L'Egypte en République

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L'Egypte vit en République depuis plus d'un demi-siècle. Cet ouvrage tente aujourd'hui de faire le point. Qu'en est-il de l'armée qui a déclenché la Révolution des Officiers libres le 23 juillet 1952 et aboli la monarchie ? Qu'en est-il des leaders qui se sont succédés à la tête du Gouvernement: Néguib, Abdel-Nasser, Al-Sadate, Moubarak et en quoi ont-ils changé la marche du pays ? Le peuple a-t-il gagné au change ? L'économie égyptienne connaît-elle le boom escompté ? Enfin l'éducation, les sciences, les lettres et les arts sont-ils toujours en progrès ?
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296148659
Nombre de pages : 344
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L'ÉGYPTE EN RÉPUBLIQUE
La vie quotidienne
1952 - 2005

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie-Liban 1918-1939, 2006. Bassem KAMAR, Politiques de change et globalisation, le cas de l'Egypte, 2005. Liesl GRAZ, Mon dîner chez Saddam, 2005. Ephraïm DOWEK, Vingt ans de relations égypto-israéliennes, 2005. Elise GANEM, L'axe Israël-Turquie, vers une nouvelle dynamique proche-orientale? 2005. Michel GUELDRY, Les États-Unis et l'Europe face à la guerre d'Irak, 2005. Khalil AL-JAMMAL, Les liens de la bureaucratie libanaise avec le monde communautaire, 2005. Véronique BESNARD, Mise en images du conflit afghan, Rôles et utilisations de la photographie dans la presse internationale, 2005. Moafaq Mohamed YOUSSEF et Marie Joseph CHAL VIN, Un Irakien raconte 1994-2005. De l'exil aux élections, 2005. François LANTZ, Chemins de fer et perception de l'espace dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, 1890- 1914, 2005. Hichem KAROm, L'après-Saddam en Irak, 2005. Alireza MANAFZADEH, Ahmad Kasravi. La preière victime de l'islamisme radical, 2004. Assia MOHT AR KAÏs, Les Palestiniens au Koweït: histoire d'une réussite inachevée (1948-1990), 2004. Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Noureddine SÉOUDI, La formation de l'Orient arabe contemporain 1916-1939 au miroir de la Revue des Deux Modes, 2004.

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(Ç)L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-00719-8 EAN: 9782296007192

Jean-Jacques LUTHI Mohamed Anouar MOGHIRA

L'ÉGYPTE EN RÉPUBLIQUE

La vie quotidienne
1952 - 2005

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique; 75005 Paris

FRANCE
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Œuvres de Jean-Jacques Luthi
Histoire de l'art
Gaston Pierre Galey, Genève, Art Graphique, 1972 Émile Bernard l'initiateur, Paris, Caractères, 1974 Émile Bernard à Pont-Aven, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1976 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1978
Émile Bernard

- Catalogue

de l 'œuvre peint, Paris, S.LD.E., 1982

Sur les pas d'Émile Bernard en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Émile Bernard, Paris, Éd. de l'Amateur, 2003 (en collaboration)

Égypte (littérature, linguistique, ethnographie)
Introduction à la littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'École, 1974 Aperçu sur la presse d'expression française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1978 Lefrançais en Égypte - Essai d'anthologie, Beyrouth, Maison Naaman pour la Culture, 1981 Cinquante ans de littérature d'expression française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Égypte, qu'as-tu fait de ton français? Paris, Synonymes, 1987 L'Égypte des rois (1922-1953), Paris, L'Harmattan, 1997 La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives, Paris, L'Harmattan, 1998 Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, Paris, L'Harmattan, 1999 La Littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'Harmattan, 2000 Anthologie de la poésie francophone en Égypte, Paris, L'Harmattan, 2002 Égypte et Égyptiens au temps des vice-roi, Paris, L'Harmattan, 2003 En quête du français d'Égypte, Paris, L'Harmattan, 2005 Participation
Les Avant-gardes littéraires du XX" siècle, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles 1977

Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'Outre-Mer, Tome IV), Paris, Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1986 Pont-Aven et ses peintres à propos d'un centenaire, Rennes, Les Presses Universitaires de Rennes, 1986 Direction (en collaboration) Dictionnaire général de la francophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986 et Supplément, 1996 L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990

Traduction (avec la collaboration de Marianne Luthi)
R. Herrmanns, L'incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & K1irnekull, 1980 B. Andstrom, Suède, Stockholm, Legenda, 1986 B. Andstrom, L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988 B Andstrom, Un voyage de rêve à travers la Suède, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1993 et 1994 B. Andstrom, Bienvenue à Stockholm, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1994 B. Andstrom, La vallée du Malar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998

Œuvres de Mohamed Anouar Moghira
Regard et larmes (roman), Paris, Éditions des Écrivains, 1999 L'Isthme de Suez, passage millénaire (640-2000), Paris, L'Harmattan, 2002

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Mohamed Néguib (1952-1954)

Gamal Abdel-Nasser

(1954-1970)

Anouar Al-Sadate (1970-1981)

Hosni Moubarak (1981-

PRÉFACE
L'Égypte occupe souvent la une des médias internationaux. Ses initiatives courageuses dans la politique du Proche-Orient, sa position modérée parmi les pays islamiques et ses relations souvent difficiles avec ses voisins, fait d'elle la nation-phare incontournable sur la scène internationale. Or, il n'en est pas souvent de même face à ses problèmes socio-économiques ou les tensions internes qu'elle rencontre et qui ne sont pas sans gravité. Ces dernières années, bon nombre d'ouvrages ont paru cherchant à exposer ces situations tout en suggérant des solutions. C'était aller un peu vite en besogne. L'Égypte est, sans conteste, une très ancienne nation de par une remarquable civilisation mais qui vient récemment d'émerger - non sans difficultés - dans le monde moderne. Celui industriel et même post-industriel au regard de certains états. La donne est toute nouvelle car il s'agit, aujourd'hui, de vivre dans un monde globalisé où la décision de l'un affecte rapidement tous les autres qu'ils le veuillent ou non. Leader du Proche-Orient depuis le début du 1gesiècle, ce pays entend le rester. Or le prix de l'exemplarité est élevé. Demeurer un modèle exige des efforts constants et simultanés dans des domaines aussi variés que l'économie, la formation, la santé, la diplomatie ou la défense. Trouver un équilibre entre ces différentes sphères réclame un gouvernement performant et dévoué à la cause nationale. Une priorité apparaît: la corruption et la gabegie doivent être combattues. Mais il faut également un peuple éclairé et patient capable d'accepter les contraintes et les privations, auxquelles il est soumis, sans doute pour de longues années encore. encourageants, les objectifs à atteindre ne sont-ils pas hors

Si à l'aube du 21e siècle les premiers résultats sont

de la portée des intéressés? Certains partis politiques dans l'opposition veulent hâter les réalisations promises par la Révolution de 1952. Par contre d'autres, prêchant la sagesse, préfèrent avancer avec prudence. Ainsi, la dynamique est-elle lancée entre ces deux pôles et le progrès s'installe graduellement. À titre d'exemple, l'eau potable et l'électricité ont pénétré dans presque tous les villages. Pourtant rien n'est rapide, rien n'est immédiat car les vieux démons sont toujours présents, menaçants. Beaucoup se demandent actuellement s'il faut se diriger vers une société plus ouverte, plus libérale que déjà les fondamentalistes vouent aux feux de l'enfer leurs concitoyens les plus timorés. Faut-il abandonner l'économie dirigée avec sa pléthore de fonctionnaires souspayés pour la laisser aux mains d'entrepreneurs hardis que les gens en place, craignant pour leurs postes, ne cessent de vilipender? Ces choix cruciaux et bien d'autres encore font l'objet de ce livre. Analyses et recherches ont fait l'objet d'un travail minutieux. Mettre en évidence tous ces facteurs était déjà une gageure mais proposer des solutions en était une autre bien plus délicate. En relation constante avec les responsables politiques égyptiens, la population à ses différents niveaux socioculturels et les données chiffrées qui émanent des autorités en place, l'ouvrage reflète une image critique et précise de la vie actuelle des Égyptiens sous la République. Cette existence difficile qu'occultent souvent les conflits régionaux qui occupent le devant de la scène, empêchant ainsi de voir les réalités quotidiennes d'une grande nation. Les auteurs

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CHAPITRE I

LES OPTIONS DE LA RÉPUBLIQUE
« Je continuerai à rêver du jour oùje verrai au Caire une grande institution destinée à explorer toutes les parties de ce continent, apportant à nos esprits une connaissance réelle et éclairée en contribuant avec d'autres dans les différents centres du monde au progrès et à la prospérité du monde arabe et de l'Afrique. }) Gamal Abdel-Nasser, juillet 1954

Abdel-Nasser et les objectifs de la révolution Durant sept mille ans, la prospérité de l'Égypte fut conditionnée par l'unité, la centralisation et la rigueur de l'administration d'État. L'Égypte fera très tôt l'expérience du constitutionnalisme. Mais sa vie politique demeurera marquée par les aspects traditionnels du pouvoir militaire propres aux sociétés arabo-musulmanes, d'ailleurs ellesmêmes influencées par la hiérarchie des classes dominantes dans l'Égypte pharaonique. Ce désir du pouvoir, selon Nietzsche, est la force motrice qui donne l'impulsion à toute activité humaine. Ainsi, la carrière de celui qui a engendré la révolution égyptienne ce 23 juillet 1952, devant le palais royal d'Abdine, au Caire, est marquée de toutes les caractéristiques d'un homme dont le seul but dans la vie a été d'obtenir et de conserver le pouvoir. Derrière I'horizon de l'Égypte, tirant les ficelles, arrangeant les scènes, dirigeant la course et arrêtant les lignes de conduite, il y a un homme jeune et énergique qui,

depuis des années, s'est dévoué de tout son cœur et sans réserve à ce qu'il croit être le service à son pays. Anglophobe et germanophile forcené, avocat suprême d'un nouveau mouvement panislamique sous le couvert de la Ligue Arabe, il a, jusqu'aux événements marquants du

printemps 1954 - qui le propulseront à la présidence de la nouvelle République d'Égypte - toujours représenté le
pouvoir derrière la révolution, pendant que le major-général Mohamed Néguib, premier président d'Égypte, accomplissait les routines diplomatiques. Le lieutenantcolonel Gamal Abdel-Nasser, car c'est de lui qu'il s'agit, soustrait à la vue du public dans son bureau au Quartier général de l'armée dans les faubourgs d' Abbassia, régnait véritablement sur le devenir politique de la nation. Pour reprendre la formule heureuse de Gamal Abdel-Nasser, l'Égypte, avant 1952, c'était« la communauté du demi pour cent» ; 0,5 % de la population exploitait le reste; ce demi pour cent comprenait d'abord le roi, sa famille, ses amis, ses hommes à tout faire, ensuite les gros propriétaires fonciers, possesseurs de milliers d'hectares, - telles les familles Lamloum, Séragéddine, AI-Bassel, Abboud pacha

etc.

-

la bourgeoisie industrielle et surtout commerçante,

ayant avec la catégorie précédente, un contrôle absolu sur tous les partis politiques. Ce 0,5 % comportait beaucoup d'étrangers de nationalités diverses, syro-libanaise, italienne, grecque, anglaise et française. Tout ce monde s'opposait depuis longtemps à une masse énorme de fellahs vivant dans le dénuement complet. Les Égyptiens appellent volontiers le raïs « Gamal ». Pour eux il a l'ardeur et le sang chaud du « Saïd », cette région ingrate de Haute-Égypte. Il en a la fierté jalouse des Arabes, mais aussi, qualité moins courante, l'opiniâtreté, la patience tenace, volontaire et réaliste, dans le succès comme après les revers. « Où sont-ils, ceux qui offraient leur vie pour libérer le pays ?.. Où est la dignité? Où est la jeunesse ardente ?.. La nation s'est assoupie comme les gens de la caverne; (allusion à la célèbre sourate coranique 8

de La Caverne) qui peut les réveiller, ces malheureux plongés dans l'inconscience? Il faut un chef aux Égyptiens... », dit-il, avec une humilité qui le caractérise. Ce jeune officier résolu, issu de l'infanterie, est affectueusement appelé par ses camarades du mouvement des Officiers libres « le Tigre de Falouga ». Il est à l'origine de l'idée d'une révolution armée contre la monarchie égyptienne et ses institutions civiles et militaires gangrenées après la terrible débâcle de la guerre de Palestine en 1948. Falouga, en hommage à sa bravoure, au cours de la guerre contre l'État hébreu où il fut blessé physiquement et atteint dans son honneur de militaire arabe et musulman. Abdel-Nasser a représenté la force qui l'a conduit lui et les autres Officiers libres à renverser le roi Farouq 1er.Il a été le personnage central dans la campagne dirigée, dans un cliquetis de sabres, contre l'Occident. De même il a été l'initiateur du plan secret de l'Égypte en vue de renforcer la puissance militaire au Proche-Orient. Est-il besoin de rappeler les noms des quinze membres les plus importants du Conseil Révolutionnaire! qui démirent de ses fonctions, par une torride journée de juillet 1952, le dernier souverain d'Égypte issu de la lignée de Mohamed-Ali pacha le Grand? Durant les premières phases de la révolution, Gamal Abdel-Nasser a été relativement inconnu du public, en partie en raison de sa jeunesse et de son extrême discrétion. Considéré comme l'homme venant en second dans le nouveau régime, il est le secrétaire général d'un parti
1 Le major-général Mohamed Néguib, le plus âgé de tous. L'incontournable officier d'état-major sans lequel la révolution n'aurait pu réussir. Les lieutenants-colonels Gamal Abdel-Nasser, Abdel-Hakim Amer, Hussein AI-Chaféï, Rachad Méhanna, Ahmed Chawki, Saroit Okacha, Mohamed Anouar Al-Sadate, Ali Sabri, les majors Khaled Mohiéddine, Gamal Salem, Salah Salem (frère du précédent), AbdelLatif AI-Boghdadi, Zakaria Mohiéddine (cousin de Khaled), Kamaléddine Hussein, Hassan Ibrahim. 9

politique post-révolutionnaire, le Rassemblement de la Libération. Mais qui est cet homme courageux et ambitieux? Il voit le jour à Alexandrie le 15 janvier 1918, au sein d'une modeste famille de petits employés dans l'administration postale. C'est un jeune officier dans la jungle des affaires mondiales, mais qui révèle, à première vue, un tempérament capable de se fixer un but et d'y arriver. Abdel-Nasser est détendu, affable avec ses interlocuteurs. Les Égyptiens le considèrent comme un partisan de la nonviolence. Lorsqu'on est avec lui, il écoute avec patience. Parfois il vous oblige à dire ce que vous avez à l'esprit; il vous incite à poser ce que vous pensez être une question qui va l'embarrasser... Il se montre très maître de lui-même dans toutes les circonstances. C'est à l'instant de prendre une décision ou dans les moments de crise, cependant, que son habituel sourire se change en cette attitude grave et inflexible qui lui est si particulière. Quand on a eu l'occasion de le côtoyer sans uniforme, Gamal AbdelNasser, portant une petite moustache, vêtu d'un complet veston gris clair, avec sa ferme démarche militaire, ressemble plus à un gai « caballero» de son époque qu'à un chef politique qui, par son charisme, entrera dans l'Histoire du monde. Très bien élevé, il semble beaucoup moins féroce qu'on a voulu le décrire. Lorsqu'il se déplace en province, les fellahs apprécient sa frugalité, la simplicité de sa vie familiale. Sa passion pour le jeu d'échecs fera de celui-ci le divertissement favori des Égyptiens, dans les cafés

populaires, entre 1954 et 1965. Une kyrielle de nokta - ces
anecdotes que le peuple égyptien, gouailleur, invente à

propos de tous les présidents à longueur de journée - l'ont
souvent fait éclater de rire, chose rare pour qui a accompagné cet homme discret. Mais contrairement à son camarade d'armes, le major-général Mohamed Néguib, il souhaite arriver à ses fins par des moyens directs, sans compromission. La guerre, la révolution, l'absolutisme, 10

l'émeute, collent à son comportement, au même titre que la patience, la modération et la bonne volonté sont les qualités de Mohamed Néguib. Gamal Abdel-Nasser n'a que trente quatre ans en 1952, mais sa vie a déjà été aventureuse et accomplie. Qui penserait alors qu'il restera à la tête de l'Égypte durant seize ans? En apparence, il est un musulman dévot, zélé même, mais il ne possède aucune foi religieuse profonde, durable. Au lieu de cela, ses forces sont toutes consacrées à la politique et il montre tous les signes de la recherche d'une puissance encore plus grande. Lorsqu'il s'adresse à la foule, dans des discours-fleuves, c'est comme si on invoquait un cyclone. Il y a dans cet homme une sincérité surprenante, bien que souvent trompeuse, qui égare même ses plus cruels ennemis. L'un de ses proches nous a relaté un jour cet événement: à l'inauguration d'un congrès du Rassemblement de la Libération du gouvernorat de la Ménoufieh, dans le delta du Nil, une foule joyeuse s'était retrouvée sous le soleil égyptien pour écouter les développements oratoires exaltés de Gamal Abdel-Nasser. D'une voix retentissante et nasillarde, le «raïs» égyptien exprima une quantité de sentiments anti-occidentaux. Ces derniers fermentent aujourd'hui encore dans le cœur des musulmans et ont alimenté la flamme du nationalisme égyptien durant plus d'un siècle. « C'étaient les impérialistes turcs qui avaient remis l'Égypte à l'Angleterre, qui, à son tour, avait semé les graines de l'injustice et du despotisme politique. D'une voix forte, je déclare que les forces d'occupation doivent plier bagages et s'en aller! Ou bien la puissance impérialiste se retirera de la terre de nos pères de sa propre volonté, ou bien elle aura à livrer une bataille perdue d'avance », martelait-il en juillet 1953. Le 23 juillet 1952 la révolution est proclamée après le renversement de la monarchie. Six objectifs prioritaires sont annoncés par le Comité des Officiers libres: 11

(1) Liquider le colonialisme et les traîtres égyptiens qUI l'appuient. (2) Supprimer le féodalisme. (3) Mettre fin à la domination du capital sur le pouvoir. (4) Former une armée nationale puissante. (5) Instaurer l'équité sociale. (6) Établir une vie démocratique saine sous l'égide d'une communauté socialiste travaillant pour le bien-être de tous. Deux hommes ont indiscutablement rédigé ce programme: Abdel-Nasser, pour ce qui est de l'indépendance nationale et de l'avenir de l'armée, et le futur « major rouge» Khaled Mohiéddine, qui est le seul de l'équipe à avoir reçu une formation politico-économique, pour ce qui concerne la fin de la domination du capital et l'équité sociale. On remarquera qu'aucune référence n'est faite ni à l'arabisme ni à l'islam. Le 26 juillet destitution de l'ancien roi Farouq 1er après qu'il eût signé l'acte de son abdication conformément à la volonté du peuple égyptien. Il quitte le pays dans la soirée après s'être embarqué à Alexandrie à bord du « Mahroussa ». Le premier acte des militaires est de supprimer les titres féodaux et les décorations. Dès lors, la révolution du 23 juillet consacrait la faillite du gouvernement parlementaire. Mais les nouvelles institutions révolutionnaires accuseront les mêmes caractéristiques, comme si l'Égypte, toujours gouvernée « discrétionnairement », était historiquement vouée aux formes autoritaires. Car si les Officiers libres voulaient tous le départ des Anglais et l'élimination des exploiteurs, leurs opinions politiques étaient des plus divergentes et fondées souvent sur des idéologies abstraites. Aucun n'avait l'expérience directe des affaires publiques, ni des problèmes sociaux. Pourtant, dès 1953, l'aspiration populaire des Égyptiens à une nouvelle ère républicaine, leur confiance en une meilleure condition socioéconomique de leur quotidien demeuraient immense. 12

L'évolution de Gamal Abdel Nasser L'idéologie nassérienne se résume en trois idéesphares: égalitaire, nationaliste et laïque. Après la révolution de 1952, son rêve prenait forme et se concrétisait. Des officiers ayant des idées et des aspirations proches des siennes étaient attirés dans le cercle des militaires en révolte. Ils étudiaient, faisaient des plans, échangeaient des opinions. Ils construisaient ensemble un lien solide d'espérance dans leurs idéaux et de confiance dans leur chef, Gamal AbdelNasser. Pour tous, celui-ci était la lumière de leur inspiration, la vraie personnification de leurs buts et de leurs ambitions. Sa détermination donnait à leur mouvement le sens d'une mission divine. Dans leurs fréquentes réunions, il les entretenait de la philosophie de la révolution à venir. Il leur désignait les ouvrages de tous les penseurs politiques et les stratèges militaires, qui l'avaient aidé à façonner ses idées. Presque tous les jeunes officiers « enrôlés» avaient déjà assimilé les doctrines révolutionnaires et communistes à leur pensée courante. Ils avaient tous passé par les habituelles écoles du nationalisme égyptien, en particulier l'association des Frères musulmans. Ils discutaient du pouvoir et de la gloire. Ils faisaient des escarmouches avec Rommel sur le champ de bataille d'AIAlamein. La pensée politique du jeune officier mûrit rapidement et la structure d'un futur plan, étonnant dans sa conception et unique dans sa réalisation, commença à se développer dans les larges horizons de son esprit agile. Serait-il réellement possible? se demandait-il. Le temps lui prêterait-il son aide trompeuse? Or, quelle était la vision politique des Officiers libres, dès 1952? Leurs projets étaient, essentiellement, de transformer l'État branlant en un État égyptianisé fort, qu'une armée rénovée encadrerait efficacement. Il fallait, d'autre part, réaliser ce que les représentants traditionnels de la classe dominante s'étaient révélés impuissants à concrétiser: «libérer» le développement capitaliste de ses 13

entraves, c'est-à-dire dégager et renforcer la tendance de cette classe au détriment des orientations rétrogrades. Plus précisément les Officiers libres, avec Abdel-Nasser en tête, fondaient leurs principaux espoirs de développement accéléré sur la faction «moderniste» de la classe dominante et ses protecteurs occidentaux. Il leur semblait alors que trois objectifs prioritaires conditionnaient la réalisation de leurs projets: Le premier était de développer et de moderniser l'armée et d'imposer son hégémonie au sein de l'appareil d'État. Cet objectif devait tout à la fois gagner l'armée au nouveau régime, constituer un élément décisif de répression et de dissuasion à l'égard du mouvement de masse et enfin rassurer les classes possédantes. Les Égyptiens en avaient un peu peur mais, paradoxalement, souhaitaient voir le pays doté d'un arsenal militaire moderne, symbole de puissance et de fierté régionales. Le second était d'obtenir l'évacuation de l'armée

anglaise - retrait sans lequel l'armée égyptienne ne pourrait
jamais acquérir le prestige auquel songeaient les Officiers libres - puisque l'occupation étrangère symbolisait l'impuissance égyptienne. Par ailleurs, le mouvement d'opinion en faveur de l'évacuation était tel parmi les Égyptiens de la classe moyenne qu'un gouvernement qui accepterait de diriger à l'ombre de l'armée britannique n'avait aucune chance de se consolider politiquement. Le troisième objectif enfin était une réforme agraire modérée, répondant elle-même à plusieurs exigences: d'abord, celle d'annihiler l'influence politique de la fraction aristocratique de la classe dominante, celle des pachas. Dans l'esprit des Officiers libres, ces notables étaient les principaux responsables de la paralysie des campagnes et, déjà frappés par l'éviction du roi, ils ne manqueraient pas d'utiliser contre le nouveau pouvoir tous les moyens politiques découlant de leur statut privilégié dans le monde rural. Autre exigence, celle de gagner au pouvoir l'appui des paysans «entrepreneurs» qui verraient ainsi de 14

nouvelles perspectives de développement s'ouvrir devant eux. En même temps, les militaires voulaient réduire la petite bourgeoisie rurale à la passivité en lui offrant l'espoir d'une multiplication de la propriété et l'arrêt de la dégradation de ses pénibles conditions d'existence au quotidien. Enfin, Abdel-Nasser voulait obliger les grands propriétaires à transférer une partie du surplus provenant de la campagne vers la ville et l'industrie. Des mesures administratives et économiques, avec pour corollaire deux objectifs, sont décidées: l'encouragement des investissements industriels et surtout, l'offre de garanties exceptionnelles aux investisseurs étrangers, américains pour une bonne part. Ces dispositions devaient alors permettre de redonner à l'économie, et donc au pays tout entier, une vitalité nouvelle. Combinant les aspects saillants de deux idéologies, Abdel-Nasser et ses camarades du mouvement des Officiers libres mirent sur pied un vaste plan en vue d'une révolution et d'un programme hardi de changement. Celui-ci envisageait l'accession de l'Égypte à la qualité de puissance mondiale, ainsi que la création d'un nouvel ordre social et politique, semblable en de nombreux aspects aux traditionnels exemples allemands et soviétiques, mais restant cependant essentiellement égyptien et islamique dans sa réalité. Le plan fondamental et les objectifs secrets furent conçus dans la durée, avec la prétention que la révolution serait une institution permanente dans la vie quotidienne égyptienne les années à venir. Un régime militaire fort devait être mis en place, le pouvoir absolu étant concentré dans les mains d'un petit groupe, composé de douze officiers, avec Abdel-Nasser comme chef suprême. Ainsi était installée l'élite dirigeante du Comité révolutionnaire. Les vingt-deux partis politiques de l'époque monarchique furent tous dissous. Seul le parti de Gamal Abdel-Nasser, le Rassemblement de la Libération, devint le parti légal dans la vallée du Nil. Des jugements d'épuration 15

d'éléments réactionnaires et contre-révolutionnaires furent rendus par des tribunaux spéciaux constitués par la junte militaire. Au départ, les libertés civiles furent réduites. Une censure rigide de la presse, de la radio, du courrier et des autres moyens de communication fut imposée. Par ailleurs, toutes les émissions publiques furent destinées à démontrer l'intention du gouvernement d'être loyal et équitable et d'évoluer avec efficacité vers une démocratie. Le nouveau pouvoir mit sur pied une énergique campagne pour gagner les faveurs du monde extérieur. Tout ceci était créé à l'origine par le général Mohamed Néguib. De son côté, Gamal Abdel-Nasser gardait les objectifs secrets et les ambitions de la nouvelle révolution. Il élabora un slogan populaire « Travail, Discipline, Unité ». Un dernier facteur manquant dans l'édifice révolutionnaire devait cependant être ajouté: toutes les traces de la monarchie égyptienne déchue furent effacées. L'Histoire révèlera bien plus tard qu'indépendamment de la conduite du roi Farouq 1eren tant que monarque de droit divin, celui-ci avait néanmoins été pour les masses le vivant symbole de l'unité égyptienne. Il évoque ainsi le rôle capital de l'armée égyptienne dans la révolution de juillet 1952 : «Ce ne fut pas l'armée qui détermina son rôle dans les événements. Le contraire est plus près de la vérité. Ce furent les événements et leur évolution qui déterminèrent pour l'armée son rôle dans la lutte puissante pour la libération de l'Égypte.» Puis, dans son appel, ou plutôt une résignation au destin ou à Allah, il interprète la révolution avec la foi traditionnelle islamique: «Ce ne fut pas ma volonté, ce ne fut pas non plus la volonté de ceux qui prirent part à la révolution du 23 juillet. Ce Jut la volonté du destin, de l 'histoire de notre nation et de la période qu'elle est en train de traverser.» Il connaît néanmoins le passé embrouillé de l'Égypte et son influence sur le caractère national: «À mon avis, nous ne pouvons pas négliger I 'histoire de l'Égypte sous les Pharaons, la corrélation entre l'esprit grec et le nôtre, l'invasion 16

romaine, la conquête musulmane et les vagues des migrations arabes qui la suivirent. » Au départ de la révolution, les Officiers libres s'abstiennent de proclamer la république d'Égypte. Ils appellent à la tête du gouvernement un vieux politicien, Ali Maher pacha. Mais à peine au pouvoir, ne s'étant pas accordés au préalable sur les modalités de la réforme agraire qu'ils souhaitent engager, les Officiers libres se heurtent à l'opposition d'Ali Maher pacha qu'ils viennent de choisir comme premier président du Conseil, ainsi qu'à celle du lieutenant-colonel Rachad Méhanna, secrétaire général du Conseil de régence. Ils éliminent donc ceux qui leur portent ombrage. Le 7 septembre 1952, ils remplacent Ali Maher pacha par le général Mohamed Néguib, « chef de la Révolution ». Le 16 janvier suivant, ils décident de supprimer les partis monarchiques, sauf les Frères musulmans avec qui certains d'entre eux conservent des attaches. Le 10 février, ils chargent un Conseil exécutif de défmir la politique générale de l'État égyptien. De concert avec le Conseil des ministres, ils forment plusieurs commissions ad hoc. En même temps, l'autorité d'AbdelNasser s'impose davantage au sein du nouveau pouvoir militaire. Abdel-Nasser déclare que ses camarades d'unité et lui se demandaient, après le 23 juillet 1952, si cela n'avait pas été « sottise et folie ». Ainsi confie-t-il à AbdelHakim Amer et à Zakaria Mohiéddine en présence de quelques intimes: «On ne peut considérer notre Révolution, au 23 juillet, comme une révolution populaire... Pourquoi l'armée réalisa-t-elle, toute seule, sans la collaboration d'aucune autre force, la Révolution? Ni la défaite de la Palestine, ni les marchés frauduleux d'armement, ni la crise du Club des Officiers n'ont été les véritables causes Nous avions besoin d'ordre, - le désordre collait à nos pas... Nous avions besoin d'union, la discorde était sur nos traces. Nous avions besoin de zèle et d'ardeur, mais que trouvions-nous dans les masses? la paresse et l'inertie... Je l'avoue, cet état de choses avait fini 17

par provoquer en moi une crise intérieure des plus aiguës », conclut-il. Le 16 juin 1953, il entre au conseil des ministres comme vice-président avec le portefeuille de l'Intérieur. D'autres Officiers libres occupent celui de la Défense nationale, confié au lieutenant-colonel Abdel-Latif AIBoghdadi, et celui de l'Orientation nationale et des Affaires du Soudan, accordé au major Salah Salem. En revanche, l'étoile de Néguib décline. Le commandement en chef de l'armée lui est retiré et attribué au lieutenant-colonel AbdelHakim Amer, membre du C.D.R. et proche d'Abdel-Nasser. Lorsque la République égyptienne est finalement officialisée, le 18 juin 1953, Néguib se voit attribuer la Présidence de la République en dédommagement. Il n'y restera que peu de temps. Mais l'influence croissante d'Abdel-Nasser au sein des Officiers libres lui donne l'occasion de s'imposer comme le tenant d'une ligne nationaliste dure. Les Égyptiens, qui appréciaient le charisme de Mohamed Néguib, vivaient mal la dualité entre les deux hommes. Après la tentative d'assassinat avortée contre le raïs, en 1954, le vieux général accusé - à tort - de comploter contre Abdel-Nasser, sera évincé de la présidence puis placé en résidence surveillée... Désormais Gamal Abdel-Nasser a le champ libre, il va poursuivre sa route vers un but bien défini: la prise du pouvoir personnel dans un régime présidentiel. Il agira en conséquence. Des dirigeants Frères musulmans seront pendus pour avoir tenter de destabiliser la révolution: Abdel-Qader Auda, Salah Achmaoui, Mahmoud Abdel-Latif, Ibrahim AI-Taieh, Mohamed AI-Sayed... et la confrérie interdite. La même année, l'Union Nationale remplace le Rassemblement de la Libération. Son fondateur, Gamal Abdel-Nasser, devient le nouveau secrétaire national. La République d'Égypte est officialisée. Il accède à la fonction de Président en titre. Le premier gouvernement de la nouvelle république est formé. Au sein du Commandement de la Révolution se côtoient plusieurs tendances dont les 18

idées sont partagées. Les uns sont partisans d'un régime libéral, comme Kamaléddine Hussein, les autres, tel AbdelNasser, s'orientent plutôt vers l'adoption d'un programme socialiste. Une décision supplémentaire du nouveau Président de la République d'Égypte qui inaugure, par cet acte, le début des politiques gouvernementales de l'ère nassérienne: les emblèmes de la nouvelle république égyptienne sont affichés. L'aigle royal couleur or aux ailes largement déployées devient le sceau officiel, l'hymne national est refondé sur les enseignements de Moustapha

Kamel - dirigeant nationaliste de la fin du 1gesiècle - qui
retrouvera sa place au panthéon des nationalistes égyptiens auprès d'Ahmed Orabi, Mohamed Farid et du cheïkh Mohamed Abdou. À côté du drapeau national vert frappé du croissant et de trois étoiles blanches, Abdel-Nasser impose celui de la révolution de juillet à trois bandes horizontales rouge, blanche et noire. Pendant quatre ans, le pouvoir sera détenu par le Conseil du commandement de la Révolution, instance militaire suprême. Il est assisté du conseil des ministres, dont les membres étaient choisis par Abdel- Nasser. La constitution du 16 janvier 1956, la première sous la république égyptienne, instaura un régime parlementaire dualiste: une assemblée unique, un gouvernement responsable devant elle et le chef de l'État choisi par la chambre qu'il pouvait dissoudre. Le suffrage devint par ailleurs universel (en 1952, il avait été étendu aux femmes sachant lire et écrire). Mais l'esprit en était à nouveau faussé car le Président, une fois choisi par les députés, était confirmé par référendum. Il renouvelait son mandat sur simple choix du Comité exécutif du parti unique, seul habilité à présenter les candidats aux élections législatives. La constitution de la République Arabe Unie, entre l'Égypte et la Syrie en 1958, présentait les mêmes caractères. Mais la fin de cette union politique entre les deux pays, rompue en 1961, poussera à la réforme. Ainsi, l'adoption de la charte d'action nationale, le 21 mai 1962, 19

donnera un contenu plus précis à l'orientation socialiste marquée par les grandes nationalisations de 1961. La voie suivie, dite « démocratique, socialiste et coopérativiste », était fondée sur la planification, sur un vaste secteur public, sur une politique sociale et des réformes agraires. Or, les problèmes économiques et sociaux demeuraient. La concentration des pouvoirs augmentait et le mécontentement amSI que les manifestations se développèrent à partir de 1964. Abdel-Nasser voulut dynamiser le parti de l'Union Socialiste Arabe par une Avant-Garde socialiste, créée en 1963 en son sein, mais il n'y parvint guère. La seconde constitution, élaborée le 25 mars 1964, n'aménagea pas un autre mode de gouvernement. L'Union Socialiste Arabe donnait en effet son sens au système que dominait le Chef de l'État, l'Assemblée servant à « enregistrer» les décisions présidentielles. Abdel-Nasser, plébiscité en 1964 avec 99,99 % des suffrages exprimés - élection acquise d'avance

et très controversée par les médias occidentaux - gouverna
de plus en plus par décrets-lois, en particulier après la défaite du 5 juin 1967. Celle-ci provoquera un repli de l'Égypte et de sa politique nationale. « La voix de nos masses populaires est sacrée... », le 10 juin c'est un Abdel-Nasser grandi par l'épreuve qui s'adresse par la voie des ondes au peuple. Il vient en effet de reprendre la démission qu'il avait annoncée la veille et qui a provoqué l'un des plus importants remous de l'histoire de l'Égypte républicaine. Soucieux d'assumer la responsabilité de la défaite, le raïs avait décidé d'abandonner le pouvoir à celui qui lui semblait le mieux placé pour mener une autre politique, Zakaria Mohiéddine. Ce fut alors un véritable tremblement de terre. Rivés à leur transistor ou collés à leur poste de télévision, les Égyptiens furent d'abord pétrifiés par la voix cassée, hésitante et surtout profondément émue de leur leader. « En dépit des motifs qui m'ont poussé à prendre cette position en temps de crise, lance-t-il, il n'en demeure pas moins que je suis 20

tout à fait disposé à assumer l'entière responsabilité de ce drame national. J'ai pris une décision et je voudrais que vous soyez solidaires avec moi. J'ai décidé d'abdiquer définitivement des fonctions officielles qui sont les miennes, de ne point assumer un quelconque rôle politique et de retourner pour de bon dans les rangs de la foule. » Puis, peu à peu, une rumeur s'est emparé des villes et des villages du pays: le peuple égyptien, dans son immense majorité, refusera ce choix. Dans la soirée ils étaient bientôt plusieurs centaines de milliers dans les rues à converger vers le domicile d'Abdel-Nasser à Manchiet AI-Bakry, près du Caire et, vers les administrations d'État en province. Souvent en pyjama ou en chemise de nuit la foule criait et pleurait à la fois: « Nasser! ne nous quitte pas! Tu es notre père! Nous avons besoin de toi! » ou bien encore «Pas de Zakaria! pas de dollars! pas d'impérialisme! ». Les

Égyptiens sont restés toute la nuit - les Cairotes devant sa maison, les provinciaux près des bâtiments publics - pour
l'empêcher de partir; rejoints par des fellahs du Delta venus avec leurs charrettes ou dans des camions bourrés de monde. Pour la presse égyptienne qui encourage ce sursaut nationaliste, Gamal Abdel-Nasser appartient au peuple égyptien et à la nation arabe, il n'a pas le droit de démissionner. Il ne restait plus à l'homme d'État qu'à se plier à cet extraordinaire plébiscite. Les Égyptiens réclament, en contrepartie de son maintien au pouvoir, plus de démocratie, de liberté publique et d'égalité sociale. Intimement touché par le suicide de son plus proche compagnon Abdel-Hakim Amer, mais également très conscient du traumatisme profond que la défaite de juin 1967 a causé dans tous les esprits, Abdel-Nasser se doit de reprendre en main une nation assez désorientée. Par conséquent, il cherche à réveiller la flamme de la révolution en promettant d'en finir avec les privilèges acquis par une caste d'officiers supérieurs, liés par ailleurs aux conséquences de la guerre des Six-jours. En revanche, il 21

tient à veiller à plus d'égalité dans les sacrifices consentis

par le peuple - notamment l'imposition d'une contribution
obligatoire dite de « l'effort de guerre» - et faire progresser la démocratie. Dans un souci d'apaiser les tensions intérieures, il annonce la prochaine libération de Frères musulmans, geste qui ne se concrétisera qu'en partie. D'autre part, il récuse la thèse répandue alors selon laquelle il y aurait deux tendances antagonistes au pouvoir, de gauche et de droite. Une théorie qui, pourtant, se confirmera par la suite avec la ligne pro-soviétique d'Ali Sabri, vice-président de la République et celle de Zakaria Mohiéddine, le ministre de l'Intérieur, «l'homme des Américains ». Enfin, le peuple exigera le châtiment des traîtres. Les étudiants descendent dans la rue, des heurts violents opposent les manifestants et la police. Or, ce n'est pas une insurrection. Personne ne s'en prend d'ailleurs à Abdel-Nasser, dont le nom est acclamé par la population. Alors? Eh bien, plus simplement, cette fronde populaire est l'expression d'une impatience, née de la frustation de l'échec militaire égyptien face à Israël. Le Chef de l'État promet de faire le ménage au sein de l'armée et de remettre sur les rails la révolution. Et quand on est jeune, on estime que tout va beaucoup trop lentement. En février 1968, c'étaient les ouvriers du complexe industriel d'Hélouan et ceux des usines de filature et de tissage de Méhalla AI-Kobra, dans le Delta, qui manifestaient, avec là aussi une réaction policière brutale et parfaitement inutile. En effet, ces travailleurs ne contestaient pas le Président de la République, bien au contraire. Ils voulaient que justice soit rendue sans faiblesse contre les responsables de ce drame national qui les a traumatisés. À titre d'exemple, ils étaient indignés par la clémence des juges à l'égard des chefs militaires qui ont failli. Notamment visé le général d'Armée aérienne Mohamed Sidky Mahmoud, l'ancien commandant en chef de l'aviation, dont l'incurie fut vraiment criminelle. Il est vrai qu'il entretenait les meilleures relations avec les 22

services secrets anglais! Il s'est vu infliger huit années de détention 1... Autres accusés, le général de division Osman AI-Ghoul, commandant la ne division blindée dans le centre du Sinaï, une cinquantaine d'officiers généraux appartenant aux trois armes, une dizaine d'officiers supérieurs qui avaient en charge des brigades d'infanterie mécanique et les transmissions au nord de la péninsule, près de trois cents officiers subalternes issus d'unités de reconnaissance et du renseignement militaire, des hauts fonctionnaires du ministère de la Guerre et des services spéciaux, se virent condamnés - entre 1968 et 1970 - à de lourdes peines par des tribunaux militaires d'exception, à la demande d'AbdelNasser. En définitive, on retiendra de la période nassérienne deux acquis fondamentaux: la nationalisation de la Compagnie du Canal de Suez le 26 juillet 1956 et la construction du Haut-Barrage d'Assouan, le Sadd-AI-Aali, inauguré par le Raïs et Nikita Khrouchtchev en 1970. Par son charisme, Abdel-Nasser a laissé son empreinte politique sur l'ensemble du tiers-monde. L' «Infitah » sous l'ère d'Anouar Al-Sadate Gamal Abdel-Nasser disparut soudainement le 28 septembre 1970 des suites d'une crise cardiaque. Ses funérailles nationales déclenchèrent une véritable hystérie populaire dans toute l'Égypte. Mais c'est au Caire, bien sûr, que le deuil revêt sa dimension la plus impressionnante, avec les cortèges qui conduisent Abdel-Nasser à sa dernière demeure, une petite mosquée de Manchiet AI-Bakry. La foule, par millions, a tout envahi, bloquant les ponts et les artères, débordant les cinq divisions d'infanterie requises pour maintenir l'ordre! Un long cri épouse la vague humaine: «Nous sommes tous des Abdel-Nasser! » Et aussi ce chant, composé dans la nuit par un petit poète populaire inconnu: «Avec notre sang, avec notre âme, nous nous sacrifierons Gamal, nous poursuivrons le chemin. 23

Sur son tombeau est gravée cette phrase du Coran: « Reviens vers ma maison prendre place parmi les fidèles. » Ce jour-là, tous les Égyptiens étaient derrière le cercueil de leur raïs... Le vice-président Mohamed Anouar Al-Sadate, choisi comme candidat unique par l'Assemblée du Peuple, est confirmé à la Présidence de la République par le référendum du 15 octobre 1970. La troisième constitution (1971) fonde un «État démocratique socialiste basé sur l'alliance des forces laborieuses» (art. 1) dont l'islam est la religion officielle (art. 2). La révision du 22 mai 1980 en fera un «État social démocratique» dont la devise sera désormais « Science et Foi ». À partir de 1971, et surtout après la guerre d'octobre 1973, le président Sadate va conduire une action politique radicalement différente de celle d'Abdel-Nasser. Néanmoins, et comme par le passé, les principes constitutionnels seront de plus en plus malmenés, en particulier les libertés publiques, et le parti unique éclatera en un pluripartisme contrôlé. Des groupes

de pression - animés par des personnalités politiques
influentes: Sayed Maréï, Osman Ahmed Osman, Mamdouh

Salem et Achraf Maraouane - prendront une importance
telle que certains éléments militaires et fondamentalistes musulmans ébranleront le régime d' Anouar Al-Sadate à partir de 1976. La libéralisation qui intervint en 1967-1968, consacrée par le «Programme du 30 mars 1968» qui marqua la victoire des technocrates sur les politiques, avait fait avancer l'idée de négociations avec Israël. Après la mort d'Abdel-Nasser, cette orientation sera poursuivie et amplifiée par Anouar Al-Sadate, désigné d'office par le Raïs de son vivant comme son successeur à la tête de l'État. Mais l'équilibre entre les tendances politiques autant que l'union nationale, que seul Abdel-Nasser pouvait imposer, se révélèrent de plus en plus difficiles à maintenir. La lutte des épigones trouve son aboutissement dans le «mouvement de rectification» connu plus tard sous le 24

vocable de « Révolution du redressement» du 15 mai 1971.

À la faveur d'un conflit au sein des instances dirigeantes Gouvernement et Union Socialiste Arabe - au sujet de la
confédération des Républiques arabes (entre l'Égypte, la Syrie et la Libye), le chef de l'État démet de leurs fonctions les tenants de l'aile dite «nassérienne », ou «dirigiste », attachés à la tutelle de l'État sur l'économie et à des rapports privilégiés avec l'Union Soviétique. Ali Sabri, vice-président, Sami Charaf et Chaaraoui Gomaa, ministres, sont notamment écartés. Ces événements, amplifiés par le régime, marqueront un véritable tournant dans l'évolution de la politique égyptienne. La fraction dite «libérale» l'emporte, les négociations peuvent continuer et le président Sadate règnera désormais sans partage. Ainsi, au cours de cette période, un phénomène politique, sans précédent depuis l'avènement du nassérisme, avait pris forme: la base populaire égyptienne avait enfin pu donner une expression autonome et cohérente à ses propres aspirations face au pouvoir. C'est tout de suite après la victoire de Sadate et de ses fidèles sur le groupe Sabri-Gomaa-Charaf que le pouvoir allait commencer à affronter la contestation populaire. Dès le mois de juin 1972, en effet, il procédait à une première grande manœuvre démagogique, prélude à la naissance d'un courant politique autonome: le renouvellement du personnel d'encadrement de l'Union Socialiste Arabe par des élections allant de la base au sommet de l'appareil. Tous les citoyens égyptiens étant membres d'office du parti unique, cela revenait à faire voter l'Égypte entière. Mais qui est cet homme discret, presque effacé au sein des Officiers libres? Mohamed Anouar Al-Sadate est né le 25 décembre 1918 à Mit-Aboul-Kom, dans le gouvernorat de la Ménoufieh au cœur du delta. D'une famille modeste de souche paysanne, son père est Égyptien et sa mère Soudanaise. Après un passage obligé à l'école coranique de son village, puis l'école préparatoire et secondaire de Chibine Al-Kom, il choisit la carrière des 25

armes comme beaucoup de ses contemporains déçus par la royauté et le règne de la classe des pachas. Il est promu sous-lieutenant dès sa sortie de l'Académie militaire royale d'Égypte, peu avant que n'éclate la première guerre de Palestine en 1948, et versé dans les Transmissions de l'Armée de terre. Une partie de sa carrière demeure une zone d'ombre: il aurait participé avant la révolution de juillet 1952, à l'assassinat du ministre Amine Osman, un proche de l'ex-roi Farouq 1er.Membre de la confrérie des Frères musulmans, il évolue discrètement dans les sphères du nouveau pouvoir révolutionnaire égyptien autour de Gamal Abdel-Nasser qui l'apprécie. Militaire intègre, croyant et pratiquant, il a, sa vie durant, fait preuve de courage et d'initiatives remarquables après les heures sombres que connut le pays en juin 1967. Nul mieux que lui

n'a su - au cours de ses onze années de présidence - rendre
la fierté aux Égyptiens et réhabiliter leur honneur sur la scène politique internationale. Sur le plan national, sa politique d'ouverture économique, 1'« Infitah », a contribué à relancer l'investissement étranger en Égypte. Mais la prudence restait présente dans les milieux financiers. La situation ne cesse de se détériorer en 1972-1973. Le conflit avec Israël pèse lourdement sur l'économie. Le régime, dans une position de « ni guerre, ni paix », est dans l'impasse. L'imposition par le gouvernement d'une taxe nationale, intitulée «effort de guerre », soulève le mécontentement des classes les plus défavorisées. Les grèves et manifestations urbaines, de janvier 1972 et janvier 1973, traduisent les difficultés croissantes. D'autant que le malaise qui atteint l'armée, l'Assemblée du Peuple et les intellectuels, se transforme en une renaissance du conflit confessionnel entre les deux communautés, musulmane et copte, comme en toute période critique. La victoire des armées égyptiennes lors de la percée, puis de la destruction, de la ligne Bar-Lev érigée le long du canal de Suez, le 6 octobre 1973 et les accords de désengagement auxquels elle conduit, débloquent la situation sans apporter la paix. 26

L'heure des révisions a sonné. Le « Document d'octobre », qui vient s'ajouter à la Charte socialiste, met l'accent sur les capitaux étrangers pour la reconstruction et le développement. Le parti unique est abandonné. Une certaine libéralisation se fait jour. La liberté politique s'accroît en 1975-1976. L'Égypte est passée d'un capitalisme d'État, bureaucratique et lié à l'Est, à un néocapitalisme, sans dynamisme réel, sous la coupe de l'Ouest. Au Proche-Orient, chef de file des pays de la Ligue arabe dans les années soixante, l'Égypte est mise au ban de cette organisation après son rapprochement avec l'État hébreu suite aux accords de Camp David en 1978. L'histoire tumultueuse des relations du Caire avec ses voisins s'inscrit dès lors dans un contexte de profonds bouleversements géopolitiques. Les investissements ne suffisent pas à surmonter les problèmes économiques et sociaux. L'endettement et la dépendance alimentaire s'accroissent, alors même que le traité égypto-israélien du 26 mars 1979 suscite des remous dans la classe politique et isole l'Égypte dans le monde arabe. En quelques années, Le Caire a opéré un renversement complet de ses alliances et de sa politique. Le chef de l'État gouverne de façon de plus en plus autoritaire et la libéralisation n'est plus qu'un souvenir après les graves émeutes urbaines des 18 et 19 janvier 1977. Il a certes pratiqué une redistribution des pouvoirs en 19701971, mais la concentration demeure car il s'agit d'une simple assistance au chef par un petit cercle de collaborateurs directs. Déjà, la permanence de l'état d'urgence lui confère des pouvoirs considérables. Les émeutes de 1977 annonçaient la montée des périls. Elles donnèrent au président Anouar Al-Sadate l'occasion de recourir à ses pouvoirs exceptionnels pour prendre un décret-loi, le 3 février, qui restreint les manifestations et les grèves. L'article 74 lui offrait, surtout à cette occasion, la possibilité d'être plébiscité à nouveau, par le biais du référendum sur le décret proposé. À partir de 1971, le 27

Président Anouar Al-Sadate utilisera six fois le référendum constitutionnel, dont cinq fois sur la base de l'article 152. Ils viseront à faire approuver les programmes d'action de 1971 et 1974, réglementer la vie politique en 1978 et 1981, obtenir l'approbation du peuple sur le traité de paix avec Israël le 19 avril 1979 et enfin, le 22 mai 1980, entériner la révision constitutionnelle. Ce faisant, le Président de la République retournait à la seconde source de son pouvoir toutes les fois où il le souhaitait, par ces consultations qui étaient autant de « réélections» du nouveau Raïs. Les résultats ont toujours traduit cette unanimité nationale tant recherchée par le chef de l'État, sans tromper quiconque sur la pratique électorale.

En effet - l'histoire nous remémore la période nassérienne - le référendum du 19 avril 1979 enregistra 99,95 % de
réponses positives et la révision constitutionnelle du 22 mai 1980 recueillit l'assentiment de 98,96 % des électeurs. Dans ce contexte, l'Assemblée se voit confinée dans un rôle étroit et l'opposition est contenue à la fois par les élections elles-mêmes et par la déchéance du mandat des députés trop critiques. Quatre parlementaires furent ainsi évincés de la Chambre par un vote de leurs pairs en 1977-1978, à la demande du chef de l'État. Bien plus, la loi n° 33 du 2 juin 1978, adoptée par le référendum du 21 mai par 98,29 % des voix, dite loi sur « la protection du front intérieur et la paix sociale », bannit de la vie publique les partis et les citoyens qui avaient perverti la vie politique avant 1952. Seule exception, deux anciennes formations échapperont à cette loi. Deux cents proscrits furent exclus par le biais d'un texte destiné à codifier la saine démocratie. Enfin, le 29 avril 1980, le Parlement égyptien adopta le projet de loi appelé «loi sur la honte », proposé par Anouar Al-Sadate pour préserver les valeurs fondamentales de la société. Les auteurs d'actions condamnées comme honteuses, ou encore

immorales - c'est-à-dire négation des préceptes divins,
publication d'informations pouvant nuire à l'unité et à

l'intérêt national, entre autres
28

-

seront traduits devant le

tribunal des «valeurs », composé d'un juge, de trois magistrats et de trois personnalités publiques. Quant aux libertés publiques déjà fort limitées, ces nombreux textes d'exception et le maintien de l'état

d'urgence dans tout le pays - qui sera levé le 14 mai 1980,
après plus de trente ans d'application, puis remis en vigueur par Hosni Moubarak au lendemain de l'assassinat d'Anouar

Al-Sadate - les réduisent considérablement. Ni le Conseil
supérieur des corps judiciaires, ni les membres de la Haute Cour ne sont vraiment à l'abri des pressions. La renaissance du Conseil d'État s'avère toujours difficile. Car, si ce dernier ainsi que la Haute Cour ont accru le libre recours à la justice en 1971 et rendu quelques jugements indépendants, il s'agissait seulement d'annuler certaines décisions du nassérisme. Mais sur les décisions actuelles, la justice n'a le plus souvent aucune prise et le procureur général socialiste se charge de poursuivre les « déviationnistes ». On le verra bien, d'ailleurs, le 2 septembre 1981 avec les 1 536 arrestations opérées en une nuit pour décapiter toute l'opposition, laïque et religieuse, au mépris des textes fondamentaux. Une semaine plus tard, Anouar Al-Sadate faisait adopter, toujours par référendum, une série de mesures permettant de traduire en justice ces opposants et de confisquer leurs biens. Au plan local, des Conseils élus ont été mis en place dans les circonscriptions administratives. Ils peuvent mettre en cause la responsabilité des comités exécutifs, selon les réformes de 1971 et de 1975. Mais, dans cet État hyper-centralisé, il ne peut s'agir que de déconcentration. Ce parlementarisme régional ad' ailleurs été supprimé par une loi, en 1979, qui renforce davantage les pouvoirs des gouverneurs, sur lesquels reposent la plupart des responsabilités en provinces. Concernant le pouvoir judiciaire, la Constitution de 1971 stipule que celui-ci reste une autorité indépendante. Elle est exercée par les tribunaux civils qui rendent leurs jugements conformément à la loi républicaine en vigueur depuis la révolution de juillet 1952. Les magistrats sont 29

souverains et aucune autorité n'a de pouvoir sur la magistrature ou sur les affaires de la justice. Cette instance regroupe divers tribunaux: de première instance, cour d'Appel, cour de Cassation, de commerce, des affaires administratives et civiles, le Conseil d'État et le tribunal constitutionnel suprême. Ce dernier assume un rôle important dans le contrôle judiciaire pour la promulgation des lois et de l'interprétation de leurs clauses législatives. Il s'intéresse à la formation des partis politiques, renforçant ainsi la démocratie en Égypte dont Anouar Al-Sadate avait fait l'une de ses priorités politiques dès 1975. Enfin, cette institution judiciaire devait protéger les droits civiques, la liberté du jugement dans les affaires criminelles et civiles ainsi que les valeurs morales de la société et du citoyen. Toujours sur le plan intérieur, Sadate a dû faire face à quelques petits incidents, sans gravité mais symptomatiques. D'abord, à l'automne 1980, des manifestations d'étudiants intégristes éclatent à l'université d'Assiout. De jeunes fondamentalistes musulmans originaires de cette importante ville de Haute-Égypte se mirent à protester contre la mixité des cours et l'existence d'une cafétéria sur le campus. Ils exigèrent la construction de moucharabiehs dans les amphithéâtres pour que les garçons et les filles ne puissent plus se voir, ainsi que la fermeture de cette cafétéria, «symbole de la débauche occidentale ». L'affaire faillit dégénérer. D'une part, parce qu'Assiout, comme dans une partie de la Moyenne-Égypte, possède une forte minorité copte et que les initiatives souvent maladroites du patriarche Chénouda III y exacerbent régulièrement la susceptibilité musulmane. D'autre part, parce que visiblement, Kaddafi était derrière ces étudiants. Il a fallu fermer l'université pendant plusieurs jours. Incidents qui tombaient d'autant plus mal que Sadate, à la mi-mai, avait dû hausser le ton et prononcer un discours très sévère contre les velléités de quelques coptes à voir leur communauté obtenir officiellement certains avantages politiques au sommet de l'État. Chénouda III s'était 30

retrouvé pratiquement en résidence surveillée dans un de ses couvents du Wadi Natroun. Le réveil des intégristes musulmans ne pouvait qu'une fois de plus ranimer les inquiétudes des coptes. S'ajoutait à cela la faim des fellahs de la vallée du Nil qui se plaignaient de leur dure existence... Malgré un arsenal sécuritaire et juridique conséquent, Anouar Al-Sadate décide, à partir de 1981, l'interdiction de la confrérie des Frères musulmans, l'incarcération massive des chefs et l'arrestation d'un grand nombre de sympathisants. La vengeance ne se fera guère attendre: le 6 octobre 1981, le « Raïs» tombe sous les balles du lieutenant intégriste Khaled Al-Istambouli, lors du défilé militaire marquant le huitième anniversaire de la guerre d'octobre 1973. Ses funérailles nationales seront moins suivies des Égyptiens en comparaison de celles de son prédécesseur . Du parti unique au parti dominant Avant la révolution militaire de juillet 1952, les partis politiques étaient fort nombreux et le plus souvent paralysés par l'arbitraire royal et les pressions britanniques. Ce fut le cas du parti de la Jeune Égypte, du Parti libéral constitutionnel, du Parti national, des mouvements de gauche tels le Parti communiste égyptien ou le Hadéto, l'Association des Frères musulmans, en particulier. Seul le Wafd put accomplir une véritable action législative avant d'être discrédité par le coup de force des Officiers libres. Leur dissolution, le 16 janvier 1953, mettait fin au multipartisme. L'Égypte choisit alors le parti unique comme instrument d'intégration nationale et de modernisation économique et sociale. Simple front patriotique, le Rassemblement de la Libération (Tagamo'é AI-Tahrir), créé le 23 janvier 1953, était trop hétérogène pour jouer un rôle efficace. Avec la crise de Suez, il se transforma en un front national de salut 31

public qui prit le nom d'Union Nationale (AI-Ittihad AlWatani), le 28 mai 1957. Imposé d'en haut, il échouera pour n'avoir jamais réussi à rassembler les forces politiques ni à acquérir un véritable soutien populaire. L'Union Socialiste Arabe (AI-Ittihad AI-Ichtiraqi Al-Arabi), qui lui succéda le 7 décembre 1962, se présentait à la fois comme le fer de lance de la nouvelle société et comme l'outil de la coopération entre les classes. Le parti unique fut incorporé aux institutions de la République, dans les constitutions de 1964 et de 1971. Parti de masse à structure pyramidale, l'USA était bien plus marquée par le «centralisme» que par la « démocratie» et par la cooptation des responsables que par des élections libres. À la faveur des circonstances exceptionnelles, il se produisit en fait une réelle bureaucratisation de l'Union. Il y avait imbrication étroite des structures politiques et des structures administratives au profit de ces dernières. Simple rouage de l'État et relais du pouvoir central, le parti allait échouer dans sa mission d'intégration. La mobilisation n'y était plus qu'une participation contrôlée et la diversité renaissait sous l'apparente unité. D'autant que les nouveaux groupes dirigeants imposaient une autre voie de développement dans le cadre de l'idéologie néo-libérale et de l'ouverture économique (AI-Infitah AI-Iqtissadi). Ainsi la libre adhésion et la pluralité d'idées furentelles les règles de base de la réforme de l'USA du 21 mai 1975. Cette dernière conduisit à la création de trois tribunes politiques au sein du parti, en septembre 1975. Elles se transformeront en partis le 28 septembre 1976. Et la loi du 2 juillet 1977, pour la première fois depuis 1953, autorisera le pluripartisme. La dynamique interne, la nécessité de complaire aux financiers occidentaux et de séduire l'opposition nationale avaient provoqué cette rapide évolution du régime partisan. Mais cette loi limite aussi la création des partis et restreint les activités de ceux qui ont été formés, dans le cadre des grandes options du régime 32

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