L'ENTREPRISE D'ETAT CHINOISE

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L’auteur définit l’entreprise d’État chinoise originelle comme une « forme sociale » particulière. L’objectif de son travail est l’analyse des transformations de cette forme tout au long de ces vingt années de réformes. Chacune de ces formes sociales s’intègre en fait et même présuppose une certain type d’économie et un certain type d’organisation sociale. Ce sont ces relations entre les caractéristiques essentielles de la forme sociale et celles de la société globale que l’auteur analyse.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296395985
Nombre de pages : 400
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L'entreprise

d'Etat chinoise:
'"

de « l'institution sociale totale »
vers l'entité économique?

Collection Points sur l'Asie dirigée par Alain Forest

Déjà parus

Laurent METZGER, Les sultanats de Malaisie, 1994. Richard SOLA, Birmanie: la révolution kidnappée, 1996. Laurent METZGER, Stratégie islamique en Malaisie, (1975-1995), 1996. Firouzeh NAHA VANDI, Culture du développement en Asie, 1997. Frédéric GRARE, Le Pakistanface au conflit afghan, 1997. Kham VORAPHETH, Chine, le monde des affaires, 1997. Jacques HERSH, Les Etats- Unis et l'ascension de l'Extrême Orient.. Les dilemmes de l'économie politique internationale de l'après-guerre, 1997. Kham VORAPHETH, Asie du Sud-Est, 1998. Jérôme GRIMAUD, Le régionalisme en Asie du Sud, 1998. A. WILMOTS, La Chine dans le monde, 1998. Patrice COSAERT, Le centre du Viet Nam: du local au global, 1998. Fabrice MIGNOT, Villages de réfugiés rapatriés au Laos, 1998. Jean-Jacques PLUCHART, La crise coréenne. Grandeur et décadence d'un modèle de peiformance, 1999. Michel BLANCHARD, Vietnam-Cambodge: une frontière contestée, 1999.

Corine EYRAUD

L'entreprise d'Etat chinoise: de « l'institution sociale totale» vers l'entité économique?

~

Préface de Yves CHEVRIER

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8264-3

PRÉFACE

La question de l'avenir du secteur d'État dans l'économie et dans la société chinoises est devenue d'une actualité brûlante. Devenue: en effet, lorsque Corine Eyraud entreprit la recherche qui l'a conduite à ce beau livre, la cécité de nombreux observateurs hors de Chine dissimulait son importance plus que résiduelle. Corine Eyraud fit le pari de s'intéresser à cette part jugée moins intéressante, voire dépassée, de la réalité chinoise, en devinant qu'elle serait un jour au rendez-vous de la réforme post-maoïste. Ce jour est venu, et nous pouvons nous féliciter de disposer d'une étude ample, rigoureuse, novatrice par son approche, vivante par son attention aux pratiques concrètes, qui nous permet d'éclairer dans toute sa complexité l'un des termes essentiels des débats et des conflits de la Chine d'aujourd'hui. Créé sous Mao Zedong, le secteur économique d'État survit à Deng Xiaoping: amoindri par deux décennies de' réformes, en transition et en crise, pour utiliser des termes courants que Corine Eyraud n'affectionne guère, mais toujours vivant dans la géographie économique, sociale et symbolique du pays. Cette résilience n'est pas le moindre paradoxe de ces vingt dernières années. Le secteur d'État aura été aussi peu visible dans les images et dans les interprétations de la réforme chinoise qui ont été données en Occident qu'il était présent, actif, voire central en Chine même. Sa présence s'est maintenue autant sinon plus dans l'équilibrage et les dynamiques de la société, dans les enjeux et les jeux du politique, et dans la vie quotidienne, que dans la production et les échanges. Car, naturellement, la réalité de l'économie d'État va bien au-delà de l'économique. Encore fallait-il le rappeler. Corine Eyraud s'y emploie magnifiquement. Mieux: à partir de cet objet "classique", elle rénove les approches de la société chinoise et des réformes post-maoïstes. Il n'y a aucun paradoxe à déclarer novateur un ouvrage qui s'attache à un sujet que l'on a souvent cru dépassé. Sans doute, comparée aux joint-ventures, aux zones économiques spéciales, à la bourse de Shanghai, l'entreprise d'État est-elle un "vieux" sujet. Hormis le fait que le régime de Pékin éprouve quelque difficulté à s'en "débarrasser", comme eût dit Ionesco, elle est aussi un puissant analyseur du social et de ses transformations: c'est là qu'est le sujet profond de Corine Eyraud, et l'originalité de sa méthode. J'y reviendrai dans un instant. Auparavant, pour bien 7

apprécier l'importance de son livre, il convient de situer le moment où il a été conçu et celui où il est livré au public par rapport aux cheminements de la réforme chinoise. Ce sont ses prolongements extra-économiques qui ont permis au secteur des entreprises d'État de traverser l'époque réformiste sans disparaître. Dès les années 1980, il fut déplanifié et déconcentré, en même temps qu'il était entouré d'un secteur rural et urbain d'économie non étatique. Il subsistait en termes d'unités de production et de redistribution, partie intégrante du tissu économique mais plus encore du tissu social. C'est là, dans les unités de travail (danwei) qui le fractionnaient en autant de micro-sociétés, que pesait de tout son poids le noyau dur de la middle class maoïste. Quoique répartis en strates et secteurs de privilèges décroissants, et variables en vertu du statut et de la fonction de chaque danwei, les cadres et les ouvriers d'État jouissaient d'avantages matériels et symboliques qui les distinguaient nettement au sein de la population urbaine et les classaient en tête de l'ordre social, derrière l'aristocratie fonctionnelle du pouvoir politique. Le pragmatisme denguiste a su se concilier ces vrais privilégiés de la nomenklatura blanchis sous le harnois maoïste en permutant l'idéologique et l'économique dans la structure de la domination politique. Quant aux sous-privilégiés des danwei, dont une première expérience de réformes, gelée dans ses grandes ambitions dès 1980, avait révélé qu'ils n'étaient pas moins hostiles au changement en Chine que sous d'autres latitudes communistes, et pour les mêmes raisons, le plus sage était de ne pas les attaquer frontalement. Les donjons du maoïsme réel furent donc contournés et encerclés plus que détruits. Dès le début des années 1980, le take off des réformes ne fut plus cherché dans une restructuration conflictuelle du secteur d'État, mais dans la décollectivisation des campagnes, la relance de la consommation intérieure et l'inscription dans la division internationale du travail de la Chine du Sud, où l'économie étatique était restée peu développée. Cela revenait à développer un environnement économique nouveau, à partir duquel il fut possible d'introduire dans le secteur d'État certaines règles et pratiques nouvelles - la résistance collective à ces règles, ou leur contournement (par exemple dans l'allocation de la main d' œuvre ou la distribution des primes) étant largement compensés par l'allant avec lequel les élites dirigeantes des entreprises d'État (managers et "belles-mères" de l'encadrement bureaucratique proche) surent mobiliser les ressources et les réseaux dont elles disposaient de par leurs fonctions nodales dans le système étatique pour investir les nouveaux espaces économiques. Ce que l'économiste Barry Naughton devait analyser, en termes économiques,

comme une croissance hors du planl, fut indissociable de termes et d'enjeux qui
dépassaient les seuls mécanismes de la croissance économique. Dès le milieu des années 1980, en tenant compte de l'ensemble des facteurs, il avait été possible de situer la réforme chinoise dans la perspective de stratégies du contournement faisant fond sur ce qui, alors, paraissait directement contredire la saine logique réformiste du socialisme et la rationalité du marché: une approche graduelle, fragmentée,

B. NAUGHTON, University Press, 1996.

I

Growing

out of the Plan:

Chinese

Economic

Reform,

1978-1993,

Cambridge

8

inscrivant la sortie de l'économie administrée et du maoïsme (mais non du socialisme) dans une logique de NEP ou, plus exactement, selon un schéma proposé par J. Berliner, de "néo- NEP"2. Depuis lors, les mérites du pragmatisme chinois n'étant plus à démontrer, et la mode occidentale étant d'ériger la Chine en modèle, le "gradualisme chinois" est devenu un lieu commun des interprétations de la transition, comme l'était, entre la fin de Staline et celle de Mao, ce qu'Alec Nove avait appelé "the inevitable failure of gradualness", non sans d'ailleurs déplacer lui-même l'analyse en devinant les mérites d'une "piecemeal approach". D'entorses en détours, la Chine des années 1980 réforma plus et mieux - en tout cas plus habilement et plus fructueusement - que l'URSS de M. Gorbatchev, dont l'action devait déraper sur le terrain politique où il dut manoeuvrer pour échapper à l'embourbement (bien inévitable, quant à lui) de la réforme qu'il avait tentée de prime abord, non sans un certain conformisme, dans l'industrie d'État. Ce dérapage propulsa l'URSS en tête du peloton réformiste (et même, institutionnellement, hors du communisme), tandis que la crise de Tian' anmen semblait faire reculer la Chine. Mais alors que la démocratisation et la privatisation connaissent les aléas que l'on sait dans le ci-devant monde soviétique, la réforme chinoise rebondit en 1992, gonflée d'investissements extérieurs venus massivement et prioritairement d'Asie orientale, forte surtout de l'irrépressible dynamique du secteur non étatique que les conservateurs n'avaient pu briser en 1989 et sur lequel ils durent compter dès 1990 pour éviter le naufrage du secteur d'État. Dans l'immédiat après-Tian'anmen se jouèrent l'échec d'une tentative de contre-réforme et la victoire du nouvel environnement économique créé par dix ans de réformes3. Moins visible que la chute du mur de Berlin et de l'URSS, ce basculement ne fut pas moins décisif. On a peu remarqué qu'il intervint avant la relance de la réforme en 1992 et fut à vrai dire l'atout qui permit à Deng Xiaoping de secouer le joug des alliances conservatrices qu'il avait nouées à partir de 1987. La Chine fit à nouveau figure de modèle, mais bien moins d'un socialisme réformé, dont personne ne s'occupait plus guère (en Occident du moins), que d'un capitalisme dit "asiatique" ou "confucéen", qui avait alors vent en poupe. Laissant au politique le soin de polariser les aspects non libéraux de l'expérience, nombre d'observateurs ne doutèrent plus que la transition au marché s'accomplît sous leurs yeux. La persistance du secteur d'État ne fut redécouverte qu'à la lumière de sa "privatisation". Tant pis pour la démocratie, tant pis pour l'État: l'environnement "culturel" de la transition chinoise favorisait les réseaux transversaux. Ces aspects rapprochaient, du moins quant aux résultats, les voies suivies par la Chine et par la Russie, comme le remarquaient quelques observateurs perspicaces, attentifs à la démultiplication d'un État entrepreneurial, corrompu, voire "privatisé"4. Mais la divergence des

Y. CHEVRIER, « Les réformes en Chine ou la stratégie du contoumement », Politique étrangère, n° 1, 1985,pp.119-138. 3 Y. CHEVRIER, «L'échec des conservateurs après Tian'anmen », Le Courrier des pays de l'Est, juillet-août 1991, pp. 17-36. 4 Le regretté Gordon White a utilisé la notion d"'entrepreneurial state". On lira par ailleurs un bilan des travaux de Jean-Louis Rocca sur l'anthropologie de la corruption en Chine, ainsi que des études, essentiellement nord-américaines, qui ont été consacrées à la puissance des réseaux interpersonnels et

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9

performances économiques et des itinéraires politiques masquait ces parentés systémiques. Au reste, vers le milieu de la décennie, les autorités de Pékin donnèrent elles aussi l'impression que la restructuration ultime du secteur d'État était décidée. Comme la guérilla révolutionnaire avait fini par revenir aux villes à partir de 1948, la guérilla des réformes pouvait "cueillir" les bastions urbains après avoir créé un rapport de force et des conditions favorables. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que cette restructuration ne s'est jamais voulue ni d'ailleurs présentée comme une privatisation en bonne et due forme, même si quelques porteurs plus ou moins patentés de la bonne parole pékinoise ont parfois flirté avec le consensus de Washington. La présentation concrète que Corine Eyraud fait de plusieurs cas de "privatisation" ne laisse planer aucun doute à cet égard. Mais quel qu'ait été le caractère social et expérimental des restructurations annoncées, il n'en restait pas moins qu'elles étaient envisagées comme la fin de l'ère du contournement. L'ouverture de cette fenêtre conjoncturelle s'explique par divers facteurs. Même moins miraculeux qu'on ne l'a dit alors, le "miracle" chinois des premières années 1990 avait quand même plus de substance que le mirage de la démocratie russe. Il produisait, vers le milieu de la décennie, des attentes, des illusions, et quelques progrès substantiels, encore que mal répartis, qui pouvaient donner confiance aux dirigeants et à la population. Grâce à la politique de Zhu Rongj i, l'économie sortait de son état de surchauffe déséquilibrée pour entrer dans une croissance forte mais stable, garante d'aisance financière et porteuse d'une exigence de bon gouvernement. Shanghai, longtemps tenue hors des circuits de la réforme, rattrapait son retard et délestait d'autant le poids réel et symbolique du secteur d'État. Dans ce nouveau contexte, le déficit chronique des entreprises étatiques, phénomène fort différencié selon les unités et les secteurs d'activité, mais qu'expliquent les fonctions sociales qu'elles remplissent et les prélèvements dont elles sont l'objet, apparaissait comme un désordre insupportable que pouvaient corriger des réformes de structure, une clarification institutionnelle portant sur le statut de la propriété, et la moralisation de la vie publique dans son rapport avec l'activité économique. Ces préoccupations et ces certitudes allièrent Zhu Rongji et Jiang Zemin dans la succession de Deng Xiaoping. La relégitimation nationaliste du pouvoir politique, œuvre essentielle de Jiang Zemin, rendait moins centralement symbolique la notion de l'État ouvrier, autour de laquelle avaient continué de pivoter les réformes des années 1980. La nécessité même d'organiser la protection sociale et, plus modestement, plus immédiatement aussi, les secours aux chômeurs jetés sur le pavé par les restructurations massives de grands centres industriels, comme Shenyang, redonnait à l'État des occasions d'intervenir dans le nouvel environnement économique. Le retour de l'État dans la réforme fut, et demeure, à côté du nationalisme, le pivot de la politique de Jiang Zemin et de l' après- Deng. La dénonciation et la répression (plus molle) de la corruption, auxquelles le nom de Jiang Zemin est toujours associé, ne sont pas la partie la plus importante de cette stratégie de reconstruction de l'État, qui

localistes, dans J.-L. ROCCA, «L'entreprise, l'entrepreneur chinoise », Les études du CERI, avril 1996, n° 14.

et le cadre:

une approche

de l'économie

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implique une redéfinition de ses domaines d'intervention dans l'économique et le social. Le ralentissement de la croissance que l'on a pu observer en Chine continentale à partir de 1998, l'érosion des facilités financières et la montée d'une grogne ouvrière préoccupante, devaient refermer cette fenêtre à la fin de la décennie. Les prudences tactiques et idéologiques, jamais oubliées en matière de tabou ouvrier, se sont durcies à nouveau depuis lors, en une inflexion stratégique qui a séparé Jiang Zemin de Zhu Rongji et semble devoir éloigner une fois de plus les perspectives d'une "grande" réforme, pour la monnaie de petites réformes appliquées surtout aux petites entreprises d'État. Voici donc le secteur d'État plus présent que jamais, doublement présent même, car s'il survit en tant que réalité sociale encore massivement inscrite dans le paysage urbain du pays, il est aussi une réalité en lambeaux, menacée par la pauvreté, l'insécurité et le chômage, une réalité qui fait problème, à la fois dans l'urgence du présent et par les questions qu'elle pose à la population et au régime pour l'avenir. C'est dire toute la sagacité de Corine Eyraud : la thèse qui a nourri ce livre fut mise en chantier alors que l'économie d'État, quasiment invisible vue d'Occident, semblait condamnée en Chine dans sa forme ancienne. C'est dire aussi toute l'importance d'un ouvrage qui donne des clés pour comprendre ce présent et déchiffrer cet avenir comme peu d'autres l'ont fait avant lui. Car les clés que nous tend l'auteur appartiennent à un trousseau d'une espèce nouvelle. Le moment est venu de dire en quoi ce beau livre occupe une place novatrice dans le panorama des recherches sur la réforme chinoise. Corine Eyraud place la danwei d'État au centre de ses préoccupations, comme d'autres avant elle, mais ce n'est pas tel micro-monde social particulier qu'elle étudie. On dira, non sans raison, que d'autres ont eu le même souci de contextualiser le microcosme en portant l'analyse aux dimensions du macrocosme chinois. Mais notre auteur va plus loin. Elle montre que loin d'être un milieu neutre dans lequel subsisterait l'entreprise d'État - telle une sorte de communauté qui ne trouverait sa loi qu'en elle-même -, l'ensemble lui dicte ses règles constitutives et fonctionnelles en dépit de la nature communautaire qu'elle affiche sous l'angle des microanalyses. Le propos de Corine Eyraud s'écarte donc de celui de la plupart des travaux intéressants sur le sujet, qui ont privilégié l'approche microéconomique ou microsociale, souvent aux confins de l'anthropologie. Ce qu'elle vise est une analyse macrosociologique du réel social engendré par les réformes: l'enquête sur la nature du contexte est sa grande originalité en même temps que sa grande force. Pour l'apprécier pleinement, il faut souligner que les analyses "pointues" de la réforme chinoise se partagent en deux familles par l'attention qu'elles portent prioritairement à deux types d'acteurs. Les unes, déjà anciennes, ont privilégié ce que j'appellerais volontiers l'État descendant: l'État dominant issu du totalitarisme maoïste, dont les politiques sont analysées dans la perspective d'un reflux, en même temps que des résistances et des chevauchements suscités par ce "mixte" d'initiatives et de recul. Plus récemment, l'autre famille d'interprétations a mis l'accent sur les acteurs et sur les réseaux d'acteurs, en repérant le rôle prépondérant, pour ne pas dire monopolistique, que les individus et les groupes émanant de l'État jouent dans la constitution du nouvel espace économique et social: le même privilège Il

bureaucratique, la même rente patrimoniale sont constatés, mais dans la perspective que l'on pourrait dire de l'État montant5. Sous cet angle, l'État se forme à partir d'une donne sociale et de normes renouvelées, alors que la première des deux approches tend plutôt à mettre l'accent sur des déformations de l'État pour expliquer un nouveau régime de production du social. Dans les deux cas, l'horizon est celui de la formation de l'État. Chez Corine Eyraud, il est celui de la formation du social. N'attendez pas cependant une étude de la stratification sociale, des mouvements sociaux, des seuils ou des formes de politisation de la société, qui se substituerait à la micro sociologie de l'entreprise que l'auteur n'a pas voulu écrire. Certes, les éléments relatifs à ces questions abondent dans le livre, mais le questionnement de l'auteur vise autre chose. En un paradoxe qui n'est qu'apparent, se développe une analyse méthodiquement détaillée des cadres de l'économie étatique, qui conduit à mettre en perspective le système de société, de pouvoir et de représentations dans lequel s'inscrivent les entreprises et les danwei d'État. Ce choix, qui découle du postulat énoncé plus haut de la primauté de l'ensemble social sur la communauté, reflète la nature totalisée du social d'avant les réformes, point de départ de l'évolution. Alors que l'imprécision et la précipitation règnent en ce domaine - on lit souvent que l'État chinois a disparu sous l'action des réseaux communautaires qui le rongent - la méthode de Corine Eyraud nous aide à mesurer l'importance du poids spécifique de l'entreprise d'État par rapport à son environnement systémique et, plus encore, l'étendue exacte des transformations de cet environnement depuis vingt ans, chose malaisée entre toutes du fait même de la nature souvent contradictoire de ces évolutions. Pas à pas se met en place la myriade des institutions et des pratiques enchevêtrées dans lesquelles l'entreprise d'État s'enchâsse encore aujourd'hui. Au passage, le butin n'est pas mince: une photographie aérienne des réformes en action, des gros plans bienvenus, comme les pages consacrées à l'introduction des nouvelles techniques comptables. Dans l'actuelle conjoncture chinoise, et dans la situation d'incertitude intellectuelle où se trouvent les études sur la Chine, rien ne pouvait être plus précieux, ni plus difficile, qu'une mesure lucide et claire des évolutions du système. Il fallait oser, à propos de la Chine post-maoÏste, la haute ambition portée naguère par Franz Schurmann et Audrey Donnithorne. Par l'ambition, l'ampleur de l'observation et la force du résultat, nous tenons l'équivalent pour la période des réformes, de ce que furent l'Ideology and Organization in Communist China du premier pour l'adaptation du modèle soviétique (les années cinquante), et le China's Economic System de la seconde pour le modèle maoïste (les années soixante ). Avec d'importantes différences, qui tiennent à la période et à la méthode. L'ouvrage de Corine Eyraud est, comme ses devanciers, un travail fondamental pour comprendre les cadres de la société chinoise, mais il n'est pas un travail sur les institutions. Corine Eyraud a travaillé sur ces cadres alors même que l' "action sociale" dont elle nous parle a perdu le caractère univoque et dominateur que les interventions du maoïsme ascendant et dominant étaient parvenues peu ou prou à lui imprimer. Les écarts n'étaient pas déterminants. L'une des premières forces de ce

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A. KERNEN
de doctorat

(Les privatisations
de l'Institut d'études

dans un ancien bastion de l'industrie
politiques de Paris, 1998) théorise

d'État chinoise:
cette

Shenyang,

Thèse

et illustre

approche.

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travail est de montrer que si les réformes obéissent à une stratégie d'intervention sur la société, l'effet en est de brouiller le social et les images qu'il se donne de luimême. L'ouvrage nous apprend énormément sur les fonctionnements institutionnels de la Chine maoïste et post-maoÏste - il complète en ce sens l'étude de référence6 -, mais son vrai sujet est autre: il est l'étude de l'évolution des formes à travers lesquelles la société chinoise s'organise et se représente à elle-même. C'est en ce sens que j'ai dit, en ouvrant cette préface, que l'entreprise d'État est ici considérée comme un analyseur du social. Mais de quel social peut-il s'agir, puisque l'auteur n'étudie pas plus en ellesmêmes sa stratification, sa dynamique, sa politisation ou sa communautarisation que, d'autre part, elle ne cherche à le cerner dans des institutions et des fonctionnements (ou dysfonctionnements) de l'État? Ce n'est évidemment pas une autre société qui nous est présentée ici. C'est le regard sur le social qui change. Ce changement procède d'une méthode. A l'approche néo-wébérienne de Schurmann, qui mettait l'accent sur les formes de la domination maoïste, aux descriptions institutionnelles de Donnithorne, qui repérait la cellularisation de cette domination et son usure précoce, Corine Eyraud préfère une lecture des fondements macrosociologiques de la Chine d'aujourd'hui. Au-delà de son sujet - l'analyse des formes de l'organisation sociale qui se déploient dans l'économie d'État - son pari n'est rien moins que de nous proposer une image d'ensemble des évolutions en profondeur du social chinois. Le moyen consiste à cerner les propriétés structurales de l'espace social dans les domaines où il s'organise, à discerner d'éventuelles modifications dans la constitution des groupes sociaux, voire la différenciation de champs sociaux. C'est en ce sens que sont posées des logiques sociales et des formes sociales, définies par le rattachement des logiques d'acteurs à des architectures d'ensemble du social, socialisme ou marché. Rien ne serait plus erroné - et réducteur - que de voir dans ces logiques des idéologies. Il s'agit d'analyseurs, derrière lesquels se profilent non tel ou tel système social (communiste ou capitaliste), mais des configurations du social transversales à ces systèmes. Un exemple permettra de clarifier ce point essentiel. La société maoïste, nous dit l'auteur, était une société segmentaire, une société en quelque sorte monotone, où la formalisation des différences ne produisait pas une différenciation des sphères et des champs de l' activité sociale. Les premiers chapitres enfoncent ce clou très durkheimien : la segmentation se traduit par des propriétés structurales communautaires pour les individus et les groupes, à l'opposé de l'individualisation des acteurs et de la différenciation sociologique de leurs champs d'activité qui caractérisent les sociétés modernes non totalitaires. La société maoïste fut-elle, de ce fait, une société traditionnelle? De nombreux spécialistes n'hésitent pas à l'affirmer, tant les continuités du maoïsme et de l'après-Mao avec la longue durée chinoise concentrent l'attention du monde savant, où se répand un fâcheux culturalisme dont la contrepartie logique, et fort présente, est l'oubli du phénomène révolutionnaire et du phénomène totalitaire dans leur spécificité. Poursuivant sans détours dans la voie qu'elle s'est tracée, Corine

6

J.-P. CABESTAN,
limites, Editions

L'administration
du CNRS, 1992.

chinoise

après Mao:

les réformes de l'ère Deng Xiaoping

et

leurs

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Eyraud n'entre pas dans ce débat, mais son enquête l'illumine. Il me semble qu'à partir de ses analyses, on peut ranger la société maoïste dans un espace non point prémoderne (ou traditionnel), mais non moderne: celui où, partant d'autres postulats de méthode, Andrew Walder, autre interprète remarquable du devenir de l'entreprise d'État maoïste, a pu analyser non une tradition, mais une "néo-tradition"7. Mais alors que Walder éprouvait quelque difficulté à raccorder à l'ensemble social les structures communautarisées dont il montrait l'existence dès l'origine dans le secteur d'État (il lui fallait invoquer l'idéologie, les institutions, ainsi qu'un clientélisme organisé), par sa méthode même Corine Eyraud va au cœur du problème en démontrant ce que j'ai appelé plus haut le primat de l'ensemble macrosocial sur le microsocial communautaire. Son travail nous aide à saisir le sens profond de l'analyse du totalitarisme communiste qui nous est proposée par Walder, cet incompris dont la visée est trop souvent réduite à une interprétation communautariste doublée soit d'une vision culturaliste hors histoire, soit, en diachronie, d'un postulat selon lequel l'érosion du totalitarisme, non sa constitution, serait responsable de la fragmentation. Al' inverse, nos deux auteurs - Walder et Eyraud - s'accordent pour penser que, dans le domaine urbain et dans le secteur d'État, le pouvoir maoïste ne reposa pas sur la domination de communautés exogènes par rapport à lui (culturellement et sociologiquement). Plus qu'un effet de domination, l'un des instruments majeurs de l'imperium maoïste fut une production du social qui constituait la totalité de la société en unités fragmentées. Compte tenu de l'importance stratégique et symbolique des villes dans la géopolitique du régime, et de celle du secteur d'État dans le dispositif urbain, on conviendra que cette production du social était une production de la société dans son ensemble. En prolongeant la démonstration de Walder pour éclairer le pan massifiant et fragmentant de la domination maoïste, ces conclusions que l'on peut tirer des analyses de Corine Eyraud enrichissent ce que, sous un autre angle, Jean-Luc Domenach nous dit de la nature terroriste du régime et de son évolution en direction d'une érosion8. Pour résumer le propos initial de Corine Eyraud en paraphrasant ce que Spinoza écrivait de la place de l'Homme dans la Nature, l'entreprise d'État ne fut pas dans la société maoïste "comme un empire dans un empire". Et dans l' après-Mao? Résistant au courant dominant, Corine Eyraud ne présente pas une communautarisation généralisée, s'étendant d'un social à la fois affranchi de l'État et imprégné par lui à l'État lui-même9. Le social se reproduit dans le secteur d'État suivant ses cadres antérieurs, mais - c'est là que résident les nouveautés et les ambiguïtés - cette reproduction n'est plus le pivot d'une production homogène de la société. Celle-ci entre dans une configuration de sphères

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A. WALDER, Communist Neo-Traditionnalism: Work and Authority in Chinese Industry,

University of California Press, 1986. 8 J.-L. DOMENACH, Chine, l'Archipel oublié, Fayard, 1992. 9 On se reportera, sur ce thème, aux prises de positions antithétiques (communautarisation généralisée) et Jean-Louis Rocca (critique du culturalisme), perspective historique que j'ai tentée, dans: Tiers Monde, n° 147, 1996.

de Jacques Andrieu ainsi qu'à la mise en

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différenciées, notion à laquelle l'auteur se garde de prêter une quelconque réalité substantielle ou institutionnelle. Ces sphères sont des domaines entre lesquels se partagent les activités et les actions des acteurs (individuels ou collectifs), des formes de la société qu'ils constituent en interagissant, ou bien encore des logiques de leur être ensemble. Dans ces interactions s'investissent également des valeurs et des représentations. Ce n'est pas le caractère plus ou moins collectif ou partagé de ces éléments qui intéresse Corine Eyraud, mais les normes qui sont véhiculées et réélaborées par là en relation avec la réélaboration des formes du social. La dernière partie du livre comporte de riches indications à cet égard. Nouvelle en elle-même, cette différenciation n'est cependant pas présentée comme une rupture franche avec le passé: elle s'analyse en tendance plutôt qu'en acte. La sphère économique est imparfaitement délimitée, la sphère sociale peu articulée: on lit avec intérêt les pages consacrées à l'inexistence de véritables "partenaires sociaux". La sphère politique, quant à elle, demeure dans les limbes. Si Corine Eyraud parle d'une différenciation du social à partir de l'évolution "économique" de l'entreprise et de la société, plutôt que de la structuration d'une société civile et d'une sphère publiques séparées de l'État, au sein desquelles des entrepreneurs et des salariés pourraient jouer un rôle de premier plan, si donc elle est en retrait par rapport aux catégories dominantes de l'interprétation du social chinois, c'est que ces interprétations pèchent par excès et par simplification, tout comme le font celles qui ne voient que l'érosion et la "criminalisation" de l'État. L'avantage de cette méthode est de caractériser les nuances, les complexités, les recompositions mais aussi les fractures du lien social et du lien politique à partir du substrat social lui-même. Ainsi nous est livré l'arrière-plan des protestations ouvrières. Nous comprenons qu'à l'existence d'un mouvement social corresponde l'inexistence de sa transformation politique. La proximité maintenue avec l'État, socialement et symboliquement, ne vaut pas autonomisation du groupe dans le politique. On ne peut parler de processus d' autonomisation quand un groupe ne met pas l'État et l'étatique à distance. Cette évolution n'est pas encore accomplie dans le secteur d'État, alors que dans d'autres secteurs de la société chinoise cette mise à distance commence à se faire jour. Le paradoxe est que, dans ce cas-ci, l' autonomisation ne conduit pas nécessairement au politique, tandis que dans le cas des ouvriers d'État, ou des responsables et profiteurs de la nouvelle donne économique, les liens avec le politique ne sont pas la source d'une autonomisation. Il serait bon d'examiner l'évolution politique et les perspectives de la démocratie en Chine continentale à la lumière de ces constats et d'une analyse rigoureuse des recompositions du social, plutôt que de soumettre celle-ci au caractère désirable de la démocratisation. Ce qui n'interdit nullement de la souhaiter, mais les deux démarches ne devraient pas être intellectuellement confondues. La réalité est que le lieu politique du social n'existe pas plus dans la Chine d'aujourd'hui que n'existe un vrai lieu économique, dans une société où, pourtant, tout s'achète et se vend. Les deux termes du problème sont liés. Corine Eyraud se garde d'établir une liaison nécessaire entre l'économie de marché et la démocratie. Fidèle à son parti de poser le social comme un tout - fût-ce un social fragmenté, morcelé, conflictualisé -, elle se borne à constater la covariance des facteurs. Le reste appartient aux idéologies, plus ou moins teintées de culturalisme. En forçant le trait d'une démonstration qui se veut toujours claire et rigoureuse, donc modeste, 15

nous trouvons là les fondements d'une interprétation de la réforme chinoise en termes généraux dont la généralité ne concède rien aux paradigmes qui fondent leurs prétentions généralisatrices sur l'universalisme revendiqué pour l'économie de marché ou le relativisme proclamé des cultures. Si la société chinoise d'aujourd'hui n'est pas homogène dans ses articulations économiques, sociales et politiques, elle l'est encore moins dans l'épaisseur des représentations collectives. Autant dire qu'à l'heure actuelle l'articulation symbolique du social est confuse, contradictoire, émiettée. Voilà qui contraste avec une autre certitude de la vulgate qui s'est répandue sur la Chine post-maoÏste, où régneraient de grandes sources d'homogénéisation: après le communisme, le confucianisme, le nationalisme. Ces éléments ne sont pas plus homogènes ni moins émiettés que le social lui-même. Ils prennent part à la configuration de l'ensemble, tout comme ceux qui proviennent du ci-devant maoïsme réel, ou de l'économie de marché "réellement existante". Le paradoxe est que la Chine tienne à travers ces émiettements, qu'elle constitue un ensemble sinon intégré, du moins lié. L'une des clés de cette énigme est le rôle nullement négligeable que le secteur d'État continue à jouer dans le détail et dans l'ensemble des processus sociaux. Certes, le chantier qu'a ouvert Corine Eyraud n'est pas le seul qui nous permette d'appréhender ces recompositionslO. Mais son mérite exceptionnel est de montrer que le secteur de l'État et de l'économie, ainsi que ses concrétions sociales, qui nous sont souvent présentés comme un résidu anachronique, comme une scorie de la transition, n'est pas un mort-vivant, parce qu'il appartient de manière vivante à une société vivante. La plus belle réussite de ce livre est qu'il nous fait saisir cette vie dans ses principes à partir de sa réalité concrète. Rien ne serait plus injuste que de le tenir pour abstrait parce qu'il se réclame d'une méthode rigoureuse, théorique parce qu'il est ennemi de l'effet. Il est vrai qu'il n'y ait guère question de "privatisation", de "corruption", de "transition", de "libéralisation" ou de "démocratisation", au moins dans le vocabulaire. Peut-être étonné par ces absences voulues, le lecteur cherchera vainement ces notions à la mode sous la plume de Corine Eyraud. Mais il trouvera beaucoup plus: une analyse du social chinois qui explicite bien mieux qu'elles ne le font les réalités qu'elles désignent souvent dans le brouillard, sans se donner la peine de regarder la Chine dans sa profondeur. Comme c'est le propre de tout ouvrage profond, cette profondeur n'est pas appréhendée dans je ne sais quel lointain obscur, mais dans le concret, à la surface des choses. J'allais écrire: à la surface des mots, puisque l'auteur a recueilli, transcrit, traduit, avec une patience et un savoir-faire admirables, les paroles de ses enquêtés, qui constituent sa principale source. Le pari consistait à donner une image d'ensemble du social chinois: pari tenu pour l'image comme pour l'ensemble, sans plus de concession à l'anecdotique, à l'exotisme, à la microdescription, qu'aux faux universaux ou au relativisme à la mode. Nous pouvons lire aujourd'hui le résultat d'un accès au terrain chinois qui, malgré les déconvenues que comporte encore cet exercice difficile, consacre une nouvelle génération de la recherche sur la Chine d'aujourd'hui.

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I. THIREAU, HUA Linshan, «Une analyse des disputes dans les villages chinois », Revue
de sociologie, n° 39-3, 1998.

française

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Ce livre se situe avec bonheur à un moment crucial de la réforme chinoise, et de la recherche sur cette réforme. Il se lit avec le sentiment de partager une expérience authentique, donc avec bonheur. Il faut souhaiter que cette lecture se répande largement, bien au-delà du cercle des spécialistes, et qu'elle puisse nourrir le débat public sur la Chine. Peut-on douter que, dans notre pays, ce débat gagnerait à puiser ses informations et sa réflexion aux meilleures sources?

Yves CHEVRIER.

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INTRODUCTION
Ce travail a une origine en partie fortuite. C'est en effet notre goût du voyage, notre désir d'étrangeté et les possibilités qu'offraient les enseignements de l'Université de Provence qui nous ont amenée à nous intéresser à la Chine. Nous y avons séjourné, pour la première fois, une année universitaire en 1991. A cette date, la Chine était déjà entrée, depuis une dizaine d'années, dans une période de réformes économiques d'importance. On peut distinguer deux grands ensembles dans ces réformes: celles touchant au monde agricole et celles touchant à l'économie urbaine industrielle. Le moteur des premières est la décollectivisation des terres et le retour à l'exploitation individuelle. Au cœur des secondes se trouve l'entreprise d'État. Toutes deux ont des implications sociologiques d'une grande ampleur. C'est à l'économie industrielle et à la société urbaine, donc à l'entreprise d'État, que nous nous sommes intéressée1. L'entreprise d'État chinoise, telle qu'elle a été développée après l'arrivée des communistes au pouvoir, est un type d'organisation sociale très particulier. Elle se distingue ainsi d'une entreprise occidentale par son caractère de pluri-fonctionnalité : elle possède effectivement des fonctions économiques, administratives, politiques et sociales. Elle est le maillon de base par lequell 'État administre et gère la société (et par exemple les questions d'état civil et de contrôle des naissances). Elle est la cellule privilégiée de l'implantation du parti communiste dans la société urbaine. Finalement, en tant «qu'unité de travail» (danwei), l'entreprise d'État fournit emploi à vie, logement, soins médicaux, retraite, éducation (au moins la crèche et, selon la taille de l'unité, l'école primaire, le collège et/ou le lycée), en partie la nourriture (par la distribution des tickets de rationnements) et les.1oisirs. Chaque entreprise d'État est gérée par une autorité de tutelle. Dans le système d'économie planifiée, cette autorité de tutelle a un rôle particulièrement important: c'est elle, en collaboration avec les bureaux administratifs concernés (commission du

1 Cet ouvrage est une version remaniée de notre thèse de doctorat de sociologie: L'entreprise d'État chinoise: de "l'institution sociale totale" vers l'entité économique ?, Université de Provence, décembre 1997, 2 volumes (le volume 2 est essentiellement constitué de la traduction des entretiens réalisés lors de nos enquêtes de terrain). Cette thèse a été réalisée sous la direction du Professeur TRINH Van Thao.

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Plan, bureau des Finances, bureau des Matériaux, bureau du Travail, etc.), qui élabore les plans de production de l'entreprise, qui lui alloue les matières premières et les fonds nécessaires à cette production, qui distribue ses produits finis, qui lui alloue son personnel et qui nomme le directeur et le secrétaire du Parti de l'entreprise. Ainsi, de nombreux éléments de la gestion de l'entreprise sont dans les mains non pas de la direction de l'entreprise mais de l'autorité de tutelle (et d'autres départements administratifs). Finalement, dans toutes ses activités liées à la production, l'entreprise est un simple maillon de l'organisation économique nationale. Les différentes réformes concernant les entreprises d'État commencent en Chine à la toute fin des années 70 et se poursuivent encore aujourd'hui. Leur objectif est de mettre en place, de réaliser un nouveau modèle d'entreprise. Il s'agit d'augmenter le pouvoir de décision de la direction de l'entreprise, et même de réintégrer dans l'entreprise les fonctions de gestion de la production, de gestion des approvisionnements, de gestion des ventes, de gestion du personnel et de gestion financière. Ces nouvelles entreprises sont conçues comme des entités économiques indépendantes, pleinement responsables de leurs pertes et de leurs profits, et pour lesquelles le critère majeur est celui de rentabilité. Il s'agit finalement, dans le même objectif de rentabilité, d' externaliser les fonctions sociales de l'entreprise, en particulier le logement, les retraites et la santé. Nous avons défini - nous en expliquerons plus loin la raison - l'entreprise d'État chinoise d'avant les réformes comme une « forme sociale» particulière. Notre objectif est d'analyser les transformations de cette forme tout au long de ces presque vingt années de réformes. Nous avons centré notre démarche sur la description de deux aspects de cette forme sociale: le premier constitue ce que nous avons appelé ses «contours », le second ce que nous avons appelé sa «qualité» essentielle. L'entreprise d'État chinoise originelle est ainsi un ensemble relativement flou qui se prolonge de maintes manières dans l'organisation administrative, politique et sociale nationale. Sa qualité essentielle est non seulement d'être à la fois lieu de travail et communauté de vie mais, plus que cela, d'être une institution sociale totale au sens qu'Erving Goffman2 donna à ce terme. Le nouveau type d'entreprise que les réformes visent à mettre en place a, en revanche, des contours bien délimités: cette entreprise serait une entité à part entière. Sa qualité serait, d'autre part, d'être une entité essentiellement économique. A partir de là, la question est bien évidemment de savoir où se trouve l'entreprise d'État chinoise aujourd'hui, entre ces deux types de formes sociales. Mais la question ne s'arrête pas là. Chacune de ces formes sociales s'intègre et même présuppose un certain type d'économie et un certain type d'organisation sociale. Prenons un seul exemple. Si l'entreprise ne s'occupe plus du « social », si elle ne mène plus d'activités sociales, ces activités devront être assurées par ailleurs, par exemple par une administration du social autonome et spécialisée. On assiste ainsi aujourd'hui en Chine à ce que J. Donzelot appelle «l'invention du social »3. Autrement dit, cette forme sociale particulière qu'est l'entreprise en tant qu'entité

2

E. GOFFMAN,

Asiles. Études sur la condition

sociale des malades

mentaux,

Éditions

de Minuit,

1968. 3 J. DONZELOT, L'Invention du social, essai sur le déclin des passions politiques, Fayard, 1984. 20

essentiellement économique présuppose et même nécessite4 une société dans laquelle la sphère économique et la sphère sociale se sont autonomisées. Ces réformes concernant les entreprises d'État impliquent donc des changements plus globaux, des changements touchant à la société dans son ensemble et à la structuration de l'espace social. Ce sont ces relations entre les caractéristiques essentielles de la forme sociale et celles de la société globale que nous analyserons tout au long de cet ouvrage, souhaitant ainsi montrer que l'entreprise est bien, pour reprendre le titre d'un ouvrage collectif dirigé par R. Sainsaulieu, « une affaire de société »5. Ce travail se veut une approche macrosociologique du monde économique chinois et plus largement de la société urbaine chinoise, dans la mesure où l'entreprise d'État en constitue encore un maillon essentiel. Il ne s'agit donc pas, pour nous, de réaliser une monographie de l'entreprise d'État chinoise, encore moins d'une entreprise d'État particulière. Comme nous l'expliquions ci-dessus, nous nous sommes principalement attachée à l'analyse des contours et de la qualité essentielle de cette forme; notre objet n'a donc pas été l'étude des relations de travail entre les différents acteurs collectifs ou catégories professionnelles de l' entreprise. Nous n'avons pas, non plus, travaillé sur la communauté en tant que telle, sur les conflits, solidarités et appartenances qui la traversent. Nous abordons ces questions mais de loin en loin et dans le cadre de nos objectifs de recherche. Une telle étude mériterait d'être réalisée mais, d'une part, elle constitue un travail à part entière, d'autre part une connaissance macrosociologique de l'entreprise, du monde économique et de la société dans lesquels s'inscrivent ces relations sociales de travail, autrement dit, ce que nous avons tenté d'apporter ici, en est une condition préalable. Pendant longtemps, la possibilité d'enquête de terrain en Chine était très limitée. Il fallait obligatoirement passer par l'intermédiaire d'un organisme gouvernemental, le plus souvent l'Académie des sciences sociales de Chine, dont un service était chargé d'organiser l'intégralité du séjour d'étude, de choisir les interlocuteurs des chercheurs étrangers et de les accompagner à leurs rendez-vous; ces séjours ne dépassaient que rarement la quinzaine de jours. Signe des changements qu'a connus ces dernières années la société chinoise, il est maintenant possible de réaliser des enquêtes de terrain «hors des sentiers battus ». Cela reste difficile mais c'est aujourd'hui possible. En ce qui nous concerne, nous avons passé pour cette recherche environ quatorze mois en Chine répartis en trois séjours de 1993 à 1996. Et nous avons suivi toutes les pistes qui pouvaient nous mener, d'une façon ou d'une autre, aux entreprises d'État, à leur autorité de tutelle, à leur banque, et à toute autre personne qui pouvait nous aider à comprendre notre terrain. Nous avons choisi d'effectuer à chacun de ces voyages une enquête dans trois villes chinoises: Pékin, Shanghai et Kunming. Nous avons choisi Pékin pour une raison simple: Pékin est la capitale de la Chine, c'est le lieu où s'élaborent en grande partie les réformes et où sont centralisées les informations. Les analyses de la Chine

4

A moins d'imaginer une société où ces activités sociales font seulement partie de la sphère

économique, et où les individus qui ne peuvent pas acheter ces services au «prix du marché» n'y ont tout simplement pas accès. 5 R. SAINSAULIEU (dir.), L'Entreprise une affaire de société, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990.

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aujourd'hui opposent souvent une Chine côtière en plein boom économique, relati vement riche et «en avance» dans les réformes économiques, à une Chine intérieure relativement pauvre, dont le développement est assez lent et qui est encore profondément marquée par l'économie planifiée. Il nous semblait donc important pour notre recherche de réaliser une étude dans une ville de la Chine côtière (en l'occurrence Shanghai) et dans une ville de la Chine intérieure (Kunming) . Nous avons donc adopté vis-à-vis de ces trois terrains une perspective comparative. Toutefois, la Chine est un grand pays et l'on peut toujours penser qu'il existe des lieux plus avancés dans les réformes que Shanghai, par exemple toute la région de Canton, et plus reculés que Kunming, par exemple le Tibet ou le Gansu. Chacun de ces voyages d'étude poursuivait trois objectifs: premièrement, la recherche bibliographique et documentaire; deuxièmement, la visite d'entreprises industrielles d'État et la réalisation d'entretiens avec des responsables de la direction, la réalisation d'entretiens également avec des personnes travaillant dans les autorités de tutelle de ces entreprises et avec des personnes travaillant dans les services bancaires en relation avec ces entreprises; troisièmement, la visite d'instituts de recherche et de formation (principalement en' sociologie, économie et comptabilité) et la réalisation d'entretiens avec les chercheurs et enseignants de ces instituts. Le choix de l'entretien (semi-directif) comme technique de recueil de données s'imposait quasiment à nous, compte tenu des objectifs fixés à cette recherche et du fait qu'il s'agissait en grande partie d'une enquête exploratoire. Ces entretiens constituent le matériau principal de ce travail de recherche. Nous avons également tenu, pour chacun de ces voyages d'étude, un «journal de bord ». Nous y avons consigné les diverses discussions que nous avons pu avoir sur les thèmes de notre recherche avec des citadins chinois6 (étudiants, professeurs, personnel des cités universitaires ou des petits hôtels où nous logions, chauffeurs de taxi, etc.). Nous y avons également noté les différentes démarches que nous avons réalisées pour prendre contact avec des entreprises ou avec des autorités de tutelle; nous avons noté les arguments avancés par nos interlocuteurs ainsi que les résultats positifs ou négatifs de ces démarches. On peut tirer bon nombre d'enseignements de ces informations, nous les avons donc intégrées à notre analyse dans une optique plus ethnographique de la recherche. Nous souhaitons maintenant présenter le cheminement de cet ouvrage, ses différentes parties et chapitres. La première partie pose le cadre à la fois théorique (chapitre 1) et méthodologique (chapitre 2) de cette recherche. Nous définirons ainsi, dans le premier chapitre, les principales notions utilisées pour construire notre objet et nous tenterons de montrer leur intérêt et leur pertinence dans le cadre de notre recherche. Les notions, concepts et théories utilisés pour analyser notre objeC ne seront pas présentés ici, mais le seront au fur et à mesure de l'analyse. Trois notions

6 Tout citadin chinois connaît assez bien l'organisation des entreprises d'État et les réformes concernant ces entreprises, soit parce qu'il y a travaillé, soit parce qu'il a de la famille et des amis qui y travaillent. 7 Comme par exemple la notion de champ élaborée par P. Bourdieu, ou l'analyse d'É. Durkheim en terme de société segmentaire ou de société qui connaît une importante division sociale du travail. 22

sont au fondement de la construction de notre objet: les notions de forme sociale, d'intervention sociale et d'action sociale ou de pratiques sociales. Nous les développerons dans ce chapitre. Disons pour l'instant que nous retiendrons deux dimensions de cette forme sociale: elle est premièrement une organisation, et deuxièmement un lieu de pratiques et d'interventions sociales8. Nous définirons une réforme comme une rationalisation du social, c'est -à-dire comme une intervention sur le social. Notre objectif sera alors d'analyser comment cette intervention a été réinvestie dans les pratiques et ce que cela signifie comme transformations des contours et de la qualité essentielle de la forme étudiée. Le chapitre 2 vise à expliquer avec quels moyens et avec quels outils nous nous proposons de réaliser nos objectifs de recherche. Nous présenterons donc un peu plus précisément nos enquêtes de terrain ainsi que le corpus de nos entretiens. La plupart de ces entretiens ont été réalisés en langue chinoise, il nous a donc fallu les traduire. Nous expliquerons quelle a été notre démarche de traduction et comment elle a constitué une première avancée dans l'analyse des entretiens. Il s'agira enfin de développer les outils que nous avons utilisés pour l'analyse des entretiens à proprement parler. La deuxième et la troisième parties de cet ouvrage seront ensuite consacrées chacune à l'une des deux dimensions que nous avons retenues de la forme sociale «entreprise d'État ». Chacune de ces parties est constituée de trois chapitres. La deuxième partie abordera donc l'entreprise d'État sous son angle organisationnel. Nous nous sommes vite rendue compte, lors de nos enquêtes de terrain, que l'organisation d'une entreprise d'État chinoise était incompréhensible si l'on ne connaissait pas, non seulement sa place dans l'organisation administrative et politique nationale et les fonctions particulières qu'elle occupe dans la société chinoise, mais également l'organisation administrative, politique et sociale du pays dans son entier. En effet, l'entreprise d'État chinoise a été construite, comme l'entreprise esteuropéenne, sur le modèle de l'entreprise soviétique. Elles ont «été conçues au départ comme le prolongement d'un vaste réseau d'organismes formés au niveau national. Fait essentiel, il s'agit d'organismes économiques et administratifs, mais aussi politiques, sociaux et d'autres encore »9. Dans nos enquêtes de terrain, notre point de départ a, évidemment, été l'entreprise d'État et nous avons tiré peu à peu ces « fils» qui allaient de i' entreprise à ces organismes administratifs, politiques et sociaux. Finalement, pour comprendre l'existence et la force de ces fils ou, disons, de ces relations, il nous a fallu comprendre les principes qui fondent l'organisation administrative, politique et sociale chinoise. Ce travail est réellement indispensable à une compréhension approfondie du type d'organisation de l'entreprise d'État. Il s'agira donc, dans cette deuxième partie, d'analyser comment l' èntreprise d'État en tant qu'organisation s'insère, est enchâssée dans l'organisation

8 En fait, comme nous l'expliquerons dans le chapitre 1, nous retenons une troisième dimension à cette forme sociale: elle est également un lieu de culture. Mais nous avons choisi d'intégrer l'analyse de cette dimension culturelle dans l'analyse de chacune des deux dimensions précitées. 9 N. et T. LOWIT, «L'entreprise captive en Europe de l'Est» in R. SAINSAULIEU (dir.), op. ci!., p.269.

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administrative, politique et sociale locale et nationale. Nous ne poserons pas ici la question des réseaux relationnels dans lesquels peuvent être intégrés le directeur et le secrétaire du Parti d'une entreprise, mais nous nous intéresserons aux relations organisationnelles qui relient toute entreprise d'État à différents organismes. Pour notre objet d'étude, l'analyse des organisations bancaires chinoises nous sera également utile. En effet, jusqu'à il y a peu de temps (et même encore aujourd'hui, notre analyse portera justement sur ce point), les banques n'étaient pas simplement des interlocuteurs de la direction, mais beaucoup plus des acteurs de la gestion financière des entreprises. Nous reviendrons bien sûr plus longuement sur cette question. Pour l'instant, il nous suffit de savoir que les banques sont des acteurs

importantsen matière de gestion financièredes entreprises10 et, en tant que tels, une
connaissance minimale de leur organisation nous est indispensable. C'est dans le sens inverse de notre démarche empirique que nous présenterons ce travail. Cela nous semble en effet plus logique, à la lecture, de commencer par une présentation de l'organisation administrative et politique nationale pour nous focaliser progressivement sur l'entreprise. Ainsi, dans le premier chapitre de cette partie, soit le chapitre 3, nous décrirons et analyserons l'organisation administrative, politique et syndicale chinoise d'un point de vue national. Nous effectuerons une description globale et une description formelle de leur réseau organisationnel; nous analyserons également les principes qui fondent ces organisations, les principes qui régissent les relations entre ces trois structures (administration, Parti et syndicat), et finalement les réformes de ces dernières années les concernant. Le chapitre suivant (chapitre 4) est plus précisément consacré au système industriel et au système bancaire d'État. Nous retracerons le processus de formation de ces systèmes et en dégagerons les différents éléments historiques qui marquent aujourd'hui encore la structure industrielle et bancaire. Nous décrirons ensuite l'organisation de ce système, de l'échelon central - le ministère ou la banque centrale - à l'entreprise ou à l'agence bancaire locale; nous analyserons les relations hiérarchiques qu'entretiennent ces différents organismes; et finalement nous décrirons, à partir de plusieurs organigrammes, leur organisation interne. L'objectif est de dégager les grandes entités qui constituent ces systèmes, entités dans lesquelles va venir s'insérer l'entreprise d'État. Avec tous ces éléments nous serons alors en mesure d'analyser et de comprendre l'organisation de l'entreprise d'État chinoise (chapitre 5). L'entreprise est généralement constituée des quatre structures: administration, Parti, Ligue de la jeunesse communiste, et syndicat dont nous aurons étudié l'organisation nationale dans le chapitre 3. Nous décrirons, à l'aide des organigrammes des entreprises dans lesquelles nous avons été reçue, l'organisation de ces quatre structures dans l'entreprise, et les changements que ces organisations ont connus ces dernières années. Nous expliquerons quelles relations ces quatre éléments de l'entreprise entretiennent avec les organismes gouvernementaux, politiques et syndicaux qui lui sont extérieurs. Nous analyserons ensuite les relations qu'entretiennent ces quatre

10 Pour ne pas trop alourdir le texte, nous utiliserons parfois le terme «entreprises» seul sans spécifier qu'il s'agit des entreprises d'État chinoises, mais il est bien clair que notre objet d'étude, la forme sociale dont nous parlons, ce sont les entreprises d'État chinoises. 24

éléments au sein de la direction de l'entreprise. Cela nous mènera à une analyse du système particulier de relations professionnelles existant dans l'entreprise d'État, système qui découle des principes d'organisation et des principes qui régissent les relations entre Parti, État et syndicat au niveau national. Finalement, nous aurons effectué, par ce travail, une coupe transversale de l'organisation économique et sociale chinoise, et nous aurons traité la question des changements de ces vingt dernières années à l'intérieur de chacun des chapitres. L'objectif de ce travail, rappelons-le, est de cerner les contours de l'entreprise d'État en tant qu'organisation. Cette analyse organisationnelle commencera également à nous donner des informations sur la qualité de cette forme sociale particulière. Nous pourrons, à partir de là, aborder la deuxième dimension de cette forme: l'entreprise d'État en tant que lieu de pratiques et d'interventions sociales. Ce sera l'objet de notre troisième partie. Nous avons, dans cette dernière partie, adopté une démarche différente de celle de la partie précédente. Il ne s'agit plus de réaliser une coupe transversale mais d'analyser cette dimension dans un ordre chronologique: le temps d'avant les réformes (chapitre 6), les réformes (chapitre 7) et le temps d'aujourd'hui (chapitre 8). Puisqu'il s'agit d'analyser en particulier les transformations concernant les contours et la qualité essentielle de cette forme sociale, nous nous intéresserons principalement aux pratiques de gestion de l'entreprise et donc aux pratiques des dirigeants. Gérer une entreprise, c'est en gérer la production, les approvisionnements, les ventes, le personnel et l'aspect financier; c'est ce que nous appellerons les «pratiques professionnelles» de gestion de l'entreprise. Mais gérer une entreprise d'État chinoise, du moins avant les réformes, c'est également gérer des activités administratives, politiques et sociales; on peut parler à leur propos de
« pratiques extra-professionnelles
»11.

L'analyse des pratiques professionnelles, et en particulier de la division du travail au sein de ces pratiques (entre la direction de l'entreprise, l'autorité de tutelle, les banques et les autres organismes gouvernementaux) nous conduit directement à une analyse des contours de la forme sociale et des transformations de ces contours. L'analyse des pratiques extra-professionnelles nous amène, quant à elle, plus particulièrement à une compréhension de la qualité de cette forme. Nous réaliserons ces deux analyses à propos de la forme sociale originelle, c'est-à-dire de l'entreprise d'État chinoise avant les réformes, dans le chapitre 6. Nous tâcherons également de montrer, dans ce chapitre, comment cette forme sociale particulière s'insère dans, et correspond à, un certain type de société dont nous analyserons les grands traits. Le chapitre 7 sera, quant à lui, consacré aux réformes mises en place par le gouvernement chinois de la toute fin des années 70 à aujourd'hui. Ces différentes réformes, ou interventions sociales, concernent à la fois les -pratiques professionnelles et les pratiques extra-professionnelles de gestion de l'entreprise. Nous les présenterons chronologiquement. Nous verrons ainsi peu à peu, à travers ces mesures concrètes, se dessiner le modèle rationnel qui fonde ces réformes. Il

Il Nous ne voulons pas signifier par ces appellations que ce deuxième pas incomber à la direction de l'entreprise, il s'agit simplement d'une permettant de différencier globalement ces deux types d'activités.

type de pratiques ne devrait convention d'écriture nous

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s'agit à la fois d'un modèle de ce que doit être une entreprise et de ce que doit être la société dans laquelle elle s'intègre. Nous conclurons ce chapitre par l'analyse de ce modèle rationnel et par sa mise en perspective avec ce que l'on a pu appeler l'économie sociale de marché européenne ou le compromis fordiste. Il s'agira finalement, dans le tout dernier chapitre, de comprendre comment cette intervention sociale est retravaillée dans et par les pratiques sociales aujourd'hui. Nous analyserons, là aussi, les pratiques professionnelles et extraprofessionnelles de gestion de l'entreprise. Mais ces pratiques ne sont pas identiques pour toutes les entreprises de notre échantillon. Nous analyserons les variables explicati ves de ces différences, et cela nous conduira à élaborer une typologie des entreprises d'État chinoises aujourd'hui. Finalement, cette analyse des pratiques, couplée à l'analyse de la matérialité organisationnelle effectuée dans la deuxième partie, doit nous permettre de répondre à nos deux questions en matière de contours et de qualité essentielle de notre objet aujourd'hui, et donc d'évaluer les transformations qu'a connues cette forme sociale ces vingt dernières années. Nous montrerons en conclusion comment l'aboutissement de ces réformes signifierait un changement radical de l'organisation sociale et spatiale de la société urbaine chinoise.

Première partie

L'ÉTUDE D'UNE FORME SOCIALE, OUTILS THÉORIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES

Chapitre 1 DE LA DÉFINITION DE QUELQUES NOTIONS ESSENTIELLES
L'entreprise d'État chinoise: une forme sociale
Notre objet d'étude est donc l'entreprise d'État chinoise. Il nous faut commencer par réfléchir à la définition de cet objet. Notre réflexion sur cette question a pour point de départ la notion de « système social d'entreprise» utilisée par R. Sainsaulieu. Renaud Sainsaulieu définit le «système social d'entreprise» comme «l'état plus ou moins formel d'articulation de ses capacités techniques, de ses moyens économiques et de ses forces collectives disponibles à un moment donné de son histoire »\ et soulève deux idées importantes. La première concerne l'idée de «système» telle qu'elle a été présentée par R. Boudon2. D'après R. Boudon, il existe deux conceptions de la notion de système. La première se définit par quatre critères: -la notion d'ensemble et de totalité d'éléments; - l'association et l'interdépendance entre ces éléments; - la structure de relations précises entre ces éléments; - la reproduction des mêmes effets tant qu'on ne change ni la structure, ni les éléments. Dans le même sens, R. Boudon donne, dans un autre ouvrage3, la définition suivante d'un système, définition généralement admise, à notre connaissance, par tous les chercheurs en sciences sociales: «Ensemble d'éléments interdépendants c'est-à-dire liés entre eux par des relations telles que, si l'un est modifié les autres le sont aussi et par conséquent tout l'ensemble est transformé ».

I R. sciences 2 R. 3 R.

SAINSAULIEU, Sociologie de l'organisation politiques, 1987, p. 90.

et de l'entreprise,

Presses de la Fondation nationale des 1968.

BOUDON, La Notion de structure dans les sciences sociales, Gallimard, BOUDON, F. BOURRICAUD, Dictionnaire

critique de sociologie, PUF, 1982, p. 550.

29

La seconde idée de système est, d'après R. Boudon, plus complexe. Il s'agit de dégager une loi d'interdépendance qui gouvernera le calcul théorique prédictif de l'association répétitive des comportements. Certaines sciences, telles que la physique, la thermodynamique sont capables de dégager une telle loi; c'est rarement le cas en sciences humaines. Le problème en ce qui nous concerne est la notion même de « système» dans l'une ou l'autre acception présentées ci-dessus. En effet, la notion de «système» est un modèle fort qui suppose à la fois la notion de totalité et à la fois la notion d'interdépendance des éléments. Bien sûr, on peut étendre cette notion de système et c'est là la deuxième idée importante soulevée par R. Sainsaulieu : «Faire un diagnostic des relations de pouvoir, c'est donc procéder à une compréhension dynamique des fonctionnements intra et inter-services. Mais c'est aussi conduire à une lecture plus extensive des systèmes d'action qui, de coalitions en alliances durables, peuvent déborder les frontières formelles de l'organigramme et inclure des acteurs de l'environnement syndical, institutionnel, politique et bien souvent éducatif »4. Dans un autre ouvrage, F. Piotet et R. Sainsaulieu expliquent également que les frontières d'un tel système social ne sont pas forcément restreintes aux seules dimensions de l'entreprise: « nombre d'acteurs peuvent être extérieurs, car l'entreprise peut bénéficier ou dépendre de réseaux de sous-traitants, de milieux professionnels, de forces syndicales ou d'assistances financières et commerciales qui élargissent son véritable système d'action. Ce sera au diagnostic sociologique d'apprécier les dimensions réelles de ce système

social »5.
Mais il nous semble que, même si l'on réfléchit sur le degré d'ouverture ou de clôture du système, ou si l'on fait la distinction, comme le faisait T. Parsons, entre « système ouvert» et « système clos », dans tous les cas, la notion de système reste un modèle fort qui contient ces deux idées de totalité et d'interdépendance. Or, comme nous l'avons signalé en introduction, l'entreprise d'État chinoise dans sa forme initiale ne peut pas être considérée comme une totalité. Nicole et Thomas Lowit ont montré que l'entreprise d'État d'Europe de l'Est n'était pas une entité économique isolable, mais « le prolongement d'un vaste réseau d'organismes formés au niveau national »6. Or, les entreprises de l'Europe de l'Est ont été construites sur le modèle de l'entreprise soviétique, et c'est également le cas des entreprises chinoises. Maintenant, savoir si l'entreprise d'État chinoise peut aujourd'hui, après vingt années de réformes, être considérée comme une totalité et comme un système, est une question à laquelle il nous faudra répondre, et ne peut donc pas constituer une hypothèse préalable à l'analyse.

4 5

R. SAINSAULIEU,

op. cit., p. 91.

F. PIOTET, R.SAINSAULIEU, Méthodes pour une sociologie de l'entreprise, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994, p. 29. 6 N. et T. LOWIT, «L'entreprise captive en Europe de l'Est» in R. SAINSAULIEU (dir.), L'Entreprise, une affaire de société, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990, p. 269. Pour une analyse plus complète, on peut se reporter au rapport de recherche: N. et T. LOWIT, Autorité, encadrement et organisation du travail dans les industries des pays de l'Est européen, rapport du CNRS, Laboratoire des études des conflits et du changement social, CNAM, 1975. 30

Finalement, il nous semble plus judicieux, vu les particularités de notre objet, de parler non pas de « système social» mais plutôt de « forme sociale »7. Nous reprenons ici une idée développée par N. Ramognino dans une analyse de la notion d'institution telle qu'elle est présentée par M. Montuclard (en premier lieu en tant que système). « Pour penser la totalité du social ou de l'institution, il n'était pas nécessaire de choisir un modèle technique aussi fort: interdépendance des éléments et fixité de la stabilité. D'autres modèles de description auraient pu être développés, autour de la théorie des ensembles flous, ou de l'analyse de similitude qui connaissent d'autres relations entre les éléments (dépendance certes, mais aussi proximité, etc.). De même l'idée de totalité

pouvait être conçue moins comme un système ou une structure que comme une forme. »8
Pour cette notion de forme, nous nous en tiendrons au développement qu'en a fait R. Ledrut9. Cette notion reste encore peu facile à manier, nous pouvons toutefois en retenir trois éléments: - La forme sociale est « concrète et réelle. C'est donc une totalité d'un type particulier:

l'unité qu'elle établit entre ses éléments multiples a sa spécificité »10. Deux idées nous
paraissent ici importantes. Premièrement, une forme sociale a une forme particulière, une matérialité plus ou moins circonscrite. Le premier élément d'un travail sur une forme sociale est donc l'analyse de la forme qu'elle prend ou, autrement dit, de ses contours. Deuxièmement, elle comprend des éléments multiples qu'elle unifie d'une certaine manière; une deuxième partie du travail consiste à analyser la multiplicité de ses éléments et le type d'unité qu'elle établit entre eux, ce que nous pourrions appeler sa qualité essentielle. Nous rajouterons qu'une forme s'inscrit dans une totalité sociale, et il s'agira pour nous également d'analyser ce que ses contours et sa qualité doivent à la société globale.

Une forme sociale est une matérialité à la fois physique et symbolique. «Elle est d'ordre "subjectif' (liée au vécu des hommes) et "objectif' (s'imposant à eux). »11 Cela
-

nous permet de dépasser une des limites de la sociologie des organisations: elle travaille en effet sur les relations de pouvoir, sur les «systèmes d'action concret »12, sur les stratégies des acteurs mais peu sur le sens, sur le symbolique. C'est d'ailleurs la critique que R. Sainsaulieu apporte à ce modèle en ce qui concerne les entreprises: l'entreprise, nous dit-il, n'est pas seulement une organisation, c'est également « un lieu de culture »13. Finalement, la conception de la forme en tant que matérialité à la fois physique et

7 Nous ne voulons pas entamer ici une critique générale de la notion de système pour la remplacer par la notion de forme. Cette réflexion mériterait certainement d'être menée, on pourrait ainsi parler de forme sociale, analyser cette forme sociale pour savoir justement quelle forme elle prend, quel type de totalité elle constitue et se rendre compte au bout de l'analyse qu'elle est effectivement un système ou bien qu'elle est une totalité d'un autre type. Mais là n'est pas notre objectif. L'entreprise d'État chinoise, dans son modèle originel, n'est pas un système, même pas un système ouvert, il faut donc trouver une autre notion, et celle de forme nous paraît particulièrement adaptée. 8 N. RAMOGNINO, « De l'institution et de social - Réflexions libres à propos d'une ontologie du social» in collectif, L'Instituant, les savoirs et les orthodoxies - En souvenir de Maurice Montuclard, Publications de l'Université de Provence, 1991, p. 217. 9 R. LEDRUT, La Forme et le sens dans la société, Librairie des Méridiens, 1984. 10Idem, p. 42. 11Ibid., p. 180. 12 Pour une définition de cette notion, se référer à la note n° 19 de ce chapitre. 13 F. PIOTET, R. SAINSAULIEU, op. cit., p. 19.

31

symbolique doit permettre de dépasser le dualisme « subjectif/objectif» qui est, nous semble-t-il, une aporie dont la sociologie a du mal à se défaire. - Une forme sociale se forme et se transforme. On peut ainsi, et c'est ce que nous ferons, se poser la question de la genèse et de la transformation de la forme, c'est-à-dire la question du changement social. Nous définissons donc l'entreprise d'État chinoise dans sa forme initiale comme étant une forme sociale particulière. Nous retiendrons trois dimensions à cette forme sociale. Elle est tout d'abord une organisation, au sens élémentaire de ce terme. Elle est d'autre part un lieu de pratiques sociales. Elle est finalement un « lieu de culture». Ces trois dimensions sont en fait les trois « instances fondatrices de rapports sociaux centrés sur l' acti vité de production» 14que F. Piotet et R. Sainsaulieu dégagent du «système social» : les structures instituées ou structures formelles, les interactions entre acteurs et les cultures productrices de cohésion socialels. Toutefois, étant donnée la spécificité de notre objet: l'entreprise d'État chinoise et non pas une entreprise particulière appartenant à notre propre monde social, soit la France de la fin des années 90 - nous élargirons la notion de culture d'entreprise. Cette dimension culturelle sera, pour nous, la dimension « subjective» de la forme sociale, c'est-à-dire à la fois le vécu et la connaissance que les hommes en ont. Or, il est difficile de séparer la connaissance et la conscience que les hommes prennent du social de la réalité de celui-ci. Nous avons donc décidé de ne pas analyser la dimension culturelle de manière séparée des autres instances, mais plutôt de la concevoir comme une dimension de ces dernières. Nous allons expliquer cette approche ainsi que les outils utilisés pour l'analyse des structures instituées ou de la dimension organisationnelle de la forme sociale «entreprise d'État chinoise» dès à présent. Nous expliquerons ces aspects concernant l'analyse de l'entreprise en tant que lieu de pratiques dans la section suivante. Notre travail consistera dans un premier temps à décrire et analyser la matérialité organisationnelle de l'entreprise d'État chinoise. Pour cela, nous utiliserons, en partie, la démarche mise au point par la sociologie des organisations. P. Bernoux a formalisé la grille d'analyse pouvant être utilisée pour l'étude d'une organisationl6 et en particulier d'une entreprise. Il différencie ainsi trois éléments dans l'analyse. Il s'agit premièrement de réaliser une description globale de l'entreprise: quels sont sa taille, sa situation juridique, sa localisation géographique, son type de production, sa place dans son environnement, son histoire récente, qui sont ses salariés? Il s'agit d'autre part - et c'est le deuxième élément - de décrire l'organisation formelle de l'entreprise, de repérer le système de division du travail, la définition des fonctions (ainsi que leur précision ou imprécision), et le système hiérarchique. Pour ce repérage, le plus simple est de partir de l'organigramme. Comme le soulignent F. Piotet et R.Sainsaulieu, « un premier regard sur l'organigramme fournit déj à de bonnes indications sur le type d'organisation que l'on

analyse »17. Il s'agit, en troisième lieu, de comprendre comment les choses se passent

14Idem, p. 197. IS Ibid., pp. 11-44. 16P. BERNOUX, La Sociologie des organisations, 17 F. PIOTET, R. SAINSAULIEU, op. cit., p. 56.

Seuil, coll. Points, 1985, pp. 356-360.

32

réellement, de cerner le pouvoir réel et les « zones d'incertitude »18,de reconstituer les

ressources et les stratégies des acteurs, et de repérer les « systèmes d'action concrets »19.
En ce qui nous concerne, nous n'avons réalisé que les deux premiers éléments de cette démarche; pour inclure le troisième élément dans l'analyse, il eût fallu s'intéresser directement au fonctionnement interne d'une entreprise d'État, et vouloir en faire une analyse en soi, ce qui n'est pas notre cas. En fait, pour être plus précis et plus juste, nous avons travaillé sur ce troisième aspect mais d'une manière un peu différente que nous développerons dans la prochaine section. Comme nous l'avons expliqué en introduction, l'organisation des entreprises d'État ne peut être comprise sans référence aux organisations de l'État, du Parti et du syndicat qui, d'une part, gouvernent en grande partie l'économie, et qui, d'autre part, trouvent leur prolongement au sein de l'entreprise. Notre analyse de ces grandes structures - État, Parti et syndicat - a deux objectifs: premièrement, dégager les principes qui fondent leur organisation et qui régissent les relations entre ces structures; deuxièmement, dégager les grandes entités qui constituent ces structures et dans lesquelles va venir s'insérer l'entreprise. Ces entités sont le fruit d'une organisation et d'un découpage particuliers du monde administratif, politique et social; ce sont donc des structures organisationnelles, des entités matérielles qui existent dans la société chinoise. Mais ces entités matérielles possèdent également une dimension culturelle que l'on peut

considérer, à la manière de M. Godelier, comme « la part idéelle du matériel »20. Nous
pouvons d'ores et déjà pointer deux aspects de cette dimension culturelle. Tout d'abord, ces structures ne sont pas seulement des organisations, elles sont également ce que nous pouvons appeler des catégories conceptuelles qui informent les pratiques économiques aujourd'hui; ces catégories ont clairement une valeur opératoire ou agissante, c'est ce que nous tâcherons de montrer dans la prochaine section de ce chapitre puis tout au long de cet ouvrage. D'autre part, ces entités sont productrices d'identité collective. Nous verrons par exemple que les directeurs d'entreprises ont un très fort sentiment d'appartenance à l'entité appelée en Chine «système» (xitong) et constituée d'une autorité de tutelle et de toutes les entreprises qui lui sont subordonnées. L'appartenance à tel ou tel « système» est ainsi une source d'identité collective très importante pour la direction de l'entreprise.

18 Cette notion a été introduite par M. Crozier. Voici la définition qu'en donne P. Bemoux (op. cit., p. 155) : « L'incertitude existe toujours à tous les niveaux, conférant par là même de l'autonomie aux acteurs. L'incertitude étant, par définition, mal définie, on préfère parler de zone d'incertitude pour délimiter les lieux où il va ou où il peut se passer quelque chose ». 19 Cette notion fut également introduite par M. Crozier. P. Bemoux en donne la définition suivante: «Ensemble de relations qui se nouent entre les membres d'une organisation et qui servent à résoudre les problèmes concrets quotidiens. Ces relations ne sont pas prévues par l'organisation formelle et les définitions des fonctions ». (Idem., p. 155) 20 M. GODELIER, L'Idéel et le matériel - Pensée, économies, sociétés, Fayard, 1992.

33

Vers une définition des réformes - Où il nous faut différencier intervention sociale et action sociale
Nous l'avons expliqué en introduction, «l'objectif des différentes réformes adoptées en Chine depuis le début des années 80 est de mettre en place, de réaliser un nouveau modèle d'entreprise ». Cette proposition, placée entre guillemets, en soi très banale, peut servir de base à une construction sociologique de l'objet « réforme ». Nous retiendrons trois termes dans cette phrase: celui «d'objectif », celui de «mettre en place» ou « réaliser », et finalement celui de « nouveau ». Le premier renvoie à un élément important: une réforme est, pour reprendre la typologie de M. Weber, une action zweckrational, c'est une action rationnelle par rapport à un but ou une action rationnelle en finalité (selon les traductions). Ce type d'action est défini par le fait que l'acteur (ici le gouvernement chinois) conçoit clairement le but extrinsèque de l'action et combine les moyens (les réformes successives et les moyens mis en œuvre: moyens financiers, juridiques, etc.) en vue de l'atteindre. Le deuxième terme renvoie à un autre élément, en partie lié au premier, c'est la volonté, dans l'action de réforme, d'agir sur le social, de transformer la société dans un certain sens, et même de fabriquer du social. Ce type d'action, et c'est là qu'apparaît notre troisième terme, se présente en fait comme une opération sur le temps, sur l'avenir, sur l'histoire. Nicole Ramognino dit à propos de l'intervention préventive, donc de réformes touchant au domaine médical, qu'« elle se présente comme une action qui s'inscrit dans l'axe temporel linéaire (passé/avenir). Elle se définit comme une action sur le temps: il s'agit de prendre en compte la linéarité temporelle et d' y marquer une rupture »21. Ce type particulier d'action - l'élaboration et la mise en place de réformes - est basé sur ce que Hannah Arendt appelle le « modèle de la fabrication ». « La fabrication se distingue de l'action en ce qu'elle a un commencement défini et une fin qui peut être fixée d'avance: elle prend fin quand est achevé son produit qui non seulement dure plus longtemps que l'activité de fabrication mais a dès lors une sorte de "vie" propre. »22 Dans ce modèle de fabrication, tout est « pensé en termes de moyens et de fins, c'est-à-dire de catégories dont la validité avait sa source et sa justification dans l'expérience constituée par la production d'objets d'usage »23. Au lieu d'appeler ce type d'action de la fabrication, nous l'appellerons, à la suite de N. Ramognino et puisque ce terme est déjà utilisé en sociologie, une « intervention sociale»: «Nous utiliserons le terme d'intervention sociale pour les activités qui se fondent sur une base rationnelle (entendues comme "activité rationnelle en finalité", c'est-à-dire une activité dans laquelle on peut donner la définition des objectifs, les finalités poursuivies, et étudier les moyens rationnels pour atteindre cette fin) »24. En tant

21

N. RAMOGNINO, « La rationalisation du social: la symbolique comme enjeu du social », Sociologie

du Sud-Est, n° 51-54, 1987, p. 215. 22 H. ARENDT, La Crise de la culture, Gallimard, colI. Folio Essais, 1996, p. 81. 23Idem, p. 107. 24 N. RAMOGNINO, 1, 1992, p. 105. n° 34 « Le travail social a-t-il encore besoin des sciences sociales? », A.D.E. U.S. Cahier,

qu' acti vité rationnelle en finalité dont l'objectif est de fabriquer rationnellement du social, nous pouvons également parler, en ce qui concerne les réformes, de « rationalisation du social ». Toute rationalisation du social se fonde donc sur un certain modèle rationnel; il s'agit dans notre cas essentiellement d'un certain modèle de l'entreprise. L'analyse d'une rationalisation doit, pour permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de cette intervention, expliciter ce modèle rationnel; ce sera là une partie de notre travail. Nous pouvons maintenant distinguer l'intervention sociale, telle que nous venons de la définir et de la caractériser, de ce que nous appellerons, terme également connu en sociologie, « l'action sociale ». Hannah Arendt fait cette distinction car l'action humaine ne se fonde pas sur le modèle de la fabrication: «L'action humaine, projetée dans un tissu de relations où se trouvent poursuivies des fins multiples et opposées, n'accomplit presque jamais son intention originelle; aucun acte ne peut jamais être reconnu par son auteur comme le sien avec la même certitude heureuse qu'une œuvre de n'importe quelle espèce par son auteur. Quiconque commence à agir doit savoir qu'il a déclenché quelque chose dont il ne peut jamais prédire la fin, ne serait-ce que parce que son action a déjà

changé quelque chose et l'a rendue encore plus imprévisible »25.
Nous parlerons « d'action sociale» pour désigner l'ensemble des activités sociales fondées sur autre chose que de la rationalité en finalité. L'action sociale, ce sont finalement les pratiques sociales, et on ne peut réduire les pratiques sociales à leur aspect rationnel, elles sont bien d'autres choses que cela. On ne peut donc pas assimiler intervention et action sociales ni dans l'analyse ni dans le modèle utilisé pour l'analyse. Or, c'est cette dernière confusion, nous semble-t-il, qui a permis à des chercheurs en sciences sociales (sociologie, ethnologie, anthropologie), qui analysaient une intervention rationnelle et ses «échecs », de parler «d'irrationalité» des acteurs, de « retard» ou de « résistance au changement ». Ces différents termes ont bien sûr un sens clairement péjoratif. Ces chercheurs utilisent, nous semble-t-il, le modèle de la fabrication, le modèle de la rationalité en finalité, pour analyser l'action sociale, et si l'intervention ne marche pas comme il était prévu, c'est que les acteurs sont irrationnels ou résistants. Or, dans tous les cas, l'intervention sociale ne se substitue pas, comme elle le croit ou du moins comme elle l'espère, à l'action sociale. Elle redouble l'action sociale et a pour obj ectif effectivement de faire entrer l'action sociale dans son modèle, de se substituer à elle. Mais, au bout du compte, elle en est simplement une composante nouvelle. « L'intervention sociale - rationnelle, consciente, délibérée et volontaire - est réinvestie dans des pratiques sociales; elle agit donc dans la pratique mais elle n'est

cependant pas seule à agir. »26 En effet, l'intervention sociale ne se réalise ni sur du vide
ni sur une matière complètement malléable. Elle s'accomplit sur un social existant. Essayons de concevoir un peu plus clairement ce qui se passe entre l'intervention sociale et l'action sociale. Pendant longtemps, cette relation a été conçue sous le modèle de l' inculcation. Ainsi par exemple si, dans un pays africain, il s'agissait d'intervenir de manière préventive en matière de sida, de nombreux intervenants sociaux ont pensé qu'il

25

H. ARENDT, op. ci!., p. 113. 26 N. RAMOGNINO, « Le travail social...», op. ci!., p. 105. 35

fallait inculquer un nouveau modèle hygiénique et sexuel permettant, et même nécessitant, l'utilisation de préservatifs. Comme l'a montré N. Ramognino, l'hypothèse d'une inculcation d'un modèle (ici médico-sexuel) « se soutient de deux autres thèses qui sont, à nos yeux, contestables: d'une part, celle de la passivité du sujet, que la psychologie de l'intelligence (J. Piaget) et la psychologie cognitive (S. Moscovici) ont notamment remis en question; d'autre part, celle qui pense la transmission du symbolique et du culturel sous la forme du modèle de la diffusion. Or, nous penchons plutôt sur la nécessaire traduction des formes symboliques »27. Autrement dit, toute intervention sociale est traduite ou réinterprétée dans et par les pratiques sociales. Nous ne nous demanderons donc pas si l'intervention sociale que nous étudions a réussi. Nous nous demanderons, en revanche, comment cette intervention a été réinterprétée dans les pratiques sociales, et ce que cela signifie comme transformations de l'entreprise d'État. Puisqu'il s'agit, pour nous, d'analyser les transformations concernant les contours et la qualité essentielle de cette forme sociale, nous nous intéresserons principalement aux pratiques de gestion de l'entreprise et donc aux pratiques des dirigeants d'entreprises. Nous avons distingué en introduction les pratiques professionnelles de ce que nous avons appelé les pratiques extraprofessionnelles. L'existence et l'importance de ces dernières nous informent sur la qualité de notre forme sociale, c'est donc à une analyse de leur nature et de leur contenu que nous procéderons. En ce qui concerne les pratiques professionnelles, nous centrerons notre analyse sur deux aspects: d'une part, sur la division du travail (qui fait quoi ?) et les rapports aux moyens de production (qui fournit quoi ?) entre la direction de l'entreprise, l'autorité de tutelle, les banques et les autres organismes gouvernementaux; d'autre part, sur ce que nous appelions précédemment la « dimension culturelle» de ces pratiques. Prenons deux exemples concernant la division du travail et les rapports aux moyens de production. Le premier concerne la gestion du personnel: pendant longtemps, ce n'était pas la direction de l'entreprise qui embauchait mais le bureau du Travail qui définissait en collaboration avec l'autorité de tutelle le nombre de personnes à assigner chaque année à l'entreprise; en 1992, a été donné officiellement aux entreprises le droit d'embaucher leur personnel, qu'en est-il aujourd'hui dans la pratique? Prenons un autre exemple se rapportant à la gestion financière et en particulier à l'octroi de prêts bancaires pour projets d'investissement. Avant les réformes, le cheminement était, le plus souvent, le suivanf8 : l'autorité de tutelle, après discussion ou non avec l'entreprise, avait un projet de développement pour l'entreprise, elle remettait un rapport à la commission du Plan locale qui approuvait ou non le projet; si elle l'approuvait, elle ordonnait à la banque de l'entreprise de fournir les fonds nécessaires au projet sous forme d'allocations budgétaires. Les réformes ont eu pour objectif de changer ce système: les entreprises conservant une partie de leurs profits pourraient décider seules de (certains) projets d'investissement et s'adresser à une banque afin d'obtenir les fonds supplémentaires nécessaires. La banque ne serait donc plus obligée de donner des prêts aux entreprises désignées mais déciderait en fonction de critères

27

N. RAMOGNINO, « La rationalisation du social... », op. cil., pp. 209-210.
Nous simplifions volontairement, nous reviendrons, bien sûr, plus longuement sur cette question.

28

36

économiques. Qu'en est-il aujourd'hui de la division du travail en matière d'une part de décision d'investissement, d'autre part d'octroi de prêts bancaires? Nous voyons bien que cette manière d'analyser les pratiques de gestion de l'entreprise nous conduit directement à une analyse des dimensions réelles de la forme « entreprise d'État», de ses contours et des transformations que ces contours, et donc que la forme en elle-même, ont connues. Or, pour que change la dimension objective de notre forme sociale, il faut également et dans le même temps que change sa dimension subjective. Reprenons notre dernier exemple. Pour que ce changement dans la pratique et dans la division du travail au sein de cette pratique s'opère, il faut que change également la conception qu'ont les acteurs économiques des banques et de leurs fonctions; il faut ainsi que les banques ne soient plus considérées comme des canaux des finances publiques; il faut que la catégorie «prêts bancaires» se détache et se différencie de la catégorie «allocations budgétaires », etc. En un mot, il faut que changent les savoirs mis en œuvre dans l' action. Sur cette question des savoirs, on peut se référer à deux approches sociologiques: premièrement, l'approche des catégories fondamentales de É. Durkheim et de M. Mauss; deuxièmement, le concept d'habitus de P. Bourdieu et celui des savoirs de l'ethnométhodologie que, sur ce point, nous n'opposerions pas mais situerions plutôt en prolongement. Émile Durkheim a été le premier à réfléchir sur une analyse sociologique des catégories de pensée29. Ainsi dira-t-il: «Les concepts expriment la manière dont la société se représente les choses »30. Il revisite en fait la théorie des catégories de Kant pour en donner une version en son sens plus correcte: les catégories doivent être appréhendées comme des constructions sociales, comme des catégories de la pensée collective. Il en proposera une analyse à la fois génétique, c'est-à-dire une analyse de l'origine sociale des catégories, et structurale, c'est-à-dire une explicitation de l'organisation de ces catégories, de leurs relations. Marcel Mauss poursuivra ce projet avec, par exemple, ces études sur la notion31 de mana ou sur la catégorie de « personne »32. D'après L. Quéré33, l'analyse des catégories s'est souvent limitée en sociologie - et là n'était pas le projet des précurseurs É. Durkheim et M. Mauss - à une sociologie de la connaissance, à une analyse de la pensée conceptuelle, en oubliant la valeur opératoire ou agissante des catégories. C'est à cet oubli que les ethnométhodologues ont tâché de remédier. Prenons l'exemple, aujourd'hui bien connu, de l'analyse du cas d'Agnès, un transsexuel, réalisée par un des pères de l'ethnométhodologie H. Garfinkel. « Dans cette analyse, les catégories (la catégorie «femme») ne sont pas seulement des mots du

En particulier É. DURKHEIM, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, PUF, 1985, pp. 615-663. 30Idem, p. 626. 31 Les termes «catégorie », «concept» et « notion» sont souvent utilisés de manière indifférenciée. On gagnerait certainement à une clarification du sens de chacun de ces termes, c'est la tentative que font plusieurs sociologues dans le numéro de Raisons pratiques cité ci-dessous. Toutefois, cette tentative ne nous paraissant ni complètement éclairante, ni pour l'instant admise par tous, nous préférons nous en tenir à signaler le problème mais sans entrer dans la discussion. 32 M. MAUSS, Sociologie et anthropologie, PUF, colI. Quadrige, 1983, pp. 101-115 et pp. 333-362. 33 L. QUÉRÉ, «Présentation» au numéro de Raisons pratiques: L'enquête sur les catégories de Durkheim à Sacks, n° 5, 1994, pp. 7-37.

29

37

langage ou des items du lexique, mais bien des médiations de l'institution continue de la réalité objective. Elles encadrent cette institution en articulant les pratiques des acteurs.

Elles opèrent en tant que schèmes. »34 « Ce schème a deux composantes. D'une part il
fournit des règles et des méthodes pour configurer des comportements, des dispositions, des attitudes, etc., reconnaissables comme réalisations de la catégorie "femme naturelle, normale". D'autre part, il consiste en un système de croyances conventionnelles: les gens souscrivent à des définitions, tenues pour allant de soi, car légitimes, de ce qu'est une « femme naturelle, normale. »35 On retrouve, nous semble-t-il, dans cette démarche l'approche de P. Bourdieu en terme d'habitus36. En effet, pour ce dernier comme pour les ethnométhodologues, «les catégories et les concepts ne sont pas des représentations mais des schèmes, c'est-à-dire des règles ou des méthodes (pour une part incorporées) gouvernant les activités ou les opérations de construction de l'objectivité »37. Ils reconnaissent à la fois la valeur agissante des catégories (elles informent la pratique) et le fait que ces catégories soient réalisées dans la pratique sociale. Finalement, cette «dimension culturelle» n'est pas épuisée par les catégories et savoirs mis en œuvre dans l'action dont nous venons de parler; elle est également constituée des discours que l'on tient sur ces savoirs et sur cette mise en œuvre. Ces discours peuvent avoir diverses fonctions, entre autres une fonction de légitimation des pratiques et/ou une fonction de renforcement de la cohésion du groupe; en cela leur analyse fait également partie de notre objet.

34Idem, p. 34. 35Ibid., p. 33. 36 Voir également: P. BOURDIEU, recherche, n° 100, 1993, pp. 32-36. 37 L. QUÉRÉ, op. cit., p. 32. «A propos de la famille comme catégorie réalisée », Actes de la

Chapitre 2 CADRE EMPIRIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE
Les enquêtes de terrain
Trois voyages d'étude en république populaire de Chine, soit quatorze mois de terrain, ont été effectués pour cette recherche. Le premier eut lieu en 1993, il dura six mois: de début juillet à fin décembre. Le second dura également six mois: du mois d'août 1994 à la fin du mois de janvier 1995. Le troisième se déroula pendant les mois de mars et avril 1996. Comme nous l'expliquions dans l'introduction générale, chacun de ces voyages d'étude poursuivait trois objectifs principaux: premièrement, la recherche bibliographique et documentaire; deuxièmement, la visite d'entreprises industrielles d'État et la réalisation d'entretiens avec des responsables de la direction, la réalisation d'entretiens également avec des personnes travaillant dans les autorités de tutelle de ces entreprises d'État et avec des personnes travaillant dans les services bancaires en relation avec ces entreprises; troisièmement, la visite d'instituts de recherche et de formation (principalement en sociologie, économie et comptabilité) et la réalisation d'entretiens avec les chercheurs et enseignants de ces instituts. Nous avons choisi d'effectuer à chacun de ces voyages une enquête dans trois villes chinoises: Pékin, Shanghai, Kunming (voir la carte de Chine page suivante). Nous avons opté pour Pékin, car Pékin est la capitale de la Chine, c'est le lieu où s'élaborent les réformes et où sont centralisées les informations. Il était donc particulièrement intéressant pour nous de rencontrer des chercheurs d'instituts pékinois. Il était également intéressant de commencer notre prospection par Pékin, car les contacts que nous nous créions à Pékin pouvaient, pensions-nous, fonctionner en province, et en effet les recommandation des organismes centraux nous ont souvent ouvert des portes provinciales ou municipales.

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