles de prendre ses livres, c'est-à-dire ceux qui ont un véritable rayon de sciences humaines (autour d'une centaine en France). Les ventes de ses livres s'effectuant sur un temps long, l'éditeur n'a pas intérêt d'ailleurs à

8 Le BIPE estime à 4000 titres par an le nombre de livres de sciences humaines, spécialisés ou non, édités en nouveauté en France. Un journaliste peut recevoir en théorie autour de cent livres par semaine alors qu'il ne peut présenter qu'un, deux ou trois livres. Son problème est de trouver des critères pour opérer sa sélection.

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miser en priorité sur des systèmes de promotion et de diffusion large qui fonctionnent eux sur le temps coun. Tout son système s'organisant autour des livres spécialisés, cet éditeur contraint par ses structures à ne toucher qu'un public universitaire, doit se cantonner à un cenain type de production. Celui-ci ne correspond pas cependant toujours à des ouvrages à ventes faibles puisqu'il peut également inclure des manuels pour étudiants et que dans cenains cas limites, les ventes peuvent dépasser 2 à 5000 exemplaires. L'édition à dominante non-universitaire se positionne sur le marché large des sciences humaines. Elle vise un public au-delà de celui des spécialistes. Ce n'est pas un public aussi structuré que celui des chercheurs. Le plus petit dénominateur commun est un cenain niveau de culture. Ainsi, ce n'est pas uniquement la qualité scientifique qui est le premier critère de choix d'un manuscrit, mais plutôt l'intérêt qu'il peut susciter auprès d'un public nonspécialiste, par son sujet poneur et par la manière dont il est traité. L'incenitude majeure étant pour l'éditeur l'intérêt du public, il met en oeuvre des stratégies visant à la réduire: concevoir une couverture attrayante, choisir un titre accrocheur, procéder à des remaniements éditoriaux (suppression de notes, limitation des titres de la bibliographie). Pour atteindre ce public disséminé, il doit adopter un système de promotion et de diffusion larges. L'éditeur oriente sa promotion vers la presse générale et intègre une grosse structure de diffusion qui lui permet de toucher un nombre de points de vente élevé. Ses frais de structure étant ainsi augmentés, l'éditeur est contraint pour les rentabiliser d'effectuer des tirages importants. Dès lors, il ne peut choisir que des livres dont il peut espérer des ventes assez fortes pour en amortir le tirage. Parmi les éditeurs à dominante non-universitaire, certains peuvent consacrer une partie de leur production à 22

des livres de sciences humaines difficiles d'accès, qui ne touchent qu'un public restreint, dans la mesure où la difficulté du livre implique un haut niveau de culture. Ces livres, dans ce type de structure, sont la plupart du temps édités à perte, au moins à court terme, s'ils ne bénéficient pas d'une subvention. Pour les éditeurs universitaires, dont le public est restreint mais connu et les tirages peu élevés, la contrainte majeure se trouve dans la production car ce sont les frais de fabrication qui pèsent le plus lourdement sur le prix de revient; en revanche, pour les éditeurs non-universitaires, la contrainte majeure se trouve dans le marché puisque pour amortir leurs charges fixes élevées, ils sont contraints d'effectuer des tirages et donc des ventes importantes. Ces deux systèmes d'édition s'organisent autour de deux types d'ouvrages différents: l'un autour du rapport de recherche, qui intègre scrupuleusement les codes universitaires ou de la thèse, et l'autre de l'essai, qui même s'il est issu de recherches scientifiques préalables, ne respecte pas ces codes de manières strictes et peut laisser une place à l'interprétation plus personnelle de l'auteur. Ces deux types de livres ne sont écrits ni de la même manière, ni dans le même but. Pourtant, les auteurs de ces ouvrages sont issus du même milieu de production, l'Université. Comment expliquer alors que certains respectent les codes et d'autres pas?

. Les codes universitaires: un système contrôle social qui organise la production l'édition spécialisée
4

de de

La thèse centrale de notre recherche est qu'il existe un lien étroit entre les marchés éditoriaux, le positionnement des éditeurs, les trajectoires professionnelles des auteurs et les codes universitaires de la scientificité. Les marchés de sciences humaines, premier élément du système, s'organisent autour d'une triple structure symbolisée par les 23

trois chiffres de ventes moyens de la première année9: le marché spécialisé entre 500 et 1000 exemplaires; le marché des manuels et des recherches traduits en essais entre 2000 et 4000 exemplaires; le marché des réflexions générales entre 5000 et 1ppoo exemplaires. En 1991, on compte dans les essais un best-seller, au-delà de tous les marchés, le livre de Michel Serres, Le Tiers instruit, vendu à 150000 exemplaireslO. Il a été édité par un petit éditeur, François BouTin. Les éditeurs se positionnent sur ces différents marchés. Ceci veut dire que les maisons d'édition, les deuxièmes éléments du système, ne sont pas placées n'impone comment, mais que chaque maison a une clientèle paniculière et un système de distribution adapté.

(a)- Typologie établie à partir des quinze l'enquête

livres sur lesquels a porté

(b)- Vente et temps: chiffres "déclarés" et non vérifiés à la préfecture. Ils sont en partie surestimés pour les livres 1 et 2. Les livres sont classés en fonction de leur vente. Même si les durées sont variables. l'ordre de grandeur du rapport quantité vendue/temps de vente reste tout à fait significatif. (c)- Type de maison: U signifie universitaire et désigne une maison d'édition qui ne fait que du livre spécialisé; N.U. signifie nonuniversitaire, c'est-à-dire une maison dans laquelle le nombre de titres édités en sciences humaines est minoritaire par rapport au chiffre total. (d)- Marché visé: le marché caractérise le choix du circuit de distribution (spécialisation du circuit libraire, nombre d'attachés de presse, dépenses publicitaires). (e)- Auteur: mentionne son capital social (existence ou non d'un réseau social mobilisable par l'auteur vis-à-vis de la maison d'édition), et son statut universitaire (ieune chercheur ou DTofesseur).

9 Cf. encadré ci-après. 10 Le Monde des livres du 12.07.91 24