//img.uscri.be/pth/2d84af4fda0ddca228fb9fdc96dcee1c82ea4049
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'Europe à contre-pied : idéologie populiste et extrémisme de droite en Europe centrale et orientale

376 pages
Plusieurs dimensions du populisme est-européen le rendent intéressant. La période de tolérance après 1989 lui a permis à la fois de puiser aux références ultranationalistes historiques et de postuler au pouvoir politique. De nombreux pays d'Europe centrale gardent et diffusent une expérience récente de la conflictualité, et connaissent des tensions avec les minorités ethno-religieuses, notamment les Roms. Enfin les exigences de l'intégration euro-atlantique ont imposé un gel de façade de ces tensions, qui ont éclaté après l'adhésion de ces Etats à une Europe presque sans frontières.
Voir plus Voir moins

La récente victoire du parti de la gauche radicale Syriza en Grèce s’est
accompagnée d’une alliance avec le parti des Grecs indépendants, Cahiers
souverainiste et eurosceptique – et a été accueillie avec satisfaction, Cahierstant par Jean-Luc Mélenchon que par Marine Le Pen en France,
ainsi que par Vladimir Poutine. Ce choix peut s’interpréter de d’Études manière contradictoire pour la définition du populisme. Soit il serait
toujours un simple style et une coquille vide accueillant n’importe d’Études
quelle idéologie sous une forme d’appel direct et mobilisateur au
peuple, ce que prouverait la ductilité d’alliances de circonstance Hongroises et
sans grande importance quant au mélange des idées. Soit, dans un Hongroises et contexte de radicalisation politique, l’ethno-nationalisme de droite –
y compris dans sa dimension transnationale – serait la seule solution Finlandaisesde succès politique, donc de fonds idéologique du choix populiste.
Plusieurs dimensions du populisme est-européen le rendent Finlandaises
intéressant pour une définition plus générique par l’idéologie.
La période de tolérance après 1989 lui a permis à la fois de puiser
aux références ultranationalistes historiques et de postuler au pouvoir
politique. De nombreux pays d’Europe centrale et orientale gardent
et diffusent une expérience récente de la conflictualité. Ce même
espace ajoute des tensions avec les minorités ethno-religieuses,
surtout la minorité transnationale qui détrône le bouc-émissaire 2 014 20
traditionnel juif, les Roms. Enfin, les exigences de l’intégration 2 014 20euro-atlantique ont imposé un gel de façade de ces tensions, qui ont
éclaté après les adhésions dans une Europe (presque) sans frontières,
facilitant donc les immixtions des pays comprenant des minorités
L’Europe à contre-pied: chez leurs voisins.
idéologie populiste et extrémisme de droite L’Europe à contre-pied:
en Europe centrale et orientaleidéologie populiste et extrémisme de droite
en Europe centrale et orientale
CIEH-CIEFi – Université de la Sorbonne Nouvelle − Paris 3
CIEH-CIEFi – Université de la Sorbonne Nouvelle − Paris 3 2020ISBN :978-2-343-05990-7
37,50 F
BI-Cahiers20-20150327.indd 1 2015.03.30. 21:30
BI-Cahiers20-20150327.indd 1 2015.03.30. 21:30
Sous la direction de
Cahiers d’Études Hongroises et Finlandaises L’Europe à contre-pied / 2014
Traian Sandu
Cahiers d’Études Hongroises et Finlandaises L’Europe à contre-pied / 2014Cahiers

d'Études

Hongroises

et Finlandaises










L’Europe à contre-pied :
idéologie populiste et extrémisme de droite
en Europe centrale et orientale





Cahiers

d'Études

Hongroises

et Finlandaises










L’Europe à contre-pied :
idéologie populiste et extrémisme de droite
en Europe centrale et orientale




L'Harmattan

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05990-7
EAN : 9782343059907
Cahiers d’Études Hongroises et Finlandaises
20/2014

Revue publiée par le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises et Finlandaises
de l’Université de la Sorbonne Nouvelle-Paris3



Sous la direction de
TRAIAN SANDU



RÉDACTEUR EN CHEF
Judit Maár





COMITÉ SCIENTIFIQUE
András Blahó, Catherine Durandin, Marie-Madeleine Fragonard, Francesco Guida,
Jukka Havu, Jyrki Kalliokoski, Victor Karady, Ilona Kassai, Ferenc Kiefer,
Antoine Marès, Stéphane Michaud


COMITÉ DE LECTURE
Iván Bajomi, Marie-Claude Esposito, Peter Balogh, Eva Havu, Mervi Helkkula,
Alain Laquièze, Judit Maár, Marc-Antoine Mahieu, Jyrki Nummi, Patrick Renaud,
Traian Sandu, Harri Veivo







SECRÉTARIAT


Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises et Finlandaises
1, rue Censier
75005 Paris
Tél. : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83



Traian SANDU
Paris 3 – Sorbonne Nouvelle



INTRODUCTION : FASCISME, POPULISME :
QUI EMPRUNTE À QUI EN EUROPE MÉDIANE ?



La récente victoire du parti de la gauche radicale Syriza en Grèce s’est
accompagnée d’une alliance avec le parti des Grecs indépendants, souverainiste et
eurosceptique – et a été accueillie avec satisfaction par Marine Le Pen. Ce choix
peut s’interpréter de manière contradictoire pour la définition du populisme. Soit, de
façon traditionnelle, il serait toujours un simple style et une coquille vide accueillant
n’importe quelle idéologie sous une forme d’appel direct et mobilisateur au peuple,
ce que prouverait la ductilité d’alliances sans grande importance quant au mélange
des idées. Soit, dans une vision renouvelée face à la radicalisation du débat
politique, l’ethno-nationalisme serait la seule véritable solution de succès donc, en
réalité, de fond idéologique du choix populiste.
Ainsi, deux des meilleurs spécialistes français du populisme concluaient il
y a peu, au vu de ses dernières mutations, dans ce sens du nationalisme radical teinté
1de racisme – pour Dominique Reynié –, et même d’une utopie rédemptrice de la
2nation transformée en véritable religion politique – pour Pierre-André Taguieff.
Non seulement ils ne se référaient plus uniquement à la définition du populisme
comme simple réceptacle de toute idéologie se réclamant du peuple seul légitime
politiquement contre les élites, mais ils lui assignaient un corpus d’idées, de
sentiments et une fonction exigeants.
Cette définition du populisme comme ultranationalisme rédempteur
relevant de la religion politique ressemble d’abord à un prêté pour un rendu des
3études fascistes aux études sur le populisme. En effet, deux des définitions les plus
connues et discutées des approches modernes du fascisme sont celles d’« une forme
4palingénésique [renaissante] d’ultranationalisme populiste » de Roger Griffin et
5d’une religion politique d’Emilio Gentile.

1 Reynié, D, Populismes : la pente fatale, Paris, Plon, 2011p. 122.
2 Taguieff, P.-A., (2012), Le nouveau national-populisme, Paris, CNRS Éditions, p. 46-49.
3 Sandu, T. (2012) : « Roumanie : la nostalgie fasciste », in Marie-Claude Esposito, Alain Laquièze et
Christine Manigand : Populismes : l’envers de la démocratie, Paris, Vendémiaire, 2012.
4 Griffin, R. (1991) : The Nature of Fascism, Londres, Pinter, p. 26.
5 Gentile, E. (2002) : La Religion fasciste, la sacralisation de la politique dans l'Italie fasciste, Paris,
Perrin.
7
Pourtant, les mêmes spécialistes du populisme constatent l’évolution
doctrinale des partis populistes occidentaux, désormais acquis apparemment à la
défense des valeurs libérales issues de la révolution française et attribuées au monde
occidental, radicalement opposées à la tradition d’un Islam supposé les ignorer.
Cette distinction nette entre les deux civilisations n’est pas censée comporter de
projet expansionniste violent, ni d’éliminationisme brutal, ni même de
hiérarchisation essentialiste ethno-raciale, comme à l’époque du fascisme historique,
mais seulement une différenciation civilisationnelle. Celle-ci est issue
paradoxalement des mouvements égalitaristes des années soixante – qui affirment le
droit à l’égal développement des cultures dans leur ancrage territorial –, récupérés
par la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist une décennie plus tard sous la forme du
6droit de l’occident chrétien à l’exclusivité sur « son » territoire. Il s’agit-là d’une
intégration de l’ethno-populisme au sein d’une théorie plus ancienne de la tendance
« normale », primordiale et fondamentale à l’exclusion de l’étranger exercée par tout
7groupe constitué. Or cet exclusivisme territorial et de valeurs est difficile à
revendiquer dans un monde aussi mobile – hommes et idées – depuis de longues
décennies, et alors que ces mêmes formations n’ont pas toujours défendu les valeurs
dont elles s’attribuent maintenant la défense – notamment en matière de libéralisme
des mœurs ou de défense du pluralisme politique. Cette nouvelle respectabilité du
populisme occidental est donc considérée soit comme un nouvel habillage du
8racisme ethnique et sociologique contre des immigrés au statut déprimé , soit
comme une récupération de thèmes nationaux qui autoriserait l’intégration
9éventuelle des formations populistes au jeu politique gouvernemental.
L’ultranationalisme est-européen aurait ainsi pris le chemin inverse du
populisme occidental, ce qui fait converger leurs positions dans les paysages
politiques respectifs. Il bénéficiait d’une relative impunité dans le vide juridique et
l’incurie politique envers l’extrémisme de droite après 1989, là où son homologue
occidental était ostracisé et poursuivi ; il a convergé vers davantage d’encadrement
législatif et a connu un certain rejet partisan sous le poids de l’européanisation et de
10la pression américaine , alors que son alter ego de l’ouest bénéficiait d’une
réception de plus en plus amène. Il a puisé plus directement aux sources du fascisme
historique après sa réhabilitation postcommuniste, en passant par la récupération
discrète et filtrée du national-communisme, alors que l’épuration du fascisme à
l’ouest obligeait ses héritiers de se replier sur des attitudes de détachement face au
monde moderne (« apolitéisme » de Julius Evola ou pessimisme radical d’Émile
Cioran) ou différentialistes (Alain de Benoist).

6 François, St. (2013) : La Modernité en procès. Eléments d'un refus du monde moderne, Valenciennes,
Presses Universitaires de Valenciennes.
7 Taguieff, P.-A., (1997), Le Racisme, Paris, Flammarion, coll.Dominos, 130pp, p.12 et suiv..
8 Reynié, D, Populismes…, loc. cit..
9 Taguieff, P.-A., (2012), Le nouveau national-populisme…, op. cit., pXXX.
10 Mudde, C., dir., (2005) : conclusion de Racist Extremism in Central and Eastern Europe, Londres,
Routledge, coll. Extremism and Democracy, publié en ligne :
http://eep.sagepub.com/cgi/content/abstract/19/2/161, p171 et suivantes, consulté le 4 juin 2014.
8
Plusieurs dimensions de l’extrême-droite est-européenne la rendent alors
intéressante à une définition plus générique du populisme par l’idéologie. D’abord,
malgré la répression accrue depuis peu, elle serait davantage en position pour se
réclamer à la fois de références ultranationalistes historiques et d’un succès politique
des mouvements de masse qui les adoptent : l’articulation du radicalisme des idées
nationalistes et d’un large appel au peuple en vue de massifier l’organisation assure
l’appropriation de ces idées par la société. En outre, de nombreux pays d’Europe
centrale et orientale gardent une expérience récente de la conflictualité, à
commencer par les guerres nationalistes de Yougoslavie et les sentiments divers
qu’elles ont pu faire naître, y compris dans les pays environnants ; le même espace
ajoute des tensions avec les minorités nationales, et surtout la minorité
transnationale qui tend à détrôner le bouc-émissaire traditionnel juif, les Roms –
problème également exporté vers l’ouest, pour le plus grand bénéfice des
populismes occidentaux.
Enfin, de façon pénétrante, deux chercheurs ont montré les voies
détournées prises par les nationalismes centre-européens face à l’européanisation et
à l’aplanissement forcé des conflits imposés par les intégrations euro-atlantiques,
11notamment en Pologne et en Hongrie. Ainsi, dans bien des pays centre-européens,
l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN est apparue dans un premier temps
comme une obligation intangible et a fait l’objet d’un consensus forcé droite/
gauche. Cette convergence aurait, selon les auteurs, déplacé le débat politique vers
la question nationale, que certains partis se seraient arrogée et dont ils se seraient fait
une spécialité. On pourrait ajouter, d’ailleurs, que ce consensus entre partis de
gouvernement s’apparente dès lors aux systèmes « consociatifs » des grandes
coalitions de gouvernement nord-européennes ou des cohabitations méridionales qui
privent les grands partis modérés de leur spécificité idéologique et politique et
12ouvrent la voie des critiques populistes du type : « tous pareils, tous pourris ».
L’intégration européenne aurait, par ailleurs, promu une Europe sans frontières,
donc où les liens entre les minorités et les pays comprenant leur majorité nationale
étaient facilités et donnaient lieu à des revendications et des immixtions plus faciles
qu’auparavant, à l’époque d’un continent davantage cloisonné, donc protégé de ses
propres tentations nationalistes et irrédentistes. Après ces deux voies détournées, les
partis ultranationalistes auraient commencé à s’opposer ouvertement et frontalement
aux valeurs européennes, sur le modèle et avec les arguments de leurs homologues
13ouest-européens. Cette étape correspond aussi au dégagement clair de ces
mouvements du vieux national-communisme construit depuis les années soixante et
dont avaient hérité les formations socialistes postcommunistes. Leur divorce se
marque dans l’opposition électorale – comme lors de la présidentielle roumaine de
2000 ayant opposé le postcommuniste Ion Iliescu et l’ultranationaliste Corneliu

11 Fox, Jon E. et Vermeersch, Peter: « Backdoor nationalism », European Journal of Sociology, 51(2),
2010, pp325-357.
12 Bauer, Werner T. (2011), « Populisme de droite en Europe : phénomène passager ou transition vers un
courant politique dominant ? » ; Friedrich Ebert Stiftung (2011), avril, p. 10. Consultable à :
http://library.fes.de/pdf-files/bueros/paris/08105.pdf consulté le 10 mai 2012.
13 Fox, Jon E. et Vermeersch, Peter: « Backdoor nationalism », op. cit..
9
Vadim Tudor – et dans la spécification idéologique – les partis nationalistes
assumant souvent à la fois l’héritage de l’entre-deux-guerres et la synchronie avec
les autres populismes de droite ou d’extrême-droite européens.
A l’ensemble de ces arguments structurels s’ajoute, comme dans le reste
du continent et au-delà, les tensions liées à la crise de 2008 qui déconsidère plus
particulièrement le projet et les valeurs européens, promeut les modèles autoritaires
chinois et poutinien, ainsi que les relations entre la Russie et les mouvements et
même les gouvernements nationalistes comme la Hongrie de Viktor Orbán, le Front
14National de Marine Le Pen et le Jobbik de Gábor Vona.
En somme, l’ambition de ce volume est, à partir des indices et du contexte
qui précèdent, d’approcher de façon intuitive, à partir du cas propice de
l’extrêmedroite populiste est-européenne, la question d’une idéologie éventuelle du
populisme. L’écueil principal, on l’aura compris, est la méthode tautologique
consistant à poser d’emblée les exemples de populismes idéologiquement
déterminés par le fascisme historique – mais pas seulement – et politiquement
promus par la revanche de droite – toute relative – de 1989 et par l’imprudent
idéalisme du projet européen – imposant à des États nationaux pas encore fixés et à
peine débarrassés de la « souveraineté limitée » brejnévienne le modèle sans
frontières donc, prétendument, sans tensions, d’une construction européenne en
pleine crise de ses repères idéologiques elle-même.
Pour que les conditions de l’expérience soient le moins possible pipées,
nous avons demandé aux spécialistes de prendre la pelote du complexe
populismenationalisme-extrémisme par le bout qui leur semblait le plus convenable, en leur
indiquant seulement la question de la filiation entre fascisme historique et
populisme-extrémisme actuel pour ne pas perdre de vue un ancrage ou un
palimpseste idéologiques plus qu’une stricte continuité doctrinale. En en déroulant
le fil enchevêtré de l’interprétation, les autres liens et possibles cheminements
apparaissent, même à l’état potentiel ; les auteurs laissent aux lecteurs, voire aux
discutants éventuels, le soin de démêler, de couper ou d’ignorer tel ou tel nœud.
Les auteurs ont donc eu toute liberté d’aborder en priorité, ou même
exclusivement, la notion de populisme et/ou d’extrême-droite, en la/les prenant par
le biais de la massification – donc de la recherche du succès partisan et électoral –
ou à l’inverse de la groupuscularité extrémiste – elle-même héritée du fascisme
historique ou inspirée d’une néo-radicalité marginale issue de modes de pensée et de
modes tout court, musicales et vestimentaires, transnationales, qui glissent, ou non,
vers un phénomène générationnel d’ultra-nationalisme juvénile.
La liberté conceptuelle s’accompagne bien entendu de la liberté
méthodologique et de l’invitation aux approches diverses – synchronique des
politistes avec leur appareil théorique complexe et l’épaisseur historique ajoutée,

14 Voir, par exemple, l’analyse du Political Capital Institute : « The Russian Connection : The spread of
pro-Russian policies on the European far right » : http://pdc.ceu.hu/archive/00007035/ consulté le 12
décembre 2014, ainsi que l’article d’Andras Türke plus bas.
10
génétique des historiens avec leur précieuse étude des continuités et ruptures dans le
personnel et les idées des mouvements.
Le coordinateur de l’étude s’est néanmoins arrogé le droit de la
progression dans le déroulement des textes, ayant par là conscience d’un choix de
lecture que les éventuels lecteurs s’empresseront de ne pas respecter au gré de leur
intérêt. Comme indiqué au début du volume, son déroulement suit une logique
parallèle sur les plans disciplinaire et interprétatif : on part des contributions des
politistes qui fournissent la définition classique du populisme comme forme et style
politiques adaptables aux idéologies les plus diverses pour peu qu’elles mettent le
peuple opposé aux élites au fondement de la légitimité politique, pour aller vers
celles qui combinent populisme et idéologie nationaliste d’extrême-droite, dans leur
articulation historique ou dans leur nouvelle synergie.
Ainsi, Miroslav Novak ouvre la section consacrée aux approches
classiques du populisme « de gauche, comme de droite » avec le cas tchèque.
S’appuyant sur un solide effort de définition, il analyse l’ensemble du spectre des
formations populistes, de l’encore populaire Parti communiste aux épisodiques
partis d’extrême-droite, en passant par la tentation démagogique des partis de
gouvernement comme le Parti Social-démocrate tchèque à l’époque de la présidence
de Jiri Paroubek et des partis d’hommes d’affaires sur le modèle de Silvio
Berlusconi. Cette dernière variante offre d’ailleurs un prolongement syncrétique à
droite, avec la migration de son leader vers une formation d’extrême-droite et qui
détient désormais quatorze sièges au Parlement, soit près de 7%. Cette dernière
s’appelle « Aube de la démocratie directe », nom abrégé communément en
« Aube » : sans que la filiation avec la dénomination du parti néonazi grec « Aube
dorée » soit attestée, remarquons sa dimension palingénésique et son dynamisme
agressif d’autant plus paradoxal que son ethno-nationalisme est défendu par un chef
d’origine à moitié japonaise, Tomio Okamura.
Sorina Soare déroule également l’ensemble des définitions politistes du
populisme en abordant l’exemple roumain. Elle constate néanmoins d’emblée que
l’invocation exclusive du peuple aboutit à son historicisation mythologique et,
conséquemment, au « nativisme comme ancrage politique » et à « une forme
xénophobe de nationalisme dont le noyau dur est un Etat-nation mono-culturel ». A
cela s’ajoute, comme pour le fascisme historique, le culte du chef et de l’ordre –
après la prise du pouvoir, du moins, la subversion s’imposant tant que l’ordre ancien
est en place. Enfin, la réaction anti-élitaire complète une panoplie qui tend à quitter
le registre des seuls partis extrémistes désormais marginalisés – avec des chefs
écartés par leurs acolytes ou emprisonnés pour corruption – pour devenir le lot
commun des partis roumains de gouvernement.
Vesa Vares, dans sa rétrospective du populisme finlandais, fait également
converger sa tendance à pencher à droite – qu’il tire des analyses de Hans-Georg
15Betz sur le populisme occidental – avec ses références de gauche, ou du moins
populaires et égalitaristes au sein de la majorité ethnique nationale. Ceci permet de

15 Betz, H-G, Radical Right-Wing Populism in Western Europe, London, Palgrave, 1994, 240p.
11
viser non seulement les extérieurs, au statut social déprimé, mais aussi les élites,
tendance pregnante au sein des « Vrais Finlandais » (ou, pour une meilleure
traduction, des « Finlandais de base », sinon d’en-bas), héritiers historiques du Parti
des petits propriétaires finlandais fondé en 1959, plus connu par la suite comme le
SMP (Parti rural de Finlande), parti des réfugiés de la Carélie orientale annexée par
l’Union Soviétique après la Seconde Guerre mondiale. Le leader, Timo Soini, est un
populiste conscient et affirmé, ayant d’ailleurs consacré son mémoire de master en
sciences politiques à ce sujet.
Pencho Penchev inscrit l’Ataka bulgare au terme d’un survol du
nationalisme bulgare contemporain dans un populisme d’extrême-droite, raciste,
antieuropéen et prorusse, qui a fleuri à la fin du processus d’adhésion européenne et
depuis. Il a hérité du nationalisme de gauche de la dernière phase antiturque et
prorusse du régime communiste, mais il s’implante également dans le contexte de
crise sociale de la transition vers l’économie de marché menée au nom de
l’intégration dans les structures euroatlantiques, ainsi que dans l’atmosphère
conspirationniste et occultiste en pleine crise de l’Église orthodoxe, du début de
millénaire. Quant à Volen Siderov, son leader, c’était un nouveau venu dans le
paysage politique peu de temps encore avant son étonnante propulsion à la tête de la
formation, sur la base d’un manichéisme opposant l’Orthodoxie à la conspiration
judéo-maçonnique financière occidentale.
La deuxième section aborde la question de l’héritage idéologique, de ses
mutations et de ses réemplois. Dans la plupart des cas ce sont des politistes qui se
livrent à cet exercice historique, ce qui permet d’éviter un parti pris éventuel en
faveur d’une continuité des idées dans un contexte bouleversé par le régime
communiste et la transition ultérieure – à l’exception de la Grèce, qui a connu
l’étape de la dictature militaire comme relai des régimes de l’entre-deux-guerres.
La Pologne, abordée par Cédric Pellen, pays le plus vaste et le plus peuplé
de la région, est marquée par une vieille tradition de radicalisme de droite à grande
échelle, puisqu’une de ses tendances idéologiques modernes, issue de la résistance à
la germanisation d’avant 1914, la national-démocratie (Endecja) de Roman
Dmowski, s’est transformée dès les années trente en un ethno-nationalisme
exclusiviste et antisémite. Cette idéologie et la personnalité de Dmowski ont été
récupérées par le régime communiste à la recherche de légitimation nationale après
la déstalinisation, puis ont irrigué les formations modernes post-1989, elles aussi en
quête de références idéologiques qui ne fussent pas uniquement celles du racisme
transnational du mouvement skinhead. Comme en Roumanie, l’un des « facteur[s]
pouvant expliquer la marginalisation des organisations nationalistes est la
progressive banalisation des références et discours sur lesquels ils entendent fonder
leur spécificité ».
Anita Kurimay et Rudolf Paksa ouvrent la série discontinue d’études
consacrées dans différentes sections de ce volume à un pays, la Hongrie, riche en
nuances de populismes et extrémismes de droite, donc particulièrement bien
représenté. Ils répondent à la question de l’héritage historique des Croix fléchées de
l’entre-deux-guerres dans la Hongrie post-1945 en partant très concrètement de la
réapparition de symboles nazis et « hungaristes » (relatifs à l’idéologie particulière
12
des Croix fléchées). Tant pendant la période communiste qu’après 1989, ces
symboles, ainsi que les revendications révisionnistes, représentent avant tout une
posture anti-establishment. Après 1989, le néofascisme, dans sa version hungariste
ou nazie, reste groupusculaire. Mais le succès massif de la droite nationaliste
radicale avec le MIÉP, puis avec le Jobbik, a fourni le terrain à un « nazisme
vulgaire » fait de nationalisme populiste et de paternalisme, accompagnés de
xénophobie et d’antisémitisme. Tout en rejetant explicitement le nazisme et
l’hungarisme historiques, il a conquis une large partie des masses à leur cœur
idéologique.
Alain Soubigou inscrit l’étude de l’extrême-droite slovaque en voie de
massification dans la même lignée. Si les débuts de Marian Kotleba, le chef du Parti
populaire « Notre Slovaquie », se firent sous des auspices groupusculaires racistes
transnationales – avec une référence au Ku Klux Klan – et le rappel provocateur du
régime histoique de Mgr. Tiso, c’est grâce au nouveau bouc émissaire tsigane, à
l’utilisation des réseaux sociaux et au choc déstabilisant de la mondialisation qui
pousse au retour aux racines passées mythifiées et magnifiées qu’il a réussi à se faire
confortablement élire président du Conseil régional de Banská Bystrica. Dans le
contexte mouvant de la crise, le pire n’est jamais sûr.
Vjekoslav Perica, à propos du nationalisme catholique croate, nous met
également en garde contre les raccourcis abrupts entre Oustacha et
ultranationalisme actuel, malgré la manipulation des symboles historiques, investis de
significations diverses selon les auteurs et les contextes. La collusion entre l’Église
catholique et le parti de Franjo Tudjman, l’Union démocratique croate (HDZ), se
fonde sur le mix idéologique que cet historien de profession élabore durant une
longue et complexe période de maturation – « école historique révisonniste,
propagande anti-yougoslave émigrée durant la guerre froide, mouvement
nationailste croate du début des années soixante-dix, et mythes de l’Église
catholique ». Dans un contexte de guerre contre le nationalisme serbe orthodoxe,
l’Église entérina l’idéologie ultra-nationaliste avec ses références au fascisme
historique de l’Oustacha. Après la guerre, « ce nationalisme revêt un certain nombre
de traits sans précédents ou continuités avec la Seconde Guerre mondiale ou l’ère
communiste. » Dans la mesure où une idéologie est aussi le résultat du contexte
auquel on applique sa doctrine, l’usage et l’aspect de l’outil hérité ne sont forcément
pas les mêmes.
Lazaros Miliopoulos consacre son article à la Grèce, et plus
particulièrement à Aube dorée. Si pour lui aussi l’ethnodifférentialisme radical
représente bien la version moderne de l’exclusivisme fasciste, l’usage de symboles
historiques par des partis ou des groupes radicaux relève davantage de la
provocation stylistique que d’une résurrection ab integro. Quant à l’Aube dorée, elle
commença bien comme une revue purement néonazie, avec des portraits des
dirigeants nazis et des théories néopaïennes ; toutefois, lorsqu’elle voulut se
massifier, elle passa, pour des raisons tactiques, à la référence historique de
l’autoritarisme grec des années trente avec Metaxas. Ses tendances actuelles sont
donc très mêlées de tous les types de droite extrême, de l’ultraconservatisme à la
droite révolutionnaire. L’Aube dorée garde d’ailleurs les références à la supériorité
13
raciale, abandonnées par les autres mouvements populistes européens. Certains
députés expriment encore des projets palingénésiques réservés exclusivement aux
Grecs biologiques, d’autres appartiennent encore à des groupes de musique
néonazie.
La section de la coopération internationale des extrême-droites mesure
l’importance de la coopération transfrontalière génératrice d’effet de masse donc
d’impression de puissance, mais permet aussi de constater les transferts de modèles
idéologiques et stylistiques – notamment musicaux et vestimentaires de la
subculture jeune –, grâce, entre autres, aux nouvealles techniques d’information et de
communication. Au premier abord, elle devrait constituer un démultiplicateur de
puissance, mais peut aussi se révéler, comme dans le cas du British National Party,
un piège international face à une opinion nationaliste demandeuse de solutions aux
problèmes locaux plutôt que de perspectives ambitieuses.
Miroslav Mareš contribue donc paradoxalement à circonscrire le
phénomène ultranationaliste par la nature de sa coopération transnationale.
Rappelons qu’il n’en fut pas toujours ainsi, Mussolini et surtout Hitler préférant
chez les autres des partis et des régimes moins radicaux et révolutionnaires que les
leurs, mais sachant toujours reconnaître dans la difficulté les partenaires de même
nature prêts à les suivre jusqu’au bout en temps de guerre. Dans la lignée du
« backdoor nationalism » déjà aperçu, l’auteur rappelle que la construction
européenne a donné des occasions inespérées de coopération aux mouvements
nationalistes, notamment depuis l’élection du Parlement européen au suffrage
universel en 1979. Mais ces relations se développent également au niveau des
organisations moins formelles et reconnues, souvent plus radicales et violentes –
l’auteur distinguant les populismes modernes de droite des néo-fascistes et néonazis,
ainsi que des ultra-conservatismes traditionalistes et autoritaires.
Le contre-exemple du levier transnational est fourni par Paul Jackson
dans son étude du British National Party, pris d’une hybris expansionniste après son
succès électoral de 2009 qui l’entraîna à soutenir des partenaires plus radicaux
comme le Jobbik ou l’Aube dorée, là où l’électorat britannique attendait le lissage de
son profil anciennement néonazi. Cela confirme d’ailleurs l’utilité d’une coopération
internationale au sein du même champ idéologique – toujours assez difficile à
identifier au vu des variations nationales – ou le risque qu’une identification
internationale douteuse vous fasse perdre le positionnement parfois difficilement
acquis dans le paysage politique intérieur. L’étude confirme aussi la manipulation
délicate de l’outil des nouvelles techniques d’information et de communication, qui
crée facilement des rapprochements parfois douteux, là où l’électorat attend un
labour du champ national par des contacts directs de proximité.
András Türke analyse les relations entre la Russie et les régimes et
formations nationalistes et ultranationalistes d’Europe centrale et orientale. Il en
ressort que l’idéologie antilibérale qui fonde cette coopération se situe aux deux
niveaux, des régimes officiels – surtout tant que la récente crise du rouble et le
retrait du projet de gazoduc Southstream permettaient encore des générosités
moscovites envers les États et régions hésitant entre ouest et est comme la Hongrie
et les Balkans occidentaux – et des formations et des personnalités politiques
14
extrémistes – conquises par certains idéologues mêlant héritages ésotérique fasciste
à la Julius Evola et géopolitique dans la lignée des géopoliticiens germaniques
comme Alexandre Douguine. Toutefois, ce jeu à deux niveaux risque de se retourner
contre tous les acteurs, russes et locaux. En effet, les partis de la droite mainstream
s’efforcent de couper l’herbe sous les pieds des extrémistes en reprenant une partie
de leurs arguments, mais cette tactique risque de s’accompagner, comme entre les
deux guerres, d’une lutte sans merci entre les deux ailes de la droite que les Russes
ne pourront pas arbitrer, faute d’avoir choisi entre régime en place et formation
subversive. L’auteur conclut sur la faiblesse de l’Europe dans ce jeu géo-politique
au plein sens du terme, en raison de l’absence de spécificité et d’unité de son
positionnement, essentiellement suiviste des Américains.
La dernière section du volume relève d’une approche transnationale et
met en évidence les convergences idéologiques qui donnent à notre époque une unité
de ton favorable au retour du fondamentalisme de la race, du sol et du sang face aux
mutations socio-culturelles de la mondialisation. La dynamique est fournie par son
impact sur une partie de la jeune génération, qui développe une contre-culture
violente, notamment musicale, en appui d’idées qui la séduisent de plus en plus.
Enfin, l’émergence des nouveaux boucs-émissaires socio-ethniques tsigane et
musulman permet aux populismes de droite de faire oublier leurs positions
antisémites et homophobes pas si anciennes.
Marius Turda, le spécialiste de l’eugénisme historique et de la
biopolitique, constate le retour des imaginaires « scientifiques » de la race. Ils
soustendent l’idée de l’incompatibilité de la cohabitation multi-ethnique développée par
le populisme moderne ethno-différentialiste. C’est la raison pour laquelle un article
consacré initialement au seul cas hongrois ouvre cette section générique sur un
propos beaucoup plus large et mis en perspective. L’intérêt pour l’étude des races
dépasse la question étroite du racisme politique pour retrouver une ampleur
inconnue dans de nombreuses disciplines scientifiques depuis l’intense
epréoccupation enregistrée entre la fin du XIX siècle et jusque dans
l’entre-deuxguerres.
Stéphane François nous introduit au lien intime qui peut s’établir entre la
recherche de l’innovation musicale comme subversion des styles et popularisation
auprès d’un public d’une part, et la possible manipulation d’une sociabilité jeune
bâtie autour d’un genre culturel. Les « militants de la droite révolutionnaire, qui ne
sont pas hostile à la modernité subculturelle », sont donc bien outillés pour séduire
certains segments de ces milieux malléables car souvent faiblement politisés à
l’origine. Le rock et le folk identitaires et néopaïens en sont l’expression à la fois
adhésive et transgressive propre à structurer un groupe à la recherche d’une identité.
A l’est de l’Europe, les premiers groupes virent le jour dès l’époque communiste,
dans un but subversif mélangeant ultranationalisme historique – de la Garde de fer
roumaine, notamment – et anticommunisme virulents – chez les groupes proches du
Jobbik hongrois, par exemple.
L’ex-Allemagne de l’est fournit à Ysabelle Beaufour-Pavelsk un champ
propice de la dynamique mutuellement fructueuse entre parti d’extrême-droite NPD
(Nationaldemokratische Partei Deutschlands) et scène musicale des groupuscules
15
néonazis. Le premier s’ouvre au recrutement par capillarité de jeunes membres
combatifs et structurés idéologiquement – après l’éloignement des tièdes par la
répression de la fin des années 1980 –, les seconds accèdent au cadre électoral
officiel. Les concerts de rock sont des occasions favorables à ce genre de mélange et
de mobilisation, relayés depuis une décennie par les plateformes internet, outils
ambivalents de promotion et de visibilité, mais aussi de garantie de l’anonymat.
Cette évolution comporte un impact stylistique, avec une tendance à la
diversification et à l’adoucissement musicaux et à la banalisation vestimentaire afin
de sensibiliser un public plus vaste. Mais cette perte des repères stylistiques du
néonazisme risque aussi d’affadir l’excitation subversive, et la massification
populaire de l’extrémisme reste une voie étroite entre « dédiabolisation » et
radicalisme.
Avec l’article de Michael Shafir, nous touchons au cas du populisme au
pouvoir avec une de ses hypostases les plus remarquables, l’inévitable Hongrie et
son Premier ministre électoralement plébiscité, Viktor Orbán. L’auteur fait ici le
point sur le discret antisémitisme officiel au sein de nombreuses opinions et
administrations de la région consistant à les dédouaner de toute culpabilité dans le
génocide juif par la mise en balance avec la participation de certains membres des
minorités juives, surtout après 1945, à l’appareil répressif stalinien. Là encore,
l’européanisation forcée en la matière a joué le rôle contraire de mémoire imposée,
de repoussoir et d’obstacle à surmonter. En filigrane de cet article apparaît la
persistance structurante du juif pour la construction des nationalismes de la région.
Samuel Delépine démonte le mécanisme de la construction, depuis la
chute du bloc soviétique, d’une nouvelle « question tsigane ». Elle mêle préjugés
ehistoriques remontant au XIX siècle et culminant avec le génocide nazi et, comme
déjà aperçu, les retombées néfastes et inattendues d’une politique de protection
européenne. Cette dernière s’appuie sur la volonté de certains représentants de la
communauté de la constituer en « peuple, voire [en] nation », ce qui permet aux
nationalistes de dénoncer une minorité transnationale, surprotégée par des instances
supranationales. Le Rom concentre ainsi le rôle du double repoussoir – soit
inassimilable car nomade, soit profiteur des politiques d’intégration –, reprenant à sa
charge l’image du juif de l’entre-deux-guerres, à la fois ouvrier communiste
moscovite et financier exploiteur, dans les deux cas exclu de la nation. L’activisme
européen et communautaire excite ainsi la hargne populiste à la fois égalitariste et
hygiéniste/ raciste.
Ajoutons quelques mots au sujet des Varia de ce volume, en cohérence
par certains aspects avec le dossier principal.
Elsa Déléage étudie en juriste l’attitude de l’Église catholique face aux
totalitarismes et montre que le défi totalitaire a obligé l’Église à parachever sa
propre définition des droits de l’homme autour de la notion de personne. Elle
concilie ainsi, dans un processus historique qui couvre l’ensemble de l’époque
contemporaine, l’opposition de l’Église aux droits de l’homme universalistes et
abstraits issus de depuis la Révolution française anticléricale, avec la préoccupation
antitotalitaire d’une hypertrophie du politique menant jusqu’à la substitution d’une
religion politique à la religion transcendante. La lutte pour la conquête des esprits et
16
des cœurs entre totalitarismes et Église comporte des engagements concrets du
Vatican, par exemple en faveur de la « troisième corbeille » des droits de l’homme
de la conférence d’Helsinki de 1975. Mais l’Église dut, dans ce processus, préciser
plusieurs principes de son droit, comme l’incompatibilité entre le principe d’autorité
fondamental selon elle à toute vie en société et le totalitarisme, et se dégager ainsi de
tout soupçon de collusion avec des régimes autoritaires. Elle en vint aussi à « la
reconnaissance au droit à la désobéissance dont est titulaire toute personne, que ce
soit dans un régime démocratique ou totalitaire, pour contester l’adoption d’une
norme légale mais injuste ».
Quentin Daveau aborde l’antitotalitarisme par le bas – la société civile –
et écarte, avec l’exemple politique et littéraire de Herta Müller et de l’Aktionsgruppe
Banat, toute définition normative de la dissidence en pays de socialisme réel. Si
l’antitotalitarisme par le haut de l’Église catholique s’accompagnait d’un
positionnement politique conservateur qui la plaçait quelque peu en porte-à-faux par
rapport aux totalitarismes de droite, la dissidence allemande de la région roumaine
du Banat, dont le futur prix Nobel de littérature se sentait proche, comportait des
relations idéologiques également complexes relativement à son environnement
régional, national et international. Issue du marxisme libertaire soixante-huitard, elle
se trouvait en rupture à la fois avec le passé pro-nazi d’une partie de la communauté
germano-banataise, avec le national-communisme officiel du régime de Ceau escu
et avec les sirènes libérales de l’Occident. Les trois romans rédigés avant 1989 par
Herta Müller servent de terrain à une étude pluridisciplinaire de la transfiguration
poétique du refus d’embrigadement magnifiée par une prose d’un lyrisme grinçant et
angoissant dans la veine de Georg Grozs, d’Otto Dix et d’Alban Berg.
Antál Berkés bénéficie de sa double formation de juriste et d’historien
pour approcher une « cause célèbre » de l’entre-deux-guerres, le procès des Magyars
ayant opté pour la nationalité hongroise et se trouvant expropriés de la Transylvanie
devenue roumaine. À partir d’un des nombreux contentieux roumano-hongrois,
l’auteur entame une recherche inédite en France et au-delà. Il croise, à partir
d’archives hongroises, roumaines, françaises et multilatérales (genevoises de la
Société des Nations), histoire des relations internationales marquées par
l’irrédentisme hongrois post-Trianon, inégalité de traitement envers les minorités
nationales de la part de la Roumanie – notamment dans l’application de cette
politique sociale fondamentale de la réforme agraire –, retombées judiciaires
inattendues comme l’affaire Stavisky. Surtout, cette affaire relève des grands
déplacements de population consécutifs à la Première Guerre mondiale, dans la
mesure où le traité de Trianon prévoyait l’installation obligatoire des optants
transylvains en Hongrie – ce qui les rendait automatiquement absentéistes sur leurs
(grandes) propriétés, donc expropriables avec des indemnités très faibles par rapport
à la valeur de leurs biens.

17

?










I - À LA RECHERCHE DU VRAI PEUPLE :
DU « ET À GAUCHE, ET À DROITE » POPULISTE,
AU « NI GAUCHE, NI DROITE » ETHNO-POPULISTE


1Miroslav NOVAK
Université Charles de Prague



LA FIN DE L’EXCEPTION TCHÈQUE :
2QUELS POPULISMES DANS LE PAYS DE VACLAV HAVEL ?



1. Du populisme et des populismes en général
1.1. Autour de la définition
Comme le populisme fait partie de notions floues applicables à un
ensemble indéfini de phénomènes (Taguieff 2012 : 7), prenons d’abord une
définition. « Le populisme est une idéologie qui considère que la société est en fin
de compte séparée en deux groupes hétérogènes et antagonistes : le peuple « pur »
versus les élites corrompues et qui soutient que la politique devrait être une
expression de la volonté générale du peuple. » (Mudde 2004 : 543) Cette définition
considère le populisme comme idéologie, mais ce terme est appliqué aussi aux
mouvements, partis et dirigeants. Le populisme est même compris par certains
comme « discours », voire simplement comme « style ». Comme l’a remarqué
Michael Freeden, en tant qu’idéologie le populisme n’est pas alors une idéologie
pleine (« full ideology »), comme le libéralisme ou le socialisme, mais une idéologie
incomplète (« thin ideology »), comme le nationalisme (cf. Freeden 1998). Il
s’ensuit que le populisme peut être aussi bien autocratique (autoritaire ou totalitaire)
que démocratique. Il peut exister un populisme des partis d’opposition aussi bien
qu’un populisme des partis au pouvoir, un populisme de droite aussi bien que de
gauche, etc. (cf. aussi Dorna 1999 : 13)
Une des façons de mettre un peu d’ordre dans la terminologie serait de
choisir un cas qui représenterait le populisme au sens propre du terme et les autres
cas ne seraient alors considérés populistes que par analogie à lui. Ainsi, dans le
Dictionnaire de sociologie (Larousse 2001 : 180-181), André Akoun distingue le
populisme au sens propre, à savoir le narodnichestvo russe, un mouvement de la

1 Professeur ordinaire de science politique à l’Université Charles de Prague et à la haute école CEVRO
Institut (School of Political Studies) à Prague. Ce texte a été rédigé grâce au soutien institutionnel du
Centre pour les stratégies sociales et économiques (CESES) de la Faculté des sciences sociales de
l'Université Charles à Prague et dans le cadre du programme PRVOUK P17 (Research Development
Schemes, Sciences of Society, Politics, and Media under the Challenge of the Times).
2 Je me permets de reprendre ici quelques passages de mon chapitre "De Prague à Bratislava", consacré au
populisme en Slovaquie et en République tchèque, paru dans l'ouvrage collectif Populismes, l'envers de la
démocratie, sous la direction de M.-Cl. Esposito, A. Laquièze et Ch. Manigand (cf. Novak 2012).
21 eseconde moitié du XIX siècle, et, par analogie, tout mouvement ou toute doctrine
faisant appel de façon exclusive au peuple ou aux masses. Cependant dans l’ouvrage
collectif classique sur le populisme, édité par Ghita Ionescu et Ernest Gellner, plus
exactement dans le dernier chapitre synthétique de Peter Worsley, on peut lire que
« the translation of the Russian Narodnichestvo has been rendered as populist, but
this very act of translation is itself an imputation, not a neutral simple
equivalence…. ». (Worsley 1969 : 219.) Si on accepte ceci (comme du reste les
éditeurs Ionescu et Gellner le font explicitement dans leur introduction), il ne sera
alors pas logique de prendre le narodnichestvo russe comme prototype du
populisme. Ajoutons qu'en russe, deux mots désignent le populisme,
"narodnichestvo" et "populizm". C'est le mot "populizm" qui exprime l'idée
générique, alors que celui de "narodnichestvo" s'applique uniquement au phénomène
èmehistorique précis de la seconde moitié du XIX siècle (Hermet 2001: 20, n. 2).
On écartera donc l’analogie d’attribution (celle d‘un concept qui convient
à plusieurs choses en raison de leur rapport à une autre). Reste encore l’analogie de
proportionnalité (celle d’un concept qui convient à plusieurs choses en raison d’une
3similitude de rapports). Elle est utilisable ici, me semble-t-il. Par exemple le
« peuple » peut signifier autre chose dans des sociétés différentes – parfois ce sont
des paysans – on parle alors du « paysannisme », ailleurs ce sont d‘autres catégories
ede la population: ce que représentent les paysans dans une société du XIX siècle
peut représenter aujourd’hui une population urbaine.
Dans son analyse du terme « totalitarisme », Giovanni Sartori a proposé,
entre autres choses, d’employer plutôt l’adjectif « totalitaire » que le substantif
totalitarisme (cf. Sartori 1993). Ici également, on peut à mon avis préférer l’adjectif
« populiste » au substantif « populisme ». Et si l‘on veut absolument garder le
substantif, il faudra alors parler plutôt des populismes au pluriel que du populisme
au singulier. Sartori a également dénoncé l’emploi des concepts élastiques et
infiniment extensibles (conceptual stretching), comme celui de pluralisme ou
d’idéologie dont la valeur heuristique devient de ce fait problématique (cf. Sartori
1994). La critique sartorienne est peut-être valable aussi pour le terme populisme.
1.2. Populisme et démocratie
Le terme "populisme" a revêtu depuis un certain temps la connotation
4nettement péjorative. On le prend presque comme une injure. Lorsque, il y a une
bonne douzaine d’années, le commissaire européen Günther Verheugen a classé le
5dirigeant tchèque Vaclav Klaus parmi les populistes, ce dernier a protesté avec
6beaucoup de véhémence.

3 Sur l’analogie d’attribution et de proportionnalité, on peut consulter par exemple (Foulquié 1982: 29) ou
(Jolivet 1966: 16-17). Sur la conception "thomasienne" de l'analogie, son évolution et sa différence d'avec
les conceptions "thomistes", signalons la récente réédition de la fameuse thèse du Père jésuite Bernard
Montagne, publiée à l'origine en 1962: La doctrine de l'analogie de l'être d'après Saint Thomas d'Aquin
(Montagne 2008).
4 Ce n’était pas toujours le cas par le passé.
5 M. Vaclav Klaus fut le seul président du Forum civique (OF), le mouvement "parapluie" pour la
démocratie, disparu en 1991. Ministre fédéral des finances sous la fédération tchécoslovaque, premier
22 La démocratie implique cependant une certaine dose de populisme.
Bertrand Badie et Jacques Gerstlé citent dans leur lexique de sociologie politique la
définition suivante du populisme : « Modèle de légitimité caractérisant les systèmes
politiques dans lesquels l’autorité est exercée en fonction d’un mandat confié par le
peuple et non pas en vertu d’un droit possédé par le prince (R.Bendix). » (Badie &
Gerstlé 1979: 89) Si l’on voulait entièrement éliminer le populisme, le bébé nommé
« démocratie » serait jeté avec cette eau sale populiste. Il est par exemple dangereux
de dénoncer systématiquement le recours aux procédures de la démocratie
semidirecte (référendums ou initiatives populaires) comme « populiste ». On risque alors
de glisser vers l’élitisme « démocratique » dont Joseph Alois Schumpeter représente
l’exemple presque caricatural avec son ouvrage devenu célèbre Capitalisme,
socialisme et démocratie, selon lequel les citoyens ordinaires sont en politique
incompétents et « irrationnels » et leur rôle devrait se limiter à choisir ses
« représentants » et ses partis. Une fois ce choix opéré, ils devraient s’abstenir de
7s’immiscer dans la politique qui cesse d’être leur affaire.

2. Les populismes tchèques : du communisme à l'extrême-droite
nationaliste
2.1. Les populismes anciens
La République tchèque a pu être considérée à juste titre, durant une
douzaine d'années, depuis la disparition peu glorieuse, en 1998, de l'extrême-droite
républicaine de M.Miroslav Sladek du Parlement tchèque, comme le pays comptant
probablement le moins de populisme de toute l‘Europe centrale post-communiste.
Guy Hermet rappelait fort justement à cet égard que le vieux clivage opposant en
Europe de l'Est les traditionalistes (slavophiles) aux occidentalistes (zapadniki)
« n'épargne guère que la République tchèque, la Slovénie, la Lettonie et l'Estonie »
(Hermet 2001 : 284). Si l’on devait alors chercher quand même le populisme en
République tchèque, on ne le trouvait qu'à condition d’y scruter plutôt le versant
"protestataire" que le versant "identitaire" (ethnique et culturel).

ministre tchèque de 1992 à 1997, fondateur et premier président d'un grand parti de droite libérale
tchèque, le Parti civique démocratique (ODS), président de la République de 2003 à 2013, il est connu
notamment pour son "euro-réalisme", pour ne pas dire "euro-scepticisme". Son successeur au poste de
chef d'Etat tchèque est M.Milos Zeman, ancien premier ministre tchèque et ancien président de la
socialdémocratie (qu'il a quitté et fondé un petit parti à lui: le SPOZ). Il était élu, à la différence de ses
prédecesseurs, MM. Vaclav Havel et Vaclav Klaus, directement par le peuple, et se déclare
"eurooptimiste".
6 Comme je l’ai expliqué ailleurs, il y a certes quelques éléments populistes chez Klaus, mais il est bien
plus élitiste que populiste (cf. Novak 2001: 49-61).
7 J’ai comparé la théorie non classique de la démocratie de J.A.Schumpeter avec la théorie non classique
de la démocratie de Karl R. Popper, cette dernière étant nettement moins élitiste que celle de Schumpeter
(cf. Novak 2007: 915-927). De l’ouvrage classique de Schumpeter, il existe une traduction française
incomplète (Schumpeter 1965). Sur l’élitisme « démocratique », cf. The Theory of Democratic Elitism. A
Critique (Bachrach 1967). Rappelons cependant la belle formule de Guy Hermet: "... le conflit entre les
populistes et les élitistes n'oppose pas le peuple et les élites mais les deux fractions optimistes et
pessimistes entre lesquelles les élites se divisent" (Hermet 2001: 23).
23 La situation a toutefois bien changé depuis quelque temps. Primo, depuis
deux législatures déjà, un nouveau populisme de type "parti d'entrepreneur" s'y
installe de façon frappante et envahissante ; secundo, depuis les dernières
législatives d'octobre 2013, même une (petite) formation de l'extrême-droite
populiste et xénophobe a fait son entrée sur la scène parlementaire tchèque, après 15
ans d'absence d'un parti de ce type au sein de la Chambre des députés tchèque.
Procédons d'abord dans l'ordre chronologique. Concernant les partis
politiques tchèques, on ne peut commencer qu'avec « le » Parti en majuscule,
c’està-dire le Parti communiste tchèque et morave (KSCM). Dominique Reynié a écrit, il
y a quelques années: « En République tchèque, au Portugal ou en Grèce, le
communisme électoral se situe autour de 10% des suffrages exprimés, mais il n’y a
pas de ressorts qui semblent capables d’enrayer le déclin. Le néocommunisme qui
survit est un populisme : il renonce à la classe ouvrière, à l’internationalisme, il est
anti-européen, nationaliste et il cède volontiers à la tentation xénophobe. » (Reynié
2011 : 663) Le KSCM est tout de même actuellement l’un des plus grands partis
communistes en Europe, représentant de façon stable depuis 1990 autour du 15% de
sièges parlementaires. Ce parti de « l‘internationalisme prolétarien » se fait
désormais défenseur de la souveraineté nationale... Les communistes tchèques
insistent de plus dans leurs programmes sur les dangers économiques et sociaux de
l'intégration européenne découlant, selon les idéologues de ce parti, de la domination
du grand capital. L'Union européenne incarne d'après eux le capitalisme sauvage,
elle menace la souveraineté nationale, etc. Chez les sympathisants des communistes
tchèques, les attitudes négatives vis-à-vis de l‘UE sont beaucoup plus fréquentes que
les attitudes positives. Il s‘agissait du seul parti politique tchèque représenté au
Parlement chez lequel la part des adversaires de l‘UE était avant et pendant
8l’adhésion plus grande que la part de supporters de l’entrée dans l’UE.
Le KSCM, à la différence des postcommunistes en Hongrie ou en
Pologne, n'a pas changé de nom et surtout n'a pas réussi à se reconvertir à la
socialdémocratie. Une des conséquences est que la social-démocratie tchèque (CSSD) a
pris bien du temps avant de s'imposer dans les pays tchèques comme un parti avec
9lequel il faut compter, à la différence de ses consœurs hongroise et polonaise. La
social-démocratie tchèque n’est pas à proprement parler post-communiste, du moins
en ce sens qu’il ne s’agit pas du parti communiste reconverti après 1989.
C’est justement au sein de la social-démocratie tchèque (CSSD) qu‘on a
pu remarquer une personnalité politique extrêmement populiste : l‘ancien président
de la social-démocratie tchèque et l’ancien premier ministre tchèque Jiri Paroubek.
M.Paroubek était le dernier des trois présidents de la social-démocratie et, en même
temps, le dernier des trois premiers ministres sociaux-démocrates pendant la seule

8 Cf. le texte que j’ai rédigé avec mon doctorant de l’époque, aujourd’hui maître de conférences: (Novak
& Lebeda 2004: 201-216).
9 Sur la comparaison du système partisan tchèque avec les systèmes de partis d'autres pays du Centre-Est
européen, je renvoie à mes textes suivants: (Novak 2002: 101-113) et surtour (Novak 2008: 13-39).
24 10législature 2002-2006. A la suite des législatives de 2006, il n’y avait ni vainqueur
ni vaincu : la gauche a obtenu 100 députés à la chambre basse, la droite également
100 députés. Pendant sept mois, les Tchèques n’étaient pas capables de former un
gouvernement. Lorsque M.Mirek Topolanek, président de l’époque du Parti civique
démocratique (ODS), parti fondé par Vaclav Klaus, a enfin réussi à former après
sept mois un gouvernement de centre-droit, ce fut seulement grâce aux deux
"transfuges" sociaux-démocrates. M.Paroubek se retrouva de ce fait dans
l’opposition et son « hobby » consistait à déposer une motion de censure après
l’autre. Quatre fois sans succès, mais à la cinquième fois, le gouvernement tchèque a
fini par tomber, et c’était justement en plein milieu de la présidence tchèque de
11l’Union européenne en 2009. Tous les députés sociaux-démocrates ont voté
comme un seul homme cette motion de censure...
Après la chute de ce gouvernement Topolanek, une assez longue période
de gouvernement semi-technique s’en suivit sous la présidence de M. Jan Fischer.
En tant que chef social-démocrate, M. Paroubek prépara alors les législatives
suivantes de 2010. La social-démocratie tchèque étant un parti de notables avec peu
de membres, M. Paroubek décida de miser sur la campagne publicitaire la plus
12massive , la plus démagogique, la plus simpliste et la plus primitive possible, ce qui
a provoqué dans le pays un rejet sans précédent, notamment chez les jeunes et chez
les gens éduqués. Chaque arrivée de M. Paroubek à un meeting électoral a été
immédiatement suivie par des jetés d’œufs, phénomène pourtant presque inconnu
jusqu’alors en République tchèque. Les affiches électorales de leurs rivaux de l’ODS
ont ridiculisé la campagne de Paroubek : selon l‘une, la social-démocratie tchèque,
une fois au gouvernement, ressusciterait Elvis Presley d’entre les morts, d’après
l’autre, la social-démocratie introduirait le congé-maternité de 60 ans…
Lors de ces législatives de 2010, la social-démocratie (CSSD) est certes
arrivée en tête (avec 22,02% de suffrages, talonnée par l’ODS avec le 20,22%), mais
aucun parti non communiste ne voulait entrer en coalition avec elle. Quelques jours
après ces élections, M.Paroubek a d’ailleurs démissionné de son poste de président
du parti social-démocrate, plus tard il a même quitté la social-démocratie et est
devenu chef d’un petit parti extra-parlementaire insignifiant, le Parti social-national
(qu'il a quitté depuis, du reste).

10 Le gouvernement tchèque de la période législative 2002-2006 a été dirigé successivement par MM.
Vladimir Spidla, Stanislav Gross et Jiri Paroubek, tous leaders (successivement) de la social-démocratie.
Gross et Paroubek ont tous les deux quitté récemment la social-démocratie, tout comme un autre ancien
président de la social-démocratie et ancien premier ministre tchèque (de 1998 à 2002), M.Milos Zeman,
élu en 2013 président de la République au suffrage universel direct, comme nous l'avons déjà signalé plus
haut.
11 Depuis fort longtemps, je critique le mauvais fonctionnement du système politique tchèque, notamment
la difficulté de former des gouvernements, l’instabilité et l’impuissance gouvernementales liées à cela.
Dernièrement par exemple en anglais (Novak 2010: 207-227).
12 Cette campagne a tout de même coûté aux sociaux-démocrates tchèque un peu moins qu’à leurs rivaux
de l’ODS (selon les chiffres officiels, 184 millions de couronnes tchèques, contre 213 millions pour
l’ODS), mais cela s’explique par le fait que les sociaux-démocrates ont payé dans les conditions
extrêmement avantageuses, grâce aux relations privilégiées avec l’agence Médea qui a fourni aux
sociaux-démocrates le rabais de 75% et pour l’impression même le rabais 90%, alors que l’ODS n’a
obtenu que le rabais habituel de 50%.
25 Son successeur à la tête de la social-démocratie, M.Bohumil Sobotka,
n’est pas aussi populiste que M. Jiri Paroubek et le potentiel de coalition de la
social-démocratie a augmenté sensiblement avec lui, en dépit de graves divergences
au sein de la direction de son parti qui avaient failli lui coûter son poste de président
de la CSSD, peu après les législatives anticipées d'octobre 2013, gagnées de justesse
par son parti, suivi de très près d'un nouveau mouvement populiste "ANO, bude lip"
13(OUI, ce sera mieux) de l'entrepreneur à succès Andrej Babis dont on va rearler.
M. Sobotka, quant à lui, a sauvé donc son poste in extremis et depuis janvier 2014, il
est de plus premier ministre du gouvernement tchèque de la coalition de
centregauche, dont le vice-premier ministre et ministre des finances est justement M.
Babis.
S’agissant de la droite, de 1992 à 1998, les républicains de M.Miroslav
Sladek étaient représentés au Parlement tchèque. Il s’agissait d’un petit parti
d’extrême-droite, xénophobe et nationaliste, assez similaire au Front national de
Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine, mais avec nettement moins de longévité, car
dès les législatives de 1998, ce parti a quitté la scène parlementaire tchèque.
14M.Miroslav Sladek était malgré tout une personnalité charismatique , aux traits
populistes bien marqués. Toutefois, l’extrême-droite nationaliste ne peut pas être
réduite uniquement au populisme. Rappelons aussi qu‘en République tchèque,
15comme en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie , la cible des
attaques xénophobes est notamment la population rom.
2.2. Le renouveau du populisme tchèque ?
Depuis quelques années, le populisme dans la République tchèque a un
nouveau visage, celui de "businnes-firm model of party" (Hopkin & Paolucci 1999)
ou "entrepreneurial issue party" (cf. Harmel & Svåsand 1993), fondé par un
entrepreneur, à l'image de Forza Italia de Silvio Berlusconi. Le premier cas de ce
phénomène est le Veci verejné (Affaires publiques), la plus petite formation
politique présente de 2010 à 2012 dans la coalition gouvernementale de centre-droit
présidé par le premier ministre Petr Necas de l'ODS (Parti civique démocratique,
droite libérale). Affaires publiques était alors depuis son entrée sur la scène
parlementaire tchèque en 2010 probablement le parti le plus populiste en République
tchèque. Son programme mettait l’accent sur les éléments de la démocratie directe.
Dans ses pages web, on pouvait ainsi lire : « Affaires publiques est un parti politique
qui est fondé sur la démocratie directe et qui part de la coopération avec les citoyens

13 On trouve cette formation politique aussi parfois sous le sigle "ANO 2011".
14 En ce qui concerne le concept wébérien de domination charismatique, on peut s'attendre d‘un leader
populiste qu'il présente une personnalité « charismatique ». Cependant « il y a eu, il y a et il y aura sans
doute encore des populismes sans grand prophète et sans guide qui les incarnent » (Hermet 2001: 48). De
plus, toutes les personnalités charismatiques n’ont pas toujours le trait fortement populiste – il peut y
avoir une personnalité charismatique à comportement plutôt aristocratique par exemple (le général de
Gaulle y correspondrait peut-être). En d'autres termes, la présence de la personnalité charismatique
n'implique pas nécessairement le populisme et de l'absence de la personnalité charismatique ne découle
pas inévitablement l'inexistence du populisme.
15 Il y a une population rom importante également en Serbie, en Turquie, en Grèce, en Espagne et, dans
une moindre mesure, même en France.
26 eux-mêmes. (...) Nous faisons valoir activement le changement de conditions
actuelles, en particulier par l’intermédiaire de l’élargissement de la démocratie
directe. »
Après plusieurs scandales juridico-financiers, Affaires publiques dut
quitter le gouvernement et perdit son soutien populaire. Plusieurs de ses députés
l’abandonnèrent de sorte qu’il fut en pleine décomposition avant même la chute du
16gouvernement de M. Necas , dont il fit partie pendant deux ans.
Le fondateur (et l'éminence grise) des "Affaires publiques", M. Vit Barta,
devenu dès le mois de février 2013 son président, figurait pour les législatives
anticipées d'octobre 2013 sur une liste de candidature d'une nouvelle formation
17appelée "Usvit" (Aube) , mais il n'a pas été élu. Pourtant cette nouvelle form
populiste, fondée et dirigée par un politicien d'origine japonaise, M. Tomio
Okamura, a bel et bien réussi de dépasser, lors de ces législatives anticipées, à
l'encontre de tous les sondages d'opinion, le seuil de 5% permettant d’obtenir une
représentation à la chambre basse, et avec 6,88% de suffrages, elle détient 7% de
sièges à la Chambre des députés.
Ainsi, cette formation "Usvit" figure désormais au Parlement tchèque
comme la seule formation d'extrême-droite populiste, xénophobe et nationaliste.
Dans son programme qu'on trouve sur l'internet, le mouvement "Usvit" met l'accent
notamment sur l'introduction du référendum, sur l'élection directe des maires des
villes et des gouverneurs (hejtmani) des régions, ainsi que sur la révocabilité (recall)
des politiciens à tous les niveaux. On peut également y lire : « Nous sommes contre
la discrimination positive. Nous comptons faire prévaloir un durcissement des
conditions d'octroi de l'aide sociale. Seuls ceux qui mènent une vie ordonnée et
éduquent correctement leurs enfants méritent de l'aide sociale. Nous empêcherons le
18paiement de l'aide élevée et injustifiée au logement social. » Et, un peu plus loin :
« Nous exigerons un référendum sur chaque passage (transmission) de la
souveraineté de l'Etat aux organes de l'Union européenne. Nous souhaitons l'Europe
comme marché libre des marchandises, des services et du travail. (...) Nous voulons
instaurer des conditions rigoureuses de la politique d'immigration de la République
tchèque. Nous ne souhaitons pas ici des immigrés incapables de s'adapter
(neprizpusobivé) ni l'arrivée des fanatiques religieux. Notre objectif est un Etat
tchèque fort et confiant en soi. » Il est à noter que les affiches électorales du
mouvement de M.Okamura sont ouvertement xénophobes, l'une des plus connues
imitant la fameuse affiche de l'Union démocratique du centre/Schweizerische

16 La chute de M.Necas fut on ne peut plus rocambolesque. Sa cheffe de cabinet (et sa maîtresse en même
temps) faisait suivre par le contrespionnage militaire (!) l'épouse de Necas. Cela se terminait par la
démission du premier ministre et de son gouvernement. Le chef du contrespionnage tchèque et son
prédécesseur à ce poste ont dû également partir. La femme de M.Necas a divorcé et il a épousé sa
collaboratrice "entreprenante". Sans autre commentaire.
17 Cette formation est aussi appelée "Usvit primé demokracie" (Aube de la démocratie directe).
18 Cf. "Usvit primé demokracie. Program hnuti"; http://www.hnutiusvit.cz/program-hnuti/.
27 Volkspartei, parti politique suisse de M. Christoph Blocher, avec les moutons blancs
19qui jettent dehors un mouton noir.
Le fondateur et président du mouvement "Usvit", M.Tomio Okamura,
mérite quelques lignes. Il est né à Tokyo en 1972 d'une mère tchèque et d'un père
japonais. Dans sa jeunesse, il y a travaillé neuf ans dans divers postes manuels, entre
autres comme éboueur ou vendeur de pop-corn. Cependant il habite depuis
longtemps en République tchèque où il vivait notamment comme guide des touristes
japonais (bien nombreux à Prague, destination touristique de choix), avant de fonder
sa propre agence de voyage.
En 2012, M.Okamura est élu membre du Sénat, chambre haute du
Parlement tchèque, à titre d’« indépendant ». Une année après, suite au succès
inattendu de son « mouvement » Usvit aux élections législatives anticipées à la
chambre basse, il devient membre de la Chambre des députés du Parlement tchèque.
Mais le mouvement Usvit de M.Okamura n'est pas la seule nouvelle
formation populiste qui a réussi à entrer au Parlement lors des législatives anticipées
de 2013. Alors que la droite traditionnelle (ODS) est en proie à des scandales de
toutes sortes et son résultat électoral est un échec cinglant (seulement 7,72% des
suffrages et 8% des sièges), apparaît le nouveau mouvement "ANO, bude lip" (OUI,
ce sera mieux) d'un entrepreneur d'origine slovaque, M. Andrej Babis, né en 1954 à
Bratislava. Membre du Parti communiste tchécoslovaque sous le régime précédant,
et actuellement grand entrepreneur dans le secteur alimentaire, il n'est pas surprenant
que, dans son programme, figure en bonne place le soutien aux producteurs du pays
et le « retour à l'autosuffisance alimentaire ». A l'origine de son « mouvement », né
en 2011, on trouve une déclaration (par les média) dénonçant la corruption dans
l'administration publique. M.Babis a publié un texte appelé « Défi » qui est devenu
une sorte de manifeste de l'association « ANO » (OUI), enregistrée en mai 2012
comme « mouvement politique ». Selon ses pages Internet, il y aurait en septembre
2013 pas moins de 91 organisations locales implantées dans 14 villes régionales
tchèques.
Lors des législatives anticipées d'octobre 2013, le mouvement « ANO » a
gagné 18,45% de suffrages et 23,5% de sièges à la Chambre des députés du
Parlement tchèque, presque autant que la social-démocratie (CSSD) de M. Bohumil
Sobotka (20,45% de suffrages et 25% de sièges) qui a terminé en première place.
Fin janvier 2014, M.Babis est ainsi nommé premier vice-président du gouvernement
et ministre des Finances dans un gouvernement de coalition présidé par M.Sobotka

19 Cf. l'affiche électorale suisse de l'UDC (http://www.ausschaffungsinitiative.ch/ausschaf-grafik.jpg)
qu'on peut comparer avec l'affiche du mouvement "Usvit" tchèque:

http://www.novinky.cz/domaci/334302-okamura-okopiroval-svycarsky-predvolebni-plakat-vyhaniimigranty-jako-cerne-ovce.html. Le mouvement xénophobe tchèque "Usvit" n'est pas le seul à avoir repris
cette affiche de l'UDC suisse. La section du Land Hessen du Nationaldemokratischen Partei Deutschlands
(NPD), en Allemagne, ainsi que la Ligue du Nord, en Italie, ont réutilisé, eux aussi, cette image du
mouton noir jeté dehors (cf.
http://blog.mondediplo.net/2011-10-18-L-UDC-des-moutons-noirs-auxrangers, où on peut voir les trois affiches).

28 et dont fait également partie l'Union démocrate-chrétienne-Parti populaire
(KDUSL, 6,78% de suffrages et 7% de sièges).

3. Comparaison des deux « partis d'entrepreneurs » tchèques
3.1. Les traits généraux du « parti d'entrepreneur »
Comme le rappelle David M. Farrell, les campagnes électorales
hautement professionalisées et personnalisées, dans lesquelles le marketing politique
joue un rôle important, présentent un terrain propice pour l'entrée en scène de partis
d'entrepreneurs (cf. Farrell 2006 : 126). Hans Keman et André Krouwel soulignent,
quant à eux, la liaison de ces partis d'entrepreneurs avec les phénomènes bien
connus de « désalignement » (dealignment en anglais) et de la croissance des
attitudes « anti-politiques » (cf. Keman & Krouwel 2006 : 9-11). La tendance
générale au déclin de la confiance dans les institutions et dans les représentants
politiques, notamment dans les partis politiques, ainsi que le mécontentement envers
la politique, bien observée depuis plusieurs décennies en Europe occidentale (cf.
Dogan 2003, Dogan 2004 ou Dalton 2007), sont probablement de nos jours encore
plus marqués en République tchèque (cf. Pridham 2009).
Jonathan Hopkin et Caterina Paolucci mettent en avant dans la genèse du
"business firm party" en particulier une tradition démocratique faible ou interrompue
impliquant une continuité insuffisante ou très peu solide des partis politiques et des
systèmes partisans. Parmi les traits caractéristiques de ce nouveau type de partis, ils
énumèrent entre autres :
- une institutionalisation embryonnaire ou peu développée des partis ;
- peu de membres et une base électorale peu cohérente ;
- électeurs comme consommateurs de la politique qui ne s'identifient pas
avec un parti, ce qui rend ce parti fragile et peu résistant face aux variations de
l'opinion publique ;
- rôle extrêmement important d'un leader (entrepreneur politique), ce qui
entraîne une centralisation de la décision au sein du parti ;
- flexibilité idéologique suivant les variations de l'opinion publique (cf.
Hopkin & Paolucci 1999 : 332 ss.).

3.2. Comparaison sommaire entre « Veci verejné » et « ANO, bude lip »
Hopkin et Paolucci ont par ailleurs distingué entre un parti ayant
fonctionné comme firme (entreprise) et, de l'autre côté, une firme devenue parti. Un
exemple du premier cas leur est fourni par l’« Union de Centro Democratico » en
Espagne, un exemple du second est « Forza Italia ». Vit Hlousek ajoute fort
justement que le « Veci verejné » en République tchèque représente une troisième
possibilité, à savoir l'entrée d'une firme dans un parti politique ayant déjà existé
quelques années, du moins au niveau communal, afin de le dominer et de le
29
?20rehausser au niveau national (cf. Hlousek 2012 : 325 et 334). En revanche, le
mouvement « ANO, bude lip » est un exemple d'une firme qui est devenue parti
politique national, à la manière de « Forza Italia ».
Alors que l'entrepreneur Vit Barta n'a pas occupé - du moins avant février
2013 - le poste officiel du président du « Veci verejné », mais il agissait comme un
21leader réel de sa formation et il était ainsi également perçu par les milieux
politiques, les médias et le public (cf. Hlousek 2012 : 333-334), l'entrepreneur
Andrej Babis ne se contente pas au sein de son mouvement « ANO, bude lip » d'une
telle position d'éminence grise, mais il préside cette formation aussi bien réellement
que formellement. Le rôle décisif du leader et la centralisation extrême de la prise de
décision « managériale », pour ne pas dire autoritaire, au sein du mouvement de
M.Babis, est donc encore plus frappante.

Conclusion générale

Nous avons cité ici quelques exemples de politiciens et de partis
populistes tchèques. Le cas des républicains et de leur leader charismatique Miroslav
Sladek relève de l’extrême-droite nationaliste. Dès 1998, ce parti disparaît du
Parlement tchèque. Ce « vide » n'a été rempli qu'à la suite des législatives anticipées
de 2013 avec le « mouvement » xénophobe, populiste et nationaliste « Usvit ».
Le dirigeant social-démocrate populiste Jiri Paroubek a quitté ce parti et
son successeur Sobotka est nettement moins populiste. Le parti « Affaires
publiques » (Veci verejné) représenté pour la première fois au Parlement sous la
législature 2010-2013 a lamentablement échoué suite aux scandales financiers de ses
membres influents. Toutefois le nouveau mouvement populiste « ANO, bude lip »,
fondé en 2012 par le grand entrepreneur d'origine slovaque, M. Andrej Babis, va
pour l'instant de succès en succès et reste, depuis une année environ et sans
interruption, la formation politique tchèque la plus populaire. Il est trop tôt de savoir
combien de temps durera cette lune de miel.
Il reste en outre toujours le parti communiste tchèque et morave (KSCM)
représentant de façon stable depuis 1990 quelque 15% de mandats. Il est vrai que
même les sociaux-démocrates tchèques refusent pour l’instant de former un
gouvernement de coalition avec lui. Le populisme a pu donc acquérir en République

20 Le "Veci verejné" est né dès 2001 et jusqu'à 2009, ce parti ne fonctionne qu'au niveau communal (à
Prague, capitale du pays). En 2008, il participe sans succès aux élections sénatoriales (toujours à Prague,
dans deux circonscriptions électorales, à savoir à Prague 1 et à Prague 5). En 2009, le "Veci verejné"
prend part aux législatives nationales qui n'ont finalement pas lieu. Ce n'est donc que depuis les élections
à la Chambre des députés du Parlement tchèque, tenues en définitive seulement en 2010, que ce parti
d'entrepreneur s'implante pour la première (et la dernière) fois au niveau national.
21 M.Barta a crée une instance non publique appelée "Koncepcni rada VV" (Conseil de conception du
Veci verejné") qui se réunissait régulièrement dans son appartement et qui dirigeait en fait ce parti
d'entrepreneur. Fait significatif, le président formel du Veci verejné, M. Radek John, ancien
journalistevedette dont le visage devait attirer le public, n'en faisait même pas partie ! (cf. Hlousek 2012: 328)
30 tchèque les couleurs les plus variées, de l’extrême-droite jusqu‘à l’extrême-gauche
communiste, en passant par les formations aux contours peu claires (par exemple
« Affaires publiques » ou « ANO, bude lip »).
D’une manière générale, le populisme, tout comme son complément
logique (mais pas nécessaire) qu’est le leadership charismatique, est par nature
instable et passager. S’il se maintient parfois plus longuement, c’est qu’il se produit
alors un divorce durable entre les « élites » politiques et la société. Plus souvent
encore, et c'est dernièrement peut-être le cas aussi en République tchèque, le parti
populiste apparaît tel un météorite et, lors des législatives suivantes, disparaît du ciel
politique et laisse place à un autre parti populiste. Ceci tient au fait que les
principaux partis établis depuis longtemps, notamment l'ODS, font régulièrement
l’objet de nombreux scandales de corruption et de clientélisme et que l'électeur est
sensible aux promesses populistes d'en finir une fois pour toute.
Par ailleurs, le populisme n‘apparaît d‘ordinaire que comme un aspect ou
un élément d’un phénomène plus large ou plus complexe. Plutôt que de spéculer sur
le populisme en général, il serait donc plus judicieux d’essayer de répertorier ses
formes particulières et d’analyser ses causes spécifiques, en prenant en compte par
exemple l'aspect chronologique. Ce faisant, on pourrait résumer que :
1) le populisme néo-communiste survit plutôt bien en République tchèque
et n'est pas prêt à s'éteindre ;
2) l'extrême-droite nationaliste, absente de la politique parlementaire de
1998 à 2013, a fait sa réapparition avec le mouvement « Usvit », dirigé par un leader
populiste d'origine japonaise ;
3) les formations protestataires « anti-establishment », lancés d'ordinaire
par des entrepreneurs habiles, ont depuis quelques années le vent en poupe « grâce »
à une corruption et à un clientélisme florissants au sein des partis politiques établis
qui sont en perte de vitesse, notamment l'ODS, longtemps grand parti de droite
libérale, devenu depuis 2013 petit parti avec moins de 10% de sièges
parlementaires ;
4) c'est la population rom et sa difficile coexistence avec la majorité de la
population qui constitue la cible préférée des attaques xénophobes en République
tchèque.
Last but non least, l’élitisme « démocratique » (qui est le contraire du
populisme) risque non seulement de vider la démocratie de sa substance, mais peut
apporter aussi de l’eau au moulin des populistes. Il faut donc chercher, à la manière
d'Aristote, un « milieu » : ici entre le populisme et l'élitisme, même si, comme il le
fit sagement remarquer dans le deuxième livre de son Ethique à Nicomaque, ce point
22d’équilibre est malaisé à atteindre.


22 „... atteindre précisément le milieu est difficile“ (Aristote 2004: 128; EN II, 9, 1109a 34).
31 Bibliographie

Aristote (2004) : Ethique à Nicomaque, GF Flammarion, Paris, traduction de
Richard Bodéüs
Bachrach, P. (1967) : The Theory of Democratic Elitism. A Critique, Brown & Co.,
Boston
Badie, B. & J. Gerstlé (1979) : Sociologie politique. Lexique, PUF, Paris
Dalton, R.J. (2007) : Democratic Challenges, Democratic Choises: The Erosion of
Political Support in Advanced Industrial Democracies, Oxford University Press,
Oxford
Dictionnaire de sociologie (2001), Larousse, Paris
Dogan, M. (2003) : Méfiance et corruption : discrédit des élites politiques. Revue
internationale de politique comparée, 10, 3, 415-442.
Dogan, M. (2004) : Erosion of Confidence in Thirty European Democracies. In:
Political Mistrust and Discrediting of Politicians. Brill, Leiden, disponible en ligne :
http://www.matteidoganpersonal.com/admin/files/64/1212685873565020.PDF
Dorna, A. (1999) : Le populisme, PUF, Que sais-je, Paris
Farrell, D. M. (2006) : Political Parties in a Changing Campaign Environment. In:
Katz, R. S. & W. Crotty (eds) : Handbook of Party Politics, Sage, London, 122-133.
eFoulquié, P. (1982) : Dictionnaire de la langue philosophique, PUF, Paris, 4 éd.
Freeden, M. (1998) : Ideologies and Political Theory, Oxford University Press,
Oxford
Harmel, R. & L. Svåsand (1993) : Party leadership and party institutionalisation:
Three phases of development. West European Politics, 16, 2, 67-88.
Hermet, G. (2001) : Les populismes dans le monde, Fayard, Paris
Hloušek, V. (2012): Vci veejné: politické podnikání strany typu
firmy. Politologický asopis/Czech Journal of Political Science, XIX, 4, 322-340.
Hopkin, J. & C. Paolucci (1999) : New Parties and the Business Firm Model of
Party Organisation: Cases from Spain and Italy. European Journal of Political
Research, 35, 3, 307-339.
Ionescu, G. & E. Gellner éds. (1969) : Populism. Its Meanings and National
Characteristics, London, Weidenfeld and Nicolson, 1969
eJolivet, R. (1966) : Vocabulaire de la philosophie, Emmanuel Vitte, Lyon-Paris, 6
éd.
Keman, H. & A. Krouwel (2006) : The Rise of a New Political Class? Emerging
New Parties and the populist challenge in Western Europe, Vrije Universitet
Amsterdam, Working Paper No. 2006/02, Amsterdam, disponible en ligne:

http://dare.ubvu.vu.nl/bitstream/1871/10635/1/57531770-0684-948784B821AD93C0C6E9.pdf
Montagne, B. (2008) : La doctrine de l'analogie de l'être d'après Saint Thomas
ed'Aquin, Cerf, Paris, 2 éd.
Mudde, C. (2004) : The populist zeitgeist. Government and Opposition, 39, 4, 527–
650.
Novak, M. (2001): Les querelles tchèques à propos de la société civile: entre Vaclav
Havel et Vaclav Klaus. Transitions, Bruxelles, XLII, 2, 49-61, disponible en ligne:
http://dev.ulb.ac.be/cevipol/dossiers_fichiers/4b-novak.pdf
32
?Novak, M. (2002) : Les systèmes de partis en République tchèque, en Pologne et en
Hongrie. In : De Waele, J.-M. (éd.), Partis politiques et démocratie en Europe
centrale et orientale, Editions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 101-113
Novak, M. (2007) : Popper contre Schumpeter: une autre théorie non classique de la
démocratie. In: De Gaudusson, J. du Bois, Claret, P., Sadran, P. & B. Vincent (éds):
Mélanges en l’honneur de Slobodan Milacic. Démocratie et liberté : tension,
dialogue, confrontation, Bruylant, Bruxelles, 915-927.
Novak, M. (2008) : Les systèmes de partis en Europe du Centre-Est entre
stabilisation et désintégration : République tchèque, Pologne et Hongrie. Revue
d’études politiques et constitutionnelles est-européennes, 1, 13-39, disponible en
ligne: http://www.est-europa.univ-pau.fr/images/archives/2008-2010/2008_1.pdf.
Novak, M. (2010) : The Czech Party System and Democracy: A Quest for Stability
and Functionality, In: Lawson, K.: Political Parties and Democracy, Volume 2:
Europe, Praeger, Santa Barbara, CA, 207-227
Novak, M. (2012) : De Prague à Bratislava. In: Esposito, M.-C., Laquièze, A. & Ch.
Manigand (éds) : Populismes, l'envers de la démocratie, Vendémiaire, Paris,
173182.
Novak, M. & T. Lebeda (2004) : L’Union européenne vue de la République tchèque.
In: Dulphy, A. & Ch. Manigand (éds) : Les opinions publiques face à l‘Europe
communautaire. Public Opinion and Europe, Bruxelles, P.I.E-Peter Lang, 201-216
Pridham, G. (2009) : Democratic Consolidation in the Czech Republic: Comparative
Perspective after Twenty Years of Political Change. Politologicky casopis, Brno, 16,
4, 267-287.
Reynié, D. (2011) : L’évaporation du communisme. In: Courtois, S. (éd.) : Sortir du
communisme, changer d’époque, PUF, Paris, 659-668.
Sartori, G. (1993) : Totalitarianism, Model Mania and Learning from Error. Journal
of Theoretical Politics, January, 5, 1, 5-22.
Sartori, G. (1994) : Bien comparer, mal comparer. Revue internationale de politique
comparée, 1, 1, avril, 19-36.
Schumpeter, J.A. (1965) : Capitalisme, socialisme et démocratie, Petite
Bibliothèque Payot, Paris, disponible en ligne :
http://classiques.uqac.ca/classiques/Schumpeter_joseph/capitalisme_socialisme_dem
o/capitalisme_tdm.html.
Taguieff, P.-A. (2012) : Le nouveau national-populisme, CNRS éditions, Paris
Worsley, P. (1969): The concept of populism. In: Ghita Ionescu, G. & E. Gellner
(éds), Populism. Its Meanings and National Characteristics, Weidenfeld &
Nicolson, London, 212-250.
Pages internet:
http://www.ausschaffungsinitiative.ch/ausschaf-grafik.jpg
http://blog.mondediplo.net/2011-10-18-L-UDC-des-moutons-noirs-aux-rangers
http://www.anobudelip.cz/cs/
http://www.hnutiusvit.cz/program-hnuti

http://www.novinky.cz/domaci/334302-okamura-okopiroval-svycarsky-predvolebniplakat-vyhani-imigranty-jako-cerne-ovce.html
http://www.veciverejne.cz/politicky-program.html

33 Sorina Soare
Université de Florence



QU’EN EST-IL DU PASSÉ ?
RUPTURES ET CONTINUITÉS CHEZ LES POPULISTES ROUMAINS



Quelques considérations introductives

Dans le contexte des macro-transformations qui ont accompagné le
passage des régimes non-démocratiques à la démocratie après 1989, la portée du
changement est devenue une question centrale pour la science politique. L’anatomie
des changements (altérant in toto ou partiellement l’organisation des anciens
régimes communistes, privilégiant des transitions violentes ou consensuelles,
conditionnant les évolutions politiques) est encore de nos jours un objet de
controverse épistémologique (Huntington 1991, Kitschelt et al. 1999, De Waele
1999, Grzymala-Busse 2004, Stan 2013). Si l’impossibilité d’une tabula rasa fait
converger les opinions des spécialistes (Grilli di Cortona 2011 : 11), tracer la
frontière entre innovation et continuation s’avère être une tâche complexe, avec
multiples choix intermédiaires qui renvoient à des bricolages entre formules basées
sur la nouveauté et des greffes dont les racines puisent leur origines (mais aussi le
contenu et l’intensité) dans un passé plus ou moins lointain. Dans ce contexte, nous
considérons que dans le processus de changement d’un régime, appréhendé en tant
que perturbation profonde de l’organisation des rapports de pouvoir, des institutions,
des croyances, des comportements, des ressources, des carrières des individus, le
passé devient une source de récupération/continuation institutionnelle,
organisationnelle, identitaire, etc. Cela nous amène à la difficulté d’une délimitation
conceptuelle de ce qu’est un héritage en science politique. Une définition intuitive
nous permet de cerner un regroupement hétérogène d’institutions, acteurs, normes,
pratiques, valeurs, comportements, relations ou pensées transmis volontairement ou
involontairement à travers une succession politique plus ou moins radicale, plus ou
moins assumée (Cesarini et Hite 2004 : 4). Plusieurs défis émergent : quelle est le
point d’origine précis dans le passé de ces héritages ; sont-ils les héritages
hermétiquement isolables dans le temps ou parfois sont-ils récupérés et réaménagés
par des acteurs/régimes très différents entre eux ; quel type de continuation peut-on
identifier, avons-nous à faire à des survies involontaires du passé ou à des répliques
voulues de celui-ci (Wittenberg 2012: 3) ? Nous observons ainsi que la localisation
temporelle est une question particulièrement délicate, étant fortement conditionnée
par la durée des régimes auxquels l’on se réfère considérant que plus l’on s’éloigne
du passé de référence, plus difficile s’avère être l’identification des lignages directes.
35