L'histoire récente du Cambodge et mes prises de position

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Au Printemps 1975, face à une résistance cambodgienne acharnée, les Américains devront abandonner Phnom Penh, quelques semaines avant de devoir faire de même pour Saigon. Une page terrifiante de l'Histoire du Cambodge s'ouvre alors, les Khmers rouges, installe un régime d'une brutalité inouïe de 1975 à 1979. L'auteur a été, durant toute cette période, la figure de proue du régime. Jeune parlementaire contraint de "prendre le maquis" pour échapper à la répression, Khieu Samphan représentera la résistance intérieure avant d'assumer en 1976, la position de chef de l'Etat du Kampuchéa Démocratique jusqu'en janvier 1979. Récit d'un itinéraire, ce texte redonne à voir toute la complexité de l'époque.
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296351035
Nombre de pages : 173
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L'histoire récente du Cambodge et mes prises de position

(Ç)L'Harmattan. 2004 ISBN: 2-7475-5947-5 EAN : 9782747559478

Khieu Samphan

L'histoire

récente du Cambodge

et mes prises de position

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino ITALIE

FRANCE

Préface

La politique est le nom moderne de la tragédie. Jamais cette affirmation de Napoléon n'a été aussi justifiée qu'au temps de la guerre froide. Quand, dans les pays du Tiers Monde menacés de reconquête coloniale, le choix forcé était la soumission à l'impérialisme ou le ralliement au camp socialiste et à la dictature. C'est devant ce choix que Khieu Samphan, jeune intellectuel humaniste, a été placé en 1967 quand, menacé d'arrestation, il a dû se réfugier dans les maquis Khmers Rouges. Ceux-ci menaient alors un combat libérateur contre la volonté américaine de faire du Cambodge, devenu satellite, un champ de bataille contre le Vietnam. La victoire remportée de haute lutte, la direction Khmer Rouge à laquelle n'appartenait pas Khieu Samphan, a été prise de vertige, vertige du pouvoir absolu et vertige devant les dangers qui continuaient à peser contre le jeune pouvoir révolutionnaire, présence d'agents américains dans Phnom Penh et manœuvre du grand frère vietnamien pour reconstituer sous sa direction la vieille fédération indochinoise du temps des Français. Pour y faire face, la direction Khmer Rouge a eu recours non à la persuasion mais à la contrainte et finalement à des crimes contre la personne humaine. A ces crimes, Khieu Samphan n'a jamais pris de part directe. Compagnon de route des Khmers Rouges, il s'est efforcé, sur le plan international, de préserver l'indépendance reconquise du jeune État.

Cette question n'a-t-elle pas été aussi, avec les différences liées à leur statut différent, celle du Prince Norodom Sihanouk, peu suspect de sympathies pour les dirigeants Khmers Rouges? Le procès d'intention qui est fait à Khieu Samphan serait dès lors d'une complicité objective dans les crimes commis par d'autres, vu ses fonctions au sommet de l'Etat. Mais cette notion de complicité objective n'est pas valide en droit. Les maréchaux soviétiques qui ont défendu l'indépendance de l'URSS contre la barbarie nazie n'ont jamais été considérés comme complices des crimes de Staline. Messieurs Schacht, grand argentier d'Hitler puis ministre d'Etat jusqu'en 1943, ou Von Papen, vicechancelier puis ambassadeur du Reich ont été acquittés par le tribunal de Nuremberg et Adolf Galland, as allemand de l'aviation aux 103 victoires sur des avions alliés, n'a jamais été poursuivi. Personne n'a jamais eu l'idée en France d'accuser André Malraux, ministre de la culture, ou Maurice Couve de Murville, ministre des affaires étrangères, d'être complice de crimes de guerre commis en Algérie; personne en Angleterre n'a jamais mis en cause le Maréchal Montgomery ou Sir Anthony Eden, ministre des affaires étrangères, pour le traitement discriminatoire des Aborigènes en Australie, pays membre du Commonwealth. Par ailleurs, peut-on faire le procès de Monsieur Khieu Samphan pour les crimes commis par certains Khmers Rouges sans faire le procès des responsables américains qui ont tout fait pour miner l'autorité de Norodom Sihanouk, soutenir le coup d'État militaire du

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Général Lon Nol et étendre au Cambodge les malheurs de la guerre. Pour être pédagogique, un procès doit examiner toutes les circonstances des faits reprochés aux accusés et il ne saurait y avoir en ce domaine des poids différents pour juger de la responsabilité des uns et des autres.

Jacques Vergès Juin 2003

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Avant-propos

A travers les entretiens que j'ai eus avec eux, j'ai pu constater que bon nombre de mes compatriotes ont su dépasser le chagrin et la révolte suscitée par les massacres et les crimes commis sous le régime du Kampuchéa Démocratique pour s'engager dans la voie de l'analyse et de la réflexion sur les événements et leur contexte. Je ne peux qu'éprouver à leur égard du respect et de l'estime. Dans la recherche de la vérité, on ne saurait nier, en effet, l'importance d'une réflexion approfondie sur le contexte historique et géopolitique qui a pré\!alu au Cambodge au cours de ces trois dernières décades. Rien n'est plus nocif que l'Histoire morcelée et les fausses évidences. Elles ont déjà inspiré dans le monde bien des crimes au nom de la justice. C'est la raison pour laquelle j'écris ces lignes. Nos compatriotes verront bien comment j'étais emporté par le hasard des tourbillons et des tempêtes pour me retrouver comme un témoin privilégié des guerres combien meurtrières et dévastatrices qui se succédèrent presque sans répit sur le territoire de notre pays au cours de presque trois décades. Cependant, puisqu'il fallait absolument, en tout cas à mes yeux, que notre pays puisse survivre à ces moments si périlletlx de son histoire, je ne pouvais pas ne pas prendre parti. A chaque moment crucial de l'histoire au cours de cette période, j'ai donc choisi de me ranger au côté des forces qui, en dépit de leur

renom, en dépit même, au fur et à mesure des évènements, des graves contradictions de leurs actes, me semblaient demeurer dans leur essence une force nationale. La plupart des événements que je vais évoquer sont généralement connus et je me suis appuyé sur des recherches déjà effectuées pour en avoir les dates précises et souvent même, pour m'en remémorer un certain nombre que j'avais oubliés. Quels que puissent être mes éventuels désaccords avec les auteurs cités ci-dessous, chacun de ces textes m'a été précieux sur un point ou sur un autre. Pour la période concernant les années soixante, soixante-dix, je me suis souvent référé à W. Shawcross dans son livre intitulé Side Show, Kissinger, Nixon and the destruction of Cambodia (ou plus exactement à sa traduction française Une tragédie sans importance, traduction de Françoise Bonnet). Le principal mérite de ce livre réside dans les efforts faits pour placer les événements survenus au Cambodge dans le contexte de la guerre du Vietnam, pour montrer comment un des belligérants, les Etats-Unis, avait déployé ses efforts pour avoir le Cambodge à son côté de gré ou de force, afin de l'utiliser au service de sa propre stratégie. Cette approche embrassant le contexte me semble rationnelle et féconde pour comprendre non seulement ce qui s'est passé pendant la guerre, mais également ce qui allait se produire après. J'ai de même tiré grand profit, en particulier pour les évènements des années 70 et 80, de mes lectures de D.P. Chandler, Ben Kiernan, M. Vichery. Par contre, peu de travaux ont étudié la stratégie vietnamienne du point de vue de ses intérêts d'Etat dans la sous-région. Pour apporter ma contribution à la 12

compréhension de la genèse de la guerre entre le Kampuchéa Démocratique et le Vietnam, je me suis efforcé de me remémorer les événements dont j'estime la connaissance essentielle pour combler les trous sur la période des années 1970-1975. On ne saurait, en effet, les ignorer, si l'on veut comprendre les suspicions, désillusions et ressentiments réciproques qui se poursuivirent entre le Parti Communiste du Kampuchéa (P.C.K.) et le Parti Communiste du Vietnam (P.C.V.) après la fin de la guerre du Vietnam, et qui conduisirent les deux partis aux confrontations militaires à partir de la deuxième moitié de l'année 1977. Pour la période qui précède immédiatement la crise ouverte dans les relations entre les deux partis, je me suis également référé aux documents découverts par Stephen J. Morris, le premier spécialiste occidental à avoir accès aux archives du Comité Central de l'ancien Parti Communiste de l'Union Soviétique, pour mettre à l'épreuve mes propres perceptions de la genèse de cette crise. Cet aspect de la situation cambodgienne, menacé dans son indépendance par la pression exercée par le Vietnam, a joué un très grand rôle à la fois sur l'évolution du régime du Kampuchéa Démocratique et sur mes propres prises de position. Considérant toutes les forces qui ILlttent contre l'ingérence étrangère contre mon pays comme des forces nationales, j'ai estimé de mon devoir de rester au côté du gouvernement luttant pour préserver la souveraineté du Cambodge. Mon intention n'est pas d'écrire des mémoires, mais tout simplement d'exposer les motifs de mes prises de position. C'est la raison pour laquelle, sailf en cas de stricte nécessité pour la compréhension des événements évoqués, j'ai pris soin d'éviter de parler des autres protagonistes de cette douloureuse histoire. C'est pour 13

laisser le soin à chacun d'expliquer son itinéraire ou ses propres motivations. Certains lecteurs seront peut-être déçus de ne pas trouver dans les pages qui suivent des anecdotes qu'ils estimeraient susceptibles d'apporter des illustrations utiles à ce texte. J'estime cependant que tel que je le livre ici, il est suffisamment clair pour éclairer mon itinéraire, et partant, peut-être, apporter une modeste contribution à la réflexion sur les drames qui ont ensanglanté notre pays.

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I
Pourquoi « L'Observateur »

L'on se rappelle que pendant la 1ère guerre d'Indochine, c'est la France qui combat le Vietminh, c'està-dire la résistance vietnamienne. Pourtant, au moment où, essoufflée, la France s'apprêta à jeter l'éponge, les EtatsUnis, qui redoutaient la poussée communiste susceptible de mettre en danger leurs bases militaires dans l'Asie du Sud-Est et dans le Pacifique, lui fournissaient à peu près 80% de ses dépenses de guerre. Par la suite, lorsque, après la défaite de la France à Dien-Bien-Phu en mai 1954, les différents pays participant à la Conférence de Genève parvinrent à écarter les derniers obstacles pour aboutir à un accord de paix en juillet, les Etats-Unis, y voyant un nouveau Munich, mirent sur pied en septembre une chaîne de défense en la forme d'un pacte militaire dénommé «Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est» (OTASEl) qui comprenait les Etats-Unis d'Amérique, la GrandeBretagne, la France, le Pakistan, la Thaïlande, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Un protocole confia à l'Organisation la charge de protéger le Sud-Vietnam où les Américains venaient de mettre sur pied un régime à leur dévotion.

I

Plus connu sous acronyme anglais SEATO.

Le Prince Norodom Sihanoukl refusa la protection de la SEATO, tout en recherchant l'aide militaire de Washington ainsi que la non ingérence de la Chine et de Hanoi. Foster Dulles, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères des Etats-Unis d'Amérique estima que la position du Prince privait leur chaîne de défense d'un maillon important. Il n'hésita pas à pron,oncer sa condamnation: « La neutralité est immorale ». Cette condamnation véhémente marqua le début d'un effort soutenu pour «renverser le courant qui entraînait le Cambodge vers une neutralité communiste et encourager les individus et les groupes qui s'opposaient à tout rapport avec le bloc communiste2. .. » En 1955, à l'occasion d'une visite officielle à Manille, après que le Prince eut expliqué sa politique de neutralité devant le parlement des Philippines, les hautes personnalités du pays se relayèrent pour tenter de le persuader que la neutralité relève de l'égoïsme et pour l'amener à faire de nouvelles déclarations tendant à "rectifier" son précédent discours en faisant l'éloge de la SEATO. Le Prince refusa avec sa politesse habituelle. A la
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Le Prince Norodom Sihanouk, fils unique du Prince Norodom Suramarith,

succéda à son grand-père, le roi Sisovath Monivong, en 1941, à l'âge de 19 ans. Son accession au trône semblait convenir aux Français, parce qu'ils l'espéraient plus malléable et plus docile que le fils du défunt Roi. Cependant, il ne tarda pas à faire preuve d'intelligence, de charisme et de ténacité au service de la préservation de la paix et de l'indépendance du Cambodge. Pour ne pas être lié par la constitution de 1947, modelée sur celle de la 4ème République française, il abdiqua en faveur de son père en 1955, créa le Sangkum Reastr Niyum, et, après sa victoire aux élections de cette année-là, il fut proclamé chef de l'Etat. 2 Ces termes sont ceux d'un rapport officiel qui sera révélé plus tard par Shawcross dans son livre intitulé: Side show, Kissinger, Nixon, and the destruction of Cambodia et traduit en français sous le titre Une tragédie sans importance, p. 47. 16

fin de sa visite, au cours d'une conférence de presse, un journaliste lui dit brutalement qu'il ne pouvait pas croire à sa politique de neutralité et le pressa de répondre par un oui ou par un non, s'il choisissait le "m,onde libre" ou le "monde communiste". Le Prince lui répondit: "Mon choix est fixé depuis déjà bien longtemps. Je choisis le Cambodge"!. Cette réponse lui valut, de la part de la presse américaine, le titre de "Prince rose". Et ce fut depuis que notre pays eut à faire face à des incidents de frontière incessants avec ses voisins: la Thaïlande et le Sud-Vietnam. En 1958, alors que les troupes Sud-Vietnamiennes pénétraient bien au-delà de notre frontière, les Etats-Unis, par la voix de leur ambassadeur à Phnom Penh, Karl Strom, interdirent à notre pays d'utiliser les armes fournies au titre de leur aide pour sa légitime défense. En 1959, des armes et des munitions, et 270 kg d'or furent envoyés à Dap Chhuon2 par l'intermédiaire du SudVietnam3 pour préparer, avec le concours des Khmers Sérei4 recrutés en Thaïlande, la sécession des provinces de Siernreap et d'Oudar Meanchey.
1Norodom Sihanouk, "Souvenirs doux et amers". 2 Dap Chhuon était un adjudant de l'Infanterie Coloniale Française qui se mua en 1945 en chef Issarak, un soi-disant mouvement d'indépendance. Avec l'encouragement des Japonais et des Thaïlandais, pareils mouvements fleurissaient à l'époque. C'était pour la plupart des bandes de pirates qui semaient la terreur dans les villages cambodgiens. Les Japonais les utilisaient contre les Français et les Thaïlandais pour annexer les provinces du NordOuest de notre pays. En 1949, Dap Chhuon se rallia au prince, qui, à titre de récompense, le plaça à la tête d'une région autonome comprenant ces deux provinces. 3 Voir le mémoire du prince Norodom Sihanouk: "Ma guerre contre la CIA". 4 Le mouvement Khmer Sérei (Khmers Libres) a été créé par Son Ngoc Thanh à la fois en Thaïlande et au Sud-Vietnam avec le soutien des Américains après l'échec de ses tentatives de rassembler les mouvements Issaraks sous sa direction et de triompher sur la guérilla pro-communiste. 17

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