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L'Europe, naissance d'une utopie ?

224 pages
"L'effrayante mécanique du pouvoir moderne qui parle continuellement de paix tout en se préparant continuellement à la guerre nous entraîne tous ensemble vers le même gouffre. Nous devons arrêter - nous tous et ensemble - la folie dévastatrice du monde en plaçant une folie différente et meilleure en travers de sa route : la folie de notre vision d'une communauté paneuropéenne pacifique, la folie de notre conscience européenne." Ainsi s'exprimait Vaclav Havel dans son discours de réception, prix Erasme 1986. C'est bien de cette folie positive et pacifique qu'il est question ici, dans cette genèse de l'idée d'Europe du XVIème au XIXème siècles, où l'Europe tente de définir son identité à travers des projets d'envergure pour la réalisation de la paix comme condition fondamentale de la naissance de l'Europe Une.
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L'EUROPE,
Genèse de l'idée

NAISSANCE
d'Europe

D'UNE

UTOPIE?

du XVI. au XIX. siècles

@

L'Harmattan, 1996

ISBN .. 2-7384-4845-3

Coordonné par Michèle MAOONNA DESBAZEILLE

L'EUROPE,

NAISSANCE

D'UNE UTOPIE?

Genèse de l'idée d'Europe du XVI- au XIX- siècles

L'Hannattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal(Qc) - CANADA H2Y lK9

L'EUROPE, NAISSANCE D'UNE UTOPIE ? Genèse de l'idée d'Europe du XVIe au XIxe siècle

« Pour que l'Europe se retrouve en elle-même telle qu'elle nous entraîne pour construire son avenir, il lui faut au préalable

retrouver sa mémoire 1 » .

Retrouver quelques moments de la mémoire de l'Europe qui ont été constitutifs de son identité, et témoignent de la conscience d'une union possible entre les royaumes puis entre les nations européennes, tel est le propos de ce recueil. Dans le projet politique d'Henri IV, révélé par Sully, l'objet du nouveau plan était de partager avec proportion toute l'Europe entre un certain nombre de puissances qui n'eussent rien à envier les unes aux autres du côté de l'égalité, ni rien à craindre du côté de l'équilibre, le nombre en était réduit à quinze. Les projets successifs évolueront du partage entre les puissances vers l'union (non encore réalisée) en une seule puissance. Les échos des moments où se dessine, pas à pas, l'Europe Une, résonnent encore aujourd'hui où le concept d'Europe est en train de se galvauder à l'infini, de la « construction européenne» à 1'« eurostar », « l'euromarché », etc. Les textes réunis ici montrent, sans pour autant bien sûr être exhaustifs (comment pourraient-ils le prétendre ?), plusieurs aspects de la genèse de l'idée d'Europe, du XVIe siècle au XIXe siècle. Leur originalité tient à ce qu'ils indiquent à quel point ce qui est interrogé dans le débat actuel sur l'Europe - la langue, les frontières, l'hospitalité, la non-violence - est l'écho de cette genèse. L'idée naît avant le XVIe siècle et ne prend pas fin avec le XIXe siècle ni même le XXe siècle; nos tâtonnements en sont témoins. Dans la période délimitée s'élabore l'idée de l'unité
1 JacquesDelors, 1992. préface à l'Europe Une, Jean-Pierre Faye, Paris, Gallimard

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Michèle Madonna Desbazeille

réalisable de l'Europe à travers la paix, que certains (L'abbé de Saint-Pierre, Kant) nommeront perpétuelle, se dessine la gestation d'une Europe qui ne peut se construire comme entité qu'à la condition de mettre définitivement fin aux guerres qui la déchirent et empêchent son unité, son être-Europe. Saint-Simon écrivait dans l'Essai sur la réorganisation européenne: «Vouloir que l'Europe soit en paix par des traités et des congrès, c'est vouloir qu'un corps social subsiste par des conventions et des accords: des deux côtés il faut une force coactive qui anime les volontés, concerte les mouvements, rende les intérêts communs et les engagements solides. Il faut donc lier les peuples de l'Europe par une institution politique...par un mouvement confédératif commun à toutes les nations de l'Europe» . On verra évoluer, dans les divers projets, les notions de fédération ou confédération, fraternité, sociabilité, peuple, droits de l'homme. L'idée d'Europe progresse dans le sens d'une plus grande ouverture de ses frontières à la fois géographiques, éthiques, politiques, religieuses. Il sera question tout autant de l'individu que des individus, l'interrogation sur l'homme allant de pair avec celle sur la communauté que l'on envisage le plus souvent non au niveau de la nation, ni même d'un groupement de nations européennes, mais comme un corps social, dans un sens universel. L'Europe est pensée comme cohérence porteuse de paix et de progrès contre les particularismes meurtriers et anti-progrès des États. Arracher l'Europe à sa fragmentation, c'est penser l'Europe Une mais aussi l'au-delà de l'Europe, sa frontière cosmopolite. Tandis que Hegel affiche un européocentrisme total et sans nuance mais où intervient la notion d'homme en général et l'idée d'un réseau mondial de rapports d'échanges, Herder affirme l'unité du genre humain et critique l'Europe pour sa prétention à dominer tous les peuples de la planète. Mais comme le montre Robert Legros, «l'universalité ne se réalise pas en dépit de la particularisation, de la diversification en humanités finies et éphémères, mais à travers cette particularisation, cette variation, cette différentiation2 ».

2 Robert Legros, l'Idée d'humanité. Introduction à la phénoménologie. Grasset, Le collège de philosophie, 1990, p. 93. 8

Paris,

L'Europe, naissance d'me

utopie?

Dès le XVIe siècle, en même temps qu'évoluent la conception de la science et les idéaux de tolérance et d'irénisme, s'élaborent des projets qui véhiculent des messages de renouveau de la spiritualité religieuse, du savoir et de la société. Francis Bacon témoigne de la possibilité de réaliser une communauté du savoir malgré les différences et de la dimension internationale de cette communauté. Les utopistes de l'époque de Bacon et Campanella ne cherchent à faire revivre ni l'âge d'or, ni la langue adamique, prébabélienne ; ils préfèrent utiliser les langues d'usage ou construire des langues neuves. Comme le dit Umberto Eco: «L'Europe débute avec la naissance des langues vulgaires. En réaction souvent alarmée à l'irruption de ces langues débute à son tour la culture critique de l'Europe qui, affrontant le drame de la fragmentation des langues, commence à réfléchir sur son propre destin de civilisation multilingue ». Ce qui vaut dans le cadre linguistique vaut également dans le cadre politique. Dans un creuset qui va de la Méditerranée à l'Angleterre en traversant le continent, émergent des idées et des valeurs comme celles de la liberté d'expression et de la démocratie. C'est dans la tradition, européenne, de l'utopie qu'évolue l'imaginaire social. Au moment où l'on s'interroge sur le problème de la variété linguistique, anthropologique et sociale se développe la réflexion sur l'unité européenne politique et linguistique. Au XVIIe siècle l'utopie d'une Europe unie fut d'abord le projet des protestants souhaitant réconcilier princes et sujets d'une Europe déchirée par les luttes confessionnelles. Le XVIIIe siècle verra se développer le courant cosmopolite et pacifique qui ne s'inclinait pas devant la fragmentation du vieux continent et l'émergence des Etats. Le XIxe siècle portera l'interrogation encore plus avant dans le domaine social. La période à cheval entre le XVIIIe siècle et le XIxe siècle est sans doute le moment historique le plus important pour la naissance et la définition de l'Europe en tant qu'entité culturelle et géopolitique. C'est l'Europe contemporaine dans ses structures fondamentales qui apparaît en même temps que s'affinent les notions de droit, d'individu, de peuple, de nation, de cosmopolitisme.

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Michèle Madonna Desbazeille

Lorsque dans sa conférence du 7 mai 1935,« La crise européenne et la philosophie », Husserl, considérant le territoire européen comme englobant les dominions anglais, les Etats Unis, etc., posait la question: «Qu'est-ce qui caractérise la figure spirituelle de l'Europe? », il répondait: «L'irruption de la philosophie », en y incluant toutes les sciences, qu'il considérait comme « le point de départ d'une communauté d'un nouveau genre qui dépasse les nations ». On ne sera donc pas étonné si les textes présentés ici ont tous un rapport à l'utopie, en tant que genre et en tant que philosophie politique. Les utopies de Campanella, Bacon, Condorcet, Fourier, Saint-Simon, côtoient les textes de Kant, Hegel, Herder, Nietzsche. Lorsque Kant écrit son Projet de paix perpétuelle, il fait œuvre philosophique et utopique à la fois. De même Fourier, Owen, Saint-Simon lorsqu'ils interrogent le devenir d'une société dont ils cernent les dangereuses limites. Depuis Platon et La République, les philosophes ont forgé des utopies lorsqu'ils ont appliqué leur réflexion à la politique et à l'histoire. « En quoi l'utopie participe-t-elle au travail de la pensée, est-elle indissociable de ce travail que, tout aussi bien que la philosophie, elle sert à mener et à nommer? interroge René Schérer3. Dans sa réponse, il associe Deleuze et Guattari: «C'est l'utopie qui fait la jonction de la philosophie avec son époque, capitalisme européen, et même cité grecque. C'est avec l'utopie que la philosophie devient politique et mène au plus haut point la critique de son époque. Le mot employé par l'utopiste Samuel Butler, Erewhon, ne renvoie pas seulement à No-Where, ou Nullepart mais à Now-Here, Ici-Maintenant. Le mot d'utopie dirige donc cette conjonction de la philosophie ou du concept avec le milieu présent: philosophie politique - peut-être toutefois l'utopie n'est pas le meilleur mot en raison du sens mutilé que l'opinion lui a donné». L'utopie se rapporterait donc à la philosophie comme la pratique à la théorie, mise en relation beaucoup plus valable que celle habituelle de la confrontation entre l'utopie et la science sociale comme entre le rêve et la réalité. Hegel dit que la philosophie est son propre temps, conçu ou traduit dans la pensée. Or on peut avoir deux attitudes opposées envers le propre temps: le comprendre et l'expliquer, comme le fait Hegel qui ajoute, dans
3 René Schérer, "Philosophie et Utopie" in Lignes, Paris 1992, n° 17. 10

L'Europe, naissance d'Wle utopie?

la préface à La Philosophie du droit: « A dire ce qui devrait être, la philosophie arrive toujours en retard; elle est la chouette de Minerve qui se lève au coucher du soleil », ce qui se transforme facilement en justification; au contraire on peut se situer dans son temps comme attitude critique, orientée vers le changement, comme le pense Marx qui dit que les philosophes jusqu'ici se sont occupés de comprendre le monde et que maintenant il s'agit de le changer. C'est bien de changement de la réalité de l'Europe qu'il est question ici, de l'Europe de la paix en tant que réalité possible. D'une Europe qui aujourd'hui encore, sert de modèle mais aussi cherche à modeler son unité avec le respect de la diversité. Les exemples de ce jadis probable pensé avec soin, devenu aujourd'hui passé en partie réalisé, illustreront le souhait très tôt formulé de la réalisation d'une confédération européenne et montreront que l'Europe a très tôt été pensée comme une entité politique en devenir, où ne cesse de se définir la liberté et dont les frontières sont au-delà de sa géographie. Michèle Madonna Desbazeille

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LA RÉFORME BACONIENNE DU SAVOIR ET LA CULTURE EUROPÉENNE

Luigi Punzo

Europe est le nom d'une héroïne mythique de l'antiquité qui, d'après une version très répandue du mythe, fut enlevée par Jupiter tandis qu'elle jouait au bord de la mer de sa Phénicie natale. Le dieu, sous la forme d'un blanc taureau, la transporta à travers la mer jusqu'en Crète. De leur union naquirent trois enfants: Minos, le législateur mythique de l'île, Sarpédon et Radamante. Le roi Agénor les envoya à la recherche de sa fille enlevée, avec l'ordre péremptoire de la retrouver. C'est le début d'un voyage sans fin dont on retrouve les traces dans les nombreuses villes fondées par ces jeunes pendant leur pèlerinage. Ainsi, déjà dans le mythe, dans le nom même d'Europe se trouve ce sens de mobilité et d'indétermination qui, depuis cette époque, a caractérisé l'évolution de son sens dénotatif même au niveau spécifique de la localisation géographique. Toutefois, on s'est servi de ce terme pour désigner différents domaines considérés à tort ou à raison comme homogènes. «Européen» est devenu un adjectif polyvalent et ambigu, qui a eu, surtout pour l'imaginaire collectif, une fonction culturelle unifiante4. En effet, l'histoire de l'Occident après la chute de l'Empire romain est caractérisée par l'éternel retour, après des périodes de crise et de fragmentation de la société, de l'idée d'une communauté politique «universelle». L'universalisme catholique qui avait remplacé l'«idée» romaine de l'empire, avait constitué le point d'agrégation de la nouvelle structure politique à caractère universel: le Saint Empire romain qui, en déplaçant son épicentre
4 Cf. F. Chabod, « L'idea d'EDropa », in La Rassegna d'Italia II, 1957; lB. Duroselle, L'idead'Europanella storia , Milano, 1%4. 13

Luigi Punzo

géographique mais aussi ethnique et culturel, détermina par son âme chrétienne et germanique, l'histoire de ce qu'on définira communément comme la culture européenne. Au début de l'époque moderne, la réforme protestante provoque une rupture qui semble définitive en ce qui concerne toute conception universaliste de la société. Car ce qui est mis en question, c'est précisément cet universalisme catholique qui constituait le fondement de la communauté religieuse, politique et culturelle, caractérisant cette société qu'on appelle européenne. Les guerres sanglantes de religion, qui furent la conséquence de cette rupture, font apparaître une image extrêmement fragmentée de la société européenne dans laquelle s'affirment des entités politiques, culturelles et religieuses autonomes qui sont à la base des états-nations5. Mais c'est justement de cette crise profonde que renaît l'espoir d'une recomposition qui, à partir du problème central et dramatique de la religion, impliquera au fur et à mesure l'éthique, la politique et toute la société. En effet l'an 1600 représente une sorte de rupture: après avoir dépassé la peur de l'apocalypse, qui avait été provoquée par les calculs cabalistiques et aussi par les désastres et les misères du siècle précédent (nommé à juste titre siècle de fer), c'est l'attente d'un «siècle d'or» qui l'emporte dans l'imaginaire collectif, dans l'espoir de la «renaissance» d'une nouvelle unité, d'une nouvelle idée d'Europe, liée à la conception universaliste de la république chrétienné». Cette exigence et cet espoir sont fortement présents dans le débat qui se développe autour des thèmes cruciaux de la réforme religieuse dont l'idée est désormais associée à celle d'une grande réforme politique. À cet égard, il suffit de rappeler les grands projets de réforme politique et religieuse élaborés par Tommaso Campanella, projets dans lesquels au-delà du changement des protagonistes (monarchie espagnole, papauté, monarchie française), émerge une idée d'unité fondée sur un sentiment religieux commun qui est le ciment même de son modèle de monarchie universelle.
5 Cf. G.Ritter, Die Neugestaltung Europas im 16. Jahrhundert, Berlin 1950. 6 Cf. H. Kamen, The iron century. social change in Counter-Reformation Europe (1550-1660), London 1971 ; E.de Mas, L'attesa del secolo aureo (1603-1625), Firenze, 1982. 14

La réforme baconienne du savoir

Dans sa Cité du Soleil, où il reprend un siècle après, le modèle utopique inventé par Thomas More, le pouvoir politique se présente de façon significative, sous forme de théocratie. Et si cela provoque sans doute une méfiance tout à fait naturelle auprès des protestants craignant une résurrection de l'universalisme catholique, c'est précisément avec la Cité du Soleil que l'œuvre de Campanella ouvre un débat qui porte surtout sur la culture du centre de l'Europe, mais qui va rapidement se répandre dans le continent entier. Ainsi la Cité du Soleil devient, grâce à son projet de réforme économique et politique mais aussi religieux, le véhicule d'un message de renouveau qui s'adresse à toute la communauté chrétienne7. D'où la recherche d'une unité renouvelée qui élargit de plus en plus ses limites territoriales et qui se fonde moins sur l'idée de monarchie universelle, que sur l'idée de tolérance. Cette dernière, en effet, rendra possible une nouvelle unité religieuse qui fera de l'irénisme son drapeau8. On peut saisir encore une fois toute la richesse et la complexité de ce débat dans Christianopolis, du théologien luthérien Johann Valentin Andreae, lui-même lecteur attentif de Campanella. Son livre, qui aura une grande renommée et une grande diffusion par-delà les données historiques connues, reprend les thèmes les plus importants de la réforme spirituelle et sociale et les développe sur la base d'un motif déjà présent dans la Cité du Soleil de Campanella, celui de la science humaine et de l'espérance que l'humanité tirera bénéfice de ses conquêtes. Dans cette conception de la science, on trouve encore, aussi bien chez Campanella que chez le jeune Andraeae de la période rosicrucienne, de nombreux éléments de la tradition hermétique et magique, qui relèvent du pythagorisme platonisant de l'école naturaliste italienne de Bernardino Telesio. Il est évident par ailleurs que les effets de la révolution scientifique, associés à
7 Cf. T. Campanel1a, La Città dei Sole, Texte italien et latin sous la direction de N. Bobbio, Torino, 1941; AA.VV., La cité du soleil à la Renaissance, Paris, 1965; L. Firpo, « Tobia Adami e la fortuna del Campanella in Gennania », in Storia e cultura del Mezzoggiorno, Napoli, 1979. 8 Cf. J. Lecler, Storia della tolleranza nel secolo della riforma, Brescia, 1967, 2 vol. 15

Luigi Ponzo

l'espoir du progrès et du bien-être de l'humanité, cotnmencent désormais à devenir un patrimoine commun de l'imaginaire collectif. 9 À cet égard, on doit souligner que les idées de la nouvelle science et du nouveau savoir, contenues implicitement dans ce qu'on appelle la révolution scientifique, deviendront, au fil des ans, la caractéristique la plus importante de la civilisation européennelO. Il est vraiment significatif que le passage à une phase plus avancée du rôle et de la fonction de la nouvelle conception de la science et du savoir «pour le bienfait de l'humanité» soit révélé encore une fois et d'une façon très convainte par une utopie parmi les plus célèbres, les plus hardies et les plus imaginatives de toute l'histoire de ce genre: La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon. On assiste à une nouvelle migration et à une nouvelle représentation d'idées exprimant une koiné culturelle substantielle: ces idées sont nées en Italie, ont traversé le continent européen et ont débarqué en Angleterre. En effet, même si Bacon connaissait sans doute les manifestes Rose-Croix ainsi que la Christianopolis d'Andreae, comme l'a parfaitement démontré Francis Yatesll, il appartient à juste titre à la nouvelle culture scientifique dont il est un des fondateurs. Il ne se limite pas à fonder son projet de réforme globale du savoir sur la science, mais il dépasse les syncrétismes méthodologiques de la tradition alchimique et magique en fondant sa conception de la science sur une méthode: l'induction. Ceci aura des conséquences très importantes et très positives sur le développement successif de la recherche scientifique; et encore plus sur la façon même de concevoir la recherche et le savoir, qui n'a plus désormais ce caractère initiatique typique de la culture alchimique et magique, mais qui assume au contraire cette caractéristique propre à la recherche « moderne »: la publication des résultats. Ainsi la recherche scientifique devient un processus ouvert aux contributions de tout le monde et la possibilité de faire

9 Cf. P. Rossi, « Tradizione ermetica e rivoluzione scientifica », in Immagini dellascienza, Roma, 1977. 10 a. A.R. Hall, The scientific Revolution: 1500-1800, London, New York, 1954. 11 Cf. F.A.Yates, The RosicrucianEnlightenment, London, 1973, cap. IX. 16

La réforme baconienne du savoir

connaître et de communiquer les résultats est la condition fondamentale du progrès du savoir. La science est donc un savoir cumulatif, mais elle est aussi un savoir à la disposition de tout le monde parce qu'ouvert à tout le monde, surtout en ce qui concerne ses résultats pratiques. Cest pourquoi la recherche devient «démocratique» (au moins en puissance) et acquiert une fonction sociale tout à fait naturelle. Cet idéal de collaboration met en évidence la nécessité de communautés scientifiques qui franchissent toute contrainte d'espace et de temps, toute «appartenance» politique, religieuse ou ethnique. Ce refus de toute dimension spatiale et temporelle de la communauté chrétienne tend à réunir, par delà leurs différences, ceux qui participent à titre individuel à l'entreprise scientifique. On peut considérer ceci comme une caractéristique spécifique de la culture européenne. On sait que sur le frontispice de l'lnstauratio Magna de Francis Bacon, où un navire outrepasse à pleines voiles les colonnes d'Hercule (qui représentent les limites de l'Europe et du monde connu), on peut lire: «Multi pertransibunt et augebitur scientia», nombreux sont ceux qui passeront et le savoir croîtra. Bacon a modifié le verset biblique «tum enim multi venient et magnam intelligentiam ex illa haurient»: nombreux sont ceux qui liront et l'intelligence sera accrue (Daniel 12,4), pour souligner le déplacement dans un sens laïque de l'interprétation de la prophétie de Daniel. Ainsi, il n'attribue pas à la fin des siècles l'attente eschatologique de la connaissance, mais il reconnaît un rôle actif au travail humain. Cette image a une grande suggestion communicative et est profondément enracinée dans l'imaginaire collectif de la culture européenne; elle représente presque naturellement le choix que fait Bacon de confier à une utopie son message d'une réforme qui n'est pas seulement une réforme du savoir, mais aussi de la société dans toutes ses manifestations. La réussite du modèle baconien dépend aussi des qualités imaginatives de ses instruments de communication, renforcées, il va sans dire, par la force prophétique de ses visions. L'exemple le plus emblématique, sans aucun doute, est la description finale de la Nouvelle Atlantide. Dans la vision de la Maison de Salomon se fait la synthèse la plus heureuse de tous les éléments constitutifs de la réflexion baconienne. En premier lieu, le 17

Luigi Punzo

partage des devoirs des Pères de la Maison de Salomon souligne et décrit les opérations du processus de la connaissance, dont le moment fondateur est représenté par la récolte et la comparaison des données selon les critères de l'histoire naturelle. D'où la conséquence, si importante pour la science moderne, de l'augmentation continuelle de la connaissance étant donné qu'elle est le fruit d'un travail collectif et prolongé dans le temps. Mais ce qui émerge surtout, c'est une conception opérationnelle du savoir que Bacon oppose désormais à la conception contemplative et improductive de la tradition12. Cette fonction pratique du savoir, qui est peut-être la contribution la plus importante de la pensée baconienne, trouve son image la plus plastique et la plus convaincante dans la longue description des machines, des instruments et des laboratoires de la Maison de Salomon, qui exprime parfaitement la confiance profonde et enthousiaste de Bacon dans les conquêtes futures de la science et de la technique. La science, en somme, doit être au service de l'homme, objectif scandé par les paroles du Père narrateur qui indiquent le but de la Maison de Salomon: «Le but de notre institution est la connaissance des causes et du mouvement secret des choses et l'élargissement de la puissance humaine afin que se réalisent toutes les choses possibles». C'est pourquoi Bacon peut être considéré comme le représentant d'un projet utopique qu'on pourrait dire progressiste, tourné vers le futur, fondé sur la confiance dans les possibilités, encore à découvrir, de la nouvelle science. Mais il ne se limite pas à rêver ce monde nouveau; il imagine et suscite des décors qui puissent permettre la réalisation des projets proposés. Du reste il faut souligner que la Maison de Salomon de la Nouvelle Atlantide est l'un des très rares projets utopiques qui ait trouvé une réalisation concrète. L'institution de la Royal Society en est le témoignage historique, de même que la diffusion des Académies Scientifiques en Europe témoigne d'une nouvelle unité culturelle qui se reconstruit lentement.13 Mais il est vrai, par ailleurs,
12 Cf. P. Rossi, Francesco Bacone. Dalla magia alla scienza, Bari, 1957; C.Webster, The Great Instauration. Science, Medicine and Reform. 16261660, 1975; L. Punzo, L'isola di utopia. Rivoluzione e progettualità utopica nell'Inghilterradel Seicento, Roma, 1989, cap. Ie ll. 13 Cf. The Works of Francis Bacon, ouvrage édité par R.L. Blis, J. 18

La réforme baconienne du savoir

que dans la pensée baconienne on trouve à côté de l'exigence d'une réforme générale du savoir, l'espoir et l'attente d'une grande réforme morale et religieuse propre à la sensibilité de l'époque. La Renovatio n'est plus confiée à une perspective eschatologique mais à une lnstauratio Magna qui, par la réforme du savoir, peut permettre le retour à un rapport positif entre l'homme et la nature, règne que Dieu avait confié à Adam dans la situation édénique14. Dans sa relecture de la fable de Prométhée, Bacon dit très clairement qu'il peut y avoir une scienc~, la nouvelle science, qui permette une reconquête progressive de la nature, car celle-ci, d'après la Bible, est considérée justement comme le regnum hominis. C'est pour cette raison que celui qui fournit des connaissances n'est pas un ennemi mais un ami: la science peut donc être prométhéenne et non méphistophélienne. C'est cette perspective qui renforce l'exigence irénique, profondément enracinée dans la mentalité de l'époque, parce que c'est justement la révolution scientifique, avec ses conquêtes de bien-être pour tout le monde, qui garantit le dépassement des divisions entre les hommes15. Encore une fois, Bacon nous montre comment réaliser cette pacification en même temps religieuse et sociale, en nous décrivant, dans sa Nouvelle Atlantide, une société dans laquelle coexistent les trois principales religions monothéistes: juive, chrétienne et mahométane. C'est en Angleterre, une île comme la Nouvelle Atlantide, que se déterminent, de 1640 à 1660, des conditions favorables au développement et à l'affirmation définitive des idées dont Bacon avait été le «buccinator». Les années de la révolution puritaine marquent l'histoire anglaise mais font aussi avancer des idées qui conditionneront le développement de la société européenne et pas seulement européenne. Nous pensons aux premières années du Long Parlement quand la réalisation de ce royaume de la lumière et de la paix, attendue depuis longtemps, semblait vraiment imminente en Angleterre16.
Spedding, D.D. Heath, London, 1887-92, III, p. 727. 14 Cf. M. Purver, The Royal Society: concept and creation, Cambridge Mass., 1967. 15 Cf. encore C. Webster, The Great Instauration, op. cit. 16 Cf. F. Bacon, "De Sapienza Veterum", in Works, op. cit. Vil. 19

Luigi Punzo

En outre l'île anglaise était devenue l'abri de beaucoup d'intellectuels européens, exilés par le fléau de la guerre de Trente Ans qui sévissait sur le continent. C'est justement cette cohabitation qui rend tangible et nécessaire la possibilité de collaboration entre des hommes ayant des expériences, des sensibilités et des cultures différentes, mais qui étaient quand même animés par le même désir d'un renouveau général de la société, de la spiritualité religieuse et du savoir. Le groupe très varié et composite qui réunit autour de Samuel Hartlib des intellectuels, des politiciens, des religieux et aussi des commerçants et des artisans, nouvelles figures d'entrepreneurs et de techniciens, ainsi que de nombreux étrangers, représente pendant quelques années la réalisation de cet idéal d'une communauté où la tolérance et l'irénisme laissent entrevoir le bienêtre futur de l'humanité et son renouveau spiritueP7. En effet, Samuel Hartlib, commerçant né à Elbing en Prusse polonaise, était allé à Cambridge pendant sa jeunesse (peut-être à cause de son métier) et il y avait sans doute eu connaissance de la pensée baconienne. Hartlib est l'emblème de cette génération d'intellectuels protestants qui s'étaient réfugiés en Angleterre et qui, grâce à leur bagage d'expériences et d'idées, avaient contribué au développement du mouvement réformateur qui a abouti à la révolution18. À travers un épais réseau de relations épistolaires, Hartlib mit en contact un grand nombre d'intellectuels européens et devint le point de repère d'une aire très vaste de la culture européenne. On trouve dans sa pensée, et surtout dans son activité, la conception baconienne du savoir liée à l'exigence d'une reprise des idées d'unité et de pacification religieuse, qui semblaient l'une et l'autre définitivement disparues après la fin catastrophique de la bataille de la Montagne Blanche en 1620. La conception utilitaire du savoir, qui considérait la recherche comme une activité de collaboration

17 Œ. C.Webster, The Great Instauration, op.cit. ; L. Punzo, L'isola di utopia, op. cit. 18 Œ. G.H. Turnbull, Samuel Hartlib, a sketch of his life andhis revelations to J.A.Comenius. Oxford, 1920; idem, Hartlib, Dury and Comenius. Gleaningsfrom Hartlib's Papers, London, 1947; AA.VV., Samuel Hartlib and Universal Reformation, édité par M. Greengrass, M. Leslie, T. Raylor, Cambridge, V.P, 1994.

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La réforme bacooienne du savoir

collective, s'associait ainsi à cette exigence de renouveau spirituel, fondée sur les idéaux de tolérance et d'irénisme. La Renova/io qui était demandée et attendue par les deux traditions culturelles devenait possible sur la base d'une conception du savoir considéré comme l'instrument fondamental du progrès global de l'humanité. En 1641, Hartlib fit venir en Angleterre deux grands intellectuels, John Dury et Amos, invités officiellement par le Long Parlement par l'intermédiaire de John Pym et de l'évêque Williams, tous deux baconiens, pour lancer cette réforme spirituelle et sociale. Komensky avec son programme pansophique et Dury, apôtre de l'irénisme, exprimaient clairement les contenus et les intentions de cette réforme. Ce n'est pas par hasard si ces trois intellectuels, qui ont joué un rôle très important pour le développement des idées pendant les années de la révolution, étaient trois étrangers. Hartlib et Komensky venaient du continent, Dury, né en Écosse, avait lui-même aussi vécu longtemps sur le continent. Ceci est un témoignage parmi les plus hautement
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significatifs, de la possibilité de réaliser une communauté du savoir
malgré les différences et de la dimension internationale possible de cette communauté19. L'action personnelle de Hartlib et de son cercle se développa au-delà de cet épisode historique dont l'importance ne peut échapper. En témoignent de nombreuses lettres et une série d'écrits où émerge un programme de réformes qui couvrent tous les aspects de la vie sociale, à commencer par l'instruction. Sa fiévreuse activité épistolaire le conduisit à projeter un «Office of Address» qui, en développant l'idée du Bureau des Adresses parisien de Théophraste Renaudot contribua à créer et à maintenir les relations grâce à une correspondance régulière «avec des personnes réputées pour leur capacité, leur savoir, et leur piété...», et à favoriser la collaboration entre les chercheurs; ce qui sans aucun doute fut à l'origine de la création de grandes académies comme la Royal Society. C'est un petit ouvrage, une fois encore, qui répand ces idées: Macaria, et il expose synthétiquement sous la forme du dialogue utopique, le programme de réformes du cercle de HartlilYo .Le
19 Cf. L. Punzo, L'isola di utopia, op. cil. ; ch. ill. 20 Œ. H.R.Trevor-Roper, « 1bree Foreigners 21

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Luigi Funzo

projet de réforme sociale, institutionnelle et culturelle de Macaria exprime clairement et avec précision parce qu'il adopte la forme de l'utopie, la rencontre entre la tradition utopique continentale, représentée par Christianopolis d'Andreae, et la tradition anglaise liée au message de la Nouvelle Atlantide_de Bacon. Et ce, à partir de deux grands thèmes communs: la réforme religieuse et la fonction du nouveau savoir scientifique21. La reprise de l'utopisme baconien devient donc, dans une situation tout à fait particulière, un élément unifiant de la tradition utopique européenne, en réalisant une synthèse qui, sur la base d'une confiance souvent naïve dans les possibilités illimitées de la nouvelle science et de ses conquêtes techniques, semble désormais réaliser un renouveau fondamental de tous les domaines de la vie de l'homme22. Ces considérations rapides ne peuvent avoir naturellement aucun caractère définitif, étant donné la complexité des événements qui ont eu lieu en Angleterre et en Europe dans la période considérée. J'ai tenté de réaliser ici une lecture de l'histoire des idées, de cet observatoire particulier qui est représenté par l'évolution de l'imaginaire social. Le parcours suivi permet de représenter quelques aspects de la culture et de la civilisation, de la Méditerranée à l'Angleterre en traversant le continent, aspects désormais considérés comme européens. Ce parcours se conjugue avec des événements qui marquent l'histoire, comme le régicide de Charles I et la révolution puritaine des Niveleurs. C'est dans ce creuset qu'émergent des idées et des valeurs comme celles de la liberté d'expression et de la démocratie et que se forment les structures institutionnelles (le modèle constitutionnel d'État) qui garantissent ces valeurs. Il s'agit d'un modèle qui est une des créations qui caractérisent la civilisation européenne, modèle qui lui-même est une structure ouverte, jamais statique ni définie une fois pour toutes. Pour conclure, il n'est pas facile de dire ce qu'est l'Europe. À l'exception d'une convention géographique, il n'y a peut-être pas
ReformaJion andSocial Change, London, 1972. 21 Cf. G.H.Tumbu11, Hartlib, Dury andComenius, op. cil., p. 87. 22 Cf. Samuel Hartlib and the Advancement of Learning, édité par Ch. Webster, Cambridge, 1970, pp.79-90.

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