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L'Etat des lieux en sciences sociales

144 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296278738
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L1ETAT

DES LIEUX

EN

SCIENCES

SOCIALES

Déja paru en coédition avec l'Institut Français de Bucarest: - FRANCE-ROUMANIE, Environnement et cadre de vie, Gilles Carasso et Norbert Dodille (ed)., 1992.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1968-2

INSTITUT

FRANÇAIS

DE BUCAREST

L'ETAT DES LIEUX EN SCIENCES SOCIALES
Alexandru Textes réunis par DUTU et Norbert DODILLE

5-7,

L'HARMATTAN rue de l'Ecole-Polytechnique

75005

Paris

Les textes recueillis dans ce volume constituent la majorité des conférences faites dans le cadre du Séminaire franco-roumain de Bucarest qui a été mis sur pied à la suite d'un accord intervenu entre l'École de Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, l'Académie Roumaine et l'Université de Bucarest, en mars 1991. Des représentants des trois institutions ont mis ensuite les premiers jalons d'un "atelier" ou d'un "séminaire" qui devait réunir des enseignants et des chercheurs roumains et français dans le but de former un groupe de jeunes doctorants pour un doctorat fait à l'École et d'encourager les recherches en commun. Le s 9minaire a été conçu comme un séminaire de dialogue, de confrontation entre les disciplines et de formation à la recherche. Les initiateurs de ce séminaire ont cru utile de publier les textes des conférenciers afin qu'un public plus large prenne connaissance du travail accompli en commun. Nous remercions ici tous ceux qui nous ont envoyé leurs textes jusqu'à la fin de l'année 1992. La récolte de l'année universitaire 1991/1992 sera suivie, nous l'espérons bien, du volume qui rendra compte de l'activité maintenant en cours. Mme Rose,-Marie Lagrave a fait un travail énorme pour que CGséminaire puisse démarrer et fonctionner. elle sera contente de voir ce volume réalisé par les bons soins du Directeur de !'Institut Français de Bucarest, Norbert Dadille. Je voudrais aussi remercier encore une fois et en public le Président de l'École. Marc Augé. pour la confiance qu'il m'a accordée et pour son généreux appui. A.D.

SOMMAIRE

-Alexandru

DUTU : Comparer et approfondir

7

I NOUVEAUXOBJETS, NOUVELLES METHODES EN HISTOIRE

- François HARTOG et Gérard LENCLUD : Régimes d'historicité Lucian BOlA: Les Roumains et les Autres. La quête des modèles dans la société roumaine des XIXème et XXème siècles Bernard LEPETIT : Les "Annales" aujourd'hui

-

18

39 49

Il

PHilOSOPHIE ET SCIENCES

SOCIALES

Vincent DESCOMBES : État des rapports entre la philosophie et les sciences sociales Mihai SORA: Comment s'en sortir? III
SEMIOLOGIE

-

62 79

- LINGUISTIQUE

ET lITTERA TURE

BREMOND: Comment concevoir un Index des motifs narratifs? Anca MAGUREANU: Remarques sur le discours totalitaire

- Claude -

86 103

LiETAT DES LIEUX EN SCIENCES SOCIALES

IV

lES SOCIOLOGIES

CONTEMPORAINES

- Jean-Claude PASSERON : La sociologie de l'éducation en France

- Pavel

116

CAMPEANU : Europe:

l'Est n'est

pas au Sud. Considérations sociologiques sur la démocratisation en tant que déstalinisation

-Traian

ROTARIU : Dialogue avec Raymond SOUDON

129 139

COMPARER

ET APPROFONDIR
Alexandru DUTU

Conçu comme un milieu intellectuel dynamique, destiné a favoriser le dialogue, la comparaison et "la confrontation", le Séminaire franco-roumain de Bucarest a commencé son activité le 18 novembre 1991. Pour le début, les deux parties sont tombées d'accord qu'il fallait préciser où nous en sommes et démarquer "l'état des lieux". Le programme élaboré assez rapidement, pendant l'été, a prévu des séances consacrées à l'historiographie, à l'école des Annales, à l'anthropologie sociale, aux sociologies contemporaines, à la philosophie et aux sciences sociales, à fa psychologie sociale et aux sciences cognitives, à la sémiologie-linguistique et à la littérature. Les spécialistes français - F. Hartog, B. Lepetit, M. Godelier, J.C. Passeron, V. Descombes, D. Jodelet, C. Brémond ont béneficié de !'hospitalité de 1'!nsti1ut Français de Bucarest, par les soins de son directeur, Norbert Dodille, pendant que les Roumains ont donné la réplique attendue, quand ils n'ont pas profité de la nouvelle mobilité provoquée par un régime liberalisé des passeports. Les jeunes ont suivi fidèlement les cours, même si l'éducation "socialiste" qui leur avai1 enseigné de se taire et non pas de discuter, de mémoriser et non pas de prendre possession des acquis intellectuels, a installé une certaine timidité dans leurs rangs. Après les premiers tâtonnements, les spécialistes français ont prolongé leur séjour pour donner une leçon à la Faculté francophone des Sciences humaines de Bucarest et pour visiter les instituts de recherche de l'Académie Roumaine. Un milieu intellectuel a commencé à se former autour de cet Atelier. Pour quelques-uns d'entre nous il s'est agi d'une première; pour un nombre plus restreint, de la reprise d'une tradition brutalement stoppée en 1948. Pour les gens de mon âge, l'lnsti1ut Français a été un prolongement du département de français de la Faculté des Lettres de Bucarest. Immédiatement après la guerre, le département a reçu une équipe de jeunes professeurs, parmi lesquels se trouvaient Roland Barthes, Jean Sirinelli, Michel Dard. Mon professeur, Jean Sirinelli, avait approximativement mon âge et les séminaires, tenus à la Facutté ou à l'Institut, se déroulaient dans une ambiance amicale:

7

l'ETAT DES LIEUX EN SCiENCES SOCIALES pendant que l'assistant roumain notait en rouge les "irrégularités de style" qu'il trouvait dans mes travaux, Jean Sirinelfi lisait amusé mes essais littéraires et me recommandait confidentiellement de m'approprier plus systématiquement la grammaire française. Même lorsque j'ai dépassé un peu les limites, en troisième année, il n'a pas couvert de réprimandes les pages de mon cahier de notes de lecture : je m'étais présenté à l'examen sans ce cahier et mon analyse d'Oberman de Sénancour n'avait pas été du tout brillante. Le professeur m'a dit clairement que je ne recevrais pas de note si je ne produisais pas mon travail écrit en dix jours. J'ai rempli un cahier entier de commentaires sur Lamartine (avec des "mais" qui exprimaient mon désaccord provoqué surtout par j'ennui de l'étudiant qui ne peut profiter des vacances: "la mort de notre ami Socrate est d'une belle élévation, mais rien ne reste après la lecture"). Sur Victor Hugo (Les châtiments), Gérard de Nerval (Sylvie), Alfredde Vigny (Servitude et grandeur militaire), Chateaubriand (Itinéraire de Paris à Jérusalem), Lamennais (Paroles d'un croyant), Sainte-Beuve (Portraits de femmes), Stendhal (La chartreuse de Parme), Auguste
Comte (Cours de philosophIe positive

-

avec le commentaire:

"il

est d'accord avec les doctrines déterministes qui essaient d'établir d'étranges ressemblances entre l'homme et la machine"). Pour que ma revanche soit complète, j'ai mis sur la couverture du cahier un motto extrait d'Alfred de Musset: "Mais, sitôt que je prends la plume à ce dessein! Je crois prendre en galère une rame à la main". Le professeur a parcouru mon cahier, a souri en lisant le motto et m'a donné une note convenable. J'ai eu "occasion de montrer mon cahier au Président de la Commission Française pour l'Unesco, mon ancien professeur Sirinelli, il y a quelques années: il l'a feuilleté rêveur, et a murmuré un peu surpris: ''tiens, je vejUSfaisais lire Lamartine, NervaL.." "Et Sénancour", ai-je ajouté, en pensant à l'examen qui me rappelait ma jeunesse. En 1948, au moment où je terminais mes études, les professeurs français ont été obligés de quitter le pays, pendant que nous étions mis sous surveillance ou soumis à des épreuves écrasantes. Pour la génération qui m'a précedé, l'Institut Français a été un Centre intellectuel de premier ordre et les souvenirs de l'écrivain Camil Petrescu en portent témoignage. Échange de iettres, longues conversations, séances de communications et débats ont marqué la présence d'Alphonse Dupront dans la vie intellectuelle roumaine pendant une des plus fructueuses époques de la culture de ce pays. "Normalien et français, M. Dupront possède, dans cette double qualité, l'art de diriger correctement le jeu des idées", écrivait le dramaturge MihailSebastian à la sortie d'une soirée littéraire tenue à

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ET APPROFONDIR

l'Institut en 1935. Une année plus tard, Cam il consignait brièvement dans son journal la synthèse de la visite de Dupront dans son appartement de célibataire: "Nous avons discuté philosophie... Il m'a demandé ce que je crois à propos du mysticisme. Je lui ai répondu assez correctement, en ce qui concerne le sens, mais sans cette clarté qui définit "une science de l'object''. lui, en échange, a développé le sujet avec précision et une information étonnante. Stupéfiante pour un Oriental comme moi. Il est clair que "la classe de philosophie" est extrêmement utile aux étudiants français, au français moyen. Mais Dupront donne l'impression d'une congestion cérébrale. Il sait trop et à cause de cela sa liberté d'esprit est plus restreinte". Dupront devait lui présenter Jacques Lassaigne qui a publié des textes et des études sur la culture roumaine, à part un intéressant volume sur Les Français et /a Roumanie; Camil a évoqué son ami français dans la Revue de /a Fondation Roya/e, en 1945. En septembre 1939, il a déjeuné au célèbre restaurant "Capsa" avec lassaigne, le diplomate Visoianu, ('architecte G.M. Cantacuzino, le peintre Steriade, Sebastian, le fameux écrivain humoriste AI.O. Teodoreanu, le sociologue Ralea, mais personne n'a soufflé mot de la guerre qui avait éclaté' et qui devait se terminer si tragiquement pour la Roumanie. D'autres témoignages pourraient, une fois rassemblés, recomposer le tableau d'une époque riche en échanges culturels avec la France. C'est, d'ailleurs, pendant les années d'entre les deux guerres que l'influence française a été mesurée avec une certaine acuité. Après les travaux de Pompiliu Eliade (De l'influence française sur t'esprit public en Roumanie, publié à Paris, en 1898), de Garabet Ibraileanu et d'autres, Eugen Lovinescu et Nicolae Iorga ont analysé, en partant de positions opposées, les relations culturelles avec la France en tant que forme de dialogue ou modèle fascinant. Or, la discussion déclenchée au siècle passé a été continuée même pendant les années '80 parce qu'elle s'encadrait dans un débat ayant comme thème la découverte de J'autre et de soi-même2. Alphonse Dupront est revenu à Bucarest, en octobre 1969, avec une équipe brillante d'historiens appartenant à l'école des Anna/es. On pourrait dire qu'il est venu au bon moment, après la période de soviétisation de la Roumanie et avant que la variante du stalinisme autochtone prenne forme, pour planter les jalons des futurs contacts avec l'École de Hautes Études en Sciences Sociales. En bon connaisseur du pays, il a bien compris que le grand débat devait avoir lieu sur le territoire des mentalités. le professeur soulignait le déblocage qui avait eu lieu en France, après la deuxième guerre

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mondiale, de "l'étroite notion occidentale de culture, produit vénérable du 18e siècle et de son intellectualité exclusive pour l'ouvrir au sens anthropologique jeune, de pétulance anglo-saxonne, qui entend la culture comme un total de la création humaine collective dans une société et une époque déterminées"3. Le colloque n'a pas eu de suite, mais la rencontre de 1969 n'a pas été inutile car elle a consolidé et encouragé les recherches faites sous l'inspiration de l'histoire pratiquée par les spécialistes groupés autour des Annales. C'est surtout dans l'Institut des Études Sud-Est Européennes, qui avait un caractère pluridisciplinaire que les études de ce type ont pris un certain essor: nombreuses études axées sur les lieux de rencontre de "histoire avec les arts, la littérature, la philosophie ont vu le jour dans la "Revue des études sud-est européennes', qui a offert ainsi une alternative au discours officiel de caractère nationaliste et obsédée par la lutte des opprimés contre les oppresseurs (les étrangers!)4. Nous avons organisé un débat international à Bucarest, en octobre 1978, ayant comme thème "la littérature et l'histoire" et les actes ont été publiés dans la revue "Synthésis'. Le danger de tout fragmenter afin de proposer ensuite les rémèdes favorables à une caste d'initiés a été contourné par le travail des chercheurs qui, tout en analysant en profondeur les phénomènes, n'ont pas cessé d'encadrer leurs résultats dans une totalité qui se proposait de restituer la vie humaine. Les études pluridisciplinaires ont, en même temps, rendu évident le fait que le monde se rétrécit: l'isolationnisme imposé par les gouvernants a dévoilé, une fois reflété dans les études pluridisciplinaires et comparées, son caractère absurde et ses buts sordides. L'appel fait aux études de "école des Annales a consolidé l'alliance établie avec les mouvements intellectuels européens qui pouvaient proposer d'autres objectifs à la recherche intellectuelle que ceux produits par l'esprit rudimentaire de la propagande officielle. Les analyses roumaines n'ont pas eu la possibilité d'attaquer des sujets d'un intérêt plus général à cause de l'interdiction qui frappait toute demande de faire un stage dans les grandes archives étran~ères : au moment où une équipe se déplaçait, par exemple, aux Etats-Unis, elle abordait un nombre réduit de thèmes - lutte pour l'indépendance, union nationale - et donc de documents. La recherche roumaine n'a pas eu le rayonnement des travaux faits par nos collègues polonais ou hongrois. En échange, les chercheurs roumains ont essayé de plonger dans les profondeurs et de refaire les courants culturels, ou de reconstituer ce que Nicolae Iorga avait nommé "la place des Roumains dans l'histoire universelle". Bien entendu, les sondes devaient s'arrêter aux niveaux "raisonnables',

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ET APPROFONDIR

là où les nappes intellectuelles ne troublaient pas la pensée de ceux qui imaginaient la construction victorieuse du socialisme; mais les interdictions ont été souvent ignorées5. Cette suite d'interdictions et d'interventions brutales dans la démarche intellectuelle explique la discordance qui existe entre les textes roumains et français rassemblés dans ce volume. D'un côté, il y a une certaine fascination du concret grossier et une sympathie tacite pour un passé lointain qui a été longtemps regardé comme le lieu où se trouvaient les ressources morales capables de transformer l'histoire vécue; de l'autre côté, une préoccupation obsédante d'élargir les catégories mentales pour mieux saisir un monde qui change rapidement. Dans ce sens, on constate que "le relativisme est à bien des égards un rationalisme déçu. (V. Descombes) et que "le présent semble n'avoir d'autre choix que de s'appréhender d'emblée comme historique, déjà-passé, et de revenir non pas, non plus vers le passé, mais sur le passé. (F. HartogG. Lenclud). Dans ce cas, il faudrait réviser, d'un côté, le contenu du rationalisme, et, de l'autre côté, notre attitude face à un passé manipulé par une caste qui a légitimisé son pouvoir en imprimant au mouvement historique un caractère fataliste. Car, comme le remarque M. Oakeshott, une société ne trouve son équilibre que lorsqu'elle se réconcilie avec son passé. Les textes qui suivent ne donnent pas une réponse unanime et unique aux questions soulevées par l'analyse penchée sur les aspects théoriques et pragmatiques de la crise que nous traversons. Mais il est intéressant de constater que Bernard Lepetit discute "les procédures de totalisation qui sont issues de la compétence même des acteurs. et ajoute que "'es systèmes de connaissance, la construction de la mémoire, les processus d'apprentissage, l'information acquise ne constituent pas un simple cadre pour l'appréhension des phénomènes: ils les enregistrent et les instituent", pendant que C. Brémond parle du "catalogue intuitif que nous portons en nous" ; ce qui dénote une approche similaire de celle qui se laisse saisir dans les textes roumains. La crise est là et les solutions ne peuvent recommander une seule sortie; ce qui compte c'est la capacité de percevoir la complexité de la crise qui a marqué avec brutalité et suffisance notre siècle. En partant de la "réalité. perçue entièrement, nous saurons trouver les remèdes espérés. TroÎs questions se dégagent du dialogue reproduit par ce volume: s'agit-il vraiment d'orientations divergentes ou plutôt d'approches différentes? pour élargir et approfondir le champ de recherche, il suffit de revoir Jes cadres conceptuels utilisés par nos prédécesseurs? et puisque nous parlons de sciences sociales, est-il vrai que tout est social?

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Quelques réflexions essayeront de formuler des réponses possibles à ces questions. Ii est, en effet, saisissant de constater que les textes roumains semblent être issus de la méditation des hommes qui ont subi les caprices du pouvoir arbitraire et qui n'ont pu participer à la gestion des affaires publiques: ceUe fascination du pouvoir qui a fait appel à une notion de politique durement dégradée ne leur permet pas de se détacher du cercle imposé par la pensée totalitaire. La méfiance des
gens

qui ont été dominés par la terreur empêche la discussion

calme et sereine des principes. Du côté des textes français, la réorganisation du système est proposée dans le cadre de ce système, sans appel à des expériences limites, comme celles traversées par les collègues roumains: les aspects tragiques faisant partie de la vie des hommes du XXème siècle semblent obnubilés par un genre de pudeur conventionnelle. Les profondeurs dévoilées par les catastrophes semblent appartenir à des régions éloignées:D'un côté et de l'autre, les principes, l'essence, les permanences n'apparaissent pas spontanément; or, pour atteindre les profondeurs, ilfaut synthétiser en partant des approches différentes qui inspirent les deux types de discours. Dans ce sens, on pourrait se demander si "QUS n'avons pas affaire là aux deux types de connaissance décrits par Michael Oakeshott dans son remarquable essai sur "le rationalisme en politique". Le professeur anglais observe que dans toute forme de connaissance, dans tout art et science, ainsi que dans l'activité pratique, se trouve impliquée une technique: la connaissance technique est d'habitude formulée avec précision et ses règles peuvent être apprises, retenues par la mémoire, mises en pratique. Le second type de connaissance a un caractère pratique parce qu'il existe dans l'usage commun et n'a pas un caractère réflectif : il peut être désigné comme connaissance traditionnelle. Les deux types coexistent dans toute activité créatrice: pour produire uni œuvre d'art, le peintre ou le poète doit connaître les normes qui régissent une telle activité et, en même temps, faire preuve d'une capacité particulière. "Et ce qui est vrai en art culinaire, peinture, sciences

naturelles et religion,est tout aussi vrai en politique".Le rationalisme
moderne s'est constitué lentement à partir du début du XVllème siècle, quand Bacon et Descartes ont mis l'accent sur les normes de la technique de la recherche: "'a doctrine du Novum Organum peut être résumée, de notre point de vue, comme la souveraineté de la technique". Le rationalisme moderne a regardé le fragment comme s'il représentait l'entier et a accordé à ce fragment les qualités de la totalité. "Mais l'histoire du rationalisme n'est pas seulement l'histoire de l'émergence graduelle et de la définition de ce caractère intel-

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ET APPROFONDIR

lectuel nouveau: elle est aussi l'histoire de l'invasion de la doctrine de la souveraineté de la technique dans tous les domaines de l'activité intellectuelle"ô. C'est dans le même laps de temps que J. Borella localise la "crise du symbolisme religieux" attaqué en son cœur par la physique de Galilée. "Ce qui est en question dans l'affaire Copernic-Galilée, écrit-il, ce n'est pas la destruction d'un univers biblique rassurant volant en éclat sous les coups de l'univers réel enfin découvert. C'est beaucoup plus profondément - et pius ou moins confusément perçu - la substitution d'un univers-machine à un univers-symbole. Il ne s'agit pas tant d'une révolution astronomique que d'une révolution physique et cosmologique". C'est pourquoi, ajoute l'auteur, la reprise par Galilée de la "restructuration astronomique proposée par Copernic déclenche une crise de culture et de civilisation dont nous ne sommes pas sortis"7. Ajoutons qu'à la même époque l'imagination se sépare de l'intelligence et commence à basculer entre la raison et les sensa. Or, dans la culture roumaine aucun changement de ce type n'a eu lieu au XYllème siècle: aussi bien l'imagination que la raison sont restées sous le contrôle de l'esprit (mens)9. On pourrait donc reconnaître dans les deux types d'approches deux types de connaissance - celle technique et celle traditionnelle. Du côté médical, on observe la préférence occidentale pour le diagnostic formulé à l'aide des appareils, pendant que les médecins roumains pratiquent encore l'auscultation. Or, la vérité se trouve, comme d'habitude, au milieu, là où la raison rencontre l'intuition et les normes techniques rejoignent les pratiques traditionnelles. Pourquoi ne pas espérer qu'un nouveau type de connaissance pourrait émerger des rencontres dans le cadre de notre Atelier? Une connaissance capable de résoudre les impasses de la civilisation du corps dans laquelle noLis vivons tous10. Pour élargir et approfondir le champ des recherches, il faudrait, peut-être, trouver le bon chemin entre le déterminisme et "indifférènce. Et là, c'est "la sociologie de l'éducation" dont nous a parlé J.C. Passeron qui a un rôle de premier ordre, ainsi que le contenu de l'éducation qui devait encourager les comparaisons. Il n'est pas exagéré d'affirmer que ce sont les études comparées qui ont maintenu un niveau raisonnable dans les recherches roumaines des derniers quarante ans: ce cas limite peut suggérer que "regarder chez le voisin" et chez l'autre n'est pas une simple obligation professionnelle, mais le premier pas vers la reconstitution de la totalité. Une totalité qui a été émiettée pas les murs élevés entre les disciplines intellectuelles et par les doctrines qui ont ancré le destin

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des communautés humaines dans un espace restreint d'idées et d'habitudes. Dans ce sens, il faudrait encourager l'enseignement des langues étrangères, de la géographie, les cours d'histoire et de littérature comparée: l'accès à une langue étrangère facilite aussi bien la possession d'un autre moyen de communication que la découverte d'une mentalité Inconnue. Sans mentionner le fait que les aspects "découverts" par une historiographie nationale sont parfois mieux expliqués dans une autre historiographie nationale11 ; et sans ajouter le fait que les idées formulées en danois, hollandais ou roumain ont la chance de se confiner dans des petits cercles! Or la reconstitution authentique du passé et j'analyse compétente des phénomènes contemporains ne sauraient se proposer comme but le brassage d'idées et de faits, mais la percée dans le noyau même des phénomènes. Et, arrivés a ce point, nous nous demandons si vraiment "tout est social". Il est stimulant d'observer que le dialogue des textes français et roumains se lie souvent: si V. Descombes parle de "la réintroduction des acteurs sur la scène de la vie sociale", Mihal Sora propose de rendre à chacun son "chez soi spirituel". Ce n'est pas seulement l'expérience roumaine qui met en évidence les abus du pouvoir politique ou l'invasion de la politique dans tous les domaines de l'existence humaine: l'expérience roumaine dévoile brutalement un mouvement qui a traversé la majorité des sociétés européennes convulsionnées par le fascisme et le communisme. L'humanité a basculé vers l'extérieur à partir du XYllème siècle et "les problèmes fondamentaux ont été ajournés"12 ; la socialisation et la politisation de l'existence humaine ont envahi continuellement l'intimité de chacun et les régimes totalitaires ont aisément mis cette intimité sous le contrôle de la force répressive. Les sciences sociales peuvent maintenant récupérer toutes les formes sociales qui ont assuré la survie des individus dans les régimes qui ont proclamé que tout est collectif (en premier lieu la famille et la paroisse) et encourager la reconstitution des liens naturels entre les valeurs et la volonté commune, la prière et la profession, la vie privée et la vie publique. Le moisson des idées est riche dans ce volume et ceux qui ont eu l'idée de rassembler les textes et qui ont mis en pratique ce projet ont eu en vue la portée pratique et théorique des rencontres de "Institut Français de Bucarest où les intellectuels français et roumains ont travaillé ensemble pour préciser un état des lieux et pour que la "réalité" fasse peau neuve. Le travail intense n'a eu aucunement le caractère festif qui aurait fait plaisir aux anciens

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