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L'esprit de défense de Taiwan face à la Chine

De
258 pages
L'essor de la Chine exerce une forte attraction sur la jeunesse taiwanaise qui est chaque jour plus nombreuse à traverser le détroit. Toutefois, l'identité taiwanaise a continué à se renforcer et l'élite politique reste unifiée sur le principe de souveraineté et son esprit de défense reste vif. Dans ce contexte, l'attitude plus ouverte des jeunes taiwanais pourrait peser sur l'évolution des relations entre la Taiwan et la Chine.
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INTRODUCTION

Entamée en 1986 par Chiang Ching-kuo, la démocratisation de Taiwan a vingt-deux ans. Si la consolidation de la démocratie taiwanaise est encore loin d’être achevée, depuis les grandes réformes constitutionnelles du début des années 1990, les institutions politiques de la République de Chine (RDC), le nom officiel que l’île a conservé, sont démocratiques et ne représentent plus que la population de Taiwan 1 . L’identification entre la République de Chine et l’entité politique taiwanaise s’est donc rapidement renforcée au cours des deux dernières décennies et constitue aujourd’hui une réalité à la fois évidente et assumée, tout au moins sur le plan politique – juridiquement, la RDC comprend toujours l’ensemble de la nation chinoise. Longtemps réprimé par Chiang Kaï-shek qui rêvait de réunifier la Chine sous sa direction, l’identité nationale taiwanaise s’est également affirmée, éloignant toute perspective d’intégration politique de Taiwan à la République populaire de Chine (RPC) et rendant tout accord avec cette dernière extrêmement ardu à négocier, en particulier sans intervention extérieure 2 .
Avant ces réformes constitutionnelles, les institutions de la RDC prétendaient représenter l’ensemble de la Chine sur la base des élections qui s’étaient tenues en 1947-1948 dans les zones contrôlées par le KMT. 2 Cf. Jean-Pierre Cabestan & Benoît Vermander, La Chine en quête de ses frontières. La confrontation Chine-Taiwan, Paris, Presses de Science Po, 2005.
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Parmi les facteurs importants susceptibles de déterminer l’évolution du face à face et de l’équation stratégique Pékin-Taipei, figure l’attitude de la jeunesse taiwanaise. Nés entre 1975 et 1985, les 20-30 ans au coeur de l’enquête principale réalisée en 20052006 n’ont pas été directement en contact avec la période autoritaire et ont grandi au sein d’une économie globalement prospère, d’une société libérale ainsi que d’un système politique démocratique et ouvert sur l’extérieur dans lequel les diverses communautés linguistiques de l’île se sont progressivement mélangées 3 . Parallèlement, la Chine populaire a connu un développement économique sans précédent qui a aussi favorisé, sinon une évolution politique réelle, du moins une incontestable « internationalisation » de son appareil de production et de sa société ainsi qu’un essor très rapide, quoiqu’encore nettement asymétrique, de ses échanges avec Taiwan. De ce fait, la jeunesse taiwanaise est sujette à deux forces contradictoires. D’un côté, elle s’identifie dans une plus large mesure encore que ses aînés à l’île de Taiwan, qui est clairement devenue aujourd’hui sa « communauté de vie » (shenghuo gongtongti ou Lebensgemeinschaft comme aimaient à le dire les autorités de Taipei dans les années 1990). Elle est attachée à la
Rappelons que la société taiwanaise comprend quatre grands groupes. Les Hoklo (Hokkien ou minnanren), qui sont des Han originaires du Sud de la province chinoise du Fujian arrivés à Taiwan à partir du 17e siècle, constituent approximativement 70 % de la population taiwanaise. Etant largement majoritaires, leur langue est aussi appelée « taiwanais » ou taiyu en mandarin. Le reste de la population est composé d’environ 15 % de Hakka (kejiaren) venus du Guangdong également à partir du 17e siècle ; d’un peu moins de 2 % d’Austronésiens répartis en quatorze groupes officiellement reconnus et dont les langues se rattachent à la famille malayopolynésienne ; et enfin de 13 % de Chinois « extérieurs à la province » de Taiwan (waishengren) aussi appelés « continentaux » par opposition aux « Taiwanais de souche » (bendiren) car originaires des diverses régions du continent et arrivés à Taiwan avec le Kuomintang entre 1945 et 1950. Le gouvernement de Chen Shui-bian a plus récemment avancé des chiffres assez différents, ramenant la proportion de continentaux à 7, 5 %, contre 73, 5 % pour les Minnans, 17, 5 % pour les Hakkas et 1, 5% les aborigènes. En outre, des sources proches des milieux indépendantistes, pour des raisons évidemment politiques mais contestables sur le plan éthique, indiquent que 85 % des Minnans et de Hakkas ont du sang aborigène. Taipei Times, 21 novembre 2007. Cf. aussi Carsten Strom, « Dominant Migrants in Taiwan : Migrant Dicourse, Settlement, and Identity », China Information, vol. XXII, n° 1, mars 2008, pp. 39-65.
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spécificité insulaire et développe une identité nationale taiwanaise plus nette que les générations précédentes 4 . Elle reste aussi directement confrontée à la situation de tension avec la Chine populaire, notamment par le truchement, pour ce qui concerne les hommes, du service militaire obligatoire ou à travers les débats relatifs aux achats d’armements sophistiqués aux Etats-Unis et plus généralement au bien fondé du maintien d’une défense forte, mais coûteuse. D’un autre côté, la jeunesse taiwanaise ne peut rester indifférente à la force d’attraction que constitue la Chine populaire, d’abord sur le plan économique et aussi, à la faveur de l’ouverture progressive de ce pays, en matière éducative et culturelle. Ainsi, elle doit plus souvent prendre en considération, dans sa recherche d’intégration à la vie économique du pays, les aléas du marché local de l’emploi, du fait, pour partie, de la délocalisation croissante des entreprises taiwanaises sur le continent, et par conséquent une possible « expatriation » vers la Chine populaire où résideraient déjà quelque 750 000 Taiwanais 5 . Pour ces raisons, elle est plus souvent tentée d’entreprendre ou de poursuivre des études supérieures en Chine populaire, et ceci en dépit de la nonreconnaissance des diplômes continentaux par le gouvernement taiwanais 6 . En outre, alors que la littérature, la musique populaire et de nombreux autres pans de la culture taiwanaise continuent d’être très présents sur le continent, aujourd’hui la jeunesse taiwanaise manifeste un intérêt croissant pour la culture chinoise continentale. Cet ouvrage a tout d’abord (1ère partie) pour objectif de mieux cerner les aspirations de la jeunesse taiwanaise, tiraillée entre une identité taiwanaise plus nettement revendiquée et une intégration

4 Jean-Pierre Cabestan, « Spécificités et limites du nationalisme taiwanais », Perspectives chinoises, n° 91, septembre-octobre 2005, pp. 34-45 ; Tanguy Le Pesant, « A quoi rêve la jeunesse taiwanaise ? », Politique internationale, n° 104, été 2004, pp. 401-418. 5 Chiffre avancé par Ma Ying-jeou, « Peace and Prosperity in the Taiwan Strait : Building a New Vision », discours prononcé à l’Université de Harvard, le 21 mars 2006. Voir aussi Zhongguo shibao, 24 septembre 2007. 6 Prenant certainement acte de cette évolution, Ma Ying-jeou avait intégré la promesse de reconnaître les diplômes chinois au programme sur lequel il a été élu président le 22 mars 2008.

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économique toujours plus forte avec le continent, intégration stimulée par la mondialisation des échanges commerciaux. Avant d’entrer dans le cœur de cette problématique, il nous a semblé utile de rappeler, dans un chapitre préliminaire, les grandes évolutions à Taiwan et dans les relations entre Taipei, Pékin et Washington au cours de la période 2000-2008, en nous arrêtant notamment sur la réélection contestée de Chen Shui-bian en mars 2004 et sur les cinglantes défaites du Parti démocratique progressiste (PDP), la formation de Chen, aux élections législatives et présidentielles de janvier et mars 2008. La situation politique qui s’est développée à Taiwan à partir de 2005 a été marquée à la fois par une polarisation croissante, alimentée par de multiples affaires de corruption, entre le PDP et le Kuomintang (KMT ou Parti nationaliste), qui conserva pendant toutes les années Chen le contrôle du Parlement, le Yuan législatif, par un développement sans précédent des relations entre les partis d’opposition et les autorités de Chine populaire ainsi que par un certain ralentissement économique. Depuis le début 2008, une nouvelle ère s’ouvre pour Taiwan avec le retour au pouvoir du KMT, longtemps parti dominant, la victoire sans appel de son candidat, Ma Ying-jeou, et une sensible amélioration des relations avec Pékin. Le décor étant planté, nous tenterons dans cette première partie de répondre à deux séries d’interrogations. La première a trait au rapport à la Chine de la jeunesse taiwanaise. Est-elle vraiment plus nationaliste, voire indépendantiste que ses aînés ? Est-elle plus partisane que le reste de la société et le gouvernement d’une plus grande intégration entre les économies et les sociétés insulaire et continentale, et partant d’une mise en place rapide (et à quelles conditions ?) des liaisons maritimes et aériennes directes avec la Chine populaire ? Enfin, la jeunesse taiwanaise est-elle plutôt favorable ou opposée à l’effort de défense maintenu par les autorités insulaires, et en particulier à l’institution du service national obligatoire ? Cette dernière interrogation soulève une autre série de questionnements qui s’articulent autour de la problématique de l’esprit de défense. C’est un sujet neuf à Taiwan sur lequel quelques études n’ont que très récemment été publiées (des analyses sont effectuées depuis longtemps par le ministère taiwanais de la Défense, mais celles-ci restent secrètes). En outre, il s’agit d’une question particulièrement ardue et par définition 10

difficilement mesurable puisque l’on ignore les circonstances dans lesquelles les Taiwanais auraient à combattre 7 . Ce n’en est pas moins un thème primordial car la volonté des Taiwanais, et en particulier des jeunes de se défendre, ou l’absence de cette volonté, ne peut qu’exercer un impact croissant, voire déterminant sur l’attitude qu’adopteront, en cas de crise ou d’épreuve de force, non seulement Pékin mais aussi Washington. Les jeunes Taiwanais sont-ils prêts à protéger militairement le statu quo, c’est-à-dire l’indépendance de fait de l’île (et de la République de Chine à Taiwan), en cas de remise en cause également militaire de ce statu quo par les autorités de Pékin ? S’engageraient-ils à défendre Taiwan en cas de non-intervention des Etats-Unis autant qu’en cas d’engagement américain dans le conflit ? Sont-ils disposés à risquer une crise militaire, voire un conflit armé, dans le seul but d’améliorer le statut international de l’Etat auquel ils s’identifient ? Iraient-ils jusqu’à assumer les risques internationaux d’une déclaration formelle d’indépendance ? En dépit du caractère hypothétique de ces questionnements, et de l’imprécision inévitable des réponses données, nous avons choisi d’utiliser un certain nombre de « marqueurs » susceptibles de nous aider à apporter quelques éléments de réponse : ainsi, l’attitude des jeunes par rapport à l’identité taiwanaise, à l’indépendance et à l’unification, aux relations avec le continent, au service militaire, aux dépenses d’armement, ou l’image qu’ils peuvent avoir de la Chine populaire, de leur armée ou de la relation stratégique avec les Etats-Unis sont autant de facteurs qui façonnent ce que l’on appelle l’esprit de défense. L’hypothèse de départ que nous souhaitons vérifier dans cette partie est celle d’un affaiblissement progressif de l’esprit de défense à Taiwan depuis le début de la décennie et en particulier l’élection d’un président plutôt favorable à l’indépendance de l’île. Et cette érosion toucherait tout particulièrement la jeunesse taiwanaise. Qu’en est-il en réalité ? Dans quelle mesure cette évolution est liée à l’intégration économique évoquée plus haut ou
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Parmi l’une des rares études américaines réalisées à notre connaissance pour la CIA et dont une partie a été présentée lors d’un colloque de science politique, cf. Shelley Rigger, « When the Going Gets Tough : Measuring Taiwan’s Will to Fight », American Political Science Association, Chicago, 2 septembre 2004, 46 p. Cette présentation inclut une bonne discussion théorique sur l’esprit de défense mais conclut modestement, et probablement avec sagesse, qu’il est impossible de connaître quelle sera l’attitude des Taiwanais en cas de guerre.

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bien au passage du KMT, au pouvoir à Taiwan depuis 1945, dans l’opposition ? La rupture politique qu’a constitué l’élection de Chen et la polarisation qui s’en est suivie n’ont-elles pas brouillé toute lecture de ce phénomène ? Quoiqu’il en soit, l’évolution récente de l’attitude de la société taiwanaise, et notamment de sa jeunesse, par rapport à la Chine populaire n’a pu qu’influencer à la fois les programmes des partis politiques, avant tout désireux de rester « en phase » avec leurs électeurs, et la stratégie des acteurs extérieurs, en particulier de Pékin et de Washington qui, tout en restant très impliqués dans la « question taiwanaise » ont développé une relation globale bien plus riche et complexe qu’auparavant (2ème partie). Tandis que le PDP et le KMT prônent des politiques continentales notablement différentes, aucune d’entre elles n’est favorable à une unification à court ou même à moyen terme avec la Chine populaire. La campagne électorale qui précéda les deux importantes consultations de janvier et mars 2008 l’a parfaitement illustré. Les politiques étrangères et de sécurité des différents partis peuvent présenter des variantes, mais toutes font de la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la République de Chine à Taiwan un objectif suprême. Cela étant dit, les priorités que les principaux partis politiques affichent sur la scène intérieure ainsi que leur perception des besoins de l’électorat influencent notablement leurs choix internationaux. Ainsi, tour à tour, ces formations ont pu privilégier une politique de non confrontation relative avec le continent ou bien une coordination plus ou moins étroite avec les Etats-Unis, l’unique garant du statu quo dans le détroit de Formose. Les décisions d’acquisition de nouveaux systèmes d’armes sont notoirement influencées par ces dernières priorités. Dans une seconde partie, nous nous efforcerons donc, d’une part, de mieux évaluer l’impact de l’électorat et en particulier de la jeunesse taiwanaise, sur les programmes des principaux partis, tant en matière intérieure que pour ce qui concerne les politiques continentales, extérieures et de sécurité. Dans quelle mesure les aspirations présentes de la jeunesse taiwanaise militent-elles en faveur d’une politique de résistance aux pressions de Pékin ou au contraire d’accommodement avec cette capitale ? 12

D’autre part, nous nous interrogerons sur les perceptions chinoises et américaines de la jeunesse taiwanaise et en particulier de son esprit de défense. Dans quelle mesure ces perceptions extérieures ont-elles évolué et ont influencé la politique respective de Pékin et de Washington à l’égard de Taipei ? En conclusion, nous tenterons d’évaluer l’impact actuel et potentiel de l’évolution de l’état d’esprit de la jeunesse taiwanaise sur les relations entre les deux rives du détroit de Taiwan et notamment sur la tension politique et militaire qui y perdure et les perspectives de détente que l’élection de Ma Ying-jeou pourraient favoriser.

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CHAPITRE 1
LA SITUATION POLITIQUE À TAIWAN ET LES RELATIONS TAIPEI-PÉKIN-WASHINGTON (2000-2008)

L’élection de Chen Shui-bian en mars 2000 marque une rupture dans l’histoire politique de Taiwan. Candidat du PDP, une formation de tendance indépendantiste, Chen l’avait alors emporté avec 39 % des suffrages, devant James Soong Chu-yu, un dissident du Kuomintang (37 %) et Lien Chan, le candidat du KMT (24 %). C’était la première fois qu’un représentant de l’opposition était élu à la présidence de la République de Chine (RDC). Cette élection mettait au jour la profonde évolution de la société taiwanaise depuis le début de la démocratisation du régime politique en 1986-1987. En dépit d’une progressive taiwanisation du KMT et du soutien apporté par Lee Teng-hui, président à la fois de la République et du KMT (1988-2000), à l’affirmation de l’identité taiwanaise et de son pays sur la scène internationale, le parti de Sun Yat-sen et de Chiang Kaï-shek était usé par le pouvoir, corrompu, divisé, et surtout marqué par un vieillissement de ses cadres. La rivalité entre Lee et Soong, la marginalisation de ce dernier puis son expulsion du KMT après qu’il eut déclaré sa 15

candidature, en tant qu’indépendant, à l’élection présidentielle, affaiblirent la cause de Lien Chan, vice-président de la République et successeur officiel de Lee et permirent à Chen de sortir vainqueur de cette « triangulaire ». Lien ne gagna jamais vraiment le soutien d’une jeunesse qui se trouva alors fortement polarisée entre le candidat Chen et le candidat Soong, avec un penchant plus net tout de même pour le premier. Les meetings électoraux et les sondages d’opinion de l’époque l’attestent. La victoire de Chen était l’aboutissement d’une évolution identitaire indéniable. Entre 1992 et 2000, les Taiwanais qui se définissaient comme chinois passaient de 48, 5% à 13, 6 % tandis que ceux qui s’identifiaient uniquement comme taiwanais augmentaient très nettement : 42, 5 % contre 16, 7 %. Ceux qui se présentaient comme taiwanais et chinois croissaient également : 38, 5 % contre 32, 7 %. La victoire de Chen traduisait aussi un besoin de changement que Lee avait tenté d’accompagner en prônant des politiques de plus en plus proches de celles du PDP, notamment en matière extérieure (diplomatie pragmatique, retour de Taiwan aux Nations Unies), mais que son parti avait freinées : c’est grâce à un compromis avec le PDP que Lee parvint en 1994 à introduire l’élection du président de la République au suffrage universel direct puis, en 1997, à faire évoluer le système vers un modèle plus présidentiel : depuis, le président nomme le Premier ministre sans l’accord du Parlement. C’est aussi sur la base d’un consensus avec l’opposition que de nombreuses politiques publiques furent engagées (suppression de la province de Taiwan, assurance sociale) ainsi qu’un travail sur la mémoire (commémoration du massacre du 28 février 1947, excuses publiques du KMT pour sa répression passée) et une réforme de l’éducation (introduction de manuels de connaissance de Taiwan). La politique de Lee était plus souvent appuyée par le PDP que par le KMT. Pour ce qui concerne les relations avec la Chine, Lee a peu à peu fait évoluer le principe de la Chine unique que défendait le vieux KMT (l’ensemble de la nation chinoise, y compris le continent et la Mongolie extérieure) vers une Chine appréhendée comme un espace géographique, historique et culturel décliné en « deux entités politiques » souveraines appelées à coexister sur un pied d’égalité pendant longtemps sur la scène internationale avant d’envisager toute réunification. Entérinée en 1991 avec l’adoption 16

des Lignes directrices pour l’unification nationale, cette nouvelle approche établissait une distinction – et une contradiction – entre la définition politique (la RDC à Taiwan) et la définition juridique de la RDC (l’ensemble de la Chine). En effet, les révisions constitutionnelles entamées en 1991 n’ont pas remis en question les frontières officielles de la RDC : elles ont simplement établi les notions de « régions libres » (sous la juridiction de Taiwan) et « régions continentales » (également sous la souveraineté de la RDC mais hors de sa juridiction) du pays 8 . Provoquée par sa visite « privée » aux Etats-Unis, la crise des missiles de 1995-1996 unit pour un temps les Taiwanais autour de leur président. Celui-ci fut réélu avec 54 % de suffrages en 1996, contre 25 % pour les deux candidats dissidents et plus conciliants avec la Chine (Lin Yang-kang et Chen Lu-an). Mais, favorisée par Washington, la reprise des pourparlers officieux avec Pékin en 1998 fit craindre à Lee une réduction irréversible de la marge de manœuvre internationale de Taiwan : en juillet 1999, il déclara que les relations entre les deux rives étaient des « relations spéciales d’Etat à Etat ». Dénoncée avec vigueur par Pékin, cette déclaration fut aussi critiquée par Washington qui y vit une remise en cause du statu quo. Pourtant, quoiqu’annoncée de manière inattendue, elle fut à l’époque approuvée par la grande majorité de l’opinion publique et de l’échiquier politique taiwanais, en particulier par le PDP qui, peu avant, en mai 1999, avait approuvé une nouvelle résolution concernant le statut international et l’avenir de Taiwan ainsi que ses relations avec la Chine. Modérant la revendication indépendantiste du PDP, cette résolution déclarait que Taiwan était déjà un pays indépendant et souverain, sans relation de souveraineté avec la RPC, et dont le nom était aujourd’hui la République de Chine. La convergence entre Lee et le PDP apparaissait déjà très nettement et reflétait le nouveau consensus politique sur l’identification entre la RDC et Taiwan. Cette convergence s’étendait déjà alors à la politique de défense : après avoir été farouchement opposé aux achats d’armements les plus coûteux (Mirages, F-16), le PDP s’y était rallié et se montrait désormais désireux d’accroître l’effort de défense de l’île.
On retrouve cette distinction dans l’ordonnance de juillet 1992, amendée plusieurs fois mais jamais abolie, « relative aux relations entre les peuples de la région de Taiwan et de la région continentale » (Taiwan diqu yu dalu diqu renmin guanxi tiaoli).
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Mais Lee était en même temps prisonnier de son parti et se montra incapable de le réformer, de le moderniser et d’en démocratiser le fonctionnement. Sous sa présidence, la corruption des politiciens du KMT demeura endémique, contraignant Ma Ying-jeou, alors ministre de la Justice (1993-1996) à démissionner, les finances et l’empire économique du parti restaient particulièrement opaques et les pouvoirs concentrés dans les mains d’un président qui contrôlait l’essentiel de l’appareil. D’où le besoin de changement, exprimé par les candidatures du « rebelle » Soong et de l’opposant Chen. Les attaques de Lee contre les indélicatesses de Soong lorsque celui-ci était secrétaire général du KMT firent-elles la différence ? Elles y contribuèrent sans doute, de même que la stratégie prônée par Lee peu avant le scrutin dite d’abandon de Lien Chan et de soutien de Chen (qi Lian bao Chen). Quoiqu’il en soit, si Chen l’emporta, c’est parce qu’il représentait l’avenir alors que Soong, symbolisait, à bien des égards, le passé. En mars 2000, un grand optimisme régnait donc à Taiwan. Beaucoup, parmi les électeurs du PDP, espéraient que Chen serait le « Nixon taiwanais » en ce sens qu’il parviendrait à trouver un moyen de négocier un modus vivendi avec Pékin. Epargnée par la crise asiatique, l’économie insulaire restait très dynamique. Le relâchement prévisible des restrictions imposées aux relations commerciales avec le continent, notamment l’ouverture promise de liaisons aériennes directes, était perçu comme autant de stimulants supplémentaires de l’activité économique. Très critique à l’égard de la corruption du KMT et de ses liens troubles avec les triades, le PDP devait enfin introduire un mode de gouvernement propre et efficace. Et en matière de défense et de sécurité, Chen se présentait comme un meilleur allié des Etats-Unis, moins imprévisible que Lee Teng-hui et plus disposé à accélérer, en étroite coopération avec le Pentagone, la modernisation des forces armées taiwanaises. Les années qui suivirent déçurent largement les espoirs alors nourris par de nombreux Taiwanais. Néanmoins, au terme du premier mandat de Chen, la nouvelle opposition ne réussit pas à l’emporter sur le président-candidat PDP : celui-ci parvint à tirer parti des faiblesses de ses adversaires et de l’affirmation toujours plus grande de l’identité taiwanaise. Il n’en reste pas moins que les déceptions et le pessimisme s’accrurent à partir de la réélection contestée de Chen, favorisant à la fois l’irruption d’un nouvel état 18

d’esprit au sein de la société insulaire et le retour au pouvoir du KMT en 2008. Le premier mandat du président Chen Shui-bian (2000-2004) Le premier mandat du président Chen Shui-bian fut marqué par deux périodes assez nettement distinctes. La première fut dans l’ensemble dominée par une certaine modération tandis que la seconde, qui s’ouvrit en août 2002 avec la déclaration de Chen « un pays de chaque côté du détroit », entamait une période plus militante qui devait préparer le PDP à l’élection présidentielle de mars 2004. Les années de modération et d’ouverture relative Sur le plan intérieur, lors de son entrée en fonction, le 20 mai 2000, Chen se devait de faire preuve d’ouverture. Il n’avait gagné qu’avec une majorité relative tandis que le Parlement, le Yuan législatif, restait contrôlé par le KMT. Preuve de cette modération initiale, il nomma le général Tang Fei, un membre du KMT et un ancien ministre de la Défense, au poste de Premier ministre, notamment afin de s’assurer dans la douceur l’allégeance de l’Armée. De même, évitant de prendre des risques, comme son prédécesseur, il désigna un militaire, l’amiral Wu Shih-wen, à la tête du ministère de la Défense. Il ne se départit jamais de cette politique : le général de l’Armée de terre Tang Yao-ming, l’amiral Lee Jye, le général d’armée aérienne Lee Tien-yu occupèrent successivement cette fonction. Le KMT était pour sa part en proie à une crise profonde : dès la fin mars 2000, il expulsa Lee Teng-hui et ses rangs et se choisit comme nouveau président Lien Chan, en dépit de la défaite électorale cuisante que ce dernier avait essuyée. Refusant toutes les ouvertures du nouveau pouvoir, Lien suspendit la participation de Tang Fei aux activités du parti. S’il entreprit de clarifier les finances du KMT, se séparant de nombreuses entreprises (parfois peu rentables ou même déficitaires) et de son principal gérant, Liu Tai-ying, il infléchit l’orientation politique du parti, favorisant un retour en force des continentaux et surtout de la tendance unificationiste longtemps marginalisée par Lee Teng-hui et le courant nativiste. 19

En octobre 2000, Chen décidait de remplacer à la tête du gouvernement Tang par Chang Chun-hsiung, l’un des principaux responsables du PDP, qui proposa immédiatement de geler la construction de la 4ème centrale nucléaire. Mais cette décision politique fit long feu après que le Yuan judiciaire l’eut invalidée pour avoir remis en cause un vote du Parlement. Cette affaire mettait au jour l’étroitesse de la marge de manœuvre de Chen et de son gouvernement, contraints de négocier en permanence avec le KMT les mesures qu’ils souhaitaient faire approuver par le Yuan législatif. Les élections législatives de décembre 2001 ne permirent pas au PDP et à son nouvel allié, l’Alliance pour l’unité de Taiwan (AUT) fondée peu avant par Lee Teng-hui, de prendre le contrôle du Parlement. En dépit d’un recul important du KMT, celui-ci et le parti dissident créé en 2000 par James Soong, le Parti Proche du Peuple (PPP), y obtenaient la majorité des sièges 9 . En d’autres termes, ce que l’on appelait désormais le « camp vert » (PDP et AUT) devait continuer de composer, du moins au Parlement, avec le « camp bleu », constitué du KMT, du PPP et du Nouveau Parti, réduit à peu de choses par l’irruption de la formation de James Soong. La politique continentale que Chen annonça le jour de son inauguration témoignait également d’une notable modération, due en partie à l’entremise des Etats-Unis. Comme on le sait, il prit cinq engagements importants, « aussi longtemps que le régime du Parti communiste chinois n’utilise pas la force contre Taiwan », connu sous l’expression « les cinq non »: « Je fais le serment, tout au long de mon mandat, de ne pas déclarer l’indépendance, de ne pas changer le nom officiel du pays, de ne pas pousser à l’inscription dans la Constitution de la formule des relations d’ ‘‘Etat à Etat’’ et de ne pas promouvoir la tenue d’un référendum visant à changer le statu quo en matière d’indépendance ou de réunification. En outre, la question de l’abolition du Conseil pour l’unification nationale ou des Lignes directrices pour l’unification nationale sera laissée de côté » 10 . Par

Le KMT, le PPP et le Nouveau Parti obtinrent respectivement 68, 46 et 1 sièges, soit un total de 115 sièges sur 225 ; le PDP et l’AUT remportèrent respectivement 87 et 13 sièges. Les dix autres sièges revinrent à des indépendants. 10 http ://www.gio.gov.tw

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ailleurs, sans reconnaître le principe d’une seule Chine, il acceptait de discuter de « la question d’une future Chine unique ». Il est clair que Chen ne pouvait aller jusqu’à reconnaître qu’en 1992, peu avant la rencontre de Singapour (avril 1993), les représentants officieux de Pékin et de Taipei (et alors du KMT) avaient trouvé un « consensus » sur la Chine unique, condition que les autorités chinoises avaient imposée à Chen peu après son élection pour entamer des pourparlers avec son gouvernement. D’autant moins que la notion même de « consensus de 1992 » (jiu’er gongshi) avait été avancée par Su Chi, l’un des conseillers du nouveau président du KMT, peu après l’élection de Chen. Certes, fin juin 2000, Chen approuva la formule, « une Chine, deux interprétations » avancée par les négociateurs taiwanais en 1992, mais aux yeux de son équipe, les « deux interprétations » n’avaient jamais été entérinées par Pékin, et il n’y avait donc pas « consensus ». Quoiqu’il en soit, la Chine ne souhaitait pas à l’époque entamer des discussions avec Chen et il ne lui fut pas difficile de repousser ces avances en s’appuyant sur quelques déclarations plus réservées de son gouvernement. Pourtant jusqu’à l’été 2002, le nouveau pouvoir à Taipei poursuivit cette ligne d’ouverture. En décembre 2000, Chen lança l’idée que l’intégration économique qui se mettait progressivement en place entre les deux rives du détroit pourrait devenir la base d’une « intégration politique » (zhengzhi tonghe) à plus longue échéance. En janvier 2001, il ouvrit des liaisons maritimes entre les îles côtières de Quemoy et Matsu, contrôlées par la RDC, et les villes de Xiamen et de Fuzhou au Fujian. Enfin, en août 2001, sous la pression des milieux d’affaires et dans la perspective de l’accession de Taiwan et de la République populaire à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en décembre, il assouplit les restrictions imposées aux relations économiques avec la Chine et mit de fait un terme à la politique de Lee Teng-hui dite de « patience et de non précipitation » (jieji yongren). En dépit de certains signes d’assouplissement (en particulier la nouvelle définition de la Chine unique qui comprend le continent et Taiwan), Pékin choisit de continuer d’isoler Chen et ses alliés politiques tout en s’efforçant de développer de multiples contacts avec à la fois les forces d’oppositions et divers secteurs de la société taiwanaise. 21

L’essor accéléré des relations économiques et humaines entre Taiwan et le continent devait favoriser le succès de cette stratégie. Entre 2000 et 2007, les échanges commerciaux entre les deux rives sont passés de 31, 3 à 124, 5 milliards de dollars (données chinoises, Hong Kong exclu). Les exportations taiwanaises vers la Chine représentaient en 2007 41 % du total des ventes insulaires (101 milliards sur 247 milliards), contre 18 % en 2000 (25 milliards). Les importations en provenance de Chine ont également commencé à croître de manière significative (23, 5 milliards contre 6, 2 milliards). Et le stock d’investissements taiwanais en Chine passait de 40 milliards à 100 milliards et probablement plus. Aujourd’hui, plus de 70% des investissements taiwanais à l’étranger se dirigent vers le continent 11 . Sur le plan extérieur, si le nouveau gouvernement taiwanais ne parvint pas à sortir de son isolement diplomatique traditionnel, il vit sa position internationale confortée par l’élection de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis. En avril 2001, ce dernier manifesta publiquement un soutien stratégique sans faille à la sécurité de Taiwan (son fameux propos « whatever it takes to help Taiwan defend herself ») et lui promit des armements lourds qui lui avaient pendant longtemps été refusés (8 sous-marins diesels, batteries de missiles anti-missiles Patriots de type Pac-3 et 12 avions de lutte anti-sous-marine P-3C Orion). Le gouvernement Chen crut probablement que ce soutien renforcé pouvait lui permettre de réduire ses propres dépenses
En 2007, grâce à la politique volontariste du gouvernement Chen, les investissements autorisés en Chine ont augmenté moins vite (+ 30, 5 %) que ceux à destination des autres pays (+ 49, 9%) mais leur proportion reste très élevée (61 %, soit 9, 97 milliards contre 6, 47 milliards de dollars), Bloomberg, 21 janvier 2008. Cependant, d’après le ministère chinois du Commerce, en 2007, les investissements taiwanais réalisés en Chine ne s’élevaient qu’à 1, 77 milliard, marquant une baisse de 20, 4 % par rapport à l’année précédente. D’après cette même source, les investissements taiwanais cumulés ne s’élevaient à la fin 2007 qu’à 45, 76 milliards de dollars (Xinhua, 25 janvier 2008). De même, les experts chinois estiment que le montant des investissements taiwanais réalisés sur le continent reste inférieur à 100 milliards de dollars et accuse le camp « vert » à Taiwan de répandre l’information selon laquelle ils s’élèveraient à 280 milliards de US$, chiffre publié en 2006 par la presse taiwanaise ; entretien avec Zhou Zhihuai, directeur-adjoint de l’Institut d’études taiwanaises de l’Académie des sciences sociales de Chine, Pékin, mai 2006. La difficulté est que de nombreux investissements taiwanais en Chine apparaissent comme provenant d’autres pays, tels les paradis fiscaux des Caraïbes.
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militaires et par conséquent de consacrer une plus large part des dépenses publiques à la réalisation de promesses électorales (assurance maladie, retraites) susceptibles de lui rapporter des voix, aux élections législatives de décembre 2001, comme aux consultations suivantes. En effet, le premier budget de la défense préparé par l’administration PDP, celui de 2001, avait déjà marqué une baisse significative sur celui de 2000 — 269, 8 milliards de dollars taiwanais (NT$), soit 8, 7 milliards de dollars américains (US$) contre 276, 6 milliards. Mais les années suivantes, cette baisse se poursuivit alors même que le NT$ se dépréciait par rapport au dollar américain (260, 4 milliards de NT$ en 2002, soit 7, 66 milliards d’US$). En 2005, le budget taiwanais de la défense s’élevait à 258, 6 milliards de NT$, soit 8, 3 milliards d’US$. Il représentait 2, 4 % du PNB, contre 2, 8 % en 2000, et 16, 1% du budget de l’Etat, contre 17, 35 % en 2000. D’après certaines estimations, en dollars américains constants, l’effort financier de Taiwan pour sa défense a chuté de 35 % entre 1999 et 2005 12 . Pourtant, l’Administration Bush améliora nettement les relations américano-taiwanaises. Elle laissa Chen effectuer des visites de transit aux Etats-Unis (dont à New York au printemps 2002) qui lui permirent de rencontrer d’importants politiciens américains et de rehausser sa stature sur la scène intérieure. Washington rendit également beaucoup plus transparente et publique sa coopération militaire avec Taipei, autorisant par exemple le ministre taiwanais de la Défense, Tang Yao-ming, à effectuer un voyage discret sur le continent américain en mars 2002 (cf. ch. 4). Cependant, l’isolement dans lequel Pékin maintenait Taipei, le soutien plus net de Washington mais aussi la montée des difficultés économiques et politiques internes convainquirent Chen, à 18 mois de l’élection présidentielle de 2004, de radicaliser son discours. La radicalisation de Chen Shui-bian Cette radicalisation fut annoncée au début août 2002 par le discours de Chen aux Taiwanais du Japon dans lequel il évoqua l’existence de pays distincts de chaque côté du détroit de Formose
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Entretien avec Jim Mulvenon, Washington DC, avril 2006.

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(yibian yiguo). Cette formule était une allusion directe à la « théorie des deux Etats » (lianguolun) de Lee Teng-hui. Certes, Chen ne décidait pas d’inclure cette définition politique, au fond assez acceptée, de la RDC dans la Constitution. Mais ce propos annonçait à la fois un changement de stratégie à l’égard de Pékin et une volonté de reprendre la main sur la scène intérieure. La Chine réagit avec vigueur à cette sortie du président taiwanais mais rapidement elle concentra ses efforts et sur les Etats-Unis et sur l’opposition « bleue », préférant ignorer Chen plutôt que de « lui faire de la publicité ». Si l’Administration Bush géra avec une certaine retenue cette nouvelle montée de la tension, elle envoya des signaux très explicites en direction de Pékin comme de Taipei. En octobre 2002, lors de la rencontre de Crawford (Texas) entre Jiang Zemin et Bush, ce dernier exprima en privé son « opposition » à l’indépendance de Taiwan. Le 11 septembre 2001 et les nouvelles priorités stratégiques des EtatsUnis expliquent pour une bonne part ce durcissement américain à l’égard de Chen Shui-bian. Ces mises en garde n’eurent guère d’influence sur un président taiwanais avant tout préoccupé par sa réélection. Dans ce but, il développa un langage et des politiques plus nettement identitaires et nationalistes, notamment en matière éducative ou culturelle. A la fin de l’été 2003, il promit une refonte de la Constitution qui devait permettre à Taiwan de rompre, laissait-il entendre, avec la République de Chine importée du continent. Il poussa aussi à l’adoption en novembre 2003 d’une nouvelle loi référendaire. Bien que largement inspirée par l’opposition, cette loi autorise le président de consulter les électeurs en cas de menace imminente du pays (art.17). Tirant immédiatement, et contre toute attente, parti de cette disposition, Chen annonça en décembre 2003 son intention d’organiser un référendum sur la menace militaire chinoise le même jour que l’élection présidentielle en mars 2004. Cette initiative provoqua la réaction immédiate que l’on sait des Etats-Unis. Aux côtés du Premier ministre chinois, Wen Jiabao, en visite à Washington, le président Bush déclara « s’opposer à toute décision unilatérale de la Chine ou de Taiwan pour changer le statu quo ». Cette rebuffade américaine contraignit Chen à réviser quelque peu le contenu de son projet de référendum. Mais sur le fond, il tint bon. Et si l’opposition bleue s’efforça de capitaliser sur la détérioration des relations taiwano-américaines, cette 24

détérioration contribua aussi à renforcer l’image nationaliste et inflexible de Chen auprès de son électorat. Au cours du premier mandat de Chen, fort de sa reconnaissance du « consensus de 1992 », l’opposition « bleue » multiplia les contacts avec les autorités continentales. Cependant, une assez grande prudence domina ces contacts, sauf pour ce qui concerne le petit Nouveau Parti qui établit en 2001 des liens officiels avec le PC chinois. Néanmoins, tant le KMT que Pékin cherchèrent à instrumentaliser les pressions exercées par les milieux d’affaires taiwanais en faveur des liaisons aériennes directes ainsi que l’hostilité de Chen à l’ouverture de ces liaisons. Ainsi, à la fin 2002, le petit-fils de Chiang Kai-shek, John Chiang Hsiao-yen, négocia avec les autorités chinoises la mise en place de vols charters pour faciliter les retours des hommes d’affaires taiwanais à l’occasion du Nouvel An chinois en janvier 2003. Si le gouvernement de Chen contraignit ses vols à faire escale à Hong Kong ou Macao, cette initiative mettait au jour à la fois la volonté des « bleus » de proposer et de commencer à mettre en œuvre sans délai une politique continentale alternative ainsi que l’affaiblissement de la position du camp « vert » sur ce dossier. Néanmoins, ce succès n’aida guère la nouvelle coalition entre le KMT et le PPP, symbolisée par la candidature unique de Lien Chan et de James Soong à la présidence et la vice-présidence de la République. Obsédé par sa réélection, Chen avait exclu à la fin de l’automne 2003 toute nouvelle négociation de vols charters avec la Chine. Et le KMT, lui-même très concentré sur son retour au pouvoir pour risquer de se montrer en trop bonne intelligence avec Pékin, n’insista pas. La campagne électorale, de ce fait, se déplaça sur le terrain identitaire, plaçant Lien et Soong, un continental, sur la défensive. L’on ne saura jamais si ce furent les qualités propres de l’animal politique Chen Shui-bian, les faiblesses et les failles du « ticket » bleu ou l’attentat contre sa personne et celle de la viceprésidente Lu Hsiu-lien survenu à la veille du scrutin qui lui permirent d’être réélu avec une très courte majorité des voix (50, 1%). Quoiqu’il en soit, Chen était parvenu à progresser de plus de 10 % par rapport à 2000, alors que Lien-Soong avait été donnés gagnants par tous les instituts de sondage avec une avance de plus de 5 points. La montée de l’identité nationale taiwanaise fut donc indéniablement l’un des facteurs essentiels de cette victoire. Pour 25