L'Europe, incarnation de la démocratie chrétienne

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La civilisation judéo-chrétienne est en voie de disparition. Deux amis en discutent et parfois se disputent à ce sujet. La mondialisation sous l'égide des États-Unis apparaît comme la cause de cette problématique. Peut-on dans l'Union européenne lui trouver une solution ? La démocratie-chrétienne semble le mouvement de pensée et d'action le plus approprié aujourd'hui face à ces défis de la mondialisation. A condition de reprendre ses principes à la racine et de les appliquer à l'unification de l'Europe. La lutte pour la sauvegarde de la civilsation judéo-chrétienne n'en est qu'à son début.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296329461
Nombre de pages : 300
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L'EUROPE, INCARNATION DÉMOCRATIE

DE LA

CHRÉTIENNE

Un dialogue

(Ç)L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4817-1

Charles DELAMARE Francis OLIVIER

L'EUROPE, INCARNATION DE LA DÉMOCRATIE CHRÉTIENNE
Un dialogue

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALŒ

DES MÊMES AUTEURS

Charles DELAMARE A tous les retraités, France Empire La civilisation en solde, Réseau Lettres La bataille de Normandie, Réseau Lettres
(Grand Prix des écrivains Normands en 2000)

Le monde est grand et Ben Laden est son prophète, roman, L.P.F. éditions. Nombreux articles sur l'économie, la politique, la construction européenne.

Francis OLIVIER Ramuz, Desclée de Brouwer Edtitions de deux romans de Ramuz, Presses universitaires de Grenoble Nombreux articles sur Péguy, Ramuz, H.F. Amiel, et sur l'école.

Avant propos

C'est un dialogue. Il prend parfois l'allure d'une âpre controverse. C'est que les deux amis, Francis et Charles défendaient au départ des opinions différentes et qu'ils ne les ont échangées qu'en partie. Mais tous deux sont hantés par le spectacle de la désagrégation, de l'écroulement, de l'évaporation de la civilisation européenne. C'est pour eux l'angoisse majeure tenaillant notre époque. Entamé au début de l'an 2000 leur dialogue s'achève peu avant le début de la guerre en Irak. Il anticipe la remise en question fondamentale qu'elle imposera aux gouvernants et aux citoyens de l'Union européenne. Celleci mérite-t-elle d'exister? Existe-t-elle vraiment? Quel message, dans ce cas, délivre-t-elle ? Au nom de quelle inspiration? L'Histoire revivifiée s'accélère, presse, défie chacun d'entre nous. Tous nos contemporains, s'ils veulent bien réfléchir, partagent alternativement ou simultanément au début de ce siècle les idées parfois contradictoires que l'on va trouver exposées dans ce livre. Ce dialogue fermente, palpite au fond de chaque esprit. Quant à la solution... Nous en avançons une, mais nous avons souhaité tout autant lancer un débat, susciter des interrogations, rameuter les citoyens vers ce « forum» qui occupe le centre des démocraties sous toutes leurs formes, à toutes les époques. Ne vous attendez pas à une promenade facile au milieu de repères bien connus. Nous estimons que l'évolution

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rapide, terrifiante de notre civilisation, nous oblige à remettre en cause des idées reçues depuis longtemps, avant même notre naissance. C'est douloureux. Nous espérons que cela sera fructueux. Faut-il s'en inquiéter? Faudra-t-il en tirer des conclusions sur la fragilité de notre temps? A vous d'en Juger.

I La mondialisation sonne le glas de la civilisation

C.D. - Ça y est, mon cher Francis! Nous sommes arrivés à cet an 2000 dont on a tant rêvé, dont on a tant parlé. Dans quel état! Nous avons perdu notre civilisation au cours du cahoteux vingtième siècle. Quand je dis « nous », je ne pense pas à « nous », toi et moi. Mais aux êtres apparemment humains qui nous entourent, mais surtout à ceux qui poussent derrière pour leur succéder, pour nous succéder dans cet Occident qui a perdu le Nord, c'est-à-dire la foi.
F.O. - Quel beau début en fanfare, mon cher Charles, « excellent ami », comme on dit chez Platon! Tu mesures bien notre situation d'Européens, en cette fin de siècle fourbue. L' « horizon 2000 » fascinait tellement certains hommes politiques, dès les années 70, qu'ils ne voyaient pas ce qui se tramait à leurs pieds, et tombaient dans la trappe, comme l'astronome distrait du même Platon. Etaitce hâte de voir disparaître un siècle qui laissera, quoi qu'on dise, un mauvais souvenir, ayant tenu beaucoup moins qu'il ne promettait, orgueilleusement ? Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir eu des ouvreurs d'ères (sous l'effet de l'accélération de l' Histoire ?).

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Ouvrir une ère est, aujourd'hui encore très tendance. A l'homme du Reich de mille ans, à l'ère léninistestalinienne, s'est ajouté un président de la République français qui, le jour de son installation, a déclaré ouvrir une ère nouvelle, ce que ne s'était pas avisé de faire JésusChrist; puis vint l'ère Mitterrand, qui nous a fait passer «des ténèbres à la lumière» (vieille promesse: Robespierre définissait la Révolution comme « le passage du Mal au Bien ») ; voici maintenant l'ère Internet qui risque, elle, de durer.

C.D. - Les courants d'ère passent aussi vite que les courants d'air!

F.O. - En face de si majestueuses aurores, d'un optimisme conquérant, que pèse la crainte qu'éprouvait Bernanos de « voir la Bêtise remonter sur les Nuées de l'Abîme cum virtute multa et majestate », ou celle de Péguy au début du siècle, prophétisant un « réenvahissement de la barbarie », « une barbarie, une inculture croissantes », ou imaginant « des parcelles de culture et de liberté, péniblement acquises et conquises, menacées par d'énormes vagues de «barbarie»? Et pourtant qui peut dire aujourd'hui que Péguy avait exagéré?
C.D. - Ces avertissementsn'ont servi à rien. A force de
ne pas réparer les fuites dans son système d'irrigation, la civilisation chrétienne se retrouve à sec, échouée. C'était à prévoir. C'était prévu. Voir Paul Valéry et consorts....

F.O. - Evidemment, il y en a eu beaucoup, de ces
prophètes de malheur. Par exemple deux esprits très différents, mal connus ou ignorés du public français: le Vaudois C-F. Ramuz et ses essais lucides publiés entre les

Il

deux guerres, et l'Autrichien Franz Werfel (auteur du Chant de Bernadette) dont l'ouvrage Zwischen oben und un ten offrait des vues profondes sur la situation intellectuelle, morale et spirituelle de l'Europe, sur la massification, et les menaces contre la personne, sur les risques de guerre et de décadence. C.D. - C'est que l'Europe a décidé, à partir de la Réforme, de ne plus se réclamer de la chrétienté. La civilisation est apparue alors comme un substitut de ce concept, comme sa laïcisation. A la «parousie », à l'arrivée (prochaine) de la fin des Temps a succédé le Progrès, la marche sans fin vers le bonheur. Mais attention! toujours en bon ordre, la troupe restant bien encadrée par les autorités politiques, administratives et spirituelles. Au début du XXè siècle, l'autosatisfaction s'étalait sans vergogne au même rythme que, sur les cartes géographiques, le coloriage des empires coloniaux. Les « Lumières» resplendissaient de tous leurs feux. Le succès était complet, semblait-il. La guerre de 14-18 est survenue, tel le fameux chien dans le célèbre jeu de quilles. Elle a détruit cette harmonie trop fragile. Elle a déclenché les réactions en chaîne du communisme, du fascisme, du nazisme, de la Seconde guerre mondiale, de la décolonisation, de la guerre froide. La civilisation à vocation universaliste avait cessé d'exercer son magistère aux quatre coins de la planète. Pourquoi? Parce qu'elle avait cessé d'exister. Le mondialisme en est-ilIa résurrection? Bien des indices le laisseraient supposer. On emploie cette expression, à satiété, que tout récemment, depuis l'écroulement de l'URSS, il Y a moins de dix ans. Un monde unique succède à un monde divisé, à un monde bipolaire, tripolaire même. Unique ne veut pas dire unifié. Sous les pavés de l'ours bolchevik se dissimulait la plage des

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anciennes querelles: ethniques, religieuses, nationales ou tribales. Depuis 1992 les crabes les plus divers et les plus vieux y grouillent dans tous les sens: les islamistes, les « tchetniks » nouveau style, les communistes couverts de la peau des moutons socialistes, les tyrans meurtriers et les mystiques mafieux. Le surprenant est que les plus atroces secousses en Afrique, en Asie, même en Europe de l'Est n'ébranlent que faiblement cette « conscience universelle» qui entre les deux guerres mondiales fonctionnait à plein régime, avec, il est vrai, une efficacité au-dessous de zéro, si l'on songe que pendant cette période, communisme et nazisme prospérèrent à la barbe des radicaux socialistes, du Grand Orient et des humanistes les plus émouvants. L'important, désormais, c'est le marché, le grand facteur d'unification. Que celui-ci se comporte comme un jeune chien, qu'il se développe, qu'il s'étende à perte de vue, qu'il conquière un domaine de plus en plus vaste, que ses règles s'appliquent à une part croissante, dominante, étouffante de l'activité humaine dans tous les pays du monde, à l'exception de la Corée du Nord (l'indispensable caricature pour faire rire au milieu du sérieux des informations, plus ou moins boursières), voilà une ligne de vie dont l'évidence, malgré son épaisse consistance, n'est pas encore pleinement reconnue dans les nations développées et qui reste fortement contestée ailleurs, sur la majeure partie du globe. Le mondialisme c'est le capitalisme, le vrai, le dur, le vigoureux, le grand, tel qu'il a été critiqué depuis Marx et tel qu'on continue à le vitupérer sous la formule, tournée en rengaine, de «l'ultra libéralisme ». Max Weber affirmait déjà il y a cent ans, au début de « L'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme» que ce dernier constituait un immense cosmos, un habitacle dans lequel chaque nouveau-né devrait s'apprêter à passer sa vie sans

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pouvoir rien y changer. Mais de son temps existait un contrepoids, un contre-pouvoir, un au-delà du marché qui emportait les individus au-dessus de leur rôle de producteur et de consommateur, la civilisation précisément!

F.O. - Tu me rappelles Péguy. Sa thèse, dans l'Argent
et ailleurs, est que la différence entre les temps passés et son temps se caractérise par le fait que jadis, à la convoitise, à la libido habendi, au Veau d'or, s'opposaient les puissances telles que la religion, la morale (chrétienne ou laïque), le sens de l'honneur, la culture désintéressée... Qu'aurait-il dit de notre temps à nous? Peu de choses incitent sérieusement l'individu à s'élever au-dessus des fonctions dont tu parles, et qui suffisent pour beaucoup à définir l'Homme. C'est une réalité que ne peuvent cacher les discours « humanistes» dominicaux. C.D. - Est-ce toujours actuel? Il ne me le semble pas. Les humanistes se taisent le dimanche autant que les fidèles. Le capitalisme s'est exténué à livrer un rude combat contre le communisme (et son allié le Tiers Monde). Il a triomphé. Sa victoire est sans appel. Elle a été obtenue non pas par l'emploi des armes (même si celles-ci ont joué un rôle non négligeable, de façon virtuelle pour ainsi dire) mais par l'écroulement interne du système adverse. Quant aux armes spirituelles il n'en a pas été fait un usage immodéré. L'état pitoyable dans lequel l'exURSS a laissé la noble Russie sert de leçon à tous ceux qui tenteraient de s'opposer à nouveau au libéralisme, à la manière des jeunes Lacédémoniens que l'on amenait contempler un ilôte ivre pour les dégoûter à jamais de la bouteille (ou de l'amphore).

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- Le communisme soviétique a été son pire ennemi, mais il a été aidé dans sa chute par Reagan, à qui tu fais allusion, et, pour le spirituel, par Jean-Paul II. Je ne suis pas aussi sûr que toi que la dégringolade qui a abouti à 1989 serve de leçon durable. Premièrement, de jeunes générations arrivent, sans mémoire ( l' « Education nationale» y pourvoit, qui a, un temps, considéré l'enseignement de l'Histoire comme une discipline d'éveil, et dont les manuels ont longtemps caché aux élèves l'existence du goulag) ; elles gardent le nez sur leur quotidien. Chez les plus âgés, certains ont intérêt à considérer que le passé criminel du « socialisme réel» et les millions de cadavres, c'est de l'histoire ancienne: c'est même exactement ce qu'avait répondu Marchais à un journaliste trop curieux. Deuxièmement, il y a la Chine, et le Vietnam, et Cuba, qui, quoi qu'on dise et en dépit de notre wishful thinking, persistent dans une philosophie et un système politiques qui n'ont rien à voir avec les nôtres. Qu'à cela ne tienne: l'invitation à un récent meeting de parlementaires de droite débutait ainsi: « Partout dans le monde, les idées, les principes et les valeurs que nous défendons l'emportent! ». Or si la victoire du libéralisme est, intellectuellement et dans les faits, « sans appel », elle ne s'étend pas à la planète. Sans parler de possibles régressions et retours de bâton, ni du fait que l'évidence rationnelle et les preuves servies par les faits sont loin de façonner l'Histoire. « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances» comme écrivait Proust. C.D. - C'est vrai que le triomphe actuel du libéralisme peut être soupçonné de fragilité. Il a été amené par des facteurs négatifs. Il s'est affirmé grâce à la persuasion par l'absurde. Pas par la révélation de la Vérité. Non pas par un surgissement d'enthousiasme, par un élan idéaliste, par

F.O.

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une poussée du cœur et de la raison. Le long et tortueux combat contre les idéologies a desséché les forces intellectuelles et morales qui emmèneraient l'humanité vers des horizons nouveaux, dans la lumière de la liberté. Fade, ennuyeuse, distraite par des inepties superbement mises en scène, telle apparaît la société que les chaînes de télévision, sournoisement alignées les unes sur les autres, présentent et recommandent aux masses crédules. Crédules, parce qu'elles ne croient plus à rien.

F.O. - Admirable formule! Elle correspond à ce qu'ont
constaté, depuis deux siècles, des observateurs aigus. Tu as mis dès le début, le doigt sur l'événement central, la perte de la Foi, que, le premier Lamennais soulignait dès le début du XIXè siècle. On peut préciser: de la foi religieuse, et, singulièrement, chrétienne; car autrement on peut soutenir que notre époque malgré les apparences, est une époque de foi, pullulant de religions de substitution. Las Cases disait: « On n'a jamais cru à tant de choses depuis qu'on ne croit plus à rien ». Novalis, en plus imagé: « Quand Dieu s'efface, les idoles rôdent ». On peut très bien remplacer Dieu par le culte de la télévision, du marché, ou des droits de l'homme ou des timbres-poste, ou par la lutte pour la libre circulation des crapauds. Voir le très profond chapitre « De la mode» dans les Caractères de La Bruyère.

C.D. - Il Ya tout de même des sursauts de sensibilité,
d'inquiétude. Sans parler de différents mouvements religieux ou philosophiques -l'écologie, dont le simplisme de boy-scout suscite la moquerie, constitue une tentative nouvelle pour ordonner à nouveau les individus au milieu de l'univers, pour leur rappeler qu'ils ne sont qu'une infime partie d'un tout, la Nature comme on la désigne, en résumant à l'extrême la condition humaine.

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Le capitalisme qui donne le ton à notre époque est encore plus loin des questions métaphysiques qu'on ne l'imagine. Il ne les nie pas. Il ne les résout pas. Il ne tente pas de le faire,. Il ne les regarde même pas. Il poursuit sa marche au meilleur rendement, à la maximisation du profit vers ce marché mondial unique, réponse, et ce n'est pas rien, appuyée sur les techniques les plus performantes, aux problèmes concrets, ceux, millénaires, d'une humanité qui se souvient encore d'avoir crevé de faim et qui reste hantée par la peur de redevenir misérable ou de ne jamais pouvoir se sortir de sa précarité. En ce sens, le capitalisme est l'espoir du monde. Il ne suffit pas de fulminer contre lui, ce qui est trop commode. Il faut prendre conscience de son réalisme à l'égard de la destinée humaine. La civilisation aujourd'hui ne sert à rien. A-t-elle même joué autrefois le rôle décisif que les tenants du savoir lui ont attribué, pour se valoriser eux-mêmes? Le monde du XXIè siècle n'a pas besoin de ses raffinements et de ses subtilités. Le rôle essentiel de la superstructure consiste pour les acteurs du capitalisme moderne à établir un « corpus» de règles juridiques contraignantes, contrôlées par une Justice indépendante, austère et sévère. Les droits de l'homme font partie de ce paquet. Les cabinets juridiques travailleront, ce préalable étant acquis, à établir le règne de la propriété et de la prospérité, à défendre et à promouvoir la démocratie universelle, à travers les rapports des commissaires aux comptes et le foisonnement des fonds de pension. . .

F.O. - Si « la civilisation ne sert à rien », du moins visiblement ou dans le court terme, il est à craindre que cela ne favorise les progrès de la barbarie, car l'esprit de l'époque veut du palpable, et tout de suite.

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Je ne te le fais pas dire, même si je me suis donné du mal pour te le faire penser. Mais ne jetons pas en avant le mot de « barbarie» avant d'avoir regardé ce qu'il y a sous la peau de bête qui le recouvre.

C.D. -

F.O. - Il faudrait préciser la définition de civilisation et
de culture, et leurs frontières. C'est d'autant plus délicat qu'elles se déplacent, d'une nation à l'autre et dans le temps; et que le mot culture s'est tellement détérioré, à force d'être galvaudé, au cours du XXè siècle, qu'avec une autre épave, l' humanisme, il aurait dû depuis longtemps disparaître, de honte...

C.D.

- Je ne suis pas d'accord. Ce mot de culture a

repris toute sa signification et toute sa noblesse en 1980 dans le discours de Jean-Paul II à l'Unesco. Mais il s'applique à une conquête individualisant une personne ou une nation, à la suite d'un effort intense sur elle-même pour « aborder la question du sens de son existence» comme disait à peu près le pape. La civilisation possède une autre lourdeur, une autre épaisseur, matérielle, intellectuelle et passionnelle. Elle réunit au lieu de différencier. C'est ce concept qui retient aujourd'hui notre attention. On peut fort bien imaginer que des individualités persisteront à poursuivre leur ascèse ou leur plaisir de culture malgré la disparition d'une civilisation. Tel fut le cas de ces beaux esprits latins des Vè, Vlè et même Vllè siècles les Ausone, les Grégoire de Tours ou les Sidoine Apollinaire. Ils composaient leurs œuvres au milieu des hordes chevelues. Ils se targuaient de beau langage et de beau style parmi des guerriers soucieux seulement de leur coup de lance.

F.O. - En abusant des mots « d'humanisme» et de « culture », je le maintiens, nos contemporains ne rendent

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pas service aux richesses qu'ils recèlent. lean-Paul II a décrit, certes, avec beaucoup de justesse, une situation idéale, mais tu conviendras que sa voix ne porte pas assez fort, ni assez loin, ni assez fréquemment dans le tohu-bohu médiatique. « Humaniste », c'est, comme « moderne », un bouchetrou rituel dont abusent les hommes politiques en panne d'épithètes. Ils seraient bien en peine de définir humaniste, indûment contaminé, d'ailleurs, par humanitaire et même les humanités! Si l'on veut dire que l'humanisme met l'homme au centre des préoccupations de la société qui n'en serait d'accord? Mais si l'on passe au plan philosophique et métaphysique, et que l'on considère avec Protagoras que «l'homme est la mesure de toutes choses », donc la source unique des valeurs, alors ceux qui croient en une transcendance ne peuvent être d'accord; c'est pourquoi la notion d'humanisme chrétien n'est

valable qu'à condition d'être maniée avec circonspection.
A mesure que l'aire de l'agriculture se rétrécissait, celle de la culture s'étendait. Nous avons eu la culture de gouvernement en 1981, puis la culture d'entreprise, la culture du compromis; puis ce fut l'explosion: la culture lambada, la culture snowboard, le choc des cultures quand deux clubs de football se rencontrent. Le ridicule le dispute à l'odieux quand on parle, à tout bout de champ, de révolution culturelle: ceux qui s'en servent légèrement se rappellent-ils que l'expression est entachée du sang de millions de Chinois? Même si l'on attrape facilement le tournis en essayant de distinguer rigoureusement culture et civilisation, je suis d'accord avec tes propos: civilisation est plus collectif, historique, matériel. La civilisation est davantage liée au progrès et à l'inventivité dans le domaine pratique, et avec une morale nulle ou indifférente, c'est ce que voulait probablement dire Baudelaire: « Civilisation: une grande

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barbarie éclairée au gaz ». On en conclura qu'il n'y a pas de culture TGV ou Internet. Car culture (dont pour Richard Wagner civilisation était le produit citadin de décomposition) est plus individuel, personnel, intime sauf dans le sens ethnologique, dont sans doute est venue la dérive. Culture louche vers le spirituel, vers un culte. Ce qui explique peut-être que pour ceux qui n'ont aucun culte elle soit devenue « une espèce de providence des clercs laïques» (Denis de Rougemont), une religion de substitution; déjà Renan écrivait dans « L'avenir de la science» : « L'Etat doit au peuple la religion, c'est-à-dire la culture intellectuelle et morale». Si l'on commence à dire que la culture est utile, on finira par dire que tout ce qui est utile est culture. Or si tout est culture, rien ne l'est plus. C'est ce qui nous menace. Le Haut Moyen Age que tu évoques n'a pas vu une suspension de l'Histoire, ni de la civilisation, qui a commencé avec Adam et Eve. Lors des « Dark Ages» elle ne s'est pas perdue, même au sens où un cours d'eau disparaît à la vue pour reparaître plus loin. La civilisation a continué, parfois même un peu trop, àfaire rage, comme disait Alexandre Vialatte. La culture, elle, n'a plus été vivante, créatrice, mais de conservation; les moines furent, à l'écart, les gardiens des trésors. Le passage de témoins fut assuré, mais long le relais. Je vois que tu t'impatientes. Assez tenté, péniblement, de définir. Je n'y reviendrai pas, à moins que tu ne me provoques.

C.D. - Je vais essayer de t'asticoter en lançant ma ligne
plus loin. Nous n'avons pas assisté à une ruée de barbares, mais nous vivons l'effritement continu de notre civilisation. C'est le phénomène nouveau pire que cela:

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proprement inouï, inconcevable qu'il convient d'analyser. Le capitalisme mondial est perçu partout ailleurs qu'en Occident comme le triomphe incommode, nocif même, de la civilisation judéo-chrétienne. Ce n'est qu'à l'intérieur de celle-ci qu'on se pose les questions ou qu'on exprime les craintes que tu as soulevées à l'aide de puissants alliés, cités en renfort de ton argumentation. Ces interrogations sont-elles justifiées? Correspondentelles à un véritable problème? On en douterait aisément si l'on prêtait une oreille non distraite aux rumeurs médiatiques. Ils sont rares les ronchonneurs comme toi et moi qui relient les malaises dans leur société à la maladie de leur civilisation! La bruyante et monotone contestation du «mondialisme» de «l'ultra-libéralisme », des « marchés» n'est que la transposition de la vieille machine de guerre de Marx, la lutte des classes, élevée au rang planétaire. Un « remake» de Bandoung et autres opérettes orientales. Une telle contestation à caractère incantatoire tournera court. Les automatismes de la pensée marxiste ont beau sortir de la bouche et de la plume des journalistes avec la même abondance qu'aux temps de « l'irrésistible réalisation des plans quinquennaux en URSS» et de la « rayonnante révolution culturelle en Chine» ! Rien n'y fait. On fusionne, on concentre, on licencie les uns, on débauche les autres à coups de millions, on rationalise, on fait bondir en avant et en haut les indices, on retaille les droits des Etats, on couvre la terre de réseaux de plus en plus serrés, de plus en plus électroniques. La contestation s'évertue à clamer, sans bien le prouver, que le méchant reste toujours « le » capitaliste. Mais le bon, où se cache-t-il? Dans quelle caverne polynésienne s'est-il réfugié? Hélas, grâce aux progrès des techniques de communication, il n'y a plus moyen de parler à sa place. Le recours au « bon sauvage» n'est plus de mise!

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Pour Malraux la caractéristique principale de l'esprit européen est la remise en question, le retour sur soi. A ce compte, les ronchonneurs ont choisi la bonne part, mais non la plus confortable, car ils risquent toujours de passer pour des caractériels contrevenant par malice à l'optimisme officiel, citoyen et obligatoire. Or, malgré les apparences - le bruit et la fureur, les rues et leurs cortèges d'insatisfaits, la revendication quotidienne, la grève hebdomadaire - nos compatriotes sont assez fiers de leur époque et continuent à croire ferme au progrès indéfini, d'une façon naïve, spontanée, presque biologique. Preuves en sont les réflexions recueillies par des «microstrottoirs », à l'occasion d'un forfait ou d'une calamité: « comment est-ce possible au XXè siècle? ». Comme s'il n'avait pas été le siècle où la méchanceté de l'homme en meute avait atteint des sommets! C.D. - La civilisation ne sert à rien, ai-je déclaré précédemment et péremptoirement. Non pour le plaisir de lancer une affirmation paradoxale. Mais parce qu'il s'agit d'une évidence. Qu'on le conteste ou non, ce capitalisme ne change rien au fait qu'on en vit, que tout le monde en vit, y compris, et surtout, les belles âmes médiatiques, aussi gâtées par le système que les joueurs de football. Gâtées, c'est-à-dire achetées au prix fort. F.O. - Il faudrait s'entendre sur le mot sert. Si l'on définit la civilisation comme ce qui élève l'homme audessus de la brute, l'empêche de marcher à quatre pattes, le rend apte à une vie sociale digne et pacifique, il est sûr que, puisque le niveau qu'elle avait atteint au XIXè siècle dans les parties de la planète que Péguy considérait comme civilisées (en gros: l'Europe de l'Ouest et du Nord, et les Etats-Unis) n'a pas empêché, au siècle suivant, les « guerres zoologiques» que Renan, Janus

F.O. -

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bifrons - optimiste forcé et pessimiste par scepticisme avait prédites, la civilisation ne sert à rien. Mais sur le plan pratique et matériel, ses bienfaits et ses progrès sont indéniables; il est même avéré que les guerres amènent des avancées scientifiques et techniques! C.D. - Cela ne tient pas à la civilisation, mais au système économique et social, à moins que l'on assimile l'un à l'autre, tout en se plaignant des aspérités de l'un en se plaçant au point de vue idéal de l'autre. Remâcher les rancoeurs contre le capitalisme mondial permet probablement de mieux avaler tout ce que celui-ci apporte aux peuples, parfois, reconnaissants: l'expansion économique, le progrès social, la résorption des épidémies, l'instruction généralisée, la consommation de masse, la stabilité monétaire, l'allongement de la vie, la paix civile et internationale, les j eux télévisés, les feuilletons sentimentaux.. . F.O. - Dans ton énumération, je laisserais de côté la paix. Elle est loin d'être acquise. Depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, pas une année ne s'est passée sans un conflit de quelque importance, où le capitalisme mondial, par l'intermédiaire de ses représentants politiques, a souvent trempé. Le capitalisme distribue les feuilletons à l'eau de rose et les missiles avec une indifférence souveraine.

C.D. - Parce qu'il ne juge pas. Il donne aux hommes,
aux mâles, ce qui leur plaît et leur plaisir suprême est la guerre. Il faut avoir 1'honnêteté de le reconnaître. Comme les tragédies au temps d'Aristote, les films d'horreur et de violence permettent d'épurer cette passion profonde, de la domestiquer quitte à éveiller quelques vocations de gangstérisme. Les bienfaits du mode de production

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« mondialiste» se sont substitués aux bienfaits de la civilisation. Ces derniers constituaient l'attrait qui permettait de supporter les dures contraintes extérieures et surtout les efforts héroïques sur soi-même que leur conquête impliquait. Les individus, pour le plaisir de vivre dans une société ordonnée, ne cessaient pas de se contrôler, de lutter contre leur paresse naturelle. Ils se sublimaient au profit d'un Sur-moi exigeant et moustachu. Il fallait s'essuyer les pieds avant d'entrer dans une maison, cirer ses chaussures, se laver les mains avant de manger, dire «bonjour », «bonsoir », «pardon» ou « désolé» à des occasions ritualisées. Il y avait les Dix Commandements et mille et une prescriptions de « bonne éducation» à respecter ou à faire mine de respecter. . .

F.O.

- Et on donnait sa place dans le métro, on

marchait sur le trottoir du côté du caniveau, on ôtait son couvre-chef au passage d'un convoi funéraire. Aujourd'hui le chapeau a presque disparu, et le défunt est expédié à grande vitesse. « Soyez fidèles dans les petites choses». C'est avec elles que se traduit, dans le quotidien, la belle et bonne civilisation. Mais les esprits forts n'ont que mépris pour les marques de civilité. La goujaterie est un signe d'émancipation. Les témoignages d'égards pour le prochain, familier ou de rencontre, ont reculé devant l'amour du lointain que préconisait l'un des frères Karamazov, et dont la pratique, comme celle de la plupart des «vertus» modernes, ne requiert aucun effort personnel. Il suffit d'aller dans n'importe quel lieu public pour voir combien la convivialité a, bien que le mot soit tout récent, déjà largement disparu. Ce pays, connu jusqu'au siècle dernier pour ses bonnes manières, abonde en butors. On peut avancer une explication: les Français ne se

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respectent pas, au sens réfléchi et réciproque. S'estimant, au fond, peu eux-mêmes, ils ont peu de considération pour autrui. On objecte souvent que la politesse était superficielle, ne venait pas de la profondeur de soi, frisait l'hypocrisie. C'est une analyse légère, et, à vrai dire, un prétexte. La vie sociale n'est pas donnée à l'avance. Elle est à façonner, doit prendre forme. Les manifestations extérieures ne sont pas des simagrées, mais représentent, à tout le moins, un effort sur soi. Thomas Mann fait dire à l'un de ses personnages dans Doktor Faustus: « Les Russes ont la profondeur, mais pas les formes. Les Français n'ont pas la profondeur, mais les formes ». Si, déjà privés de profondeur par ce jugement sévère, nous perdons la forme - courtoisie, respect de la
langue, goût du style, etc,

- que

nous restera-t-il?

C.D. - La bonne bouffe! C'est une des trames de notre
dialogue. L'ancien édifice de la civilisation subsiste encore. Il se perpétue dans les usages familiaux ou civiques, parfois même au sein de l'Education nationale, dont le nom autrefois voulait bien dire quelque chose. Mais personne n'éprouve plus le besoin de l'agrandir, cet édifice, de l'élever de plus en plus haut, de le perfectionner, de l'orner, de l'entretenir, même de le repeindre. Tels les temples d'Angkor, il se délite doucement et n'est plus habité que par des singes.

F.O.

-

Pour

l'Education

nationale

tu fais

bien

d'ajouter: autrefois. Ce qui est curieux, c'est que l'expression s'est substituée à Instruction publique à l'époque même où l'éducation, au sens français du terme, qu'assuraient les instituteurs par leurs leçons de morale et leur exemple, était abandonnée. Mais nous aurons l'occasion de reparler de l'école: sa transformation en lieu

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de vie et de socialisation, outre la métamorphose, aux dépens de la transmission du savoir, des enseignants en animateurs, est un des facteurs principaux d'appauvrissement de notre société.

C.D. - Elle s'est appauvrie pour permettre l'enrichissement du système mondial. Celui-ci l'a absorbée et est en train de la digérer en s'incorporant ce qui lui convient et en déféquant ce qui lui est indigeste. Quels morceaux de l'antique construction seront récupérés par le capitalisme universel? Je n'en vois que deux. La Justice d'abord, parce qu'elle garantit la sécurité des transactions. Les droits de l'homme ensuite, parce qu'ils assurent à chaque individu son autonomie par rapport aux pouvoirs politiques, dont la tendance constante est de dévier de l'orthodoxie mondialiste. L'un est le legs de Rome, du droit romain, l'autre du christianisme, de son égalitarisme des âmes.

F.O. - Les droits de l'homme ont encore du chemin à
parcourir; c'est, comme on le répète ad nauseam, un combat de tous les jours. Certes ils n'auraient pas existé sans l'héritage judéochrétien. Mais ils s'en sont émancipé~ et semblent parfois se retourner contre leurs origines. Ils trouvent des applications douteuses: on inclut dans les droits de l'homme le droit au suicide, celui à la consommation et au commerce de la drogue... Pourquoi faire appel aux droits de l'homme pour interdire le bizutage, ou condamner les « incivilités» ? Ne suffit-il pas d'évoquer la « common decency» chère à George Orwell? Le caractère sélectif de ce combat est également choquant. Quand nos vertueux gouvernants ont à faire à des interlocuteurs puissants, clients de surcroît, ils se contentent de gesticuler. Les Chinois ont plus de chance

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que les Serbes ou les Tchétchènes. Quant aux Autrichiens, haro, haro! En septembre 1978, après un repas d'intellectuels à l'Elysée, un ministre expliqua sur le perron qu'à l'horizon

2000 - encore lui! - les religions auraient pris un coup de
vieux, mais que les droits de l'homme seraient florissants. Comme disait C.-G. Jung: « Etre optimiste, cela signifie simplement jeter du sable dans les yeux des gens ». Mais cette déclaration confirme que le « droit de 1'hommisme » est bien une religion de remplacement.

C.D. - L'inutilité croissante de l'héritage judéochrétien découle de la mondialisation. La « civilisation» a servi d'instrument intellectuel et moral au service de la conquête de l'univers organisée par les Occidentaux. Jules Romains l'explique avec une certaine pesanteur dans le dernier tome des « Hommes de bonne volonté ». A partir du moment où le monde s'unifie totalement à grands coups de « bits» et que le capitalisme règne sans plus de conteste réelle, la spécificité, l'excellence, la supériorité que l'idéologie judéo-chrétienne était censée lui conférer le gêne, lui nuit, lui répugne. C'est à cause de cette insupportable prétention que risquent de se déclencher les réactions violentes, désespérées, coûteuses en tous cas, des autres civilisations, comme Huntington l'a bien démontré. Il faut les éviter pour ne pas entraver le business. Celui-ci n'aime pas qu'on se réfère trop clairement à la civilisation, un mauvais produit. La globalisation doit se dérouler d'une tout autre manière que l'expansion coloniale dans le passé. On pourrait même dire de manière opposée. A la différence de ce qui s'est passé du XV è au XXè siècle, aucun homme d'Etat « de l'Ouest» ne se réclame plus d'une «mission de l'homme blanc », chargé, en soupirant sous le poids des responsabilités assumées et présumées, de répandre les bienfaits de la civilisation à

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coups de trique et de fusil, comme le faisaient avec une impavide et bonne conscience, pimentée parfois de lyrisme, des gouvernants comme Joseph Chamberlain, Jules Ferry ou Guillaume II. Le colonialisme nimbait de sa gloire autant les missionnaires que les épiciers et les officiers. Pourquoi irait-on se mettre à dos, de nos jours, des partenaires chinois ou indiens avec des tirades intellectuelles ou religieuses? La civilisation occidentale, ses pompes et ses œuvres, est priée de se tenir tranquille. F .o. - La complicité du capitalisme et de « l'idéologie» judéo-chrétienne Il'était que partielle. Mais dans la mesure où le seul résidu que veut retenir, dans cet héritage, la pensée sécularisée, est les «droits de l'homme », on comprend que certaines des civilisations distinguées par Huntington regimbent et considèrent les leçons de morale données par « l'Ouest» comme une nouvelle forme d'impérialisme. Il est à craindre que les peuples, après s'être haïs les uns les autres parce qu'ils étaient étrangers l'un à l'autre, ne se haïssent désormais parce qu'ils se connaissent trop. Même si l'on n'ose plus parler avec Kipling du « fardeau de l'homme blanc» (qui en gémissait et en était fier à la fois), il existe encore: c'est bien à l'Occident que l'on continue à s'adresser, à ses diplomates ou ses banquiers, quand quelque chose va mal. Quitte à mordre la main qui vous nourrit!

C.D. - Cachez cet Occident que je ne saurais voir!
Plus la civilisation pâlit, s'étiole, plus elle se blottit dans ses bibliothèques et ses musées, plus les affaires prospèrent et se développent sur le plan mondial. Mais si la civilisation s'affadit, avec quoi la relèvera-t-on?

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F.O - Avec du sucre, aurait plaisanté Claudel,
qu'écoeurait un certain christianisme gnangnan. Plus sérieusement: la Bible parle de périodes sans prophètes. C'est ce que nous vivons. Que faire? Protester, agir, résister, en restant fidèles dans l'épreuve à la joie des jours heureux? Mais comme les efforts individuels et épars comme les tiens et les miens paraissent dérisoires devant la brutalité des phénomènes de masse! Attendre la fin hypothétique du spectacle carnavalesque, dérisoire et sanglant, que recommence à présenter l'humanité depuis quelques décennies? Mais au nom de quoi? Quelle Providence sécularisée a décrété qu'il y a un progrès indéfini? Du temps de Condorcet on n'avait pas découvert la loi d'entropie.. « La parole s'oppose à la parole; mais qui contredira le silence? », a dit un mystique orthodoxe. Alors, se taire? Dans ce cas, mettons fin à notre dialogue, cher ami.

C.D. - Mais non! Tu as suscité en moi trop de questions. Tiens, à propos de ta réflexion sur la barbarie. C'est un mot repoussoir. L'école nous a transmis l'horreur qu'elle inspirait à nos maîtres grecs et latins. L'expression reflète la dérision dont les Grecs couvraient ceux qui ne parlaient pas leur noble langage. Pour eux, les autres, les non-Grecs étaient inaudibles, à peine humains puisqu'ils ne pouvaient émettre que des sons incompréhensibles, un « ba-ba », un « bar-bar» dignes d'un nouveau-né, et mal né. Le mécanisme d'exclusion féroce qui gouverne chacune des civilisations a été suffisamment analysé par Lévi-Strauss pour qu'on n'y revienne pas. Il a fonctionné à plein régime entre la guerre de Troie et la chute de Berlin en 1945. La civilisation judéo-chrétienne, comme ses sœurs jaunes, noires ou beiges s'est établie, fortifiée, enrichie en

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repoussant les autres dans le néant du mépris. Ce qui prouve d'ailleurs qu'elle était plus judéo que chrétienne. Le mondialisme fait fructifier un principe radicalement opposé. C'est pourquoi les Barbares ne suscitent plus la répulsion. Ils sont intégrés dans le système mondial. En complément du Louvre on construit un musée des « arts premiers ». Si quelqu'un exprimait son aversion à leur égard et les trouvait barbares il serait promptement taxé de racisme. Il n'est plus permis d'employer ce terme que si on y ajoute celui de nazi. « La barbarie nazie» est rituellement dénoncée par ceux qui luttent contre elle avec un courage rétrospectif. Les humanistes sont presque aussi suspects que les nazis. On n'oublie pas qu'au XIXè siècle ils ont formé aussi bien des officiers de marine commandant des canonnières que des négociants maniant la chocotte avec dextérité pour inculquer aux sauvages les saines règles du commerce de détail. Aujourd'hui aucune âme sensible ne pourrait feuilleter sans haut-le-cœur « l'Illustration» de 1925 qui présente l'exposition coloniale en des termes qui font frémir, tant l'action civilisatrice de la France est magnifiée sans aucune vergogne. La globalisation a remplacé tout ce fatras autoglorificateur par un discours redonnant à chacun sa place sur cette terre, entière et sans discrimination. Elle est la cause efficace du dépérissement des civilisations, à commencer par la nôtre. On ne peut absolument plus devenir un «honnête homme» en approfondissant sa différence. Une seule voie est praticable dans le monde moderne: la culture de la communion, encore plus obligatoire que, le dimanche, dans les paroisses rurales d'autrefois. Les «humanistes» en charentaises n'ont qu'à s'enfermer dans leurs ghettos autogérés. Dans leurs tours

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qui ne sont plus d'ivoire, mais de magie poussive, trop prévisibles pour étonner.

F.O. - Ce sont quand même bien les Grecs, et non ceux
qu'ils traitaient de et en barbares, qui ont inscrit dans le patrimoine de l'humanité des valeurs intellectuelles, morales, spirituelles, des acquis spécifiques, que nous avons longtemps crus impérissables. Le mécanisme d'exclusion dont tu parles a certes fonctionné. Dès qu'Adam et Eve ont été chassés du paradis, les conséquences de la Chute se sont développées. Peu importent les différences entre théologiens sur la gravité de notre déchéance, lourde pour Saint Augustin et Luther, moins radicale pour Saint Thomas d'Aquin ou les Jésuites. Une des conséquences est la haine de l'autre, son exclusion. Mais le mécanisme n'a pas toujours été « féroce », et la tradition biblique dont nous vivons encore n'a jamais endossé, dans sa pensée, le refus de l'autre. C'est quand même bien elle qui a fondé et façonné, à travers bien des obstacles, la notion de personne, de fraternité, de charité. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même» remonte au Lévitique! L'Eglise est une des institutions auxquelles notre monde de procureurs dit: « Accusée, couchez-vous ». On raisonne, avec des arrière-pensées polémiques, comme si les Eglises avaient eu en mains depuis le 1er siècle le destin de l'humanité. Ce n'est même pas vrai à partir de Constantin. Au Moyen Age, quand l'Eglise s'est mêlée de politique, c'était pour combler un vide. Elle a été plus souvent en lutte avec le pouvoir temporel qu'auxiliaire ou complice. L'utilisation à tout crin de nazi serait simplement grotesque si elle n'était aussi odieuse. Soit dit en passant, fasciste est de nos jours plus courant, conformément au souhait de Joseph Staline qui avait donné ordre à ses

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services de propagande de la préférer à nazi, qui rappelait trop national-socialisme. Ceux qui emploient nazi pour clore le bec à leurs adversaires, ou à leurs faire-valoir, devraient se souvenir de l'histoire de Guillot et le loup. Etant donné «qu'il y a beaucoup d'hommes dans l'homme », il est permis de supposer que la colonisation avait aussi des mobiles désintéressés. Cela explique sans doute qu'au XIXè siècle des esprits éclairés, dont la gauche continue à se réclamer, aient pu, comme Jules Ferry, exalter l'œuvre des races supérieures élevant à leur niveau les races inférieures. On sera indulgent, si l'on a quelque sentiment du relativisme historique... Une « culture de la communion» est-elle pensable? Le matraquage politico-médiatique essaie de faire passer la communication pour la forme moderne de communion. Cela me semble une escroquerie. S'il y a communion, c'est par le bas. Je préférerais laisser au mot son emploi et son contenu religieux. C.D. - Je me référais à une phrase de Malraux dans « Le temps du mépris ». Mais celui-ci, comme moi, a gommé dans le mot de «communion» sa valeur religieuse. « La Première communion» pour beaucoup de nos contemporains est la dernière, un rite de passage à l'adolescence. Une fois celui-ci accompli, la vraie vie, la vie sexuelle, matérielle et athée commence, sans plus de soucis métaphysiques. Pourquoi la religion s'est-elle dévaluée aussi fortement dans notre société? Jusque et y compris la Réforme, la chrétienté dans notre partie du monde, au cœur de notre culture, s'affirmait comme la seule explication de l'Univers. Elle était la plus rationnelle. Elle répondait clairement aux questions que les primates n'arrêtent pas de se poser depuis qu'ils marchent sur leurs deux pieds.

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siècle, s'est éloigné des hommes Dieu, à partir du 17ème à la vitesse de la lumière. Quand les Grecs situaient l'Olympe au sommet de leur plus haute montagne ils pouvaient, en allant faire un tour en Thessalie, apercevoir les nuées qui entouraient, croyaient-ils sans trop de conviction, le visage de Zeus. Sans compter les divinités moins gradées qui se dissimulaient à peine dans le ruisseau voisin ou au cœur du chêne ancestral. Dans la chrétienté médiévale aussi, notre Père était aux cieux. Pas loin, à deux ou trois mille mètres au-dessus de nos têtes. L'Eglise eut moins tort qu'il ne le paraît aujourd'hui de brûler Giordano et de poursuivre Galilée. Leur thèse, surtout si elle s'avérait scientifiquement juste, ouvrait la voie à la déréliction de la créature. La divinité s'évanouissait dans le cosmos. Un milliard de soleils, aux dernières nouvelles, circuleraient dans notre nébuleuse, naviguant elle-même au milieu d'un milliard d'autres nébuleuses du même type. Il serait extrêmement flatteur que le Créateur de tous ces amas de mondes s'intéresse activement à notre terre et à chacun de ses individus en particulier. N'est-ce pas là un effet de notre vanité? L'athéisme, loin d'être le produit de l'orgueil luciférien, ne correspondrait-il pas à une prise de conscience de la véritable situation de la créature, un retour subit à l'humilité? L'élan religieux nous entraînait vers l'infini. Nous avons compris ce que signifie vraiment celui-ci grâce à la physique et à l'astronomie. Il signifie que nous sommes insignifiants. Voilà pourquoi la religion est marginalisée. F.O. - Les hommes se sont autant éloignés de Dieu que
Dieu et son image se sont éloignés des hommes. C'est peut-être une éclipse provisoire, mais même si elle cesse

un jour - contredisant l'image linéaire du temps que

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