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L'envers de l'hémicycle

De
368 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
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EAN13 : 9782296307254
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L'ENVERS DE L'HÉMICYCLE

@ L'Harmattan, ISBN:

1995 2-7384-3541-6

André

Soury

,

L'ENVERS DE L'HEMICYCLE

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

A l'heure du soleil, Éditions La SIFAC, 1987; édition en 1990, Éditions La Péruse.

2ème

Quand l'ombre marquait le temps, Éditions Notre Temps, 1990. L'état des lieux, Éditions L'Académie européenne du livre, 1992.

PRÉFACE

Attaché au régime parlementaire, j'ai souffert pour lui. Énormément. Concentrés entre les mains du Président de la République et du Gouvernement, les pouvoirs de décision échappent pour l'essentiel à l'Assemblée nationale. Et puis, au fil du temps, une réglementation compliquée, a fait du Parlement une machine lourde, de plus en plus difficile à pénétrer, et à remuer. J'ai vécu cela. J'ai vu tout le monde faire le même constat que moi, dire qu'il fallait changer et ne rien faire, ou si peu, que je me suis toujours dit: "Je raconterai tout cela un jour". J'ai raconté pour soulager ma conscience, persuadé de prêcher dans le désert. C'est tout. J'ai pris des risques. Car entre la critique nécessaire et l'antiparlementarisme facile, auquel je n'avais point besoin de joindre ma voix, la limite n'est pas évidente. J'étais conscient de m'aventurer sur un chemin périlleux. Tant pis. J'y suis allé. J'ai frappé fort. Lorsque ce livre est sorti pour la première fois, je n'imaginais point signer, après si peu de temps, une préface à la troisième édition. Comment expliquer qu'un livre écrit par un illustre inconnu ait obtenu un tel succès? Les premiers échos me sont venus d'anciens collègues, ou des députés en place de tous bords. Évidemment, sur les analyses politiques nous divergeons. Mais l'unanimité sur

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le constat de carence m'a étonné. C'est M. Chavanes, député-maire CDS d'Angoulême et ancien ministre, qui résuma le mieux le débat: "Vous dites tout haut ce que nous pensons tous, tout bas." Et puis la presse. Si la plume d'un député de province inconnu est trop courte pour émouvoir les médias nationaux, au plan régional c'est mieux. Le Populaire du Centre parle d'un pavé "dans la mare" et se demande si le livre n'est pas à l'origine de l'exposition itinérante que Fabius lance à travers tout le pays, en 199091 pour faire connaître l'Assemblée nationale. Pour Le Progrès Loire-Matin, André Soury "veut réhabiliter le Parlement, garant du pluralisme dans toutes ses fonctions". Ouf! le message est reçu, l'antiparlementarisme évité. Après le cri de Laurent Fabius contre l'absentéisme dans l'hémicycle, Philippe Seguin, appartenant à une famille politique différente, enfonce le clou, et va beaucoup plus loin. Bref, toute la classe politique admet désormais qu'il est urgent d'arrêter le déclin du Parlement, que ce livre a, le premier, étalé au grand jour. Et, puis, il y a eu les lettres des lecteurs: étonnés par ce qu'ils apprennent. Oui, ils "apprennent", ce qui veut dire qu'ils ne "savaient pas." Et tous ceux qui ont écrit pour demander où ils pouvaient se procurer le livre! Quelle richesse ces lettres! C'est aussi la révélation d'une carence dangereuse de notre démocratie parlementaire, complètement coupée du citoyen. L'électorat, dans la grande majorité, ignore tout des représentants qu'il envoie siéger au Parlement. Préoccupant, non? En 1989, je croyais avoir écrit ce livre pour rien. En signant cette préface à la troisième édition, je n'ai plus tout à fait le même sentiment. Sans penser comme le journal cité, que mon livre a pu susciter la campagne en cours pour la réhabilitation du Parlement, il me semble qu'il en est une pièce. S'il peut y apporter sa pierre, tant mieux. A. S. 6

AVERTISSEMENT

Onze ans de mandat parlementaire m'ont conduit à la conviction que le travail de l'Assemblée nationale est tout à fait ignoré du public. C'est dommage à plus d'un titre. Combien de fois n'ai-je fait la réflexion suivante: «Ah, si le bon peuple voyait ça !» Malheureusement, il ne voit pas. La télévision lui montre bien la séance du mercredi, mais qui ne veut rien dire, pas plus que les «bancs vides» qu'elle prend un malin plaisir à balayer pour le petit écran. A tel point que par une grossière déformation on a réduit le travail parlementaire, dans l'esprit du citoyen, à la seule séance publique. L'Assemblée nationale est sûrement la structure de la République la plus importante. Elle vote la loi et l'impôt. Je ne dirai pas, comme d'autres, qu'elle fait œuvre de «justice et de solidarité ». Elle devrait le faire. Mais ça, c'est une autre question. Plus objectivement, s'affrontent en son sein des intérêts contradictoires mettant en jeu près de six cents députés, un appareil important, et un personnel extrêmement compétent. Les députés sont les élus du peuple, responsables devant lui. Du moins devrait-il en être amsI. Ça coûte cher au pays. C'est très imparfait. On y passe beaucoup de temps pour rien. TI s'y fait un travail gigantesque, sujet à beaucoup de critiques. Mais tout compte fait, c'est mieux qu'une dictature. Contrairement à une idée très répandue, je

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dis tout de go que les députés travaillent beaucoup. En partie, d'ailleurs, parce qu'ils sont contraints de perdre énormément de temps. Certes, il yale cas de quelques grosses têtes. Ces personnages qui ne mettent jamais les pieds à l'Assemblée, utilisent exclusivement leur mandat au service de leur carrière personnelle pour faire prospérer leurs empires financiers. Il est dommage qu'ils puissent ainsi défier le suffrage universel. Que le fonctionnement d'une institution aUSSI importante soit méconnu à ce point pose problème. C'est pourquoi, j'ai décidé de coucher les lignes suivantes sur le papier, sans me faire d'illusions sur leur portée, noyées dans la tempête déchaînée par les puissants moyens médiatiques, pliant, hélas !, l'information à leur gré. Qu'on me comprenne bien. Ce livre n'a rien d'un compte rendu de mandat d'un député. Il ne constitue aucunement un déroulement chronologique des faits. Pour l'essentiel, il est construit sur du vécu, sélectionné pour essayer de peindre la réalité parlementaire. La place tenue dans le texte par l'imagination est elle-même inspirée par le vécu, et ne trahit jamais la réalité. Si certaines opérations de procédure sont volontairement forcées, c'est pour rendre la réalité plus évidente, y compris sa partie cachée. Le tout rassemblé sur uncertain nombre de personnages et de phases les plus significatives de l'action législative, pour traduire fidèlement le travail du député et le fonctionnement de l'Assemblée. Le personnage principal campé dans le livre est un député communiste. Précisément pour rester dans le « vécu». Le rôle tenu par ce personnage, son interprétation des faits sont forcément ceux d'un député communiste. Mais cela ne change rien au travail et aux contraintes parlementaires, au fonctionnement de l'Assemblée nationale dans le cadre des institutions françaises, au-dessus et audessous des fonctions législatives. Le sujet est vaste. Impossible, sans doute, de le traiter complètement dans un 8

seul volume, et surtout par les réflexions forcément incomplètes et personnelles d'un seul acteur de ce théâtre du travail législatif. Les lignes qui suivent ne sont qu'une simple contribution à l'information pour démystifier ce qui se passe à l'intérieur du Palais-Bourbon. A. S.

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Chapitre I SOIR D'ÉLECTION

-

D'Argence

- D'Argence - Bastien - Bastien - D'Argence - Bastien - D'Argence - Bastien En cette soirée du 12 mars 1978, le dépouillement s'égrène dans chaque mairie de la Haute-Charente, sous l'œil attentif de centaines et de centaines d'électeurs. Partout les mairies sont bondées... Le climat est tendu. Gens de droite et gens de gauche s'observent, ou plutôt se regardent en chiens de faïence. Quel sera l'élu? L'ancien, Philippe d'Argence, député sortant, ou son concurrent, Jean Bastien. .. Bien malin qui pourrait le dire. - Ça se jouera dans un mouchoir, a-t-on entendu dire partout entre les deux tours. A Pressigny, son pays, où Jean Bastien suit le dépouillement, le score est évidemment en sa faveur et ses amis jubilent déjà. Mais le vieux routier s'efforce de tempérer leur fougue: - Ici, ça ne veut rien dire. Faites attention, regardez-y de plus près... On ne fait pas tout à fait le plein des voix de

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gauche du premier tour. Si c'est comme ça partout ce n'est pas gagné. TIfaut voir ailleurs comment ça se traduit. Les autres n'en croient rien. Intraitables, ils commencent à parler de faire sauter les bouchons des bouteilles. - Vous risquez de tomber de haut, leur lance Jean Bastien en sortant de la mairie. TI fonce chez la Maria chargée de glaner par téléphone les premiers résultats. - Maria, avez-vous quelques communes? Elle tend une liste sur laquelle les comparaisons entre les deux tours ont déjà été faites par les jeunes de la cellule.. . Mimi, toujours aux avant-postes, prend la feuille de papier, la passe à Bastien. Un rapide coup d'œil et ce dernier fait la moue. .. - Bien moyen... bien moyen... TI manque des voix de gauche dans la plupart des communes. - Ah ! ces socialistes... C'est dur pour les amener à voter pour nous, ajoute Henri, qui depuis le Front populaire en a vu de toutes les couleurs. - Mais enfin, se fâche Dani, nous n'avons encore aucune commune de ton canton. Et regarde, contrairement à ce que tu dis, dans certaines communes, notamment sur Agre, tu rassembles plus que les voix de gauche du premier tour. C'est bon... le report se fait plutôt bien. - Bien, bien, bien, une hirondelle ne fait pas le printemps. .. Fonçons à Confolens. A la sous-préfecture ils ont peut-être maintenant une somme de résultats, permettant de porter une appréciation générale. * ** Monte qui peut. Trois voitures sont remplies. Les moteurs hurlent, les pneus crissent sur le gravier, et en route pour la sous-préfecture. Ah! c'est déjà une belle cohue devant le panneau lumineux où sont affichés les résultats au fur et à mesure qu'ils parviennent. La cohue, mais même climat que dans les mairies. 12

Le suspense énervant qui se prolonge marque tous les visages des signes de l'inquiétude. Bouche bée, les yeux hagards fixés sur le panneau où les chiffres se modifient toutes les dix minutes, certains spectateurs ressemblent à des momies pétrifiées, face aux grilles de la souspréfecture. D'autres, par petits groupes, un crayon et un papier à la main, font les comptes, s'efforcent de découvrir la tendance (et voudraient bien voir percer la tendance souhaitée), au fur et à mesure que les résultats évoluent. A l'arrivée de Jean Bastien, quelques amis s'avancent vers lui... très prudemment. Ce n'est pas le triomphe, mais plutôt la sainte trouille. - Comment ça se présente? demande Jean Bastien. On lui montre des papiers, des chiffres. - Au début, tu menais nettement. Mais il a repris le dessus. - De combien de voix? Il regarde le tableau. - Oh ! ça lui fait trois cents voix d'avance... sur un peu plus de la moitié des suffrages. Ça sera dur dur. Je crains bien que nous ayons là l'affirmation d'une tendance. - Attention! il faut faire la part de l'intox, riposte un petit père, en tirant sur sa pipe. Tu parles, ils veulent créer un climat favorable à l'autre. Ah ! tu les connais pas? - Tu en as de bien bonnes, toi, répond Jean Bastien en riant... Espérons! * ** On l'appelle. Il est demandé à sa permanence électorale. Il y fonce, suivi d'une escorte comprenant une partie des amis venus de Pressigny. Les autres restent dans la foule, les yeux fixés sur le fameux panneau lumineux. Encore la cohue à la permanence. Feuilles de papier sur la table, sur les meubles, transistors, cendriers remplis de mégots de cigarettes, canettes de bière, sandwichs, tout y est pêlemêle. Mais alors là, un optimisme tranche avec le climat qu'il vient de quitter. Optimisme? Presque du délire.

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- Bravo, c'est dans le sac, proclame Jean-Claude, en tournant autour de la table. il gesticule, tape dans ses mains, rit aux éclats. - Comment? s'inquiète Jean Bastien. Mais où avezvous pris ça ? Vous savez que D'Argence mène avec plus de trois cents voix sur plus de la moitié des suffrages.. . - Ça ne fait rien, réplique Guy, on est au courant. Mais tu es élu. Tu passes avec un peu plus de 50 %, pas beaucoup plus, mais ça suffit. C'est réglé. Ça y est. - Mais comment? - Nos estimations... c'est ce qu'elles donnent. Nous les avons faites au cours de la demi-heure qui a suivi les premiers résultats. Scientifiquement c'est imparable. Nous ne pouvons pas nous tromper. - Ah! vous, vous avez la cuirasse solide, soupire Jean Bastien. - Je te le disais, reprend Dani. - Attendons... Attendons... il s'assoit, et suit attentivement les informations générales données sur le scrutin par les postes de radio. Et les nouveaux résultats locaux parviennent. Ça monte, ça descend, on reprend du terrain, mais point de réelle remontée. Les gens du comité électoral sont cependant tout à fait indifférents aux fluctuations. Pour eux, la cause est entendue. Jean Bastien en est agacé. Une telle assurance est, pour lui, mal venue. Et tout compte fait un climat détestable règne dans cette pièce enfumée et puant le tabac. Le délire des uns, l'énervement des autres, et le scepticisme de Jean Bastien, tout y est. Les minutes durent des heures. Chacun campe sur ses positions. Et puis voilà que le résultat de Chabanex arrive. Tout le paquet d'un seul coup: - Oh, dis donc! tu lui mets 1000 voix d'avance dans le seul canton de Chabanex, lance, tout essoufflé, René, qui revenant de la sous-préfecture un papier à la main fonce dans la permanence comme un bolide. Jean Bastien se lève, prend le papier, constate. 14

- Combien reste-t-il de communes? demande-t-il. On fait les comptes... Une vingtaine à peine, et il ne manque que La Roche comme gros centre. - Il aura de la peine à remonter, ajoute Jean Bastien. - Ah! enfin! Tu commences à y croire. Qu'est-ce qu'on t'avait dit ? Dix voix fusent à la fois, s'entrecoupent, mêlées aux exclamations dans un beau tintamarre, où personne ne peut plus se faire entendre lorsque, de son côté, le téléphone se met de la partie. Sa sonnerie violente semble surgir d'on ne sait où, comme pour un rappel à l'ordre, dans cette belle pagaille. Marie se précipite. - Silen.. .ce ! crie-t-elle. Silence... tu parles... elle a bien de la peine à obtenir un apaisement de la foire. Elle colle l'écouteur à son oreille, répond: « Oui, il est là » et appelle aussitôt: - Jean, le sous-préfet te demande... Le sous-préfet... Tout le monde se tait. Un curieux silence bloque d'un seul coup la bruyante assemblée. Jean prend le téléphone. A l'autre bout, la voix du sous-préfet: - Monsieur le député, je vous adresse toutes mes félicitations. - Monsieur le sous-préfet, je vous remercie. Vous avez les résultats définitifs? Dans la salle les autres ont compris. Des bravos, de véritables acclamations percent les murs et résonnent dans la nuit. - Oui... Oui... J'arrive... Ma première visite sera pour vous, répond Jean Bastien au sous-préfet, qui l'invite à passer le voir, après lui avoir donné les résultats définitifs. Et se tournant vers ses camarades déchaînés, l'élu s'exclame en raccrochant: - C'est dans le sac! Ouf... on a eu chaud: 50,5 %, 600 voix d'avance seulement sur toute la circonscription et 1000 voix dans le seul canton de Chabanex ! - C'est la lutte finale... reprend tout un chœur.

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- Je passe à la sous-préfecture. On se retrouve à la mairie. Allez-y, je vous y rejoins. * ** Jean Bastien et son épouse partent aussitôt. Ils franchissent l'entrée de la sous-préfecture, sous l'acclamation de la foule, maintenant parfaitement au courant des résultats définitifs affichés sur le panneau lumineux, qui pendant des heures a fasciné des centaines d'yeux. Après cette rapide visite protocolaire à la souspréfecture, Jean Bastien gagne la mairie. Pleine à craquer la grande salle... Ils sont tous là, et se défoulent ceux auxquels le panneau électoral a foutu la sainte trouille devant les grilles de la sous-préfecture. Eux... et d'autres, dévalant de toutes les communes des alentours, car la nouvelle se répand comme une traînée de poudre: «Bastien est élu! »Et ça trinque, et ça chante. Les bouchons de champagne sautent. Un vrai feu d'artifice. Jean Bastien se faufile dans cette cohue. Un journaliste l'accroche: - Vos premières impressions, monsieur le député? - C'est un bon résultat! Voici vingt ans qu'il n'y avait plus de député communiste dans le département. Cette élection rétablit utilement l'équilibre politique, pour le plùs grand bien de la démocratie locale. Je remercie tous ceux qui se sont battus pour assurer cette victoire. Puis il gagne la longue table, prend le verre qu'on lui tend, et s'adresse en quelques mots à cette foule en délire. Les photographes mitraillent, les flashes se croisent en éclairs lumineux. Malheureux Jean Bastien! Pour lui, sans qu'il s'en rende compte, le travail commence. Une équipe arrive de Ruffe pour l'informer «que plusieurs centaines de personnes sont réunies, en train d'arroser, et attendent l'élu ». Charreneuil débarque en force claquant des drapeaux, et chantant à tue-tête: «On a gagné! On a gagné!» Eux aussi, ils attendent Jean Bastien. TI faut 16

qu'il vienne. Et voilà les gens de La Roche qui arrivent et en demandent autant. L'équipe de Jean Bastien est dépassée. On se consulte. Il est bientôt minuit. Comment, à cette heure tardive, faire le tour de la circonscription? Mais on estime vite qu'il faut y aIler. - On part ! tranche Jean Bastien. Il annonce le départ. La foule comprend, applaudit.. .et continue d'arroser, aIors que deux voitures démarrent en trombe «via Ruffe», pour faire le tour de la circonscription. * ** Même ambiance... même foule... et des drapeaux. Jean Bastien est bien amusé lorsque des gars de la toute petite commune des Gourdes lui racontent qu'ils ont sorti le vieux canon, l'ont tellement fait « péter» qu'il en a éclaté. Leur canon mis hors de combat, ils ont foncé à Ruffe, et ont rencontré à l'entrée les gendarmes auxquels ils ont demandé où on « arrosait».
-

Ah oui, ont-ils répondu gentiment, pour M.

d'Argence... Vous prenez tout droit et en haut de la rue... Vous verrez... tout est en place. - Mais, ont répliqué les autres, ce n'est pas D'Argence, c'est Jean Bastien. - Comment Bastien? - Eh oui, c'est Bastien qui est élu! - Ah ! ont fait les gendarmes tout étonnés. Riant aux éclats de cette anecdote (et il y a de quoi), Jean Bastien prend d'une main le micro qu'on lui tend, de l'autre un verre. Comme à Confolens il prononce quelques mots. Puis en route pour Charpagne, La Roche, Charreneuil, où se déroulent les mêmes scènes dans la même ambiance! Tant et si bien qu'il ne remet les pieds à Pressigny qu'à trois heures du matin. Au café, dehors, dedans, c'est plein partout. Jusque sur les tables transformées en scènes de spectacle, ils sont juchés pour chanter et danser. L'arrivée de Bastien, attendu pendant 17

plus de cinq heures, attise le délire. Lui il n'en peut plus. Mort de fatigue, l'estomac dans les chevilles, il a un instant d'hésitation. Non sans mal, il réussit à fendre ce troupeau frémissant, piétinant, qui chante, acclame. Tous ils se pressent... jouent des coudes... Derrière, on pousse ceux qui sont devant... S'efforçant de se donner bonne contenance, Bastien salue, en agitant les deux mains, afin de se frayer un chemin dans cette bousculade. En une fraction de seconde, il comprend qu'ici il ne s'en sortira pas par un simple passage. C'est alors qu'il implore: - Je mangerais bien une soupe. On l'entraîne dans la grande cuisine, pour quelques minutes de répit. La Maria lui prépare une soupe à l'oignon, la lui sert. Une grande assiette à calotte, bien rase. A l'heure où les aristos terminent quelque part leurs soupers aux chandelles, dans la fumée des cigares et l'odeur d'alcool mêlées aux parfums des femmes en tenue de soirée, Jean Bastien se sent ragaillardi, par ce potage fumant. Ces gros yeux flottants sur ce bouillon, au sein duquel nagent de bonnes tailles de pain jouant avec de fines tranches d'oignon parfumées, semblent l'inviter à se presser. Il ne se fait pas prier, et fait plus que d'y goûter. Il avale le potage. TI termine en versant dans l'assiette un bon chabrol qu'il boit avec un plaisir non contenu et s'exclame: - C'est le Bon Dieu qui passe. On veut lui donner autre chose:
-

Non, réplique-t-il, on y va.

Et il replonge dans cette marée joyeuse. Pour tout le reste de la nuit. Tout le village fête l'événement. On ne se couchera pas. L'un des plus fidèles supporters ne pourra repartir pour embaucher dans son entreprise que le mardi matin. Dans l'après-midi du lundi, les journalistes viennent photographier cent soixante-dix bouteilles de champagne vides, dont les bouchons ont sauté dans cette commune de cinq cents habitants depuis que le panneau électoral de la sous-préfecture a annoncé l'élection de Jean Bastien.

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Chapitre II
RETROUV AILLES

La serviette à la main, Jean Bastien arpente la rue de Bourgogne. Il est un peu plus de huit heures du matin. La course des Parisiens se rendant au travail amuse Jean Bastien. Ils rasent les murs tels des voleurs, se précipitent sur les passages cloutés, comme s'ils avaient le diable à leurs trousses. Par contre, dans les bars fraîchement ouverts, accoudés au zing, ils prennent tout leur temps à siroter leur petit noir, ou leur "crème", un journal étalé sous les yeux. Là-bas, à quelques centaines de mètres, Bastien voit se dessiner, dans la brume de cette matinée de mars, la silhouette austère du Palais-Bourbon. Ce n'est qu'à cet instant qu'il réalise vraiment qu'il vient de battre le député sortant du Nord-Charente. Il va franchir pour la première fois depuis vingt ans l'entrée du Palais-Bourbon et une espèce de trouille mal déftnie s'empare de lui. Vingt ans - vingt ans déjà - que tout jeune, il avait été député au temps de la IVe République. En passant devant l'hôtel du Palais-Bourbon, tout à l'heure, dans cette rue de Bourgogne, il a pensé à la fameuse nuit de Suez en 1956. Au cours de cette nuit, Guy Mollet, alors président du Conseil, arracha au Parlement la lâche décision d'intervenir militairement dans le canal de Suez. Après avoir voté contre, Jean Bastien vint, au petit 19

matin, se coucher à l'hôtel du Palais-Bourbon... Il n'a jamais oublié depuis le climat de panique qu'il découvrit, ce matin de 1956 au petit déjeuner, chez les clients commentant le vote des députés, rapporté à coups de grands titres barrant toutes les « une» des journaux du matin. Tout en se remémorant le passé, Jean Bastien ralentit sa marche, comme s'il hésitait à faire le dernier pas. La grande porte d'entrée, sur la cour d'honneur, se précise. Au milieu de son fronton de pierre, entre un drapeau tricolore et l'inscription «Assemblée Nationale» qui barre le haut de l'entrée, la grosse horloge semble veiller avec assurance sur tous les abords de cette façade du Palais. Elle marque huit heures et quart. Jean Bastien a de l'avance. Il a rendez-vous à neuf heures pour remplir les formalités auxquelles est astreint tout nouvel élu. En mettant les pieds dans la grande cour d'honneur, il se dit que rien n'a bougé ici depuis vingt ans. La masse du Palais lui apparaît dans toute sa dimension, à la fois solennelle et mystérieuse. En ces lieux chargés d'histoire, surgissent dans sa mémoire les conditions dans lesquelles il vit mourir tristement ici, en mai et juin 1958, la IVe République, usée non point par les institutions sur lesquelles elle reposait, mais par le divorce prolongé entre les promesses et les actes du Parti socialiste et du Parti radical de l'époque. (Le refus de faire la paix en Algérie, après l'avoir promise pendant toute la campagne électorale de 1956 en fut le dernier épisode. ) En cette heure matinale, le calme déconcertant qui règne dans cette enceinte aux pavés gris et froids ajoute à la solennité austère, dégagée par l'immense demeure royale. Seuls quelques fonctionnaires, chargés de lourds dossiers, costume, cravate et boutons de manchettes, vont et viennent, affairés, prenant à peine le temps d'échanger un salut rapide, en fonçant vers les bureaux de travail ou les ascenseurs. Au fond, sous son péristyle, la grande porte de bronze par laquelle Louis-Philippe faisait son entrée en y accédant en carrosse, est close. Tout porte à croire qu'elle renferme un silence impénétrable, derrière ces murs épais, alors que depuis deux siècles, depuis que le Conseil des 20

Cinq-Cents y tint sa première séance le 21 janvier 1798, tant d'événements qui décidèrent du sort de la France y ont . .. pns ongme. * ** Jean Bastien n'a que faire de Louis-Philippe et du passé historique enfermé derrière la porte de bronze. Ses préoccupations sont ailleurs... Ce cadre qu'il redécouvre lui révèle ses nouvelles responsabilités. Mille soucis bourdonnent vaguement dans sa tête, avant sa première réunion de groupe, à laquelle il se rendra à 10 h 30. Machinalement, il se dirige vers le porche à gauche, où autrefois se trouvait le bureau du groupe. Effectivement, c'est bien là. Une grosse porte noire, aussi triste que tout le reste du décor en ces lieux, porte cette inscription qui lui saute aux yeux: "Groupe Communiste". Il se plante un instant, prenant prétexte de laisser le passage à un huissier venant en sens inverse, observe ces deux mots en relief jaune sur le bois épais et pousse la porte. Il entre. Des bureaux grands ouverts de chaque côté du couloir donneraient une impression désertique, s'ils n'étaient encombrés de tables et étagères surchargées de dossiers, les uns classés, les autres empilés plus ou moins en désordre. Seuls quelques agents mettent la dernière main au ménage du matin, et distribuent des documents qu'ils posent sur les tables de travail. Jean Bastien suit tout cela du coin de l'œil en répondant poliment

au « bonjour monsieur» des agents, devinant sans doute
un « nouveau» en cet intrus matinal. La sainte horreur de Jean Bastien pour les paperasses lui inspire la réflexion suivante: «Le papier ne doit pas manquer dans cette maison. » Puis il s'assoit dans un fauteuil dans le premier bureau et, pour se donner une contenance, ouvre son journal. * ** 21

A 9 heures arrive Mado. Une vieille connaissance... On se salue, on se congratule. Mado est secrétaire du groupe depuis plus de vingt ans. Jean Bastien l'avait connue à l'Assemblée lors de son premier mandat. Ils ont eu, en d'autres lieux, l'occasion de se retrouver bien souvent depuis, pour des réunions de travail. Mado connaît toutes les ficelles du métier. Le climat de la maison lui est aussi familier que celui de son ménage. Est-ce dû à ses origines méridionales? Toujours est-il qu'elle a constamment le sourire et respire la joie de vivre. La bonne humeur tranquille avec laquelle elle reçoit Jean Bastien contraste avec les préoccupations non déguisées de ce dernier. - Alors qu'est-ce qu'on va faire ce matin à la réunion du groupe? demande-t-il. - Une prise de contact et quelques informations sur la mise en place de l'Assemblée. Tu sais, pour cette semaine, on n'aura que les formalités à remplir: la place des groupes et des députés dans l'hémicycle, la désignation des commissions, l'élection du bureau et du président... Ça remplira largement la semaine. Rappelle-toi, autrefois, on disait qu'iei on n'arrête pas d'arrêter. - Ah ! ça n'a pas changé? - Oh ! c'est bien pire... Au fait, avant la réunion du groupe, si tu veux, j'ai le temps de te faire faire le tour de la maison, de te présenter aux services, et tu pourras retirer tout ton matériel. * ** Jean Bastien ne demande pas mieux, lui qui depuis huit heures tourne en rond sans savoir quoi faire. Et c'est la course dans les couloirs. Oh ! ces couloirs, ce labyrinthe. Si tous les pas, martelés par chaque député sur ces carrelages qui se croisent et s'entrecroisent, étaient mis les uns au bout des autres, on en ferait le tour du monde. Jean Bastien et Mado s'arrêtent aux transports. lei, les députés retirent leur carte SNCF, retiennent les billets d'avion, les voitures, préparent leurs déplacements... Jean 22

Bastien apprécie. Il n'y avait rien de tel, il y a vingt ans. Chacun se débrouillait par ses propres moyens. On passe par le kiosque à journaux et le tabac... pour les fumeurs. Lui, il n'a pas changé. La poste non plus, quoique la présentation se trouve sensiblement améliorée. Et voilà le salon de coiffure. Pour servir messieurs et mesdames les députés une charmante coiffeuse, et un aimable coiffeur, limousins l'un et l'autre, sont chaque jour à pied d'œuvre. La bibliothèque, majestueux vaisseau de 42 mètres de long et IOde large, couronnée par les peintures admirables d'Eugène Delacroix, avec 650 000 volumes, reste, aux yeux de Jean Bastien, le centre le plus beau de tout le palais. Il resta admiratif devant le manuscrit des Confessions de Jean-Jacques Rousseau lorsque, jadis, il l'y découvrit. Il règne ici un silence solennel à la mesure de la synthèse de l'histoire et de la civilisation, que le grand artiste voulait donner à la décoration. Dans ce silence, combien d'heures n'ont-elles pas été occupées par les recherches, combien de documents, de discours n'ont-ils pas été écrits par les fonctionnaires et les députés, parallèlement aux débats se déroulant dans l'hémicycle tout proche, mais si loin de l'atmosphère solennelle de cette nef, sous le ton vieil or des reliefs et des boiseries. Dans le vestibule, la vitrine des drapeaux conquis à Austerlitz et autres victoires napoléoniennes traduit le symbole de la France cocardière. En face, on continue par la salle des Conférences, située entre l'hémicycle et la bibliothèque, avec sa cheminée monumentale, une statue de Henri IV, sa grande table en fer à cheval où les députés peuvent venir ouvrir leur courrier, faire de la correspondance. Une deuxième table ovale est destinée à la revue de presse, et de confortables fauteuils et banquettes attendent les députés conduits à prendre du repos. Mado présente Bastien à l'agent installé à son poste, au coin de la salle, au fond à gauche, pour prendre les commandes de papier et d'enveloppes de messieurs et mesdames les députés. En bout de la salle, face au jardin donnant sur la Seine, la buvette des parlementaires. 23

- Tu connais, dit Mado, rien n'a changé. Et on reprend les couloirs pour se rendre au central téléphonique, la questure, le cabinet médical, la sécurité sociale, le logement, le secrétariat collectif. . . Puis Mado se dirige vers un ascenseur. - Maintenant, nous descendons au troisième sous-sol pour nous rendre de l'autre côté de la rue de l'Université, au 101, l'annexe de l'Assemblée où sont installés les bureaux des députés. Tu as de la chance, tu arrives parmi les premiers, tu pourras choisir. * ** Le 101 c'est de l'hébreu pour Bastien. C'est la première fois qu'il entend parler du 101 et n'imagine point le temps qu'il perdra, au cours des années à venir, pour faire la « navette» entre la salle des séances et le« 10 1 », immense immeuble où sont installés les restaurants de l'assemblée et les bureaux de travail des députés.
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Mais, demande-t-il, pourquoi aller au troisième

sous-sol? On vit donc sous terre dans cette maison? - Non, non, répond Mado avec son imperturbable sourire et son ironie tranquille, on descend, on prend le couloir souterrain et ensuite on reprend l'ascenseur pour remonter. Descendre pour remonter. .. Bastien n'y comprend rien et refuse d'ailleurs de comprendre. TIse tait et attend pour VOIr. Au troisième sous-sol, Mado sort de l'ascenseur, suivie de son protégé qui ne la quitte point d'une semelle. Elle se dirige vers un long couloir souterrain équipé d'un tapis roulant. - Tu vois, fait Mado, la République prend soin de ses parlementaires. Comme vous faites partie des «professions pénibles », vous avez à votre disposition, ici, un tapis roulant sur lequel il vous suffit de mettre le pied et vous êtes transportés sans aucun effort à l'autre bout du couloir. Nous traversons, sur ce tapis roulant, la rue de 24

l'Université au niveau du troisième sous-sol. Aucun danger de circulation et, s'il pleut, Messieurs les députés n'ont pas besoin de parapluie. Mado manie bien l'ironie. Arrivée à l'autre bout du couloir, elle reprend un ascenseur, toujours suivie de Bastien, fort heureux d'être aussi bien guidé, et les voilà revenus au grand jour, dans le grand hall d'entrée du 101, rue de l'Université. Mado explique: - Ce nouvel immeuble a été achevé en 1974. Il comprend trois cent quarante-sept bureaux individuels réservés aux députés, une grande salle de réunions et de projection, trois restaurants dont un panoramique. - Pas mal, se contente de répondre Jean Bastien. - On monte au premier, où les députés de notre groupe sont logés, ajoute Mado. Pas mal, comme dirait Bastien. Couloirs recouverts de moquette, agents au service des occupants de l'étage, les habitants de ces lieux sont assurés d'un confort parfait. Mado ouvre la porte d'un bureau et invite Bastien à visiter. - Super! s'exclame-t-il. Il rappelle à Mado qu'autrefois le député n'avait, en tout et pour tout, qu'un placard qui lui servait en même temps de vestiaire et de meuble pour déposer ses dossiers, en arrivant de province, chaque semaine. Ce petit bureau est somme toute assez modeste. Avec une table de travail, un meuble et quelques classeurs, un petit divan, il comprend le minimum d'un cabinet de travail. Mais par rapport à ce qu'il avait connu vingt ans plus tôt, Bastien se trouve comblé. La pièce comprend même un cabinet de toilette. En somme, un petit studio... - Voilà, dit Mado. Nos députés couchent dans leur bureau. Les députés bourgeois, pour la plupart, ne se contentent pas de cette pièce; ils ont un appartement en ville. Eux, ils ont de l'argent... - Moi, ça me suffit largement, répond Jean Bastien. Je vais élire domicile ici. Il aura l'occasion d'apprécier, par la suite, l'avantage de ce petit «studio », lorsque les séances de nuit se 25

prolongeront jusqu'à trois ou cinq heures du matin. TI lui arrivera même de se coucher à 7 heures et de se faire réveiller à 7 heures et demie, pour aller prendre l'avion... Mais Bastien n'en est pas encore là. * ** Mado le monte au septième. Au restaurant des parlementaires et à celui du personnel, les employés grouillent. Les serveuses mettent déjà le couvert. Dès midi sonnant elles savent que les clients arrivent. Au huitième, le restaurant panoramique, avec ses nappes blanches, fait faire la moue à Bastien:« On devrait inviter les chômeurs, ici », grogne-t-il. Un coup d'œil sur la terrasse... La tour Eiffel dresse au loin sa silhouette ferrailleuse. A perte de vue, le maquis des toits de Paris, avec leurs ardoises noires, les cheminées désordonnées, les antennes de télévision plus ou moins branlantes, constitue pour le provincial Jean Bastien un spectacle répugnant: «Est-il possible de vivre là-dedans? », s'exclame-t-il en pensant à ses vertes campagnes. * ** Demi-tour. Mado accélère la course car l'heure de la réunion du groupe approche. TI reste cependant assez de temps pour aller retirer tout le matériel nécessaire à l'officialisation du député. On reprend, en sens inverse, les ascenseurs. On redescend du 101, pour retrouver le tapis roulant au troisième sous-sol, et remonter dans la « grande maison» . Le vestibule Casimir-Perrier et le Salon du Roi offrent un spectacle étonnant. Mirabeau à la séance des états généraux du 23 juin 1789 domine, de son haut-relief de bronze plaqué sur le mur de la salle des séances, un étalage bien insolite en ces lieux. On se croirait rendu à un marché aux puces. Des tables en tous sens, sur lesquelles 26

s'entassent pêle-mêle des centaines de paquets qu'on croirait destinés à un commerce quelconque, et d'autres ressemblant à des bagages de voyageurs, prennent toute la surface de la salle. Autour des tables s'agitent deux sortes de personnes, dont le comportement montre bien les rôles différents. On reconnaît les agents de l'Assemblée, qui tiennent, ici, le rôle dirigeant. Ils distribuent des «paquets» à des clients obligés de signer des listes d'émargement.Les « clients », ce sont les députés. Ils retirent, sous l'œil vigilant des agents, leur écharpe tricolore, leur insigne de parlementaire, l'agenda, la cocarde pour la voiture. Chacun reçoit en plus, une superbe mallette. La République ne lésine pas à l'adresse de ses serviteurs. Jean Bastien est amusé en constatant qu'ici, et pour ce moment seulement, les rôles sont inversés: les députés sont tenus de se soumettre aux ordres des agents. Très cocasse, de les voir attendre leur tour, comme de simples citoyens, signer la liste qu'on leur tend, et partir chargés de matériels divers. Comme chacun de ses collègues, Jean Bastien se plie aux formalités. Puis se tournant vers Mado: - A-t-on le temps d'aller prendre un café? - Oh ! bien sûr, c'est à côté. Nous avons encore vingt minutes. * ** Ils se rendent à la buvette. - Vous êtes de retour, M. Bastien dit le garçon, auquel le député vient de tendre la main en le saluant. Jean Bastien, interloqué, ne peut répondre. Jamais depuis 1958, il n'a remis les pieds ici. Il fixe son homme, lui garde la main un instant. Point physionomiste pour deux sous, il est complètement perdu. L'autre affiche un large sourire, en lisant sur le visage du député la surprise qu'il vient de provoquer. Mais voilà que ce sourire rappelle à Jean Bastien une physionomie lointaine. Les tempes ont 27

blanchi... Toutefois l'expression du visage lui revient. Ça y est! Il reconnaît l'un des garçons qui, tout jeune, était au bar en 1958. On se félicite de ces retrouvailles, on rappelle des souvenirs vécus ici, qui rajeunissent de vingt ans. - Vous vous rappelez X... ? demande le garçon. Ah ! cette scène... jamais Jean Bastien ne l'oubliera. Il revoit à cette place, au coin du bar, qui, lui, n'a pas changé depuis 1958, le corps de X étendu dans une flaque de sang. C'était au début de l'année 1958, la fin de la Ne République. Un débat de nuit houleux, sur la guerre d'Algérie, se déroulait dans l'hémicycle. En pleine séance, le député fasciste X... et quelques énergumènes de son espèce, s'en prirent physiquement aux députés communistes qui étaient cent cinquante à l'époque. La protection des huissiers ne leur fut même pas indispensable pour recevoir les agresseurs comme ils le méritaient. Dépité, et pris d'une véritable rage, X... poursuivit à leur insu trois députés communistes, qui se rendirent imprudemment à la buvette, prendre un café. - Vous êtes morts! s'écria-t-il en fonçant sur eux alors qu'ils buvaient tranquillement leur café. Au moment où il portait la main droite à sa poche (il était toujours armé), l'un des trois députés eut le réflexe de saisir un gros verre à bière sur le comptoir, et l'écrasa sur le visage de la brute. Au même moment, Bastien entrait. X... tomba raide. On le crut mort. Le sang coulait partout. Par miracle, en cette heure matinale, la buvette était déserte... Aucun autre député n'était présent. Le seul témoin de cette scène fut le garçon que Bastien vient de retrouver. Et en rappelant cet incident, il apprend à Bastien que jamais personne n'a pu lui faire donner de détails au cours de l'enquête. Dans la mêlée, il n'avait pu reconnaître personne, lui qui vingt ans après vient de reconnaître le simple député Bastien. * **

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Ces retrouvailles bien sympathiques montrent à l'évidence la compétence du personnel de l'Assemblée. Jamais un agent ou fonctionnaire des différents services ne se trompe pour reconnaître un député parmi des milliers de personnes, autour, et à l'intérieur de la maison. Députés, ils étaient près de cinq cents jusqu'en 1986, ils sont près de six cents aujourd'hui. Tous les services de l'Assemblée occupent plusieurs milliers de personnes. S'ajoutent des centaines de journalistes, encore plus de visiteurs. Le député entre librement dans la maison, et circule à l'intérieur de la même façon. Le personnel est muni d'une carte spéciale. Les visiteurs, obligatoirement accompagnés, doivent montrer patte blanche. Jamais un huissier, ou un agent, même un jour de cohue, ne se trompe entre un visiteur, un député, un fonctionnaire ou un journaliste. - Eh bien, dit Bastien à Mado en sortant, quelle surprise. Moi je ne l'aurais point reconnu, mais maintenant je me souviens bien de lui. C'était l'un des plus jeunes de la buvette à l'époque. - En tout cas, ce sont des retrouvailles bien sympathiques, ajoute Mado en notant qu'il est maintenant temps de se rendre à la réunion du groupe.

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Chapitre III BON POUR L'EUROPE

Elle en a de bonnes, Mado. Simple prise de contact, la première réunion du groupe, a-t-elle dit. Tu parles... Bastien en sort plein sa musette. Ça démarre sur les chapeaux de roue. Le voilà bombardé à Strasbourg, ~u Parlement européen. TIn'a vraiment pas manqué un bouton de guêtre à cette réunion... Le vent est à l'optimisme. Avec sa bonne frimousse et sa chevelure grisonnante, qui lui donnent un air fort sympathique de bon grand-père, le président de groupe sous la précédente législature ouvre la séance en saluant les nouveaux venus et en faisant applaudir les circonscriptions conquises. Bastien fait partie de ces conquêtes et partage ce moment de liesse avec modération. Le 7e bureau où il met les pieds pour la première fois, et où il viendra désormais s'asseoir chaque mardi à la réunion du groupe pour préparer le travail parlementaire de la semaine, retient son attention. Pièce spacieuse, toute en longueur, bien éclairée, avec ses longues tables de travail, pupitres et banquettes confortables, moquette verte recouvrant le parquet, voilà la salle attribuée au groupe communiste en fonction de ses effectifs. Le président du groupe a fait observer que pour quatre-vingt-six membres on aurait dû avoir une salle plus grande, et voit dans cette attribution une brimade à l'égard de son groupe. Mais on

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passe... et l'incident n'ira pas plus loin. C'est qu'effectivement, chaque groupe parlementaire se voit attribuer une salle de réunion en fonction du nombre de députés qu'il compte. La salle Colbert va de droit au groupe le plus important. Rien à voir avec le 7e bureau. Elle prend l'aspect d'un petit hémicycle avec sa tribune surélevée, où s'assoit chaque semaine le président de groupe, et les banquettes pour les députés en forme de gradins. Elle contient jusqu'à quelque deux cents places. Sous la Ne République, c'est le groupe communiste qui l'occupait, étant à l'époque le groupe le plus important de l'Assemblée. En 1978 la salle Colbert revient à la droite, pour passer en 1981 au Parti socialiste. Elle constitue un privilège fort prestigieux pour le parti auquel elle est attribuée. Pendant toute la partie protocolaire de la réunion, au cours de laquelle on fait les présentations, Bastien noircit machinalement une feuille de papier de petits dessins, sans queue ni tête, auxquels il serait bien incapable de donner la moindre signification. L'élection du bureau du groupe sort à peine du protocole, et se fait en quelques instants, l'ancien président étant confirmé dans ses fonctions. * ** C'est alors que ce dernier aborde la répartition dans les commissions: - Nous avons six commissions, précise-t-il dans le rrucro. TI les énumère: les affaires culturelles, les affaires étrangères, la défense nationale, les finances, les lois, la production et les échanges. Pour la circonstance, le président croit bon de rappeler la responsabilité nationale du groupe et, par conséquent, celle de chaque député. - Vous représentez certes, chacun, votre circonscription, mais nous sommes ici tenus de faire une politique nationale, déclare-t-il, en appuyant sur ce dernier 32

aspect de la question qu'il développe. Et il nous faut tenir notre rôle dans chacune des commissions... Bastien comprend vite où veut en venir son président. C'est que lui-même pense beaucoup plus à sa circonscription, où il vient d'être élu avec seulement 600 voix de majorité sur 70 000 électeurs, qu'au destin national de la France pour lequel il a le devoir de travailler, dans cette maison, selon le discours du président. Et il est vraisemblable que ses collègues de groupe sont très nombreux à être dans le même état d'esprit que lui. Pour son compte personnel, une seule commission l'intéresse: celle de la production et des échanges. Les producteurs de lait, de viande, de sa circonscription, les salariés, les chômeurs, les petits commerçants et artisans, c'est là, pense-t-il, qu'il pourra se faire efficacement leur porte-parole. Son inquiétude s'avive au fur et à mesure que se déroule le discours du président en train d'expliquer que toutes les commissions ont la même importance, et que le groupe doit assurer sa présence dans chacune avec la même force pour assumer ses responsabilités nationales. Bien entendu Bastien en convient, mais n'en souhaite pas moins pouvoir exercer sa responsabilité nationale, là où il représentera le mieux sa circonscription. . . Le président a fini son discours sur ce premier point de l'ordre du jour et déclare la discussion ouverte. Quelques mains se lèvent pour demander la parole. . Prudent, Bastien attend. * ** Le premier fait le président. député est avant responsabilité, intervenant, un Parisien, approuve tout à Il renchérit même en expliquant que chaque tout un élu national, et doit faire passer sa à ce niveau, avant sa circonscription.

« Chante... Chante... », se dit Bastien qui sait le prix qu'il

faut mettre pour arracher une circonscription et ne voit pas très bien comment on exercerait une responsabilité nationale 33

si on n'était pas d'abord élu. Et pour être élu, dans la circonscription, il faut s'y dépenser. Quelques autres interventions suivent. Tous les intervenants commencent par «approuver ce qu'a dit le président ». Mais - notamment les provinciaux- ils font état de leur situation particulière, de la spécificité économique de leur circonscription. Ces spécificités d'un département à l'autre et même d'un bout de la France à l'autre se ressemblent finalement beaucoup, et très peu d'interventions débouchent sur la

revendication de la « commission des lois ».
Si la Défense nationale est demandée par certains, c'est beaucoup plus en raison de la présence d'entreprises d'État dans leur circonscription, faisant obligation aux députés de défendre les travailleurs concernés, que la Défense nationale en tant que telle. Bastien voit dans ce débat et dans sa propre réaction les conséquences négatives du scrutin d'arrondissement, qui conduit forcément le député à se plier aux exigences locales de sa circonscription et de ses électeurs. Mais il faut bien trancher, et pouvoir occuper chaque commission: les affaires culturelles et les lois, même si elles sont peu convoitées, comme les finances et la production, qui, elles, le sont par contre beaucoup pour les raisons ayant conduit la plupart des intervenants à faire valoir leurs problèmes spécifiques. Finalement, sans trop de mal, on aboutit à un accord. Quelques grincements de dents subsistent, certes, mais le président, en vieux routier de la maison, a gardé pour la fin quelques arguments imparables: - Nous veillerons à assurer un juste équilibre à notre représentation. Premièrement,sanstomber dans un « spécialisme » qui n'est pas de rigueur chez nous, nous devons utiliser les compétences. Nous avons par exemple des élus ayant en charge d'importantes municipalités, et une grande expérience en matière de finances locales. Ils ont toute leur place à la commission des fmances, alors que les camarades

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annés de connaissances juridiques représenteront bien notre groupe à la commission des lois. Deuxièmement, il faut tenir compte de la situation géographique, et de nos forces politiques. Certains départements comptent plusieurs députés de notre groupe. Il est évident que ces derniers ne vont pas tous aller dans la même commission. Et si c'est nécessaire ils verront entre eux à assurer une juste répartition. Par contre, nous avons des régions avec un seul député pour trois, voire quatre départements. Certaines régions n'en comptent même aucun. Or, il faut que nous prenions en compte ces régions pour les défendre ici, et "qu'est-ce qui est essentiel ?" interroge le président dans ce cas. - Mais les problèmes économiques, ça coule de source, répond-il à lui-même, en parcourant d'un regard circulaire l'assemblée du groupe, fort attentive en cet instant crucial de la réunion. Le président se rend bien compte que ses dernières car touches ont fait "mouche". Aucune main ne se lève. Par contre, des murmures montent entre les députés appartenant au même département. Le président a renvoyé la balle dans leur camp. A eux de se mettre d'accord sur leur répartition dans les commissions. Bastien, quant à lui, commence à respirer. Il appartient à ces régions pourvues d'un seul député communiste et selon les explications du président il devrait entrer à la commission de la production. Le président fait appel au silence. Les murmures cessent. Il ouvre un dossier que lui passe Mado et se prépare à donner connaissance des propositions. Les unes après les autres, il prend les commissions et communique les noms des députés proposés pour chacune. - Voilà les propositions du bureau sortant, préciset-il. y a-t-il des observations? Bastien est ravi, mais n'en dit rien... Il va effectivement à la commission de la production et des échanges. 35

Il n'y a plus d'observations, sinon quelques permutations à faire, sur lesquelles les députés concernés se mettront d'accord. C'est alors que le président aborde un autre point de l'ordre du jour: la nomination des députés chargés de représenter le groupe au Parlement européen. Il y va de son couplet sur l'inutilité de cette Assemblée mais il est de notre obligation de nous battre en son sein, pour y faire entendre la voix des travailleurs. Nous sommes en 1978. Pas encore votée, la loi sur l'élection de l'Assemblée européenne au suffrage universel. A chaque renouvellement, l'Assemblée nationale doit nommer ses représentants à Strasbourg et au Luxembourg. Il en est de même du Sénat. Chaque groupe a donc droit à un nombre de députés européens en fonction de ses effectifs, ce qui revient à quatre pour le groupe communiste. D'emblée on reconduit les anciens, mais l'un d'entre eux n'ayant pas été réélu il faut le remplacer. C'est le seul problème pour le groupe. Le président reprend la parole. Il rend hommage au travail de « notre camarade non réélu» et plaide le dossier en ces termes: - Il appartenait à une région rurale et était responsable des problèmes agricoles au Parlement européen. Bien qu'il ait dit dans son propos préliminaire que le Parlement européen ne sert à rien, le président insiste sur la place que l'agriculture tient dans les débats et travaux des institutions européennes. Le tout pour en conclure qu'il faut forcément désigner un député de province et le charger des problèmes agricoles au sein. du groupe à l'Assemblée européenne. Il propose Bastien... Ce dernier ne s'attendait nullement à une telle affaire. Ravi d'aller à la commission de la production, il se trouve soudain dérouté à l'idée d'être bombardé à Strasbourg. Il tente de se défendre. De ce travail, il n'a, s'efforce-t-il de démontrer, aucune expérience. Et puis il

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