L'Etat et la Corse

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La Corse est-elle un facteur d'implosion de la République ou constitue-t-elle la nouvelle frontière de la décentralisation à la française? Depuis le rattachement de l''Ile au royaume de France en 1768 et jusqu'à la cinquième République, le "dossier Corse" est ouvert. La Troisième République tentera d'être un modèle. C'est l'analyse d'une perversion de ce modèle que nous livre cet ouvrage, à partir de l'étude de documents historiques provenant des pouvoirs publics depuis le début du XXe siècle.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296308336
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GÉRARD PARDINI

L'ÉTAT ET LA CORSE
La République à l'épreuve

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Gérard Pardini, haut fonctionnaire et universitaire, a publié différents ouvrages traitant du fonctionnement de l'Etat et des Collectivités Territoriales. Cet ouvrage est tiré d'une thèse en droit public soutenue au mois de mai 2003 auprès de l'université de Paris X. Le jury était présidé par Pierre Avril, professeur émérite auprès de l'Université de Paris II. Ces travaux ont été dirigés par le professeur Guy Carcassonne.

Essais: L'Etat en fuite, Editions du Rocher, 2000 Lesfonds secrets, Les Presses du Management, 2002

Ouvrages en collaboration: La coopération intercommunale, Editions Lamy-Dalian, ; La responsabilité des élus et des fonctionnaires territoriaux, Editions Lamy-Dalian Comment améliorer les ressources de votre commune, Editions Lamy-Dalian

Romans:
Le machiniste de Saint-Pierre, DCL Editeurs, 2000 Oggi, Editions Nicolas Philippe et Manuscrit.com, 2003

(Ç)L'harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3615-7 4

Les îles sont chères au cœur du prophète car elles sont orphelines Une mer est douce, agréable au goût, l'autre est salée, amère Coran, sourate XXV verset 53

INTRODUCTION GÉNÉRALE
Depuis 1768, date de son rattachement à la France, la Corse interpelle. Régulièrement, les pouvoirs publics y ont envoyé des missions et rédigé des rapports. Depuis le XVIIIème siècle, le constat est identique: faiblesse démographique, insuffisance du tissu économique, problèmes d'ordre public nuisibles au développement. « Corse, l'indispensable sursaut », rapport établi en 19981 par la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'utilisation des fonds publics et la gestion des services publics en Corse est l'héritier direct du rapport rédigé par Adolphe Blanqui pour le compte de l'Institut de France en 18382, mais aussi de l'instruction de Choiseul du 16 avril 1770 «pour servir de guide aux commissaires du roi. »3 La référence au passé est indispensable pour comprendre la Corse du vingtième siècle. Le constat d'une économie en déshérence est commun aux deux périodes. Le discours également. La révolution de 1789 imprègne le discours public sur la Corse de ses généreuses idées, notamment la liberté. La Corse, dernier territoire rattaché à la France sous la royauté, participe activement au mouvement des idées nouvelles. Il faudra néanmoins attendre l'enracinement de la Troisième République pour voir disparaître de la phraséologie officielle toute référence à ce que plusieurs historiens ont décrit comme «l'équivoque corse », la Corse, département de la République ne cessera jamais d'être corse. « Elle n'était francisée que dans la mesure, d'ailleurs extensible, où il était nécessaire et suffisant qu'elle le fût pour se sentir pleinement française, dans un vieux pays comme la France ou la grandeur nationale est faite de la variété persistante des éléments provinciaux, elle gardait sa physionomie. »
1077, Assemblée nationale, 3 septembre 1998, annexe à la séance du 3 septembre 1998. 2 BLANQUI (A), Rapport sur l'état économique et n10ral de la Corse, Mémoires de l'Académie Royale des Sciences morales et politiques, 1841, t.III. 3 Instruction de Choiseul, Fonds Braccini, série LV, Archives de Corse. 7 1 Rapport

Telle est la conclusion des travaux de Louis Villat qui constituent la référence historique sur la question corse à l'aube de la Révolution4. De cette persistance du concept d'une Corse républicaine, mais intégrée et perçue différemment des autres provinces, des scories se retrouvent encore en 1949 dans le plan de développement de l'île. Le document de référence de ce plan établi par l'administration préfectorale, parle de «race corse» et de « pays », reprenant ainsi des termes régulièrement employés dans les documents publics, un siècle auparavant, sans provoquer un débat sur une remise en cause du lien avec la France. Au final, trois cycles se dessinent: le premier inclut le rattachement à la France et l'adoption des idées de la Révolution française, période pendant laquelle le débat sur les principes républicains est prééminent. Le second, court sur un peu plus d'un siècle. Il fait alterner mesures de développement et périodes d'immobilisme. Les rapports avec l'Etat central sont toujours aussi ambigus mais leur acuité ne va pas jusqu'à provoquer un débat sur le mode de gestion institutionnelle. La troisième période qui couvre le dernier quart du XXème siècle est marquée par la violence. C'est également le retour en force du débat sur la République. La Corse devient le miroir des contradictions nationales et relance les questions de la place des régions et de la réforme de l'Etat. Le 15 mai 1768, le royaume de France prend possession administrative de l'île de Corse. Les conditions du rattachement portent en elles l'ambiguïté des relations futures entre l'île et le pouvoir central. L'intitulé de ce traité de Versailles est pourtant clair: «Conservation de l'isle de Corse à la République de Gênes »5. La République de Gênes espère en des jours meilleurs qui lui permettront de récupérer sa possession. La France, quant à elle, offre ses services à un allié dans le besoin, pour prendre pied en Méditerranée à bon compte, après le désastreux traité de Paris de 1763. Louis XV en 1768 doit faire face aux conséquences de ce traité. S'il a mis fin à la guerre de Sept ans, c'est au prix pour la France de la perte du Canada et de toutes les possessions à l'est du Mississipi (la Louisiane est cédée à I'Espagne). La

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5 8

VILLA T (L), La Corse de 1768 à 1789, Université de Besançon,1924.
Le texte intégral du traité de Versailles est reproduit en annexe.

France, obtient pour seules compensations, Belle-lIe, la Martinique, la Guadeloupe, les comptoirs africains et indiens. Il n'y a aujourd'hui plus aucune révélation à faire sur les dessous de la cession de la Corse par Gênes. L'île est l'un des enjeux des relations internationales du XVlllème siècle entre les puissances européennes. La France ne peut laisser l'Angleterre agir à sa guise en Méditerranée. Elle tient déjà Gibraltar depuis le traité d'Utrecht et Minorque depuis le traité de Paris. L'Espagne et l'Empire ne sont pas loin avec leurs implantations dans les îles de Sardaigne et de Sicile. Ces jeux stratégiques auront leur traduction dans les politiques publiques des puissances. En ce qui concerne la Corse, le Conseil du Roi a très vite appréhendé les retombées de cette implantation. Il faudra prendre possession de l'île en ménageant les finances publiques nationales tout en évitant des troubles à l'ordre public qui ne pourraient que renchérir le prix initial de deux millions de livres payés à Gênes en contrepartie de la cession des places fortes. Choiseul, qui a négocié le traité et dont le ministère gère l'île, en tirera très vite les conséquences. Sa correspondance sur la Corse révèle ce souci de ménager le trésor public. «Il faut collaborer avec la nation corse et ne froisser aucune habitude administrative. »6 La République fera sienne ce principe d'action. Elle évitera simplement de faire référence à l'expression « nation corse» Le décret de la Convention du 30 novembre 1789 proclamant que la Corse fait désormais partie de l'empire français préfigure l'annonce des principes d'unité et d'indivisibilité proclamés par le décret du 25 septembre 1792. Depuis ce jour, ces principes seront repris dans la plupart des constitutions françaises.7La référence au principe d'unité disparaîtra avec la Constitution du 3 octobre 1958.

6

Correspondance de Choiseul à de Vaivre, archives du ministère des Affaires étrangères, séries 524, 1767, 1768. 7 Constitution du 24 juin 1793 : article 1er; Constitution du 22 août

1795: article 1er; Constitution du 13 décembre 1799: article 1er ; Constitution du 4 novembre 1848 : préambule II ; Constitution du 27 octobre 1946, articles 1er et 85.
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1. CREUSET NATIONAL ET MOULE RÉPUBLICAIN

1.1 - Nation, Etat, République et indivisibilité
La Constitution monarchique des 3 et 14 septembre 1791 substitue pour la première fois en France, la nation au roi dans la détention de la souveraineté à titre originel. Le roi de l'Ancien Régime incarnait l'Etat à lui tout seul; désormais, la nation, fiction juridique, va vivre à travers un Etat qui prend la forme d'une République. Ce terme de «nation» va s'imprégner d'un sens nouveau et changer en un instant de dimension, alors que, depuis Jean Bodin8, la nation faisait référence au pays natal ou aux habitants d'une même province dont on supposait qu'ils étaient tous issus d'une souche commune, tant les échanges humains étaient limités. L'apport des révolutionnaires consistera à achever la construction intellectuelle amorcée au siècle des Lumières. Déjà, Diderot et d'Alembert, dans l'Encyclopédie, définissaient la nation comme un mot collectif utilisé pour exprimer: « Une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans des certaines limites et qui obéit au même gouvernement.9» Cet emploi des termes peuple, pays (territoire), gouvernement, exclut toute possibilité pour un souverain d'incarner la nation. Pour Pierre Nora, l'élan d'enthousiasme soulevé par la convocation des Etats Généraux puis la rédaction des cahiers de doléances vont permettre la diffusion rapide et le succès de «l'idée nationalelo ». Très vite, le Tiers Etat, sous la plume notamment de Sieyès, va édifier une construction juridique faisant de la nation le dépositaire unique de la souveraineté. Elle
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J. BODIN,Les six livres de la République, 1583 ; Fayard,nouvelle ed.

1986, p. 510. 9 DIDEROT (D), ALEMBERT (J Le Rond d'), Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des nlétiers, 35 vol., 1751-1772, article «nation », version numérisée disponible sur le site
CARMI

la NORA (P), La nation, in F. FURET, M. OZOUF, dir., Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1988, p.80 1.

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el gui nderc. htm

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pourra ainsi disposer d'une compétence générale lui permettant d'établir une constitution, voter des lois, adopter un budget. Les 15 et 17 juin 1789, Mirabeau et Sieyès, s'exprimant à la tribune des Etats Généraux, rej etteront les appelations « Etats Généraux» et «députés », chargées d'inégalités entre les représentants des trois ordres au profit « d'Assemblée nationale» et de « représentants du peuple français ». Les trois ordres s'effacent définitivement dans la nation avec l'adoption de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen le 26 août 1789. L'article 3 de ce texte énonce solennellement que «le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ». Cette affirmation juridique transcende tout. Peu importeront désormais les changements de régimes et les luttes entre pouvoirs constitués, la nation a tout absorbé. Tout existe et tout doit être établi par référence à elle. Une telle définition emporte le caractère unitaire du nouvel espace national que constitue l'ancien royaume de France. La fête de la Fédération du 14 juillet 1790, première fête nationale sacre l'unité. Il faut relire Michelet pour comprendre les conséquences territoriales de l'avènement de la nation: «... Et dans la France elle-même, voyez-vous toutes ces routes, noires d'hommes, de voyageurs en marche qui des extrêmités se dirigent vers le centre? L'union gravite à l'unité... nous avons vu les unions se forn1er, les groupes se rallier entre eux, et, ralliés, chercher une centralisation commune. Chacune des petites Frances a tendu vers son Paris... ceux de la Corse (les députés) eurent beau se hâter, ils ne . . Il purent arrIver que Ie Ien d emaIn. » La nation révolutionnaire est une fusion mais c'est aussi une négation, celle de l'unité et de la continuité de l'Etat incarné pendant des siècles par la monarchie. La nouvelle existence de la nation sera confrontée à partir de la Révolution à l'héritage historique de la France. Pierre Nora évoque cette difficulté quand il constate qu'en France, histoire et politique reçoivent sans cesse mission de recoudre la robe déchirée du passé national et de refaire une France avec deux France, une seule nation avec deux nations, une histoire avec deux histoires. Il démontre ainsi que
Michelet évoque cette anecdote à propos du rassemblement de Lyon, le 30 mai 1790. Il précède celui de Paris. MICHELET (J), Histoire de la Révolution française, Fume et Cie, 1857, 1861, t.ll, chap.12. Il
Il

cette négation impossible de la première nation par la seconde, a du même coup, installé la réalité nationale, historique et politique française dans un espace conflictuel irréductiblel2. La nation révolutionnaire ayant ainsi réglé le problème identitaire confiera à l'Etat le soin de répondre au besoin d'organiser le lien social. L'Etat moderne qui se bâtit sur les ruines de l'ancien régime est chargé de faire disparaître au plus vite tous les vestiges des anciennes communautés, toutes les références aux nations d'ancien régime. Les nations corse, provençale, franc-comtoise... sont immédiatement privées par la nouvelle construction juridique de toute existence légale. L'Etat qui a perdu son caractère sacré, incarné par le roi, n'aura d'autre choix que de retrouver une légitimité en s'ancrant dans la durée. La volonté nationale qui s'incarne dans les organes de l'Etat ne peut que reprendre à son compte la mystique républicaine de la nation. Dans son traité, Carré de Malberg définira l'Etat moderne par la «juxtaposition d'une communauté humaine, d'un territoire - ou mieux d'un espace - et d'une
puissance publique qui s'exerce précisément sur cette communauté et sur cet espace...» Il insiste également sur l'identification de la nation à l'Etat, fondement de la doctrine juridique française: «Du fait même du système de souveraineté nationale, le mot nation désigne, non pas, une masse amorphe d'individus mais bien la collectivité organisée des nationaux en tant que cette collectivité se trouve constituée par le fait même de cette organisation en unité indivisible. La nation est l'être qui est personnifié par lui (l'Etat) et identique à lui.I3»

]2 NORA (P), La nation, op.cit. 13CARRE de MALBERG (R), Contribution à la théorie générale de l'Etat, 2 volumes; 1ère ed. 1920, réed.-Sirey, 1962 1.1, p. 7-68. «En proclamant que la souveraineté, c'est-à-dire la puissance caractéristique de l'Etat réside essentiellement dans la Nation, la Révolution a en effet implicitement consacré cette idée capitale que les pouvoirs et les droits dont l'Etat est le sujet ne sont pas autre chose au fond que les droits et pouvoirs de la Nation elle-n1ême...Si l'Etat et la nation étaient deux personnes différentes, la souveraineté de l'une de ces personnes exclut la souveraineté de l'autre...La Nation ne devient une personne que par le fait de son organisation étatique, c'est-à-dire par le fait qu'elle est constituée en Etat. » 12

Les frontières de l'Etat qui définissent le cadre territorial de l'exercice de la souveraineté nationale seront sanctuarisées par les révolutionnaires. Tous les territoires agrégés au royaume, qui ont participé par la présence de leurs députés aux travaux de l'Assemblée Constituante sont inclus dans ce périmètre sacré. L'Etat n'aura donc de cesse de faire vivre un mouvement d'homogénéisation culturelle de tous les territoires, des terroirs, de tous les espaces ou peuvent encore subsister des esprits réceptifs à l'Ancien Régime. Cette conquête continue des espaces et des esprits est elle-même une mission sacrée. Il s'agit de construire la France unique, traduction de la nation une et indivisible. C'est justement parce qu'elle est une et indivisible que les représentants de la nation ne peuvent avoir d'autre alternative que de défendre cette unité et cette indivisibilité. Cette mission confiée aux représentants de la nation constitue le noyau intangible de leur mandat. Ils disposent de toute leur liberté pour voter les lois au nom de la nation qu'ils incarnent mais ils perdent leur liberté sur la défense de l'unité et de l'indivisibilité, sauf à ce que la nation confie au pouvoir constituant un autre mandat. Nous touchons là au cœur du problème des relations entre l'Etat républicain et la Corse. L'unité et l'indivisibilité ont rarement fait l' objet de commentaires dans la doctrine. Les deux termes sont très souvent liés et employés sans explication, tel un postulat. Il faudra attendre un article du professeur Jean-Claude Maestre en 1976 pour que soit tentée une première lecture exhaustive de l'indivisibilité.14 L'indivisibilité constituera le procédé juridique utilisé par les Montagnards pour contrer le fédéralisme girondin. La crainte des Montagnards était de voir se constituer une France sur le modèle suisse ou américain. Une organisation en Etat fédéré alimentait leur crainte de voir s'organiser très facilement une contrerévolution. Eriger l'indivisibilité en dogme garantissait le territoire national des tentations d'amputations par des puissances étrangères et évitait de voir la souveraineté française morcelée à l'intérieur du pays.

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MAESTRE

(JC), «L'indivisibilité

de la République

et l'exercice

du

droit d'autodétermination », RD?, 1976, p. 431-461. 13

Les problèmes posés par la décolonisation après la seconde guerre mondiale conduiront les constituants de 1958 à renoncer à la proclamation de l'unité. L'article 2 du titre I de la Constitution du 3 octobre 1958 ne fait référence qu'à l'indivisibilité: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » L'abandon de l'unité dans le texte constitutionnel n'a pas suffi à empêcher la confusion avec l'indivisibilité ou l'intégrité territoriale. Dans sa définition de l'indivisibilité, Jacques Bourdonl5 reconnaît que si la jurisprudence constitutionnelle a transformé le postulat politique initial de l'indivisibilité de la République en notion juridique, elle n'a toujours pas supprimé la confusion entre ces notions. L'indivisibilité sous-entend l'interdiction de diviser la souveraineté nationale dans son contenu interne. C'est ce qu'énonce l'article 3 de la constitution de la Cinquième République: «Aucune section du peuple ne peut s'attribuer l'exercice de la souveraineté» mais cette affirmation est également une interdiction de toucher à la souveraineté dans son assise territoriale. Ainsi, le Conseil constitutionnel considère que l'intégrité du territoire n'est que l'indivisibilité territoriale de la souveraineté]6. La réalité va imposer une évolution. L'indivisibilité interne est toujours proclamée mais sans cesse grignotée. Quant à l'indivisibilité du territoire, elle a été juridiquement mise à mal depuis la sortie des TOM (Comores, côte française des Somalis) et les départements algériens par des procédures non prévues initialement par la constitution]7. L'interprétation par le Conseil constitutionnel de l'alinéa 3 de l'article 53 de la constitution - «Nulle cession, nul échange, nulle adjonction de territoire n'est valable sans le consentement des populations intéressées» à propos de l'accession à l'indépendance de l'archipel des Comores en 1975 - a permis la validation des cas de sécession de territoire. Ceux-ci sont par nature imposés à la République alors que le texte constitutionnel ne parle que de cession, supposant un accord préalable des
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BOURDON (J), « Indivisibilité» in O. DUHAMEL, Y. MENY, dir.,

Dictionnaire constitutionnel, PUF, 1992, p. 504. 16Conseil constitutionnel, 82-137 DC du 25 février 1982, JO, n052 du 3 mars 1982, p.759 et 82-138 DC du 25 février 1982, JO, n049 du 27 février 1982, p. 696. 17MAESTRE (JC), op. cit., RDP, 1976. 14

pouvoirs publics.I8 Cette première brêche fera dire au doyen Fabre que désormais «le cadre administratif n'est plus qu'un collier de papier, car, par-delà l' étiquette de collectivité territoriale, percent les symptômes d'une décentralisation fédérale19 ». Il tirait cette analyse de l'examen des statuts de 1976 de la Nouvelle-Calédonie et de 1977 de la Polynésie. Ces deux textes ont introduit en effet des éléments de fédéralisme dans l'organisation territoriale de la République en faisant des compétences du territoire, le principe et de celles de l'Etat, l'exception20. Le régime législatif applicable dans ces deux territoires permet à leurs deux assemblées délibérantes de réglementer par dérogation dans des matières que l'article 34 de la Constitution réserve à la loi. Cela équivaut à réaliser au bénéfice de ces deux territoires un transfert de domaine législatif. Cette construction juridique permet d'éviter de parler de transfert de pouvoir législatif, impossible à réaliser sans modification constitutionnelle préalable. La Corse depuis son rattachement à la République s'est constamment vue adresser par l'Etat des signes d'autonomie politique. L'on peut même se demander si la République attache plus de sens à l'uniformité des pouvoirs locaux agrégés en son sein ou à l'unité de la société française. L'absence de réponse claire à cette question est plus une interrogation politique que juridique et trouble depuis plus de deux siècles la qualité des rapports entre Corse et République.

18Rapport CAPIT ANT, Assemblée nationale, n02199, 12 mai 1966. 19FABRE (MH), « L'unité et l'indivisibilité de la République, réalité, fiction », RDP, 1982, p.603-621. 20 La Nouvelle-Calédonie a connu 8 statuts depuis 1958 : lois du 21 décembre 1963, du 28 décembre 1976, du 6 février 1984, du 23 août 1985, du 17 juillet 1986, du 22 janvier 1988 (statut voté mais non appliqué) 9 novembre 1998 (loi référendaire portant dispositions statutaires et de préparation à l'autodétermination) et lois du 19 mars 1999 prises en application de la réforme constitutionnelle du 6 juillet 1998. La Polynésie, quant à elle, a connu 4 statuts durant la même période: ceux des 23 décembre 1958, 12juillet 1977,6 septembre 1984 et 12 juillet 1990. 15

1.2 - Le rattachement au domaine l'entrée dans la République
Le rattachel1lent au dO/llaine royal

royal et

Le traité de Versailles du 15 mai 1768 renferme des aspects négatifs et positifs qui influeront directement les politiques publiques en Corse. Aspects négatifs pour l'avenir, quand il s'agit de voir uniquement dans la Corse un moyen de limiter les ambitions maritimes en Méditerranée des autres puissances européennes. L'implantation corse permet au royaume de mettre sur pied une stratégie active de défense des côtes provençales désormais dotées d'une solide avant-ligne protectrice. Cette stratégie nationale se double d'une vision internationale ambitieuse vers le Moyen-Orient. Choiseul voit dans l'immense port naturel que constitue la Corse la base du futur essor d'un trafic maritime qui s'annonce prometteur avec la Méditerranée Orientale. Dans ce schéma, les intérêts des 140 000 habitants de l'île apparaissent secondaires. L'article 7 du traité l'assimile à un accord de défense en faveur de la république de Gênes: « ... le roi s'engage à faire tout ce qui sera en son pouvoir pour faire cesser, après que les places et ports de Corse seront à sa disposition, les hostilités des corses contre la République de Gênes. » Mais, comme il est impossible de statuer par avance sur les effets de cet engagement, le roi promet à la République que dès l'installation des troupes dans l'île, la France traitera avec toute la rigueur du droit de guerre « tout Corse qui nuira aux sujets de la République, soit par terre, soit par mer ». La République de son côté s'engage à faire cesser les hostilités contre les Corses « lorsqu'elle en sera requise par le roi» L'article 1er des articles « séparés et secrets» du traité prévoit de manière expresse que le roi ne pourra jamais abandonner aux Corses aucune des places fortes de l'île. Il est clair à cette lecture que la souveraineté génoise n'est pas transférée mais simplement suspendue. Le traité de Versailles fera l'objet de nombreuses exégèses dès sa signature d'autant plus que les premières relations entre l'île et le royaume de France sont tendues. Pascal Paoli qui avait organisé la résistance au pouvoir génois n'est pas reconnu comme un interlocuteur légitime du gouvernement français. 16

En application des clauses du traité, le rebelle demeure rebelle et faute de se soumettre au nouvel ordre doit être soumis. L'obligation de conquérir la Corse par les armes s'impose logiquement en raison de l'option juridique réglant le rattachement. L'aspect positif, lui, réside dans la méthode retenue pour transférer à la France la souveraineté de Gênes. Elle porte en elle les germes de l'évolution des institutions du royaume. La Corse va largement contribuer au débat sur les bienfaits d'un régime constitutionnel. Voltaire ajoutera en 1769, un an après le rattachement de l'île, un quarantième chapitre à son Précis du siècle de Louis XV. Cet additif s'intitule « de la Corse ». Six ans après Rousseau et son Contrat social, 21 vingt ans après Montesquieu et l'Esprit des lois qui fait référence allusivement à la Corse,22 c'est une autre grande figure des Lumières qui suit ainsi avec attention les évènements de Corse. Voltaire et Rousseau ne sont pas les seuls philosophes européens à travailler sur un «modèle» corse. De nombreux intellectuels de la péninsule italienne, Milanais, Turinois, mais aussi des Anglais dont le plus célèbre sera Boswell avec son journal of a tour of Corsica publié en 1768 (en France, il s'intitulera journal d'un voyage dans l'île de Corse et mémoires de Pascal Paoli) participent à cet élan. Toutes ces études ont un point commun: le régime constitutionnel. Elles préconisent l'instauration d'un Etat libéral, protecteur des droits individuels. Son avènement est présenté comme inéluctable. L'île de Corse peut, à leurs yeux, en être le laboratoire. Ce futur Etat libéral qui a vocation de prospérer en Europe est fondé sur quatre piliers:

ROUSSEAU (JJ), Contrat social, Bibliothèque La Pleïade, 1989, Livre II, chap.X, p.391 «Il est encore en Europe un pays capable de législation, c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté, mériterait bien que quelque homme sage lui apprit à la conserver. J'ai quelques pressentiments qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe ... » 22 MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, œuvres complètes, Bibliothèque La Pléïade, 1994, t.lI, livre X, ch.VIII, p.384. «Une République d'Italie tenait des insulaires sous son obéissance, nIais son droit politique et civil à leur égard était vicieux... » 17

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la Constitution: loi suprême de l'Etat. Pouvoir exécutif et législatif sont subordonnés à la loi fondamentale pour assurer aux citoyens un exercice protégé de leurs droits et libertés; la séparation des pouvoirs: elle est réalisée entre les autorités constitutionnelles qui se limitent les unes les autres. Le pouvoir politique ainsi contrôlé de l'intérieur protège les libertés; la légalité du gouvernement: le gouvernement de l'Etat doit être légal c'est-à-dire conforme à la constitution approuvée. Il n'est pas exclu pour ces publicistes qu'un gouvernement de fait puisse évoluer en gouvernement légal à la faveur d'élections démocratiques; la légitimité: le gouvernement et l'Etat doivent être légitimes, c'est-à-dire, recueillir l'approbation de la majorité des gouvernés. Les conséquences de cette dernière recommandation étaient difficiles à assumer pour les gouvernants du royaume de France. Le régime monarchique encore empreint du règne de l'absolutisme n'est évidemment pas prêt de tirer les enseignements des philosophes des Lumières sur ce point. Cela explique les précautions juridiques prises par Choiseul. La France en acceptant le transfert des places fortes de Corse et en assurant pour le compte de la République de Gênes le maintien de l'ordre public devient le souverain effectif mais non le souverain légal. Seule cette notion d'effectivité pouvait trouver grâce auprès du Roi de France. N'était-elle pas celle soufflée par le pape Zacharie à Pépin le Bref? Ce dernier, consulté sur la légitimité de la dépossession pour incapacité du dernier des mérovingiens en 751 encouragea le père de Charlemagne par cette formule: « A celui qui règne effectivement, il appartient de porter la couronne.» A l'évidence, le modèle corse d'une nouvelle gouvernance, aux antipodes de la souveraineté de droit divin, dérange. Le projet de constitution pour la Corse publié en 1765 par Rousseau ne peut être considéré que pernicieux par le pouvoir. La future communauté de l'île serait en effet unie par un serment

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fondateur qui crée le corps politique dépositaire de la souveraineté.23 Les principes d'administration de la Corse vont refléter la vision traditionnelle de la souveraineté et rej eter bien entendu la vision rousseauiste. Le cardinal de Fleury dans une lettre adressée aux députés de la nation corse le 18 mai 1738 posera avec vingt ans d'avance les limites juridiques de la future intervention française: « Vous êtes nés sujets de la République de Gênes et ils sont vos maîtres légitime »?4 La réponse du cardinal est la traduction fidèle des enseignements de Bossuet contenus dans son célèbre ouvrage Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture Sainte, « Quelque mauvais que puisse être un prince, la révolte de ses sujets est infiniment criminelle ». Le fossé idéologique, on le voit, est aussi profond que la distance est grande entre l'île et le pouvoir central qui va l'administrer. Depuis 1729, la Corse en révolte ouverte contre Gênes a fait sien le concept de révolte légitime proclamé par dixhuit théologiens lors de la Consulte d'Orezza en mars 1731. Le raisonnement de ces théologiens s'apparente à la théorie de l'effectivité. Les citoyens n'exécutent plus les ordres de puissance publique du gouvernement et contestent le paiement des impôts. La Consulte ne remet pas en cause le droit de propriété de Gênes sur l'île mais en justifie la perte. Elle considère qu'un droit de propriété séculaire ne peut être exercé ou revendiqué par celui qui en abuse. Une telle justification à la
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ROUSSEAU (JJ), Projet de constitution pour la Corse, Œuvres complètes, t.111,Gallimard, La Pléïade, p.943. Rousseau défend, dans ce texte, le développement d'une relation sans intermédiaire entre le souverain et le peuple. « Toute la nation corse se réunira par un sernlent solennel en un seul corps politique dont tant les corps, qui doivent la conlposer, que les individus seront désornlais les menlbres. Cet acte d'union sera célébré le même jour dans toute l'île; et tous les Corses y assisteront autant qu'il se pourra: chacun dans sa ville, bourgade ou paroisse, ainsi qu'il sera plus particulièrenlent ordonné. » Voir également: NORDMAN (D), Frontières de France, de l'espace au territoire, Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1998, p.440-442. 24Le cardinal de Fleury était sollicité pour intervenir dans le conflit ouvert avec Gênes. VILLAT (L), La Corse de 1768 à 1789, op.cit.

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révolte de l'île indispose les chancelleries européennes. Soutenir ouvertement une telle révolte équivaut à saper l'ordre établi. Georges II, roi d'Angleterre, à la première remontrance de la République de Gênes, furieuse de voir un navire anglais acheminer de la poudre aux Corses, prend une ordonnance défendant à tout sujet anglais de porter secours aux rebelles. Les Corses se tournent alors vers le pape Clément XII et lui offrent le gouvernement de la Corse. Ce dernier embarrassé, ne peut cautionner une révolte ouverte mais ne peut s'en désintéresser car formellement l'Eglise romaine est la délégataire originelle de la souveraineté à Gênes. Le Souverain Pontife recourra à une pirouette en proposant une médiation. Toutes les péripéties de l'histoire de Corse, nombreuses à cette période - royaume de l'aventurier Théodore de Neuhoff en 1736, intervention française en 1748, tentative toujours française de négociation avec Paoli en 1764 - tournent autour de la légitimité du gouvernement local. Cela confortera la position de Choiseul qui repoussera toujours la conclusion d'un traité entre le Royaume et la « nation corse ». Pour lui, la signature de Paoli équivaut à celle de Neuhoff qui cèdera l'île le 24 janvier 1755 à ses créanciers, c'est-à-dire aux Anglais. Le ministre de Louis XV aura alors cette formule lapidaire: « On possède les Etats par droit ou occupation. » Le respect de ce cadre juridique considéré intangible explique le rejet de Paoli par la France et l'amertume que ce dernier en concevra. Paoli, lors de la Consulte de Corte de 1768 livrera aux participants sa correspondance avec Choiseul. Les positions sont en effet antinomiques. On écrit au «chef de la nation corse» mais on ne traite pas avec lui. Cette subtilité, jointe à l'ambiguïté des clauses du traité de Versailles qui préserve en apparence les droits de Gênes suffiront à justifier le soulèvement d'une grande partie de l'île contre le futur propriétaire. Pour Choiseul et son représentant dans l'île, Marbeuf, la prise de possession si elle ne peut être assurée de manière paisible, fera l'objet d'une opération de police d'autant plus rude et conduite sans état d'âme qu'elle est dirigée contre des sujets rebelles. L'article VII du traité de Versailles est très clair sur ce point. 25

25 Document reproduit en annexe. 20

Gênes, toujours impécunieuse, ne manifestera par aucun signe tangible durant dix ans, sa volonté de reprendre pied dans l'île. Elle est toujours incapable d'honorer sa dette. Ce sujet ne sera d'ailleurs pas évoqué lors de la réunion annuelle des Etats dont la fréquence diminuera très vite. Une réunion tous les deux ans à partir de 1773 et leur arrêt en 1785. A la veille de la Révolution française, vingt ans après l'annexion, l'assimilation au Royaume fait toujours débat. Le terme «nation» ne doit plus être employé car il pourrait être source de conflits futurs. Marbeuf rédigera une lettre explicite aux Etats en ce sens 26: «Il était d'usage jusqu'à présent en parlant des corses de se servir du tern1e de nation... On a dit les Etats de la nation corse.. .Les intérêts de la nation corse. Les intentions du Roi ne sont pas qu'on emploie dorénavant cette expression générale qui ne peut convenir à aucune province sous sa domination. Vous voudrez bien employer les termes d'Etat de Corse ou de pays et éviter celui de nation. » Le débat sur ce point n'est pas limité à l'île. Ainsi, en Normandie en 1771 lors de la crise ouverte par le parlement de Rouen qui voulait rompre le traité unissant la province à la France, aussi en Franche-Comté, en Bretagne, en Provence, on utilise à la même époque le terme de nation.27 Les armes de la Corse, emblème de la nation, subsisteront encore quelques années. La République les fera disparaître. Elles réapparaîtront de manière éphémère en 1794, lors de l'intermède du royaume anglo-corse. En 1796, plus aucun document officiel ne portera la tête de Maure. La Corse, désormais rattachée au royaume de France, est traitée comme une autre province. Cette volonté de l'administration royale est imposée dans l'île. Le rôle des Etats est marginalisé. L'île est directement administrée par le ministère de la Guerre, depuis Paris. La correspondance de Marbeuf à son

26

Archives de Corse, fond des archives nlunicipales d'Ajaccio, série BB 34, folio 30. 27 CHAMPION, La France d'après les cahiers de 1789, archives du Parlement, série Révolution. 21

ministre confirme ce point. Dorénavant, les affaires de la Corse se traitent à Paris. Le gouverneur évoque le dossier avec le ministre, et ce dernier propose au Roi les mesures appropriées.28 Dans ces conditions, la réunion des Etats devient en effet inutile. Ne pas les réunir est également une source d'économie pour le Trésor Public. L'administration de la Corse par le ministère de la Guerre, quoi qu'inattendue, n'est pas une exception. C'est le lot de toutes les autres provinces conquises comme la Flandre, la FrancheComté, l'Alsace et les trois Evêchés. L'administration des finances de ces provinces a été rattachée au ministère de la Guerre à la demande expresse de Choiseul. Le département des finances tentera régulièrement de récupérer ses pleines compétences. Il n'y parviendra que de 1772 à 1776. Il faudra constater que la logique administrative n'était pas forcément compatible avec l'intérêt des habitants des provinces. Ainsi, les Etats de Corse protesteront vivement contre les excès de zèle d'une administration des finances plus préoccupée de prélever des taxes que de réaliser des investissements d'infrastructures. Turgot confirmera donc le retour de la gestion au département de la Guerre. Ce dernier fera valoir avec succès son intérêt et sa compétence pour réaliser des travaux routiers, des aménagements d'urbanisme dans les principales villes, le renforcement des fortifications et des ports. La perception de quelques taxes auprès d'une population à faibles revenus ne pouvait peser bien lourd face aux intérêts stratégiques. La Corse est donc une province conquise aux marches du Royaume, soumise au même régime que les autres. Le peu de considération avec laquelle Paris traite les Etats Généraux, crée localement des ressentiments et de l'amertume, à la veille de la Révolution. Cet état d'esprit explique l'attitude du pouvoir
28 VILLA T (L), op.cit., La Corse de 1768 à 1789, t.II. Lettre de Marbeuf à Monsieur de Ségur, ministre de la guerre du 05 février 1783. Elle porte sur les «intérêts de la Corse»... « Il est inutile de discuter aux Etats des matières faisant l'objet de ce mémoire (au nÜnistre) outre que cela allongerait les affaires, l'assemblée pourrait faire des représentations qui ne feraient qu'embarrasser. Lorsqu'il est évident que ce que l'on propose de faire a pour but l'utilité générale, il n'y a aucune nécessité d'entendre la province qui est encore trop peu éclairée sur ses véritables intérêts pour connaître ce qui peut lui être bon ou nuisible. » 22

central, en 1788 qui omet volontairement de réunir les Etats dans l'île. L'absence de tout préalable est invoquée pour justifier l'oubli initial de la convocation. La précédente réunion des Etats Généraux, en 1614, était antérieure au traité de Versailles. Après de nombreux atermoiements, une lettre du Roi du 22 mars 1789 convoque enfin les Etats avec un règlement particulier: «Sa Majesté reconnaît que la constitution particulière de l'île ne permet pas l'application de toutes les dispositions du règlement général. » Toujours ce décalage entre une province assimilée aux autres et pourtant toujours administrée avec un particularisme. Les députés de Corse défendirent leurs propositions. Ils avaient au préalable adressé une lettre à l'ensemble des électeurs exposant les enjeux des futurs Etats: «Aujourd'hui ce n'est plus la Corse seule qui est en cause, la France entière va être confiée à leur sagesse (les Etats) à leurs lumières, à leur patriotisme. Il ne sera pas mauvais de voir que la Corse après avoir été aidée par les autres provinces prendra un jour sa part des charges communes... »29 Le spectre d'un possible retour de Gênes est encore évoqué. Les députés corses ont une vision moderne de la souveraineté nationale dans leurs correspondances: «Aucune parcelle du Royaume ne pourra être détachée de l'ensemble sans le consentement des Etats Généraux dont ces députés (ceux de la Corse) feront toujours partie. » Les Etats Généraux de 1789 sont l'acte fondateur de la légitimité du rattachement de la Corse au Royaume de France. La puissance publique et la levée d'impôts consenties par les citoyens sont reconnues à la France. Dans le même temps, le particularisme de la Corse est également acté. L'assimilation est proclamée mais c'est une assimilation particulière. Louis XVI ne trouvera rien à redire à la phrase des députés corses: «La Corse n'est pas sujette de la France, mais elle est avec le reste de la France sous la puissance du Roi. » La Corse se prépare à entrer dans la République en soldant la cession contre son gré au Royaume en 1768, tout en
29 Ce sont toujours les termes du traité de Versailles qui ont justifié l'attentisme du Conseil du Roi. L'élection des députés aux Etats en application de la théorie de la souveraineté légitime qui fait que la Corse appartient toujours à Gênes ne peut donc être faite selon les règles du droit commun. 23

revendiquant son originalité au sein de la nation. La République, encore dans les limbes aura très vite à trancher la question corse.. .

L'entrée

dans la République

Depuis février 1787, les Etats de la Corse s'interrogeaient, nous l'avons vu, sur la signification de l'absence de convocation aux Etats Généraux. En 1788, seul le député de la Noblesse est convoqué lors de la première réunion en novembre. Le département de la guerre, qui a repris le suivi des affaires corses n'a pu, devant les protestations et menaces d'émeute qui secouent les principales villes de l'île, tenir sa ligne de conduite initiale qui évitait la convocation des assemblées locales au niveau cantona1.30 La crainte d'une résurgence des idées de Rousseau sur la démocratie directe dont l'île serait capable, est toujours vivace à Paris. Les semaines précédant l'ouverture des Etats à Bastia le 5 mai 1789 sont ponctuées de désordres parfois violents. Les cahiers de doléances acheminés en juin à Versailles par la délégation corse reflètent des préoccupations quasi identiques à celles des autres provinces. Ils sont en majorité une compilation de souhaits particuliers: réparation de routes, revendication des chefs-lieux de juridiction de porter le nom de villes, remise de taxes... etc. Des préoccupations plus générales se font jour. Elles portent notamment sur l'égalité de traitement avec les autres provinces. Ces revendications reflètent l'aspiration d'une communauté à tourner définitivement la page génoise. La Corse des premiers jours d'août ressent le même élan de liberté que le peuple après la nuit du 4 août sur le continent. Le vicomte de Barrin, gouverneur militaire de la Corse, fustigera dans ses rapports au ministre de la Guerre « cette liberté mal interprétée» qui crée le désordre. Il retardera tant qu'il le pourra l'installation d'une garde nationale. La Corse n'est toujours pas dans ces premiers jours d'euphorie révolutionnaire une province comme les autres. C'est avant tout la seule place
30 Les assemblées locales se tiennent dans l'île au niveau des Pièves (découpage administratif hérité des Gênois et disposant d'une assemblée élue). 24

militaire française en Méditerranée et Barrin entend protéger les intérêts stratégiques du Royaume. Courir le risque que des milices locales prennent le dessus sur les troupes royales est inconcevable pour le neveu du Marquis Barrin de la Galissonière, vainqueur des Anglais à Minorque en 1756. La nomination de Barrin en Corse était d'ailleurs un gage donné par Louis XVI à la marine. Il était bien évident pour tous que la Corse venait compenser la perte de Minorque revenue dans le giron anglais, après le traité de Paris de 1763. C'est vraisemblablement cet intérêt stratégique qui fera de la Corse l'oubliée des Etats Généraux puis de la Révolution, tout au moins dans les premiers
mOIS.

Le 5 novembre 1789, le pouvoir dans l'île n'est plus en mesure de résister à la pression des notables corses et de la rue. Bastia connaît l'émeute, sa garnison est assiégée dans la citadelle par la foule et le gouverneur retenu en otage. La constitution de la garde nationale est le prétexte de cette insurrection. La crainte profonde concerne le devenir de l'île. Le traité de Versailles n'a pas été abrogé et les bruits les plus contradictoires courent, notamment celui d'une possible restitution à Gênes. Même si le fait est improbable, la rumeur sera suffisante à alimenter les désordres. L'autre possibilité, beaucoup plus vraisemblable, est le maintien de l'île sous statut militaire, pour protéger les intérêts français face à la coalition des royautés européennes qui se préparent. Le comité patriotique qui s'est constitué à Bastia pendant l'insurrection envoie immédiatement une délégation aux Etats Généraux, toujours réunis à Versailles, pour faire le récit de l'insurrection bastiaise, solliciter la suspension de la loi martiale et demander l'application des lois républicaines. La motion lue par les délégués de l'île est directement à l'origine de deux décrets rendus par l'Assemblée Constituante, le 30 novembre 1789. Le premier intègre la Corse à la France: «La Corse fait partie de l'Empire français et que ces habitants doivent être régis par les mên1es constitutions que les autres français ». Le second accorde l'amnistie à ceux qui «après avoir combattu pour la liberté se sont expatriés à la suite de la conquête de leur île et qui ne sont coupables d'aucuns délits légaux ». Ce texte vise principalement Paoli qui souhaite mettre fin à son exil londonien commencé en 1769. Mirabeau - ancien officier du
corps expéditionnaire envoyé par Choiseul en 1769 pour mettre fin à la rébellion - sera, à cette occasion, l'un des orateurs les 25

plus remarqués. Autant le premier décret ne rencontre aucune opposition, autant le second entraîne une discussion animée reprenant des arguments toujours d'actualité. Le prince de Poix fera ainsi valoir à la tribune qu'une mesure d'amnistie pourrait occasionner une révolte, les Corses pouvant y retrouver le souvenir de la défaite de Ponte Novu et «tenter d'abuser de l'indulgence de la nation ». L'éloquence de Mirabeau emportera
la décision31 .

Les protestations génoises seront balayées par l'Assemblée nationale. La souveraineté de la République de Gênes sur l'île est définitivement perdue. Le traité de Versailles disparaît devant une double volonté populaire, celle du peuple de Corse de s'agréger au peuple français et celle du peuple français d'accueillir le peuple de Corse. Les habitants de l'île souhaitent mettre un terme à quarante ans de combats et de dissensions qui ont ruiné le développement de l'île. La France est perçue comme un modèle. Elle l'était par son rayonnement international avant 1789, elle l'est encore plus après. C'est par opposition au désordre et à l'iniquité de la gestion génoise que doivent s'apprécier les recours successifs des Corses à des puissances extérieures. De toutes celles qui auraient pu intervenir dans l'île, seule la France pouvait faire figure de modèle grâce à l'immense espoir suscité dans la classe populaire et la bourgeoisie par l'avènement de la République. La Corse s'est offerte à la République sans cesser d'être corse. L'abondance des écrits politiques32 sur la Corse, antérieurs à la Révolution.)

3]

Mirabeau prononcera à cette occasion une phrase restée célèbre: « On dirait Messieurs que le mot de liberté fait ici sur quelques hommes la même impression que l'eau sur les hydrophobes. » 32Pour citer les principaux: Frédéric de Prusse, Essai de critique sur le Prince de Machiavel, Potsdam, 1740. Montesquieu, De l'esprit des lois, Paris, 1748. Goury de Champ grand, Nouvelle histoire de l'isle de Corse, Nancy, 1749. Jaussin, Ménloires historiques nÛlitaires et politiques, Lausanne, 1758. Abbé Salvini, Justification de la révolution de Corse, écrit en 1758, publié en 1764. 26

pouvait à juste titre enorgueillir les élites corses. Sven StellingMichaud dans son introduction au projet de constitution pour la Corse de Rousseau33constate que l'île était un grand sujet de controverse politique dans l'Europe éclairée du XVlllème siècle. Les représentants de la Corse se rendant à Versailles pour rendre compte de l'insurrection de Bastia ne sont pas dans l'esprit de quémander. Ils sont persuadés, et leurs mandants bien évidemment aussi, qu'ils sont les représentants d'une petite nation fière d'avoir résisté à de multiples invasions et qui se trouve à l'aise dans les principes fondateurs de la future République. La Corse sera fière d'être intégrée à l'Empire français en application du décret de la Constituante. Fierté légitime d'être rattachée à la première puissance européenne mais aussi de contribuer de manière non négligeable à ce statut de grande puissance. Claude François de Boucheporn, intendant de la Corse de 1775 à 1785 avait analysé avec justesse le sentiment national insulaire: «Si le changement de patrie apparaît à tort ou à raison comme une déchéance, il ne sera jamais subi que comme
Adrien Richer, Description des causes de la révolution corse de 1729 in Essai sur les grands évènen1entspar les petites causes, t.l1, Paris, 17581759. Voltaire, Candide, ch. 26, édition de 1759. Chanoine Girolamo Gastaldi, Discours théologique, canonique et politique, 1760. Bonfiglio Guelfucci, Apologétique au sujet de la dernière révolution de l'isle de Corse, 1760. J.J. Rousseau, Le contrat social, 1762. Mathieu Buttafoco, Exan1en historique politique et justificatif de la révolution de l'isle de Corse contre la République de Gênes in Ecrits et correspondances avec J.J Rousseau, Neufchâtel, 1764. Frédéric de Neuhoff, Relation de l'isle de Corse, Journal d'un voyage dans cette île et n1én10iresde Pascal Paoli, Mémoire pour servir à l 'histoire, Londres, 1768. Voltaire, Précis du siècle de Louis XV, ch. 40, 1768-1769. James Boswell, Journal of a tour of Corsica, Londres, 1768 (traduit en 1769 en allemand, italien, hollandais). On retrouve dans tous ces écrits les trois principaux courants de philosophie politique du XVlllème, le despotisme éclairé, l'absolutisn1e n10narchique et le constitutionalisn1e anglais.
33 ROUSSEAU (JJ), op. cit ; Projet de constitution pour la Corse. 27

une épreuve provisoire »34. C'est dire avec élégance que la France doit mériter d'exercer la souveraineté sur l'île pour devenir un référent permanent et accepté. Les réformes administratives et économiques de l'Ancien Régime ont voulu marquer la rupture totale avec l'administration génoise en application de ce constat. Le développement économique de l'île et son organisation administrative seront les deux axes des politiques publiques à la veille de la Révolution. Les intendants successifs engagèrent ainsi malgré les tiraillements inhérents à ce genre d'entreprise notamment avec les finances, une œuvre de relèvement et de remise à niveau de l'île. Le cours de la Révolution va interrompre ce processus. La guerre qui menace les frontières de la France, le sauvetage de la République, les menaces de la réaction firent passer les préoccupations économiques de l'île au second plan. La transformation de la nation en une communauté une et indivisible apparaissait suffisante au Constituant pour ancrer définitivement la Corse dans la nouvelle République. La souveraineté se veut désormais un bloc unique. La nation prend conscience de son existence, lieu immatériel distinct de l'Etat, du territoire et des peuples qui le composent. C'est le creuset où vont se fondre ces différentes composantes. La nation, c'est le peuple mais c'est aussi l'Etat comme modèle d'organisation. Personne n'imagine alors que la nation corse échoue à se fondre dans cet espace. L'alchimie a réussi en Franche-Comté - pays d'Etat comme la Corse - annexé à la France depuis la paix de Nimègue en 1678, qui avait conservé un véritable particularisme politico-culturel. 35 Son découpage en trois départements, Doubs, Jura et Ain, aboutira à la disparition progressive des préoccupations provinciales. Ces dernières seront ravivées lors de la création des départements en raison des rivalités entre les villes des montagnes et de la plaine qui se disputèrent notamment dans le Doubs les chefs-lieux. Les revendications sociales contribuèrent très vite à faire taire les revendications nostalgiques de l'ancienne province de Franche-Comté.

34

VILLA T (L), op. cit., La Corse de 1768 à 1789. 35 GRENET (M), La Franche-Con1té à la recherche de son histoire 1800-1914, in Identité provinciale et conscience nationale, Les Belles Lettres, Presses de l'Université de Besançon, 1982. 28

Le caractère national de ces revendications - suppression des corporations et des privilèges - importait plus aux représentants locaux du Tiers-Etat que la défense d'une nation «franccomtoise» qui ne pouvait rien leur apporter de plus qu'un ralentissement du développement économique. Pourquoi ce qui avait réussi dans cette province, n'aurait-il pas réussi en Corse? L'euphorie contagieuse de la révolution occultera cette interrogation. En Corse, les désillusions vont très vite arriver. Elles seront d'autant plus fortes que le pouvoir central semble les ignorer. L'euphorie en Corse, c'est la réception solennelle le 9 mars 1790 de Paoli par l'Assemblée nationale et par la société des Amis de la Constitution de Robespierre. Le 14juillet 1790, Paoli arrive en Corse. Il participe le 9 septembre suivant à l'assemblée électorale du couvent d'Orezza chargée de mettre en place la nouvelle organisation administrative. Paoli est élu président de l'Assemblée départementale et commandant de la garde nationale. Il convainc les réticents d'opter pour le département unique. Bastia en deviendra le premier chef-lieu puis Corte en 1792. La situation centrale de cette ville lui semble plus appropriée à garantir l'égalité entre les habitants de l'île. L'échec de l'expédition de Sardaigne,36 les désordres économiques, les rivalités entre les notables d' Ajaccio et de Bastia exacerbées par quelques tenants de l'ancien régime précipitent les évènements. Paoli gêne l'émergence d'une nouvelle génération de politiques. Les affaires corses deviennent suffisamment sensibles pour que la Convention intervienne directement dans leur cours. En août 1793, la Corse est divisée en deux départements: le Golo et le Liamone. La justification de ce revirement répond à un seul objectif politique, affaiblir l'influence de Paoli. Cette politique échouera partiellement. De nombreux notables de l'île abandonnent le vieux général. Ce dernier acculé, ne trouve d'autre solution que de faire appel aux Anglais. Au mois de juin 1794, dans ce contexte troublé, une
L'invasion de la Sardaigne avait été décidée par le Conseil Exécutif provisoire de la 1ère République. Cette expédition aurait permis d'ouvrir un front dans le Midi pour gêner les Autrichiens et les Prussiens. La Corse, dans ce dispositif, apparaissait être la base idéale pour réussir ce projet. Il aura un début d'exécution en décembre 1792. L'affaire tournera très vite à la déroute quelques mois plus tard. 36

29

assemblée populaire réunie à Corte déclare rompre tout lien politique et social entre la Corse et la France.37 Les incompréhensions entre la Constituante et Paoli ne sont pas les seuls motifs qui poussèrent ce dernier à se jetér dans les bras des Anglais. La coalition des puissances européennes contre la France semble alors suffisamment forte pour vaincre la révolution. Un retour à l'Ancien Régime signifierait une possible restitution à Gênes. Même si ce risque était minime, Paoli n'a pas voulu le prendre, préférant la fuite en avant. C'est l'acte de naissance de l'éphémère royaume anglo-corse. L'espoir de Paoli d'une nation corse libre sous la protection d'une grande puissance s'envolera très vite devant la réalité des faits. Les Anglais comme la France de Louis XV ne voient dans la Corse qu'une nouvelle base maritime militaire encore plus proche de la France. Les maladresses du vice-roi anglais et du président du Conseil d'Etat de Corse, Pozzo di Borgo (futur ambassadeur de Russie en France) vont provoquer de nouveaux troubles. La jeune République française, que beaucoup dans l'île croyaient trop faible pour lutter contre la coalition européenne, va trouver son sauveur dans le général Bonaparte. Ses victoires vont ranimer dans l'île le parti français. Bonaparte conscient de l'importance stratégique de la Corse, et du danger de la voir tomber sous l'influence anglaise envoie un corps expéditionnaire dans l'île depuis l'Italie. La France par ce geste apparaît de nouveau comme le modèle de grande puissance aux mains de laquelle les Corses peuvent confier leur destin.
De 1796 à 1798, la Corse connaît encore des troubles suscités par les Anglais. L'ascension rapide de Bonaparte, Premier
37

Abbé GALLETTI,

Histoire de la Corse, Paris, ] 863, p. 5] 3.

Un manifeste établi à la même époque passait en revue les évènements qui s'étaient succédés de 1789 à 1794. Ses termes étaient très durs pour les thèses révolutionnaires. Le document concluait en ces termes « Quand mênle on aurait voulu passer sur les nl0tifs politiques, on aurait pu tolérer davantage la désorganisation de tous les principes de la société, la violation et la rapine sur toutes les propriétés individuelles, l'abjuration forcée de toutes les religions, de tous les cultes, l' athéisnle prêché avec impiété, tant d'atrocités conln1Ïses sur tant de victimes innocentes ...tous ces nl0tifs étaient plus que suffisants pour faire déternliner le peuple corse à ne prendre aucune part à un tel système d'iniquité. » 30

Consul en 1799, Empereur en 1804, va faire oublier les problèmes corses. Le développement de l'île n'est toujours pas assuré malgré quelques timides avancées.

2. LE DÉVELOPPEMENT DE L'ÎLE, OBJECTIF DES PREMIÈRES POLITIQUES PUBLIQUES A la signature du traité de Versailles, le rôle des intendants a évolué. Les économistes sont eux aussi imprégnés par les Lumières. L'action administrative s'en ressent. L'Europe des traités d'Utrecht a atteint son équilibre au début du XVlllème siècle. Il durera un siècle. Les grands Etats, Angleterre, Espagne, France sont constitués. Les petits Etats et les Principautés italiennes entrent dans l'orbite autrichienne dont la tutelle va remplacer celle de l'Espagne. La République de Gênes est à l'écart de ce mouvement de réforme en profondeur du rôle de l'Etat. Non qu'elle ne dispose pas de capacités intellectuelles suffisantes pour y parvenir, mais elle est impécunieuse. Les territoires qu'elle administre comme la Corse servent à enrichir les petits nobles désargentés de cette vieille République. Ses dirigeants ne peuvent donc avoir d'autre projet que de saigner économiquement ces régions annexées pour assurer leur propre surVIe. Les trois grands Etats européens cités ci-dessus se sont eux attaqués à une grande œuvre: équilibrer leurs territoires. Cet équilibre passe par le développement de leurs régions frontalières pour les renforcer. C'est l'application de la théorie économique de l'alignement des «marches» sur la prospérité économique des centres. La France continentale ne connaît que deux modifications significatives de son territoire au XVlllème siècle, l'incorporation du reliquat du duché de Lorraine en 1766 et l'achat de la Corse en 1768. Le cœur de l'Etat français n'est pas concerné. Le seul mouvement expansionniste concerne les territoires coloniaux. «La monarchie administrative française ébauchée par Colbert a évolué.. .Elle est un modèle pour les autres puissances qui rêvent d'un Etat fort. Le constitutionnalisme est un luxe, la limitation de l'absolutisme royal ne peut se concevoir sans risque que dans un pays disposant de structures administratives solides quadrillant le territoire, ce qui n'est pas le cas de la plupart des Etats 31

européens. Les intendants des Lumières sont l'un des maillons de ce quadrillage réussi. Les provinces françaises sous leur direction se transforment et sont un champ ouvert d'expériences
fécondes. »38

L'Etat central affirme vouloir contribuer au développement économique. Le credo des intendants éclairés est de mettre en œuvre les conditions de la croissance et du profit dans les provinces qu'ils administrent. La Corse n'échappe pas, bien au contraire, à ce mouvement. Les premiers intendants de la Corse ont la tête fourmillante de proj ets destinés à accroître la richesse publique. L'administration française pour s'implanter et être acceptée ne fera pas preuve de rigidité.39 Choiseul a réglé la délicate question diplomatique et philosophique du lien de souveraineté. Il laisse les problèmes de gestion aux intendants qui se lanceront dans des travaux d'organisation administrative, de relèvement économique sans négliger la conquête morale des populations. La question corse est ainsi posée par l'Etat, dès l'Ancien Régime, en des termes que nous retrouverons au cours des deux siècles suivants.

2.1 - L'instruction de Choiseul du 16 avril 1770 ; fondement des politiques publiques de développement

Deux ans après la cession, Choiseul rédige la «feuille de mission» qui servira de guide aux commissaires du Roi envoyés dans l'île. Ce document est capital. Son esprit survivra à l'ancien régime. Les républiques successives et les autres rapports publics

38CHAUNU (P), La civilisation de l'Europe des LunÛères, Artaud, 1993, chap.3. 39V1LLAT (L), op. cit., La Corse de 1768 à 1789,1.1, chap. 1. «On tire des documents relatifs à la Corse une inIpression de fonctionnenlent nornlal et si j'ose dire de pleine santé adnÛnistrative. Nous remarquons une grande souplesse de la part d'une adnÛnistration qui peut être ailleurs plus rigide par la force de l' habitude nIais qui pour conquérir les âmes, pour ne pas nI0urir, s'adapte sans difficulté à toutes les circonstances particulières et pour parler avec exactitude: particularités. » 32

du XIXème siècle s'en inspireront ou aboutiront à formuler les mêmes recommandations.40 L'instruction de Choiseul comporte dix-neuf points. Cinq d'entre eux, les 5, 6, 7 et Il traitent directement de la fiscalité. Le point 5 traite de la fixation du prix du sel. Le principe adopté est l'uniformité pour rompre avec la pratique génoise de fluctuation des coûts. Le prix du sel deviendra définitif après une annonce à la Consulte « pour lui donner au moins un caractère d'approbation, de vœu, de consentement par la nation ». Le point 6 concerne les droits d'importation et d'exportation des marchandises. Sa rédaction est intéressante, car elle contredit au moins formellement l'esprit du traité de Versailles en reconnaissant une légitimité au précédent gouvernement corse. L'absence de toute mention de Gênes équivaut à reconnaître implicitement l'administration de Paoli. Choiseul est obligé de constater que ces droits sont antérieurs à la prise de possession par la France et «établie soit par le gouvernement corse ou d'autres puissances de temps immémoriaux, leur légitimité ne peut être contestée ». Un processus d'alignement, d'assimilation avec les droits métropolitains est à préparer afin de parvenir « à cette assimilation absolue, cette identité parfaite, si désirable entre corse et lefrançais ». Le point 7 concerne les droits de port des navires et ne remet pas en cause le régime antérieur à l'annexion. Le diagnostic sur la fiscalité est simple. Il consiste à aligner progressivement l'île sur la fiscalité nationale tout en maintenant les dispositions anciennes. L'ancienneté tient lieu de légitimité. La progressivité du rattrapage est un impératif dépourvu de calendrier. La thèse réaliste bannie par Choiseul quant à sa possible application à la souveraineté réapparaît avec vigueur dans le domaine de l'action administrative. Le principe de réalité tend à obtenir l'obéissance à la loi et aux ordres ainsi que le paiement des impôts. Il doit conduire à l'assimilation des réglementations locales aux lois nationales. La poursuite de cet objectif ne doit pas aboutir à remettre en cause l'exercice des prérogatives de puissance publique par le pouvoir central. Le décalage imposé par la réalité de la situation en Corse avec les
40 L'instruction de Choiseul est reproduite partiellement en annexe. Archives départementales de la Corse, Fonds Braccini, cote LV, code Corse, cotes 155 -184.

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principes est ainsi vite érigé en doctrine d'action. La même prudence se retrouve dans le domaine des impositions directes. Le point Il de l'instruction traite des contributions et subventions «La Corse en se soun1ettant n'a pas dû se flatter d'être exemptée des contributions que les sujets de tous les Etats doivent à la puissance qui les gouverne.. .les comn1issaires sont invités à démontrer l'évidente nécéssité des charges publiques...» écrit Choiseul. Cette «' évidente nécessité» deviendra quelques siècles plus tard une « l'ardente nécessité» Il convient de démontrer au peuple qu'une fiscalité acceptée est nécéssaire pour faire face aux charges publiques qui se confondent avec l'intérêt général. L'Etat doit donc faire acte de pédagogie. Les Lumières mettent en évidence cette ligne d'action de l'Etat moderne. Si la diplomatie et la guerre peuvent servir à maintenir les tensions à un seuil tolérable pour tous, à l'intérieur d'un pays, l'Etat, par ses actions a le devoir de s'ancrer dans les esprits. L'Etat, dans cette forme moderne, est «légué» à la collectivité dès la fin du XVIIème siècle, en France et en Angleterre. Les méthodes de grignotage des féodalités qui ont démontré leur pertinence sont appliquées aux nouveaux territoires. Les intendants auront la rude tâche de démontrer que l'impôt est une juste contribution aux efforts de développement de l'Etat central. Choiseul décrit avec concision et force les actions déjà engagées depuis deux ans: construction de routes, création de douze brigades de gendarmerie, organisation de la justice, rétablissement de l'enseignement, protection contre les pirates barbaresques. L'île doit mesurer l'importance de l'effort financier consenti pour elle. Il est normal qu'elle en supporte une part. Choiseul pose ainsi deux questions récurrentes et toujours d'actualité: « Combien coûte l'île? Combien rapporte t-elle ? » Tous les autres points représentent un catalogue d'actions, nous dirions aujourd'hui, un plan de développement: construction de chemins, de manufactures, mise en valeur des terres incultes, dirigisme agricole. Ainsi, la plantation de châtaigniers, la possession de chèvres et la détermination de leurs lieux de pacage sont fixées.41 L'instruction de 1770 servira de
41 L'application des points relatifs à l'agriculture sera source de contestations dans l'île. La culture du châtaignier est considérée par Choiseul comme source d'abus. Alors que cet arbre est le « boulanger»

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base aux travaux de la première Consulte en 1771. Le plan de Choiseul ne souffrait pas de discussion. Il était l'ordre du j our et la décision. Seul importe de sauver les apparences comme pour la fixation du prix du sel. L'excès de centralisation est patent à la lecture de ce «plan de développement». Peu importe la remontée des mécontentements, le royaume doit faire œuvre pédagogique. Tant pis si la population ne comprend pas immédiatement le bien fondé des mesures qui sont prises dans son intérêt. Pour les contemporains de Choiseul, la future constitution d'une élite formée sur le modèle de l'Etat central sera à terme garante de l'acceptation du rôle de l'Etat. Un an après la rédaction de l'instruction et après la tenue de la Consulte de 1771, les trois députés de l'île représentant les Etats sont reçus par le Roi qui donne un dîner en leur honneur pour les remercier de la remise d'une médaille commémorative du rattachement. Un échange vif entre le député de la noblesse et Choiseul révèle les premières frustrations.42 A la veille de la Révolution, malgré les travaux d'infrastructure réalisés et un début de création d'économie locale (exploitation des forêts, développement de foires et marchés) le mécontentement subsiste. Les impôts rentrent mal et les critiques pleuvent sur les fonctionnaires royaux envoyés en Corse. Louis Villat, dans son étude déjà citée sur la période, peut écrire: «Les lois et règlements sont affichés mais non exécutés. Les attitudes vexatoires de certains hauts fonctionnaires et militaires sont en contradiction formelle avec les instructions royales. Les conséquences en sont évidemment déplorables pour le gouvernement tenu pour responsable. »43
de chaque foyer, sa culture désordonnée ne répondait pas à des critères de rationalité. Elle pouvait occuper des terres qui auraient pu servir à de meilleures productions. Choiseul aurait voulu qu'elle ne soit plus autorisée que sur des terrains dont il fallait prouver qu'ils étaient impropres à toute autre destination. 42 Nouvelle Revue, rubrique historique, Paris, 15 juillet 1908. Le ministre de la guerre interpelle le député Giubega qui le regardait pendant son discours avec un air réprobateur. «Vous ne semblez pas persuadé par ce que je dis» Réponse du député:« Je le suis parfaitement, mais nous perdons le plus grand des avantages» « Lequel? » interrogea Choiseul, « Celui d'être une nation indépendante» 43 VILLA T (L), La Corse de 1768 à 1789, op. cil., p.255. 35

Ces premières critiques persisteront. Elles se retrouveront quasiment inchangées au cours des deux prochains siècles. La forme du gouvernement central peut-elle avoir une influence sur leur intensité? On peut se demander si cet échec relatif de l'Etat central à comprendre le dossier corse n'était pas inscrit dans l'histoire. En Italie, le XVIIIème siècle sera une période de transition. Là, où le reste de l'Europe a évolué au XVIIIème siècle, l'Italie attendra le XIXème siècle comme d'ailleurs l'Espagne. Les causes de ce retard sont connues. Elles sont certes économiques mais aussi sociologiques. Le XIXème siècle se prépare en Italie du Nord, l'Italie de la Toscane, du Piémont et de la Lombardie.44 La Corse se situe dans cette sphère. Le retard de la future Italie sera le sien. Il n'est donc pas surprenant que s'ouvre jusqu'au début du XXème siècle une période confuse. La République et ses généreux principes arrivent dans une Corse complexe partagée entre la fierté d'avoir anticipé la réussite des principes républicains et sa volonté de rejoindre un grand espace démocratique. L'élite locale sera également toujours tentée de' mêler passé, présent et avenir. Le pouvoir central dont les instructions d'aujourd'hui font écho à celles d'alors, peinera à servir de référent à une communauté pourtant avide d'un modèle et d'une protection.

2.2 - Une République en jachère

incantatoire:

le développement

La Révolution française n'a pas été importée en Corse. L'enthousiasme indéniable qu'elle soulève est celui d'une population qui y voit la fin de la confusion entretenue par les termes du traité de Versailles sur la souveraineté de Gênes. Les débats à l'Assemblée nationale de février et mars 1790 sur le
44

CHAUNU (P), op. cit. La civilisation de l'Europe des LunÛères, p. 201. « Qui dira le poids, dans la Toscane du XVIIIènle siècle du trop brillant Quatrocento, le poids, pour la Ronle du XVlllènle siècle de la Rome impériale et chrétienne? Trop d 'honlnles, trop de passé; le despotisnle éclairé arrive trop tard, avec un décalage d'un siècle au nl0ins, pour assurer l'essor de l'Espagne et de l'Italie. L'Espagne part sans assise, l 'Italie décolle à peine. » 36

mémoire adressé par Gênes, qui refuse de reconnaître la légalité du décret du 30 novembre 1789, confirment aux Corses le bonheur de leur choix. Les hésitations de Louis XVI, toujours liées à l'application de la souveraineté légitime, sont balayées à la fois par l'affirmation du droit des peuples à disposer d'euxmêmes, solennellement proclamée à la tribune de la Constituante et par la volonté de garder un point stratégique en Méditerranée. Ce dernier aspect transcende les clivages et les régimes. C'était la volonté de Louis XV, c'est celle de Louis XVI mais aussi celle des constituants qui s'exprimeront sur le sujet par la bouche de Robespierre. L'épisode du Royaume anglo-corse de 1794 à 1795 constitue la preuve que la question de la souveraineté nationale n'est pas véritablement tranchée dans les esprits. L'unique certitude est le rejet de tout pouvoir despotique. Seules la France et l'Angleterre peuvent tenir ce rôle exemplaire aux yeux des Corses. L'attachement des Corses à la France sera à cette époque plus philosophique qu'effectif. Les élites intellectuelles de l'île se reconnaissent volontiers dans les travaux des constitutionnalistes anglais comme dans les débats des ténors de la Constituante plus que dans les théories des monarchistes absolutistes. La Révolution, pour la Corse, se confondra finalement avec l'ascension de l'un de ses fils, Bonaparte. Le Premier Consul reprendra le programme de l'instruction de Choiseul. La Corse doit être dotée d'une administration solide qui sera l'épine dorsale d'un département régénéré et expurgé des factieux du parti anglais. Il y aura toujours en Corse cette dualité d'action entre la réalisation du développement économique et l'ordre public. Miot, le conseiller d'Etat, envoyé le 17 janvier 1801 pour réorganiser l'administration et jeter les bases du développement sera très vite en désaccord avec les militaires soucieux de régler au plus vite, fût-ce de manière expéditive les problèmes d'ordre public. Les généraux obtinrent, le 12 janvier 1803, la prise d'un décret plaçant la Corse sous un régime d'administration exceptionnelle qui leur est confié. Le général Morand justifiera sa politique de répression, parfois féroce, par la nécessité de mettre fin aux manœuvres anglaises. Il emploiera tous les moyens de police pour parvenir à ce but: arrestations parfois arbitraires, appuis de bandits et de contrebandiers. Cette politique est relatée de manière non polémique dans les ouvrages traitant

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de la Corse, publiés à la fin de l'Empire.45 Ainsi les méthodes expéditives de Morand seront en leur temps confrontées à l'habituel dilemme de la fin et des moyens. L'analyse de l'Abbé Galletti en 1863 permet de comprendre les contradictions de la société corse.46 La politique du Premier Consul et de ses représentants locaux semble intemporelle. Le pouvoir central voudra toujours concilier rapidement l'assimilation à la nation française avec les particularismes de l'île et des errements hérités de siècles de laxisme et de despotisme. Cette contradiction aura la vie dure. Toute tentative d'assimilation rapide sera vécue comme une agression parfois insupportable par une communauté qui semble être en quête perpétuelle d'un avenir stable. Autre sujet de discorde, la localisation du chef-lieu de département. Son transfert de Bastia à Ajaccio en 1811 à l'instigation du Cardinal Fesch et de la mère de l'Empereur constituera un prétexte suffisant, propre à raviver des rancœurs tenaces. Alors que l'écroulement de l'Empire est imminent en 1814, un comité de notables bastiais proclame Bastia, capitale du «royaume de Corse» et envoie des émissaires en Italie pour contacter l'ambassadeur anglais. La tentative tournera court car elle ne dispose pas d'assise suffisante, mais elle en dit long sur le ressentiment de la grande ville du Nord d'avoir été écartée de la direction des affaires de l'île. Ces rivalités de notables soutenues par le pouvoir central ne doivent pas faire oublier que la forme impériale prise par la République lancera les bases d'un programme de développement
45

Abbé GALLETTI,op.cit. ; Histoire illustréede la Corse;

RENUCCI, Histoire de la Corse, Bastia, 1833-1834. 46 Abbé GALLETTI, op. cit., Histoire illustrée de la Corse, p.531 «Il faut cependant avouer que le général Morand était un homme instruit et qu'il fit quelquefois bon usage de son pouvoir. Il protégea la veuve et l'orphelin, le pauvre contre le riche oppresseur. Obligea le séducteur à épouser la jeune fille tronlpée; il fit nlettre fin à des procès qui existaient depuis longtemps. JI décida des contestations à la mode turque. Il abaissa l'orgueil de quelques fanÛlles habituées à plastronner en Corse, patronage qui fut toujours la plaie gangreneuse de l'île. Il extermina les nlalfaiteurs et pour arriver vite à son but, Morand menaçait les officiers, bas-officiers et gendarnles d'enlprisonnement, de destitution, d' éloignenlent... s'ils ne poursuivaient à outrance et sans relâche les coupables. » 38

interrompu par la déchéance de l'empereur. Trois séries de décisions économiques seront prises:
a) Les fameux « arrêtés Miot » des 7 et 10 juin 1801 47

Ils aménagent ou suppriment, selon les matières, la fiscalité indirecte. Leur signature passera quasi inaperçue à l'époque. On n'en retrouve pas trace dans les chroniques contemporaines à Miot. Il faut lire Le Moniteur ou la correspondance de Miot avec le ministre de l'Intérieur pour apprécier la réelle portée de ces actes. Miot propose ces textes après avoir constaté la faiblesse de la circulation numéraire dans l'île. Comment dans ces conditions percevoir des impôts à des taux qui ne correspondent pas au standard moyen de la richesse nationale? Les aménagements consentis aux contribuables d'alors sont réalisés dans l'intérêt du Trésor. Aucune autre motivation n'est décelée dans les écrits de l'administration impériale.48 Il suffit de lire Miot « Le tarif des droits d'enregistrement était excessif et les habitants ne pouvaient en supporter la charge avec leurs facultés pécuniaires réduites. Ils avaient pris le parti de s Ji soustraire entièrement. En réduisant ces droits de moitié, j'ai rendu au Trésor Public une perception réelle et assurée, j'ai plié les habitants aux formes légales qui garantissent la sûreté des transactions et hâtent d'une manière indirecte leur civilisation. » La dernière phrase se situe dans le droit fil de la philosophie des lumières appliquée par les intendants: faire œuvre pédagogique en apportant les bienfaits d'une administration dans les contrées les plus reculées du territoire national afin de parvenir à ce fameux « rattrapage» entre centre et périphérie. b) Un programme de grands travaux Ce deuxième train de mesures date de 1807. Un décret du 1er novembre lance des grands travaux en Corse: embellissement
47Les décrets de 1801 portent sur les droits de vente des immeubles, les droits de succession, les droits sur les apports en mariage et les donations par contrat de mariage, les droits de timbre et d'enregistrement sur les citations et jugements des tribunaux de paix et de simple police. 48 ORSINI (L) «Le régime fiscal de la Corse» Revue Francaise de Finances Publiques, 1991, n° 33. 39

d'Ajaccio par la création de places, voies publiques, quais, jardins botaniques, assèchement de marais, travaux de génie pour améliorer l'axe routier Ajaccio-Bastia, inachevé par les intendants et gouverneurs militaires de l'ancien régime. (à la chute de l'Empire, il ne sera pas terminé) . c) Des mesures administratives et économiques. Elles sont prises en 1811. Napoléon impulsera personnellement ces actions qui couvrent particulièrement deux domaines: la réorganisation administrative: la principale mesure consiste à supprimer les deux départements; la fiscalité: les dispositions décidées par l'Empereur, s'inscrivent dans le droit fil de celles proposés par Miot, dix ans auparavant. La circulation numéraire demeure très faible. L'administration fiscale éprouve toujours de grandes difficultés à percevoir les produits des impôts et taxes, même minorés; les références cadastrales sont encore inexistantes. Napoléon estime plus efficace de simplifier au maximum la perception de l'impôt plutôt que de se lancer dans un travail

de fond - l'établissement de bases fiscales saines - qui serait
long, fastidieux et provoquerait des mécontentements. Le souci pédagogique de « hâter la civilisation» est ainsi pris dans l'étau des principes et des contraintes. Sacrifier les principes à la réalité ou maintenir des principes au détriment du réel que sont les particularismes? L'arbitrage sera rapide. Contribuer aux charges est certes le moyen d'ancrer la citoyenneté, la forme sera donc privilégiée au fond. Les décrets de 1811 vont limiter ou supprimer de nombreux droits indirects (boissons, garantie des métaux précieux, tabac - Cette plante peut être cultivée en Corse hors monopole de la manufacture nationale - Cette mesure est la seule qui ne soit pas un transfert direct d'argent public). Paradoxalement, la République en s'attachant à construire des sujets juridiques en réaction au système de l'ancien régime confondant riches et pauvres dans la globalité d'une représentation de classe, va échouer en Corse dans cette œuvre. La pédagogie sera mal comprise, dans une île où le débat sur les formes que peut revêtir la démocratie a déjà eu lieu. Situation compliquée aussi par l'absence d'une solide organisation administrative qui aurait pu structurer le nouveau discours. 40

Gênes n'a laissé en héritage que l'anarchie, alors qu'en France continentale existe un quadrillage administratif qui sera récupéré et développé par la République. Dans ce contexte mouvant, le discours tenu par les constituants de la Première République, puis par Napoléon, tous imprégnés par la philosophie de Kant49a du mal à se plaquer à la Corse. La morale de Kant est une morale du devoir. Son objectif est la construction d'une réalité éthique. L'Etat républicain y prend toute sa part en préservant la liberté. Peu importe finalement que cette liberté ne soit pas octroyée par l'Etat car elle est une nécessité et s'impose à tous. C'est en ce sens que les théories de Kant développées dans la Métaphysique des nzœurs et plus particulièrement dans la première partie « La doctrine du droit », ont imprégné la doctrine révolutionnaire. Elles avaient aussi inspiré préalablement Rousseau, Voltaire et Paoli. Ce dernier, quelques années avant 1789, avait tenté d'asseoir la nation corse sur les trois piliers de la citoyenneté républicaine définis par Kant, la liberté légale de n'obéir à aucune autre loi qu'à celle à laquelle les citoyens ont donné leur consentement, l'égalité civile et l'autonomie. Il s'aperçut très vite que cette autonomie serait difficile à fonder en Corse. Cette autonomie du citoyen qui consiste à ne devoir son existence et sa conservation dans la République qu'à ses propres droits et à ses propres forces et non à l'arbitre d'un autre dans le peuple, se heurtera à la complexité de la société corse et aux inévitables rivalités politiques. Cela aboutira à l'exil du général Paoli. Le débat sur les idées révolutionnaires a déjà eu lieu dans l'île et a créé des désillusions, alors qu'existe une identité d' objectifs entre la tentative d'indépendance conduite par Paoli et la République. De ce fait, les' élites corses du XVIIIème siècle passeront très vite de l'engouement au désenchantement envers un nouveau régime, dont ils pensent avoir inspiré les grands principes. La cohabitation s'annonce déjà épineuse. L'appartenance à une communauté de destin avec la République sera également plus difficile à assimiler dans une île située à l'écart des échanges internationaux. que sur un territoire continental largement ouvert aux routes commerciales. L'aménagement de la fiscalité applicable à la Corse et la
49THOSEL (A), Kant: révolutionnaire in Droit et politique, PUF, Paris, 1988. 41

réalisation de quelques travaux publics seront les seules contributions de l'Etat central à l'assimilation. Ces manifestations se révèleront insuffisantes à mobiliser les citoyens de l'île. L'Etat restera incantatoire. Les mesures prises le sont principalement en sa faveur, sa pédagogie quotidienne est ambivalente. Les impôts sont réduits car ils ne peuvent être payés. Des travaux sont engagés pour donner de l'Etat, une image de bienfaiteur. Etait-ce suffisant pour transformer la société corse? Le sentiment national corse était pourtant compatible avec l'appartenance à la grande nation française. La défaite de l'Empire ne l'altèrera que peu. Les désillusions viennent surtout d'une communauté de destin espérée qui se heurtera aux réalités. Le rapport sur l'état économique et moral de la Corse en 1838, réalisé pour le compte de l'Institut de France par Jérôme Adolphe Blanqui, est édifiant. Un quart de siècle après la chute de l'Empire, presque un siècle après le rattachement, le triptyque révolutionnaire: liberté, égalité et autonomie de l'individu peine toujours à s'affirmer. Jérôme Adolphe Blanqui reprend les arguments des intendants et la théorie du « rattrapage» : «La mère patrie doit à la Corse les éléments primordiaux de toute civilisation, c'est-à-dire les avancées que la puissance sociale ne saurait refuser à la faiblesse individuelle. »50 Premier historien de l'économie politique, son analyse ne peut être passée sous silence. Certes, son rapport est un plaidoyer pour les théories libres-échangistes, mais on ne peut le soupçonner de travestir la description de l'île. Blanqui remarque cruellement que l'œuvre pédagogique de la République est bien terne en Corse: «La Révolution de 1789, en remettant un moment en question la suprématie de la France, rouvrit malheureusement l'aune des discordes politiques. Il y eut un parti anglais et un parti français... La plus cruelle des catastrophes fut de remettre en vigueur les haines mal éteintes et de les placer sous la protection du patriotisme comme on les avait mises longtemps en faveur sous les auspices du dévouement paternel ou filial. » Un tiers du rapport est consacré aux paradoxes de l'administration de l'île. L'auteur remarque amèrement que le
50

BLANQUI (lA), Ménl0ires de l'AcadénÛe Royale des Sciences
et politiques, op.cil., p.522.

morales

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désarmement des habitants a été proclamé mais n'est pas effectué.51 La Corse a été soumise à la Constitution française mais l'institution du jury criminel, conquête symbolique de la révolution, n'a été appliquée qu'une année, de 1792 à 1793.52 «Ni le régime militaire, ni le régime des cours criminelles, n'a entraîné une diminution notable dans le chiffre des crimes» pourtant constate Blanqui «Aucun pays n'offre plus de sûreté aux voyageurs que ce pays. » La situation économique héritée de la Révolution et de l'Empire est catastrophique. L'économiste le déplore «C'est l'absence de capitaux qui a frappé d'une stérilité tout artificielle cette terre si admirablement féconde. La statistique vient en aide à l'observation quand on cherche à réduire à sa véritable expression l'état déplorable dans lequel la Corse végète aujourd' hui. Il résulte des calculs officiels qui ont étéfaits que la contribution foncière par tête ne s'y élève qu'au 1/5 de ce qu'elle est en France. La proportion est de lit pour la totalité des contributions personnelles et mobilières, 1/3 pour les patentes.. .Les paiements effectués par le Trésor sont quatre fois plus considérables que les recettes et cependant la Corse est à peu près exempte du régime des impôts indirects. Les crédits de justice sont proportionnellement à la population trois à quatre fois plus considérables que dans le reste de la France. Par contre, les dépenses de ponts et chaussées ont été plus faibles d'un tiers jusqu'à l'ouverture d'un crédit de 4,8 n1illions en 1837 que l'on peut considérer comme la source de lafuture prospérité de l'île. » Les valeurs révolutionnaires n'auront donc pas eu une traduction immédiate dans les faits. Cette attente explique une grande part de la déception des Corses. Sur l'ensemble du territoire républicain, une nouvelle image de la société française s'est forgée dans les premières années de la Révolution, malgré quelques comportements régionaux particuliers. Ainsi, l'Ouest du massif armoricain sera longtemps hostile à tout changement comme le Sud-Est provençal et le Languedoc seront sujets à des tensions religieuses. La Corse fera partie de ces «situations
Blanqui fait référence aux ordonnances royales de 1769, 1770, aux textes de Paoli sur le sujet et aux arrêtés du Consulat pris en l'an XI. 52 Il faudra attendre 1830 pour que l'institution du jury soit rétablie en Corse. 43 5]

locales» oubliées dans l'euphorie de la «fête républicaine» Autant la période antérieure à la Révolution foisonnera d'écrits d'intellectuels européens traitant de la Corse, autant après 1789, l'intérêt pour l'île semble avoir disparu. Elle a joué son rôle dans la montée des idées révolutionnaires. Les faits semblent désormais dire « à quoi bon en parler davantage» L'analyse de Blanqui le confirme «La République de la liberté at' elle aussi faiblie? La Constituante sans aller proclamer l 'habeas corpus anglais avait affirmé que le citoyen ne devait pas être maltraité. La répression des conspirations tournant autour du royaume anglo-corse, mettront les grandes déclarations entre parenthèses. Il y a fort à parier que les contemporains de la Révolution et de l'Empire ne virent que peu de différence avec les pratiques de l'Ancien Régime. » La justice rendue dans l'île est pour Blanqui l'une des principales sources de l'incompréhension entre l'île et le pouvoir central «s'il fallait juger de l'état moral de la Corse par celui des prisons de cette île, il n 'yen aurait pas dans le monde plus digne de pitié. Nulle part en effet, nous n'avons vu un tel oubli des droits les plus sacrés de l'espèce humaine qui imposent aux pays civilisés l'obligation de traiter en homme, même les criminels les plus indignes de ce nom. C'est au point que j'ai longtemps hésité à entretenir l'Académie de ce triste sujet, dans la crainte d'encourir le reproche d'exagération...L'école publique établie à Corte par un legs généreux du célèbre Paoli occupe le rez-de-chaussée et les étages de l'édifice dont les caves abritent la prison. On prêche la morale aux enfants dans ces étages supérieurs, on la pratique telle que je viens de la dépeindre dans les caves de la maison. Les Corses aiment mieux se faire contumaces que de braver pour quelques jours seulement ces maisons d'arrêt. Un premier oubli de la loi les conduit à un autre et pour échapper au léger châtiment d'une faute, ils se mettent en guerre avec la société pendant toute leur vie ». Presque vingt ans après ces lignes et une République plus tard est publié un autre constat sur l'état de la Corse en 1857. Son auteur, Jean de la Rocca, conseiller général fait imprimer un opuscule intitulé La Corse et son avenir. L'avènement du suffrage universel avec la seconde République ne constitue pas pour les insulaires une priorité. Les travaux de Jean de la Rocca sont un appel à cette république et au futur empereur « la Corse plus que les autres provinces de l'Empire a besoin de compter sur l'appui et le secours de la France. Nous aimons à croire que 44

la France ne sera pas ingrate envers ce départen1ent. Ne fera ton rien pour le département de la Corse? Sera-t-il toujours condamné à l'abandon le plus injuste et le plus cruel tandis que d'autres provinces plus mal partagées par la nature atteignent de jour en jour l'apogée de la grandeur. » «La Corse, c'est la France» écrit de la Rocca mais on retrouve très vite, sous sa plume, les termes de nation et de peuple. Plus que de « petite patrie », sa description se situe dans la lignée de Montesquieu et de Rousseau «une nation pusillanime, un peuple lâche et énervé eût disparu dans ces grands flux de conquérants ou n'eût laissé sur la terre natale que de pâles esclaves. Les Corses apprirent les vertus spartiates à l'école. du malheur et les grandes catastrophes les frappèrent comme le marteau frappe lefer pour le durcir ». Le bilan économique en 1857 est tout aussi médiocre que celui établi par Blanqui en 1838. La Rocca publie les comptes du receveur général de la Corse qui font apparaître que les sommes sortant de l'île sont égales au mieux au montant des recettes et ne permettent de dégager aucun excédent pouvant servir au développement. Le régime douanier est toujours un obstacle à la création d'une économie locale. La plupart des marchandises venant de Corse sont considérées dans les ports continentaux (Rocca dans son rapport écrit «français ») comme venant de l'étranger et frappées de droits d'entrée, rendant prohibitifs toute velléité d'exportation. De 1769 à 1837, trois millions seront dépensés pour les infrastructures routières; 15,7 millions de 1837 à 1842 mais ces sommes votées ne sont pas dépensées, regrettent unanimement la Rocca et le receveur général. « La Corse debout sur ses falaises peut voir l'industrie qu'elle implore passer à toute vapeur devant ses côtes et aller au loin, vers des contrées moins hospitalières (l'Algérie) porter le mouvement, la vie, la prospérité. » La seconde République sera le berceau de l'Empire. Deux neveux de Napoléon seront élus en Corse, le fils de Jérôme, le prince Napoléon élu député de la Corse en 1848 et Louis Napoléon, fils de Louis remporte la députation dans cinq départements dont la Corse. 53 Elu Président de la République le 10 décembre 1848, il recueille en Corse 45 880 voix sur 47 627 suffrages exprimés, soit un pourcentage de vote de 95% (73% sur
53

Il optera pour le département

de la Seine.

45

le reste du territoire national) La Corse oubliée de la Révolution et de la Restauration revient au premier plan.

3. L'ENTRÉE DE LA CORSE DANS LE MONDE MODERNE, LE SECOND EMPIRE
3.1 - Une solidarité nationale forte

Ce «désir» de solidarité, exprimé par Blanqui et La Rocca trouvera une réponse sous le Second Empire. Le journal de la Corse, devenu le Républicain, publie en décembre 1848 cet éditorial significatif: «Les Corses voient dans l'événement (l'élection de Louis Napoléon) le rétablissement de leur pays au niveau des autres départements, la réhabilitation de leurs droits à l'équitable part qui leur était due, de la prospérité et de la grandeur de la patrie...Nous obtenons aujourd'hui réparation. La Corse entière et Ajaccio en particulier est fière d'avoir donné le jour à celui qui a rempli le monde de son nom.. .Enfin, se clôt le temps où ce « bourg pourri» comme disaient les journaux de la Restauration était l'objet de la haine des hommes de la Sainte Alliance; enfin est effacé l'oubli dans lequel l'ont laissé les gouvernements déchus. Les Bonarparte étaient les proscrits et nous étions les parias de la France. » La Corse va se jeter dans les bras du Prince Président puis de l'Empereur. Les cinq préfets du Second Empire recevront comme mission de développer les infrastructures de l'île. En vingt ans, le niveau de travaux atteindra celui du siècle précédent. «Plus qu'un département, c'est une famille» reconnaîtra l'Empereur. C'est l'époque de la création du réseau routier actuel. Mille kilomètres de routes principales, quatre cents de routes forestières sont construites. L'effort financier de l'Etat est considérable. La Corse est le premier de tous les départements en ce qui concerne les travaux publics: création d'un réseau de diligences pour la distribution du courrier, programme de grands travaux à Ajaccio et à Bastia, palais de justice, abattoirs, collèges, places publiques, rues, hôpitaux, ports, alimentation en eau potable, développement de l'agriculture, assèchement des marais, création de pépinières, encouragement de la culture du ver à soie, développement d'un embryon d'industrie métallurgique à Bastia. Le programme rêvé par les intendants de 46

Louis XV et Louis XVI est quasiment réalisé en vingt ans. Le déversement de cette manne occultera la disparition des activités traditionnelles car il apparaît plus simple d'importer massivement de la métropole. Le fragile tissu économique de l'île ne résistera pas à ces importations. Savonneries, filatures et petits ateliers métallurgiques disparaîtront des cantons. Cette dégradation sera masquée par une prospérité apparente dans les villes et par l'accroissement de la population. L'île passe de 230 000 à 260 000 habitants entre les recensements de 1851 et de 1866. La solidarité nationale va s'exprimer également en fournissant des postes en nombre dans l'administration. De plus en plus de fonctionnaires d'origine corse vont se rapprocher des cercles du pouvoir. Hauts fonctionnaires et militaires vont asseoir la puissance politique des grandes familles de l'île qui monopoliseront durablement le corps électoral. Trois ministres et des dizaines de hauts fonctionnaires, ambassadeurs, conseillers d'ambassade, préfets, sous-préfets, procureurs généraux et procureurs dans l'île et sur le continent vont affirmer la place de la Corse. Leur réussite éclatante personnifie « la revanche d'une île qui avait le sentiment d'avoir été méprisée ».54 Le Second Empire et ses fastes font entrer de plain-pied la Corse dans l'espace français. L'île se reconnaît dans la puissance de la France et dans la geste impériale. La chute rapide de l'Empire entraînera encore d'autres désillusions. La Corse n'oublie pas l'Empereur déchu. Son sort est le sien. Les Corses, au lendemain de Sedan, sont mis en accusation, d'autant plus facilement que les élus de l'île, les députés à l'Assemblée nationale et les maires demeurent fidèles à l'Empereur.55 Cette fidélité déchaînera les passions. En février 1871, quelques députés, dont Clémenceau, demandent à l'Assemblée nationale de se prononcer sur la séparation de la Corse d'avec la France et l'exclusion immédiate des députés corses de ses séances « sans préjudice au besoin de leur expulsion du territoire français ». En mars, Clémenceau réitère en demandant que la Corse cesse «immédiatement et

54Mén10rial des Corses, op.cit., p. 203. 55 Le maire de Bastia imité par plusieurs dizaines de ses col1ègues de l'île démissionnera au nom de cette fidélité. 47

irrévocablement de faire partie de la République française ».56Le bureau de l'Assemblée repoussera la proposition sans débat mais les sentiments anti-corses se propageront dans la presse. Ce mouvement anti-corse durera une vingtaine d'années.57 Des fonctionnaires d'origine corse, surtout dans le Midi sont interpellés ou agressés. Le préfet des Hautes-Alpes, Bévérini sera conspué à Gap le 14 juillet 1888 au cri de« mort aux Corses ». A l'aube de la Troisième République, la situation est donc contrastée. L'image d'une Corse et de Corses marqués par l'oisiveté se superpose à celle d'une île et d'habitants pressés d'en finir avec cette caricature et qui, pour ce faire, se sont jetés à corps perdu dans l'aventure impériale.

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AVRIL (P), GICQUEL (J), Droit parlementaire, Editions

Montchrestien, 1988, p.23. Cette proposition était totalement aberrante au regard de la théorie du mandat qui veut que les représentants élus dans les départements ne représentent pas ces derniers mais la nation entière. Au même moment (février 1871), les députés d'Alsace-Moselle sont invités à poursuivre leur mandat malgré l'annexion allemande. Ils démissionneront de leur plein gré le 1er mars 1871 en signe de protestation, tout comme Gambetta par solidarité. La proposition de Clémenceau qui violait également le principe républicain de l'indivisibilité du territoire était un «coup politique ». Il ne pouvait ignorer que sa proposition était juridiquement incorrecte. 57 Quelques titres de journaux publiés entre novembre 1870 et mars 1871 reflètent cet état d'esprit vindicatif: «Il faut en finir avec les brigands corses qui depuis un siècle ravagent la France après s'être élevés par l'assassinat» La Réfornle. VALLES (1), « La vérité c'est que la Corse n'a jamais été et ne sera jamais française. Voilà cent ans qu'elle traîne à son pied son boulet. Nous l'en voyons estropiée et meurtrie. » Le cri du peuple. « Le Président chez les sauvages », Le Petit Journal, 25 avril 1890. Cet article au vitriol sera publié lors du voyage en Corse du Président Sadi CARNOT. A la même date, le Figaro parle de « ces gens habitués au crime qu'on pourrait soudoyer pour assassiner Bismarck et Guillaume ». 48

3.2 Entre contrastée

romantisme

et

réalités:

une

image

La dernière moitié du XIXème siècle révèle sans fard le contraste entre l'exaspération de voir l'île dans un état économique et social déplorable et la volonté de réaliser son développement au seul bénéfice de l'Etat central afin de limiter les dépenses publiques. Les rapports du procureur Mottet en juin 1836 et de Blanqui en 1838 illustrent cette relation ambiguë entretenue entre l'Etat central et la Corse. Le rapport de Mottet mêle développement et ordre public sans nuance. Le développement est présenté uniquement comme le moyen de faire cesser les transferts d'argent de l'Etat central vers le département, l'ordre public quant à lui doit être assuré à tout prix pour obtenir un mode de développement salutaire pour les finances publiques. Le procureur général met son espoir dans la mise en œuvre d'un ordre public en partant d'un constat simple « l'état réel de la Corse est que tout s 'yfait à coups de fusil ». Il reconnaît aussi «l'impuissance de l'autorité à protéger les personnes et les propriétés» mais ne s'interroge que brièvement sur les moyens d'y mettre fin « le gouvernement doit à quelque prix que ce soit remédier à un état pareil ». «Il ne faut pas compter sur l'exemple de laforce mais ilfaut concentrer tous les pouvoirs entre les mains d'un gouverneur. » L'expression de «régénération» revient souvent sous la plume de Mottet. Il n'est pas le premier à l'employer. Nombreux sont ceux qui pensent qu'il y a une œuvre quasi mystique à accomplir en Corse. Cette œuvre doit être une ranimation spirituelle, une résurrection. Nous ne sommes pas loin du symbole de l'eau régénératrice du baptême. La France est investie d'une mission sacrée, morale. «Il faut s'occuper de ce malheureux pays» même malgré lui semble dire Mottet en conclusion de son rapport. Comment faire accepter cette régénération? Tout simplement en investissant massivement dans l'île, répond Mottet «Il faut évidemment faire pour la Corse des sacrifices pécuniaires considérables... Quand on apprendra le vote des fonds, il y aura enthousiasme, entraînement... tout sera possible, tout sera facile ». Ces propos témoignent de la difficulté de définir une morale publique. Ils révèlent plutôt d'une morale distributive qui imprègnera durablement des politiques publiques caractérisées par la formule «payer pour assurer l'ordre public ». Cette 49

conception de l'Etat, guichet de paiement, se retrouvera tout au long de cette étude. Elle traversera les régimes politiques. C'est elle qui renferme les ambiguïtés à la source des crises multiples que connaîtront la Corse et la République. La soumission du bien public à la liberté, source de pluralité, est un concept difficilement compatible avec le souci affiché par les pouvoirs publics de régénération rapide d'une société considérée comme primitive. Le rapport de Jérôme Auguste Blanqui, deux ans plus tard, est empreint des mêmes contradictions. Il les exprime plus adroitement que Mottet mais elles sont bien là. La Corse est un territoire qui n'est pas corrompu par les institutions et épris de liberté. Seule l'oppression génoise est coupable d'avoir perverti les mœurs. Il faut exonérer la France de toute responsabilité dans la situation pour lui conserver son rôle régénérateur. « Le plus bel éloge des habitants de ce pays, c'est de reconnaître que sans une influence aussi profondément immorale, ils aient conservé intact dans toute la fleur de leur simplicité des vertus admirables dont le souvenir même disparaît chaque jour de la terre. Ainsi l'esprit de famille, l 'hospitalité, la tempérance ont résisté à toutes les causes de démoralisation... La mère patrie doit donc à la Corse les éléments primordiaux de toute civilisation, c'est-à-dire les avancées que la puissance sociale ne sauraient refuser à la faiblesse individuelle. » En écrivant cela, Blanqui se situe dans la droite ligne de Rousseau. Le développement dû à la Corse par l'Etat central s'analyse comme un dédommagement réfléchi du malheur. La pureté de la nation corse a été altérée par une société (Gênes) qui a méconnu la loi naturelle et trahi le bonheur originel qu'a connu l'homme. Blanqui se livre ainsi à un réquisitoire complexe mêlant critique de l'Etat et critique des habitants de l'île. «Les lois sont bonnes sans doute et faites au profit de tous, mais les lois sont exécutées par les hommes et dans le plus grand nombre de cas par des hommes du pays, maires, juges de paix, sous-officiers en sont les instruments. » La détresse économique de l'île est certes due largement à l'oubli du pouvoir central mais aussi à l'indolence des habitants «Il y a un contraste étrange à observer dans l'état moral et économique de la Corse l'insuffisance de travailleurs et la paresse des habitants. A voir lafoule oisive qui se repose à l'ombre des grands arbres ou sous le porche des églises, on se croirait transporté chez un peuple de seigneurs. Nul ne travaille en Corse au-delà du temps nécessaire pour 50

gagner sa nourriture du mois ou de l'année, et comme cette nourriture est très simple, la sobriété des habitants vient en aide à leur oisiveté. » A ces lignes qui véhiculent les clichés qui imprègneront la littérature romantique d'habitants sauvages, paresseux mais fiers, succèdent des lignes fortes mettant en cause le rôle de l'Etat. «La vieille politique de la n1étropole s'est bornée à refuser, toujours sûre de plaire, pourvu qu'elle évita d'accorder. » Blanqui s'interroge également sur la politique coloniale de la France en Méditerranée trouvant amer la différence de niveau d'investissement entre l'Algérie et la Corse. «Ne laisserons-nous pas tomber sur une île française, quelques miettes du festin qui se prolonge depuis huit ans en Afrique. 220 000 de nos concitoyens ne méritent-ils pas autant d'intérêt qu'un million de bédouins? » Toutes les contradictions des politiques publiques sont dans ces rapports. Les écrivains du XIXème qui visitent l'île, Mérimée en 1839, Flaubert en 1840 découvrent eux aussi les contrastes évoqués par les administrateurs. Pour autant, l'image qu'ils renverront de l'île privilégiera seulement ses aspects folkloriques, douceur de vivre, paradis originel et vendetta seront des thèmes littéraires à succès qui s'ancreront durablement dans les esprits. Dans sa récente Histoire de Corse, Michel Vergé-Franceschi constate avec amertume « L'image que la littérature française va s'acharner à donner des Corses tout au long du XIXème siècle est une image volontairen1ent faussée, travestie, caricaturale, plus fondée sur le folklore que sur la réalité... on ne va parler que de poignards, pistolets, de vendetta et d'inimitiés. Il y a un monde entre l'atmosphère pesante qui se dégage de Colomba et celle, plus légère dont Mérimée et Flaubert furent pourtant les témoins... au lieu de dire que l'instruction publique était plus
développée en Corse que sur le continent - dès 1832 - au lieu de dépeindre les Corses comme des devanciers, des aventuriers, des hommes entreprenants au service d'Henri II, du Pape, des Médicis, ou de Napoléon, au lieu de dire que nombre de corses traversaient la mer pour aller servir à Venise, ce qui n'était pas facile quand on habitait Zicavo (un village de montagne) en 1650, Flaubert dont les ancêtres norn1ands étaient sans doute à pareille époque embourbés dans leur bocage hun1ide comme les pauvres paysans que décrit si bien son compatriote Maupassant, présente les corses comme un peuple de bergers pauvres et attardés voire sauvages et assassins. Et c'est pourtant ce peuple

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qui va donner à la France son premier président de la République après leur avoir donné son premier Empereur en attendant le second ».58 La Seconde République ne peut ignorer la Corse. L'exil de Napoléon III à Londres, l'existence d'un Prince Impérial ambitieux, l'activisme des bonapartistes représentent des menaces pour la jeune République. Elle ne peut oublier que la Corse a été le tremplin de deux aventures impériales. La République va faire sienne la doctrine de Mottet «Il faut s'emparer de l'esprit public.. .convaincre que la France veut la prospérité et le bonheur de la Corse ». La Troisième République se voudra triomphante, irrésistible. Elle va répondre au défi corse en lui ouvrant les portes de l'Etat.

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VERGE-FRANCESCHI (M), Histoire de Corse, Editions du félin,
1.11, p.465 sq.

1996,

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PREMIÈRE PARTIE

LA RÉPUBLIQUE UN DÉFI POUR LA CORSE

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