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L'Europe au miroir de la Turquie

De
156 pages
La perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est devenue, au cours des dernières années un enjeu majeur de l'intégration européenne. Elle interroge la nature du projet européen, son identité, ses frontières géographiques, ses dimensions politiques et culturelles.
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politique européenne
L’Europe au miroir de la Turquie
Sous la direction de Nicolas Monceau

n° 29, automne 2009
Revue publiée avec le concours du laboratoire PACTE Grenoble et de la Fondation nationale des sciences politiques

Politique européenne Centre européen de Sciences Po 224 boulevard Saint-Germain F-75007 Paris Tél. : (+ 33 1) 58 71 71 12 Fax : (+ 33 1) 58 71 71 11 politique.européenne@sciences-po.fr http://www.portedeurope.org/pole/index.htm

L’Harmattan

DIRECTRICE DE LA REVUE : Céline Belot, PACTE, IEP de Grenoble COMITÉ DE RÉDACTION : Céline Belot, PACTE, IEP de Grenoble Didier Chabanet, Triangle, ENS de Lyon Dorota Dakowska, IEP de Strasbourg, GSPE-PRISME Patrick Hassenteufel, Université de Versailles-St Quentin en Yvelines (responsable rubrique « Chantiers de recherche ») Antoine Mégie, Université de Versailles-St Quentin en Yvelines Frédéric Mérand, Université de Montréal Olivier Rozenberg, Centre d'études européennes, Sciences Po Sabine Saurugger, IEP de Grenoble, PACTE Yves Surel, Université Paris II Julien Weisbein, IEP de Toulouse, LaSSP (responsable rubrique « Lectures critiques ») Cornelia Woll, CERI, Sciences Po CONSEIL SCIENTIFIQUE : Pierre Allan, Université de Genève Richard Balme, Sciences Po, Université de Pékin Stefano Bartolini, Centre Robert Schuman, Florence Simon Bulmer, University of Sheffield Renaud Dehousse, Centre d'études européennes, Sciences Po Guillaume Devin, Sciences Po Reinhard Heinisch, University of Pittsburgh Bastien Irondelle, CERI, Sciences Po Markus Jachtenfuchs, Hertie School of Governance, Berlin Jean Leca, Sciences Po Patrick Le Galès, Centre d'études européennes, CNRS Christian Lequesne, CERI, Sciences Po Paul Magnette, Université Libre de Bruxelles Anand Menon, University of Birmingham Yves Mény, Institut universitaire européen, Florence Pierre Muller, Centre d'études européennes, Sciences Po. Claudio N. Radaelli, University of Exeter Andy Smith, SPIRIT, IEP de Bordeaux Ezra Suleiman, Princeton University

SOMMAIRE L'EUROPE AU MIROIR DE LA TURQUIE
Nicolas Monceau L'Europe au miroir de la Turquie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean Marcou Les deux Europe et Bruxelles à l’épreuve de la candidature de la Turquie à l’Union européenne : opinions et stratégies . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Senem Aydın Düzgit Constructing Europe through Turkey: French perceptions on Turkey’s accession to the European Union . . . . . . . . . . . Fabien Terpan La Turquie et la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union européenne . . . . . . . . . Gilles Bertrand Le fiasco chypriote, mauvais signe pour élargissement de l’Union européenne à la Turquie et aux États ouest-balkaniques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CHANTIERS DE RECHERCHE Francisco Roa Bastos Entre autonomisation et légitimation : la structuration de la vie politique communautaire au prisme des « partis politiques au niveau européen » . . . . . . . . . . . . . . . . . Mathieu Petithomme Les effets de l’intégration européenne sur les partis politiques nationaux : une perspective comparée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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LECTURES CRITIQUES Olivier Rozenberg François Foret, Légitimer l'Europe. Pouvoir et symbolique à l'ère de la gouvernance, Paris, Presses de Sciences Po, 2008, 290 p. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Julien Navarro David Hanley, Beyond the Nation State: Parties in the Era of European Integration, Londres, Palgrave MacMillan, 2008, 236 p. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . AUTEURS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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Nicolas MONCEAU

L’EUROPE AU MIROIR DE LA TURQUIE
La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est devenue, au cours des dernières années, un enjeu majeur de l’intégration européenne. Elle interroge la nature du projet européen, son identité, ses frontières géographiques, ses dimensions politiques et culturelles. Observer la trajectoire singulière de la Turquie comme pays candidat à l’adhésion à l’UE permet ainsi de mieux comprendre l’évolution du projet européen et ses différentes conceptions, la nature des relations entre ses États-membres et les modes de fonctionnement communautaire, l’orientation des débats internes européens et le poids des enjeux pour l’avenir de l’Europe. Cet article dresse un état des lieux de la littérature académique, en anglais et en français, sur la Turquie et l’Union européenne. Il présente ensuite en quoi la candidature de la Turquie, dans ses multiples dimensions, en fait un révélateur des enjeux européens (déficit démocratique européen, identité et valeurs de l’Europe, frontières de l’UE). Europe in the Mirror of Turkey The prospect of Turkey's accession to the European Union has become in recent years a major challenge for European integration. It questions the nature of the European project, the identity of Europe, its geographical borders, its political and cultural dimensions. Observing the specific trajectory of Turkey as a candidate country thus enables to better understand current evolutions: the changes in the European project and its various conceptions, the relationship between Member States and European governance, the orientation of internal debates in Europe and what is at stakes for the future of Europe. This article provides an overview of academic literature, in English and French, dealing with Turkey and the EU. It then presents how Turkey's EU candidacy, in its multiple dimensions, “reveals” current and future European issues (European democratic deficit, identity and values of Europe, EU's borders).

La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est devenue, au cours des dernières années, un enjeu majeur de l’intégration européenne. Elle interroge la nature du projet européen, son identité, ses
politique européenne, n° 29, automne 2009, p. 7-24.

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frontières géographiques, ses dimensions politiques et culturelles. Ces différentes questions ont entraîné des clivages partisans et soulevé des débats publics souvent passionnés dans les États-membres, qui conduisent à s’interroger sur la singularité de la candidature turque par rapport aux autres élargissements. Ce dossier1 relève du constat suivant : les travaux universitaires consacrés aux relations turco-européennes sont centrés dans une large majorité sur la Turquie. Ils évaluent pour la plupart les effets du processus d’européanisation sur le pays candidat en dressant un bilan des réformes politiques et économiques mises en œuvre en Turquie afin de se conformer aux exigences communautaires. En revanche, les approches développant une perspective inverse sont beaucoup plus rares. L’impact de la candidature turque sur l’UE n’a produit jusqu’à présent aucune recherche d’ensemble dans le cadre d’un dossier thématique. Or la « question turque » (Montbrial, 2004) apparaît à bien des égards comme un miroir de l’Europe, de ses questionnements internes et des enjeux auxquels elle sera confrontée dans l’avenir. Observer la trajectoire singulière de la Turquie comme pays candidat à l’adhésion à l’UE permet de mieux comprendre l’évolution du projet européen et ses différentes conceptions, la nature des relations entre ses États-membres et les modes de fonctionnement communautaire, l’orientation des débats internes européens et le poids des enjeux pour l’avenir de l’Europe. En centrant la réflexion sur l’impact en Europe de la candidature turque, le renversement de perspective est source d’enseignements sur l’UE. Aussi l’orientation de ce dossier vise à mesurer l’« effet » Turquie sur l’Union européenne à travers les enjeux spécifiques posés par cet élargissement. Quatre dimensions du « miroir » turc de l’Europe seront ici privilégiées : les stratégies politiques des États-membres, l’identité de l’Europe, la défense et sécurité européennes et les perspectives d’élargissements futurs appréhendés à travers l’exemple chypriote et le rôle de la

1 Ce dossier a pour origine une journée d'étude de la Section d'études européennes de l'Association française de science politique (AFSP) organisée en partenariat avec Nicolas Monceau (Groupe d'études sur la Turquie et l'Europe, laboratoire PACTE UMR 5194, Institut d’études politiques de Grenoble). Cette journée, intitulée « L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : enjeux et perspectives », s'est tenue à l'Institut d’études politiques de Paris le 9 février 2007. Nous remercions les institutions suivantes – l'AFSP, le laboratoire PACTE et l'IEP de Grenoble – dont le soutien financier a rendu possible cette journée.

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Turquie. Sur le plan théorique et épistémologique, l’ambition de ce dossier est aussi de confronter les courants d’analyse théoriques et les apports empiriques à la question de l’élargissement de l’UE à la Turquie et à son impact au niveau européen. Il s’agira de déterminer si les outils de la science politique développés pour analyser les processus d’européanisation et d’intégration européenne, ainsi que les modèles d’analyse des attitudes à l’égard de l’Europe, demeurent pertinents lorsqu’on les applique à un pays candidat présentant une trajectoire historique et un terrain sociologique très spécifiques. Un état des lieux de la littérature académique sur la Turquie et l’Europe L’examen de la littérature académique, en langues anglaise et française, consacrée aux relations entre la Turquie et l’Europe conduit à deux constats : une nette domination en termes de volume des travaux anglo-saxons par rapport à ceux en langue française ; une augmentation significative du nombre des publications relatives à la Turquie et à l’Europe depuis la fin des années 1990, corrélative à l’approfondissement du processus d’intégration européenne de la Turquie. Ce déséquilibre sur le plan quantitatif peut s’expliquer par de multiples facteurs, parmi lesquels des traditions académiques différentes et un intérêt plus soutenu au sein du monde académique anglosaxon, en particulier nordaméricain, pour la Turquie pour des raisons historiques et géopolitiques. Cet intérêt se traduit par l’offre d’« études turques » au sein des départements d’études proche-orientales de nombreuses universités américaines, l’activité d’instituts consacrés aux études turques et de chaires sur la Turquie contemporaine, qui s’accompagnent de publications et de périodiques spécialisées2. Jusqu’aux années récentes, la littérature académique consacrée aux relations turco-européennes privilégiait pour l’essentiel trois grandes
2 Ainsi les Turkish Studies sont représentées dans vingt universités aux États-Unis, dont

Harvard University, Princeton University ou encore Georgetown University. Il existe aussi un « Institute of Turkish Studies » à Washington, entièrement dédié aux recherches sur la Turquie. Au Royaume-Uni, une « Chair in Contemporary Turkish Studies » a été fondée en 2005 au sein de l'European Institute de la London School of Economics and Political Science. Turkish Studies et New Perspectives on Turkey figurent parmi les revues anglophones spécialisées sur les études turques.

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approches – relations internationales avec une dominante historique, économiques de même que politiques et institutionnelles – souvent traitées de front dans les mêmes publications collectives3. Les travaux s’inscrivant dans la première tendance ont dressé généralement sous une forme chronologique l’évolution des relations turco-européennes depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, certains remontant au-delà à la période de l’Empire ottoman (Inalcık, 2006), jusqu’à l’ouverture en 2005 des négociations officielles d’adhésion avec l’UE. Cette démarche les a conduit à identifier les difficultés rencontrées (comme le gel des relations après le coup d’État militaire de 1980) et les avancées obtenues (à l’instar du sommet européen d’Helsinki en 1999, qui reconnaît à la Turquie le statut de pays candidat) dans le rapprochement entre la Turquie et l’Europe. Les approches économiques se sont concentrées avant tout sur les principaux indicateurs économiques et sociaux de la Turquie, leur évolution sous l’effet du rapprochement avec l’Europe, ainsi que sur les grandes étapes du processus d’intégration économique de la Turquie au sein de l’Europe communautaire (marquées notamment par l’accord d’association entre la Turquie et la Communauté économique européenne en 1963 et l’accord d’union douanière en vigueur depuis 1996). Enfin, de nombreuses publications ont exploré les effets des dynamiques politiques et institutionnelles sur le processus d’intégration européenne de la Turquie. Les attentes de l’UE vis-à-vis de l’application des critères de Copenhague, en particulier politiques, sont évaluées à travers la prise en compte des progrès réalisés par la Turquie comme pays candidat. L’impact du processus européen sur le plan national est traité dans cette perspective à travers l’établissement d’un bilan des réformes politiques et économiques mises en œuvre en Turquie depuis la fin des années 1990, un mouvement qualifié de « révolution silencieuse » par certains observateurs (Rumford, 2001 ; Kubicek, 2005 ; Müftüler-Baç, 2005)4.
3 Sans démêler ces trois approches, on mentionnera les publications suivantes : Akagül et Vaner (2005, 2005b) ; Billion (2006) ; Burdy et Marcou (2008) ; Chabal et Raulin (2002) ; Dopffer (2008) ; Elmas (1998) ; Insel (1999) ; Kazancigil (2004) ; Roy (2004) ; Turunç (2001) ; Monceau (2006) ; Çarkog lu et Rubin (2003) ; Arikan (2006); ˘ ˘ ˘ Arvanitopoulos (2009); Ugur (1999) ; Ugur et Canefe (2004) ; Zucconi (2003, 2005). 4 En particulier concernant la démocratisation et l'évolution de la situation des droits de l'homme en Turquie, comme le respect des minorités, ainsi que la résolution des questions kurde et chypriote.

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L’européanisation de la Turquie en tant que processus est aussi abordée à travers l’étude de ses effets sur les partis politiques nationaux (Avcı, 2004), les groupes d’intérêt (Atan, 2008) ou encore la société civile (Diez, Agnantopoulos et Kaliber, 2005). Certains de ses travaux permettent de mieux saisir le point de vue turc dans ses multiples dimensions (Yérasimos, 2003, 2005), notamment les aspirations des élites et de l’opinion publique turques, à travers une prise en compte des positionnements partisans et des débats publics internes au pays candidat. Enfin, plusieurs travaux proposent des réflexions comparatives entre la candidature de la Turquie et les élargissements récents de l’UE, en particulier aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) en 2004 et à la Bulgarie et à la Roumanie en 2007 (Togan et Balasubramanyam, 2001 ; Vérez, 2005). Au cours des dernières années, cette triple perspective de recherche s’est enrichie par des approches nouvelles et un élargissement des objets visant à approfondir et à diversifier l’étude des différentes dimensions des relations turco-européennes. L’élargissement des centres d’intérêt ainsi observé peut s’expliquer dans une certaine mesure par la dynamique du processus d’intégration européenne qui a produit ses effets dans le champ universitaire en modifiant la perception de la Turquie comme objet d’étude. Souvent confinés aux problématiques des « aires culturelles » ou des « pays en voie de développement », en particulier en France, les travaux sur la Turquie ont désormais acquis une légitimité nouvelle dans le domaine des études européennes, s’élargissant de fait à un champ de questionnements et d’investigations beaucoup plus vaste. La multiplication des articles consacrés à la Turquie dans les revues anglo-saxonnes spécialisées sur l’Europe (European Union Politics, Journal of Common Market Studies, Journal of European Integration ou encore Journal of European Public Policy), dans les dernières années, en représente un indicateur significatif. Les programmes de recherche consacrés à divers aspects des relations turco-européennes se sont multipliés depuis une dizaine d’années sous l’impulsion de cette nouvelle actualité. De même, la relance de la dynamique du processus d’intégration européenne depuis le sommet d’Helsinki a contribué à développer en Turquie un nouveau champ d’investigation sur les études européennes, en particulier au sein de la science politique turque, concernant les relations entre la Turquie et l’UE. Cet intérêt nouveau s’est traduit par la création de centres d’études européennes au sein des universités turques

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(comme par exemple ceux des universités Bilgi, Bog aziçi ou Galatasaray ˘ à Istanbul), la mise en place de cursus d’enseignement sur l’Europe ainsi que la multiplication des publications et des thèses sur les problématiques liées à l’intégration européenne (Müftüler-Baç, 2003b). Enfin, les évolutions récentes des politiques communautaires dans le domaine de l’éducation nationale et de la recherche ont favorisé le développement de la mobilité géographique des étudiants turcs et européens, suite à l’élargissement des programmes européens de coopération pédagogique (Socrates-Erasmus) à la Turquie depuis l’année universitaire 2004-2005. Ces échanges croisés contribuent aussi à favoriser l’éclosion de nouvelles vocations parmi les jeunes générations. Parmi les nouveaux objets de recherche consacrés à la problématique « Turquie-Europe » dont l’étude s’est développée dans les dernières années, quatre thèmes principaux peuvent être identifiés. Le lobbying pro-européen de la Turquie a suscité une première série de travaux. Ceux-ci se focalisent pour l’essentiel sur l’action menée à Bruxelles par les groupes de pression économiques, en particulier l’Association des industriels et hommes d’affaires turcs (Türk sanayicileri ve is adamları ¸ ˘ derneg i, ou TÜSIAD) considérée comme l’une des organisations patronales les plus influentes de Turquie (Visier et Polo, 2007 ; Serdarog lu, ˘ 2007 ; Atan, 2008). Plusieurs travaux récents sont également venus enrichir l’état des connaissances sur les phénomènes migratoires vers l’Europe en provenance de Turquie (Erzan et Kirisçi, 2008) et leur impact sur l’évolution ¸ s des débats concernant la citoyenneté et le multiculturalisme en Europe, dans le sillage des recherches pionnières de Riva Kastoryano (1986, 1997), puis d’Isabelle Rigoni et de Valérie Amiraux (2001). En s’appuyant sur la notion d'« Euro-Turcs », certains travaux empiriques analysent l’évolution de la sociologie des communautés turques en Europe ainsi que leurs positionnements face à l’enjeu européen dans des pays marqués par une forte présence immigrée turque comme l’Allemagne et la France (Kaya et Kentel, 2005), la Belgique (Ibid., 2007) ou encore les Pays-Bas (Küçükcan et Güngör, 2006). Dans un autre domaine, une série de travaux récents abordent l’état des opinions publiques face à l’adhésion de la Turquie à l’UE, qui est désormais souvent invoqué comme un enjeu dans les discours politiques et les débats publics en Europe. En s’appuyant sur les données des grandes enquêtes internationales, comme les Eurobaromètres, plusieurs travaux traitent des logiques du soutien ou du rejet de l’adhésion de la

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Turquie à l’UE chez les Européens (Ruiz-Jiménez et Torreblanca, 2007 ; Cautrès et Monceau, 2010), en privilégiant notamment les approches en termes de « hard factors » et de « soft factors » (McLaren, 2007 ; Vreese, Boomgaarden et Semetko, 2008). Moins connus en Europe, l’état de l’opinion publique en Turquie et son évolution face à l’enjeu européen sont plus particulièrement étudiés à partir du début des années 2000 ˘ (Monceau, 2003, 2007 ; Çarkog lu, 2004 ; Aybar, Mergen, Perotti et Reid, 2007). La montée de l’euroscepticisme en Turquie, phénomène récent qui s’approfondit depuis 2004, suscite aussi un intérêt nouveau tant dans sa dimension politique (Günes-Ayata, 2003) que populaire ¸ (Yılmaz, 2005 ; Cautrès et Monceau, 2008). De même, les attitudes et opinions des élites en Turquie face à l’enjeu européen font désormais l’objet de plusieurs études empiriques (McLaren, 2000 ; McLaren et Müftüler-Baç, 2003 ; Monceau, 2007). Depuis le sommet européen d’Helsinki en 1999, qui reconnaît le statut de pays candidat à la Turquie, suivi de l’ouverture en 2005 des négociations officielles d’adhésion avec l’UE, la perspective plus concrète de l’entrée de la Turquie dans l’UE a occupé une place importante dans de nombreux discours politiques et provoqué des débats publics, souvent passionnés voire polémiques, au sein des États-membres de l’UE. Ce domaine d’investigation, encore récent et évoluant sans cesse, a été abordé dans plusieurs travaux à dimension comparative en Europe (Wimmel, 2006 ; Negrine, Kejanlioglu, Aissaoui et Papathanassopoulos, 2008). Le débat politique en France, qui est régulièrement réactivé sur la question turque après avoir connu d’intenses développements dans le sillage des déclarations de Valéry Giscard d’Estaing en 2002 puis des élections européennes de 2004, a fait l’objet d’une attention plus particulière (Demesmay et Fougier, 2005 ; Le Gloannec, 2006, 2007, 2008 ; Schmid, 2007 ; Aydın Düzgit, 2008 ; Lequesne, 2008 ; Tekin, 2008 ; Monceau, 2009)5. Enfin, quelques brèves incursions ont tenté d’évaluer l’impact de l’adhésion de la Turquie sur l’évolution de l’Europe, à partir du poids démographique du pays candidat et de son influence sur le système des votes au sein des institutions européennes (Allemand, 2006) ou encore en
5 Aux côtés de cette recension de la littérature académique, on mentionnera également des livres politiques, qui présentent les prises de position de différents responsables politiques favorables ou opposés à l'adhésion de la Turquie à l'UE, comme Michel Rocard (2008) et Philippe de Villiers (2004).

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tâchant de relativiser la force de l’influence turque dans l’Europe de demain, qualifiée de mythe par les auteurs (Pahre et Uçaray-Mangitli, 2009). Un regard inversé : la Turquie, révélateur des enjeux européens La perspective de l’adhésion de la Turquie à l’UE renvoie aux conceptions et aux représentations de l’Europe. Elle a provoqué des débats publics en Europe autour d’enjeux centraux pour l’avenir de la construction européenne. On peut en identifier trois principaux : la question du déficit démocratique européen mis en lumière par le clivage croissant élites-citoyens sur la construction européenne ; l’identité et les valeurs de l’Europe ; les frontières de l’UE. Au cours des dernières années, la question de l’élargissement de l’UE, et plus particulièrement l’émergence de la question turque dans l’actualité européenne a, en effet, apporté une nouvelle dimension aux débats autour du déficit démocratique de l’UE. En suscitant une forte opposition entre élites et citoyens, le processus d’intégration européenne de la Turquie éclaire sous un nouvel angle les enjeux posés par le clivage entre légitimités démocratiques par les outputs et par les inputs (Scharpf, 2000). L’examen du déroulement des négociations d’adhésion de la Turquie avec l’UE, qui ont été ouvertes en octobre 2005, permet d’éclairer les modes de fonctionnement de la « gouvernance européenne », entre stratégies des États nationaux, rôle des institutions européennes et poids des opinions publiques. À travers le positionnement des États-membres sur la candidature turque, se profilent en effet des conceptions opposées, sinon antagonistes, du projet européen. Deux exemples en attestent. Cette grille de lecture permet d’interpréter le soutien apporté à la Turquie par le Royaume-Uni et certains pays de l’Europe du sud, comme l’Espagne et l’Italie, ou encore le refus de l’adhésion turque par d’autres États-membres, comme le noyau franco-allemand, au profit d’une redéfinition des relations sous la forme d’un « partenariat privilégié ». La contribution de Jean Marcou analyse la division des Étatsmembres face à l’enjeu turc dans cette perspective. En observant les variations des positionnements nationaux à l’égard de la candidature turque, il montre comment ces attitudes ne sont pas toujours le reflet d’une stratégie européenne des États mais qu’elles sont souvent fortement dépendantes de contingences nationales, notamment dans les États hostiles à la candidature turque. Toutefois, l’appréciation différente de

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cette candidature est également susceptible de générer une crise entre certains États et les institutions européennes, voire entre ces institutions elles-mêmes. L’évolution de la position de la diplomatie française à l’égard de la candidature turque, depuis les élections présidentielle et législative de 2007, éclaire également cette articulation entre les deux niveaux national et supranational. En remettant en cause les négociations d’adhésion avec l’UE menées par les institutions européennes, la position du président de la République française, si elle se maintient, va-t-elle influer durablement sur les relations avec les États-membres, entre redéfinition des équilibres et perspectives de crises bilatérales, comme l’a montré la réaction au printemps 2007 du premier ministre portugais pour qui l’Europe doit se montrer « loyale » envers la Turquie ? La seconde dimension du « miroir » de la Turquie sur l’Europe porte sur l’identité de l’Europe. En effet, la candidature turque a relancé en Europe la réflexion sur l’identité européenne dans sa dimension culturelle et religieuse. Le débat sur la constitutionnalisation de l’héritage chrétien de l’Europe (Schlesinger et Foret, 2006 ; Foret, 2007) ainsi que l’existence d’un islam européen, produit de phénomènes migratoires de populations originaires notamment de Turquie (Kastoryano, 2005), posent la question de la diversité culturelle en Europe et de son soutien face à la diffusion de modèles standardisés. Dans un contexte international marqué par l’après-11 septembre 2001 et la stigmatisation croissante de l’islam au sein des opinions publiques occidentales, l’un des enjeux centraux du débat public sur l’identité de l’Europe porte ainsi sur la question de la compatibilité de l’islam avec la culture et les valeurs européennes. Cette question est aussi alimentée en Europe par la présence, en Turquie, d’un gouvernement dirigé depuis 2002 par le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, ou AKP), issu de la mouvance islamique et souvent qualifié par les médias européens de « démocrate musulman ». Parallèlement, la question de l’identité européenne est abordée dans le débat public en Turquie. L’UE y est en effet considérée de façon croissante comme un « club chrétien » par les élites politiques et par la population turque. Les questions culturelles et religieuses occupent ainsi une place croissante dans les perceptions réciproques en Europe et en Turquie. En analysant les débats parlementaires français ainsi que des entretiens réalisés avec des responsables politiques en France sur la perspective d’adhésion de la Turquie à l’UE, la contribution de Senem Aydın Düzgit montre comment les