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L'élection présidentielle : discours et enjeux politiques

De
304 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296302839
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Mathieu BRUGIDOU

L'ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE: DISCOURS ET ENJEUX POLITIQUES
Une analyse comparée

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

COLLECTION

"Logiques Politiques"

Dirigée par PIERRE MULLER

5 - FRIEDBERG Erhard et MUSSELIN Christine (sous la die.), Le gouvernement des universités, 1992. 6 - SIWEK-POUYDESSEA U Jeanne, Les syndicats des grands services publics et l'Europe, 1993. 7 - LE GALÈS Patrick, Politique urbaine et développement local. Une comparaison franco-britannique, 1993. 8 - WARIN Philippe, Les usagers dans l'évaluation des politiques publiques. Etude des relations de service, 1993. 9 -FILLIEULE Olivier, PÉCHU Cécile, Lunerensemble, les théories de l'action collective, 1993 10 ROY Jean-Philippe, Le Front national en région centre,1984 -

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1992,1993. 11 - MABILEAU Albert, A la recherche du local, 1993. 12 - CRESAL, Les raisons de l'action publique. Entre expertise et débat,

1993. 13 BERGERON Gérard, L'Etat en fonctionnement, 1993. 14 - MENY Yves (ed.), Les politiques du mimétismeinstitutionnel. La greffe et le rejet, 1993.

-

15 DELCORDE Raoul, Le jeu des grandes puissances dans l'Océan Indien, 1993. 16 - HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de), Jeunesses et politique, T.I :Conception de la politique en Amérique du Nord et en Europe, 1993. 17 HUDON Raymond et FOURNIER Bernard (sous la direction de), Jeunesses et politique, T.II :Mouvements et engagements depuis les années trente, 1993. 18 - GERBAUX Françoise, La montagne en politique, 1994. 19 HECKL Y Christophe et OBERKAMPF Eric, La subsidiarité à l'américaine, quels enseignements pour l'Europe ?, 1994. 20 - FONTAINE Joseph et LE BART Christian (sous la direction de), Le métier d'élu local, 1994. 21 - JOBERT Bruno (sous la dir.), Le tournant néo-libéral en Europe. Idées et pratiques gouvernementales, 1994. 22- PONG Y Mireme, SAEZ Guy, Politiques culturelles et régions en Europe, 1994.

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23

-BALME R., GARRAUD P., HOFFMANN-MARTINOT
@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3250-6

V., et

RIT AINE E., Le territoire pour politiques: variations européennes, 1994.

REMERCIEMENTS

Je tiens à adresser mes plus sincères remerciements à toutes celles et à tous ceux qui m'ont permis de réaliser ce travail.

Monsieur Dominique Labbé Maître de conférence à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble et Maurice Tournier - Directeur de recherche au CNRS, Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud - dont les conseils et les critiques m'ont été fort précieux.

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Nathalie Castillon, lectrice critique, et Catherine Mellet qui ont réalisé les graphiques et les tableaux. Thierry Pariente et Stéphane Marcel pour leurs conseils et leurs
encouragements.

Christine Labroue-Faugère pour sa lecture attentive et ses précieux commentaires Nathalie Coste, pour ce qu'elle m'a appris de la politique. Emmanuel Bétou, pour ses idées et sa méthode, qui est pour beaucoup dans ce travail. Que tous trouvent ici l'expression de ma reconnaissance.

à Jean-Paul Brugidou, à Serge Liégeard.

INTRODUCTION
Destinée, à l'origine, à éclairer les phénomènes de volatilité électorale, la notion d'enjeu semble connaître un succès grandissant dans la littérature traitant de science politique (1). L'engouement pour cette notion va de pair avec la diversité des acceptions qu'on lui prête, diversité qui explique d'ailleurs peut-être son succès. Bien que le terme même d'enjeu suggère une certaine filiation avec la théorie des jeux (2), c'est probablement l'avènement de la théorie du marché politique et le regain d'intérêt qu'elle a suscité pour les thèses individualistes qui motivent une bonne part des contenus de cette notion, en même temps que sa forte diffusion (3)., Par analogie avec les phénomènes économiques, l'espace public politique peut être en effet compris comme un "marché" dans lequel l"'offre" politique, constituée de "producteurs" ou d"'entrepreneurs politiques", est confrontée à la demande sociale (4). L'électeur/consommateur "achète" les biens et les prestations publics produits par les entreprises politiques. Le jeu plus ou moins libre de la concurrence ainsi que le rôle de régulateur dévolu au vote - expression des choix individuels - assurent le bon fonctionnement du marché politique et une relative adéquation de l'offre à la demande sociale. Dans une telle perspective, la notion d'enjeu occupe une place centrale: l'électeur détermine son choix en appréciant la pertinence des diverses réponses politiques apportées par l'offre à une série de problèmes qu'il juge prioritaires. De ce point de vue, les entrepreneurs politiques "sont engagés dans une bataille permanente pour imposer dans l'opinion une image positive de leur capacité à prendre en charge les problèmes prioritaires des électeurs. Ils tentent ainsi d'obtenir une image de crédibilité générale ou sectorielle, gagnant sur certains thèmes, perdant sur d'autres (5)". Dans un tel modèle, la notion d'enjeu peut désigner au moins trois type de gains différents: un enjeu "final" pour les acteurs en présence qui peuvent remporter ou perdre l'élection (6). - une série d'enjeux "intermédiaires" qui conditionnent, pour les entrepreneurs politiques, le gain de l'enjeu final, puisqu'il s'agit pour eux de s'assurer l'''image de crédibilité générale" la plus complète aux yeux de l'opinion, en gagnant sur le plus grand nombre de thèmes possible ou, du moins, sur ceux que cette dernière juge prioritaires. - des enjeux "réels", si l'on peut risquer une telle expression, - ou du moins non symboliques puisqu'il importe, à terme, de résoudre les problèmes soulevés par la demande en mettant en oeuvre des politiques publiques adéquates. La résolution de ces problèmes doit déterminer en retour, idéalement, la crédibilité de l'entreprise

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politique ayant accédé au pouvoir. L'équité supposée de l'échange qui s'effectue entre l'offre politique et la demande réside dans la rencontre des intérêts des entrepreneurs politiques (gagner en crédibilité et, à terme, remporter les élections) avec ceux de la demande sociale (voir ses problèmes prioritaires pris en charge et résolus). On note parfois quelques dysfonctionnements ponctuels dans les mécanismes de l'échange: ainsi, certains thèmes proposés par la demande sociale ne donnent pas lieu à la création "d'écarts distinctifs" entre les acteurs en compétition, et sont, de ce fait, provisoirement délaissés par les entreprises politiques (7); cependant, les enjeux politiques paraissent traduire ici, de manière satisfaisante, les enjeux sociaux. Ces thèses ont été l'objet d'un grand nombre de critiques: elles supposent en effet un électeur/consommateur "rationnel" ou, pour être plus exact, "calculateur", déterminant ses choix selon un calcul coûtlbénéfice et elles évacuent dans leurs variantes les plus exacerbées la dimension collective des phénomènes sociaux (8). L'équité de l'échange entre l'offre politique et la demande sociale a par ailleurs été vivement contestée. Usant de la même métaphore du marché, D. Gaxie et P. Lehingue ont ainsi fait remarquer que si le régime de la concurrence constitue bien la principale caractéristique du "champ" politique, celui-ci doit être compris non par le souci qu'il a de répondre à la demande sociale, mais d'abord à travers la caractéristique propre à toute entreprise mercantile: la recherche du profit (9). Or, cette dernière ne conduit nullement l'entrepreneur politique à considérer la réalité de la demande sociale; celui-ci envisage plutôt, en premier lieu, la rentabilité probable d'un investissement politique dans un enjeu social, du point de vue de sa position dans le champ politique. Ce qui, dans une optique utilitariste, peut apparaître comme un dysfonctionnement ponctuel devient ici le mode normal de fonctionnement du marché politique. Tout le problème réside en effet dans l'éventuelle "conversion" des enjeux "externes" (enjeux sociaux) en enjeux politiques. Celle-ci ne va pas sans entraîner un effet d"'irréalité" chez l'électeur, puisque les prises de position de l'entrepreneur politique sur l'enjeu sont déterminées en partie par sa perception de l'état de la concurrence dans le champ politique. Or, il est clair que ces déterminations internes à l'offre politique, qui conduisent à une reformulation de l'enjeu social en enjeu politique, échappent en grande partie à l'électeur qui en constate les effets. A la dichotomie entre enjeux politiques et sociaux répond donc la distance qui sépare les "professionnels" de la politique - qui se caractérisent par un "savoirfaire" et par la connaissance des pratiques et des lois qui régissent le champ politique ("habitus secondaire") et les "profanes" - qui se

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définissent par leur incompétence politique, c'est-à-dire par leur incapacité à "calculer" la portée du "coup" qu'ils jouent dans une partie où ils occupent le plus souvent "la place du mort" (10). L'autonomie de l'offre politique est ici importante, et la correspondance entre les enjeux politiques et sociaux aléatoire. La prise en compte des besoins "réels" de la demande par l'offre reste toutefois assurée, d'une part, par la nécessité pour l'entrepreneur politique de se ménager des soutiens externes et, d'autre part, par la trajectoire sociale propre à chacun des acteurs politiques: celle-ci les conduit à se faire l'écho des préoccupations des groupes sociaux dont ils sont issus ("habitus primaire"). Cependant, à l'inverse du modèle utilitariste, l'''harmonie'' entre l'offre et la demande résulte non d'un ajustement de l'offre sur la demande - qui s'avère exceptionnel - mais d'une reformulation de la demande sociale par l'offre politique. Ce sont des mécanismes de délégations qui assurent le rôle régulateur dévolu au vote dans la théorie du marché, puisque les "profanes" s'en remettent aux "professionnels", non pas seulement pour la résolution de leurs problèmes mais aussi - et peut-être avant tout - pour que l'offre leur assure une expression politique légitime et, ce faisant, les constitue en enjeux du débat politique (Il). On peut toutefois se demander si les limites de ce projet critique ne sont pas inhérentes aux notions des thèses utilitaristes qu'il reprend en partie, pour les inscrire dans une autre perspective théorique; la question se pose, en particulier, pour la notion d'enjeu. En effet, celle-ci est bien l'objet d'une reformulation, à travers la dichotomie instaurée entre enjeu politique et enjeu social. Mais le recours à la notion d'enjeu politique - fût-elle opposée à celle d'enjeu social (12) n'en implique pas moins que l'offre politique peut être seulement comprise comme un catalogue de prises de position, dont la cohérence est principalement assurée par la logique de la concurrence entre les entreprises politiques. L'électeur se trouve, de ce fait, conduit à apprécier des prises de position dont la cohérence lui est extérieure et, par là-même, peu compréhensible. Si la cohérence interne des prises de position n'est pas nécessaire pour expliquer le choix de l'électeur, celui-ci optant pour le candidat le plus proche de ses options politiques en fonction de logiques partisanes, on conçoit difficilement l'intérêt de la notion d'enjeu, celle-ci se définissant précisément par la spécificité et l'importance que l'on accorde à un problème donné. On peut considérer, par ailleurs, que l'électeur ne se détermine qu'en fonction d'un problème spécifique - auquel cas, la notion d'enjeu a bien un sens et qu'il arbitre, d'une part, entre une position qui lui convient sur un enjeu qu'il considère comme prioritaire et, d'autre part, des positions qui emportent moins son adhésion sur des enjeux jugés moins essentiels,

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la cohérence interne n'a alors que peu d'importance. Mais nous sommes ici reconduits à un schéma utilitariste avec un électeur/consommateur qui se livre à de savants calculs coût/bénéfice. Cette position paraît difficilement tenable: elle implique en effet une compétence politique forte de la part de l'électeur qui, loin d'être un profane, s'avère un opérateur avisé du marché politique.

ENJEU ET OFFRE POLITIQUE Ces premiers éléments nous amènent à l'interrogation qui est à la base de notre travail: la difficulté rencontrée ne tient-elle pas, paradoxalement, à ce que, tout en donnant à l'offre politique une forte autonomie - celle-ci déterminant pour une bonne part la demande sociale et un intérêt propre -la recherche du profit politique -, on lui accorde trop peu de moyens pour réaliser ses ambitions? La spécificité de l'offre politique ne réside-t-elle pas, en effet, en ce qu'avant même de hiérarchiser des priorités, d'avancer des prises de position spécifiques sur un problème, en un mot, avant même la production d'enjeux politiques, elle livre les principes qui sont à l'origine de ses hiérarchisations et de ses prises de position? Si l'offre politique peut s'analyser sous forme d'enjeux politiques distincts, n'est-elle pas, par essence, globale et non sectorielle? Autrement dit, ne faut-il pas prendre au sérieux le caractère essentiellement symbolique de l'action politique? Et ne doit-on pas alors poser pour hypothèse que l'offre politique propose non des politiques publiques, ni même des représentations politiques qui permettraient de "traiter" symboliquement des problèmes, mais bien un discours politique, c'est-à-dire un système de représentations qui possède sa logique interne et non simplement une logique externe, une structure d'écart distinctif produite par le seul jeu de la concurrence ? Notre projet pourrait alors se formuler de la manière suivante: le discours politique peut-il être conçu comme un système de représentation portant sur des enjeux (c'est-à-dire des problèmes spécifiques), qui a pour objectif, d'une part, d'en assurer le traitement symbolique, les constituant ainsi comme représentations politiques (conversion des enjeux sociaux en enjeux politiques), et, d'autre part, de mettre en évidence la cohérence interne liant ces différentes représentations qui forment système, et qui est au principe même de leur caractère de représentation? Dans cette hypothèse, le discours politique présenterait les caractéristiques suivantes: le discours a pour objet la production d'enjeux politiques, c'est-à-dire la représentation des enjeux sociaux dans le champ politique.

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Pour ce faire, il "convertit" les enjeux sociaux selon les lois qui régissent le champ politique (la concurrence entre les entreprises politiques), mais aussi selon un principe de cohérence idéelle. Celle-ci est à l'origine de la constitution de l'enjeu social en enjeu politique, en tant que représentation. Elle constitue elle-même un des biens symboliques que fournit l'offre politique. Cela signifie que le discours politique produit des enjeux politiques ainsi que des "idéosystèmes", en l'espèce des "idéologies" (13). Ce fait impliquerait que l'offre politique assure la régulation de la demande sociale à travers des mécanismes de délégations (qui permettent ainsi à l'électeur de se prononcer sur des enjeux politiques, malgré l'effet d'irréalité entraîné par les lois de la concurrence internes au champ politique) et à travers la production d'idéosystèmes, que la demande sociale intègre et prend plus ou moins à son compte, précisément parce qu'ils assurent la cohérence des représentations politiques. Notre étude se veut avant tout une étude interne de l'offre politique. C'est pourquoi nous laisserons en suspens les questions relatives à la demande, et notamment celles se rapportant à l'émergence d'un enjeu social, celles tenant aux procédures selon lesquelles il s'impose ou non à l'offre politique (14) ainsi que les modalités suivant lesquelles l'enjeu politique est reçu par la demande sociale (15). Ce faisant, il ne s'agit nullement pour nous d'accréditer l'idée que l'on puisse définir l'offre indépendamment de la demande sociale, ni de tenir pour quantité négligeable l'échange qui s'effectue entre les acteurs - quelle que puisse être, par ailleurs, l'inégalité des termes de cet échange il importe simplement de souligner les spécificités des mécanismes de production de l'offre qui peuvent être décrits pour eux-mêmes. Ceci entraîne des conséquences, en particulier pour la composition de notre corpus.

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COMPOSITION DU CORPUS Nous avons ainsi retenu, pour la période, la pré-campagne électorale de l'élection présidentielle de 1988. Il semble en effet, selon F. Sawicki, "que les controverses qui (...) caractérisent [ les campagnes électorales] dépendent fortement de la logique propre du champ politique plus ou moins liée à celle de la presse, tandis que les spécialistes de la mise sur agenda ne
considèrent pas e""1>licitement les campagnes comme des moments de

constitution ou de légitimation de problèmes sociaux par les représentants politiques (16)". Cette logique politique est d'autant plus forte que la pré11

campagne électorale retenue ici concerne la présidence de la République. L'analyse porte donc sur le "champ politique central", par opposition aux "champs politiques périphériques" (17) à une période cruciale pour le marché politique de la Vème République: celle où les différents opérateurs passent leurs derniers ordres et
s'apprêtent à prendre leurs bénéfices. De fait, les positions des différents acteurs sont arrêtées et, outre des phases d'interactions tactiques qui ont leur importance (18), il ne s'agit plus que de les "mettre en discours". Il nous faut donc recueillir les derniers mots de l'offre politique, qui plus est dans un lieu "sanctifié", et de la bouche même des représentants les plus autorisés de l'ordre politique. Dans une telle perspective le choix de l'émission politique "L'HEURE DE VERITE" s'imposait; choisir une émission unique assure en effet l'homogénéité du corpus étudié. De plus, L'HEURE DE VERITE présente un certain nombre de caractéristiques exemplaires. Il s'agit sans doute de l'émission politique la plus connue à l'époque en France (19) et, elle représente, pour nombre d'hommes politiques, une "épreuve du feu", mais aussi et surtout une consécration. De plus, cette émission se veut une véritable représentation de l'espace public politique. Cette mise en scène du triangle des légitimités, décrit par D. Wolton (20), où l'ordre politique, l'information et l'opinion publique se confrontent, est d'autant plus remarquable qu'elle paraît, en dernière analyse, phagocyter la demande sociale (21). La définition du corpus implique que l'on assigne des limites à la pré-campagne. Sa clôture s'impose d'elle-même puisqu'elle est marquée par le début de la campagne officielle et donc, par la fin des émissions politiques à la télévision (22). Il n'en va pas ainsi pour son ouverture. Sans date indiscutable, on a considéré que la rentrée politique de septembre 1987 correspondait aux premiers feux de cette pré-campagne. La délimitation de la campagne est elle-même un enjeu important; il suffit, pour s'en persuader, de se rappeler les diverses péripéties auxquelles a donné lieu la déclaration de candidature de F. MITIERRAND. Ce corpus est donc constitué des textes des HEURES DE VERITE (23), échelonnées de la mi-septembre 1987 à avril 1988, soit un ensemble d'environ cent quatre-vingt mille mots (cf. tO). Quinze hommes politiques ont participé à l'HEURE DE VERITE pendant cette période. Il semble que les animateurs de l'émission sélectionnent les hommes politiques en fonction de leur préférence partisane (24). 12

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On recense ainsi: quatre personnalités de l'UDF (LEOTARD, MEHAIGNERIE, FRANCOIS-PONCET, BARRE) - quatre du RPR (TOUBON, BALLADUR, PASQUA, CHIRAC) - trois du Parti Socialiste (JOSPIN, FABIUS, ROCARD) - deux du Parti Communiste (LAJOINIE qui intervient à deux reprises) - une de l'extrême gauche (JUQUIN) - une de l'extrême droite (LE PEN).

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Le PS est sous-représenté: cela est dû en partie au refus de F. MITTERRAND de participer à cette émission, et à celui de F.-H. de Virieu de réinviter M. ROCARD à sa place, ainsi qu'il lui était proposé. Cette escarmouche pour le contrôle de la programmation s'est pimentée d'une querelle de calendrier entre les trois principaux candidats; cette dernière a été résolue par un tirage au sort où la supposée "mauvaise place" (la seconde) n'a pas été attribuée, faute de combattant. Cette sélection cherche à garantir un équilibre entre les groupes de la majorité et ceux de l'opposition, à défaut d'assurer l'égalité des interventions entre la gauche et la droite. Il n'existe pas, en effet, de règles directement applicables en l'espèce. Les instructions de la CNCL (25) prévoient que chaque chaîne, toutes émissions confondues, respecte la règle des "trois tiers". Un tiers du temps de parole est ainsi réservé au gouvernement, un autre tiers à la majorité parlementaire, et le dernier à l'opposition parlementaire. Le temps de parole du Président de la République n'est donc pas pris en compte dans cette règle (26). Cette distinction ne semble pas être faite à l'HEURE DE VERITE, où représentants du gouvernement et représentants de la majorité ne sont pas distingués. Le corpus défini, il convient de préciser comment, à partir de celui-ci, nous nous proposons d'atteindre les objectifs théoriques que nous nous sommes fixés.

DE L'ENJEU AU DISCOURS Notre hypothèse postule que l'analyse de la notion d'enjeu politique nous conduit à celle de discours politique, puisque c'est ce dernier qui assure à l'enjeu son caractère de représentation. Autrement dit, confronté à des représentations politiques portant sur différents enjeux provenant d'une même entreprise politique, il est possible de mettre en lumière la cohérence interne qui lie ces différentes représentations. C'est pourquoi notre travail ne peut se dispenser d'une première

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étape, consistant à identifier les principaux enjeux politiques de la
pré-campagne à l'HEURE DE VERITE.

Mais ce faisant, on ne pourra ignorer la logique externe (au discours) qui préside à la constitution des enjeux. En effet, c'est d'abord l'opposition, la diversité des prises de position autour d'un enjeu commun qui s'impose à l'observateur. Identifier des enjeux, c'est d'abord les évaluer: il s'agit donc, d'une part, de faire un état des prises de position et de repérer un sujet commun et, d'autre part, définir la notion elle-même, afin de rendre compte de cette dialectique entre la diversité des points de vue et la communauté du sujet abordé. Déterminer l'enjeu, ce sera donc aussi éclairer le sens de cette notion à la lumière de celle de priorité et de controverse. La première partie de notre travail se fixe ainsi un triple objectif: - empirique, car il se propose de dresser un inventaire des principaux enjeux de la pré-campagne électorale à l'HEURE DE VERITE, à travers un recensement exhaustif des prises de position des différents acteurs; - théorique, parce que ce premier objectif nous impose de penser en même temps l'unicité de l'enjeu convoité ("enjeu"), la diversité des prises de position ("controverse") et l'importance que les différents acteurs accordent au problème ("priorité"); - méthodologique enfin, parce que ces deux premiers objectifs impliquent que l'on dispose d'outils d'enquêtes adaptés. Ces points acquis, il sera alors possible de dégager les principales lois qui président à la constitution des enjeux politiques. On cherchera notamment à vérifier les effets propres aux règles de la concurrence qui caractérisent le champ politique. Mais un tel projet suppose que l'on réponde à deux types de questions: - quelle est la maîtrise de l'ordre politique sur l'agenda électoral et ici, précisément, tel qu'il apparaît à travers l'HEURE DE VERITE? En d'autres termes, existe-t-il une définition de l'actualité qui échappe à l'offre politique? On sera ainsi amené à s'interroger sur le rôle des journalistes à l'HEURE DE VERITE, particulièrement dans la définition de l'actualité. Ainsi, quelle est leur influence dans la sélection des invités? Dans quelle mesure les questions des journalistes déterminent-elles les réponses des hommes politiques et, au-delà, conditionnent-elles la constitution des enjeux politiques? En résumé, dans cette deuxième partie de notre travail, on cherchera à établir les effets des lois de la concurrence interne au champ politique et, plus généralement, à définir l'autonomie ou l'hétéronomie du champ politique, par rapport au champ de l'information à l'HEURE DE VERITE. 15

Après avoir défini les enjeux - comme notion mais aussi, concrètement, tels qu'ils apparaissent dans cette pré-campagne électorale et évalué les effets de la logique de la concurrence, on tentera de déterminer les logiques internes qui assurent la cohérence des différentes représentations politiques, et on s'interrogera alors sur les rapports théoriques qui lient les notions d'enjeu et de discours politique. Comment, en effet, penser l'altérité qui caractérise la spécificité d'un problème et l'identité du traitement des représentations politiques propre au discours? L'altérité de l'enjeu par rapport au discours est en effet double: - en tant que l'enjeu se réfère à un objet "réel", et qu'à titre de représentation politique il prétend décrire une réalité qui lui préexiste; - en tant que représentation particulière qui coexiste avec d'autres représentations singulières, dans une logique interne propre au discours politique. Cette démarche doit nous inviter à repenser la notion d'enjeu par rapport à celle d'idéologie, cette dernière étant définie comme un système organisé de représentations politiques plus ou moins permanentes. Il s'agira alors de revenir aux textes en privilégiant cette fois, non les discontinuités (enjeux) mais, au contraire, les continuités discursives. Cette perspective implique une réévaluation des méthodes utilisées. On s'intéressera ainsi aux analyses lexicologiques du discours, cherchant des outils propres à concilier, d'une part, une approche thématique (discontinuité) et, d'autre part, une approche discursive (continuité). La dernière partie de notre travail se propose ainsi un double objectif méthodologique et théorique: méthodologique, parce qu'il nous faudra concrétiser l'interrogation théorique par une réflexion sur la portée des outils proposés par l'analyse lexicologique du discours; - théorique enfin, parce qu'il s'agit de savoir comment une représentation politique particulière (enjeu) s'inscrit dans un système organisé de représentations politiques. On se demandera si l'offre politique porte sur la diversité des représentations politiques particulières dans une logique de segmentation du marché en terme d'offre (des produits spécifiques, les enjeux) mais aussi en terme de demande (une population segmentée en fonction de ses intérêts particuliers), ou si elle porte également sur la logique idéelle qui permet de prendre en charge et de traiter systématiquement la diversité de représentations particulières.

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En d'autres termes, l'offre politique propose-t-elle seulement des enjeux politiques à la demande, ou présente-t-elle aussi les idéologies qui permettent d'en rendre compte?

Notes de l'i,llrodudion
(1) Voir notamment, (Angus), CONVERSE la discussion autour du paradigme MILLER (Warren), de Michigan: (Donald), CAMPBELL The American

(Phillip),

STOKES

voter, New York, John Wiley and Sons, 1960. NIE (Norman), VERBA (Sidney), PETROCIK (Jolm), The changing American voter,

Londres, Cambridge,

Harvard University Press, 1979.

Et certains échos de ce débat en France: GRUNBERG Explication (Gérard), opinion", défaite 138. (2) constitution Universitaires Enjeux", Voir des GAXIE enjeux (Daniel), politiques 1984, LEHINGUE dans une (Patrick), élection Enjeux municipale, le chapitre municipaux Paris, intitulé La (Gérard), "L'instabilité du comportement électorales 1985,450 électoral", en France, in, GAXIE (Daniel)

du vote, un bilan des études des Sciences Politiques, (Florence), HAEGEL

Paris, Presses de la partis et

Fondation Nationale

pages, p. 418 à 446. GRUNBERG

ROY (Béatrice),

"La bataille pour la crédibilité: (Gérard), Mars

in DUPOIRIER de la gauche,

(Elisabeth),

GRUNBERG

1986 : la drôle

Paris, Presses Universitaires

de France, 1986, 252 pages, p. 117 à

Presses "En jeu, sur

de France,

287 pages,

notanunent,

p. 9 à 63. Les rapports

entre la théorie des jeux

et les travaux

portant

l'individualisme BIRNBAUM Nationale LECA

sont abordés notamment

dans les ouvrages suivants : Paris, Presses de la Fondation pages, p. II à 24. électorales" en France. A propos de

(Pierre), LECA (Jean), Sur l'individualisme, 1986,379

des Sciences Politiques, (Jean),

"Le désenclavement

des "études

l'explication du vote", Revue Française p. 696 à 722.

de Science Politique, "L'électeur

vol 37, 5, octobre

1987,

(3) Voir nota/IUllent : LA V AU (Georges) BIRNBAUM Nationale

(Pierre), LECA (Jean), Sur l'individualisme, 1986,379 BLERALD publiques"

devient-il individualiste ?" in Paris, Presses de la Fondation (Philippe-Alain), Revue Française "TIléorie du de Science des

des Sciences Politiques,

pages, p 301 à 329. Pour une présentation

critique de la théorie du marché politique, voir: marché Politique, politiques politique, politique et rationalité des politiques

vol 41, 2, avril 1991, p. 235 à 263. THOENIG publiques", in GRAWITZ (Madeleine), LECA

(Jean-Claude), (Jean),

"L'analyse

Traité

de science

vol. 4 "Les politiques publiques", BLERALD "Le politicien

Paris, Presses Universitaires op. cil. p 238. un modèle

de France, 1985,

558 pages, p. 1 à 60. (4) Voir nota/nment: LACAM (Jean-Patrice), (Philippe-Alain), investisseur:

d'interprétation

de la

gestion des ressources politiques",

Revue Française de Science Politique, vol 38, 1, février

17

1988, p. 23 à 47. THOENIG

(Jean-Claude),

op. cit., in GRAWITZ consacrée

(Madeleine),

LECA tend

(Jean), op. cit. p 22 et notamment:

"La littérature

aux politiques publiques

à analyser les acteurs comme des entrepreneurs dessinent (Bardach, un paysage 1973) pluraliste et différencié En d'autres termes,

politiques, en particulier qui rappelle des groupes

lorsque les conflits de marché

une situation

des individus,

ou des groupements à propos d'un enjeu publique op. cit. in

sociaux mobilisent

des ressources

et mettent en oeuvre des stratégies une prise en considération HAEGEL (Florence), ROY

pour lequel ils cherchent légitime". (5) GRUNBERG DUPOIRIER (Elisabeth),

à obtenir (Gérard),

par l'autorité (Béatrice),

GRUNBERG SAWICKI

(Gérard), op.cit. p. 117. (Frédéric), "Les questions de protection sociale

(6) A ce propos, voir: dans la campagne présidentielle vol 41, 2, avril LEHINGUE 1991,

p. 171 à 196, et notamment

fi"ançaise de 1988", Revue Française de Science Politique, p 171-172. GAXIE (Daniel), que "Ce sont moins les ou fiefs) qui circulent d'agir au nom

(Patrick),

op. cit., p. 10. Ces derniers remarquent

trophées (mandats

électifs, postes dans l'Etat, trône, magistratures

entre les joueurs que l'acceptation du trophée". En d'autres, tenues

antidatée du droit légitime du vainqueur l'assurance que le perdant

'~ouera le jeu" ainsi que la BREGMAN (Elisabeth),

certitude pour le gouvernant d'obtenir l'obéissance des gouvemés. (7) Ainsi, le chômage. Sur ce point voir: MISSIKA (Jean-Louis), (Dorine), "La sélection des controverses op.cit. (Patrick), op. cit. (Patrick), op.cit., p. 58-59. politiques", in DUPOIRIER

GRUNBERG

(Gérard), op. cit., p. 97 à 116. (Philippe-Alain),

(8) BLERALD

(9) GAXIE (Daniel), LEHINGUE (10) GAXIE (Daniel), LEHINGUE

(11) Ce qui conduit le "profane" à intégrer ou, du moins, à accepter les effets de la logique politique puisque .Is préoccupations sociales privatives des agents sociaux

comme les enjeux sociaux,

qui n'ont pas été constituées

cOllUue enjeux des oppositions (Patrick), op. cit.,

politiques se trouvent frappés d'anmésie". GAXIE (Daniel), LEHINGUE p.273. L'étude de la "logique ainsi la problématique de la conversion des enjeux extemes

en enjeux politiques

et les

conditions dans lesquelles les premiers sont éventuellement (12) Cette opposition pose d'ailleurs problème:

écartés ou ignorés" constituent les auteurs remarquent des tenues ainsi que

à la base du travail de Gaxie et Lehingue.

leur approche initiale a "été déplacée: politique est un enjeu social),

outre la maladresse

choisis (un enjeu s'est assez vite LECA 1985,

l'ambivalence "Langage

du concept de "traduction" in GRAWITZ

révélée un obstacle". GAXIE (Daniel), LEHINGUE (13) BON (Frèdéric), et politique" (Jean), Traité de science politique, 713 pages, p. 537 à 573. (14) PADIOLEAU France, 1982,222 pages. (Jean-G.),

(Patrick), op. cit., note l, p. 68. (Madeleine), de France,

vol.3, Paris, Presses Universitaires

L'état au concret,

Paris, Presses Universitaires

de

(15) GAXIE (Daniel), LEHINGUE (16) SAWICKI

(Patrick), op. cit.

(Frédéric), op. cit., p. 171-172. (Patrick), op. cit., p. 30.

(17) GAXIE (Daniel), LEHINGUE

18

(18) SAWICKI(Frédéric), (19) Depuis, conununication

op. cit., p. 171-172. de fonnule

divers changements

-et des programmations
mouchetés. 25 ans

- notanunent
à la télévision télévisés, 1988,243 Lafolle

dans le dispositif

de

à des heures de moins grande écoute ont marqué

un sensible déclin dans la popularité Pour une analyse historique

de cette émission. française voir: NEL p. 69dans de débats

des émissions politiques et conununication", (Dominique),

(Noël), A fleurets

Paris, La documentation
pages, notanunent du logis, La télévision

Française, collection "Audiovisuel 71. MISSIKA (Jean-Louis), les sociétés démocratiques, (20) WOLTON modéle", Hermes,4,

WOLTON

Paris, Gallimard,

1983,338

pages. politique: construction d'un

(Dominique),

"La communication : de vérité:

1989, p. 27 à 42.

(21) Sur ce point voir notanunent CHAMPAGNE "représentative'''', 101. CHAMPAGNE (Patrick), (Patrick), "L'heure

une

émission

politique

trés

Actes de la recherche

en sciences sociales, 71-72, mars 1988, p. 98 à Analyse interne et analyse externe des débats 1989, p. 5 à 22. Mots, 20, septembre à la télévision Hermes, 4,

"Qui a gagné?

politiques à la télévision",

Mots, 20, septembre

NEVEU (Erik), "L'heure de vérité ou le triangle de la représentation", 1989, p. 57 à 74. (22) Sur la différence voir: entre campagne

officielle et "non-officielle" audiovisuelle

VERON (Eliséo), "Interfaces I sur la démocratie

avancée",

1989, p. 113 à 126. MOUCHON structurantes", (Jean), "Médiatisation de la communication politique et logiques fournit

Mots, 20, septembre

1989, p. 43 à 56. des interventions des invités à l'émission

(23) Il s'agit de la retranscription par le service de presse d'Antenne 2.

(24) Nous serons amenés, dans la deuxième critéres retenus par les journalistes (25) Organisme représentants pour sélectionner

partie de ce travail, à revenir sur les leur invité; cette sélection constitue en des temps de parole entre les

effet un des moyens dont ils disposent pour influencer la mise à jour de l'agenda électoral. chargé à l'époque de la surveillance

des différentes tendances politiques à la radio et à la télévision. (Paul), BRUGIERE (Maryse), MARTINET (Daniel), Douze

(26) FLORENSON ans de télévision la CNCL",

1974 1986, Paris, La documentation pages, notanunent

Française, collection "Les études de p. 53 à 60.

1987,302

sur les aspects réglementaires

19

PREMIERE PARTIE
LES ENJEUX: DEFINITIONS

CHAPITRE 1 QUESTIONS DE METHODE
Section 1 : L'analyse de contenu
Pour que l'encodage du document soit possible, il nous faut donc accepter un certain nombre de postulats. On admettra ainsi que les différentes interventions des hommes politiques à l'HEURE DE VERITE peuvent être analysées sous la forme d'un certain nombre de thèmes. C'est ce que les analyses, portant sur les effets d'agenda, appréhendent sous le terme de "priorités" ou de "controverses" (1). Ce type d'analyse renvoie donc à une représentation de l'espace public, où les différentes forces politiques s'affrontent autour de ce que l'on peut encore appeler des enjeux. On conviendra ainsi que "les partis politiques sont engagés dans une bataille permanente pour imposer dans l'opinion une image positive de leur capacité à prendre en charge les problèmes prioritaires des électeurs. Ils tentent ainsi d'obtenir une image de crédibilité générale ou sectorielle, gagnant sur certains thèmes, perdant sur d'autres" (2). Pour notre part, nous pensons que les notions de "priorité", de "controverse" et d"'enjeu", bien qu'elles apparaissent souvent comme synonymes, ne recouvrent pas la même réalité. On entendra ainsi par PRIORITE "ce qui vient en premier", c'est-à-dire que cette notion implique une hiérarchisation. Ce terme sera donc employé du strict point de vue quantitatif, et l'on cherchera de cette façon à mesurer l'importance accordée à un thème par les différentes forces politiques, en mesurant la part du discours qu'elles y consacrent. La nature de cette priorité autrement dit, les mobiles qui poussent les hommes politiques à donner plus ou moins d'importance à un thème ne peut être décidée du seul point de vue quantitatif Par CONTROVERSE, nous entendons une "discussion", un "débat", impliquant des prises de position différentes sur un même sujet. L'éristique, serait-elle électorale, ne peut relever d'une seule approche quantitative, mais implique un traitement qualitatif des textes (3). Un ENJEU se définit comme ce que l'on peut "gagner ou perdre". Cette notion nous semble avoir un sens dans la mesure ou elle se réfère à l'opinion publique. Pour reprendre les termes de Grunberg et al, les forces politiques "tentent d'obtenir une image de crédibilité générale ou sectorielle, gagnant sur certains thèmes

-

-

23

perdant sur d'autres (4)". Cette distinction constitue une hypothèse fondamentale. En clarifiant les rapports qu'entretiennent entre elles ces trois notions, on peut espérer mieux comprendre les mécanismes de la formation de l'offre politique. Mais pour qu'une telle analyse ait un sens, les thèmes doivent être au moins partiellement communs aux différents acteurs politiques. Cela suppose que les protagonistes s'entendent sur un contenu de sens minimum pour chacun d'eux. Il faut en outre que ces thèmes aient une valeur équivalente; certes, ils peuvent être plus ou moins développés par les acteurs politiques (d'où l'intérêt de la quantification), mais il est nécessaire de leur attribuer a priori une valeur faciale égale, sous peine de comparer des poires et des pommes. Bref, il nous faut au moins provisoirement, à l'image de "l'empiriste traditionnel", tel que le définit Cicourel (5), supposer que les différents protagonistes politiques accordent des significations similaires aux thèmes. Par ailleurs, il est nécessaire que ces significations soient identiques à celles que nous reconnaissons à ces mêmes thèmes. Notons à cet égard, que les propos de Cicourel repris par Phillipson (6), s'appliquent, à l'origine, aux sondages et plus particulièrement aux questions fermées. Notre position, de ce point de vue, n'est guère différente. Nous ne préformulons pas des réponses à travers des modalités précises, mais nous post codifions, à la manière d'un analyste traitant une question ouverte, c'est-à-dire que nous tentons de mettre au jour des "structures sous-jacentes", celles précisément que nous postulons dans nos hypothèses. On court ainsi le risque de ne "découvrir" dans les interventions à l'HEURE DE VERITE que ce que les sondeurs ont mis dans leurs questions et ce que les hommes politiques et les journalistes, soucieux de répondre aux "priorités" de l'opinion publique, auront repris. On reconnaît ici un effet possible du cercle vicieux des sondages, décrit par P. Champagne (7). Enfin, en privilégiant une lecture thématique, nous sacrifions la dimension discursive. En recensant des thèmes nous "atomisons" le discours, quitte à restituer par la suite une syntaxe des thèmes en identifiant des cooccurrences de thème. On comprend que ce point ne relève pas simplement de la méthode. Il s'agit de savoir si les enjeux entretiennent entre eux de simples rapports hiérarchiques, - c'est ce qu'exprime la notion de priorité -, ou s'ils sont liés par des rapports "syntaxiques". Si tel est le cas, un thème ne peut être seulement considéré pour lui-même, quand bien même il serait reconnu "plus important" ou "moins important" que d'autres thèmes. Mais il faut restituer le réseau thématique qui le constitue et qui lui confère son sens. 24

On voit que le prix à payer pour mener à bien une "description objective, systématique et quantitative (8)", peut être lourd. La mise entre parenthèses du sens, qui seule peut autoriser une entreprise de formalisation, ne peut être que provisoire. Elle doit donner lieu à un retour critique aux hypothèses de base. Une partie de ces écueils peut toutefois être évitée, dans la mesure où ils sont dûs à une approche exclusivement quantitative, qui repose -sur le seul concept de "priorité". En analysant des "controverses", c'est-à-dire en revenant au texte, on est conduit à s'interroger sur le sens de la priorité mesurée.

Section 2 : Mesurer des enjeux
La quantification des résultats de l'analyse implique le choix d'une unité d'enregistrement (9) - ici, le thème - et la détermination d'une unité de numération. Bien que cette question puisse paraître secondaire, elle a pourtant des conséquences importantes. Se demander dans quelle mesure un thème a été développé, c'est à la fois s'interroger sur ce que nous mesurons et sur la manière dont nous l'avons mesuré. La solution consistant à se servir de l'unité d'enregistrement comme unité de numération, même si elle est pratique (il suffit de recenser le nombre de fois où un thème a été abordé), donne pour le corpus considéré des résultats trop imprécis (la longueur du développement n'étant pas prise en compte). Une des méthodes les plus pratiquées consiste à mesurer le temps consacré à chaque thème; il s'agit de la méthode la plus simple dans le cas d'émissions de télévision ou de radio (10). Pour notre part, nous avons retenu une unité de numération différente, le mot, qui autorise le même degré de précision que le temps, mais qui permet, par ailleurs, d'envisager des analyses quantitatives complémentaires de type lexicographique. Ce choix est l'occasion de rappeler ce qu'il peut y avoir de faussement évident dans les analyses portant sur les priorités (issues). Un des postulats les plus importants et les moins explicités - tant il semble évident dans ces études, est l'identification réalisée en pratique entre la notion "d'importance" et la quantité (quelle que soit la manière dont elle est appréhendée). Les recherches sur les fonctions d'agenda considèrent que les thèmes faisant l'objet des plus longs développements sont ceux que l'homme politique ou le journaliste estiment être les plus importants; c'est d'ailleurs tout le sens de la notion de priorité. A tel point que l'on compare les résultats d'un sondage où les personnes interrogées classent les items sur une échelle de "moins important" à "plus important" (11), aux priorités

-

25

des hommes politiques ou des journalistes, mesurées en nombre de minutes ou de lignes consacrées à un thème. Cette identification nous paraît être des plus problématiques. On peut en effet s'interroger sur une question du type: "qu'est-œ qui d'après vous est le plus important?" On peut aussi se poser la question de ses différentes formulations - "pour vous", "pour la France", "pour les dix prochaines années". Il convient enfin de souligner la répartition égale de la compétence politique qu'elle suppose la capacité de chacun à définir un problème comme "politiquement important", c'est-à-dire l'aptitude à l'abstraire du contexte immédiat de la vie quotidienne, à l'identifier comme "légitime" et la capacité d'abstraction supplémentaire qu'implique l'idée de classer, de comparer (12). Mais on peut également s'interroger sur l'importance qu'accorde un homme politique à un problème qu'il sait être porteur pour lui parce qu'il est crédité dans l'opinion d'une compétence particulière pour en parler - et sur celle qu'il accorde à un thème où sa légitimité paraît faible dans l'opinion, et qu'il doit aborder précisément parce qu'il s'agit d'un enjeu critique pour lui. Le temps consacré peut être le même sans que la nature de la priorité soit identique. Cette difficulté est propre à la problématique des interactions d'agendas (13). Comment, en effet, distinguer les thèmes que tel ou tel cherche à imposer aux autres et ceux qui lui sont imposés? On voit que la notion de priorité est plus complexe qu'il ne semble au premier abord: elle ne désigne pas les priorités isolées des différents protagonistes, ni même la simple comparaison de ces priorités, mais plutôt un système de priorités. Si bien que ce que nous apprend le nombre de minutes ou de mots consacrés à un thème, ce n'est pas tant son degré "d'importance" (puisque nous ne connaissons pas sa nature) qu'un indice qu'il nous faudra interpréter en fonction de la répartition d'autres indices. Seules, la notion de controverse, parce qu'elle nous invite à prendre en compte la diversité des prises de position politique sur un thème (interactions internes au champ politique), et la notion d'enjeu, parce qu'elle nous rappelle que la lutte politique ne trouve pas sa justification en elle-même mais dans une demande politique (interactions dans l'espace public), permettent de restituer à la notion de priorité sa véritable perspective. Les procédures de quantification dispensent de tout sauf de théorisation. Si nous pouvons quantifier des priorités et rendre compte de leur répartition, c'est parce que nous avons des hypothèses sur leur nature, c'est-à-dire sur les principes génétiques qui régissent leur répartition. Ceci posé, le choix d'une unité de numération entraîne aussi des problèmes d'ordre méthodologique. Il convient ainsi de préciser ce que nous entendons par "mot". La définition retenue est purement

-

-

26

formelle: les interventions des hommes politiques sont retranscrites puis saisies en machine, l'ordinateur compte des "formes" c'est-à-dire qu'il se réfère à la définition matérielle du mot: "espace entre deux blancs" (14). La taille des enjeux sera ainsi évaluée en nombre de mots ou, plus exactement, en nombre de formes (le sens du mot à ce stade de l'analyse nous important peu). Le nombre moyen de mots prononcés par HEURE DE VERITE est relativement homogène (autour de 13 000 mots), c'est-à-dire que les valeurs observées ont tendance à se regrouper autour de la moyenne arithmétique (l'écart-type qui mesure cette dispersion est donc faible). Toutefois, on notera des singularités (cf. tableau 1) : F. LEOTARD prononce 16 767 mots lors de son HEURE DE VERITE (+3828 par rapport à la moyenne). M. ROCARD en prononce 16035 (+3096) alors que l'intervention de C. PASQUA ne totalise que 10 273 mots (-2666) et celle de J.-FRANCOIS-PONCET 10 239 (-2700). On peut s'interroger sur le sens de ces variations (le temps disponible étant le même) qui peuvent être imputables à une élocution plus ou moins rapide (M. ROCARD est connu pour sa volubilité), mais également à une intervention plus ou moins importante des journalistes (le nombre de questions et leur longueur amputant le temps de parole de l'homme politique; on pourrait alors déduire que l'homme politique résiste moins bien à la pression des journalistes, mais la valeur d'une telle assertion n'est pas certaine). Quoi qu'il en soit, il para~t nécessaire de corriger de tels écarts du moins dans un premier temps -, le nombre de mots consacrés â un enjeu sera donc ramené à un pourcentage (le nombre de mots par enjeu par rapport à l'ensemble des mots prononcés par l'homme politique).

Section 3 : Catégories et enjeux: principes de codification
Une fois les principes de classification arrêtés, il nous faut définir les différentes catégories de notre grille d'analyse. La solution consistant à déterminer a-priori une telle grille (qui aurait éventuellement été mise en oeuvre dans des travaux en partie comparables, comme l'étude de J.-L. Missika et D. Bregman portant sur la sélection de controverses dans la campagne des législatives de 1986 (15», a été écartée. Un tel choix présente certes le double avantage de s'appuyer sur une liste de catégories ayant fait ses preuves, et d'autoriser une comparaison sans nul doute fructueuse entre deux campagnes électorales majeures, l'une, en 1986, préludant la défaite de la gauche et ouvrant une période de cohabitation 27

institutionnelle, l'autre annonçant la réélection de F. MITTERRAND, mais il s'expose à deux objections : d'une part, c'est considérer que les controverses n'ont pas évolué de manière significative (et que l'on peut reprendre des catégories élaborées dans un contexte sensiblement différent) et surtout, qu'aucune nouvelle controverse importante n'est apparue de 1986 à 1988. C'est amoindrir ainsi sensiblement l'intérêt d'une comparaison possible, la vider de son sens avant même de la mettre en oeuvre. - d'autre part, c'est ignorer les caractéristiques propres à l'émission que nous étudions, et qui n'est pas sans influence tant sur la définition que sur la sélection des enjeux. Nous avons donc décidé, après une première analyse du corpus, d'élaborer des catégories ad hoc en tâchant, autant que faire se peut, de déterminer des classes dont le contenu pourrait être comparable à celles existant déjà. Il nous a semblé nécessaire de ne pas multiplier à l'excès les catégories, arbitrant entre notre désir de précision ne pas définir d'enjeux trop vagues dont la signification serait faible ou nulle - et le risque d'élaborer une codification si fine que son pouvoir de classification s'en trouve trop restreint. Le concept d'enjeu ou plutôt de controverse implique d'ailleurs que des positions différentes sur un problème identique (encore fallait-il s'assurer de l'identité du problème) puissent être rangées dans une même catégorie. De ce même concept, il découle, en outre, que la classification élaborée ne peut être que le reflet du rapport de force existant entre les différents protagonistes du champ politique, auxquels il faut sans doute joindre les journalistes. Il est ainsi probable que les forces dominant le champ politique, mieux représentées à l'émission l'HEURE DE VERITE, voient aussi leurs thèmes de prédilection mieux servis par les catégories par le seul fait de leur importance quantitative et par leur capacité, propre à leur position dominante -, à imposer au reste du champ politique les priorités les plus porteuses pour leur camp. L'adéquation promise par le sens commun entre les catégories et les enjeux n'est pas "naturelle", mais bien l'objet d'une construction. Il en est de l'enjeu comme de la chose en soi selon Kant, celle-ci en effet ne se manifeste à nous que sous forme de phénomène et n'est connue qu'au travers des catégories (16). Or, si les catégories kantiennes constituent les formes a priori de l'entendement, nos catégories sont le fruit de l'histoire et en connaissent les contingences. La liste ci-après recense les quinze catégories retenues; afin d'avoir une idée plus exacte de leur contenu, on a précisé, à chaque fois que cela a été possible, des sous-classifications. Celles-ci n'ont pas fait l'objet d'une quantification et n'ont d'autre raison d'être que de

-

\

-

-

28

mettre en lumière les règles de codification. Chacune de ces catégories est exclusive l'une de l'autre.
AUDIOVISUEL - rôle de la CNCL

-publicité
- création française - chaînes privées et publiques

AFFAIRES
Carrefour du développementlChallier - Rainbow-Warrior - fausses factures/financement des partis - Luchaire ECONOMIE pouvoir d'achat -budget secteur public/privé - crise économiquelboursière - aide à l'agriculture - commerce extérieur

-

-

-

EMPLOI traitement social - traitement économique - niveau du chômage

-

EUROPE - marché unique 1992 institutions politiques -S.M.E. - Europe sociale

-

- quotas
- relation avec l'Allemagne

EQUIPEMENT - logement - infrastructure routière/ferroviaire
FISCALITE impôt sur les grandes fortunes impôt sur le revenu - charges des entreprises

-

-

29

-TVA FORMATION - financement/revenu des enseignants - réforme universitaire - échec scolaire/marché de l'emploi - recherche IMMIGRATION niveau de l'immigration - racisme Front National - droit de vote code de la nationalité

-

INTERNATIONAL - rapports EST/OUEST - défense - Moyen-Orient - Afrique du Sud - rapports NORD/SUD INSTITUTIONS - cohabitation/pouvoirs du Président - référendum - durée du mandat présidentiel SECURITE - terrorisme/otages - délinquance rôle de la police peine de mort

-

SOCIAL protection sociale - revenu minimum - rôle des syndicatsllois Auroux

-avortement
-place

SOCIETE santé publique (tabac/alcool) place des femmes dans la société
des handicapés dans la société

30

Un pour Un
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