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L'expansion fanatique et ses crimes

240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296401518
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L'EXPANSION FANATIQUE ET SES CRIMES

Roger SENART

Noël DAUTERIVE

L'EXPANSION FANATIQUE ET SES CRIMES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DES M£MES AUTEURS sous les mêmes noms

Cet homme est en danger (Jean-Paul 11). Carrousel F.N. 1983.

L'Harmattan. 1987 ISBN 2-85802.856-7

Introduction

Vers 18 heures, ce soir de septembre 1986. Dans la rue de Rennes, encore glacée par la peur, nous écrasions du verre brisé sous nos pas, nous évitions les taches de sang frais et ces menus objets échappés des poches des victimes. Celles-ci à peine évacuées, une âcre poussière continuait à s'échapper des façades éventrées. Restaient encore des témoins du drame, des gens qui n'oublieraient jamais et qui semblaient attendre on ne sait quoi après le départ des SAMU, es ambulances et d des police-secours. On déchargeait déjà ces barrières métalliques qui, une fois placées, contiennent la curiosité des badauds, toujours attirés par le sang. On continuait à soigner des blessés. Des gens parlaient d'une moto roulant à vive allure et d'un paquet, jeté au passage dans une poubelle. Mais il était aussi question d'une explosion dans les toilettes d'un magasin très fréquenté, avant sa fermeture du soir. Un acte terroriste '1 Bien sttr. Trois autres de ce genre avaient précédé en quelques jours. Un geste de fanatique, aussi. Seuls ces gens-là savent signer de tels actes. Le fanatique, dit le dictionnaire, est un être inspiré, emporté par un zèle excessif pour une religion ou une opinion.

s

Mais le terrorisme peut avoir une fin quand son but est atteint. Le fanatisme, jamais. Ces gens-là sont à la disposition de toutes les causes. On les voit rarement. Ce sont, apparemment, des gens comme tout le monde. Parfois l'un d'eux ou plusieurs se retrouvent dans un box de justice et l'on est frappé par une certaine logique de leurs propos. Car ils parlent beaucoup. Les brigadistes rouges italiens et leurs amis allemands ont même créé un langage à eux, une sorte d'argot de la terreur. Mais ce qui est clair, dans le jargon fanatique, c'est la volonté d'atteindre à tout prix son objectif et la facilité avec laquelle il renouvelle ses effectifs. Le 21 juin 1981, le procureur italien Amato, dans son réquisitoire contre Ali Agça, auteur de l'attentat contre le pape, s'écriait: «Agça est un de ces hommes qui confirment que nous sommes au bord. d'un gouffre menaçant notre

civilisationI ~

Pas d'accord, Monsieur le Procureur! Le fanatisme est de tous les temps et de toutes les causes. Disons seulement que certaines époques le favorisent davantage et que les médias le mettent mieux en évidence. Des crimes de fanatiques, il y en a eu avant le 13 mai 1981. Et il Y en aura encore. On commence par une conviction, on poursuit par l'intolérance, on termine par le meurtre. Tout cela, bien entendu, pour le bonheur des hommes, pour que règne la justice... et la moralité! Et probablement depuis que l'homme est homme. Le fanatisme serait-il une maladie de l'espèce humaine? Le fanatique; notamment religieux, ne serait-il pas atteint d'idée fixe? TI présente tous les signes du
«

psychorigide». Maladie .mentale que le monothéisme

ne peut sans doute qu'accentuer. Mais ce n'est pas une maladie endémique. -Aucune religion, aucune politique, aucun peuple n'en génère à l'exclusion des autres. Ni aucune époque. 6

L'Histoire, cette nomenclature sanglante des exploits. de tyrans, de guerriers, de conquérants et de prophètes, honore ses héros à proportion des morts qu'ils ont provoqués. Elle appelle conquêtes. les. âssetvissements de tous genres, baptise croisades le génocide, sui' leur proprè terre, de peuples dénommés infidèles, sous-évolués, voire sous-hommes. Lesa-t-on entendu ces «grands» de l'histoire parler d'autre chose que du bonheur et de la justice de leurs peuples ou de leurs voisins, comme si, pour en arriver là, il fallait tuer ceux qui pensent ou vivent différemment? Et a-t-on entendu un autre langage chez ces missionnaires en cagoule que sont ces nouveaux chevaliers de la «lumière», ces fanatiques new look de la terreur?
A cela aussi nous pensions, ce soir de septembre, rue

de Rennes.

.

Demain, nous lirions les journaux, les mêmes que ceux de la veille; les tombes, les otages, les avions détournés, les hommes tués, capturés, humiliés. Quelle honte pour notre pauvre espèce! Mais aussi pour les causes qu'on sert de la sorte. Et quelle tragique dérision! En France, nous ne connaissions les fanatiques que par oui-dire, comme si un poteau-frontière suffisait à étouffer le bruit des bombes et les plaintes des victimes. Alors, nous avons voulu savoir. Notre collecte a touché l'horreur. Elle est allée du fanatisme, isolé et dément, de Manson à celui, glacé et politique, de Pol Pot et ses «petits hommes noirs». De Jim Jones, à la foi pathologique, aux exécutions militaires de Sabra et Chatila. Des chrétiens irlandais aux pieux assassins de la foi islamique. Et tout cela pour la cause. Pour la bonne cause. Mais cette collecte s'avérait si large, si générale, que nous avons dû la limiter dans le temps. Nous ne parlons donc que de ce qui s'est passé ces vingt dernières années. 7

Au fanatisme nous fixons une autre limite: l'acte de sang. A noter que si le fanatisme en puissance n'est pas traité, il n'est pas le moins intéressant. Mais, à ce jour, il n'a jamais été question de le prévenir au même titre que les grands fléaux de notre humanité. En revanche, lorsque la voix populaire s'exprime sur le sujet, ses réactions sont à la «hauteur» des actes qu'elle condamne. Les très vraisemblables interrogatoires musclés des suspects arrêtés ne gêneraient personne. La peine de mort est considérée comme la moindre des choses. A quand le sondage sur les exécutions publiques? Qui sème le vent - de l'Histoire - récolte la tempête. Les fanatiques sont trop sOrs d'eux, mais les victimes aussi trop peu s1lres d'elles-mêmes, pour garder raison.

8

I

JIM JONES, "JÉSUS-LÉNINE"

A la page 138, l'Express du 25 novembre 1978 reproduit la photo d'une lettre: «Cher Jim, merci pour votre lettre. J'ai été heureuse de vous rencontrer pendant la campagne et j'espère que vous pourrez voir Ruth bientôt. «Vos commentaires sur Cuba sont précieux. J'espère que votre suggestion sera réalisée dans un avenir proche. « Sincèrement.
Rosalyn. ~

Cette lettre serait plutôt banale si elle ne comportait pas certaines singularités. D'abord elle est sur papier à en-tête de. la Maison Blanche. La Ruth dont il est question est la sœur du président Carter et Rosalyn est la première dame des Etats-Unis, qui écrit en pleine campagne électorale, à un certain Jim Jones. On dit que celui-ci ayant lui-même écrit au président Carter, il est normal que Rosalyn lui répondt. Admettons. La deuxième photo de l'Exprèss représente un charnier, un de ces charniers comme on en découvre aux lendemains de chaque guerre et dont chacun des camps attribue la responsabilité à l'adversaire. A la limite,' seul le nombre des victimts et les conditions d?exécution ptuvent impressionner l'opinion. Mais il en faut désormais beaucoup. Le monde se blase vite. 11

Tous ces corps ont été trouvés le 18 novembre 1978. On commence par en dénombrer 409 mais la découverte a été faite dans une clairière en pleine jungle guyanaise et on ignore encore si cette jungle recèle d'autres cadavres. Ce qu'on sait, par contre, c'est que toutes les victimes appartenaient à la Communauté agricole du «Temple du peuple », installée depuis peu dans cette République de Guyana, ex-Guyane britannique devenue république. Les autorités du pays continuent leurs recherches. Elles vont trouver dans la jungle avoisinante des hommes égarés et affolés. Eux aussi appartenaient à la communauté et s'en sont échappés. Ils vont raconter une des plus extraordinaires histoires de ces cinquante dernières années. La dernière photo représente une grande bassine de tôle. Elle contenait, disent les rescapés, un mélange de cyanure mélangé à du jus d'orange synthétique. Eux, les rescapés, n'ont pas voulu boire de leur plein gré cette mixture meurtrière. Mais les 409 victimes l'ont fait volontairement. Il y avait parmi eux des enfants. Les nounissons ont bu de force. Tout ce monde s'est donc collectivement suicidé. Stupeur! Comment 409 personnes - ou davantage - peuventelles avoir l'idée de se suicider en même temps et en un même lieu. L'affaire Jim Jones commence. Elle est de ces événements qui contribuent à pousser l'horreur vers les limites de l'incompréhensible. Qu'était-cedonc, ce « Temple du peuple» ? Le «révérend» Jim Jones, à qui écrivait Rosalyn Carter un 12 avril 1977, a créé « son» église en 1954. Il vient de sortir de l'université d'Indianapolis. Se disant prophète éclairé, il possède un énorme pouvoir de conviction. Il croit et sait faire croire. Ce jeune blanc, un peu métissé d'indien cherokee, prône l'intégration raciale. Il n'est ni pasteur ni affilié à une quelconque congrégation. TIest seulement diplômé en éducation. TI défend les noirs et dans une région où 12

l'on retrouve le Ku-Klux-Klan, cette attitude de Jim Jones est courageuse. Des fidèles commencent à venir, attirés par un programme social où le nécessaire serait gratuitement donné aux pauvres. Toutes les religions ont besoin de proclamer la générosité. De plus Jones a la vision d'un cataclysme qui détruira l'Indiana. Or, venant involontairement à son aide, voici qu'un magazine américain Esquire décrète que la Californie sera une des régions les plus sûres en cas de guerre nucléaire. A cette époque la secte n'est pas en Guyana mais à San Francisco. n n'en faut pas davantage pour qu'une centaine de membres de l'église naissante s'établissent à Uklah, minuscule village à 250 km au nord, sous la houlette de Jim Jones qui revient du Brésil après un court séjour dans ce pays. Ce bref séjour lui a, en tout cas, permis de s'attribuer du galon. n est parti prophète, il revient « réincarnation du Christ »et pour lui la Bible n'est plus qu'une idole de papier. Ses fidèles sont noirs à 80 % et souvent illettrés mais le «conseil» de «l'Eglise» ne comporte que des blancs. Tout ce mondese retrouve aux « services religieux» où Jones prêche une société sans classes et sans races, où il exalte les luttes d'Angela Davis et d'Huey Newton, où il prédit que les nazis d'Amérique prendront le pouvoir, ce qui n'est pas une mince menace. Dans son numéro du 22 novembre 1978, Le Monde explique les premiers succès de ce mélange détonnant de religion et de politique et le développement de l'entreprise. En moins de dix ans, le « Temple du peuple» ou précisément Jim Jones -a déjà accumulé des terres dans la vallée des Sequoias.: plus de 10 000 hectares. Certaines ont été offertes par des paysans. Les autres ont été extorquées aux adhérents sous la menace. A cette époque le garage de San Francisco, lieu de réunions des fidèles, devenu trop petit, est remplacé par une église construite par les membres de l'Eglise. En 1971 un temple est acheté dans Geory Street, une des rues principales de San Francisco. Suit la synagogue au 1366 de la rue Alvarado à Los Angeles. Les affaires de la secte sont donc florissantes et Jim Jones a le vent

-

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en poupe. Devenu «Créateur du Ciel et de la Terre» il organise des réunions au cours desquelles il déclare guérir des cancers. Mais les pseudo-miracles ne lui suffisent pas. Il fait aussi dans la bienfaisance: soins, vêtements et nourriture vont être distribués aux pauvres. Grâce, semble-t-il, à de sérieux moyens financiers. Première question pratique: d'où vient l'argent?
Un Français, Francis Dujardin, témoignera par la suite et expliquera comment cette fulgurante ascension a été possible. Ce garçon a 20 ans en 1966 quand il rejoint pour 6 mois la secte de Jim Jones, séduit par l'anarchosyndicalisme et déçu par les mouvements politiques français qui récusent le sacré. En voyage aux EtatsUnis, Dujardin «essaye» différentes sectes et s'arrête au
« Temple du peuple» qu'il considère comme un mou-

vement socialisant. Là on va lui demander de donner à « l'Eglise» tout son temps et toutes ses ressources. Sa «foi» lui permet d'accepter ces sacrifices matériels sans regimber. Il n'en est pas toujours de même, paraît-il. Un jour, un des membres qui est chanteur, est fustigé à coups de verge pour avoir dissimulé le cachet qu'il vient de toucher pour un concert. Cela servira d'exemple à la communauté, rassemblée pour assister à la punition du «traître égoïste». Il est à remarquer que par un phénomène bien connu dans les ordres religieux ou dans les sectes, la plupart des fidèles sont infiniment moins réticents pour livrer d'eux-mêmes leurs avoirs: argent, immeubles et terres tombent aisément dans les biens de la « communauté». Ceux qui n'ont pas compris la leçon vont se voir contraints d'abandonner leurs biens sous menace d'exclusion ou de châtiments. Ils cèderont. Jim Jones encaisse les dons. En fait ce sont là les ressources officielles de l'organisation et personne ne peut y trouver à redire. Mais il en existe de beaucoup plus occultes qui vont expliquer l'impunité dont jouit le «Temple du peuple» devant une police qui commence à s'étonner. Avec ses milliers de membres, celui-ci contrôle, dès 1960, 20 % des votes du comté de Mendocino où elle 14

réside. Les politiciens américains ont vite pris conscience de cette force de manœuvre et commencent à regarder cette progression avec intérêt et sympathie. Et plus encore quand Jones met à leur disposition une unité d'auxiliaires de police. Avec 2000 dollars, il habillera cette main-d'œuvre bénévole qui soutiendra en particulier la campagne de Jimmy Carter.
Jim Jones, à quarante-sept ans, règne donc sans partage sur dix mille membres totalement dévoués. Son activité dépasse même le cercle du « Temple du peuple». Ami avec le maire de San Francisco - un démocrate - il présidera des services du logement de la ville, tirant de cette fonction de substantiels bénéfices. La grande presse américaine commence aussi à parler de lui. Selon les journaux démocrates, le nouveau Dieu est affable et brillant avec ses amis politiciens. Pour d'autres publications il devient un psychopathe entouré de ses fidèles. Déjà dépouillés de leurs biens matériels, ceux-ci sont soumis à des séances publiques de mortification. Une affaire de mœurs avec une femme mariée, enceinte des œuvres de. Jones, va contraindre celui-ci à quitter son poste à la mairie de San Francisco car de son côté, le «Dieu» est marié depuis dix ans avec Marcie, de vingt ans sa cadette. De son mari elle dira:
« Selon lui, pour sortir les gens de leurs superstitions, il faut un substitut: la religion. Mon mari n'a jamais été religieux. Son Dieu est Mao Tsé-Toung et son vrai but est de faire vivre les gens selon les principes

marxistes.

~

C'est vrai ou c'est faux mais pour qui connaît la mentalité américaine, une telle accusation a de quoi faire dresser l'oreille de certains. De même, on n'aime pas, aux USA, la discipline de fer qui règne à Jonestown, centre de la communauté. Des fidèles continuent à subir des sévices, les femmes surtout. Le «Dieu» prétend avoir besoin d'elles pour cultiver, dans l'acte sexuel, sa recherche personnelle tout en admettant qu'il commet

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ainsi des fautes. Bien entendu, tout cela arrive à se savoir et provoque une certaine émotion. Plus grave encore est la question fiscale, qui est loin de plaire aux autorités. Car le «Temple» ne paye pas d'impôts. C'est classique. Inquiets d'avoir à se situer sur le fil tranchant qui sépare le religieux du profane, les magistrats américains ne condamnent pas les sectes dont on connaît ou on devine la situation florissante. Il va de soi que le Trésor américain a son opinion. Certains journaux également. Mais on ne peut rien contre la «réincarnation de Dieu,..
«

Temple du peuple,. va continuer à vivre et à prospé-

Des années vont s'écouler au cours desquelles le

rer en toute impunité... et sans impôts. Cependant les ennemis restent à proximité dans l'attente du coup à porter. un article publié dans New West. On s'y étonne de

Les vrais ennuis commencentle 1er avril 1977 avec

beaucoup de choseset en particulier que le « révérend»
soit entouré de gardes du corps armés. On réclame une enquête publique. Protestations indignées des démocrates amis de Jones, notamment du numéro deux de l'Etat, le lieutenant gouverneur Dymallein qui sera d'ailleurs battu aux élections huit mois plus tard. La presse républicaine, elle, n'est pas liée au Dieu de Jonestown et le tir de barrage contre lui s'intensifie. A grands renforts de témoignages de certains fidèles échappés du camp, un climat anti-Jones est créé, amplifié. Parallèlement, le comportement de certains fidèles entraîne des réactions souvent violentes de la population. Le sectarisme provoque souvent un contre-sectarisme qui lui-même intensifie le sectarisme d'origine. Phénomène sans fin qui débouche inévitablement sur la pire violence. Le « Temple du peuple» va se radicaliser davantage. Sa réussite matérielle et ses excès ont réuni contre Jim Jones un certain nombre d'ennemis dont les plus acharnés sont politiques. Après le suicide collectif, la Pravda du 28 novembre 1978 écrira que les disciples de Jim Jones, qui subis16

saient authentiquement une influence marxiste, ont commencé très tôt à être persécutés par les autorités américainespour cause «d'anticapitalisme».
Pour les Izvestia le phénomène de secte - typique de
la société américaine

tion et regroupe des non-conformistes, des gens rêvant d'harmonie, de justice et de fraternité, adversaires de la discrimination raciale. « Dans son village de Jonestown, écrit la Literatournaya Gazeta, les gens du " Temple du peuple" avaient tout à craindre de la CIAet de ses mercenaires, recrutés pour libérer les fidèles.» Voilà pourquoi, en déduisent certains journaux soviétiques, nombre d'adeptes ont préféré se suicider plutôt que de tomber à nouveau dans les mains du capitalisme. Cette défense inattendue vise évidemment les membres de la secte et non Jim Jones que les Soviétiques considèrent comme le type même du businessman américain montant une vaste escroquerie. Dans sa foulée la presse soviétique met en cause les politiciens démocrates américains qui soutiennent le chef du « Temple du peuple». Quoiqu'il en soit les autorités américaines, de leur côté, continuent à s'intéresser à la secte. Outre les mœurs qui règnent au camp, elles découvrent des cahiers d'écoliers comportant des exercices de grammaire utilisant de nombreux termes marxistes. Sur ces cahiers les fidèles notaient les cours d'« économie politique» de Jim Jones. Sentant un vent plus que défavorable contre lui, celui-ci décide donc d'émigrer en Guyana. Cet Etat d'Amérique du Sud est indépendant depuis 1966 et république depuis 1970. Jim Jones déclare qu'il en fera un paradis. A-t-il pris lui même cette décision de partir ou lui a-t-elle été suggérée par certains démocrates soucieux de l'éloigner, on ne le sait pas encore. Mais une question: dans quel but Jim Jones a-t-il déjà acquis depuis des années ces Il 000 hectares de terrains en Guyana? Certes on peut toujours répondre que Dieu sait voir les événements à distance mais l'explication ne saurait satisfaire tout le monde. En fait, Jim Jones préfère ne 17

-

traduit un sentiment d'aliéna-

pas provoquer plus longtemps l'Etat fédéral. Donc il embarque pour le Guyana avec sa femme, ses deux fils et quelques milliers de fidèles. Ceux-ci l'ignorent encore mais, pour eux, quitter la Californie pour la colonie agricole de Guyana sera fuir le purgatoire pour tomber en enfer. Car dans le nouveau camp c'est vraiment l'enfer: la vie y est spartiate pour les fidèles et sans doute plus encore pour la centaine de jeunes délinquants confiés, un peu légèrement semble-t-il, à Jones par la Justice américaine. C'est probablement de l'un d'eux ou de plusieurs que vont venir les premières divulgations. En effet beaucoup de ces jeunes gens souhaitaient quitter le camp

du « Temple du peuple» pour rentrer aux Etats-Unis
mais il est difficile d'échapper à l'emprise du Dieu: on les embarque de force sur le bateau, avec l'aide de gardes armés. Dans un article de l'Express Jacqueline Remy et Alain de Penanster font de Jim Jones un portrait d'après un ancien adepte. «TI regardait toujours fixement ses fidèles, cherchant à sonder l'essentiel de leur personnalité. TI rayonnait. Sa voix était prenante. En magnétisant les individus, il leur donnait confiance en eux-mêmes et les guérissait psychiquement. }) «Le camp, témoignera un autre, était un véritable camp de concentration. On y travaille onze heures par jour et six jours par semaine à des cultures maraîchères. La communauté vit sur ses Il 000 hectares et des gardes armés la surveiUe nuit et jour. On y est en alerte permanente pour que chaque fidèle se persuade mieux que le camp peut être attaqué par des ennemis du "Temple du peuple". Déjà Jones commence à faire admettre que dans cette hypothèse le suicide collectif reste la seule solution. Des répétitions de ce suicide ont même eu lieu. » Jim Jones, possédé par la maladie de la persécution, passe une partie de ses nuits et de ses journées à haranguer ses fidèles par haut-parleur pour les exalter contre leurs ennemis. TI se mêle étroitement de la vie des couples et 1eur impose une sexualité de son gotît, pas

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toujours des plus orthodoxes. Mais ainsi il tient mieux son monde. Toute femme de son Eglise est la sienne. Les enfants n'échappent pas à cette démence sadique. On les prend parfois comme otages pour garantir l'obéissance des parents, on les persécute de toutes les manières possibles pour leur apprendre la fidélité au «Dieu» Jones: un véritable lavage des cerveaux. Le Dieu n'est-il pas diplômé en éducation? En dépit de ce climat concentratIOnnaire des fidèles parviennent à fuir la communauté et parlent. En août 1977 , New West publie trente témoignages écrasants. C'est un nouveau coup dur mais Jones reste puissant. De nombreux parlementaires démocrates continuent de l'appuyer, et non des moindres. Parmi eux on trouve Joseph Califano, ministre de la Santé, Hubert Humphrey, ancien vice-président des Etats-Unis, décédé par la suite, et Henry Jackson, sénateur démocrate. Dans une lettre, Hubert Humphrey se déclare reconnaissant pour le travail du «Temple du peuple» dans la défense de la liberté de la presse, dans sa lutte contre la drogue et pour la direction d'un établissement d'enfants handicapés. Il y a aussi cette lettre de Rosalyn Carter, déjà citée, pour remercier le soutien du « Dieu» qui lui a fourni six cents adeptes de la secte lors d'un meeting en septembre 1977, en pleine campagne électorale à San Francisco. Que certains politiciens se soient servis de Jones est évident. Mais pour cela ils ont payé et assuré à la secte une protection efficace. Et soudain, de façon inattendue, se situe l'épisode Leo Ryan. Car, comme toujours dans ce genre d'affaires, les « bons» côtoient les «mauvais». Leo Ryans, 51 ans, député démocrate de San Francisco, est un « bon », une sorte de parlementaire de cinéma toujours près à soutenir la justice, un cow-boy au cœur pur. Il a pour habitude de payer de sa personne et va sur le terrain pour se renseigner. C'est ainsi que pour mieux étudier la condition carcéraire il se fait emprisonner au pénitentier de Folsom. Il a traqué des chasseurs de bébés-phoques et a enseigné à Watts après 19

les émeutes raciales de 1965 pour voir ce qui se passait réellement. Tel est l'homme qui arrive en commission parlementaire à Jonestown le 17 novembre 1978, accompagné de trois journalistes de la NBCet d'un photographe. Par la suite, un avocat, Mark Lane, chargé de défendre les intérêts légaux de la secte, se joindra à la délégation. Le petit groupe débarque à l'aéroport de Kaituma en Guyana ex-britannique le samedi 18 novembre 1978. Ce jour-là Leo Ryan rencontre, près du camp, de nombreux membres de la secte: certains se déclarent satisfaits de leur vie à Jonestown, d'autres expriment leur volonté d'être rapatriés aux USAen compagnie de Ryan. Les premiers actes de violence éclatent entre les deux groupes de tendances différentes au moment où les enquêteurs s'apprêtent à regagner l'aérodrome où leurs deux avions les attendent. Ryan a déjà les premiers éléments d'un rapport explosif mais il n'a pas vu Jones. Il arrive à l'aérodrome. Mais ce qu'il n'a pas prévu c'est le camion qui se place au milieu de la piste. Le député va atteindre son avion. Des hommes sortent du camion. Ils tirent sur Ryan et sur les journalistes qui sont tués. Le deuxième appareil décolle avec un journaliste qui décrira l'embuscade. Sans cet assassinat, sans cette énorme bavure, il n'y aurait jamais eu d'affaire Jones. Comment un tel événement a-t-il pu se produire? Est-il le fait de Jones lui-même ou de ses disciples survoltés, se pensant sincèrement menacés par cette commission? Personne ne pourra jamais le dire. Quoiqu'il en soit les tueurs en camion regagnent la communauté. Jones rassemble alors ses milliers de fidèles dans la clairière. Nul non plus ne saura jamais ce qui se passe à cet instant dans la tête de cet homme. A-t-il peur pour sa liberté personnelle après ce crime, ou pour la survie de la secte et de sa foi? En tout cas la scène qui va suivre a été souvent répétée par la communauté ; il est

temps de jouer enfin l'unique représentation Gepour de 20

vrai ». La décision du Dieu de Jonestown est sans appel et il l'annonce au haut-parleur: «Maintenant, nous devons nous tuer ». Rien d'anormal pour le fidèle convaincu puisque son contrat, signé avec le «Temple du peuple », indique «qu'on doit servir la cause de la secte dans toute la mesure de ses moyens et - le cas échéant - jusqu'au sacrifice ». Mais parmi les milliers d'adeptes tout le monde n'est pas d'accord. Une des fidèles, Christine Miller, proteste contre la décision. La foule la fait taire. D'autres réticents, plus discrets, fileront discrètement vers la forêt qui cerne la communauté. Pour les autres, ceux qui sont d'accord avec Jones, l'hallucinant défilé commence vers le grand bidon de tôle que le médecin du camp a rempli d'un mélange de cyanure et de jus d'orange synthétique. Les infirmières l'ont aidé à fabriquer la sinistre mixture. A côté du bidon Jim Jones harangue les fidèles rangés en files. On commence par les bébés que les mères font d'abord boire avant de s'empoisonner elles-mêmes. Jeunes, vieux, femmes, enfants, blancs et noirs s'écroulent les uns après les autres dans une ambiance froide, calme, glacée. Les réfractaires sont arrêtés par les gardes armés qui les obligent à boire... sous peine de mort! Ils seront les derniers consommateurs du cocktail meurtrier avant un des fils du Dieu et sa femme. Jim Jones, lui, préfère se tirer une balle dans la tête. Que pense-t-il dans son délire avant son suicide? Sftrement, d'abord, qu'il lui faut ne pas affronter ce que les sectesappellent l' « inquisition », c'est-à-dire une certaine morale sociale et la police. C'est-à-dire «les autres ». Avant de mourir Jones invoque sa mère... sa mère cosmique. Peut-être a-t-il voulu sauver l'imaginaire. La très grande majorité des fidèles ont obéi et ont bu. Dans les constitutions de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola écrit: «Quiconque vit dans l'obéissance doit laisser la divine providence le mener et Je diriger par le moyen
d'un supérieur, comme un cadavre (perinde ac cadaver)

qui se laisse mener n'importe où et traiter comme on veut.. 21

Puis un silence de mort - jamais l'expression ne fut plus vraie - s'abat sur le camp. Tous les morts de la secte ne sont pas tombés dans la clairière, à côté du bidon. Certains, plus résistants au poison, sont allés finir leur tragique existence aux abords de la jungle. D'autres n'ont rien bu. Terrorisés quand on les retrouvera, ils raconteront la scène.
La nouvelle n'éclatera pas tout de suite, comme si elle était incroyable, et il faudra quelques heures pour que les autorités du Guyana réagissent. Les premières recherches, troublées par des pluies torrentielles, vont être difficiles. Le 21 novembre, l'armée américaine, arrivée sur place, va découvrir d'autres corps à proximité du centre du camp. On parle déjà de 409 cadavres, mais le chiffre augmente heure après heure. Dès les premiers jours de recherches, l'équipe américaine va manquer de sacs de caoutchouc et de caisses d'aluminium pour rapatrier les corps. La plupart d'entre eux sont décomposés par la chaleur et le site de J onestown est interdit. On doit établir un pont aérien entre la Guyana et la base américaine de Dover. L'identification des victimes va poser un nouveau problème. On ne le règlera que partiellement, grâce aux empreintes digitales sur les quelques 800 passeports retrouvés à la colonie. Le bilan définitif est difficile à établir. Du lundi 20 novembre au dimanche 26 et selon les journaux il sera de 200 à 900 victimes. A l'heure actuelle on opte pour 500 à 600 morts. On établit des statistiques. L'âge moyen des fidèles est de 30 ans mais 30 % ont moins de dix-huit ans et beaucoup sont des enfants. Plus de 80 % sont des noirs. Ils ont cru à l'amour du pauvre, clamé par Jones, à la justice et à la fraternité. Les 20 % de blancs retrouvés morts ont cru aussi à ce genre de slogan qui a fait courir et mourir biens des gens depuis que l'homme existe. La nouvelle s'abat comme la foudre sur le monde. Et toutes les questions demeurent. Sommes-nous en présence d'un phénomène américain ou d'un phénomène humain? On ne parle pas encore de fanatisme, même 22

si le professeur Harris, anthropologue à l'université de Columbia, s'en approche en écrivant: «Toutes les variétés de mysticisme et d'abscurantisme dant l'esprit humain est capable sant activement encauragées de haut en bas par nas écales et nas arganes d'infarmatian. Lorsque les hammes sant.opprimés mais nan préparés aux remèdes palitiques au militaires ratiannels, ils deviennent vulnérables aux
psychapathes charismatiques.
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La foi lève-t-elle des mantagnes au creuse-t-elle des tambes ? Sur le plan financier le bilan de la secte Jim Jones sera plus facile à établir. Là, au mains, on est dans le cancret. Le New York Times révèle que le révérend Jim Jones détenait plusieurs comptes bancaires à l'étranger, dont certains en Suisse, numératés camme il se dait. La fortune du «Dieu» s'élèverait à 10 au 15 millians de dollars. Reste le cambat qui appase les républicains et les démocrates dantcertains furent des supporters de Jones. Faute de pouvoir régler un tel problème on va, selon l'usage, se chamailler sur des détails. On commence par dire que le département d'Etat n'a rien fait pour empêcher le drame ni paur activer les recherches dès sa découverte. Va-t-il apparter la même nanchalance visà-vis des rescapés du sacrifice, cachés dans la forêt qui entoure l'ex- «Templè du peuple» ? Des insinuatians commencent à courir qui se transforment vite en accusation. D'abord contre le gouvernement du Guyana dant les ministres et les fonctionnaires auraient reçu de l'argent de la secte, fermé les yeux sur la présence illégale d'armes à feu à Jonestown et laissé passer hars douane les marchandises destinées à Jim Jones. Les autorités américaines et le parti démocrate ne sont pas épargnés. Incantestablement ce dernier a bénéficié de l'appui politique de la secte. TI pourrait en découler que ces services n'ont pas été gratuits. 23

L'ancien consul américain dans la capitale du Guyana est encore plus largement mis en cause. Richard MacCoy aurait délibérément bloqué dans ses bureaux des demandes d'enquête de Washington sur certains membres de la secte. Les questions posées aux intéressés, dans le camp, aboutissaient à des réponses concluant qu'ils étaient satisfaits de leur sort. L'argent encore? On ne sait qu'une chose: c'est qu'il est sans doute un pont naturel entre la politique et l'idéologie, les deux paraissant assez complémentaires. Sur une affaire de ce genre tous les «experts» ont plus ou moins leur mot à dire: historiens, politiciens, financiers, psychologues, psychiatres, religieux... Le Monde du 22 novembre 1978 révèle que les religions diverses et sectes de tous acabits remplissent douze pages de l'annuaire téléphonique de Los Angeles. De là à en déduire que l'affaire Jim Jones est un phénomène typiquement américain il n'y a qu'un pas. C'est vite dit. Trop vite dit. «Et si, comme l'écrit Bernard Charbonneau, ces cas limites n'étaient que des
révélateurs de l'ordinaire et du quotidien?
»

Et si le nationalisme, la foi ou l'idéologie politique portaient en eux le germe d'un fanatisme à qui il ne manque que des conditions favorables - un leader, par exemple pour exploser? Dans «Le massacre de
Guyana»

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Charles Krause écrit:

«A ceux qui étaient pieux, Jim Jones offrait la religion. A ceux qui croyaient aux idéologies il offrait de la politique. Aux ignorants et aux crédules, il offrait des miracles. ~

On voudra bien considérer qu'une telle recette est à la portée de trop d'imposteurs.

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