L'Europe-puissance et la Turquie

Publié par

Le dénominateur commun de ces articles est une quête sur l'éventuelle contribution de la Turquie à la transformation de l'UE en puissance internationale, en même temps qu'une réflexion sur le repositionnement des priorités stratégiques turques à la lumière des développements récents. "Les enjeux de la coopération entre la Turquie et l'Europe dépassent les seuls intérêts régionaux. Ceux-ci sont fondamentalement stratégiques et géopolitiques car ils déterminent le rôle et la place qu'entend jouer l'Europe dans le monde"
Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 277
EAN13 : 9782296161108
Nombre de pages : 213
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'EUROPE-PUISSANCE

ET LA TURQUIE

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan! @wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01930-7 EAN : 9782296019300

Sous la direction de

Beril DEDEOGLU et Füsun TÜRKMEN

L'EUROPE-PUISSANCE

ET LA TURQUIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. BP243, Université

Soc, Pol. et Adm. KIN XI - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Misti, 15 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

1053 Budapest

de Kinshasa

L'Europe-Puissance

et la Turquie

Présentation Beril DEDEOGLU et Füsun TÜRKMEN Les ambivalences de la politique étrangère de la Turquie Arnaud de RAULIN L'équation euro-américaine Füsun TÜRKMEN et la Turquie

7

Il

25

The European Union on the way to become a global actor and Turkey Taylan Ozgür KAY A Les développements récents de la PESD : quelles perspectives pour la Turquie? Alexandra BELLA YER-ROILLE Emergence of new security threats for the EU and their implications for EU- Turkey relations: The case of illegal migration Dr. Ozgür ÜNAL ERi~ La puissance navale turque: l'Union européenne? Basil GERMOND quels atouts pour

47

67

99

131

Les groupes d'intérêt turcs à Bruxelles et la constitution de l'espace politique communautaire Claire VISIER Les relations avec l'Union européenne: une source de crédibilité pour la Turquie Z. Ye~im aÜRBÜZ et Ïrem ZEYNELOGLU Le processus d'adhésion de la Croatie à l'Union européenne: de nouvelles conditions au-delà des critères de Copenhague? Ercüment TEZCAN

155

173

197

PRÉSENT ATION
Beril DEDEOGLU et Füsun TÜRKMEN « Les enjeux de la coopération entre la Turquie et l'Europe dépassent les seuls intérêts régionaux. Ceux-ci sont fondamentalement stratégiques et géopolitiques car ils déterminent dans une large mesure le rôle et la place qu'entend jouer l'Europe dans le monde ». Ces propos appartenant à Arnaud de Raulin, auteur du premier article de cette édition, ont le mérite de poser la problématique centrale des Cinquièmes Journées Européennes conçues autour du thème « L'Union européenne et la Turquie: les nouveaux enjeux internationaux ». Les articles présentés dans cet ouvrage ont été choisis parmi ceux faisant l'objet d'une communication lors de ce colloque organisé en octobre 2005 par le Centre de Recherches et de Documentation sur l'Europe (CREDE) de l'Université Galatasaray. Dans l'ensemble, le dénominateur commun des articles est une quête sur l'éventuelle contribution de la Turquie à la transformation de l'DE en puissance internationale, en même temps qu'une réflexion sur le repositionnement des priorités stratégiques turques à la lumière des développements récents. Le sujet devient d'autant plus intéressant dans l'après-Il Septembre où l'Europe: a) ne devrait pas tomber dans le piège du conflit des civilisations; b) devrait développer des capacités lui permettant de faire face aux nouvelles menaces telles que le terrorisme, les armes de destruction massive, le crime organisé, l'immigration clandestine et toutes sortes de trafic illicite. Par conséquent, l'adhésion d'un pays à cheval sur deux civilisations qui, en outre, dispose de moyens et d'expériences considérables dans ces domaines, mérite une attention particulière.
7

Dans cette optique, le premier volet des articles aborde la place de l'VE dans le monde et celle de la Turquie par rapport à l'Union. Le premier article, par Arnaud de Raulin, explore les fondements de la politique étrangère turque dans sa double identité à la fois européenne et asiatique, et soutient qu'à travers le cas turc, se joue la question de la guerre et de la paix entre l'Europe et la Méditerranée. Füsun Türkmen aborde en premier lieu, dans l'article suivant, l'équation euro-américaine au lendemain du Il Septembre, et surtout, de la guerre d'Irak. Partant de deux écoles de pensée divergentes sur les relations transatlantiques, elle aboutit à l'idée de transformation plutôt que de rupture entre l'Europe et les Etats Unis avant de placer la Turquie dans le schéma, en tant que noeud sécuritaire. Ce rôle est précisé davantage par Taylan Ôzgür Kaya dans son article rédigé en anglais. En effet, l'auteur considère que le développement d'une politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est indispensable pour que l'VE, puissance civile et normative au départ, devienne un acteur global. Par la suite, il identifie les facteurs à travers lesquels la Turquie pourrait contribuer à cette transformation. La réflexion d'Alexandra Bellayer-Roille se place dans la perspective inverse, avec une PESD comme nouveau modèle de stabilité à travers l'intégration régionale et par conséquent, particulièrement intéressant pour la Turquie en tant que complément et même alternative à la force américaine. Le second volet des articles recouvre les aspects spécifiques de la coopération turco-européenne dans certains domaines. Ainsi, l'article en anglais par Ôzgür Ünal Eri~ identifie les nouvelles menaces de sécurité avant d'aborder le dossier de l'immigration clandestine à travers la Turquie et les efforts déployés par cette dernière - en collaboration avec l'Union afin d'endiguer ce problème qui représente un dilemme de sécurité et des droits de I'homme. Basil Germond étudie la puissance navale turque qui représenterait des atouts pour la sécurité de l'UE en termes matériels et géostratégiques autour de la mer Noire et de la 8

Méditerranée orientale. Il réfléchit également sur les bénéfices que pourrait retirer la Turquie dans ce contexte en adhérant à l'Union, ce qui lui permettrait de résoudre ses différends avec la Grèce en mer Egée et d'élaborer une politique plus autonome en mer Noire par rapport à l' OTAN. Un aspect autre que la sécurité est abordé à travers l'article de Claire Visier qui définit et catégorise les groupes d'intérêt turcs à Bruxelles par rapport à leur positionnement dans l'espace socio-politique turc ainsi que leur processus de socialisation à l' UE. L'économie constitue le centre de gravité de l'analyse proposée par Ye~im Gürbüz et irem Zeyneloglu qui cherchent à savoir si le processus d'intégration de la Turquie à l'Union européenne peut améliorer la crédibilité des politiques de stabilisation économiques mises en oeuvre en Turquie. Dans cette perspective, elles considèrent que l'UE constitue un ancrage afin d'éliminer les risques de déviation du programme économique conçu en vue de remplir les critères de Maastricht. Finalement, en nous proposant une étude du processus d'adhésion de la Croatie à l'UE sous tous ses aspects, Ercüment Tezcan nous fournit une perspective de comparaison particulièrement intéressante compte tenu de la simultanéité des processus d'adhésion des deux pays. Faisant suite à l'ouverture, le 3 octobre 2005, des négociations d'adhésion de la Turquie avec l'Union, l'exploration de divers aspects de la problématique turcoeuropéenne devient plus indispensable que jamais. Le CREDE continuera de poursuivre cette tâche à travers les Journées Européennes annuelles, désonnais institutionnalisées grâce à la contribution de chercheurs et d'universitaires turcs et européens. Ainsi, dans l'espoir de continuer la série de publications des travaux effectués par le CREDE nous tenons à remercier Monsieur Ahmet insel pour sa relecture et ses conseils relatifs à la publication, Mademoiselle Canan Tekdemir pour la mise en page et Monsieur Tolga Bilener, sans la contribution duquel, ce volume n'aurait pas vu le jour.

9

LES AMBIVALENCES DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA TURQUIE
Arnaud de RAULIN
*

La grande originalité et spécificité de la Turquie réside dans sa double identité à la fois européenne et asiatique. C'est ce dualisme qui caractérise l'ambivalence de la politique étrangère turque. Dans sa dimension européenne, elle est rassurante car elle apparaît comme étant réformiste, moderne, laïque et imprégné de l'esprit des lumières, ancrée à l'ouest et à l'occident en raison de sa participation dans de nombreuses organisations internationales occidentales (OTAN, Conseil de I'Europe). Dans sa dimension asiatique, elle impressionne et effraie à la fois. Nous relèverons quelques grandes caractéristiques de sa puissance qui mettent une ombre sur sa candidature européenne. - La superficie et son territoire qui se trouve dans une grande partie en Asie: 780.000 km2. Elle est entourée aussi de voisins qui sont potentiellement peu sûr sur le plan de la sécurité: l'Iran, l'Irak et la Syrie notamment. - Une population importante estimée à 73,1 millions d 'habitants. Avec sa fécondité actuelle, la Turquie passerait en 2025 à près de 89 millions d'habitants, c'est à dire le pays le plus peuplé de l'Union européenne. Rappelons que dans le traité de Nice, il existe une clause démographique selon laquelle tout vote à la majorité qualifiée doit représenter au moins 62 % de la population de l'Union. Avec 28 Etats,
. Professeur, Université d'Artois, Faculté Alexis de Tocqueville.

Il

l'Allemagne et la Turquie représentent 28 % de la population totale. - Sa force intellectuelle et culturelle: si la Turquie possède 15% d'illettrés (la moyenne européenne est de 2 %), elle compte proportionnellement plus de diplômés de l'enseignement supérieur en sciences que la Pologne. Elle devance également la Roumanie. La part de diplômés de l'enseignement supérieur en sciences est un élément déterminant pour le développement d'une société. Peut-être faut-il y voir un fruit de la civilisation islamique, longtemps férue en la matière. - Sa force politique: l'implosion de l'URSS le 8 décembre 1991 a engendré un vide et celui-ci a en particulier ouvert à l'Etat turc un espace d'extension dans les pays turcophones du Caucase et de l'Asie centrale (Azerbaïdjan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan et Kazakhstan). Le 1erseptembre 1991, devant la Grande Assemblée Nationale de Turquie, le président Turgut Ozal appellera ses concitoyens « à ne pas manquer cette chance présente pour la première fois depuis 400 ans ». Cette nouvelle situation permet à l'Etat turc de s'affirmer comme une puissance-clef du système euro-asiatique. On remarque donc que l'ambivalence de la politique étrangère turque est contenue dans tous ces éléments. Il s'agit donc de démontrer comment la Turquie en tant que puissance est partagée entre ses pôles européen et asiatique. La double identité de la Turquie peut être une force ou une faiblesse selon que l'on se place du côté européen ou asiatique. Il faut d'ailleurs observer que la gestion de ses contradictions, voire antagonismes est une des grandes caractéristiques de la politique étrangère turque. Il s'agira d'analyser successivement le dualisme identitaire de la diplomatie turque dans les nouveaux enjeux internationaux, sa politique européenne et enfin sa coopération régionale avec les pays voisins.

12

Un environnement international modifié La politique étrangère de la Turquie s'inscrit dans le cadre d'un nouvel« environnement international modifié »1. Plusieurs situations qui se sont produites ces dernières années ont dans une certaine mesure surdéterminé la politique turque: ème - D'abord, le début du 21 siècle a été marqué par des évènements internationaux de très grande importance: les attentats du Il septembre 2001 et l'intervention américaine en Irak au cours du printemps 2003. Ces faits ont illustré l'antagonisme existant entre l'Occident et le monde musulman. Or la Turquie en tant que démocratie laïque et pays musulman tient une place géopolitique à part dans ce contexte puisqu'elle se trouve à la confluence de l'Orient musulman, et de l'Occident chrétien. Les relations entre la Turquie et le monde arabe ont toujours été complexes, voire conflictuelles. La distance s'est accrue après la signature des accords militaires turco-israéliens de 1996. Le gouvernement Erdogan cherche à rééquilibrer sa politique et valoriser son rôle de « pont» entre les pays occidentaux et le monde musulman. Cependant, la Turquie ne cache pas sa désapprobation en ce qui concerne les opérations militaires israéliennes contre la population civile de Gaza. La Turquie souhaite s'impliquer davantage dans la recherche d'un compromis au Proche-Orient. Le 23 juin 2005, celle-ci a réuni à Istanbul les ministres des affaires étrangères de l'Arabie saoudite, l'Egypte, la Jordanie, la Syrie et l'Iran

pour une « initiativerégionale » en vue d'une solutionpacifique
de la question irakienne. S'agissant de l'Irak, la Turquie est particulièrement intéressée par l'évolution de ce pays et ce à plusieurs titres: la question kurde, Ankara craint l'émergence d'un Kurdistan indépendant, la protection des droits de la minorité turcomane {évaluée à 800.000 personnes, tout en notant que les chiffres
1

S.E. Ya~arYak.1~, Les deux facettes d'un environnementinternational «
modifié », in La Turquie: Vers un rendez-vous décisif avec l'Union européenne, Didier Billion (dir), IRIS, PUF, 2004, p. 155. 13

sont controversés), la reprise des relations économiques, l'Irak était avant l'imposition des sanctions à l'Irak un partenaire économique majeur pour la Turquie. Assez dépourvue de moyens d'influence en Irak, Ankara s'attache à maintenir le dialogue avec toutes les parties. Elle manifeste une grande prudence dans cette guerre. Elle s'est rapprochée, dans le cadre des visites bilatérales depuis le début de l'année 2004, de la Syrie et de l'Iran qui partagent ses préoccupations. Elle a signé début 2004 trois accords avec la Syrie pour encourager les investissements. Parallèlement, Ankara fait un effort important pour donner de l'élan à ses rapports avec certains pays arabes, notamment l'Egypte et la Jordanie. - Nous devons aussi évoquer le plan de démocratisation du « grand Moyen-Orient» présenté par les Etats-Unis. Pour certains, ce projet aurait pour principal objectif de renforcer l'emprise des Etats-Unis sur l'ensemble de cet espace géopolitique, sur son pétrole, sur ses marchés et donc sur ses régimes. L'installation des bases militaires serait un élément essentiel de cette stratégie. Le soi-disant « choc des civilisations» qui a son épicentre dans la région et la lutte contre le terrorisme constitueraient autant d'alibis pour la reconquête néo-coloniale des pays de la région. - TIYa lieu de souligner l'enjeu des ressources. TIconsiste en une triple catégorie de ressources: le pétrole et le gaz (de la région et de la mer Caspienne) mais aussi l'eau (le partage des eaux du Tigre et de l'Euphrate) Les ressources sont devenues des enjeux autant régionaux que stratégiques pour la Turquie. Cet autre élément de l'environnement international modifié est en effet la découverte de nouvelles réserves d'énergies fossiles dans le bassin de la mer Caspienne. A cet égard, le parcours le plus économique pour le transport des matières premières de cette région est l'oléoduc et le gazoduc qui va traverser le territoire de la Turquie. Cette route est jugée stratégique pour les Etats-Unis et l'Europe. L'oléoduc Bakou-Tbilissi va ainsi transporter le pétrole de la mer Caspienne échappant par là même à l'emprise russe. Ce projet de 4 milliards de dollars a été inauguré le 25 14

mai 2005 et il a été conçu par un consortium international. Le rapprochement de l'Ukraine, la Géorgie et l'Azerbaïdjan avec la Turquie s'est manifestement fait sur la base d'une orientation occidentale, d'une défiance commune envers la Russie et du profit de l'exploitation du pétrole de l' Azjerbaïdjan. Face à la Russie qui prétend à elle seule gérer le grand Caucase et résoudre les problèmes qui concernent cette région du monde, certains dirigeants locaux tentent ainsi de mettre en place des projets de coopération visant à réduire son influence. Mosaïque de peuples, le Caucase constitue une terre d'affrontement que la Russie et les Etats-Unis manipulent sur fond d'enjeux pétroliers. Après l'effondrement de l'Union soviétique, les Etats-Unis sont vite passés face à la nouvelle Russie, de l'endiguement du refoulement: ils entendent, quoiqu'ils en disent, faire reculer l'influence russe dans le Caucase. Pour réaliser ce projet, la Turquie doit jouer un rôle charnière dans cette politique d'extension. Les adversaires de la Turquie estiment qu'elle est reléguée à un rang de supplétif. Comme en même temps, la Turquie ambitionne de devenir le principal pôle de recomposition de l'espace musulman dans l'ex-URSS, les intérêts de l'Occident et de la Turquie convergent. - Les frontières turques connaissent une instabilité persistante. L'OTAN a identifié 15 points chauds dans le monde, de nature à menacer les intérêts de l'Alliance. Les 12 de ces 15 points chauds se trouvent soit dans les pays limitrophes de la Turquie, soit dans ceux avec lesquels la Turquie entretient des relations de nature ethnique, historique et culturelle. Les adversaires de l'intégration de la Turquie invoquent le risque d'importer ces conflits potentiels en Europe ainsi que la menace du fondamentalisme religieux générateur de terrorisme. - Une stratégie d'expansion culturelle et militaire a été mise en œuvre par l'Etat turc afin de s'affirmer comme une puissance-clef du système eurasiatique. En encourageant à convoler avec les pays turcophones de l'ex-URSS, Washington fait de la Turquie son partenaire privilégié pour éloigner la Russie de l'Asie centrale et du Caucase. Plusieurs actions significatives s'inscrivent dans l'affirmation de cette politique. 15

Il faut à cet égard rappeler que depuis le Président Clinton, le Pentagone a approvisionné en armes et entraîné les forces militaires de l'Azerbaïdjan et de la Géorgie (qui sont elles-mêmes entraînées par l'armée turque) du Kirghizstan et de l'Ouzbékistan. Depuis le Il septembre 2001, le Président George W. Bush a intensifié ces efforts dans cette zone. Une machine de guerre dans le domaine de la communication a été mise en place. C'est l'agence de coopération culturelle « TÜRKSOY » qui a pour objectif d'accroître les relations culturelles des pays de plusieurs communautés turcophones. Cette agence vise à maintenir une unité de langue et de civilisation afin de créer des solidarités entre les pays de la zone d'influence turcophone. -Notons, qu'il a été créé à l'initiative d'Ankara en octobre 1992, l'organisation des Etats turcophones. Y ont adhéré la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kirghizstan et l'Ouzbékistan. . Si le rôle de pivot multirégional que joue la Turquie au Moyen-Orient, le Caucase, la mer Noire et l'Asie centrale arrange à la fois les intérêts de l'Occident et de la Turquie ellemême, pour certains cette stratégie comporte plusieurs risques: Avec l'installation de ce dispositif, la Turquie risque de se présenter comme une puissance hégémonique sous influence américaine. Il existe aussi un risque de balkanisation et de déstabilisation de la région ainsi que de mécontentements de la Russie et de la Chine de plus en plus intéressés par les ressources de la mer Caspienne. Enfin, pour certains, avec cette instrumentalisation de la Turquie par les Etats-Unis, on pourrait rallumer les foyers nationalistes, du panturquisme et du panislamisme. Dans le triangle stratégique Europe-Asie-Méditerrannée, la Turquie doit occuper une position équilibrée entre les différentes parties, c'est la meilleure méthode nous semble-il d'apparaître non seulement comme une puissance régionale mais aussi comme un vecteur de paix et de prospérité dans ces différentes zones. A cet égard il faut reconnaître le mérite et la force pour la Turquie d'avoir refusé en 2003 le passage des forces américaines par son territoire en vue d'occuper l'Irak. 16

L'enjeu européen: turque

l'axe prioritaire

de la diplomatie

L'Europe demeure l'axe privilégié de la diplomatie turque ces dernières années. Ce choix fut consacré et officialisé dès 1963 avec l'Accord d'Association signé avec la Communauté européenne, et en 1995 avec la conclusion d'une Union douanière. Il fut confirmé le 3 octobre 2004, lorsque le Conseil européen a décidé d'ouvrir des négociations d'adhésion avec ce pays. D'un point de vue historique, il est difficile de mettre en cause « l'européanité » de la Turquie en raison de ses choix
présents et passés 2.

Cette option européenne de la Turquie a toujours été approuvée et partagée par l'Europe. Ce pays est également membre de l' OT AN et il est un partenaire important de l'Alliance atlantique malgré ses récentes réticences au passage des troupes américaines en Irak. Depuis 1949, elle siège au Conseil de l'Europe et depuis 1961, elle est membre de l'OCDE. La Turquie fait partie de la Conférence de Barcelone. La Méditerranée tient une place privilégiée dans la stratégie politique de la Turquie en vue de son intégration dans l'Europe. Dans la guerre en ex-Yougoslavie (Bosnie, Croatie, Macédoine, tout comme son intervention au Kosovo en appui de la KFOR), la Turquie a joué un rôle important dans le règlement de ces conflits en raison du soutien militaire qu'elle a apporté. Elle a donc été un facteur de stabilité dans cette région de l'Europe. Certes pour certains, cette présence turque est souvent synonyme d'« ottomanisme » et de « panturquisme ». Les puissants sentiments pro-turcs des peuples européens islamisés sous l'Empire ottoman seraient instrumentalisés par la Turquie, dans le cadre de son redéploiement géopolitique et européen. Pour beaucoup d'hommes politiques, il est donc difficile de rejeter la candidature d'adhésion de la Turquie en Europe sinon celle-ci ne tiendrait pas sa parole.
2

D'un point de vue ethnique, on peut d'ailleurs remarquer que la population

hittite qui constitua un puissant empire entre le 1Qème le 12ème et siècles avant notre ère, était un peuple indo-européen comme l'est actuellement dans ses grandes lignes le peuple européen.

17

Souvent, l'Europe est accusée de renier sa parole et ses propres valeurs dites universelles ainsi que d'avoir une attitude ambiguë envers la Turquie. Or, pour beaucoup le régionalisme comme complément nécessaire au mondialisme a modifié les termes de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre les discours des principaux responsables politiques européens. La Turquie, carrefour de l'Occident et de l'Orient, formerait un immense pont pour les 1,5 milliards de musulmans. De l'examen des déclarations des premiers ministres Recep Tayyip Erdogan et Tony Blair ou du Président de la République française Jacques Chirac, il ressort que plusieurs séries de raisons sont avancées pour justifier la candidature turque. Le premier argument politique et géopolitique est de soutenir que le monde risque de courir vers un choc de civilisation et que l'Europe est face à des grands blocs comme la Chine, l'Inde et les Etats-Unis. Il y a aussi des arguments économiques pour appuyer l'intégration de la Turquie en Europe. Car déjà non seulement l'intégration va permettre de constituer un immense marché pour l'Europe mais on peut déjà noter l'importante imbrication d'économies turque et européenne. L'Union douanière qui couvre les produits industriels va s'étendre bientôt aux produits agricoles. Cependant, les différents arguments cités, notamment les intérêts géostratégiques, se révèlent insuffisants pour contrebalancer le fossé culturel et l'incompréhension des opinions publiques entre les deux catégories de pays. L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne pose encore de nombreux problèmes en ce qui concerne en particulier les questions du droit des minorités, des droits syndicaux et les droits des femmes sans oublier la controverse importante sur le port du voile islamique. Mais existe- t-il une politique alternative à la politique européenne de la Turquie? La coopération régionale induit-elle plus de puissance pour la Turquie que la politique européenne? Comment, en effet, se maintenir strictement dans le même 18

camp et avoir la même politique dans un environnement en profonde mutation? Les profondes mutations qui se sont produites dans le monde ces dernières années ont conduit la Turquie à diversifier ses relations. Ce changement a affecté la conception turque de l'Alliance, celle-ci croyait à l'omnipotence des attaches de la Turquie avec l'Occident pour tout ce qui touchait le présent et l'avenir. Or cette conception assez rigide des relations OTANTurquie semble avoir évolué ces dernières années. L'alignement inconditionnel de la Turquie sur les Etats-Unis n'est plus la règle. On a vu ce qu'il en a été lors de la crise en Irak. Les défenseurs de l'intégration de la Turquie en Europe soulignent que les partisans du « non» n'ont rien à proposer à Ankara. Un partenariat stratégique? Il existe déjà, à travers l'Union douanière et l'OTAN. Une stratégie de substitution dans le cadre régional de la mer Noire, de l'Asie centrale ou du Moyen-Orient est-elle possible? Pour beaucoup d'experts, ce serait un non-sens économique et politique pour la Turquie car cette dernière est déjà membre de la plupart des institutions européennes et applique même le tarif extérieur commun. Ils considèrent enfin que le rejet de la Turquie provoquerait sans doute une grave crise financière puis politique. Le débat n'est pas tranché. A I'heure actuelle, il faut admettre que la nouvelle tendance de la politique extérieure de la Turquie est de diversifier ses relations avec le reste du monde et en particulier avec ses voisins. Plus largement, on peut s'interroger sur la convergence de la politique étrangère de la Turquie avec les principes de la PESC*. Pour certains, cette convergence n'est pas aussi importante qu'on l'affirme. Lors de l'examen de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, le débat au sein du Conseil européen les 2 et 3 octobre 2005 portait soit sur une adhésion pleine et entière de la Turquie dans l'Europe, soit sur un partenariat privilégié3.
.
3

La Politique Etrangère et Sécurité Commune de l'Union européenne.

Cette positionfut défenduepar l'Autriche, qui en même temps a soutenula
candidature croate. 19

C'est la première option qui a été retenue par le Conseil européen, tout en y ajoutant la capacité d'absorption de l'UE. TI a été précisé que cette capacité doit être appréciée aux niveaux institutionnel, financier, judiciaire et des affaires intérieures4. Pour se mettre en conformité avec le droit communautaire, la Turquie dispose d'un délai de 10 ans. Par rapport à l'intégration européenne, la Turquie et ses alliés sont placés devant des choix fondamentaux. Pour ce qui est de l'avenir européen de la Turquie, on peut esquisser deux évolutions extrêmes entre lesquelles devraient se jouer le destin politique de ce pays sur l'échiquier international. Dans une première évolution, un contexte international stable permettra à l'Union européenne de se renforcer, de réussir son approfondissement et de répondre à ses défis lancés par l'élargissement sans trébucher (défi du nombre, la différenciation, défi politique et institutionnel) et intégrer les pays de l'Est et à moyen terme la Turquie d'ici 10 à 20 ans. Dans une deuxième évolution, un contexte international instable et de crise d'identité nationale, empêche la construction européenne. D'ailleurs une Europe à 30 Etats affaiblie par ses échecs présente-t-elle le même intérêt pour la Turquie? Selon ce scénario, l'Union européenne perd de son attrait pour la Turquie qui cherchera alors à se rapprocher de nouveaux groupes de pays émergents, notamment des pays de l'ex-URSS qui représentent une opportunité plus attrayante. Le processus d'adhésion entre aujourd'hui dans une nouvelle étape dont l'issue est encore incertain. Un an après l'élargissement historique en mai 2004 avec l'entrée des 10 pays, puis l'ouverture des négociations de la Turquie à l'Union européenne en octobre 2005, c'est une troisième vague qui se prépare. Après l'Europe centrale, c'est l'Europe du sud-est, adossée à l'espace balkanique et turc qui va retrouver la famille européenne. La Bulgarie et la Roumanie, avec lesquelles viennent d'être signées les traités d'adhésion, deviendront membres dès
4

Le Cadre d'Adhésion de la Turquie à l'VE comporte 36 chapitres dont les
contenus ne sont pas négociables.

20

le 1er janvier 2007 ou, au plus tard le 1erjanvier 2008. Les Etats

de l'ex -y ougoslavie, ainsi que l'Albanie vont suivre. La Turquie, enfin, le moment venu adhérera à son tour. L'extension vers l'Est continue. Apres l'Empire des Habsbourg, une partie de l'ancien Empire ottoman va prochainement intégrer l'UE. La Grèce a ouvert la voie en 1981. Chypre l'a imité en 2004. Mentionnons la Hongrie, qui fut partiellement annexée par les Turcs avant de passer sous la domination des Habsbourg. La « roue de l'Histoire» s'accélère : ce sont les territoires longtemps contrôlés par les Ottomans qui s'apprêtent à rejoindre les 25. Ce mouvement est symboliquement important. Une autre Europe, différente par sa culture, son style de vie, frappe aux portes. On peut d'ores et déjà distinguer plusieurs « Europe ». La première qui est celle de l'Ouest, a créée le noyau initial de l'Union. La deuxième qui est celle du centre, s'y est adjointe après s'être débarrassée du communisme. La troisième avec ses propres croyances, ses propres traditions, ses religions (catholique, orthodoxe et musulmane), demande à y entrer. L'entrée des pays du sud-est devrait ainsi aider l'Europe à retrouver ses racines et lui forger une nouvelle identité à partir de ses valeurs d'humanisme et de paix. Le renforcement de la coopération régionale Dans son espace géopolitique et géographique, la Turquie renforce sa coopération régionale. Celle-ci a notamment retrouvé, à la faveur de l'ancien bloc soviétique, son rôle de plaque tournante en direction de l'espace russe, des Balkans, du Caucase, de l'Asie centrale et de l'Afrique du Nord. L'engagement de la Turquie dans la région des Balkans est lié à I'héritage historique et à la présence des minorités turques dans les pays balkaniques (la Bulgarie, la Roumanie, la Macédoine, la Grèce et le Kosovo). Une intense activité diplomatique, au niveau bilatéral comme au niveau multilatéral illustre cet intérêt pour la stabilité de cette région. La communauté turque kosovare compte aujourd'hui 30.000 personnes. La présence de cette importante minorité a 21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.