L'épreuve du pouvoir

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Ce livre rassemble des textes politiques écrits dans la décennie 1977-1987, et deux textes écrits en 2004. Le fil rouge de l'ensemble est l'épreuve du pouvoir pour les militants de gauche qui ont eu 20 ans en 58. Les catégories, les analyses, les enjeux d'il y a 25 ans sont-ils opératoires aujourd'hui ? Qu'en pense la génération née à la politique après mai 81 ? Ce livre est celui d'un citoyen, intellectuel et militant. En 2005 le P.S. fête son centenaire : de 2005 à 2007, dates des prochaines échéances majeures, l'utopie est plus que jamais nécessaire.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296423688
Nombre de pages : 241
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L'épreuve du pouvoir
Une génération politique née avec la guerre d'Algérie

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9762-8 EAN : 9782747597623

Gabriel Gosselin

L'épreuve du pouvoir
Une génération politique née avec la guerre d'Algérie

Préface de Pierre Mauroy

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12 BURKINA FASa

Du même auteur Développement et tradition dans les sociétés rurales africaines (Genève, B.I.T., 1970). Travail et changement social en pays Gbeya, Centrafrique (Paris, Klincksieck, 1972). Le changement social et les institutions du développement dans une population réfugiée de Centrafrique (Genève, D.N.V., 1970). L'Afrique désenchantée (Paris, L'Harmattan, 2è édition, 2001, 2 vo1.). Changer le progrès (Paris, Le Seuil, 1979). Vne éthique des sciences sociales (Paris, L'Harmattan, 1992). Sociologie interprétative (Paris, L'Harmattan, 2002).

Ouvrages dirigés La demande d'éthique (avec G. Balandier, Paris, Cahiers Internationaux de Sociologie, 1990). Le savoir-être norvégien (avec M. Klausen, Paris, L'Harmattan, traduction, 1991). Les nouveaux enjeux de l'anthropologie (Paris, L'Harmattan, 2è édition, 1993). La réinvention de la démocratie - Ethnicité et nationalisme en Europe et dans les pays du Sud (avec A. Van Haecht, Paris, L'Harmattan, 1994). Les sociétés pluriculturelles (avec H. Dssebi, Paris, L'Harmattan,

1994).
Ethnicité et mobilisations sociales (avec J.P. Lavaud, Paris, L'Harmattan,2001).

A Pierre Mauroy, qui m'a appris la solidarité politique.

Pour Elisabeth et Olivier.

PRÉFACE
Le livre de Gabriel Gosselin, professeur émérite de sociologie à l'Université de Lille, est un recueil de ses textes politiques, inédits ou publiés sous forme d'articles de presse, politique ou généraliste, ou de chapitres d'ouvrage. Ils ont, pour la plupart, été écrits au cours de la décennie 1977-1987, des années décisives pour les socialistes français. L'auteur est alors militant du parti socialiste, mais il exerce aussi différentes fonctions auprès de certains de ses dirigeants. Il est notamment l'une de mes « plumes» lorsque je suis Premier Ministre, et souvent je me suis inspiré des mots qu'il avait choisis pour moi. Les textes de Gabriel Gosselin marquent différentes étapes de son parcours intellectuel, dont la constante demeure la fidélité aux idéaux socialistes, malgré les épreuves que son parti, que notre parti, a pu subir. Si l'auteur est sociologue de profession, ce n'est pas son regard de chercheur, de scientifique, qu'il nous livre dans cet ouvrage. Il se penche davantage sur son expérience de militant, de « citoyen intellectuel et militant» comme il le dit. A travers plusieurs thèmes chers à la gauche (la révolution, l'utopie, le féminisme, etc.), Gabriel Gosselin déroule ici un fil rouge, celui de « l'épreuve du pouvoir». Cette fonnule, qui est aussi le titre du livre, rend bien compte de la complexité des rapports que les socialistes ont entretenu, tout au long du XXème siècle, avec le pouvoir. Leur histoire est en effet marquée par une hésitation sur leur éventuelle participation au gouvernement, par le paradoxe d'un «parti révolutionnaire qui ne fait pas la révolution », tout en jouant pourtant le jeu de la démocratie représentative. Les «expériences» de pouvoir sont très courtes, 7

même si elles permettent de grandes avancées sociales chères au peuple de gauche. C'est la victoire de 1981 et l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République qui changent la donne. Pour la première fois de son histoire, la gauche inscrit alors son action dans le temps et surmonte ce que j'ai appelé dans mes Mémoires une «malédiction séculaire». Le parti socialiste s'impose au pouvoir pour une durée plus longue, amorce sa mutation et la «culture de gouvernement» est enfin acquise. En s'inscrivant dans le processus d'alternance, le mouvement socialiste peut faire avancer ses idées à la tête de notre pays. Les témoignages de Gabriel Gosselin, produits à différents moments de l'histoire récente du parti socialiste, nous sont précieux. Ils contribuent au travail d'analyse que nous devons effectuer sur notre passé, ils alimentent notre réflexion sur l'action et la pensée des socialistes au cours du siècle écoulé. En cela, cet ouvrage paraît à point nommé, puisque 2005 est l'année où nous fêtons le centenaire du mouvement socialiste. Il vient nous rappeler que notre force est d'être un parti de débats, de confrontation d'idées, nourri des contributions de chacun des militants. Je salue ainsi chaleureusement celle de Gabriel Gosselin qui nous offre, dans un ouvrage de qualité, un point de vue original et passionnant sur une partie de I'histoire de notre mouvement.

Pierre Mauroy

Président de Lille Métropole Sénateur du Nord Ancien Premier Ministre

GÉNÉRATION

58

Ce livre d'un sociologue n'est pas un livre sociologique. La distinction n'est pas nouvelle pour moi, comme les textes ici rassemblés en témoignent. Mais c'est sans doute parce que j'ai pris de la distance par rapport au monde académique, en devenant récemment professeur « émérite », que je m'autorise aujourd'hui, précisément, à les rassembler. Et ce faisant à assumer une position et revendiquer une posture jusqu'ici plus discrète.

Ceci n'est pas un livre de sociologie
Ce qui m'a frappé en reprenant ces textes, c'est en effet qu'ils ont tous été écrits, dans la décennie 1977-1987, avant ou après les années centrales 1981-1983, ouvertes par l'élection de F. Mitterrand à la Présidence de la République et closes, à mon sens, par ce qu'on a appelé le « tournant de la rigueur» pris par le gouvernement de P. Mauroy. Ces années centrales où j'ai été moimême, pour la première et la seule fois - dans un engagement total auprès du Premier Ministre - professionnellement détaché de l'université, intellectuellement distancié de la sociologie. Le fil rouge de ce livre est donc l'épreuve du pouvoir. De 1977 à 1981 il s'agit de le prendre. Puis de l'exercer, quitte à le « rendre ». Et de 1983 à 1987 il s'agit de revenir sur sa nature paradoxale, sur son lien avec l'opinion et avec le militantisme, sur ses conditions historiques. Plus analytiques dans la première partie, plus pragmatiques dans la seconde, les textes réunis ici ont été produits dans la position et selon la posture qui sont les miennes 9

aujourd'hui, qui furent miennes de 1981 à 1983 et qui, avant et après ces années, sont toujours demeurées, paradoxalement, du ressort de ma vie « privée». C'est que le point de vue qu'a sur ses contemporains le sociologue en tant que tel reste pour moi singulier. Dans mon dernier livre, Sociologie interprétative! , j'ai qualifié son regard - après d'autres auteurs - d' « aigu et désintéressé». Différent des autres, mais nullement supérieur. Et qui ne l'autorise pas à s'en prévaloir pour donner des conseils. J'ajoutais aussi qu'expliquer et comprendre le monde des acteurs ne laisse pourtant pas indifférent, et ouvre des portes à l'imagination réformatrice. Je maintiens que ce n'est pas au sociologue en tant que tel de les franchir. Il lui suffit, concluais-j e sur ce point, que son interprétation soit opératoire. Avec ce livre-ci, les portes sont franchies, pour revenir en citoyen sur ces années - fin 70, début 80 - où l'épreuve du pouvoir nous mobilisait à 100 %. Les catégories forgées, les enjeux cernés, les analyses développées avant 1981 et après 1983 sont-ils donc opératoires? Je ne les reproduirais pas si je ne le pensais pas. Ce sont les textes de la première partie, ceux d'un sociologue qui revendique sa citoyenneté, qui n'est pas schizophrène, dont l'identité personnelle est fondée sur des valeurs et des exigences mises à l'épreuve des deux côtés de la barrière symbolique qui sépare, pour Max Weber, le savant et le politique. Dans un autre livre, Une éthique des sciences sociales2, j'avais essayé de penser cette relation de façon aussi intransigeante que réaliste. L'image était alors celle d'une montagne que grimpe le sociologue et dont il redescend, sur l'autre versant, citoyen. Il sera vite évident pour le lecteur que les textes de la seconde partie sont nettement plus engagés politiquement que ceux de la première. Je ne les aurais pas non plus repris si je les reniais. Contributions partisanes, ce sont pourtant des critiques et des propositions dont l'auteur trahit encore ses origines disciplinaires: il les laisse deviner dans ses concepts, ses approches, ses références. Puisse-t-il ne pas les avoir trahies d'autre façon: en s'en drapant pour importer en fraude dans le champ politique des conclusions, des la

conseils, des recommandations qu'il aurait l'outrecuidante ambition de fonder sur son savoir et de justifier par sa science pour échapper au débat et faire taire ses contradicteurs. J'ai aussi critiqué ce scientisme à la fin de mon livre sur la Sociologie interprétative. Ce fut à mon sens le tort de P. Bourdieu d'avoir endossé cette livrée dans ses derniers textes. Il n'y a pas de vérité en politique, avec un grand V. De vérité révélée a priori par la science ou la religion. Il n'y a que des connaissances approchées, et approchées dans le débat et la contradiction, des vérités provisoires et a posteriori. Le lecteur trouvera donc ci-après des analyses et des contributions politiques produites par un sociologue instruit par son expérience militante et qui tente de la réfléchir - mais qui s'interdit de considérer ce travail comme sociologique. Ce n'est pas non plus un travail d'historien, ni même historique. Avant ou au fil de chaque texte, j'indiquerai évidemment sa date et ses références, autant que, dans la mesure du possible, le contexte historique et/ou partisan dans lequel il s'insère et prend son sens. Mais je n'ai pas le projet de faire un récit personnel des évènements historiques vécus au cours de ma vie militante, encore moins de replacer un tel récit dans l'histoire des historiens pour en faire un fragment ou le point de départ d'une réflexion critique. Michel Winock, par exemple, a très bien fait cela, et pour la période clé de notre prise de conscience politique à tous deux, qui militions ensemble dans le syndicalisme étudiant, à l'UNEF3 de la Sorbonne, quand la guerre d'Algérie a commencé ses ravages sur la démocratie en «métropole ». Son livre, La République se meurt4, s'annonce en effet comme une chronique des années 19561958, depuis la « Journée des tomates », le 6 février 1956, qui vit G. Mollet et sa politique virer à 180 degrés, jusqu'au retour du Général De Gaulle, porté au pouvoir par le Mouvement du 13 mai 1958, à Alger encore. (Retour qui ne connut son accomplissement que le jour du référendum, le 28 septembre 1958, par lequel ce pouvoir devint personnel, et plus encore le jour de la révision constitutionnelle de 1962, par laquelle le Président devint rééligible au suffrage universel).

Il

Tolérance et vigilance
Ni sociologique ni historique à proprement parler, ce livre est donc avant tout celui d'un citoyen, intellectuel et militant. Un militant de gauche, et de la gauche non communiste, depuis 1958. Avant de situer davantage l'auteur par rapport à ses textes rapport toujours important mais ici essentiel, puisque cet auteur a

été instruit par son expérience et qu'il tente de l'analyser

-

je

voudrais compléter cette présentation générale par une adresse à mes lecteurs potentiels, et préciser pour eux - particulièrement pour la génération de mes enfants - les limites de mes interprétations, certes, mais aussi et plus encore la conviction éthique qui gouverne mon attitude politique et qui devrait, à mon sens, rendre lisibles ces textes par qui ne partage pas l'attitude mais partage la conviction. Aux élus, responsables et militants de gauche qui me liront, quelque soit leur âge, à la génération de mes lecteurs qui ont entre trente et quarante ans aujourd'hui, pour qui mai 68, a fortiori la guerre d'Algérie, ne sont que des évènements du passé et qui constituent, précisément, la génération de mai 81, je voudrais en effet dire ceci. On peut trouver les limites partisanes de tout engagement politique bien relatives, et chacun peut trouver de ce fait l'engagement de ceux qui ne partagent pas le sien digne d'être pris en considération. Mais il y a une limite à cette tolérance. Si l'important en effet n'est pas de convertir l'autre - pas plus en politique qu'en religion; si l'important est de rester, dans son parti pris, tolérant et plus encore, ouvert à qui n'est pas de son appartenance ou ne partage pas son attitude - qui et jusqu'où tolérer? Vieux débat, que L. Kolakowski conclut pertinemment en disant: nous devons tout tolérer, sauf l'intolérable. Ce qui naturellement suppose qu'on croit à des valeurs universelles au nom desquelles justifier des normes et des critères pour refuser de tout accepter. Seuls des impératifs catégoriques sont à même de fonder ces limites au-delà desquelles on ne saurait tolérer l'intolérable5. Cette problématique, pour mOl, est 12

fondamentalement un héritage des Lumières, celles de Rousseau notamment. Ne pas tolérer la barbarie suppose qu'on ne fasse pas de la tolérance la valeur ultime, absolue. Ou, pour le dire autrement: il n'y a pas de tolérance légitime sans vigilance extrême. Dans cette limite, tolérer veut dire ne pas rejeter sans examen, ne pas caricaturer, chercher la logique interne de son adversaire, voire accepter certaines de ses positions. N'est-ce pas ainsi qu'on a tourné le dos, en Europe, aux nationalismes de nos parents, français et allemand en particulier? C'est la raison pour laquelle j'ai toujours pensé, au tournant des années 1960, qu'il ne s'agissait pas de renier notre appartenance à la puissance coloniale, d'aider le F.L.N.6, voire de déserter quand on nous supprimait nos sursis. Mais plutôt de prôner l'insoumission - ce que je n'ai pas eu à mettre en pratique, peu s'en fallut - et surtout de militer, en tant que citoyens français, pour la paix par la négociation avec les représentants de ceux qui se battaient contre nos frères, nos amis, nos concitoyens. Israéliens et Palestiniens seraient bien inspirés d'être tolérants en ce sens. C'est en tout cas la conviction qui gouverne mon attitude envers la droite républicaine. Mais aussi envers celle qui ne l'est pas, qu'on appelle pour cette raison extrême-droite, et qui est intolérable. S'enfermer dans ses appartenances, dans ses traditions et ses convictions conduit au sectarisme et au fanatisme. La génération de nos parents a connu des extrémités à cet égard. Je souhaite que celle de nos enfants veille de près à ce que l'histoire ne se répète pas. Sa prise de conscience et sa mobilisation après le 21 avril 2002 et avant le second tour de l'élection présidentielle, pour barrer la route à l'extrême-droite, ne sont-elles pas restées superficielles et éphémères? Je ne suis pas le seul à avoir pleuré le soir de ce 21 avril. Beaucoup de militants de gauche de ma génération, celle de Lionel Jospin lui-même, ont été effondrés. Des militants de cette génération qui a pris conscience d'elle-même et s'est mobilisée en s'affrontant à cet événement historique qu'était la guerre d'Algérie. Evènement constituant donc, à partir duquel un sentiment 13

d'appartenance s'est constitué, qui a généré un «nous» ressenti, développé et décliné ensuite au fil des décennies. Une marque d'origine, en quelque sorte: on ne peut pas « nous» comprendre sans s'y référer. Génération 58, si on veut: j'avais vingt ans à cette date. Le 21 avril 2002 marque un tournant pour nous. Ce jour-là vit l'extrême-droite devancer la gauche démocratique et L. Jospin se retirer de la vie politique après avoir porté au plus haut les convictions, les expériences et les espoirs de cette génération. Il l'avait fait après que F. Mitterrand eut porté les convictions et les espoirs de sa génération, comme de la nôtre, le 10 mai 1981. Il l'avait fait autrement, mais grâce à lui, et il le savait. C'est aussi pourquoi les premières années du premier septennat de F. Mitterrand, qui portent la marque de Pierre Mauroy, notamment avant le « tournant de la rigueur» de 1983, furent décisives, non seulement pour le pays mais pour nous: elles marquent, au milieu des années 1958-2002, et de nos vies militantes, le passage à une autre dimension, cette «épreuve du pouvoir» dont l'expérience nous aura marqué de façon indélébile en nous affrontant à la complexité et aux multiples implications de nos choix, mais aussi à la vraie dimension de ceux-ci et à la grandeur de nos responsabilités. Je suis fier d'avoir été alors auprès de P. Mauroy, si modestes furent mes fonctions. Je reviendrai à la fin de ce livre sur l'élection du 21 avri12002, sur son analyse et ses enjeux pour notre citoyenneté aujourd'hui. Cette date constitue en effet un événement majeur pour l'histoire de notre génération. Celle-ci avait très précisément commencé, pour beaucoup d'entre nous, le 8 février 19587.

De Sakhiet à l'UNEF
Ce jour-là l'aviation française bombarde Sakhiet-SidiYoussef, un village tunisien de l'autre côté de la frontière algérienne. L'école elle-même est touchée: soixante-dix civils sont tués, dont vingt et un enfants. Un autre événement m'avait marqué, bien antérieur, et d'un autre ordre. Le 24 octobre 1956, les chars soviétiques avaient envahi Budapest. J'étais pensionnaire à Paris, 14

en fin d'études secondaires. Avec quelques camarades, nous avons fait le mur pour manifester sur les Champs-Elysées. Il y eut ensuite des débordements d'extrême-droite contre le siège du PCF, Carrefour Châteaudun. Ce parti était ébranlé, des intellectuels le quittaient avec éclat. Je n'ai jamais oublié ces deux dates. Comme je l'écris dans un des textes reproduits plus loin, en réponse précisément à mon ami E. Morin - qui fut l'une de ces consciences du PCF8 en 1956 - c'est certainement Budapest qui m'a enlevé à tout jamais l'envie d'être communiste ou de flirter avec le PCF. Pour beaucoup comme pour moi la question ne s'est même jamais posée. Le « soleil rouge du stalinisme »n'a jamais brillé dans notre horizon. Mais c'est la guerre d'Algérie qui allait, pour nous, déclencher la prise de conscience et la mobilisation politiques. J'étais étudiant à Lyon au moment de Sakhiet. Nous lisions l'Express et France-Observateur, qui étaient alors l'honneur du journalisme et les tribunes de la conscience intellectuelle. A Pâques 1958, Lanza deI Vasto, dont j'avais lu avec passion plusieurs années auparavant le magnifique Pèlerinage aux sources, organisait à l'Arche, la communauté qu'il avait fondée près de Bollène, en Vaucluse, une session sur la non-violence. J'y passais deux semaines de découvertes et de rencontres étonnantes. On s'éclairait à la bougie, on ne mangeait pas de viande, nos hôtes faisaient leur pain et tissaient leurs vêtements. Ils critiquaient les progrès scientifiques et techniques, ils refusaient tout « viol de la nature ». A y songer aujourd'hui, c'est sans doute là qu'a germé peu à peu en moi l'idée de « changer le progrès ». Car ils n'étaient pas de doux illuminés. Passéistes, voire réactionnaires au sens littéral, certainement. Mais aussi critiques pertinents des « révolutions scientifiques et techniques », incontrôlées et incontrôlables, bien avant le club de Rome et nos récents écologistes. Même si, pour Lanza, la fission de l'atome conduisait inéluctablement à l'arme atomique, même s'il n'y avait pas d'énergie atomique « civile» maîtrisable et utile, il mettait le doigt sur un enjeu central de notre époque. Après nous avoir mis en garde contre le risque majeur que constituent les enchaînements de la violence légitime, que seule la non-violence peut tenter de combattre parce qu'elle s'attaque aux fondements même de cette 15

logique perverse, notre hôte nous a fait passer de la théorie à la pratique. On était aux débuts de la recherche sur l'arme atomique, sur le site de Marcoule. Nous nous y rendîmes en voisins, pour organiser un « sit-in» pacifique. Pris à partie avec une extrême violence par les CRS, je fus personnellement maltraité par trois d'entre eux: l'un me tenait les jambes, l'autre les pieds, le troisième tenait une pointe de compas sous mon dos en appuyant sur mon ventre. C'est de cette époque que je garde une aversion viscérale pour les forces spéciales, voire une réticence aussi instinctive qu'anarchisante, je l'avoue, envers les forces de l'ordre - même si je me raisonne, le plus souvent avec succès. L'essentiel de la session était constituée d'interventions et de débats sur la guerre d'Algérie, et la pertinence de l'action nonviolente pour lutter en métropole contre ses fondements et ses dérives. Lanza nous disait: le propre de ce type d'action c'est qu'elle porte en elle-même sa vérité. Gandhi d'ailleurs l'appelait «force de la vérité ». Si je me trompe d'adversaires, d'alliés ou d'enjeux, je m'en apercevrai vite: l'action n'aboutira pas. Il y avait là Robert Barrat, le père Joumet, un dominicain, le pasteur André Trocmé et Magda son épouse. Un anarchiste, Pierre Martin, Jeanine et Paul André parlaient de l'objection de conscience. Avant Sakhiet, en janvier, le gouvernement avait dissous l'UGEMA - l'Union Générale des Etudiants Musulmans Algériens. Depuis, en mars, il avait saisi La Question d'Henri Alleg. En avril, les ultras manifestaient à Alger. En mai, toujours à Alger, est créé un Comité de salut public qui lance un appel au Général De Gaulle. A Paris, on vote l'état d'urgence. L'armée prend le pouvoir en Algérie. Le Général est investi le 1er juin avec les «pleins pouvoirs» : P. Mendès-France s'y oppose en vain. A Budapest, Imre Nagy9 est exécuté le 16juin. Rude semestre pour la démocratie! En 2004, cinquante ans après l'insurrection algérienne de la Toussaint 54, c'est bien ce semestre là qui me paraît décisif pour ma génération. Après Budapest et Sakhiet, le troisième événement directeur, pour moi, 16

c'est cette session sur l'action non-violente en France métropolitaine pour défendre la démocratie menacée. A Lyon, j'adhère à l'Union de la Gauche Socialiste, nous vendons les textes saisis, notamment La QuestionlO, de H. Alleg. Je participe à un Comité départemental anti-fasciste au nom de l'UGS. Je décide d'aller à Paris pour m'intégrer à l'équipe de Témoignages et Documents qui réédite, sous la direction de R. Barrat et avec le soutien de Lanza, Mauriac, Sartre et bien d'autres, les textes saisis. J'habite quelque temps rue de Landy, à Clichy, haut lieu aussi misérable que clandestin d'où nous nous organisons. La vente militante nous vaut bien des nuits au poste. Souvent c'est André Philip, ancien ministre de l'Intérieur (socialiste) qui nous en tire. La licence de sociologie vient d'être créée, je m'y inscris (à la Sorbonne). J'adhère à l'UNEF, l'Union Nationale des Etudiants de France. Nous créons un Intergroupe des Etudiants de Propédeutique et fondons un journal, l'Etrave. J'y écris des articles sur des questions universitaires: les IPES, Instituts de Préparation à l'Enseignement Supérieur, qu'on vient de créer (février 1959), la sociologie des étudiants (avril), la réforme de l'enseignement (maijuin). Mais aussi sur les répercussions de la guerre d'Algérie et de la politique gouvernementale pour les étudiants - en commençant par les sursis, réduits et menacés (août 1959). Le Général et les manifs Un an plus tôt, en août 1958, à Brazzaville, le Général De Gaulle avait proclamé le droit à l'indépendance des colonies d'Afrique noire: il montait d'un cran dans notre estime. Mais le référendum constitutionnel du 28 septembre visait à avaliser une prise de pouvoir anti-démocratique et légitimer un pouvoir personnel. Je n'avais pas vingt ans, je ne votais pas. Mais, avec P. Mendès-France, avec l'UGS, avec l'UDSR11 de F. Mitterrand, nous militions pour le non, quand la SFIOl2 prônait le oui. Les pays africains choisissent la communauté avec la France, la Guinée l'indépendance dans la sécession. Fort de 80 % des voix, De Gaulle cherche à résoudre la crise algérienne à sa manière, toute en mystères, méandres et contradictions. En octobre c'est le Plan de Constantine et l'offre de la « paix des braves ». Les pouvoirs 17

spéciaux sont étendus à la métropole. Le 21 décembre 1958, le Général devient le premier président de la Vè République. A la rentrée 59, et jusqu'en octobre 61, je prépare mes certificats de sociologie et d'ethnologie. En 1960, je prends rendezvous avec un jeune professeur de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (6è section), qui développe depuis peu le champ des études africanistes en France. Il s'appelle Georges Balandier. Je suis ses cours, je me forme à la recherche. Je m'inscrirai au doctorat de troisième cycle sous sa direction, après ma licence. Pierre

Bourdieu, assistant de R . Aron, qui arrivait d'Algérie, nous avait
convaincus qu'il était plus que difficile de faire de la sociologie dans un pays en guerre. 1960 était l'année des indépendances en Afrique Noire. La décolonisation commençait, un champ s'ouvrait. On parlait de sociologie du développement. Je milite à la FGEL - la Fédération des Groupes d'Etudes de Lettres, l'UNEF en Sorbonne-Lettres: en sociologie, mais surtout au bureau fédéral, où je deviens Vice-Président « Outre-mer» dans le bureau dirigé par Pierre Gaudez, qui devient Président de l'UNEF l'année suivante. A ce titre, je suis invité aux réunions de la FEANF, la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France. Et nous renouons les liens avec les étudiants algériens de l'UGEMA13. Nos débats à l'UGS étaient vifs. Pouvions-nous faire confiance à De Gaulle pour faire la paix en Algérie? Pour nous, il n'y avait qu'une voie: la négociation avec le FLN, qui représentait les combattants et avait formé en septembre 1958 le GPRA, le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, présidé par Ferhat Abbas. Après la semaine des barricades, fin janvier 1960, le référendum du début janvier 1961 sur l'autodétermination en Algérie avait cependant notre soutien. Je passais alors, à l'UGS, pour « mendésiste » : je le suis toujours resté. En 1981 je l'étais encore, in petto. Ce furent, jusqu'aux accords d'Evian de mars 1962, des années de manifestations répétées, de plus en plus dangereuses. Des manifestations non-violentes, contre le gouvernement, pour 18

protester contre les camps d'internement qu'il créait en Algérie. Nous nous laissions traîner, porter, malmener par les CRS. Nous finissions au poste pour la nuit, comme d'habitude. Parfois en bonne compagnie. Je me souviens d'une grande manif. à la porte de Vincennes: nous avions passé la nuit en garde à vue avec Paul Ricoeur, Germaine Tillion, et bien d'autres de nos professeurs. Je leur rends hommage. Mais il y avait aussi des manifestations violentes, contre les groupes d'extrême-droite en tous genres, étudiants ou non, puis contre l'OAS14. Les CRS n'étaient pas «avec nous ». Parmi les plus importantes de ces manifs., je me souviens de celle qui suivit un meeting à la Mutualité en octobre 1961. Et bien sûr, de celle du 8 février 62 contre l' 0 AS , quatre ans après Sakhiet. J'étais Boulevard Voltaire quand, au métro Charonne, il y eut neuf morts. Je m'en souviendrai toujours: nous étions plusieurs millions pour les accompagner au Père Lachaise, quelques jours après. Que nul n'oublie. Près d'un an auparavant, en avril 1961, le putsch des généraux avait à ce point inquiété le Gouvernement que Michel Debré nous incitait à faire barrage aux parachutistes qui menaçaient de venir d'Alger faire un coup d'Etat à Paris. «A pied, à cheval, en voiture. .. » nous devions tous nous rendre dans les aéroports pour empêcher les avions d'atterrir. Nous étions un petit groupe de militants à entendre ce discours stupéfiant chez l'un d'entre nous dont le père, ministre du Général, avait bien trop de soucis pour rester chez lui. Certains voulaient se rendre Place Beauvau, au Ministère de l'Intérieur, où il se disait qu'on distribuait des armes. D'autres rue de Solférino, au siège du parti gaulliste, pour s'inscrire en masse au comité de soutien au Général qui venait de se créer (afin de le noyauter...). J'ai longtemps gardé ma carte d'adhérent à ce comité. Un an encore auparavant, en avril 1960, le PSU15 était né d'une fusion entre l'UGS et le PSA, le Parti Socialiste Autonome d'E. Depreux et M. Rocard, dissident de la SFIO depuis 1958. (L'UGS, pour sa part, était née en 1957, sous la houlette de C. Bourdet et de G. Martinet, d'une fusion entre la Jeune République, la Nouvelle Gauche et le Mouvement de Libération des Peuples). La recomposition de la gauche non communiste commençait à 19

prendre forme, affirmant sa différence avec un PCF stalinien et une SFIO opportuniste. Pierre Mendès-France adhère au PSU en 1961. Avec lui, avec G. Martinet et M. Rocard, je suis de ceux qui militent pour une «République moderne» et une démarche d'union, afin de construire le grand parti démocratique et populaire qui manque cruellement à gauche. Mais le référendum du 28 octobre 1962, en ouvrant au Général le chemin d'une élection présidentielle au suffrage universel, nous renvoie dans une opposition très minoritaire et, il faut bien le dire, «globalement» impopulaire.

Lille et la fin de la préhistoire
Je suis en Afrique en 1963. En 1964, je fais cinq mois de « classes» au 43èmeRI, à la Citadelle de Lille. Je découvre la ville pour la première fois, encore bien vétuste et très marquée par la récession de ses activités industrielles traditionnelles. Dans ce régiment «semi-disciplinaire », la section où je suis affecté ne regroupe pratiquement que des « intellectuels» marqués à gauche, des militants « fichés» à la suite de nombreuses interpellations. La vie est dure pour les secondes classes que nous sommes, mais nous ne la rendons pas facile non plus aux «gradés» qui nous gouvernent, adjudants et sous-lieutenants (dans cet univers, le capitaine figure le sommet absolu de la hiérarchie). Après le sadisme des CRS de Marcoule, les «exactions» et les tortures pratiquées par certains en Algérie, je ne termine pas ces mois - là avec une idée renouvelée de l'armée. Généralisation hâtive, bien sûr, et pour une part conventionnelle. Je soutiens ma première thèse fin 1964 et je suis à nouveau en Afrique en 1965 et 1966. A mon retour, je redécouvre un PSU déchiré entre de multiples tendances. C'est un vieux péché dans ma famille politique: il la menace toujours. Je ne sais plus où me situer. Après quelques mois à Genève, je débute une carrière universitaire à Lille. Heureuse opportunité. Mais les transformations de la ville sont aussi lentes et difficiles que celles de la gauche.

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Le PSU a soutenu F. Mitterrand pour l'élection présidentielle de 1965. Mendès reste fidèle à ses convictions et se tient en retrait d'un présidentialisme qu'il condamne toujours. A trente ans, on ne peut se contenter de cette attitude, si respectable soit-elle. Mitterrand porte de plus en plus les espoirs de l'union à gauche avant de porter ceux de l'union de la gauche. J'adhère à la Convention des Institutions Républicaines. Je milite dans un club qui en est proche, «Démocratie et Université », et à «Lilledemain », un club qui fédère les énergies unitaires à gauche sur la ville. Faibles énergies au demeurant. Je me souviens que nous avions reçu F. Mitterrand pour un débat, au « Palais de la bière» : nous tenions tous dans un fond de salle... Vient mai 68. Si à trente ans on ne peut se satisfaire de camper sur des convictions qui nous tiennent hors du jeu, on ne peut non plus, quand on veut être responsable et conséquent, se contenter de la dénonciation et de la critique, si nécessaires soient-elles. A la Faculté des Lettres, avec un philosophe et un littéraire de ma génération, syndicalistes comme moi, nous contestons le pouvoir des quelques «mandarins}) qui nous gouvernent. Révolution de palais, mais changement tout de même: je deviens le représentant des assistants et maître-assistants, et je siège en leur nom au Conseil de faculté - où ne siégeaient jusqu'alors que les membres du corps professoral. Fidèles à nos principes, nous instaurons ensuite la « co-gestion» : un comité de direction (dit « des 42 » le nombre de ses membres) où siègent à parité professeurs, assistants, étudiants, personnels. Fidèles encore à cette co-gestion, nous «défendons l'outil de travail» contre les sabotages de l'institution et les dégradations des bâtiments. Nous instaurons une garde de nuit, pacifique mais assez nombreuse pour être dissuasive.. . La politique traditionnelle est loin: comment peut-on être socialiste? Nos leaders rasent les murs ou se font huer. Le cœur vient à manquer. De Gaulle a repris les choses en main. Une chambre introuvable est élue en juin. Retour au désert, dont la traversée durera une dizaine d'années, de 1962 à 1971 - date du congrès fondateur du Parti Socialiste à Epinay, dont F. Mitterrand prend la tête aussitôt. 21

La préhistoire de la gauche, ma gauche, s'achève. Son histoire se développera, certes en dents de scie, mais quand même de façon extraordinaire, pendant une trentaine d'années. Le 21 avri12002, je l'ai dit, marque à mon sens le début d'une autre époque. Pourquoi? Parce que nos trente glorieuses étaient les années d'accomplissement de la génération 58, celle de la guerre d'Algérie, née avant la seconde guerre mondiale sans l'avoir faite, et qui avait grandi dans la France de la Libération et de la reconstruction, à proximité des souffrances, des idéaux et des enjeux de celle là - dans l'austérité, les bouleversements et les découvertes de celle-ci. Une génération élevée par celle qui avait fait la grande guerre, la terrible que « préférait» Georges Brassens, la génération des «fils de tués », comme disait Bernanos. Nos racines étaient dans ce monde de l'entre deux guerres, son refus de la violence jusqu'à l'aveuglement, ses enthousiasmes pour les progrès jusqu'à la naïveté, ses mobilisations sociales jusqu'à l'illusion. Aurons-nous été plus réalistes que nos pères? Le stalinisme du PCF a tenu longtemps, et les «extra-topies» de substitution aussi: Chine, Vietnam, Cuba, Cambodge... et maintenant zapatistes. Mais je persiste à croire que ceux de ma génération qui se sont levés contre ce qui était fait en leur nom en Algérie avaient en commun des racines, des ressources et des convictions qu'ils ignoraient, qui se sont manifestées à ce moment et qui les ont embarqués dans la même histoire. Je simplifie, bien sûr. Je ne voudrais pas claironner. F. Mitterrand, d'autre part, constitue avec quelques autres, dont Pierre Mauroy, l'exception qui confirme la règle. C'est peut-être ce passé, qui leur fut reproché, et cette expérience, dont nous avons profité, qui leur ont permis de réussir la quadrature du cercle de la gauche en 1971, et de nous conduire à la victoire en 1981. Le second septennat fut une autre époque. Peut-être les choses, ensuite, eussent-elles été autres si F. Mitterrand avait passé la main plus tôt? Si M. Rocard avait été différent, peut-être? Le jeu est vain. Ce qui est avéré, c'est que la nouvelle génération politique qui suivit celle de 58 - et en politique les générations sont plus courtes qu'en démographie - ceux qu'on a appelé les « sabras» du PS, qui n'avaient pas connu cette préhistoire sur laquelle je me suis 22

attardé, ceux-là furent la génération Mitterrand, précisément. On voit ainsi se nouer, chez certains peuples d'Afrique, une complicité et une familiarité, une connivence et une proximité entre générations alternées... Si, comme d'autres, j'ai été moins inconditionnel à cette époque, si, comme Jospin précisément, qui a mon âge ou à peu près, nous faisions «l'inventaire», c'est aussi à cause de cette alternance. Exit Jospin, hélas, et nous avec lui. Si le PS doit son existence à F. Mitterrand, en bonne part, à P. Mauroy aussi, et à quelques autres, F. Mitterrand a eu une existence politique avant le PS. Maintenant, le PS a une existence, heureusement, après la retraite de Jospin et le retrait des militants de sa génération. Et c'est à ceux que le PS a fait de faire la gauche du siècle qui débute. Ce n'est pas la fin de I'histoire: c'est une autre histoire.

Un intellectuel au P.S.
J'adhère au Parti Socialiste en 1971, dès sa création. Plus exactement, les «conventionnels» de Lille sont intégrés à la section de la ville dont P. Mauroy est le responsable. Il bataille même un peu pour faire une place, dans ce haut lieu du socialisme historique, à ces jeunes qui veulent aérer «la vieille maison». Mais nous ne faisons que suivre son exemple. Il est aussi premier secrétaire de la fédération du Nord, et Augustin Laurent l'a fait venir du Cateau pour être son premier-adjoint. Figure historique pourtant, s'il en est, Augustin renouvelait à sa manière l'air du temps. En 1973, en cours de mandat, il laisse son fauteuil de maire à Pierre Mauroy. Les élections municipales précédentes avaient eu lieu en 1971. P. Mauroy m'avait demandé d'être sur sa liste, comme conventionnel. J'ai bien réfléchi. J'étais en phase de rédaction de ma thèse d'Etat, qui devait être soutenue en 1973. J'ai pensé ne pas pouvoir courir deux lièvres, et donné la préférence à la carrière universitaire. J'avais deux enfants, et je voulais aussi assurer mes arrières. J'ai donc décliné. Je l'ai beaucoup regretté, ce qui ne veut pas dire que je reconnais avoir eu tort. Par la suite, en dépit encore de la volonté du maire - si paradoxal que cela paraisse - je n'ai pas 23

eu l'aval de mes petits camarades. C'est qu'il est un vrai démocrate, P. Mauroy. Il aura fallu que j'attende 2001, à Versailles qui plus est, pour connaître l'ivresse d'être conseiller municipal. Ai-je eu tort en 1971 ? La face du monde n'en aurait certes pas été changée. Ma modeste existence certainement. C'est ainsi. Smoking or not smoking? La seule section de Lille comptait alors bien plus de mille adhérents, si je ne me trompe. Plus que beaucoup de fédérations... C'était la section historique d'une ville historique, dont le socialisme municipal ne l'était pas moins. C'est dans la ville de Roger Salengro et d'Augustin Laurent que fut composée l'Internationale. Il y eut des batailles à la commission exécutive de la section de Lille. La moindre prise de parole, en réunion de section, se faisait à une tribune du siège fédéral, rue Watteau, devant des centaines de militants: redoutable, mais formateur. Un mandat municipal et deux congrès PS plus tard, en 1977, « j'accède» au secrétariat de la section de Lille en même temps qu'au secrétariat fédéral. Ce n'est pas le Politburo, pourtant çà ne crée pas que des amis. J'ai constitué un petit groupe de camarades, un groupe de réflexion, qui est vite perçu comme un groupe de pression: c'est la logique politique. Nous sommes assimilés au « courant des Assises» - ces Assises du Socialisme qui virent entrer au PS Michel Rocard, les « chrétiens » (comme on disait dans cette terre laïque du Nord) et l'autogestion. En fait nous n'en étions pas. Mais c'était pour P. Mauroy le moyen de faire avaler la pilule à la vieille maison. Nouvelle marque d'idéalisme de ma part, nouvelle erreur, si j'avais voulu faire une « carrière politique»: je suis contre le cumul des mandats, je démissionne du secrétariat de la section, désormais aux mains de camarades dynamiques (ils le sont toujours), pour me consacrer à des tâches départementales. Vaste programme. Je ne regrette pas ces années passées à sillonner le département, de réunions en meetings publics, y compris les soirs d'hiver et les week-ends. Jamais je ne connaîtrai mieux le peuple du Nord, dans ses moindres villages: la chaleur de l'accueil, la déférence envers le responsable, le respect pour le professeur, la 24

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