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L'émergence d'initiatives africaines

De
356 pages
Cet ouvrage reprend les interventions de trois colloques : Y a-t-il une politique africaine de la France ?, La politique africaine de la France : quelles perspectives ? et Moyens, initiatives, inventions pour la renaissance de l'Afrique ? Un ouvrage collectif qui pose de manière concrète un nouveau modèle alternatif de compréhension du monde et d'action.
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L'émergence d'initiatives africaines

Théologie et vie politique de la terre Collection dirigée par Dominique KOUNKOU
Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les sociologues des religions, les philosophes. Tout, tout était tenté pour réconcilier l'homme d'avec son Dieu, l'homme d'avec l'homme, l'homme d'avec l'Homme, l'homme d'avec sa responsabilité de continuer à faire vivre en harmonie la création. Tant et si bien qu'on est arrivé à projeter la construction de la civilisation de l'universel Puis il y a eu cette sorte d'émancipation de la politique vite supplantée par le commerce dans un monde en globalisation. Et l'homme 7... Et son Dieu 7... Et sa pensée 7... Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la toutepuissance du commerce. Comment réintroduire l'homme au cœur de cette avancée évolutionnaire du monde afin que sa théologie et sa volonté politique influent sur la vie de la terre 7 Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette collection. Déjà parus Le BERRE Patrick, Objectif bien-être@, 2009. MARTIN-LAGARDETTE Jean-Luc, Les Droits de l'âme. Pour une reconnaissance politique de la transcendance, 2008. KOUNKOU Dominique, Un bilan de la liberté religieuse en France, 2008. DESPLAN Fabrice et Régis DERICQUEBOURG (dir.), Ces protestants que l'on dit adventistes, 2008. Nahed Mahmoud METW ALL Y, Une égyptienne musulmane convertie au christianisme, 2008. ZAKI Magdi Sami, Dhimmitude ou l'oppression des chrétiens d'Égypte,2008. KOUNKOU Dominique, Pour une renaissance de la tontine, 2008. DELECRAZ Guy, Etincelles de foi, flammes de joie, 2008. SŒUR MYRIAM, Sable et or. Poèmes, 2007. LE BERRE Patrick, Le fil de la vie, 2006. ANTHONY Dick - INTROVIGNE Massimo, Le lavage de cerveau: mythe ou réalité ?, 2006.

Dominique Kounkou

L'émergence d'initiatives africaines

L'Harmattan

(Q L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2009 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08619-7 EAN : 9782296086197

DEDICACES
Aux générations futures...

Cet ouvrage est dédié à toutes celles et tous ceux qui ont vraiment envie de participer avec amour, dynamisme et
engagement à l'émergence d'un monde nouveau en Afiique.

Cet ouvrage est tout particulièrement nous interpelle en nous demandant pour leur avenir.

dédié à cette jeunesse qui ce que nous avons préparé

Cette synthèse de trois colloques pose des bases, s'appuie sur du concret et ouvre des perspectives.

Je formule donc le vœu que les bases du passé des expériences traversées, appuyons, les marques ouvrent du présent sur lesquelles nous nous plus

à des lendemains

plus harmonieux,

joyeux et plus aimants.

Dominique Kounkou

PREFACE Patrick Le Berre

POUR UNE RENAISSANCE AFRICAINE
Puisque mes frères occidentaux en charge de la coopération avec l'Afrique ne font pas leur devoir de conscience, je vais le faire ici à leur place. Je remercie le P.A.S.T.E.U.R * Dominique Kounkou de me permettre d'introduire cet ouvrage si essentiel pour poser les bases d'une renaissance profonde de l'Afrique. Je suis né Français. Mais la France n'est pas un territoire autonome isolé du reste du monde. Donc, en rester là isole et limite plus qu'il ne réunit et n'ouvre. Je suis citoyen du monde, étant concerné par ce qui se passe ailleurs. Le monde dans son ensemble constitue bien une entité complète et autonome pour tous les règnes du vivant. D'ailleurs, actuellement nous sommes de plus en plus interconnectés entre les hommes par la réalité d'une proximité de communication, par le métissage, et par l'interaction incessante des cultes et des cultures dans I"histoire des peuples. Le berceau historique culturel et cultuel de la civilisation occidentale actuelle est né en Afrique, puis est parvenu en Grèce par l'Egypte ancienne et par les peuples du Moyen-Orient. L'enseignement de nos aînés a ensuite fait le tour de la Méditerranée. Il a évolué au cours du temps et donné notre mode de civilisation. Seulement, de siècle en siècle il a perdu l'essence initiatique transmise par l'oralité, et s'est transformé en un mode écrit que le pouvoir du savoir a travesti, que le pouvoir de r argent a défiguré, et que le pouvoir de la force a fini par rendre décadent. Voilà où nous en sommes aujourd'hui face à I"Afrique qui nous a tant donné. Nous maintenons les Africains en esclavage par ces trois formes de pouvoir, même si l'esclavage n'est pas une spécificité africaine, mais plutôt une conséquence de certains aspects négatifs de la nature humaine. Il est temps de nous regarder enfin dans le miroir, nous les hommes blancs, et particulièrement nous les français. Et je ne pointe pas tant les bourreaux qui pourraient être jugés responsables de cet état d.esclavage que surtout les victimes de cet état de fait, ce qui est rarement évoqué. Les victimes n'ont pas toujours le courage de faire

9

ce qui est nécessaire pour que cela change, et préfèrent accepter de rester sous domination. C'est une loi de la nature humaine dont vous trouverez la démonstration dans cet ouvrage. La politique africaine issue de la génération de mes parents et de celle de mes grands parents s'avère être un désastre. J'aime et je respecte ma lignée parentale pour ce qu'elle m'a enseigné. Mais aujourd'hui je décide de ne plus porter l'héritage de nos aînés, et de ne plus suivre ses traces, en espérant que d'autres frères et sœurs en fassent autant. Je demande publiquement pardon à mes frères d'Afrique pour ce que nous leur faisons encore subir aujourd'hui. Je fais appel à leur compassion, malgré l'infini degré de leur souffrance. A l'heure actueJle, il y a tant de faits qui démontrent la responsabilité de mes frères dans leurs agissements, qu'il n'y a plus aucune ambiguïté. Les domaines où la France excelle sur un plan technologique sont justement ceux de cette hégémonie: l'eau, l'agroalimentaire, la santé, le nucléaire, le pétrole, les minerais et les ressources naturelles. Une hégémonie qui a pour point commun la thématique de l'énergie nécessaire à l'homme pour vivre en harmonie. Mais quand cette harmonie se fait au dépends de ses frères ou de ses proches voisins, elle ne peut mériter le nom de bien-être durable, même si certains la font passer pour du développement durable. Alors, allons courageusement vers le renversement de la tendance actuelle. Et écoutons la voix de nos spécialistes ou de nos sages de l'Afrique nous en parler. Vous trouverez ici dans les actes de ces colloques sur l'Afrique de J'Ouest et l'Afrique centrale, le bilan de trois conférences-débats, ô combien d'actualité aujourd'hui. Vous trouverez dans plus de 32 interventions de 29 intervenants une partie de la réponse aux intelTogations que vous pouvez peut être encore vous poser sur la nature même de ces faits rapportés et qui s'avèrent être des ignominies. Beaucoup d'autres faits, qui n'ont pas été cités au cours de ces journées, sont pourtant connus. Peu importe, du moment que vous en comprenez le mécanisme, et que vous entendez cela avec votre cœur et non votre tête. Car au final il vous sera demandé d'aimer tous les êtres quels qu'ils soient, et quoi qu'ils aient pu faire. J'aime mes frères et sœurs qui ont généré cet état de fait en Afrique. Je les aime profondément malgré leurs actions déviantes enseignantes 10

ou leurs inactions tout autant révélatrices de leur inconscience, sans pour autant aimer ce qu'ils ont fait. Je formule seulement le souhait qu'ils trouvent la paix de l'âme. Le premier colloque s'est interrogé sur j'existence ou non d'une politique africaine de la France. Le second colloque a cherché quelles pouvaient être les perspectives, au delà de l'analyse fortement dégradée d'une situation. Le troisième colloque a posé les bases d'une renaissance africaine tournée vers le bien-être durable. Mais que de souffrances vous constaterez dans ces exposés! Que de souffrances évoquées par ces éminents experts d'un peu tous les domaines de la société civile, experts qui se sont succédés pour nous brosser le tableau de ce désastre. Une souffrance dans le contenu des messages autant que dans sa forme. La souffrance de mes amis africains est perceptible, visible et incontournable. N'allons pas plus loin. Ayons l"attention juste qui consiste à les aider à s'en délivrer, car l'expérience montre que personne ne peut réellement s'en sortir seul, surtout si la victime est au bord du gouffre en situation de survie extrême. Nous ne construirons aucun monde en paix sans cette première étape. Écouter la souffrance de l'autre enseigne autant celui qui écoute, qu'elle libère celui qui en est emprisonné. Et quand elle se libère, quel miracle de constater qu'elle contient l'énergie, une force de création nouvelle, r espérance et la joie de celui qui est enfin reconnu dans son existence. Car il est simplement là le problème de nos frères africains: demander d'exister, avec leurs propres modes de vie, leurs propres racines, leur propre foi, afin de goûter au bonheur d'une vie joyeuse et aimante. Quant à nous, les hommes, écoutons particulièrement ces femmes et ces enfants d'Afrique. Arrêtons notre course folle du pouvoir l'espace d'un instant, pour nous demander ce qu'est réellement la vie. Nous sommes à l"heure où notre monde dit « civilisé », menacé de tous les maux, peut succomber en une fraction de seconde, que ce soit par notre fureur destructrice, ou que ce soit par un sursaut de Mère nature. La femme qui enfante sait ce que veut dire la vie. L'enfànt qui naît, sait ce que veuknt dire vie, bonheur et joie.

1I

Je formule le vœu que nos femmes et nos enfants d'Afrique deviennent les moteurs de cette renaissance. Cédons leur la place. Cette renaissance aura aussi ses corollaires. Celui de rectifier nos modes de vie décadents d'occidentaux assoiffés de superflu, d'un toujours plus matériel qui témoigne d'un toujours moins spirituel. Elle est là la question de fond sous-tendue par ce message politique: sommes-nous simplement des créatures ballottées par les jeux du «libre échange» économique, ou sommes nous Créateurs multiples avec une dimension spirituelle Une? Osons sortir du mode « requin» face à la « carpe », du bourreau face à la victime, fusse t-elle une « carpe éclairée ». Passer à une économie du bien-être durable suppose la participation active des citoyens du monde, des citoyens trop longtemps victimes et surtout trop longtemps endormis. La source de créativité future exploitable n'est pas chez les bourreaux, mais chez les victimes. Aux victimes de ne plus accepter de prendre la peur palpable des bourreaux. Aux victimes de ne plus être sous contrôle des bourreaux, et d'accepter leur vision étroite du monde. C'est la force du boycott qui en sortira vainqueur, avec l'arrêt des accords de coopération actuels, et une indemnisation partielle intelligente pour les fautes perpétrées au cours de l'Histoire. Aux victimes d'avoir le courage de chercher à sortir de leurs souffrances par une nécessaire introspection qui demandera bien sûr l'aide d'un autre. C'est la force de l'amour qui en sortira vainqueur, avec le respect de la vie sous toutes ses formes, le développement des besoins fondamentaux des Africains pour leur autonomie, et la création de cercles de sagesse. À partir de là, renaissance véritable il y aura. Le développement des grands projets d'invention des scientifiques et des chercheurs africains pourra voir le jour. Celui de réseaux de communication cultivant les valeurs positives et les initiatives africaines sera aussi possible. Celui d'une fondation africaine pour l'émergence de projets novateurs se mettra en place. Et celui de nouveaux modes de gouvernance intrapays et externes aux pays sera au final réalisé. Bâtir une autre norme d'humanité est possible et urgent. La seule inconnue sur l'ancien monde et son fonctionnement obsolète est le moment de sa fin, celui où les êtres vont, collectivement et non plus individuellement, prendre de plein fouet le « mur de la nécessité» et 12

s'acheminer vers un éveil à l'amour. Bâtir cette autre norme d'humanité dépend, non de ceux qui nous dirigent, et qui en ignorent tout, mais de ceux qui un jour ont accepté d'être dépendants. Ceux-là ont sacrifié leur propre flamme de vie de Créateur libre, à celle d'une minorité de pouvoir agitant le chiffon de la peur pour qu'ils restent des créatures soumises. Amis occidentaux, réveillez-vous, que vous soyez bourreaux ou victimes, car sinon les lendemains risquent d'être amers. Amis africains, éveillez-vous et montrez la voie à l'humanité. Votre destin et le nôtre sont entre vos mains, et non dans celles qu'on vous a fait croire jusque là. C'est vers vous que vont mes plus grands encouragements. Bien au delà des visages et des mots Par le cœur aimant.

* Dominique Kounkou est P.A.S. T.E. U.R : Pasteur, président du Conseil des communautés chrétiennes d'expression africaine en Europe, Avocat au Barreau de Paris (2007) spécialisé en matière de droit bancaire, et dans le domaine des discriminations religieuses ou ethniques Sociologue des religions à Paris 4 Sorbonne, titulaire du diplôme de l'Ecole des hautes études en sciences religieuses, Théologien, DEA de théologie (J 985) à la faculté libre de théologie évangélique de Paris, Ecrivain, auteur de 7 ouvrages chez l'Harmattan, Universitaire, Dr. en droit international public et sciences politiques de Paris 10 Nanterre, thèse de décembre 2005 sur La question de la zone franc. publiée sous le titre « Monnaie africaine, la question de la zone franc en Afrique centrale» en avril 2008, Éditions l'Harmattan, expérience professionnelle à la Banque des états de l'A frique centrale Responsable de la collection « Théologie et vie politique de la Terre» chez l'Harmattan.

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ACTES DES TROIS COLLOQUES SUR L'AFRIQUE DE L'OUEST ET L'AFRIQUE CENTRALE

PREMIER COLLOQUE
y A T-IL UNE POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE? 25 juin 2005, Forum du Lucernaire 53 rue Notre Dame des Champs 75006 Paris organisé par Le Conseil des communautés chrétiennes d'expression africaine en Europe, la Fédération des travailleurs africains en France (FET AF), les Editions l' Harmattan, la revue Recherches africaines

DEUXIEME COLLOQUE
LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE: QUELLES PERSPECTIVES? 17 Septembre 2005, Forum du Lucernaire 53 rue Notre Dame des Champs 75 006 Paris organisé par le Conseil des communautés chrétiennes d'expression africaine en Europe, la Fédération des travailleurs africains en France (FET AF), les Editions l'Harmattan, la revue Recherches africaines, la Coordination de la résistance de l'opposition congolaise extérieure, le Forum pour l'espérance en Côte d'Ivoire au XXlèmesiècle (FORESCI21)

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TROISIEME COLLOQUE
MOYENS, INITIATIVES, INVENTIONS POUR LA RENAISSANCE DE L'AFRIQUE? 7 et 8 Juillet 2006, Forum du Lucemaire 53 rue Notre Dame des Champs 75 006 Paris organisé par le Conseil des communautés chrétiennes d'expression africaine en Europe, le Comité Europe Afrique, la Fédération des travailleurs africains en France (FETAF), les Editions l'Harmattan, la revue Recherches africaines, la Coordination de la résistance de l'opposition congolaise extérieure, le Forum pour l'espérance en Côte d'Ivoire au XXIème siècle (FORESCI 21)

16

PREMIER

COLLOO11E

y A T-IL UNE POLITIQUE

AFRICAINE

DE LA FRANCE?

Une culture de paix
Marie Laure Croiziers de Lacvivier Présidente de « Fenêtre sur... »

Pouvons-nous l'art ?

reconstruire

le monde avec les mille morceaux

de

Saurons-nous transmuer les désastres de l'Histoire en victoires de la culture? Le troisième millénaire s'annonce comme un majestueux confluent de fleuves jusqu'alors singuliers, qui vont enfin mélanger leurs sources multi millénaires. Vaille que vaille, les prochaines générations s'abreuveront à ces eaux mères pour leur bénéfice mutuel. Peut-on encore appartenir au viHage global, sans cesser d'appartenir au village Jocal? Peut-on encore cultiver ses racines tout en s'universalisant? Que chaque être, chaque sexe, chaque peuple, d'Afrique ou d'ailleurs, diffère dans sa différence, tout en pensant et voulant aussi que toutes choses conspirent dans une sympathie universelle, une communauté de destins, c'est une tâche nouvelle et difficile. La crise que traversent les pays du Sud, particulièrement ceux d'Afrique, et ils ne sont plus les seuls, montre la vulnérabilité de nos systèmes économiques et politiques, l'inadaptation des modèles de développement imposés sans tenir compte des réalités culturelles. Mais cette crise nous révèle aussi quelque chose qui a gardé tout son éclat, quelque chose qui au milieu de nos infortunes est resté solidement debout. Cest notre héritage culturel, ce que nous avons créé avec le plus de joie, le plus de gravité, en prenant les plus grands risques. La crise qui nous a appauvris, nous a également remis Je trésor de nos cultures entre les mains. Une redécouverte de nos valeurs peut nous donner la vision nécessaire des points de convergence entre 19

la culture, l'économie et la politique. C'est la mission du siècle à venir; la recherche d'une continuité culturelle qui puisse éclairer et transcender la désunion économique et la fragmentation politique. Le fait artistique célèbre un pacte avec les éléments. L'artiste nous relie avec l' harmonie dont nous avons perdu le sens et le secret. L'offrande artistique représente encore un rite grandiose d'assemblage et de conciliation vital pour notre présence sur Terre. Pouvons-nous l'art ? reconstruire le monde avec les mille morceaux de

La pensée des peuples non-occidentalisés ne contraint pas par des concepts la diversité de ce qui est, ne soumet pas à la bigarrure des choses à des catégories, n' enferme pas les précaires distinctions dans des définitions. Aussi radicale, la création artistique s'adresse simultanément au corps, à l'esprit, au caractère. Le savoir affectif des artistes manifeste la certitude de la beauté radieuse de la vie. Il serait beau que la science, empruntant des voies nouvelles, pût nous convaincre par ses principes et ses méthodes - les seuls auxquels nous acceptions de prêter l'oreille aujourd'hui - que ces croyances primitives, ou tenues pour telles, recouvreraient de grandes vérités. Le savoir affectif des artistes accueille la science dans la ronde des cultures pour sauver un monde asservi à nos besoins disproportionnés, que nous n'avons pas craint de saccager d'un bout à l'autre de la planète, une entreprise désastreuse qui arrive maintenant à son terme. Pouvons-nous l'art? reconstruire le monde avec les mille morceaux de

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Existe-t-iI une politique africaine de la France sur l'université, en particulier au Congo-Brazzaville?
Aimé Baloki, Doctorant en Droit public, Université Paris X- Nanterre À l'heure où l'on observe un durcissement des formalités administratives pour accéder à l'enseignement supérieur en France, une dégradation sans cesse des conditions d'accueil des étudiants étrangers, leur taux d'échec considérable, la question de l'existence d'une politique africaine de la France sur l'université en Afrique en général et, au Congo-Brazzaville en particulier, revêt une importance particulière. En effet, en matière d'enseignement supérieur, l'histoire de la France est marquée par une politique en direction des pays africains, héritée de la colonisation. Cela se traduit non seulement par l'aide multiforme accordée aux pays africains pour favoriser l'enseignement supérieur et

la recherche, mais aussi par l'accueil des étudiants étrangers J.

Un double objectif est visé à travers cette politique: d'une part, former des élites étrangères dans des domaines aussi variés que possible et, d'autre part, trouver parmi ces élites des « ambassadeurs» susceptibles de contribuer au rayonnement, à l'image de la France dans le monde. Cependant, depuis quelques années, au regard des mutations observées à travers le monde en matière d'enseignement, cette politique nous apparaît être inadaptée. Et si la question de l'existence d'une politique africaine de la France sur l'université se situe au aujourd'hui au cœur des débats, ce n'est pas parce qu'il y aurait une absence totale de politique dans ce domaine, mais parce qu'on y observe des incohérences et des carences, et que l'influence intellectuelle de la France dans le monde est actuellement incertaine.
Actuellement, la France compte 240 000 étudiants étrangers dont 50% proviennent d'Afrique. 21
I

Certes, notre travail entend se limiter au cas du Congo-Brazzaville, mais il serait difficile de ne pas faire des rapprochements avec d'autres pays. Car les problèmes soulevés par cette question concernent aussi les autres pays africains. Il semble donc important de faire ressortir les spécificités congolaises en dressant des comparaisons avec la situation que connaissent d'autres étudiants africains. Bien qu'aucun texte à caractère conventionnel concernant le Congo et la France n'ait été référencé dans cette étude, les éléments de nature à alimenter un vrai débat culturel, social voire politique n'ont pas manqué. Ce travail consistera dans un premier temps à identifier les incohérences et les carences de la France en matière d'enseignement supérieur avant d'envisager des tentatives de solutions à ce problème.

I -Les incohérences et les carences de la France dans sa politique africaine de l'université Étudier les incohérences et les carences de la France dans sa politique africaine sur l'université, c'est analyser leur situation sur les plans administratif et social. En amont comme en aval, les conditions administratives auxquelles sont soumis les étudiants congolais sont devenues plus drastiques qu'elles ne l'ont été par le passé. Au Congo-Brazzaville, la première et unique université publique a été créée en 1972. Mais, il ne faut pas croire que les premiers étudiants ont été formés après cette date. Déjà, dans la première décennie qui a suivi les indépendances, deux pays ont largement contribué à la formation des étudiants congolais: la France et l'ex-URSS. La poursuite des études en France était certes subordonnée à l'obtention d'un visa2. mais les formalités administratives relatives relevaient de f' initiative des autorités congolaises. Il est tout à fait intéressant de noter que jusque dans la
~

v. l'article 12 de l'ordonnance du 2 novembre 1945 modifiée et les articles 7-7 et 8

du décret du 30 juin 1946.

22

décennie 80, l'Etat congolais assumait véritablement son rôle dans ce domaine. Depuis que le Congo-Brazzaville s'est désengagé dans les formalités administratives inhérentes à l'obtention des visas de ses étudiants, ces derniers sont donc appelés à affronter individuellement l'administration française. En effet, selon les dispositions du décret na 99-352 du 5 mai 1999, J'étudiant étranger désirant poursuivre des études en France doit justifier de «moyens suffisants », soit un niveau de ressources correspondant à 70% de l'allocation mensuelle de base versée aux boursiers français. En clair, l'étudiant congolais doit disposer de 426 ë par mois. Mais, au regard de la situation économique actuelle du Congo, cette condition rend de plus en plus difficile Ja poursuite des études supérieures en France. Toutefois, quand cette condition est réunie, l'étudiant congolais est soumis à d'autres obstacles. En fait, la procédure de pré inscription en premier cycle à partir du pays d'origine est, comme il résulte des textes, destinée à permettre une répartition équitable des étudiants étrangers entre les différentes universités et d'éviter notamment la saturation des universités. Cependant, dans la pratique, elle est utilisée par les autorités consulaires françaises comme un moyen pour limiter le nombre des étudiants étrangers désireux de poursuivre leurs études en France. Parfois, celles-ci arguent que la formation demandée existe déjà dans le pays d'origine. En outre, n'est-il pas nécessaire de rappeler que la délivrance d'un visa est soumise à la compétence discrétionnaire des autorités consulaires françaises? Comme il est formellement mentionné sur les formulaires délivrés par les autorités consulaires françaises aux étudiants étrangers avant leur arrivée en France, la constitution d'un dossier complet n'entraîne pas nécessairement la délivrance d'un visa. Ainsi, de nombreux étudiants congolais disposant d'une pré inscription se voient refuser un visa. En résumé, il y a autant de formules utilisées pour limiter r octroi des visas.

3

Il convient de noter que ce montant est fixé annuellement par arrêté du ministre de
nationale.

J'Education

23

En aval, les mêmes considérations prévalent. La situation des étudiants étrangers est régie par des textes disparates et souvent très évolutifs. Ces textes, contradictoires, font l'objet d'interprétations différentes selon qu'on se trouve dans une préfecture ou dans une autre. En fait, une fois admis sur le territoire français, ceux-ci doivent faire face à des démarches administratives très décourageantes, démarches que nous qualifions piteusement de chausse-trappes. Quelques illustrations suffisent pour rendre compte de cette absence de symétrie dans la réglementation régissant le séjour des étudiants étrangers en France. Par exemple, pour obtenir un titre de séjour, ils doivent être affiliés à la sécurité sociale et présenter une inscription dans un établissement, alors qu'on ne peut être affilié à la sécurité sociale que si l'on est déjà titulaire d'un titre de séjour. Certaines universités, sur injonctions ministérielles, n'acceptent d'inscrire les étudiants étrangers que sur présentation d'un titre de séjour. D'autres universités procèdent quand-même à l'inscription, mais ne délivrent la carte d'étudiant que sur présentation du titre de séjour. L'objectif visé étant de faire que les étudiants qui n'obtiennent pas de titre de séjour ne puissent posséder leur carte d'étudiant, et donc soient privés des droits qui sont attachés. Au niveau des préfectures, la délivrance d'un titre de séjour est subordonnée à l'ouverture d'un compte bancaire. Selon la réglementation bancaire actuelle en France, les étrangers ne peuvent se voir ouvrir un compte bancaire que lorsqu'ils sont titulaires d'un titre ou d'une carte de séjour. Or, cette prescription légale est généralement utilisée à tort par les banques comme prétexte pour écarter du circuit bancaire les étudiants étrangers titulaires d'un récépissé. En conséquence, ne disposant pas de compte bancaire, ils se trouvent privés de titre de séjour. La période allant d'octobre à décembre est devenue un moment de grande anxiété pour les étudiants étrangers. C'est à cette période de l'année que se renouvellent généralement les titres de séjour. Ceux-ci ne savent toujours pas s'ils en obtiendront le renouvellement. Toutes ces contrariétés font privés de titre de séjour, simplement leurs études avec d'engager des mouvements que de nombreux étudiants africains à défaut d'abandonner purement et la précarité que cela implique, décident de protestation contre des autorités 24

universitaires. Les événements qui ont secoué les universités Paris VIII et Paris X en 2002, sont révélateurs à ce sujet4. Socialement, il faut avouer que là aussi, les conditions de logement sont misérables. En ce qui concerne les étudiants congolais, cette situation s'est davantage dégradée avec la vente de la MECs par les autorités congolaises. Il existe certes un organisme, le CROUS, destiné à assurer le logement des étudiants. Mais jusqu'en 2003, les étudiants congolais, aux termes d'une convention entre la France et le Congo, devraient constituer un dossier contingent dont l'aval de l'OGES6 était requis en fonction des places disponibles. Soulignons en passant que le système de quotas réduisait les chances d'obtenir un logement en résidence universitaire. Ainsi, et en l'absence d'une politique de logement étudiant en France, ceux-ci sont logés par leurs familles. Parfois, ils doivent partager une chambre avec deux ou trois amis qui ne sont pas forcément étudiants. Ceci étant, la poursuite des études devient de plus en plus problématique, surtout quand on cohabite avec un environnement hostile aux études. À cela il faut ajouter l'irrégularité progressive observée mais aussi vécue dans le paiement de la bourse. Nul ne peut contester Je rôle, on ne peut plus important, de la bourse dans la poursuite des études supérieures. En effet, dans les années 1960, 1970 et 1980, la bourse était, de façon quasi systématique, attribuée à tout étudiant congolais inscrit à l'Université (au Congo comme à l'étranger) dès la première année. Cette réalité ne s'est pas démentie jusqu'en 1992 (le taux des étudiants boursiers variait entre 90 et 95 %f. En plus, les étudiants congolais avaient la facilité de bénéficier de la bourse d'études de
4

Des étudiants sans papiers avaient assiégé les locaux universitaires à l'effet

d'obtenir la régularisation de leur situation. Cette occupation a débouché sur un affrontement entre les étudiants et les autorités universitaires. Il a fallu une intervention manu militari des forces de l'ordre pour évaluer les locaux occupés. 5 Maison des étudiants congolais. 6 Office de gestion des étudiants et stagiaires congolais.
7

en République du Congo », Colloque international, du 9 ] 9 mars 2004, Ouagadougou, Burkina Faso. 25

v. les travaux de M. Massoumou Orner, « Les freins à l'enseignement supérieur

l'Etat français. Ce qui justifie que la quasi totalité de ces étudiants ont pu réussir leurs études. Cependant, depuis 1995, la loi Martial8, du nom du ministre de l'Enseignement supérieur de l'époque, est venue restreindre les conditions d'obtention de la bourse. L'octroi de celle-ci est soumis à deux conditions cumulatives: l'âge et le succès. Ce texte s'applique indifféremment aux étudiants congolais qui étudient au Congo ou à l'étranger. En fait, aux termes de l'article 31 de cette loi, « L'aide scolaire est consentie par l'Etat à travers la bourse et les œuvres scolaires et universitaires sur la base de l'âge dont la limite supérieure est fixée à vingt-quatre ans pour les études de premier cycle, vingt-sept ans de deuxième cycle et trente ans pour celles de troisième cycle )). En ce qui concerne la condition de succès, il convient de souligner que les étudiants de la première année du 1ercycle n'ont plus droit à la bourse. Ils doivent donc, pour prétendre accéder à cette aide, réaliser un succès. Par contre, les étudiants de première du premier cycle qui accèdent à l'université par voie de concours sont normalement boursiers, mais ils doivent attendre une année pour être payés. Ce texte s'applique indifféremment aux étudiants congolais qui étudient au Congo et à l'étranger. Ce qui fait que les étudiants congolais - cela est aussi vrai pour les autres étudiants étrangers- sont obligés de travaiIler9 pour avoir de quoi payer leurs loyers, financer leurs études. La conséquence de cette situation est que le travail scolaire est rendu difficile, voire relégué au second plan. Et les résultats escomptés ne sont toujours pas au rendez-

8 Loi n° 24-95 du 17 novembre 1995. 9 Le travail des étudiants étrangers est subordonné à l'obtention d'une autorisation provisoire de travail. Celle-ci ne constitue pas un droit, elle peut de ce fait être refusée si la situation de l'emploi dans la profession et dans la zone géographique où elle doit être exercée y fait obstacle. Jusqu'en 2003, les étudiants gabonais et togolais travaillaient sans cette autorisation. Mais depuis, ils sont alignés sur le même régime que les autres étudiants. V. La circulaire DPMI DM 2-3 n° 98-420 du 9 juillet 1998 relative à la délivrance des autorisations provisoires de travail aux étudiants étrangers. 26

vous. Au final c'est l'écheclO. II existe certes des bourses d'enseignement supérieur, accordées par la France sur critères sociaux, mais celles-ci sont par principe destinées aux étudiants de nationalité française. Ce n'est donc que par exception au principe, et suivant certaines conditionsll, que les étudiants étrangers peuvent bénéficier de cette aide. Faute d'avoir des informations chiffrées sur ce point, on peut donc se demander s'il existe encore des étudiants congolais boursiers du gouvernement français. Un nouveau dispositif d'aides aux étudiants étrangers a été récemment mis en place par le ministère des affaires étrangères français. II a pour but de promouvoir l'enseignement supérieur et la recherche, (bourse Eiffel 2005). Malheureusement celui-ci ne peut pas bénéficier aux étudiants du Congo-Brazzaville, car il est destiné aux pays émergents. En tant que pays pétrolier (jusqu'à une période récente, le CongoBrazzaville était le 3ème producteur de pétrole en Afrique subsaharienne derrière le Nigeria et l'Angola) et au regard des crises sociopolitiques qui ont ravagé ce pays avec leur cortège de conséquences (l'année blanche de 1995, d'interminables grèves des étudiants, la vétusté et la dégradation des structures universitaires et de recherche, la pléthore des effectifs dans les amphis, l'absence de bibliothèques et de centres de documentation modernes, le corps enseignant vieillissant), une attention particulière devait être accordée à l'enseignement supérieur au Congo-BrazzaviJIe. Hélas, l'enseignement ne semble pas être considéré comme un axe prioritaire. Dans cette logique, un phénomène paradoxal mérite d'être relevé. En fait, au lendemain de la guerre civile de 1997, alors même que le Congo-BrazzaviJIe était sous embargo onusien dans le domaine de l'armement, la France lui a accordé de l'aide militaire. Nous pensons que cette aide aurait pu être apportée à l'enseignement supérieur
10Selon les résultats du Rapport Reiffers, la différence du taux d'échec entre les étudiants français et étrangers pour l'année 2003-2004 est de l'ordre de 40%, V. Le Monde du 29 janvier 2005. IJ Sur les modalités de cette bourse. voir la Circulaire n° 2002-042 du 20 février 2002. 27

devenu exsangue. Il nous semble donc que l'enseignement supérieur n'a pas été considéré comme un axe prioritaire, productif. Pourtant, la « matière grise doit être conservée », comme le soulignait le Pro KiZerbo ; « L'éducation est le premier besoin du peuple après le pain », pour paraphraser Danton. L'absence de politique africaine de la France sur l'université au Congo-Brazzaville n'est plus une réalité à démontrer, d'autant qu'elle est devenue trop patentel2. Plusieurs rapports publics rendus sur ce point sont concordants. Mais le plus frappant est doute celui rendu par M. Reiffers : « L'image de l'enseignement supérieur français, dans le monde, est
médiocre. Il n

y

a pas

de véritable

stratégie

dans le domaine

de

l'enseignement à l'image des Etats-Unis où l'enseignement est devenu une véritable industrie ».

supérieur

En fait, les Américains ont longtemps éprouvé un désintérêt dans les domaines scientifiques. Pour y faire face, les autorités américaines ont développé une politique consistant à attirer les étudiants étrangers. Elles les mettent dans des conditions optimales d'études, et donc les forment à leurs méthodes. Ce qui fait que l'enseignement supérieur aux USA est d'une efficacité remarquable et pourrait, de ce fait, être perçu comme une garantie pour le rayonnement des Etats-Unis dans le monde. Face au succès obtenu par les Etats-Unis dans ce domaine, les autorités françaises comptent réagir par une politique de sélection, de quotas à l'endroit des étudiants étrangers avant leur arrivée en France. En tout cas, ce qui ressort fort clairement du rapport précité: «L'Etat devrait faciliter la venue de ces étudiants prioritaires mais aussi décourager celle des autres par des instructions claires données aux postes diplomatiques, aux services préfectoraux et aux universités »13.

12 Selon le Rapport Reiffers, « de nombreux étudiants étrangers sont recrutés pour des raisons purement économiques: on pratique la politique de bourrage d'amphis d'étudiants étrangers afin d'obtenir plus de crédits ». puisque les subventions et les donations sont accordées aux universités en fonction du nombre d'étudiants ». 13 V. Rapport Reiffers, www.google.fr ; V.'aussi l'article de Luc Bronner, « La France doit-elle choisir ses étudiants étrangers» ? , Le Monde, 29 janvier 2005, p.8. 28

11- Les solutions envisageables « Aux grands maux les grands remèdes ». Ainsi, nous pensons qu'il faudrait que la France: -Rende plus cohérent le dispositif d'accueil des étudiants étrangers en renforçant la coopération entre les ministères chargés de l'enseignement supérieur et des affaires étrangères, notamment en matière d'attribution des bourses du gouvernement français; -Donne un rôle central aux universités dans la politique d'accueil en accroissant l'autonomie des universités dans ce domaine en leur confiant la gestion de bourses qui leur permette de mettre en œuvre une politique d'accueil plus efficace; -Encourage une meilleure coordination entre les préfectures et les universités afin de faciliter les démarches des étudiants étrangers; -Finance les politiques de logements adaptés aux conditions de séjour, -Crée des structures d'accueil destinées à écouter, à orienter les étudiants étrangers, car lorsqu'ils arrivent en France tout au moins la première année, ils sont complètement déboussolés, dépaysés. Ces structures aideraient à freiner les échecs universitaires. Mais, devant la ferveur des autorités françaises à limiter la venue des étudiants africains en France, les pays africains devraient développer un système d'échange entre les universités, en privilégiant par exemple la mobilité des étudiants et enseignants.

111- Conclusion En définitive, en matière d'enseignement supérieur, la France ne dispose pas d'une véritable politique, du moins d'une politique cohérente à l'endroit des pays africains. Les conditions d'entrée et de séjour des étudiants étrangers en France sont devenues très rigides. Pire encore, pendant que l'on planche sur les incohérences et les carences de la France dans ce domaine, les énergies se focalisent désormais sur la politique des quotas. 29

Dans ces conditions, comment doit-on comprendre l'idée que la France a besoin des étudiants africains pour marquer sa présence dans leurs pays? Sans vouloir grossir la réalité, nous pouvons nous permettre d'affirmer que la situation des étudiants congolais, et donc africains en France ressemble à celle que vivent les « sans-papiers ». Et sans rien cacher, cette situation génère dans le milieu estudiantin africain un vrai malaise dont les autorités françaises ne mesurent peutêtre pas encore les conséquences à long terme. Si on admet l'idée que ces étudiants sont les futurs dirigeants de leurs pays, la France devrait pouvoir changer sa politique à leur endroit.

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y a t-il une politique africaine de la France?
Pro Bonaventure Mbaya Ancien ministre du Congo-Brazzaville, Président de Convergence citoyenne
Cette question, de nombreuses personnes se la posent depuis un certain temps, surtout, à la lumière des crises politiques et socio humanitaires qui touchent et affectent l'Afrique en général, et le pré carré francophone en particulier. Cette question, on se la pose également dans l'hexagone, au niveau du citoyen lambda qui observe l'implication de l'Etat français dans les crises africaines, ou qui ne comprend pas la manière dont la France, ancienne puissance coloniale, gère les soubresauts, souvent tragiques et sanglants, qui agitent ses anciennes colonies. Cette question est lancinante au niveau de la classe politique française qui n'ose pas l'aborder froidement, tout comme elle perturbe la société civile française engagée. Enfin, cette question torture bien sûr, à plus d'un titre, les Africains à tous les niveaux de conscience de l'échelle sociale. Elle se pose à nous tous, aux plans éthique, historique, géopolitique et géostratégique. Une première esquisse de réponse révèle, dans tous les cas, qu'il y a toujours eu une politique africaine de la France. Tout dépend de quel côté l'on se situe et sous quel angle l'on décide d'examiner la question. Il y aura manifestement, et pour longtemps encore, une politique africaine de la France. Celle-ci est bonne ou mauvaise, adaptée ou inadaptée. Elle s'inscrit tout simplement dans la durée, du fait, semble t-il, des liens qui unissent historiquement la France au continent noir, la France avec, notamment, ses anciennes colonies qui constituent aujourd'hui son pré carré, et que d'aucuns ont convenu de désigner sous le vocable révélateur de la « Françafrique ». La France est, en effet, liée à l'Afrique en général, à ces anciennes colonies en particulier, par l'histoire, le destin, la culture et par la proximité géographique. Le fil d'Ariane de cette politique 31

africaine de la France se tisse et se déroule depuis l'aube de la colonisation du continent par l'Europe, lorsque la Conférence de Berlin a découpé l'Afrique en zones d'influence en 1885. II s'agit pour nous, de comprendre et d'expliquer les mécanismes qui ont généré ou qui continuent de motiver, voire de justifier une politique africaine de la France, objet de toutes nos préoccupations. C'est d'abord la faiblesse de l'Etat nation en Afrique francophone, et dans les sociétés pluriethniques au sud du Sahara, qui sert de terreau à cette politique africaine de la France. Mais ce sont aussi et surtout, les raisons profondes ayant conduit les puissances coloniales au partage inique à la Conférence de Berlin, qui justifient et pérennisent à ce jour, cette politique africaine de la France. Ce partage obéissait en effet, à une stratégie européenne en vue de la constitution de nouvelles zones d'influence politiques, économiques ou sociocultureIIes, en dehors de l'espace et du continent européen. Les Européens dévoilaient ainsi qu'ils avaient déjà une vision prospective des questions et des enjeux que ne manqueraient pas de soulever le développement industriel et l'avenir politique et économique du monde. La colonisation était donc loin d'être l'expression d'une simple curiosité, voire une lubie d'aventuriers européens allant à la découverte du monde. Ce n'était pas non plus un acte humanitaire ou humaniste, de la part de blancs aimant particulièrement les noirs, et les Africains en général, au point d'apporter, généreusement, la civilisation à ces pauvres peuplades sauvages, jusque là plongées dans les ténèbres de l'ignorance et de l'obscurantisme. Si pour les africains, la colonisation pouvait être perçue comme une simple parenthèse dans leur histoire collective, si l'on pouvait la considérer comme une intrusion accidentelle des blancs dans l'évolution naturelle et historique des peuples d'Afrique, pour les européens colonisateurs, la colonisation était une première étape vers la définition d'une nouvelle conception du monde, des enjeux, des échanges et des rapports de force à travers la planète. Pendant que les Africains imaginaient les indépendances comme un retour à la situation d'avant la colonisation et la possibilité pour les peuples de reprendre leur évolution natureIIe, la colonisation avait par 32

contre engagé l'Afrique dans un processus irréversible. Ce processus impliquait l'évangélisation et la scolarisation, en vue de créer, chez les Africains, des hommes nouveaux, avec des repères totalement différents, et établir de nouveaux rapports, plus forts et plus profonds, en jouant sur les sphères de la culture et de la psychologie des peuples colonisés. Même s'il a parfois été obtenu dans la douleur des luttes anti coloniales, l'octroi des indépendances qualifiées de factices, avait été minutieusement préparé par les puissances coloniales, avec la création rapide et réfléchie des élites africaines destinées à remplacer les colons. C'était la deuxième étape qui s'ouvrait avec l'avènement des indépendances; étape au cours de laquelle des autochtones indigènes « émancipés» allaient prendre progressivement en main les destinées des anciennes colonies. Ces destinées, sous le contrôle bienveillant des anciennes puissances coloniales, n'auraient plus rien à avoir avec les rêves des Africains pour un retour à la situation ex ante. Ces destinées seraient désormais placées sous la coupe réglée des anciennes puissances coloniales par le truchement d'une élite africaine au service des enjeux internationaux, tels que définis et fixés par les européens. Ainsi, même si les peuples africains avaient lutté pour leur indépendance, les indépendances octroyées ne correspondraient plus à celles auxquelles ils avaient aspiré. Les indépendances nouvelles avaient dissout les anciens royaumes et empires africains dans de nouveaux ensembles qui respecteraient désormais les découpages issus de la Conférence de Berlin. Les élites africaines de l'aube des indépendances, essentiellement des cadres moyens ou des anciens combattants qui avaient parcouru le monde, comprenaient le sens et la nature des indépendances que les puissances coloniales s'apprêtaient à accorder aux Africains. Ces élites avaient le plus souvent fédéré leurs mouvements pour mieux coordonner leurs actions. Cependant, dans les territoires à libérer, les peuples restaient ancrés, rivés sur le schéma d'un retour à la situation ex ante des terres héritées des ancêtres: ces terres ancestrales qui représentaient, à juste titre, leurs véritables patries, et pour lesquelles ils étaient disposés à consentir les plus grands sacrifices, jusqu'à verser leur sang, chacun là où il se trouvait.

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Les peuples africains étaient en apparence indépendants, mais ils restaient conditionnés pour ne plus se passer des anciennes puissances coloniales, auxquelles ils demeuraient désormais liés par le destin (leur nouveau destin), par l'histoire (leur nouvelle histoire) et par la culture, c'est-à-dire leur nouvelle culture. Ainsi, chaque peuple, chaque ethnie ou chaque clan perdait en fait son autonomie, sa liberté et ses ambitions pré coloniales pour composer et cohabiter, avec d'autres, dans des Etats néoformés. Il s'agissait alors du début d'une ère nouvelle qu'ils n'avaient ni imaginée, ni soupçonnée. L'Afrique était désormais morcelée et ses populations écartelées. Les puissances coloniales avaient atteint et réussi cette deuxième étape, dans la mesure où les peuples africains, par ignorance de ce qui se passait en réalité, avaient pêché par un excès d'idéalisme et par sentimentalisme. Inconscient des enjeux du moment, ils s'étaient trompés de combat, en donnant à ce dernier, un contenu inadapté à cet instant historique. La néo-colonisation succédait à la colonisation. Elle était désormais en marche pour survivre jusqu'à ce jour. C'est ce quiproquo, autour de la question de l'indépendance, qui oriente, les rapports entre l'Afrique et l'Europe: un véritable contentieux historique qui permet à la politique africaine de la France d'avoir encore de beaux jours devant elle. La France est tout à fait dans sa logique d'ancienne puissance coloniale. Elle mène sa politique africaine au service de ses intérêts et, en la matière, en politique géostratégique, seuls les intérêts priment et motivent les relations, voire r amitié entre les Etats. Les Africains ont donc tort de vouloir traiter par les sentiments et l'idéal - comportements largement inspirés par la religion - leurs relations avec des puissances qui ne sont généralement mues que par leurs intérêts. Il Y a donc bien, une politique africaine de la France. Elle se justifie au nom d'un humanisme séculaire reconnu à la France et qui se matérialise par les interventions multiformes de ce pays en faveur de l'aide au développement. Dans les faits, elle se mène au détriment des sentiments des peuples, y compris d'ailleurs, contre les desiderata du peuple français lui-même. Cette politique se fait au service des intérêts de l'Etat français.

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La France a besoin de poursuivre cette politique africaine pour survivre en tant que puissance moyenne sur l'échiquier politique mondial. Elle a besoin de son ancien empire colonial pour garder son poids diplomatique et économique, à travers le monde. En effet, que deviendrait la France sans son pré carré, au sein duquel elle évolue en situation de monopole sur tous les plans? Elle perdrait certainement son poids diplomatique et économique actuel pour tomber sans nulle doute à un niveau proche de celui du Portugal ou de l'Italie. La politique africaine de la France peut encore espérer avoir des beaux jours devant elle; qu'elle soit bonne ou mauvaise, car ça dépend de l'observateur. Cette politique trouve et recrute ses agents sur le continent africain même. Il s'agit notamment des cadres et des intellectuels africains. Ceux-ci sont devenus, par la scolarisation et la fonnation, des Africains d'un type nouveau, aptes à recevoir la culture nouvelle et ses attributs qui constituent les bases de l'acculturation de l'homme noir. Le mythe de l'homme blanc, exacerbé par la puissance technologique européenne, le sentiment de l'omniscience et de la supériorité des blancs, ont fini par annihiler tout sursaut chez les Africains, amenant ces derniers à une sorte de résignation à subir le fait accompli. L'Africain de manière générale, et le cadre africain plus particulièrement, est devenu un hybride politique, économique et culturel; une espèce nouvelle, c'est-à-dire: un assimilé qui, souvent contre ses valeurs intrinsèques, cherche à ressembler au blanc, imitant ce dernier jusqu'à la caricature, dans sa logique et la structuration de sa pensée. L'assujettissement de l'Afrique vis-à-vis de l'Europe s'est inévitablement appuyé sur l'abâtardissement de la culture africaine et la substitution de celle-ci par une culture nouvelle au service des anciennes puissances coloniales. Cette culture nouvelle, relayée par des cadres africains, constitue le levier fort de la politique africaine de l'Europe, de la France en particulier, dans l'espace francophone. La politique africaine de la France se poursuit donc, avec ses travers, grâce au rôle historique de l'intelligentsia africaine dans tout Je processus de sa mise en œuvre sur le terrain. En effet, bien que nanties d'une connaissance certaine, et bien que conscientes des enjeux internationaux. les élites africaines n'auront pas pu changer le cours 35