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L'Europe entre utopie et realpolitik

De
454 pages
Cet ouvrage redéfinit les catégories premières et les postulats originels, autres aujourd'hui de ceux qui fondèrent et inspirèrent les pères fondateurs de la construction européenne, au plan philosophique, géopolitique et stratégique. L'ouvrage traite du retour à la realpolitik, de l'identification des grands enjeux de demain, favorisant l'ouverture d'un débat sur le rôle de l'Europe dans le monde.
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L'EuROPE

ENTRE UTOPIE

ET REALPOLITIK

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009. Héliane de VALlCOURT de SERANVILLERS, La preuve par l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009. Ivan FRIAS et Jean-Luc POULlQUEN, Soigner et penser au Brésil. Ces chemins de la culture qui passent par la France, 2009. Aliaa SARA YA, Des engagés pour la cause des droits de l'homme en Egypte, 2009. N. ANDERSSON et D. LA GO T, La Justice internationale aujourd'hui, 2009. Nicolas PRESSICAUD, Le vélo à la reconquête des villes. Bréviaire de vélorution tranquille, 2009. Jean TOURNON (dir.), La République antiparticipative, 2009. Laurent VERCOUSTRE, Faut-il supprimer les hôpitaux? L'hôpital aufeu de Michel Foucault, 2009. Anne-Marie GANS-GUINOUNE, Et si c'était à refaire... ? Des françaises immigrées aux Pays-Bas racontent, 2009. Florence SAMSON, Tabous et interdits, gangrènes de notre société,2009. Jean-Philippe TESTEFORT, etre@eleve.com. Envisager une transmission durable, 2009. Madonna DESBAZEILLE, Ouverture pour le XXle siècle, 2009. Jean-Pierre COMBE, Lellres sur le communisme. Un intellectuel communiste témoigne et réagit, 2009.

Irnerio SEMINATORE

L'EuROPE

ENTRE

UTOPIE

ET REALPOLITIK

Préface de Graham Watson

L'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harma ttan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06928-2

EAN : 9782296069282

PRÉFACE
L'Europe entre Utopie et Realpolitik invite ses lecteurs à voyager à travers les débats et les problèmes majeurs qui ont conduit au processus d'unification et d'intégration européenne, qui les ont façonnées et parfois contrastées. L'Union européenne est une expérience unique en terme de gouvernance supranationale. Aucun autre moment dans l'histoire n'a vu autant d'Étatsnations aller si loin en mettant en commun leur souveraineté. Contre les vœux de certains et les prédictions de beaucoup, l'UE a évolué en un corps législatif, doué d'un système judiciaire indépendant et d'une monnaie unique. Dans ce processus, elle a réintégré avec succès les anciens pays communistes, en les ramenant au sein de la famille européenne. En dépit de difficultés tout au long du parcours, le chemin menant à l'intégration européenne est toujours un chantier ouvert, avec des développements en cours dans la politique énergétique, de prévention des changements climatiques et des initiatives communes en matière de sécurité et de défense. Il y a peu de doutes que l'intégration européenne va continuer. Cependant, pour comprendre ce qui fait avancer l'Europe, nous avons besoin d'une appréciation correcte de son histoire, de ses peuples et de sa place dans le monde. Nous avons également besoin d'évaluer cela à travers le double prisme, des luttes occasionnelles entre moralité et sens pratique, utopie et realpolitik. Ce texte est instructif, pénétrant et accessible. C'est une pierre angulaire pour l'apprentissage et le débat, et une contribution, qui est la bienvenue, dans la littérature sur les politiques et l'histoire européennes.

Graham Watson Président de la Commission « Alliance des Démocrates et des Libéraux» européen

(ALDE) du Parlement

Bruxelles,

le 5 mars 2009

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LES POSTULATS DU RÉALISME ET LEUR ABANDON
La tradition de pensée du réalisme comme doctrine de la raison de l'État, conception de la puissance internationale et interprétation calculée et rationnelle des intérêts nationaux, embrasse le cours tout entier de l'histoire de l'Europe et fait corps unique avec le concept moderne de souveraineté, comme soumission absolue à une autorité indivisible, inconditionnelle et umque. L'abandon des postulats du réalisme, de la part du monde académique continental depuis 1945, l'anarchie du système et la permanence des conflits, ont été la conséquence directe de la tragédie européenne et de deux conflits mondiaux inexpiables. Cet oubli marque l'émergence d'une conjoncture d'idéalisation des relations internationales qui représente la remise en question de la souveraineté comme fondement originaire de l'ordre international et de la société étatique, et de ce fait, l'antihistoire de l'Europe, la négation de la realpolitik. C'est dans les profondeurs de l'abîme européen et au cœur de son drame que furent ensevelies les intuitions de Machiavel, les réflexions de Richelieu et les fictions mythologiques de Hobbes. Périrent avec elles les subtiles distinctions de l'âge politique contemporain et les conceptualisations élevées des cultures, italienne du XVIe, française et allemande des XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Conceptions développées par nombre de philosophes, historiens et juristes, parmi lesquels les pères du monde moderne et de la société des États, Hegel, Ranke, Treitsche, Meinecke, Weber et Schmitt.

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1. INTRODUCTION
1.1
LES POSTULATS DU RÉALISME

Canlmal de Richeheu

1.1.1Les postulats du réalisme et leur abandon
La tradition de pensée du réalisme, comme doctrine de la raison de l'État, conception de la puissance internationale et interprétation calculée et rationnelle des intérêts nationaux, embrasse le cours tout entier de l'histoire de l'Europe et fait corps unique avec le concept moderne de souveraineté, comme soumission absolue à une autOlité indivisible, inconditionnelle et

unique. L'abandon des postulats du réalisme. l'anarchie du système et la permanence des conflits de la part du monde académique continental depuis 1945 ont été la conséquence directe de la tragédie européenne et de deux cont1its mondiaux inexpiables. Cet oubli marque l'émergence d'une conjoncture d'idéalisation des relations internationales qlÙ représente la remise en question de la souveraineté comme fondement originaire de l'ordre international et de la société étatique, et de ce fait, l'antihistoire de l'Europe, la négation realpolitik. C'est dans les profondeurs de l'abîme européen et au cœur de son drame que furent ensevelies les intuitions de Machiavel, les réflexions de Richelieu et les fictions mythologiques de Hobbes. Pélirent avec eUes les subtiles distinctions de r âge politique contemporain et les conceptualisations élevées des cultures italienne du xvr, ti-ançaise et allemande des XVIII", 7

XIXe et XXe siècles. Conceptions développées par nombre de philosophes, historiens et juristes, parmi lesquels les pères du monde moderne et de la société des États, Hegel, Ranke, Treitsche, Meinecke, Weber et Schmitt. Nous ajouterons dans le même sillage les noms de Carr et d'Aron et, au-delà de l' Atlantique, ceux de Niebuhr, Morgenthau, Kennan, Kissinger, Kaplan, Waltz et bien d'autres. À l'opposé du réalisme politique, la tradition idéaliste, tirant ses racines et ses sources de l'impératif éthique, parcourt le fil souterrain qui va de Kant à Habermas et de Hamilton à Haas et à Deutsch, puis à Robbins, Spinelli, Monnet, jusqu'aux penseurs constructivistes et déshistoricisants de la postmodernité. Ainsi, si l'histoire de l'Europe s'identifie étroitement à l'histoire du concept de souveraineté, de système légal national, de realpolitik et de doctrine d'État-puissance (Staatsmachtgedanke), la conception de l'Europe comme soft power, apparaîtra, en son pur concept, comme une antihistoire de l'Europe séculaire, sans épopée et sans mythes, sans téléologie ni transcendance, une histoire dédramatisée, dépolitisée, éthique ment indifférente et techniquement bureaucratique, au visage moral d'une « démocratie désarmée ». L'histoire de l'Europe moderne naît, dès les premiers siècles de l'âge moderne, à travers la compétition violente, la concentration progressive du pouvoir et de la force, soustraits aux privilèges des autorités féodales et des corps intermédiaires, noblesse, seigneuries et villes libres. Elle se réalise dans les formes de la monarchie absolue sur le continent ou de l'équilibre de pouvoir entre roi et parlement en Grande-Bretagne. Cette histoire de la monopolisation du pouvoir et de la violence physique constitue l'attribut et la substance mêmes de la souveraineté, comme qualification de l'autorité suprême et légitime, ayant permis à l'État d'imposer les règles indispensables d'une cohabitation pacifiée aux citoyens et la soumission à la loi des controverses privées à l'intérieur d'une société apaisée. Grâce au processus de monopolisation de la force de la part de l'État et à l'exercice d'un pouvoir de coercition irrésistible de la part de son autorité suprême, il fut possible de créer, puis d'imposer, un ordonnancement juridique et un système efficace de normes universellement valables. Ce fut par le monopole de la force qu'il fut consenti une élévation civile par l'éducation et une progression économique par la certitude du droit. Par ailleurs, la création d'une autorité centrale forte identifia dans le monopole légal de la force le fondement essentiel de la justification oligopoliste de la violence. Cette conception, mise en sommeil en temps normal dans une démocratie moderne, ne doit pas faire oublier qu'en cas de crise «il doit y avoir un homme ou un groupe d'hommes », comme le rappelle H. J. Morgenthau, «qui assume la responsabilité ultime pour l'exercice de l'autorité politique », ou à la manière de Schmitt, « qui décide de l'état d'exception », un état dans lequel, même dans la démocratie la plus 8

parfaite, la décision n'est guère de la loi, mais d'un homme, dans lequel se confondent le pouvoir de fait et le pouvoir de droit. Peut-on, de nos jours, partager la souveraineté, le système de décision, l'ordonnancement juridique, la sécurité intérieure et extérieure, sans unifier la force, l'appareil de violence, le système de coercition et de survie en un système de décision unique? Depuis toujours, le réalisme politique et la théorie réaliste ont établi une liaison, réciproquement contraignante, entre l'existence de l'État et l'anarchie internationale, au sein de laquelle règnent des facteurs de rivalité et d'antagonisme plutôt que des principes de solidarité. Que cette liaison repose sur la morphologie du système, unipolaire, bipolaire ou multipolaire, ou sur la distribution mondiale du pouvoir et donc sur une «balance », planétaire, le réalisme met en exergue la séparation nette entre sécurité interne et sécurité extérieure. En effet, le caractère objectif et critique de la menace ainsi que le poids et l'influence de la politique extérieure sur la politique interne justifient ce primat praxéologique et conceptuel, qui ne peut être démenti ni infirmé, mais seulement atténué, par la théorie de l'interdépendance entre les économies, les sociétés et les États. C'est de l'anarchie internationale et de sa permanence structurelle, c'est de l'imperfection essentielle du système que l'on ne peut exclure l'emploi unilatéral de la force. C'est l'absence d'une instance centrale de régulation et d'un ordonnancement juridique, en mesure d'imposer son arbitrage par des compromis sanctionnés et efficaces, que découle la difficulté d'une gouvernabilité globale du système international. L'imperfection des institutions universelles de sécurité est due à la permanence d'une pluralité des souverainetés militaires et à la dispersion des formes autonomes du monopole de la force. Ainsi, les problèmes de sécurité constituent, au sein de la structure anarchique du système international, le fondement même de la realpolitik et de l'exigence d'une politique qui garantit, par la logique de la puissance et la morale du combat, la survie des unités politiques en situation de crise extrême. La garantie de sécurité extérieure est donc la préoccupation fondamentale des hommes d'État et des élites politiques, car les États n'ont jamais consenti à se soumettre à l'arbitrage d'une idée, d'une morale, d'un système de valeurs ou d'une norme, lorsque des questions d'intérêt vital étaient en cause. L'histoire européenne et mondiale nous rappelle cruellement que les principes juridiques, éthiques et politiques (au sens des priorités et des principes partisans) ont été toujours sacrifiés face à la préoccupation dominante de l'État ou de ses régisseurs d'assurer la survie des nations. Ainsi, dans un contexte international, caractérisé par la subordination de toute autre valeur à l'impératif de la sécurité extérieure, tirent leur raison d'être la politique de puissance ou la stratégie, comme conduite aventureuse, liées organiquement à l'anarchie internationale. Le primat de la politique extérieure sur la 9

politique interne, à travers l'idée de raison et le calcul instrumental, s'est appliqué à l'art du gouvernement, comportant une planification rigoureuse des moyens de défense, en fonction de l'ambition politique et du «sens» assignés à la place de l'État et de la nation, dans la hiérarchie de puissance et dans le cadre plus général de la vie historique. On comprendra plus aisément pourquoi le réalisme reflète sans équivoque l'expérience du système européen des États et celle de la scène planétaire, où les considérations géopolitiques prévalent sur les affinités idéologiques des hommes de gouvernement d'autres États. Le constat de cette liaison entre les problèmes de sécurité et la structure hobbesienne du monde influe également sur le rapport entre la realpolitik et la science politique. En effet, les indications méthodologiques de Max Weber sur les « types idéaux» ne doivent pas être retenues comme un simple reflet de la réalité, mais comme des «modèles» pour comprendre les aspects fondamentaux et récurrents de comportements périlleux, en isolant en leur sein un« noyau rationnel constant », qui dépend de l'existence d'une société «sui generis », mi-sociale et mi-asociale. La société de nature, où la conciliation des intérêts antagoniques et conflictuels est l' œuvre des États, a inspiré des interprétations différentes de la realpolitik. Un de ces exemples est la politique de réconciliation franco-allemande, un épisode de la realpolitik européenne, disjointe de la politique d'intégration, mais qui a agi comme le moteur de celle-ci. Cette politique de réconciliation, inspirée par la conception gaullienne de 1'« Europe des patries », a été dictée par l'idée de bâtir un pôle de puissance européen indépendant dans le cadre de l'affrontement Est-Ouest et de la politique mondiale de la bipolarité et peut être résumée avec les mots de Bismarck à Guillaume I après Sadowa. «Nous ne devons pas choisir un tribunal (n.d. r. de l'histoire), mais bâtir une politique allemande (n.d. r. européenne) ». Une politique européenne qui a eu clairement une signification extérieure, car elle visait la conception ambitieuse d'un acteur global au sein de la pluralité des souverainetés militaires existantes.

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1.2

NÉOKANTISME ET INTÉGRAnONNISME

La catastrophe européelme de 1945 a jeté les bases de la tentative de surmonter les dérives de la realpolitik, accusée d'avoir été à]' origine de la tragédie de l'Europe. Le point de départ de ce défi immense a été identifié dans la conception politique de Kant, selon lequel l'anarchie internationale reste le fondement de toute recherche de la paix de toute constmction intellectuelle. Cependant, celle-ci considérée dans son caractère relatif et historiquement contingent. En la construction d'une autorité supétieure aux États, une «fédération universelle », imposerait une limitation au caractère absolu de la souveraineté, dont la définition fut donnée par Jean Bodin aux États généraux de Blois en 1576, celle d'Auctoritas Superiorem non recoglloscens. La loi de la force et le rapport de forces pures ne seraient plus les régulateurs suprêmes des controverses internationales, supplantées désonnais par la domination universelle du droit. À la dure réalité de la puissance se substituerait ainsi l'utopie légaliste d'un ordonnancement jmidique, qui, partant d'une base théorique prescriptive, se développerait sur le modèle des enseignements des pères de la Constitution tëdéraliste amélicaine et de Hamilton en particulier. Le dépassement de la realpolitik a été la résultante d'une réorientation des valeurs européennes depuis 1945, allant dans le sens d'un rejet de la philosophie de l'histoire à forte empreinte romantique, élaborée au XIX< et XX" siècle par les théoriciens allemands de l'État-puissance. Cet État perdrait connotations de moyen d'expression d'un peuple d'histoire universelle et par là d'instrument de conquête et de progrès civil et culturel au service de l'humanité. L'abandon d'tlle pareille conception, hélitée des courants nationalistes du XIXe siècle, était lié à la conviction que l'Étatnation correspondait à un modèle supérieur d'organisation politique. Ainsi, les indications théoriques du philosophe de KÜnigsberg avaient pour but de poser «autrement» le problème de la souveraineté nationale absolue, surmontant, au moins en théOlie, l'obstacle conceptuel de l'anarchie
II

internationale. La sous-estimation de l'emacinement mental de l'idée-force de la nation au profit d'un cosmopolitisme abstrait et de l'idéal de l'unification progressive de l'humanité a représenté les points faibles de la pensée fédéraliste, qui s'est appuyée sur l'autonomie de la raison et sur la poussée impérieuse de la loi morale. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il fallait sortir du réalisme de la politique internationale, de la balance of power, de la logique contradictoire des intérêts nationaux concurrents, de l'utilisation de la violence, de la peur et de l'animosité réciproques. Il fallait s'engager sur la voie inédite de la conciliation des intérêts, au lieu et à la place de leur dissymétrie, des jeux d'influences compensatoires, et donc d'une sorte d'interdépendance complexe et imprévisible. Le processus d'intégration européenne a voulu substituer ainsi aux déterminismes traditionnels de l'intérêt national et de la sécurité, ceux de la paix et du bien-être, et l'intégration poursuivie s'est dessinée comme une première étape vers une vision des relations internationales remodelées par l'harmonie. Cette intégration a cru obéir, d'autre part, au critère de la nécessité et de l'irréversibilité plus qu'à celui d'une vision volontariste de l'histoire. Il en est découlé l'égarement de la finalité, fondée à l'origine sur la centralité des oppositions et sur les aléas du politique. Par ailleurs, cette centralité originelle de la politique reposait sur une lecture de la vie internationale qui affichait la volonté d'en transformer les objectifs, en permettant aux nations et d'abord aux sociétés européennes de poursuivre des buts de coopération dans des secteurs qui étaient aussitôt exclus du domaine de la politique et confiés à des autorités administratives ou techniques. À la conception réversible de la politique et donc aux contrastes entre structures d'intérêts aux finalités divergentes, qui sont le propre de toute œuvre humaine, l'intégration remplaça l'idée d'un processus irréversible qui permettrait de passer graduellement à l'intégration politique. Cette conception idéaliste de l'harmonisation des sociétés européennes a non seulement exclu du processus d'intégration la volonté mais la politique comme telle (sécurité - diplomatie - défense), restée du ressort des États. En effet, la dissociation des aspects coopératifs, à base socioéconomique, et des aspects conflictuels, à fondement politico-diplomatico-stratégique, autorisait à confier la gestion des politiques intégrées ou communautarisées à des « élites administratives de pouvoir », l'eurocratie. Or, puisque la progression de l'intégration est pragmatique et graduelle, les intérêts et les objectifs ne peuvent être pensés d'avance (incrementalism). Ceux-ci ne sont que des effets indirects. Dans ces conditions, l'exclusion de l'anticipation et celle de la politique interdisent de faire jaillir un débat et de donner une signification à la participation des citoyens qui reste perpétuellement éloignée et intellectuellement distante, même si dans les démocraties, comme oligarchies modernes, l'évocation de la souveraineté populaire est la fiction par laquelle l'origine du pouvoir et l'autorité des lois dérivent des citoyens. 12

1.3

PACIFISME ET UTOPISME LÉGALISTE

Mais ce fut le souci de la paix qui demeura le fondement de l'idéalisme intégrationniste et des premières formes du pouvoir fédératif, justitiant la quête permanente de nouveaux horizons de sécurité. Ce fut par l'idéalisation militante du combat pour la « non-guelTe », que se constituèrent deux grands courants de pensée, se réclamant de la négation de la realpolitik, le pacitisme et l'utopisme légaliste. Le premier résulta d'une sorte d'évidence, le sentiment et souvent la volonté obstinée d'imposer une conversion historique all cours de l'aventure humaine et à la nature profonde des relations de puissance entre les États. En se battant pour cette conversion historique, les différentes formes de pacifisme, idéologique, juridique, religieux individuel, portèrent à la conscience du monde la disproportion entre les moyens de destruction apocalyptique et les enjeux des rivalités de puissance. Disproportion face à laquelle toute résignation ou impuissance apparaissaient moralement coupables. Le moralisme des convictions int1uença également l'autre forme de militantisme pour la paix, l'idéologie juridique ou l'utopisme du droit. TOlite doctrine de la paix qui vèlÜlle surmonter les raisons poussant les FJats à la en pratiquant une politique de puissance devrait s'attaquer à la racine profonde de la société hobbesienne, à son caractère naturel, mi-social, mi-asocial. Cette doctrine devrait aller au-delà de la logique des acteurs, de leurs intentions et de leurs enjeux, pour prendre en considération le point essentiel de la politique internationale, il savoir que les États se reconnaissent réciproquement le droit du recours il la force, car ce droit constitue le fondement même de leur souveraineté.

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lA

SOUVERAINETÉ ET DROIT INTERNATiONAL

Sous l'aspect juridique, la conception de la «souveraineté >.' et la politique qui la traduit en action extérieure s'identifient à la doctline de ]'indépendance nationale et, par conséquent. à une conduite conforme à la tradition coutumière des États en compétition permanente, hostiles de ce fait à toute sorte de primauté d'un ordre juridique international à vocation uni verse lIe . Au sujet d'une quête de la paix entre les peuples et les nations, l'idéologie juridique et l'utopisme du droit ont-ils été plus effjcaces que le réalisme classique, en parvenant à l'éradication de la guerre par la négation de la realpolitik '? L'idée de la Société des nations et la fonction d'arbitrage des Nations unies, qui ont pris la place de la première après la Deuxième Guerre mondiale, ne semblent guère le prouver. En effet, le fonctionnement de ces deux institutions n'a fait qu'accroître la confusion et donc l'équivoque entre deux principes, le droit des États de recourir à la force et le respect de la loi internationale visant à garantir le statut tenitorial existant, au-delà et au-dessus de tout critère de justice. D'innombrables en transgression in ternationale >>. : échappatoires ont émaiHé la pratique offensive des États, de la légalité officielle et de la «communauté

.
.

la pratique des "incidents », permettant à un État de répondre par une agression à des tensions locales en disqualifiant la notion juridique de guerre ,>

"

le recours à la "non-belligérance
tiers intéressé d'une position de " indirect et partisan;

» en cas de conflit ouvert, ou l'adoption ». pour masquer une attitude de soutien

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. .
.

la violation du «Pacte» ou de la «Charte », exigeant efficaces et comportant un vote ou des recommandations Conseil.

des sanctions unanimes du

Plus spécifiquement les «clauses d'évasion» des Nations unies, «relatives aux menaces à la paix, aux ruptures de la paix, et aux actes d'agression» relevant du Conseil, ont été pratiquées avec souplesse dans deux cas:
celui, plus récurrent, de formes d'intervention «dans les affaires relèvent de la compétence nationale et interne à un État » ! ; qui

celui de la constitution d'alliances régionales, en charge « du droit naturel de légitime défense individuelle et collective » (OTAN).

Dans le cas de l'OTAN, il est à préciser que la «légitime défense collective » est autre chose que la « sécurité collective » des Nations unies, car elle en représente le substitut dont l'automatisme de l'art. 5 est l'expression politico-stratégique en situation de crise. La tendance moderne et post-moderne à nier la force contraignante de l'hostilité naturelle entre les personnes nationales en occultant l'importance de son corrélat, la realpolitik, revient à nier la distinction entre droit interne et droit international. Ce dernier est en effet disqualifié comme droit authentique car dépourvu de tribunal pour dire le droit et de force irrésistible pour l'imposer. Suivant cette tendance, l'imperfection essentielle du droit international le condamne à n'être autre chose qu'un droit pur ou spontané, dépourvu d'une norme originaire (Grundnorm) ou d'une série de «faits normatifs contraignants ». Or, un ordre sans obligation normative, sans subordination prescriptive, sans instance centrale d'interprétation, sans une force irrésistible de sanction pour les actes illicites, peut-il être un ordre légal? Au sein de cet environnement, la guerre n'est pas un acte illicite relevant de l'ordre juridique et moral relavant du jus gentium, mais une nécessité de l'État de nature. L'État de nature impose de se faire justice soi-même, de réagir à un acte illicite, de se défendre contre une agression, d'agir en représailles, d'obtenir satisfaction ou réparation pour un tort subi injustement parce qu'il n'y a pas de souveraineté du droit, ni de volonté commune aux États souverains, ni d'instance centrale pour la qualification des faits et la définition des normes applicables. En effet, celles-ci peuvent comporter le sacrifice de la justice sur l'autel de la stabilité et de la sécurité, plus importantes au regard de l'ordre et de la sécurité globale. Cette considération revient à réhabiliter théoriquement la realpolitik, comme politique de prudence et d'équilibre et à infirmer les illusions et les espoirs du multilatéralisme, de l'idéologie légaliste et de l'utopie du droit international public. 15

Le retour à la realpolitik, si jamais on r avait abandonnée dans un monde tendanciellement multipolaire, une portée objective et a une signification précise, celle du réalignement de l'Europe dans le jeu politique global, allant dans le sens d'une politique de prévention et de définition d'un rôle géopolitique de partenaire crédible des États-Unis donnant vie à un noyau de stabilité politique mondiale. retour est r équivalent du concept culture mondiale, d'autodétermination de puissance et de limite du soft power et impose l'exigence d'une évaluation à large spectre des menaces, des dissymétries, des vulnérabilités et des proliférations concurrentes. Ce retour suscite un débat doctrinal sur les fonnes d'intégration à prévoir et sur des alliances et des coalitions, pour restreindre la plage des affrontements futurs dans le nouveau désordre des nations.

1.5

L'UNION

EUROPÉENNE

ENTRE TRANSFERTS DE COMPÉTENCES

ET PARTAGE DE SOUVERAINETÉ

Signahltf

du Tmiré de la CEC4

Le rejet de la politique de puissance par les États européens après l'effondrement moral et politique de 1946 a-t-il permis l'atrinllation du règne de la loi conformément à l'idée de raison? A-t-il justifié le rassemblement de l'humanité en une «fédération universelle ", limitant le pouvoir absolu de la souveraineté, selon les vœux d'Emmanuel Kant? A-t-il ouvert la voie à un empire universel et donc au 16

refus volontaire de l'antagonisme la monarchie universelle?

et de la rivalité de puissance,

imposée par

Le sentiment national, encore emaciné dans les esprits, a-t-il consenti des limitations et des transferts de souveraineté qu'aucun imperium n'a pu obtenir par la force sans un consentement profond, ou sans une conscience historique élevée? L'intégration européenne ne tenta guère d'amoindrir, ni d'enlever la gestion de l'identité et de la culture nationales aux États membres. À l'inverse, 1'« appétit naturel des hommes pour l'état civil» et pour l'idée de la paix, comme postulat légal du système, implique le principe de l'unité de celui-ci et la considération que l'idée de la guerre est une notion moralement indifférente. Le Traité de Rome, silencieux sur le concept de souveraineté, a été conçu comme une « union» de plus en plus étroite entre les États et les sociétés européennes et a laissé subsister «de facto et de jure », la souveraineté politique des États membres. La pluralité des souverainetés militaires, qui en constituent le fondement, en a été la sauvegarde intangible. L'oubli intentionnel du concept de souveraineté n'a pas interdit au débat académique et, plus rarement, politique d'évoquer les perspectives institutionnelles de l'unité politique du continent. Le concept de souveraineté, ayant justifié dans la plupart des cas le partage de l'ordonnancement politique intérieur, fut employé par les idéologues de la démocratie pour justifier une seule forme de régime, dissimuler l'influence excessive des élites au pouvoir, mettre l'accent sur une fiction, le gouvernement des hommes par la loi, limiter le cadre des relations légitimes aux seuls pays démocratiques et l'action extérieure aux pays de l'Europe centrale et orientale. Seuls les souverainistes ou les doctrinaires de l'Europe des patries se préoccupèrent de l'interprétation extérieure de la souveraineté et donc de l'indépendance politique de l'Europe sur la scène internationale.

17

1.6

FÉDÉRATION ET CONFÉDÉRATION

James Modis"/1

Les fédéralistes mettaient]' accent sur la distinction entTe deux différentes perspectives institutionnelles, celle de «fédération» ou celle de « confédération» (Staatenbund), rendant la ligne de partage entre les deux formes institutionnelles pmticulièrement nette, au moins en son principe. En effet la première efface les frontières de la souveraineté politicostratégique entre États membres et crée un acteur unique sur la scène intemationale prenant la place des acteurs fédérés comme cela se fit aux USA et dans l'Empire allemand. Dans la perspective de la confédération en revanche, le cadre institutiOlme1 laisse subsister la pluralité des centres décision et d'action politico-militaires des États membres. « fédération» exige tIDe conversion des volontés de puissance, postule un pacte solennel entre les citoyens et fonde une communauté de destins entre les peuples. La question de la ,<souveraineté » demeure encore centrale
»

aujourd'hui,

car les « transferts de compétences ou de souveraineté

de la haute autorité

de la Communauté européenne du charbon et de l'acier ou de la Commission européenne ont concemé des mesures de gestion comparables à celles des ministères nationaux pour des matières et des compétences spécifiques. En revanche, l'autorité constitutionnelle, qui décide d'une en une conjoncture d'exception, est souveraine dans le sens plein du terme puisqu'elle décide du destin politique et de l'existence physique des personnes nationales et donc de l'unité collective. La «supranationalité» européenne pas encore autorité fonctionnelle ». Cette «supranationalité» institutionnelles dans les trois critères: franchi trouve le seuil ses limites

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. .
.

du maintien de l'absence l'Union;

du principe de relation

d'unanimité; directe entre autorité administrative et citoyens de

de la nature des accords, délégués ou restreints entre les institutions européennes et les pays tiers.

Durant les vingt dernières années, les États membres ont consenti, par une série de traités, à aller vers des perspectives d'« union fédérale », notamment en matière monétaire, ou à des formes de rationalisation implicitement politiques, visant à renforcer l'autorité du pouvoir de l'UE comme ce fut le cas dans le projet de traité constitutionnel. Ils ont consenti à pallier aux limites et incohérences de cinquante années de législation communautaire. Or, cela n'a été possible que par un jeu d'influences et de pressions intergouvernementales classiques, ou par des impulsions politiques dont la forme référencée a été le « moteur franco-allemand ». Cependant, les jeux compensatoires entre ces acteurs relèvent de la logique des relations de puissance entre États souverains en posture de coopération et de complicité institutionnelle. Cette connivence s'est fait valoir dans le processus d'intégration de manière concertée et en dehors du cadre d'intégration. En conclusion et de manière générale, l'unification économique du continent et le libre échange généralisé ne contribuent par eux-mêmes à créer ni 1'« État» ni la «nation européenne ». Jusqu'ici, les formes de «fédéralisme, subreptices, substitutives ou clandestines» ne sont pas encore parvenues à créer un système d'obligations et de règles, permettant de prendre des décisions de sécurité par lesquelles un acteur unitaire se pose en s'opposant et tranche de manière unilatérale sur le recours à la force. Elles ne sont pas parvenues à définir une stratégie de violence extérieure considérée comme l'ultima ratio regum. La division d'orientations politiques entre États européens au sujet de la décision de l'Administration Bush d'envahir l'Irak au nom d'une déstabilisation créative des États autocratiques du Golfe, a été éclairante sur le point capital de l'unité de conception et d'action de l'Union, mettant en crise sa politique étrangère et de sécurité, ainsi que l'architecture unificatrice de l'Union, bâtie sur un principe premier, celui de la stabilisation régionale et mondiale.

19

1.7

SOFT EMPIRE, INTÉGRATION

ET « PACIFISME RATIONNEL»

Revenons aux postulats du réalisme et à leur abandon. L'issue de la «guelTe civile» européenne de 1945 pas donné lieu à la naissance d'un empire et donc à l'unification d'une zone de civilisation sous J'antOlité d'une puissance hégémonique, mettant un tenne aux cont1its de souverainetés rivales. Les États-UlÜs, sortis victorieux de ce conflit n'imposèrent nullement leur loi, mais uniquement leur modèle de vie et de culture, l'américain way of l{te. Moscou, en acteur idéologique qui s'est voulu l'héritier de la « troisième Rome », a étendu sa sphère de souveraineté à toute l'Europe de l'Est et s'est présenté comme le porteur d'une «cause tmiverselle» et l'incarnation de l'idée historique du XX" siècle, le communisme, syuthèse hégélienne de dialectique matérialiste et de socialisme scientifique. milieu de ces deux espaces de pouvoir, les États de Europe libre» ont consenti à des transferts de compétences plus que de souveraineté à des autOlités supranationales, tout en sachant que ces organismes n'allaient pas effacer les réalités vivantes, les États-nations, ni les réalités imagées, l'état de nature. Placés entre deux empires à vocation universelle, les États européens choisirent volontairement la solution <,théOlique >.> de la «fédération» l'unité politique du continent, d'abord pour en assurer la constitution, puis la défense dIe bienCe choix hésitant recelait une idée d'adaptation et d'interdépendance économique favorisant l'émergence des États continentaux, par analogie à ce qui s'était produit avec le processus d'affirmation des États nationaux à l'aube de la Renaissance. Si cela se fit au détIiment des pouvoirs régionaux et locaux, issus de la féodalité et du déclin du Saint-Empire romain germanique, ceci se ferait par l'effacement et l'érosion progressive des États-nations. Dans ces conditions l'idée de fédération ne pouvait ètre qu'une version civilisée, volontaire et « soft » d'un modèle de prépondérance hégémonique classique 20

qtÜ avait échoué par deux fois, sous la férule de Napoléon, puis sous celle Guillaume II et de Hitler. L'idée d'empiœ est celle d'un acteur prépondérant qui élimine progressivement ses rivaux et ses adversaires, créant llne zone pacifiée et sur le socle d'une civilisation commune. L'héritage de l'Empire est celui d'une législation unitaire, réconciliant les nations soumises par la culture et par le droit. Le ,( pacifisme rationne! » du processus d'intégration européenne préserve, en revanche, les nations tout en les dépolitisant. Cette intégration, en son aspect politique, demeure incomplète, car elle n'a pas su réaliser le passage de la pluralité à l'unité, ni de la «paix d'équilibre» à la «paix de satisfaction» dans le monde. sont pas nés ainsi l'unité morale, la foi inconditionnelle. la passion de combat ou l'esprit missionnaire nécessaires à la consolidation d'une cause commune et élevée, car ceux-ci ne peuvent jaillir que d'un antagonisme extérieur négateur, autrement dit du dallnÔI1 de la guerre et de ses drames, que nous réservent toujours dans l'histoire, les grandes surprises stratégiques.

1.8

LE RETOUR DE LA REALPOLITIK

Le monde est resté tel qu'il a toujours désordonné, fragmenté et visqueux, fait d' <illtagonismes multiples et toujours éveillé à la rivalité. L'actualité pressante du retour au réalisme donne à la théOl-jeet à la pratique de la realpolitik ou de la pm,ver politics, la place qui lui revient dans le débat sur l'Europe. En effet l'EU, adoptant la conception idéaliste, néo-kantienne et fonctionnaliste de la souveraineté, a mis l'accent sur le versant intérieur de celle-ci, et de ce fait sur la notion tloue de gouvernance. comme gouvemement des hommes par la règle et par la loi. Ce débat a mis en avant la notion de ,( société civile », et donc le sens subjectif de l'appartenance des 21

citoyens prônant l'extension indéfinie des revendications et des droits, non équilibrée par les obligations et les devoirs. L'affection societatis l'a emporté sur l'affection civitatis ac autoritatis, dépolitisant encore davantage 1'« agora ». Le vrai déficit demeure aujourd'hui l'analyse de la place de l'Europe dans la hiérarchie et dans la distribution du pouvoir global, ce qui pousse à réorienter les préoccupations de l'Union vers la scène internationale et son évolution. Ainsi, le retour de la realpolitik est porteur d'une «nouvelle culture du système international» et d'une «révolution stratégique », qu'aucune lecture multilatérale ou juridique n'a pu apporter à la compréhension du monde par les normes, supranationales ou transnationales, ni au gouvernement des « sociétés civiles» par la loi. Le réalisme, revenu à la lumière du jour des archives d'une mémoire spoliée de son passé, devra partir du système et de sa morphologie, de sa hiérarchie et de sa «balance », de ses enjeux et rivalités, pour orienter l'Union vers des options correspondantes à ses choix d'avenir et aux palimpsestes de ses savoirs anciens. L'idéologisation par le droit ou par l'utopie et la stabilisation de l'environnement de l'Union par des cercles de pacification, constamment élargis au sein des relations de voisinage, conduit à la confusion de l'élargissement et de la politique étrangère. Il s'agit d'une option qui fragilise la cohésion de l'Union et affaiblit son individualité et son identité historiques.

22

1.9

UN IMPÉRATIF D'AVENIR: LA MACHTPOLITIK

Ce tour d'horizon nous a semblé nécessaire pour illustrer et mieux comprendre l'état actuel de l'Union et pour encourager l'évolution politique de celle-ci vers rôle qu'elle se doit d'incarner; celui d'un «joueur planétaire ». bilan n'exige pas till consensus, ni une adhésion de principe, ni même un partage des différents argumentaires ou doctrines. Il exprime une position et porte une conviction, celles d'une réflexion sur la « crise des fondements» et sur l'affirmation de « nouveaux paradigmes », de pensée et d'action phi losophiques, géopolitiques et intellectuels. Les chapitres qui suivent se sont penchés sur des points essentiels, révélateurs ou symptomatiques de l'histoire et de l'évolution récente de l'Union. L'avenir de l'Europe ne peut reposer que sur la ,<grande politique », désormais planétaire, sans retour aux cadres restreints, insutlisants et trompeurs de nos vieux schèmes cognitifs, et dans le pire des aphorismes, de nos clochers et de nos clichés, expressions d'une province du monde qui, à l'âge d'or de sa puissance, fut maltTesse de destins, foyer de « lumières» et porteuse de « civilité» gloire.

23

1.10

NOTA BENE

et IT chapitre, «L'EUROPE ET LA SECURITE MONDIALE AU XX' UNE VUE PROSPECTNE » et le deuxième, «UNIPOLARISME ELARGI OU MULTIPOLARITE? LE DEBAT SUR LE SYSTEME INTERNATIONAL DE DEMAIN», ont constitué l'objet de deux conférences: la première, au «Cercle Diplomatique de Bruxelles » le mois de novembre 2005, le deuxième, à l'association euro-atlantique de Belgique, section Bruxelles-Brabant, tenue au Château de Val Duchesse, Bruxelles, le mois de mars 2006.

Le r

SIECLE

Le VIle chapitre « L'EUROPE ET LE SYSTEME INTERNATIONAL DU XXIe SIECLE. POUR UNE OSTPOLITIK MONDIALE DE L'UE» dans la revue de Défense Nationale du mois de novembre 2007.

A L'AUBE a été publié

Le VIlle chapitre, «L'EUROPE, LA CRISE DES FONDEMENTS ET LES CHANGEMENTS DES PARADIGMES STRUCTURANTS », ainsi que le X' chapitre, «DE LA PUISSANCE MONDIALE CLASSIQUE À LA PUISSANCE GLOBALE. LES ATTRIBUTS DE LA PUISSANCE GLOBALE », ont été un approfondissement des conférences tenues à l'Academia Diplomatica Europaea (ADE)- Parlement européen de Bruxelles, les lundi 27 et mardi 28 novembre 2006. chapitre, « DE LA CONSTITUTION EUROPÉENNE À LA Le XI' MACHTPOLITIK » a été une mise au point de philosophie politique au sujet du « projet de traité constitutionnel » de la Convention européenne, paru en conclusion des travaux d'une table ronde sur le thème: «Constitution et sécurité européennes », P.E. Février 2004. Le XN' chapitre, « LA THEORIE REALISTE DE LA POLITIQUE ETRANGERE ET LA PESC/PESD. DEUX CONCEPTIONS ANTITHETIQUES? » et le cinquième, «LA PESC/PESD? LES CAPACITES MILITAIRES DE L'UE. FAIBLESSES POLITIQUES? STRATEGIQUES ET SOCIETALES », ont été de contributions présentées dans le cadre du séminaire belgo-roumain, organisé à Bruxelles par l'Ambassade de Roumanie auprès du Royaume de Belgique, le 19 avri12005. Le XVI' chapitre, « SYSTEME INTERNATIONAL ET CONFLITS METAPOLITIQUES », a constitué un essai, présenté au séminaire de réflexion, organisé par l'IERI au Parlement européen de Bruxelles sur le thème «Terrorisme et Antiterrorisme. Le conflit USA/Iraq et la doctrine de l'action préemptive », le 28 octobre 2004. Le XVII' chapitre, «LEGITIMITE ET SYSTEMES INTERNATIONAUX », représente une étude, réalisée en vue de la séance inaugurale de la quatrième année de rADE, tenue au Parlement européen de Bruxelles le 7 novembre 2006. Le XIX' chapitre, «LES LIMITES DE L'EUROPE », a constitué un rapport d'introduction à la deuxième journée du forum: «L'Europe au XXI' siècle» promu à Bilbao, au musée Guggenheim, par le gouvernement basque dans le cadre de la contribution du Pays basque pour le plan « D » (démocratie, dialogue et débat) les Il et 12 avril 2006. ET LA GRANDE STRATÉGIE: VERS UN Le XXI' chapitre, «L'EUROPE MULTIPOLARISME COOPÉRATIF », a été l'objet de deux auditions publiques, la première à la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen, le 22 février 2006 et la deuxième à la Commission des questions politiques de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe au Sénat belge le 12 mai 2006 à Bruxelles. 24

II.L'EUROPE ET LA SÉCURITÉ MONDIALE AU XXIE SIÈCLE. UNE VUE PROSPECTIVE

II,1

LA SCÈNE INTERNATIONALE DE DEMAIN

Une contradiction apparente marquera l'ordre mondial du XXI" siècle. D'une part s'étendra une mondialisation croissante. l'autre subsistera une fragmentation étatique diversjfiée. Entre ces deux plans, une série

rivalités diffuses attisera la dialectique de l'antagonisme mettant aux prises des acteurs locaux insatisfaits et belliqueux. Cette dialectique resserra les liens complexes qui amplifient les tensions interétatiques et les litiges transnationaux. Cependant, deux réalités nouvelles marqueront durablement ce début du millénaire: l'affirmation jusqu'ici inégalée d'une puissance internationale sans précédent, les États-Unis d'Amérique dont la capacité d'influence unipolaire semble toucher à sa fin et l'émergence d'une communauté mondiale informelle. La disparition du « duopole de puissance» de la guerre froide, avec ses codes et ses règles de conduite, a entraîné une perte de rationalité centrale, perturbée par l'apparition de nouveaux fléaux, le terrorisme, la prolifération d'armes de destruction massive et le crime organisé. Cette déstructuration de la rationalité bipolaire s'est appuyée sur une population d'acteurs anonymes ou « exotiques », qui obéissent à d'autres « sens» et à d'autres « logiques» dans l'utilisation indiscriminée de la violence armée. Pour l'essentiel, le système des États, tel qu'il est apparu aux XVIII" et XIXe siècles, demeurera le système de base des relations internationales. Ainsi, l'ordre mondial sera régi par la modalité précaire de l'équilibre, la balance ofpower, entre au moins cinq ou six puissances: les USA, l'Europe, la Chine, la Russie, le Japon et peut-être l'Inde. Au plan conflictuel, la caractéristique fondamentale de la période est dictée par une interaction forte entre trois zones de convulsion et de crise:

. .
.

le Proche-Orient, à la tournure de tensions désespérées; forte intensité s'est déclenchée entre Israël, le Hezbollah l'Irak, où la guerre civile intercommunautaire visées sécessionnistes et l'ingérence meurtrière

où une escalade et le Hamas ;

de

et interreligieuse attise les de l'Iran et de la Turquie;

l'Afghanistan, où les défis à l'ordre régional et la déstabilisation du dispositif de sécurité otanien redonnent du poids aux Talibans, sans oublier la gravité d'autres tensions latentes en Asie de l'Est et du Sud-Est, la tension indopakistanaise à propos du Cachemire, la Corée du Nord avec ses capacités de nuisance, la méfiance persistante entre la Chine et le Japon et l'absence de règlement entre la Chine et Taiwan.

Cependant, dans la dynamique de la scène contemporaine, la guerre interétatique semble avoir cédé provisoirement la place à une violence informelle, venant d'une mondialisation aux incitations contradictoires. La marche de celle-ci dans la dimension économique, technologique et doctrinale signifie pour certains une nouvelle ère d'ouverture et de coopération, instaurant des règles du jeu communes pour l'exercice d'une concurrence aux avantages asymétriques.

26

Pour d'autres, elle suscite des contrecredo et des résistances acharnées, occupant désormais l'espace symbolique laissé vacant par l'effondrement du communisme. Cependant, au cœur de ces bouleversements des techniques et des pouvoirs, la rivalité fondamentale entre les joueurs s'exercera sur un échiquier planétaire, où le foyer principal de la puissance sera, comme toujours, l'Eurasie, point d'ancrage de la suprématie globale et axe géopolitique du monde. Ainsi, l'état mouvant de la conjoncture donnera lieu à une sécurité mondiale instable, à une violence régionale diffuse et à des conflits locaux intenses qui verront la coexistence d'une paix de surveillance stratégique entre les acteurs majeurs de la scène internationale et d'un désordre chaotique entre les unités politiques et les groupes d'actants d'ordre mineur. Dans cette situation qui tirera les ficelles du jeu? De quelles cartes disposera-t-il? Quels seront les points chauds de la planète demain? Questions non négligeables pour essentielles pour les faiseurs d'histoire. Qui en sera le maître? de

et les aires de conflits politiques;

les analystes

questions

En ce qui concerne l'Europe, qui a inventé tous les concepts-clés de la vie internationale, la souveraineté, l'État-nation, l'équilibre des forces, l'empire universel et lajealous emulation; elle demeurera le seul ensemble du monde moderne à ne jamais avoir connu de structure politique unifiée. Cela sera l'affaire européenne majeure de notre siècle et son issue influencera en profondeur l'état du monde, la distribution de la puissance et le destin de l'Occident. Sur les sables mouvants de l'histoire et selon une perspective plus régionale que mondiale, mais susceptible d'induire des effets combinés à l'échelle planétaire, un nouveau « grand jeu» s'est instauré en Asie centrale, entre le Caucase et le grand Moyen-Orient, une zone productrice et exportatrice d'énergie, ayant une influence indirecte sur la bordure méridionale de l'Eurasie, la région des « Balkans mondiaux» où la situation politique est la plus explosive. Dans cette zone centrale, un vide de pouvoir s'est créé suite à l'effondrement de l'Empire soviétique et une confusion redoutable s'est installée entre Islam et luttes de clans. C'est là que prospèrent les combats asymétriques entre les forts et les faibles, dont l'expression plus inquiétante est le terrorisme. Il s'agit d'un défi pour l'Occident, dont la lutte ne peut épuiser la stratégie des démocraties ni être une fin en soi pour l'Europe ou pour les États-Unis. C'est une aire caractérisée par une profonde stagnation sociale, qui embrasse le Levant et le golfe Persique, la Turquie, le Caucase et l'Asie 27

centrale, le Pakistan l'Indonésie, et où vivent quelque 820 millions des musulmans. Il est clair politiquement que ces populations ne veulent et ne peuvent être laissées à l'écart du développenknl et de la modernÜé. Dans cet arc de crise permanente, la maison de l'islam (dar al Islam) montre toute sa complexité et toute sa virulence. Ici, une fonne mélangée d'hostilité et de ressentiment de l'Occident nOlm'it risolement intellectuel et culturel d'un monde jadis fleurissant, cependant que des bureaucraties d'État. omniprésentes et inefficaces, inhibent toute réforme et entretiennent la pauvreté et la fi"ustration.

II.2

L'EUROPE

ET LES ÉTATS-UNIS.

DES PARTENAIRES

ÉGAUX OU

ÉQUIVALENTS?

Le Cllnte de Lut"yme

Ge<!lge Woshington

En raison de la faiblesse relative due au caractère incomplet de son intégration, l'Europe ne parviendra pas immédiatement à se doter d'une stratégie globale intégrée ni d'une vision anticipatrice de ses intérêts géopolitiques communs et permanents, susceptibles d'ordonner un comportement politique unifié sur la scène mondiale. Ce concept directeur appartient dans l'histoire à la puissance hégémonique et au statut privilégié qui accompagne sa prééminence internationale. Il appartient aujourd'hui aux États-Unis d'Amérique, puissance économique, technologique, culturelle et militaire. Seuls les États-Unis possèdent la panoplie ptÜssance et le sens de la mission historique. 28 complète des moyens de la

Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, ils ont accédé au rang d'arbitres des États d'Eurasie, mais également au statut de puissance globale dominante. En raison de leur rôle, ils s'opposeront à ce qu'un État ou un groupe d'États puisse devenir hégémonique sur la masse eurasienne, exactement comme ça a été fait par l'Angleterre vis-à-vis de l'Europe lors de sa grandeur impériale. Pour des raisons qui tiennent à la fois de son épuisement historique, de l'exercice résolu de la fonction de leadership de la part des États-Unis dans les affaires au monde, ainsi que pour l'effet stabilisateur de sa puissance, découlant d'un engagement de longue date dans la défense des convictions morales historiques de l'Occident, l'Europe doit se faire avec l'Amérique et dans les institutions existantes, mais réformées et renforcées. L'unité de l'Europe ne se fera pas sur une opposition ou sur une défaite de l'Amérique. L'Europe ne pourra pas se rassembler dans la solitude face aux périls grandissants sans assurances ultimes ni sur une rupture de la confiance en elle-même et sur celle des alliés de l'Amérique, mais seulement dans le cadre d'une alliance euroatlantique sûre, large et redéfinie. Or, cette unité est décisive, pour elle-même et pour le reste du monde corrompu par la violence, et une sorte de « loi fondamentale» devra en forger la personnalité, la visibilité et la capacité de rayonnement. Unie, l'Europe saura faire face aux défis civilisationnels et sociétaux du XXIe siècle et redeviendra un acteur géostratégique, rééquilibrateur et éclairant à l'échelle mondiale. Paralysée par ses divisions internes, elle régressera à la simple expression de la géographie, au théâtre où se dérouleront les conflits futurs pour l'acquisition de la puissance globale. La fin éventuelle de l'hégémonie américaine et l'épuisement du «moment unipolaire» du système international postbipolaire conduiront plus facilement à la généralisation du désordre qu'à l'émergence d'une prépondérance de même nature, au plan économique, technologique, politique, culturel et militaire. L'Europe ne pourra pas arbitrer à elle seule les problèmes de sécurité dans un espace continental élargi et encore moins dans un contexte mondialisé. Les États-Unis ne pourront affronter tout seuls les nouvelles menaces et résoudre individuellement ou avec des «coalitions de circonstance» les conflits futurs en Eurasie, sans un partage des responsabilités communes avec l'Europe, sans un partenariat équivalent avec elle. L'espace des rivalités est sans précédent, celui des antagonismes commune mesure avec les ressources d'un seul acteur surclassant autres. est sans tous les

29

IL3 INSTRUMENTS DE POUVOIR ET INTÉRÊTS GÉOPOLITIQUES

La maluise des nouveaux instruments de pouvoirs technologies, la communication et l'information) n'est pas suffisante pour assurer l'exercice de la prééminence mondiale. La recherche d'un équilibre durable des intérêts géopolitiques dans le monde demeure la condition sine qua non de la gestion du svstème international de demain. Or. cet équilibre a besoin de consensus s'instaurer et perdurer, plus que de domination force pure. et d'intérêts ou d'exercice partagés unilatéral pour de la

ailleurs, l'impératif territorial a été, par le passé, l'impulsion incoercible des comportements agressifs des États. le contrÔle des territoires n'a pas perdu de son importance. Les litiges territoriaux dominent encore les relations internationales sous forme de conflits ethniques, identitaires. ou religieux, liés souvent à la géopolitique des ressources et aux besoins démographiques croissants. Cependant, d'autres défis apparaissent, liés à la prolifération balistique et nucléaire, surtout dans une Asie en pleine transformation et en situation d'éveil nationaliste. La dégradation rapide de l'écosystème, les changements climatiques. l'augmentation de la population dans les zones les plus pauvres de la planète, la restriction des terres arables et la diminution des ressources énergétiques rajoutent des couleurs sombres au tableau déjà obscur du devenir du monde. Ce vécu prévisible de l'humanité prendra la forme d'une remise en marche de l'espèce par des migrations à grande échelle, par des déplacements forcés des populations comportera l'adoption de schèmes mentaux le plus souvent irrationnels, à l'intérieur de "sens» ancestTaux, utopiques ou religieux. 30

lIA ENVIRONNEMENT

INTERNATIONAL

UNIPOLARISME

COOPTATIF OU MULTIPOLARITÉ ?

Aucun acteur politique n'a, dans la conjoncture actuelle, la capacité de modeler l'ordre international de demain selon sa volonté ou ses ambitions et cela en raison du phénomène dit ,<diflusion de puissance ». Nous évoluons lentement vers un système multipolaire, bien que nombre d'analystes aient soutenu l'idée de l'émergence d'un monde unipolaire, hégémonisé par une seule ptùssance, et qtÙ semble aujourd'hui en phase d'épuisemene. Or, till ordre unipolaire non hiérarchique, à l'opposé de l'ordre impérial, désigne, au moins en théorie, un système international de transition et ce dernier comporte un processus d'ajustements et de cont1its ayant pour enjeu la redistribution du pouvoir mondial.
Si l'on suit le rapport publié par le National Intelligence Council du 19 novembre on y lit le déclin relatif de la puissance américaine à l'horizon 2025. Cet organe synthétise aussi les analyses géopolitiques des services de renseignement américains. Les États-Unis ne seront plus que l'un des acteurs principaux de la scène mondiale même s'ils resteront les plus puissants. Leur athiblissement semit affecté par cinq hypothèses: le glissement du pouvoir économique de l'Occident à l'Orient: le pic de production de pétrole et la pénurie d'eau: une démographie viemissante de l'hémisphère nord:

. . . .

.

un tem)fisme en retrait et une importance accrue des nouveaux dangers et des États faibles: le risque d'un déséquilibre climatique irréversible du 23 novembre 2008). 31

En perspective, le système international qui se dessine et qui prendra sa forme définitive au cours du siècle, est un ordre où n'apparaît pas immédiatement une menace idéologique ou stratégique dominante, à l'exception de la Chine. Dans ces conditions, les nations qui composent la constellation diplomatique sont libres de manœuvrer et de se déterminer en fonction de leurs intérêts nationaux. Malgré la prééminence actuelle des États-Unis, ayant joué un rôle pivot au cours des soixante dernières années, par la combinaison et l'équilibrage de deux stratégies indispensables en Eurasie, la stratégie transatlantique en Europe, grâce à l'OTAN, et transpacifique, grâce à des relations de sécurité triangulaires et informelles avec la Chine et le Japon, aucune autre puissance sera capable d'affermir sa prépondérance exclusive et de l'exercer de manière permanente. Ainsi, les grandes nations continentales devront cohabiter avec les petites et rechercher des formes d'équilibre tacite, en veillant à ce qu'aucune d'entre elles ne soit tentée de le remettre en cause. Tant que cet équilibre sera sauvegardé, la communauté internationale se chargera des opérations de «maintien de la paix », surtout en cas de transgressions mineures. Dans de tels cas, le principe de la «sécurité collective» et celui des « alliances de circonstance» prendront le dessus sur la logique des « alliances permanentes », qui interviendraient essentiellement en cas d'atteinte à l'équilibre général, dans les crises existentielles ou vitales les plus déstabilisantes pour la distribution du pouvoir mondial. Dans cet environnement, la politique de la balance of power, destinée à faire contrepoids à l'émergence d'États perturbateurs, n'aura rien perdu de son utilité et cette balance sera constamment influencée par un dosage savant de données stratégiques et de considérations morales, d'idéalisme et de realpolitik. Le double équilibre entre la défense des valeurs et les impératifs de la géopolitique d'une part, et les rapports de forces pures de l'autre, présidera à la définition des intérêts vitaux. Ainsi, au niveau du système international et de la logique des contrepoids, la rivalité entre les joueurs s'exercera sur un échiquier planétaire. Le XXI" siècle verra l'entrée d'acteurs importants dans la danse nouveau millénaire et la montée en puissance de nouveaux centres pouvoir au Japon, en Chine, en Inde et en Extrême-Orient. du de

Ces pôles de pouvoir refléteront les nouvelles réalités de l'antagonisme à l'ère de la balistique, de la frappe de précision et des charges nucléaires ou chimiques.

32

Simultanément, nous assisterons à la poursuite des phénomènes désagrégation et de ainsi qu'à l'émergence d'un nouveau type de conflit, les conflits métapolitiques, comme forme particulière et englobante des conflits asymétriques. Dans ce contexte, un mélange d'ajustements inévitables relativisera le poids des puissances traditionnelles et, en premier lieu, celui de J'Amérique, mais aussi et encore davantage celtÜ de l'Europe.

II.5 L'EuROPE ET LA «RÉVOLUTION
POLITICO-STRATÉGIQUES »

DANS

LES

AFFAIRES

Ainsi, l'Europe, face à la nouvelle géopolitique planétaire, devra opérer un revirement radical, lme révolution copernicienne dans les affaires poli tico-straté giques. Cette révolution suppose en amont une rupture conceptuelle, consistant à penser le monde et les équilibres géopolitiques globaux comme les véritables enjeux de conflit, de sens, de sécurité et de puissance. Nous retrouvons là la logique elllistique et son sens. du système international, sa valeur

changement d'échelle, de problèmes et de complexité fait clairement apparaître la nécessité d'une diplomatie des sphères d'intérêts et de choix de coalitions pour les situations de clise, ainsi qu'une hiérarchisation différente des objectifs historiques et des valeurs stratégiques et cela dans lm monde où la sécurité et la stabilité sont désormais globales.

33

En elle-même, la conscience de ce changement est déjà une révolution elle est d'autant plus radicale qu'elle est conceptuelle et de vision.

et

Elle replace les problèmes de légitimation de l'action internationale des États ailleurs et autrement que dans la seule autonomie des compétences et des sphères d'influence de l'ONU et de l'OTAN. Elle les situe au seul niveau pertinent, système international dans son ensemble. celui de la « gouvernabilité » du

Cela se traduit d'abord par un rééquilibrage des responsabilités politiques et militaires vis-à-vis de l'Amérique, car sans l'Amérique, l'Europe sera marginalisée en Eurasie, et sans l'Europe, l'Amérique serait réduite à une île lointaine au large de l'Asie. Dans l'absence d'un principe organisateur unique et de l'importance croissante des conditions non militaires de la sécurité, ainsi que des facteurs culturels, comme facteurs organisateurs et créateurs de puissance, l'accent est mis aujourd'hui sur la recherche d'un sens à donner à l'exercice de la pUIssance. Or, à chaque fois qu'un équilibre s'instaure entre la puissance d'une part et le monde des valeurs de l'autre, la diplomatie a le devoir de définir ce que constitue pour un acteur son intérêt vital et, dans le cas de l'Europe, son intérêt commun. Il s'agit là de l'aspect fondamental de la construction européenne ainsi que d'un ordre géopolitique global nouveau et stable, en Europe et dans le monde. Il faut pour cela que les Européens revendiquent fermement que les conditions de leur sécurité ne soient pas décidées en dehors d'eux, par d'autres acteurs quels qu'ils soient. L'Amérique et l'Europe peuvent jouer ensemble à un rééquilibrage stratégique et à une stabilisation progressive de la planète, face au double phénomène de l'autonomisation des conflits locaux et de la montée des dangers venant de l'arc de crise qui va du Pakistan au Maroc, du Caucase au golfe Persique et de l'Asie Centrale à l'Asie du Sud-Est, bref à la zone des « Balkans mondiaux ». En dehors de cette perspective globale commune et de cette responsabilité d'ordre planétaire, toute politique de l'équilibre, de puissance et de force, dans le système multicivilisationnel du XXI" siècle, deviendrait hasardeuse pour l'Amérique, incertaine pour l'Europe et critique pour l'ensemble de l'hémisphère nord (Russie inclue).

34

11.6 L'ORDRE INTERNATIONAL DE DEMAIN

L'ordre qui se dessine pour demain est donc voué à tenir compte leçons de l'expérience, qui lient la stabilité des systèmes internationaux à perspectives géopolitiques différentes, de telle sorte que toute Weltpolitik peut s'instaurer sans une logique de la balance, et l'Europe ne pourra soustraire, si elle veut affermir ses raisons historiques et contrecaner coalitions hostiles.

des des ne des

Tout système international est voué à la symétrie, en dépit de laquelle l'alternative à l'hégémonie d'une seule puissance est le désordre et le déséquilibre. système international de demain, plus interdépendant et en même temps plus hétérogène que tous les systèmes du passé, aura besoin d'un pluralisme d'idées, d'interprétations et de forces, auxquelles l'Europe doit appOlier sa contribution. Celle-ci apparaît décisive, car les heins à l'action internationale d'un État peliurbateur reposent sur le seul unilatéralisme de l'acteur hégémonique, ou sur les compromis institutionnels obtenus dans une

enceinte d'arbitrage

-

les Nations unies -, la libelté de choix des puissances

prépondérantes ne pourra trouver satisfaction dans un système de règles établies par simple consensus, en dehors des réalités de la puissance. Ainsi, le principe de l'équilibre et le multilatéralisme qui s'y accompagne exigent tlle distribution approximative du pouvoir mondial. Dans cette perspective, l'Europe porter la responsabilité et la charge. doit assumer son rôle de puissance et en

Elle ne pourra plus refuser d'entrer dans les querelles qui secouent le monde, ni refuser de s'impliquer dans les contlits qui interviennent dans sa zone d'intérêt vital, ses marches ou sa périphérie, J'Est, le Sud-Est et le Nord européens, la Méditerranée et, plus loin, l'océan Indien et l'Asie pacifique,

35

L'Amérique aura besoin de l'Europe pour préserver J'équilibre dans plusieurs régions du monde et l'Europe aura besoin d'une Weftpofitik pour défïnir ses intérêts communs et mettre en œuvre une poliÜque étrangère qui lui soit propre. Le retour de la grande politique revêt pour l'Europe une signification essentielle et repose sur le constat que la sécurité européenne a d'être, pour l' heure, une affaire ,< paix et de guene » pour le monde, ce qui a été le cas aux XIX" et XX. siècles. C'est désormais r Asie, le Moyen-Orient, le grand Moyen-Orient et les «Balkans mondiaux» qui s'imposeront comme les régions les plus dangereuses de la planète. L'Asie regroupe la moitié de l'humanité, rassemble les acteurs mondiaux les plus importants, ablite des foyers de crise pamanents, sans issues prévisibles à moyen tenne. C'est en Asie que se situent les querelles de souveraineté les plus aiguës et c'est au golfe Persique et au grand MoyenOrient que se fera le test de la puissance et de l'hégémonie amàicaines. C'est pourquoi la sécurité européelme dépendra de plus en plus de la pmticipation de l'Europe à l'équilibre des forces dmls le monde et de sa capacité à créer les conditions politiques plus favorables à ses à partir de l'idée qu'eUe se fait d'elle-même, du rôle futnr du continent et du sens qu'elle accorde à sa mission historique.

II.7

LE CHOIX DE L'EuROPE

L'histoire nous rappelle que rien ne dure indéfiniment et que le rôle stabilisateur de la puissance américaine pourrait décliner, affectant à terme la sécurité de l'Europe. En perspective, l'Europe doit prendre conscience que sa sécurité est indissociable de celle de son environnement proche, moyen36

oriental et eurasien, et que son rôle « autonome» intérêts ni à assurer sa défense.

ne suffit pas à préserver

ses

Par contre, l'Europe peut accéder au rôle de partenaire d'une communauté de valeurs, de convictions et d'intérêts partagés avec les USA. Dans ce cas, elle doit opter pour une grande stratégie aux implications multiples. Ce choix nécessite une adhésion des élites et une mobilisation des opinions autour d'un objectif stratégique central, celui de devenir à terme une puissance planétaire «éclairante» et crédible dont il conviendra de définir la nature et la portée. Ce rôle s'exerce d'abord par la recherche d'une sécurité internationale minimale et d'un pouvoir fédérateur des plus larges. Cela exige la définition d'une vision géopolitique globale et d'objectifs stratégiques cohérents avec l'existence d'un duopole de puissance de la part des deux piliers de l'Occident. Dans ce cadre, l'Union européenne, au sein d'une alliance atlantique rééquilibrée, devrait exercer un rôle actif fondé sur une orientation politique commune concernant la politique mondiale en Eurasie et les différentes politiques régionales dans les « aires de crise» et autres zones turbulentes de la planète. L'étroite imbrication de deux fonctions de «gouvernabilité» et de « gouvernance » internationales, pour les situations de tension d'une part et pour les arrangements dans la gestion ordinaire et coopérative du système planétaire de l'autre, devraient favoriser la recherche des issues aptes à créer ou à restaurer la confiance et la stabilité mondiales. L'Union européenne et les USA, jouant chacun à sa prééminence, de force ou d'expérience, devraient faciliter la recherche de solutions appropriées aux problèmes majeurs du siècle et apaiser les inquiétudes des zones les moins nanties de la planète et surtout de celles les plus explosives.

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ILS

PROSPECTIVE ET RÉTROSPECTIVE

Les temps de trouble et de désordre publics, et celL'<: ui impliquent q transition d'tm système à l'autre des relations entre les nations, incitent à rétlexion sur les schèmes du devenir, sur la naissance, l'affirmation et déclin des républiques et des empires et sur Je caractère aventureux incertain des grandes stratégies.

la
la le et

Cette méditation a pris tantôt la forme d'tme spéculation sur l'utilité des raUiements et des aUiances militaires dans l'imminence d'une guelTe ou sous la menace d'un danger grave, tantôt la tournure d'une interrogation sur Je sens ultime du combat pour ne pas être à la merci des autres et, en conséquence, sur le refus de la servitude face à des ultimatums existentiels. Depuis l'antiquité grecque jusqu'à l'âge modeme, portent témoignages de ces réflexions; «Les guerres du PélopOlmèse» de Thucydide, la ,) de Platon et la « Politique» d'Aristote, le «Léviathan ,> de « République Hobbes ou Je «Prince ,> de Maclnavel et, suite aux guerres de religion, le « Traité théologico-politique » de Spinoza. Réfléchissant à l'époque napoléOlÜenne, Clausewitz nous a éclairés sur l'étrange trinité qui est à r œuvre dans l'aventure guerrière, ]'« entendement politique, la libre activÜé de l'âme et la passion hostile ». Plus proches de nos préoccupations, les ouvrages de Montesquieu, Rousseau et de Tocqueville ont proposé des théories sur l'équilibre pouvoirs et sur les formes des régimes politiques. de des

C'est une constante qui se renouvelle à chaque fois dans l'histoire lorsque la quête de ]' avenir liant intimement les ambitions civiles et les stratégies militaires prévaut sur logique du présent et que la volonté d'écrire les pages

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du futur s'impose sur les contraintes mêmes relatifs et vite obsolètes.

et sur les héritages

du passé,

eux-

Dit avec des concepts modernes, les buts de ces méditations ont été non seulement de décrire les conduites et les dilemmes des acteurs de jadis, mais de dégager la logique implicite de leurs choix afin d'en saisir la leçon et le « sens» permanents. Or, ces buts demeurent incompréhensibles si on ne les replace pas dans le contexte d'une conjoncture particulière et dans l'horizon des relations d'un système, qui circonscrit le cadre général de la poïétique historique. Nous appelons ce cadre, au sein duquel le champ d'action et le centre d'intérêt des acteurs politiques s'expriment par des conduites spécifiques, un système international. Une constellation diplomatique peut être appelée un système, lorsqu'un événement politique, historique ou stratégique peut être étendu à l'ensemble. Au sein d'un système, le verbe diplomatique et l'action militaire se composent en unité et forgent les lignes directrices de la politique étrangère d'un État qui est, en tant que telle, une politique de puissance. La cohésion stratégique d'une société et sa fascination culturelle de masse constituent, à l'heure des «chocs de civilisation» et des nouvelles guerres de religion, des forces d'impact et des facteurs d'influence au sein d'un univers clos, la scène planétaire, travaillée en profondeur pas une hétérogénéité philosophique et morale virtuellement conflictuelle. Par ailleurs, l'éveil culturel et la résurgence de revendications ethniques, claniques et tribales au tropisme nationaliste peuvent devenir une force de désespoir et de révolte et engager les grandes nations et l'ordre établi dans des luttes de pacification et de stabilisation longues et difficiles, soient-elles impériales ou locales. En reprenant la caractérisation des rapports internationaux, le trait original qui distingue ce type de relations de toutes les autres relations sociales est qu'elles se déroulent à l'ombre de la guerre, sous la menace d'un conflit armé et sanglant, dans les tensions des crises ou sous l'influence d'une déchirure de l'ordre social, devenu désormais transnational. Cette spécificité nous rappelle que les États et les nations, hostiles par position, par ambitions ou par principe, vivent l'une vis-à-vis de l'autre dans un état de nature, un état dans lequel s'organise le geme humain et dans lequel chaque peuple jouit de la liberté naturelle qui parlait autrefois aux individus au nom d'une raison supérieure, la raison d'État et qui s'exprime aujourd'hui au nom d'une conception de la sécurité qui est interdépendante et commune. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, savants et philosophes, auxquels se sont joints des économistes, ont poursuivi cet effort de connaissance ayant pour objet la conjoncture mondiale. 39

Leur préoccupation était double. Elle visait d'une part à réfléchir sur r expérience des collectivités humaines au sujet la réorganisation de l'ordre social effondré par un conflit grandes dÜnensions et, d'autre part, à identifier la portée de la rupture politique, engendrée par r atome et par la révolution balistico-nucléaire à l'âge planétaire. Celle-ci introduisit une hétérogénéité fondamentale et bouleversante, non seulement d'ordre teclmique vis-à-vis du système antérieur, mais sur le cours tout entier des relations humaiues ouvrant sur une ère nouvelle, nucléaire.

II.9

L' AMÉRIQUE ET LA POLITIQUE DE PRIMAUTÉ

Avec l'effondrement du mur de Berlin et ce!tÜ du dernier empire militaire du monde, l'ancienne Union soviétique, les spécialistes et les historiens, pour la plupmi des cas américains, à r exception notable de R. Aron, se sont

penchés sur la nature du système international qtÜ allait succéder à r ordre
bipolaire. À leurs yeux, celui-ci devait comporter le maintien de r influence prédominante de la seule puissance authentiquement planétaire du monde, les USA. Ils dégagèrent ainsi une réflexion à plusieurs voix, qui a été pour Brzezinski géopolitique et stratégique, pour S. Huntington, civilisationnelle et prospective; dans le cas de F. Fukuyama idéologico-phîlosophique, ou encore diplomatique et histolique, en ce qui concerne H. Kissinger. 40

Plus proche de nous, R. Kagan s'est employé à établir une comparaison entre les acteurs majeurs de la scène planétaire, les USA et l'Europe, à partir d'une vision antinomique de la force et de la faiblesse des nations, influant sur leur philosophie, leur comportement et leur psychologie dans le jeu politique du monde. D'autres auteurs nous ont rappelé que la république impériale, plus favorable aux libertés des individus passait pour une menace aux libertés des États et implicitement des nations et que dans plusieurs situations, l'hégémonie, se dissimulant sous les principes de la démocratie, pouvait se rapprocher de la tyrannie. Cependant, l'objet profond de ces réflexions demeurait la dialectique de l'antagonisme et la politique de primauté au sein du système international d'aujourd'hui et de demain, plus interconnecté et plus complexe que tous les autres systèmes du passé. Dans le décryptage de cette donne inédite, Z. Brzezinski lecture du système international où le choix d'un engagement l'Amérique vise la préservation et l'exercice d'un leadership d'une hégémonie démocratique. dégage une cohérent de cooptatif et et à la

L'intimité de ces deux notions est liée à la gestion des alliances légitimité internationale de l'action des États-Unis.

C'est donc à partir d'une analyse globale de la scène planétaire que l'auteur parvient à historiciser et à relativiser la priorité absolue accordée par l'Administration Bush à la « guerre contre le terrorisme ». Celle-ci ne peut représenter à ses yeux qu'un but stratégique à court terme, dénoué de pouvoir fédérateur. En effet, s'interrogeant sur l'hégémonie américaine et, en perspective, sur son déclin historique à long terme, il replace la complexité du paysage mondial et ses turbulences dans le cadre d'une stratégie d'alliance permanente avec l'Europe. Seule cette alliance, interdépendante, mais toutefois asymétrique, est en mesure d'assurer une communauté d'intérêts partagés entre l'Europe et les USA. Cette alliance seulement peut garantir à ses yeux l'évolution de la prééminence des USA sous la forme qui correspond le plus à une démocratie impériale: l'hégémonie de cooptation. Aucune alliance de circonstance ne peut élargir les bases d'une direction éclairée, fondée sur le consensus plutôt que sur la domination pure. Aucun autre acteur ou ensemble d'unités politiques - à l'exception de l'Europe - ne peut permettre l'exercice d'un leadership mondial, sous la forme d'un pouvoir fédérateur et rassembleur vis-à-vis de ses alliés. Moraliser la mondialisation et rechercher les bases d'une interdépendance équitable, ce sont là les deux impératifs-clés, capables de donner une réponse intégratrice aux menaces et turbulences mondiales de demain.

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Nous y retrouvons là également les présupposées d'une direction éclairée dans les grandes affaires du monde. C'est donc dans une politique rationnelle et pondérée que peuvent être redéfinis, selon ses vues, les fondements d'un partenariat acceptable avec l'Europe pour l'exercice de responsabilités complexes liées à l'interdépendance mondiale. C'est donc dans le cadre d'initiatives originales, en vue d'échapper chaos et au désordre qui guette le monde, que Brzezinski resitue dilemmes de la politique de sécurité des États-Unis. au les

Celle-ci doit être combinée, d'après ces analyses, avec l'inconnue de la politique de sécurité de l'Europe comme composante indissociable de l'équation de sécurité mondiale. Or, y a-t-il, au cœur de ce grand dessein hégémonique un espace de manœuvre praticable pour une stratégie réaliste de l'Europe, permettant à celle-ci d'échapper aux sirènes d'un nationalisme régionaliste habillé d'antiaméricanisme ? Oui, cet espace existe - peut-on ajouter - et doit combiner une vision géopolitique planétaire, une stratégie militaire globale par le biais de l'OTAN et une attitude vis-à-vis du terrorisme et de l'Islam, plus souple, plus différencié et plus crédible, mettant l'accent sur l'unité politique du camp des démocraties et, plus en général, de l'Occident.

42

III.

L'EUROPE ET LA SÉCURITÉ MONDIALE AU XXIESIÈCLE: UNI POLARIS ME ÉLARGI OU MULTIPOLARITÉ ? LE DÉBAT SUR LE SYSTÈME INTERNATIONAL DE DEMAIN

La guerre entre les USA et l'Irak a d'abord consacré la prédominance militaire des États-Unis, en exaltant la notion d'unipolarisme, puis en moius de quatTe ans a précipité la fin d'un monde que l'on estimait définitivement unipolaire. La notion d'unipolarisme résulte de la distribution mondiale de la puissance et du regroupement politique des États. Ainsi, la manière par laqueHe les États, grands ou petits, forgent ou s'adaptent à conjoncture internationale contrihue à la modeler, à lui donner une configuration particulière et donc une morphologique qui n'est ni la résultante ni J'effet mécanique du rapport des forces pures. Cette corrfiguration résulte également de la perception des intérêts de chaque membre des alliances et des regroupements politiques visés, de la nature de leurs revendications, du souci d'équilibre pour tïnir, de la préférence sentimentale, dictée par la sympathie ou l'antipathie naturelles des populations, des parentés ethniques ou de la proximité culturelle. Au regard du tableau diplomatique et de son évolution, une interrogation se pose avec insistance sur le type de système international vers lequel nous tendons. Allons-nous vers un système unipolaire dargi, euro-occidental, hégémonisé par les États-Unis et implicitement asymétrique, ou bien vers un système multipolaire souple, amélkano-eurasien, sauvegardant l'équilibre

entre plusieurs pôles de puissance, déliés entre eux de toute référence valeurs communes et à une structure normative contraignante? Tel est le dilemme des Européens terme. confrontés aux défis de l'avenir

à des à long

Partenariat rééquilibré et stratégique avec les USA, qui ont été à l'origine le prolongement du champ diplomatique européen, ou pôle de rivalités croissantes avec eux? Ce dilemme a été fortement personnalisé au cours du débat sur le conflit avec l'Irak et nous y découvrons d'un côté le portrait euroatlantiste de Tony Blair et de l'autre celui, néo-gaulliste, de Jacques Chirac. L'heure est au choix et ce choix est décisif pour l'avenir pour son union politique et pour sa place dans le monde. du continent,

La politique de partenariat avec l'Amérique est justifiée aux yeux de Tony Blair au nom des défis et des dangers communs à l'Occident, au nom d'une même civilisation, d'une communauté de traditions et des mêmes convictions morales historiques. Par ailleurs, dans le souvenir inconscient, l'hégémonie américaine semble garder encore aux yeux des classes dirigeantes anglaises quelque chose de l'hégémonie britannique et la transition de la «Pax Britannica» à la «Pax Americana» ne comporte pas un changement de l'univers mental et culturel. Dans la décision sur la guerre en Irak, l'amour propre et le sens de la fierté d'antan auraient été blessés à mort par une neutralité humiliante qui aurait été associée au calcul de l'abstention franco-allemande. En revanche, la politique de l'équilibre apôtres et, en particulier, par la France, universelle de l'Amérique, ostensiblement par défaut, limitant ses capacités d'action indépendants d'Eurasie. multipolaire est défendue par ses par la crainte d'une hégémonie unilatéraliste et multilatéraliste et celles de la plupart des États

Au niveau le plus abstrait, la politique de l'équilibre est celle qui, de David Hume à Morton Kaplan, se résume à la liberté de manœuvre, visant à interdire à un acteur prépondérant d'accumuler des forces supérieures à l'ensemble des autres puissances coalisées et à fédérer ses opposants pour lui faire contrepoids. Au plan historique, la multipolarité apparaît comme une vue de l'esprit dans le domaine politico-militaire lorsqu'un acteur essentiel dispose d'une prépondérance absolue dans la distribution mondiale du pouvoir. Cependant, l'Amérique, qui est la mégalopole du monde globalisé, conserve une suprématie militaire absolue, mais lui fait défaut le pouvoir géostratégique de la traduire en influence politique. Si la politique étrangère «as aIl politics, is power politics» Niebuhr), l'Europe peut-elle établir un partenariat rééquilibré planétaire avec les États-Unis d'Amérique? 44 (Reinhold au niveau

Peut-elle aller plus loin qu'un jeu d'influence sur la gestion de l'hégémonie américaine, qui est assurée pm' main d'un maitre plutôt que par celle d'un partenaire? Cette interrogation constitue, pour l'heure, l'essentiel des questionnements, sans réponses et sans solutions immédiates, de la scène mondiale. Les objectifs par l'équilibre des forces dont disposent les USA, sont-ils de même nature que ceux que l'on peut atteindre par l'utilisation la puissance dont dispose l'Europe? Rappelons brièvement que la force (strength, Kraft) fait appel aux capacités contrainte et de nuisance, la puissance (pmver, Macht) aux capacités d'action coHective fondées sur la coopération et les moyens d'influence.
La divergence entre Européens et Américains ne repose pas uniquement sur la croyance que l'on peut triompher de l'lùstoire, mais sur les intérêts stratégiques, les objectifs de sécurité et la vision du système international de demain, bref sur l'ordre du devenir. Elle s'en écarte sur le sens de la puissance et sur l'exercice de celle-ci, en réponse au mal fondamental de toute époque, le totalitarisme, le despotisme, les a.xes du mal ou les postes avancés de la tyrannie ainsi que sur la réplique à donner il l'islamisme et au fondamentalisme terroristes.

111.1 SUR

LA

«LOGIQUE

UNIPOLAIRE»

OU

LOGIQUE

DE

PRIMAUTÉ

Le clivage entre les deux visions, européenne américaine, du système international s'inscrit non seulement sur la nécessaire distinction entre et puissance, mais sur la stratégie à adopter dans remploi de la capacité
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